Journal 1919-1924 : « Aller droit à l’enfer, par le chemin même qui le fait oublier », de Mireille Havet (2005)

Journal 1919-1924Dans ce second tome de son journal, Mireille Havet parle beaucoup de l’état de poète, de la poésie, de l’écriture. Le poète est un être éclairé. Témoin du monde, il s’oppose aux autres, aveugles et routiniers.

Elle reste hantée par la Première Guerre mondiale : « Nous sommes une génération implacable, formée par la guerre et qui ne reconnaît plus aucune loi. Rebelles à la tradition, nous le sommes presque à la mort et ne lui reconnaissons plus sa pompe ni son prestige. Trop de jeunes gens de notre âge furent pris pendant la guerre, sans formalité, ni précaution, ni excuse. On leur disait adieu dans une gare, et on ne les revoyait jamais. » Elle parle d’une « jeunesse perdue ». C’est d’ailleurs le titre du roman qu’elle écrit en parallèle de son journal, roman malheureusement disparu.

Elle voyage beaucoup. Ne supporte pas Paris lorsqu’elle y est, regrette la ville lorsqu’elle n’y est plus. Elle se retourne à Villefranche, au Mont-Dore, mais surtout elle découvre Capri, dans la baie de Naples en Italie. Elle tombe amoureuse de l’île : « Les invertis et les poètes ont donc tout de même une Patrie. »

Elle perd sa mère. Elle se sent libre un instant : « J’étais libre, ayant tout perdu… Je ne parle pas du choix qu’on fait des amis, je ne parle pas du choix de l’amour. Ce sont là des entraves qu’on se crée soi-même et envers lesquelles on n’a aucune autre obligation que celles des sentiments les plus dégagés. Les véritables entraves sont celles de la famille et je n’en reconnais que de deux sortes : les parents et les enfants ! » avant de se sentir enfermée, entourée par un grand cimetière puisque ses parents, ses amis sont parmi les morts. Elle connaîtra d’autres pertes à la fin de l’année 1923, notamment celle de Raymond Radiguet, mort à vingt ans. La mort la frappe, l’entoure, elle se sent vieillir.

Elle est amoureuse de Marcelle Garros, s’installe avec elle, puis l’amour s’effiloche. Marcelle semble trop sage, trop douce. L’ombre de Madeleine de Limur plane encore sur elle, Madeleine qui s’approprie le personnage qui la représente dans Carnaval et qui recontacte Mireille. Elle rencontre d’autres femmes, aventures fugitives dans un train, amours le temps d’un voyage. Mireille se fait la voix du plaisir, de la jouissance, de la séduction. « A toutes ces jeunes filles, à toutes les autres, inconnues, futures, ignorées, je souris. » Mais il y a aussi l’ennui de l’amour, la lassitude, la rupture. Elle écrit la fin de l’amour sans tenter de se cacher sous des faux-semblants.

Les femmes, mais les drogues aussi. Sa consommation augmente. Opium, cocaïne. Parfois joyeuse de fumer, parfois dégoutée. « Il m’est affreux de me dire que je ne dois aujourd’hui qu’à l’opium cette lucidité qui me permet d’écrire et que j’avais autrefois à l’état naturel. L’absurdité de cette impasse me rend mécontente de l’univers. »

Lire Mireille Havet, c’est être frappée par une charge d’émotions brutes, d’amour, de colère, de désespoir, d’abandon. C’est beau, c’est dur, c’est toujours aussi vrai, quel que soit le siècle…

 

« La vie est ce qu’elle est, courte et d’un trajet unique. Ceci exclut cela. Vivre est un sacrifice perpétuel. […] La vie est un mensonge, la vie est une mascarade. Je voudrais pouvoir appeler tous mes livres « Carnaval ». Ce nom seul convient aux récits de la vie. »

« Nos maîtres sont morts et nous sommes seuls. Il faut compter que l’incohérence de notre époque vient de ce vide accidentel des talents, des intelligences supprimées par la mort. Notre génération n’est plus une génération, mais ce qui reste, le rebut et le coupon d’une génération qui promettait, hélas, plus qu’aucune autre. Tout au monde est désaxé, tout. Rien n’échappe à cette loi de folie, à ce malaise qui précède une aube que nous ne verrons même point. […] Et nous, enfants gâtés nés pour le plaisir du soir, la douceur des lampes, le crépuscule qui fond les contours, nous voici en pleine apocalypse. Nous n’aimons pas fonder, construire, résoudre. Nous aimons tout ce qui finit et tout ce qui meurt. Voilà pourquoi, sans doute, tous nos amis sont morts. Notre faute est d’y survivre. »

Journal 1919-1924 : « Aller droit à l’enfer, par le chemin même qui le fait oublier », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2005. 533 pages.

Les autres oeuvres de Mireille Havet :

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