Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », de Mireille Havet (2010)

(Me revoilà, après quelques semaines d’absence. J’ai, cette année encore, manqué le rendez-vous mensuel du « C’est le 1er), mais je me rattraperais fin août avec un 2 en 1. Je vous laisse avec un livre lu en juin pendant que je me penche sur les rares de juillet…)

Journal 1927-1928 (couverture)Il m’aura fallu six ans et demi avant de retrouver le chemin du Journal de Mireille Havet avec ce volume qui trônait pourtant sur ma table de nuit depuis son acquisition. Si mes listes n’étaient pas formelles, je n’aurais jamais cru que j’avais laissé tant de temps tant le souvenir de mes lectures reste vivace. Je ne comprends même pas comment il a pu en être ainsi tant l’émotion de la retrouver était forte.
Je parcours mes anciennes chroniques – parues à une époque où ce blog tournait un peu au ralenti, me semble-t-il – et je m’aperçois que je n’arrive pas à parler de ces journaux correctement, c’en est assez désespérant.

Elle est loin, la jeune femme si prometteuse de 1918. On retrouve la diariste rongée par les drogues qu’elle consomme sans mesure aucune, dans des proportions sans cesse grandissantes. Avec le constat de sa « déchéance » tant financière que physique et intellectuelle, son envie de mourir se fait omniprésente. Rien d’autre ne paraît réellement pérenne dans ce qu’est devenu le quotidien de Mireille Havet.
Elle continue ses tentatives de désintoxication, voit chaque nouvel essai comme celui qui signera son retour à la vie, fait pénitence, dénigre les années et attitudes passées, promet de renouer avec une vie saine, avec l’écriture, remercie Dieu d’avoir été sauvée. Elle vibre alors d’un optimisme joyeux, violent, enfantin, qui lui fait voir le monde beau, bon et gentil et fait naître en elle une foi apparemment indéfectible. Contraste terrible avec ce que l’on pressent, ce que l’on sait de la suite, à savoir la rechute que l’on appréhende tout en sachant inéluctable. (Cruellement, c’est grâce à cette suite funeste qui s’annonce que son discours d’illuminée par sa religion n’est pas trop insupportable à lire…) Et effectivement, elle replonge, toujours plus sévèrement. Regrettant son passé prometteur, elle se dit esclave, morte encore vivante. Souffre et perd le compte des doses.
Malgré tout, elle continue d’aimer. Elle aime follement Robbie. Puis Alice. Puis Renée et Norma. Elle les aime toutes, ces femmes qui traversent sa vie, le temps d’une année, d’un mois ou d’une nuit. Ses sentiments sont sans cesse exacerbés à l’extrême, tant dans la passion que dans le mépris qui suit la rupture. Ses mots d’amour et de désir se font, avec la même véhémence, insultes assassines.

« Je ne suis plus un enfant qui attire la compassion et un intérêt attendri. Comme les autres, seule comme les autres, un cas entre des millions, sans autre singularité qu’un glorieux et étincelant début et une fin lamentable, complètement anonyme et obscure pour tout ce même monde qui, à 15, 16, 17 et jusqu’à 25 ans même, m’accordait du génie et, en échange, me promettait une gloire sans précédent.
Beaux rêves de sucre rose d’une petite fille sotte et crédule, plus crédule et sincère, même, que vraiment vaniteuse et outrecuidante. »

Comme dans le volume précédent, son journal côtoie son agenda. Différence tranchante entre le premier – littéraire, passionné, faisant l’impasse sur de nombreux sujets (peut-être trop terre-à-terre) de sa vie – et le second – factuel, à l’écriture sèche, allant à l’essentiel, énumérant noms, lieux et activités quotidiennes. La lecture en parallèle des deux supports permet de croiser ce qu’elle vit et ce qu’elle raconte.
Dans son journal, Mireille Havet n’est pas sans faire preuve d’une certaine grandiloquence. Ses mots subliment, exaltent le vécu, même quand celui-ci est maussade ou maladif. Elle exagère, elle dramatise, elle exacerbe ses sentiments et son vécu, donnant à tout cela une puissance renversante et magnifique. Avec ces longues phrases, son discours se fait hypnotique. Une hypnose qui fait vibrer dans une course digne d’un manège de fête foraine, de l’exaltation la plus joyeuse aux bas-fonds de la déchéance.
Lorsqu’elle est trahie par Robbie, partie dans son dos pour son Écosse natale, son journal fait le récit d’une rupture, de celles qui laminent, déchiquettent et laissent pour morte, mais dont, finalement, on se remet envers et contre tout. Elle écrit le désespoir, l’incompréhension, la haine rancunière et les remords qui retirent les mots cruels écrits juste avant. C’est beau, douloureux et triste. Paradoxalement, c’est cet événement qui la tue (ses mots) qui fait revivre son journal et la rend volubile à nouveau alors qu’elle y écrivait assez peu pendant les mois heureux avec Robbie.

