Blast, tomes 1 à 4, de Manu Larcenet (2009-2014)

Polza Mancini est en garde-vue, interrogé pour ce qu’il a fait à une dénommée Carole Oudinot. Il commence à dérouler le fil de son histoire à partir de la mort de son père pour que les deux policiers chargés de l’enquête puissent le comprendre. Et comprendre le blast. Les quatre tomes mélangent ainsi les souvenirs de Polza et les échanges au cours de l’interrogatoire.

Comment parler de Blast ? Une chose est sûre : j’en parlerai mal. Il n’y a qu’une chose que vous pouvez faire (devez faire ?) : vous procurer ces BD et les lire.
Voilà, fin de la chronique !
Bon, je vais quand même essayer de vous dire deux-trois choses.

Blast, c’est…

C’est humain. Le regard sensible porté sur tous ceux qui sont à la marge de la société, sur leur difficulté, leur incapacité à se fondre dans une normalité qui, tout bien considéré, ne veut rien dire. Le cheminement de Polza qui ne peut que toucher et émouvoir. La réflexion passionnante sur une vie délivrée des règles de la communauté.

C’est violent. Psychologiquement. La souffrance humaine – le deuil, la haine de soi, la maladie – nous est projetée dans la figure. La psychologie de Polza est vraiment fouillée même s’il nous reste toujours inaccessible. Sans aucun doute, cette lecture est une bonne grosse claque dont on ne sort pas vraiment le cœur joyeux.

C’est violent (bis). Physiquement. Entre les meurtres et les autres agressions, c’est parfois un peu glauque. Et ça peut mettre mal à l’aise, même si, finalement, peu de choses sont montrées frontalement.

C’est oppressant. Polza m’a étouffée. J’étais à la fois curieuse, intéressée, compatissante et rebutée par ce personnage atypique et perturbant. Est-il fou ? Est-il génial ? Expérimente-t-il de véritables transes ou n’est-il qu’un psychopathe ? Comme le dit l’un des policiers à la fin, une chose est sûre : il est intelligent. Et fascinant.

C’est organique. Comme la grasse carcasse de Polza, comme les fluides qui s’écoulent hors des corps, comme la forêt bruissante et grouillante, comme la souffrance, comme la liberté.

C’est beau. Les dessins, sombres. Les visages, fermés. Les gros plans. Le trait de Larcenet parfois flou, parfois criant de réalisme. Tout cela me parle, me touche, me transperce.

C’est innovant. Le mélange des styles. Aux illustrations noires de Larcenet se mêlent des dessins d’enfants et des collages. Les dessins d’enfants sont les seules touches de couleurs dans cet océan de noir et blanc. Figurant le blast, ils offrent une légèreté rafraîchissante, une originalité unique, une imagination folle comme seuls les enfants savent le faire. Les utiliser de cette façon est une idée géniale. Quant aux collages, sortis de l’esprit malade de Roland, ils sont d’un ridicule qui va jusqu’au dérangeant.

C’est malin. La fin du quatrième tome nous pousse à refeuilleter les trois premiers. Pas parce qu’un retournement de situation bouleverse toute notre vision des choses. Juste parce que les deux policiers nous proposent la leur. Une autre manière de considérer l’histoire de Polza.

C’est aussi poétique, contemplatif, viscéral, unique. Bref, en deux mots comme en cent, c’est une tuerie ! Polza était soufflé par le blast et moi, j’ai été pulvérisée par Blast.

« Il faut se méfier de la chose écrite. Au-delà de sa noblesse, elle ne reflète toujours que la vérité de celui qui tient le crayon. »

Blast, tome 1 : Grasse Carcasse, Manu Larcenet. Dargaud, 2009. 204 pages.
Blast, tome 2 : L’Apocalypse selon Saint Jacky, Manu Larcenet. Dargaud, 2011. 204 pages.
Blast, tome 3 : La tête la première, Manu Larcenet. Dargaud, 2012. 204 pages.
Blast, tome 4 : Pourvu que les bouddhistes se trompent, Manu Larcenet. Dargaud, 2014. 204 pages.

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Alvin (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2015-2016)

Nous retrouvons Gaston à New-York, plus taciturne que jamais. Son nouveau train-train – survie solitaire – est bousculé par la mort d’une amie, prostituée dans son bar favori, mais aussi mère inquiète. Car elle laisse derrière elle un fils, Alvin, qui s’attache aux pas de Gaston. Tous deux entament un périple vers le Sud à la recherche de la famille d’Alvin.

