Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

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(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

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Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

L’Arabe du futur : une jeunesse au Moyen-Orient (3 tomes, série en cours), de Riad Sattouf (2014-2016)

 

L’Arabe du futur, difficile de ne pas en avoir entendu parler, je pense. Actuellement, trois tomes sont parus sur les cinq prévus par l’auteur-dessinateur. Né d’une mère française et d’un père syrien, Riad Sattouf raconte son enfance passée dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Assad. Son père, fasciné par le panarabisme et les dictateurs arabes, veut faire de lui un homme éduqué et moderne, l’Arabe du futur.

L’Arabe du futur, T1 (extrait)

Première page du tome 1

Il s’agit d’une autobiographie basée sur les souvenirs de l’auteur. On a le point de vue d’un enfant qui ne saisit pas forcément la mesure de tout ce qui se passe autour de lui. On sent notamment l’enfant dans le regard porté sur le père (je reviendrai sur ce personnage) : Riad l’admire énormément, son père est son héros, mais, en grandissant, il note quand même des contradictions dans ses paroles ou dans ses actes. De plus, les odeurs sont très présentes et restent pour lui, encore aujourd’hui, associées à des personnes ou à des lieux.

L’Arabe du futur, pour moi, c’est avant tout une découverte. La découverte de la vie dans les pays arabes dans les années 70-80. La découverte d’un autre monde. La découverte d’une autre réalité. Choc des cultures, canyon entre leur vie et nos vies.
Par exemple, outre les infrastructures défaillantes (combien de fois Riad Sattouf pointe les fissures dans le béton des maisons, y compris les plus grandes et les plus belles ?) et le manque de confort dans la maison, on ne peut qu’halluciner devant l’inexistence du concept de propriété privée en Libye. N’importe qui peut s’approprier un appartement vide. Même si le propriétaire était seulement parti faire une course. Et il est interdit de mettre un verrou. Chose inconcevable pour nous, Occidentaux. Ajoutons entre autres à cela un antisémitisme affirmé et des femmes et des animaux au mieux ignorés, au pire maltraités (et plus…)

L’Arabe du futur, T2 (extrait)

Première page du tome 2

Mais pour Riad, tout est normal. Certes, il est traité de Juif à cause de ses cheveux blonds, mais globalement, rien ne le surprend car il ne connaît pas grand-chose d’autre. Aussi, si ces BD peuvent être lues comme des documentaires, ce sont aussi des histoires d’enfants. Pour lui, le quotidien, c’est l’école, ses cousins récemment rencontrés, ses parents. C’est sans doute pourquoi il y a autant d’humour qui vient s’intercaler à des situations dures, voire horribles.

J’ai été partagée face au père de Riad. Si, au début, il est plutôt sympathique avec ses grandes idées et ses rêves de moderniser le monde arabe et d’apporter la culture à tous, il devient parfois très irritant (les horreurs sexistes et racistes qu’il déblatère parfois…). C’est un personnage assez complexe, tiraillé par ses envies de modernité d’une part et par la tradition de l’autre. C’est lorsqu’il retourne dans son village natal et qu’il se retrouve au milieu de sa famille qu’il se remet à faire le Ramadan, à lire le Coran, à porter la djellaba alors qu’il se dit athée ! Il parle beaucoup de ses grands projets, de ses idées qui vont changer la Syrie, mais finalement, il agit peu… au grand désespoir de sa femme.

L’Arabe du futur, T3 (extrait)

Première page du tome 3

Sa femme, la mère de Riad… ma plus grosse incompréhension. Pourquoi reste-t-elle ? Elle est cultivée, elle est réaliste par rapport à leurs conditions de vie (les enfants maigres, son ennui quotidien, l’absence de confort…), elle retourne de temps en temps chez sa mère en Bretagne et voit parfaitement le décalage. Et pourtant, elle reste, elle écoute son mari mettre les femmes au placard (au moins de plus ou moins cautionner un meurtre). Pourquoi s’enferme-t-elle ainsi ? C’est vraiment une énigme que j’espère un peu mieux comprendre dans les épisodes suivants.

Témoignages historiques et culturels captivants, les trois premiers tomes de L’Arabe du futur passionnent également pour ce regard d’enfant posé sur le monde et sur ce père si ambivalent. Si la violence du quotidien est parfois choquante pour nous Occidentaux, l’humour est souvent au rendez-vous. Pudeur et tendresse sur cette enfance entre deux cultures, le résultat est touchant et particulièrement réussi.

L’Arabe du futur : une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984), Riad Sattouf. Allary Editions, 2014. 158 pages.

L’Arabe du futur 2 : une jeunesse au Moyen-Orient (1984-1985), Riad Sattouf. Allary Editions, 2015. 158 pages.

L’Arabe du futur 3 : une jeunesse au Moyen-Orient (1985-1987), Riad Sattouf. Allary Editions, 2016. 150 pages.

Misericordia, de Jack Wolf (2013)

Misericordia (couverture)Séduite par sa magnifique couverture, j’avais eu terriblement envie de lire ce livre au moment de sa sortie, puis j’ai lu d’autres choses et il a été oublié, mais quand je suis retombée dessus à la bibliothèque il y a quelques jours, je l’ai aussitôt emmené avec moi ! Mais qu’est-ce qui se cache derrière les yeux jaunes et le bec pointu de cette chouette blanche ?