« Ma vie est devenue ce fumier où, nuit et jour, je me roule, oublieuse, par instants, de ses réalités, asphyxiée littéralement tant l’odeur est forte et me monte à la tête, oublieuse de tout, à moitié idiote, figée moi-même en statue de fumier, en statue d’ordure et d’horreur recouverte, recouverte… sans nom, sans pensée, sans mémoire, à demi aveugle et dans un noir cent fois plus épais, plus vaste que celui de la cécité, n’attendant qu’une chose au monde, n’espérant qu’elle, celle-ci, d’être éveillée enfin de mon cauchemar par la vraie mort humaine. »

Evidemment, elle n’est pas parfaite. Elle se montre même parfois insupportable. Quand elle se montre mesquine envers une personne autrefois aimée. Quand elle répète inlassablement qu’elle n’a « pas d’amis » alors qu’il se trouve toujours quelqu’un pour sonner à sa porte ou pour lui prêter de l’argent. Quand elle se plaint d’être mal aimée. Mais peu importe. Elle écrivait pour elle-même, elle pouvait bien se raconter comme elle en avait envie. Et puis, ces exagérations résonnent d’un accent de vérité et de passion absolument irrésistible, donc comment lui en vouloir ?

« Ô Morphine, qui donc s’occuperait de moi, qui donc s’immiscerait dans ma vie de supplices et d’injures misérables, sinon toi, puisque tout et tous m’ont depuis longtemps abandonnée ?
Ô Morphine, tu es mon secret, mon amie la plus folle, mon ennemie la plus sûre et ma sauvegarde, puisqu’il paraît qu’il faut vivre malgré ses blessures et ses amputations. Mais qui donc peut le comprendre ou le comprendrait loyalement et férocement comme je l’avoue cette nuit où, dans l’excès de ma solitude et de mon impuissance, l’amertume de vivre et la rancœur des souvenirs font éclater ma poitrine et rongent mes paupières comme des vers. »

Mireille Havet, comme toujours à vif, comme toujours poignante. Désespérée, suicidaire, droguée, et pourtant animée d’une envie de vivre qui resurgit sans cesse, d’un espoir assez incroyable finalement de retrouver le cours de sa vraie vie et d’oublier ces années de déchéance et d’impuissance.

« Je n’écrirai plus d’histoires, Mary ! j’aimais trop les histoires, j’ai voulu, avant de les écrire, en avoir, et la réalité s’est substituée à la création, ma vie à l’ouvrage que je devais faire sur la vie, ma mort à la mort imaginaire de nos fins de chapitres, et pour finir sur un mauvais jeu de mots, l’héroïne à nos héros ! »

Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2010. 350 pages.

Les autres chroniques sur Mireille Havet

La parenthèse 9ème art – Nos embellies, La parenthèse, L’obsolescence programmée de nos sentiments

Je vous propose aujourd’hui un sandwich : deux BD du genre « cocooning » (avec plus ou moins de réussite) et, entre les deux, un roman graphique dur et surprenant qui transpire la souffrance.

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Nos embellies, de Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin) (2018)

Nos embellies (couverture)Quatre personnes. Elles n’ont pas le même âge ni la même vie, mais toutes sont un peu seules au même moment. Par hasard, elles se rencontrent et tentent de remettre de l’ordre dans leur présent.