Avant de commencer ma lecture, j’étais à la fois très curieuse et un peu inquiète tant Abélard avait été un gigantesque coup de cœur.
Si j’avais instantanément aimé notre petit poussin du premier diptyque, il m’a fallu un peu plus de temps pour m’attacher à Alvin. Non pas que celui-ci ne soit pas sympathique, c’est un gamin solitaire et insolent qui n’a pas sa langue dans sa poche pour poser des questions et protester. Simplement, j’ai trouvé le duo Gaston/Alvin moins original. Gaston se retrouve dans le rôle d’un père de substitution et on se doute bien que, malgré ses affirmations comme quoi il n’aime pas les enfants, il finira par s’ouvrir grâce à Alvin.
Pourtant, au fil des pages, je me suis attachée à ce petit bonhomme. Certes, il n’est pas l’irremplaçable Abélard. Certes, il n’a pas l’innocence et la joie chevillées au corps comme ce dernier. Mais il est tout aussi touchant lorsque l’on jette un œil sous la carapace et sa répartie m’a souvent fait sourire.

Mais finalement, je me demande si le personnage qui m’a le plus émue ne serait pas Jimmy Pumpkins. Je n’en dis pas trop, mais cet être différent et muet qui se libère de ses chaînes et découvre au fil de leur périple ce qu’est la vie m’a permis de retrouver la poésie et l’émotion poignante d’Abélard.

Alvin fait en quelque sorte le chemin inverse d’Abélard. L’un quittait une famille, l’autre en retrouve une ; l’un voguait vers les ténèbres, l’autre vers le soleil ; l’un perdait le goût de vivre, l’autre le découvre. Du coup, la fin a été forcément moins poignante que celle – déchirante – d’Abélard.
Cependant, tout est loin d’être rose dans cette nouvelle aventure. Car Alvin est beaucoup plus réaliste qu’Abélard. Le premier tome s’ouvre sur une peinture de New-York avec ses chantiers vertigineux, ses filles de joie, la guerre, les orphelins… Et par la suite, en plus de faire l’expérience de la mort et de l’abandon, Alvin découvre, au cours de leur voyage vers le Sud, le racisme, les cirques de monstres et le fanatisme religieux.
Malgré cette nouvelle orientation, j’ai retrouvé tous les ingrédients qui avait fait d’Abélard un bijou : la poésie, les petites citations et réflexions philosophiques du chapeau, la tendresse, les merveilleuses illustrations de Dillies sensibles et pleines d’émotions…

Si Alvin ne m’a pas fait ressentir les mêmes émotions qu’Abélard, si ce second diptyque n’a pas su être un coup de cœur aussi infini que l’a été le premier, cette « suite » signe malgré tout une belle rencontre avec Alvin et Jimmy et de tendres retrouvailles avec Gaston. Ainsi qu’avec les mots magiques de Régis Hautière et les dessins envoûtants de douceur de Renaud Dillies.

 « Si tu pleures le passé, si tu crains l’avenir, accroche-toi au présent. »

«  Grâce à lui, j’ai compris deux choses. La première, c’est qu’on a plus à apprendre de ceux qui sont différents de nous que de ceux qui ressemblent. Et la deuxième, c’est qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence. On peut condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait, pas pour ce qu’il est.
– Sauf si c’est un con !
– Non, Alvin… Même pas si c’est le dernier des cons. »

Alvin, tome 1 : L’héritage d’Abélard, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2015. 56 pages.

Alvin, tome 2 : Le bal des monstres, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2016. 56 pages.

Abélard (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2011)

Parce qu’on lui a dit que, pour séduire la fille de ses rêves, la belle Epilie, il fallait lui offrir la Lune (« ou à la rigueur, un bouquet d’étoiles »), Abélard, petit poussin, part sur les routes, lui qui n’a jamais quitté son marais. Direction l’Amérique, là où les hommes ont inventé des machines volantes. Ce doux rêveur rencontre alors Gaston, un ours mal léché, grognon et désabusé. Cette rencontre les marquera tous deux à jamais.

Dans le premier tome, on sent bien que les choses vont se durcir par la suite. Et effectivement, le parcours d’Abélard ressemble à un voyage au bout de la nuit, pour reprendre Céline.
Abélard est un rêveur, un peu poète, un peu naïf. Et la vie n’est pas tendre pour les gens comme lui. Il va se la prendre en pleine face, la vie, et toute la méchanceté du monde. La haine, le racisme, la cupidité…
Avec son chapeau qui lui offre un proverbe par jour et son banjo, il répondra à la violence par la poésie, aux insultes par la musique. Mais peut-on éternellement garder la joie de vivre vivante quand tout nous accable ?