Nos embellies n’est pas une bande dessinée pleine de surprises, nous avons déjà rencontré ces personnages dans d’autres histoires, d’autres contextes. Mais ce n’est pas un problème. Nos embellies est une bulle de douceur. Pour une fois, ces quatre protagonistes se protégeront un peu des violences du monde, du passé et du présent, et s’écouteront avec bienveillance pour trouver une nouvelle harmonie.
Ce n’est pas une histoire cucul pour autant, c’est un cocktail d’émotions simples et réalistes, une harmonie intergénérationnelle – peut-être éphémère même si on leur souhaite le contraire – que tout le monde peut espérer trouver un jour. Chacun pourra s’identifier en Lily, Balthazar, Jimmy ou Pierrot.

Les dessins ne m’ont pas particulièrement marquée, mais ils servent très bien l’histoire. Marie Devoisin s’en sort très bien, qu’il s’agisse de magnifier ces paysages montagnards que d’exprimer les sentiments, les tourments et les joies des personnages.

Une BD-cocon dans laquelle on se sent très vite chez soi, entre les montagnes enneigées et la chaleureuse maison de Pierrot. Elle n’est pas inoubliable, mais n’en est pas moins une bonne bouffée de fraîcheur et d’optimisme !

Nos embellies, Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin). Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2018. 70 pages.

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La parenthèse, d’Elodie Durand (2010)

La ParenthèseUne petite tumeur nichée au creux de son cerveau va bousculer son existence. Crises d’épilepsie, amnésies, médicaments, traitements lourds… tout cela va contribuer à mettre la vie de Judith/Elodie entre parenthèses.

C’est l’article du Joli qui m’avait donné envie de découvrir cette bande-dessinée (tout comme celle présentée ci-dessous). A vrai dire, j’ai eu le temps d’oublier quel en était le sujet et je l’ai découverte sans a priori.

C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée. A travers ses dessins crayonnés en noir et blanc, la disposition souvent aérée du texte,  l’autrice a su communiquer sa détresse liée à sa maladie. Les crises dont elle ne se rappelle rien, le sommeil qui envahit ses journées, l’inaction, l’incapacité à réfléchir, l’oubli des choses les basiques. Sa peur, son impuissance, son déni face à cette terrifiante descentes aux Enfers. Ce qu’elle raconte donne l’impression d’une personne déconnectée du monde, évoluant dans un monde à part, ralenti, comme si elle était sous l’eau.

Les dessins m’ont déstabilisée au début, mais m’ont finalement plu dans leur simplicité et leur éloquence. Ils collent à merveille avec l’ambiance du récit : dérangeants parfois, torturés, en souffrance. Certains d’entre eux m’ont rappelé ceux de Manu Larcenet pour le fabuleux Journal d’un corps.

Une BD pour se rappeler – confrontant ses propres réminiscences avec les souvenirs de sa famille –, une BD pour apprendre à vivre avec cette part d’elle-même. Une BD en montagnes russes où les rechutes succèdent aux petites victoires qui rendent la vie si belle, où on la voit plonger dans un gouffre noir ou regrimper la pente.

La parenthèse, Elodie Durand. Delcourt, coll. Encrages, 2010. 221 pages.

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L’obsolescence programmée de nos sentiments, de Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin) (2018)

L'obsolescence programmée de nos sentiments (couverture)A 62 ans, Méditerranée vient de perdre sa mère : la voilà l’aînée de la famille. Un statut effrayant car la voici une personne âgée aux yeux de la société.
Ulysse vient de perdre son travail de déménageur et sa vie s’emplit soudain d’un grand vide. Que faire de ses mains, de son corps à présent ?

Après la maladie chez une jeune femme, voilà une BD qui parle de vieillesse. De la lente et inéluctable dégradation du corps, l’esprit qui refuse de s’engager sur cette pente glissante. Les regrets, les peurs, les débilisations. Mais aussi de la vie qui n’est pas terminée pour autant car cette BD nous parle aussi et surtout d’un renouveau. Des projets pour ne pas s’encroûter, des rencontres, l’amour qui rejaillit.

Le sujet est globalement joliment traité, tout en tendresse pour ces deux êtres qui se sentent encore jeunes d’esprit si ce n’est de corps, qu’importe ce qu’en dira la société. Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincue. C’est une jolie histoire pleine de bons sentiments, un peu trop peut-être (même si je ne saurais expliquer ce qui fait que Nos embellies fonctionne davantage car nous sommes sur le même type d’histoires qui font chaud au cœur), mais la fin m’a laissé totalement perplexe. Je ne la trouve pas appropriée. Le reste de l’album était subtil et réaliste et le récit bascule dans une sorte d’irréalité assez perturbante. Pourquoi ce choix ?

Un ouvrage sympathique mais oubliable malgré la douceur réaliste des dessins d’Aimée de Jongh.

L’obsolescence programmée de nos sentiments, Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin). Dargaud, 2018. 142 pages.

La parenthèse 9ème art – Imbattable, Ceux qui restent, Goupil ou face

Entre la mise en réseau des médiathèques de mon coin de Bretagne et mon nouveau poste dans une autre bibliothèque, mes possibilités d’emprunts de BD se sont multipliées. Ces articles, recueil de chroniques courtes, risquent donc d’être plus fréquents qu’auparavant. Après la parenthèse 7ème art consacrée aux films, j’inaugure donc la parenthèse 9ème art (pourquoi se faire des nœuds au cerveau à trouver un titre ?) qui viendra ici et là se glisser entre mes autres chroniques.

Voici donc une première sélection composée de titres très différents les uns des autres.

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Imbattable (2 tomes), de Pascal Jousselin (2017-2018)

Imbattable, T1 (couverture)Dans la bande-dessinée, un simple coup de crayon donne vie aux faits les plus improbables qui soient, tout devient possible… et plus encore lorsque l’auteur joue avec l’objet qu’est la BD.
Les cases, les bulles, la 2D, les pages… tous ces éléments ne sont plus de simples outils pour raconter une histoire, mais ils deviennent des outils pour les personnages. Des super-héros et des super-vilains d’un nouveau genre !
Le résultat est très original et amusant à regarder : voici une BD qui fait tournoyer le regard, la lecture linéaire est parfois cassée, les yeux montent et descendent, reviennent en arrière. On prend son temps pour apprécier le chemin parcouru, on revient souvent sur chaque case, le dessin a vraiment une importance cruciale.

Imbattable, T2 (couverture)De la même manière que nous savons pertinemment qu’une planche de Gaston Lagaffe se terminera sur une bourde (ou une grosse colère de Prunelle), l’issue de chaque historiette est sans surprise, Imbattable portant son nom à merveille. Mais aucune lassitude ne survient, même à la lecture du tome 2 : d’une part, parce que chaque BD est assez courte, et d’autre part, car l’auteur a su se renouveler et enrichir ce monde de papier.

Ces deux ouvrages exploitent comme jamais les particularités de la BD et le résultat visuel est totalement enthousiasmant. Ça se lit très vite, mais c’est un petit régal !
Si ces BD se lisent avant tout pour les jeux graphiques, l’auteur s’offre aussi le luxe, sous l’humour, de passer de petits messages contre la démagogie des politiciens ou la pollution engendrée par les grosses entreprises avides de profits juteux.

Découvrez ici les premières planches du tome 1 !

Imbattable, Pascal Jousselin. Editions Dupuis. 48 pages.
– T1, Justice et légumes frais, 2017
– T2, Super-héros de proximité, 2018.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Ceux qui restent, de Josep Busquet et Alex Xöul (2018)

Ceux qui restent (couverture)Une BD qui donne la parole à des oublié·es, des invisibles. Tout le monde connaît Peter Pan, mais qui s’est déjà interrogé sur le quotidien des parents Darling pendant que leurs enfants étaient loin et combattaient des pirates ? Pas moi en tout cas ! Josep Busquet et Alex Xöul, eux, l’ont fait… et la réalité est bien moins chatoyante que les aventures vécues par leur progéniture.

Ici, c’est le jeune Ben Hawking qui disparaît : enlèvement, fugue, crime ? La police est sur les dents, les médias se déchaînent et les parents tentent de surmonter ça – l’attente, l’angoisse, la suspicion des autres – du mieux qu’ils peuvent.