Abélard, c’est aussi un voyage initiatique tout en poésie et en philosophie. Et un concentré d’émotions. Cette histoire qui, de toute mignonne, vire au tragique, m’a beaucoup émue. D’autant plus que je me suis très rapidement prise de tendresse pour le candide Abélard et que je ne m’attendais pas à ça en commençant ma lecture.

Les illustrations de Dillies font de ces bandes dessinées de purs bijoux. On aime les dessins, soulignés par d’épais contours noirs. On aime la rondeur, la souplesse, les courbes du trait. On aime les couleurs, douces, chaudes et vivantes, dans les tons bruns, jaunes et rouges. On aime l’expressivité des personnages qui les rend si proches de nous.

Ne vous fiez pas à ses apparences de petite fable animalière. Lire Abélard, c’est se prendre une vraie claque. Sous la douceur du dessin et l’innocence des dialogues se cache toute la cruauté du monde, mais aussi – et heureusement – les magnifiques moments de paix, de joie ou d’amitié que la vie nous offre parfois.

Hautière et Dillies ont donné une suite à Abélard, avec un autre diptyque, Alvin, que j’ai vraiment hâte de découvrir !

« Moi, je te dis que l’Epilie qui est dans ta tête, elle est nulle part ailleurs. Les filles parfaites, ça n’existe pas. Et y a pas que les filles. C’est pareil pour tout. Et pour tout le monde.
On a tous des défauts et des trucs qu’on cache au fond de nous, ouais… On a tous un côté sombre…
Y a que le soleil qu’a pas d’ombre. »

« Chaque illusion perdue est une vérité retrouvée. »

Abélard, tome 1 : La danse des petits papiers, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Abélard, tome 2 : Une brève histoire de poussière et de cendre, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Le combat ordinaire (intégrale), de Manu Larcenet (2015)

Le combat ordinaire - intégrale (couverture)Le combat ordinaire, à l’origine, ce sont quatre tomes publiés entre 2003 et 2008 : Le combat ordinaire, Les quantités négligeables, Ce qui est précieux et Planter des clous.

Dans les années 2000, Marco quitte tout. La région parisienne, son psy, son boulot de photographe. A 600 km de là, à Chazay, il essaie de faire le point, de retrouver un sens à la vie et de gérer ses crises d’angoisse. Autour de lui, sa mère et son père – qui perd peu à peu la mémoire –, son frère et complice de toujours, Adolf son chat caractériel, et bientôt Emilie qui va bousculer sa petite routine quotidienne.

C’est une histoire qui parle de détresse, de peurs, de la mocheté de la vie et des hommes, mais aussi du bonheur, de l’amour, de la famille (dans toute sa complexité). Sur le temps qui passe pour le meilleur comme pour le pire.
Et le dessin de Manu Larcenet exprime tout cela à merveille. On se projette sans peine dans ses planches, tant les personnages sont expressifs, que ce soit dans la joie, dans la tristesse, dans le doute, la colère ou la peur. Les crises d’angoisse de Marco sont terribles, on ressent parfaitement la violence de ces moments.

Le combat ordinaire, c’est une BD sublime. C’est drôle, tendre, violent, triste. C’est réaliste et totalement universel. Simple et compliqué à la fois, c’est tout bonnement la vie, disséquée par le trait précis et attendrissant de Manu Larcenet. Mélancolique, humaine, légère et grave… voilà une BD pas si ordinaire.

« Mes histoires d’amour m’ont montré que j’aime la solitude. J’ai toujours été fasciné par l’absence, tant la présence m’ennuie. »

« La vie nous donne beaucoup. Nous ne comprenons pas parce que nous avons obstinément appris à nous contenter de peu. »

Le combat ordinaire (intégrale), Manu Larcenet. Dargaud, 2015. 246 pages.

Sur les ailes du monde : Audubon, par Fabien Grolleau (textes) et Jérémie Royer (dessin) (2016)

Sur les ailes du mondes, Audubon (couverture)Sur les ailes du monde, Audubon se penche sur la vie de Jean-Jacques Audubon, ornithologiste enflammé et obstiné qui s’est lancé dans une entreprise titanesque : répertorier et dessiner tous les oiseaux d’Amérique. Mais parmi ses détracteurs, les éditeurs scientifiques qui trouvent ses dessins trop artistiques et pas assez académiques.