Je pense que l’analyse que font les auteurs de cette situation extraordinaire est plutôt juste. Les réactions – tant celles du couple que celles de l’extérieur – lors de la première disparition et de la première réapparition, celles lorsque cela se reproduit, l’éclatement inéluctable de la famille, les drames annoncés… Comment croire une telle chose – que les enfants partent réellement dans d’autres mondes –, qu’il ne s’agit pas du fruit de leur imagination ? Finalement, l’enchantement ne dure qu’un temps…

Les teintes sépia collent plutôt bien, d’une part, avec l’atmosphère un peu surannée de cette histoire et, d’autre part, avec un quotidien que l’on imagine sans difficulté bien plus terne que celui dans les mondes explorés par ces enfants « élus ».

Une bande-dessinée pas très gaie qui s’intéresse à la face cachée des récits d’aventures enfantines qui transmet beaucoup de douceur et de compassion pour ces familles dévastées. 

Ceux qui restent, Josep Busquet (scénario) et Alex Xöul (dessins). Editions Delcourt, 2018. 128 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, de Lou Lubie (2016)

Goupil ou face (couverture)Je ne suis pas une grande lectrice de témoignages, encore moins quand ceux-ci concernent une maladie. Mais ça m’arrive et il se trouve que Goupil ou face m’avait tapé dans l’œil depuis un bon moment. Et c’est une lecture que je ne regrette pas.

Après la question « qui pense aux parents ? », en voici une nouvelle : qui connaît la cyclothymie ? Avant de lire cet ouvrage, j’aurais répondu, comme ci-dessus, pas moi !

Outre le fait que pour moult raisons, le sujet me parle et me touche, c’est surtout une BD tout simplement passionnante qui vulgarise un trouble mental méconnu. Lou Lubie raconte sa cyclothymie avec clarté et humour, poésie et sincérité. Les hauts, les bas, les compromis, la peur d’un gouffre qui ne disparaîtra jamais totalement… Elle ne rend jamais sa maladie « glamour », elle ne se présente pas comme exceptionnelle du fait de cette particularité de son cerveau ; le propos est assez dur et on comprend bien que sa vie est un combat.

On apprend beaucoup de choses sur la bipolarité (dont la cyclothymie est une branche) tout en se prenant d’affection pour cette jeune femme et son renard récalcitrant à toute forme d’apprivoisement. Nous la suivons de près : les premières manifestations de sa maladie, les diagnostiques erronés, la révélation lorsqu’elle put enfin mettre un mot sur ce qui se passe dans sa tête, la rencontre avec ce renard tantôt flamboyant, tantôt aussi noir que les abysses, les luttes quotidiennes…

Le choix de ne rehausser le noir et blanc que de touches rousses est totalement pertinent. Il souligne tant la fourrure de ce renard cynique et dévorant que les deux faces principales de ce trouble mental (qui en comporte en réalité des dizaines), à savoir la dépression et l’excitation exacerbée (vous apprendrez dans ce livre qu’on appelle cela l’hypomanie).

Un dessin très mignon et une présentation ludique pour un discours érudit et un sujet profond qui touche 6% de la population.

Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, Lou Lubie. Editions Vraoum !, 2016. 144 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande dessinée

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Voilà, cette première parenthèse se termine, mais je suis déjà en train de préparer la seconde !
A bientôt et bonnes lectures !

Goražde, de Joe Sacco (2000)

Gorazde (couverture)Dans Goražde, Joe Sacco raconte les souffrances des habitants de cette petite ville de Bosnie – enclave bosniaque au milieu du territoire serbe – au cours de la guerre qui ravagea le pays de 1992 à 1995. S’étant rendu sur place à de nombreuses reprises, il a vécu avec eux, il les a écoutés pour pouvoir raconter leur histoire.

Cette bande dessinée journalistique est passionnante et le travail de Joe Sacco est admirable. Il combine savamment témoignage, impressions personnelles et informations factuelles, ce qui permet de raconter parallèlement la guerre de Bosnie et les conditions de vie des habitants.
L’histoire de l’ex-Yougoslavie, son éclatement et la guerre qui a suivi est diaboliquement complexe et je m’y perds totalement. Qui a fait quoi, qui contrôle quel territoire, qui veut tuer qui, quel est tel ou tel parti… C’est un vrai imbroglio pour moi. Ce n’est pas une période très étudiée au lycée et les guerres ne sont pas un sujet vers lequel je me dirige souvent, donc mes lacunes sont immenses. Joe Sacco parvient néanmoins l’exploit de rendre cela digeste et presque compréhensible.

On découvre de près la vie pendant cette guerre ethnique. Les privations, l’isolement, la sensation d’abandon – îlot menacé, ignoré de Sarajevo, du gouvernement, de l’ONU, des médias. Les visions d’horreur (les morts, les tortures, les viols et autres atrocités). Les voisins, hier amis, aujourd’hui ennemis… La guerre semble loin de nous, de nos vies, de notre quotidien, de nos possibles, mais finalement elle ne l’est pas tant que ça.
Sacco rend tout cela encore plus dur en commençant par prendre le temps de nous présenter ceux qu’il a rencontrés et qui sont devenus ses amis. On apprend à connaître Edin, Riki et les Vilaines et les souffrances ne sont dès lors plus anonymes. Cela oriente également le parti pris de l’auteur qui nous offre un point de vue bosniaque et musulman uniquement (et non serbe).
Il traite les épreuves qu’ils ont vécues avec pudeur et humanité. Il montre évidemment des scènes horribles, mais n’en rajoute pas et utilise souvent la suggestion.

Le trait est très réaliste. Dans une annexe, l’auteur met en miroir des photos prises sur place et ses dessins. On voit alors la précision du dessin des bâtiments, des véhicules et des vêtements. De même, les visages sont très travaillés et expressifs. J’avoue avoir eu du mal justement avec les visages de Joe Sacco, et surtout avec les dents. Elles attrapaient parfois mon œil à la place de tel ou tel autre détail plus intéressant. Mais j’ai fini par m’y faire et plus ou moins passer outre.
La seule chose que Sacco représente de manière presque caricaturale, c’est lui-même. Yeux dissimulés par des lunettes aux verres opaques, lèvres épaisses, posture souvent voûtée, il détonne parmi les locaux. Dans une interview en annexe, il explique qu’il se dessine « sans [se] prendre la tête », mais je trouve que cela souligne sa différence avec les gens de Goražde. Comme il le dit souvent, lui est libre de partir quand il veut retrouver la sécurité, la nourriture abondante, les loisirs du quotidien dont sont privés les autres.

Les annexes permettent de découvrir comment la BD s’est construite. Joe Sacco raconte son intérêt pour ce conflit, son premier voyage, les démarches nécessaires, ses différents allers-retours et ses relations avec les locaux. Des croquis et des photographies expliquent sa manière de travailler tandis qu’une interview approfondit encore un peu sa démarche et certains choix relatifs à la narration ou au dessin.

Goražde est une bande dessinée dense – tant par la quantité de texte que par le foisonnement en noir et blanc de ses illustrations – et se lit doucement. C’est aussi un témoignage essentiel sur cette guerre et sur le quotidien des habitants de cette petite enclave. Un ouvrage à la fois instructif et humain.

Goražde, Joe Sacco. Rackham, coll. Blackbeard, 2014 (2000). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphanie Capitolin, Sidonie Van den Dries et Corinne Julve. 227 pages + 60 pages non paginées.

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie (2014 et 2009)

Nous sommes tous des féministes (couverture)

Par contre, oui, la couverture est moche…

Aujourd’hui, je vous présente un tout petit livre que j’ai découvert à Pixie du blog La baie des livres (et je la remercie en passant). Chimamanda Ngozi Adichie est une auteure nigériane qui notamment publié Americanah en 2015 (je cite celui-ci car c’est avec ce roman que je souhaitais la découvrir).
Elle nous propose ici le texte remanié d’une conférence donné en 2012 au TEDxEuston, un colloque annuel consacré à l’Afrique. Elle y parle féminisme et égalité à travers des anecdotes et des réflexions personnels. Elle s’y présente comme une féministe africaine heureuse.