 

Moi qui ne connaissais Audubon que de nom (amusant que ce Français soit bien plus célèbre aux Etats-Unis que dans son pays d’origine), j’ai découvert un passionné. Un pur et dur. Un homme habité. Cette BD, bien qu’elle mêle la réalité et la fiction, m’a donné envie d’en apprendre davantage, de découvrir plus en avant la vie de cet explorateur un peu fou.

Ce n’est pas une biographie complète, de sa naissance à sa mort. A partir des récits qu’Audubon a fait de ses aventures, les auteurs se sont surtout focalisés sur sa quête, même s’ils nous donnent à voir quelques retours au monde civilisé. A sa passion, Audubon consacra ses économie, sacrifia sa vie de famille (bien que ce soit sa femme qui, comprenant la première la force de l’appel de la nature, l’invita à prendre la route).

Evidemment, le personnage n’est pas sans côtés sombres, voire parfois choquants. A commencer par la manière dont il s’y prenait pour dessiner les oiseaux : les tuer (les massacrer parfois) – peu importe s’ils sont rares – et les empailler avant de les immortaliser sur le papier. A l’instar de la terrible scène de la chasse aux bisons, il s’agit là d’une attitude difficile à concevoir de la part d’un amoureux de la nature de nos jours. Mais il ne faut pas oublier qu’Audubon a vécu deux cents ans avant nous et que l’approche à la nature n’était alors pas la même.

sur-les-ailes-du-monde-audubon-3Sur les ailes du monde, Audubon donne aussi à voir une Amérique qui change. Transition entre l’Amérique d’avant les colons et celle que l’on connaît. La nature est encore sauvage et omniprésente, mais ce n’est plus le monde vierge dans lequel les Amérindiens vivaient en totale harmonie avec elle. Les premières cicatrices infligées par les colons commencent à apparaître. Et une partie de la faune à s’éteindre.

 

Jérémie Royer m’a convaincue par ses dessins des oiseaux et de la nature. Magnifiques. On en prend plein les yeux avec ces créatures de toutes les couleurs et toutes les tailles possibles et imaginables. Grâce à ses illustrations, les animaux, la nature, le livre, tous respirent et vivent.

Certaines scènes sont magiques – celle de l’arbre aux hirondelles, celle, très onirique, du délire fiévreux… –, d’autres pleines d’émotions comme celle où sa femme l’invite à partir. On ressent la force de la passion d’Audubon en voyant son visage concentré, hypnotisé, lorsqu’il se retrouve face à une chouette qui lui rend son regard.

Un destin hors du commun, une passion dévorante, une balade poétique dans une Amérique qui n’est plus que fiction.

Audubon

« Jean Rabin, Fougère, Laforêt, Jean-Jacques Audubon, John James Audubon, l’homme aux multiples noms, aux multiples vies. Une existence complexe et aventureuse, riche d’histoires réelles, mais pas encore suffisamment riche pour celui qui les a vécues : sans doute en inventa-t-il une partie, enjolivant, modifiant, quelquefois de bonne foi, des pans de son histoire personnelle, oubliant même qu’il le faisait et sans doute finissait-il par croire lui-même à ses propres mensonges.

 L’histoire retient de lui un peintre ornithologique hors pair, un aventurier pionnier dans l’Amérique encore naissante, un écrivain et un des pères de l’écologie moderne américaine.

 Notre histoire s’inspire de sa vie, mais surtout de ses récits, pour en faire, à notre tour, une histoire inventée qui, nous l’espérons, retranscrira davantage une personnalité qu’une vérité historique. »

(Avant-propos de Fabien Grolleau)

Sur les ailes du monde : Audubon, Fabien Grolleau (textes) et Jérémie Royer (dessin). Dargaud, 2016. 183 pages.

Audubon

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur, de Gwangjo (dessins) et Corbeyran (scénario) (2010)

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l'aspirateur (couverture)Un jour, Louis Levasseur, écrivain en panne d’inspiration et en manque de revenus, trouve l’idée de roman qui va changer sa vie grâce à un journal intime trouvé dans une poubelle : une femme se réveille un matin et réalise qu’elle ne sait plus utiliser aucun appareil électroménager. Il invente pour cette Léa qu’il ne connaît pas, mais de nouveaux bouleversements l’attendent quand il rencontrera sa muse.

J’ai pris Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur totalement au hasard dans les bacs de la bibliothèque, séduite par le visage de cette mystérieuse jeune femme, si belle et si triste. Je n’ai même pas lu le résumé. Et ça a été une très bonne surprise, tant au niveau graphique que scénaristique.