Elle commence par démonter cette image que le mot « féminisme » évoque à certaines personnes. Non, la féministe ne déteste pas les hommes (d’ailleurs, elle peut même être un homme), peut être féminine, ne souhaite pas la domination des femmes sur le monde, n’est pas forcément poilue et peut avoir le sens de l’humour. En ce qui me concerne, je ne comprends pas cette répulsion envers le mot « féministe ». Je suis féministe, je souhaite simplement avoir les mêmes droits que les hommes, être payée de la même manière, avoir le droit d’être seule dans la rue, ne pas être reléguée à la perpétuation de l’espèce humaine, etc. Bref, « féministe » n’est pas un gros mot.

Ici, pas de théorie. Nous sommes dans la réalité vécue et percutante. C’est à travers des souvenirs, des humiliations et des situations qui l’ont confronté au sexisme dès son enfance qu’elle demande seulement un changement dans notre façon d’appréhender les genres. Il faut cesser d’enfermer chacun dans des cases, des codes qui obligent les unes à être féminines, fragiles, gentilles et surtout pas féministes, les autres à être virils, forts, agressifs et surtout pas féministes. Oui, les hommes aussi sont concernés.

« Nous réprimons leur humanité. Notre définition de la virilité est très restreinte. La virilité est une cage exiguë, rigide, et nous y enfermons les garçons.
Nous apprenons aux garçons à redouter la peur, la faiblesse, la vulnérabilité. Nous leur apprenons à dissimuler leur vrai moi, car ils sont obligés d’être, dans le parler nigérian, des hommes durs. »

Il n’est pas question ici de nier les différences entre hommes et femmes. Comme le dit l’auteure, « les différences biologiques entre garçons et filles sont incontestables, mais la société les exacerbe ». Il est simplement question de laisser chacun et chacune devenir ce qu’il  ou elle désire. On conditionne les filles à aimer le rose, les poupées, les talons hauts et la cuisine, on oriente les garçons vers le bleu, les voitures, le foot et le bricolage. On incite les premières à la discrétion et à la douceur tandis qu’on pousse les seconds à s’affirmer et à s’imposer en tant que leaders. C’est triste à pleurer. L’éducation donnée aux enfants est déjà sexiste, il est logique que les inégalités se retrouvent à l’âge adulte. C’est donc le point de départ à tout changement.

Chimamanda Ngozi Adichie possède beaucoup d’humour et de lucidité, elle n’aborde pas le sujet avec colère ou défaitisme. Elle croit à l’évolution des mentalités. Son écriture est simple et joyeuse, on se croirait entre ami.es.

Quant à la nouvelle, elle aborde le féminisme à travers l’histoire d’une femme nigériane que l’on marie à un homme du pays parti faire fortune aux Etats-Unis. Le mariage s’est fait par l’intermédiaire de marieuses et la jeune femme découvre, une fois sur place, que le silence a été fait sur certains aspects de leur union. Solitude, dépendance envers son mari, américanisation forcée… voilà ce qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Une nouvelle sensible qui illustre parfaitement une triste vérité (et qui donne envie de lire les romans de Chimamanda Ngozi Adichie).

C’est un mini-livre. Moins de cent pages. Ce serait tellement beau si tout le monde pouvait le lire. Evidemment que moi, ça m’intéresse, mais elle prêche une convaincue. Alors si je trouve très agréable de lire des gens qui pensent comme moi, je trouve qu’il serait encore plus intéressant que Nous sommes tous des féministes tombe entre les mêmes de celles et ceux qui s’en fichent ou qui n’ont pas conscience de ce problème. Car les cas concrets et l’écriture accessible et fluide de Chimamanda Ngozi Adichie pourraient sûrement leur ouvrir les yeux.

C’est un petit livre, mais le contenu est important. Le propos est clair et intelligent et sert parfaitement la réflexion que Chimamanda Ngozi Adichie nous incite à mener. A travers des souvenirs personnels, elle expose clairement que femmes et hommes n’ont pas les mêmes droits, ni les mêmes devoirs et que la domination masculine s’est frayée un chemin un peu partout. Alors, ça coûte 2€, franchement allez-y !

« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. En voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, coll. Folio 2€, 2015 pour Nous sommes tous des féministes et 2013 pour Les Marieuses (2014 et 2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal. 87 pages.