Les titres des deux chapitres sont à la fois intrigants et séduisants : « Où Louis Levasseur, écrivain raté, trouve l’inspiration dans une poubelle… » et « Où Louis Levasseur, écrivain à succès, mesure l’inanité de ses rêves à l’aune de la cruauté de la vie… ». Après lecture, on peut se dire que tout était annoncé dès les intitulés.

C’est une histoire très touchante, très sensible. Je ne veux pas trop en dire pour ne pas gâcher la surprise à d’éventuels futurs lecteurs. Simplement, les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles sont (comme on peut facilement le pressentir).

Louis Levasseur ne m’a pas été sympathique dès le moment où il s’approprie l’histoire de Léa sans la connaître, sans imaginer – puisqu’elle lui a inconsciemment offert tant de bienfaits (célébrité, succès en librairie, richesse…) – qu’il pourrait la blesser. Il m’a semblé très égoïste malgré la douche froide qu’il connaît à la fin du récit et des remords qui commencent à le ronger.

Léa, quant à elle, est mystérieuse pour le lecteur comme pour Louis pendant la moitié du roman et j’ai trouvé très intéressante cette idée de l’amnésie qui cache en réalité bien autre chose. Sa véritable histoire était peut-être quelque peu prévisible, mais elle est si bien contée que cela n’enlève rien à l’émotion.

J’ai beaucoup aimé les crayonnés de Gwangjo également. Ceux-ci sont très réalistes, les visages très expressifs.

Une belle surprise. Ne vous fiez pas à ce titre un peu saugrenu, il dissimule une histoire très émouvante.

« A 20 ans, on a compris que le monde est pourri.

A 30, on sait exactement pourquoi.

A 40, on a une idée précise de ce qu’il faudrait faire pour qu’il aille mieux.

Le problème, c’est qu’on n’a plus l’énergie. »

Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur, Corbeyran (scénario) et Gwangjo (dessins). Dargaud, 2010. 126 pages.

Cœur de glace, de Marie Pommepuy et Patrick Pion (2011)

Coeur de glaceC’est la couverture qui m’a attirée en premier lieu. J’ai trouvé magnifique cette image sombre de petite fille au regard triste tenant dans ses mains un oiseau noir. Ce n’est qu’après coup que j’ai remarqué qu’elle était portait à la cheville un lourd anneau de métal. En réalité, j’ai été surprise lorsque je l’ai ouvert pour y découvrir une bande dessinée ; je m’attendais à un album, à un conte destiné aux enfants. Conte, Cœur de glace en est un peu un puisque l’histoire est adaptée de La Reine des Neiges, d’Hans Andersen. Pour enfants… il l’est moins.

Comme dans le conte original, on retrouve la petite Gerda dans son périple pour retrouver Kay, son ami enlevé par la Reine des Glaces. Mais plus de cantiques, plus de bons angelots pour soutenir la fillette dans cette version ! Les principales péripéties de ce « conte en sept histoires » sont conservées, mais l’histoire est segmentée, découpée et remontée grâce à des flashbacks. Dès le début, Gerda est enlevée par les brigands et le lecteur apprend son histoire lorsqu’elle en fait le récit à la fille des brigands.

A la recherche de Kay qui, le cœur glacé par la Reine, l’a repoussée avant de partir, elle rencontre une sorcière cannibale qui tente de l’ensorceler, une princesse et un mendiant dans un royaume sur lequel elle déchainera accidentellement des forces maléfiques et des brigands. Finalement, le Kay qu’elle retrouvera ne sera ni le petit garçon d’autrefois, ni un prince charmant.

Les illustrations ont un effet vieillies : des traits fins avec de nombreuses hachures rappellent celles dans les volumes anciens des contes ou des fables tandis que les couleurs un peu passées alternent le froid et le chaud. Cœur de glace est une adaptation sombre et macabre d’Andersen avec des scènes assez dures, sanglantes ou douloureuses. L’ambiance est parfois très oppressante. La cruauté est très présente.

Avec une fin des plus amères, Marie Pommepuy et Patrick Pion propose un conte de fée effrayant qui sort de l’ordinaire.

 « Regarde profondément en toi, peut-être que tu découvriras qui tu es et ce que tu cherches. »

 « C’est le jeu de glace de la raison ! Tout est brisé, je dois retrouver l’ordre pour que la surface soit lisse comme avant. »

Cœur de glace, Marie Pommepuy (dessin) et Patrick Pion (scénario). Dargaud, coll. Long courrier, 2011. 70 pages.