L’Histoire de Tristan Hart, un jeune Homme qui, au milieu du XVIIIe siècle, rêve de révolutionner le Monde de la Médecine. Ecrasé par l’aura d’un Père absent, souffrant de Visions et de Crises de folie, suivre sa Vocation n’est pas une mince affaire. D’autant plus qu’il est tiraillé par son Envie de soulager la Douleur et par celle de l’infliger. Autour de lui, des Amis, Erasmus Glass et Isaac Simmins, la bonne Mame H., la belle Katherine Montague, la menaçante Viviane et surtout son « plus que frère », le mystérieux Nathaniel Ravenscroft…

Mais pourquoi toutes ces majuscules, me direz-vous ! Parce que tout le roman est fait ainsi et que c’est la première chose que l’on remarque en commençant la lecture de ce surprenant récit. 495 pages où les majuscules commencent les mots quelles que soient leur nature ou leur place dans la phrase. Jack Wolf a voulu reproduire cette habitude qu’avaient les auteurs anglais du XVIIIe siècle. Anomalie déstabilisante au début (car les mots ainsi soulignés résonnaient sous mon crâne et perturbaient ma lecture), j’ai fini par m’y habituer et par vraiment apprécier le rythme inédit que cela confère au texte.

Et à part ça ? A part ça, j’ai été captivée par le récit qui est sombre, onirique et perturbant à souhait. Un conte se dénoue peu à peu au fil du récit, « the tale of Raw Head and Bloody Bones » (le titre original du livre). J’adore les contes et j’ai adoré découvrir les péripéties de ces deux ennemis… qui se révéleront être plus que de simples personnages de contes !

On oscille entre rêve et réalité tout au long de l’histoire et cette ambiguïté quasi permanente m’a enchantée. J’ai complètement adhéré tout en acceptant parfois de douter de ce qui relève des faits ou de l’illusion. L’écriture est entraînante et, si l’auteur prend le temps de poser son histoire (le domaine de Shirelands Hall, ses occupants, la jeunesse de Tristan Hart), elle peut transmettre la frénésie qui saisit le héros – sans toutefois perdre son ton soutenu. Je pense notamment à la crise qui le saisit à Londres et qui provoquera son retour à la campagne : tournant les pages sans m’en apercevoir, j’ai vraiment eu l’impression de vivre cet épisode en ressentant fureur, oppression, incompréhension.

Un autre point que j’ai énormément apprécié est la palette de nuances apportée à chaque personnage. Ils ne sont jamais totalement bons ou totalement humains.

Tristan, à la fois sadique, victime de l’antisémitisme et médecin qui promet d’être très doué, nous mène parfois presque dans la position désagréable de voyeur et pourtant, impossible de le haïr sans l’aimer en même temps. Katherine n’est pas une belle ingénue un peu stupide et je l’ai aimée pour la passion qu’elle met dans ses actes. Viviane, si longtemps un point d’interrogation… Erasmus, prêt à prendre les décisions qui s’imposent même si elles ne sont pas faciles… Le père qui se révèlera plus humain que ce que Tristan voulait (nous faire) croire… Nathaniel…

Entre récit gothique, théologique, philosophique ou encore scientifique, un premier roman dense et intense pour une expérience palpitante !

« Elle est vraiment miséricordieuse cette Existence terrestre. Cruelle aussi. Et belle. Abjecte et douloureuse. D’une Profondeur et d’une Complexité si vastes que les Hommes ne comprendront jamais tout à fait son Ampleur. La Puissance de la Vie est Miraculeuse. »

Misericordia, Jack Wolf. Belfond, 2013 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Georges-Michel Sarotte. 495 pages.

Une bible, de Philippe Lechermeier (textes) et Rébecca Dautremer (illustrations) (2014)

Une bible couvertureUne bible, ce sont les histoires de la Bible, que ce soit l’ancien ou le nouveau Testament. De la Genèse à la mort de Jésus, on retrouve toutes les histoires qui ont tant inspiré les arts. La Création, Adam et Eve, Abel et Caïn, Noé, l’Exode et Moïse, les Juges et les Rois tels que Samson, Salomon ou David, Job et Jonas, Judith et Salomé, puis Marie et Jésus-Christ, les Apôtres et les Pharisiens sont, depuis des siècles, les sources inépuisables pour les peintres, les sculpteurs, les écrivains et, à présent, les réalisateurs et scénaristes.

Mais il n’est pas ici question de morale, de conversion ou de croyance. Une bible, c’est notre culture occidentale, c’est une compilation des mythes qui ont fondés les grandes religions monothéistes, c’est une fontaine de contes comme le sont les mythologies grecques, égyptiennes ou scandinaves, pour les croyants comme les non-croyants.

(Penserait-on spontanément qu’un passionné de mythologie antique croit en ces dieux ? Non, et c’est ici la même chose pour les écrits relatifs au Dieu unique.)

Ainsi, si beaucoup d’histoires sont connues car apprises dans les tableaux, dans les livres et dans les films, Une bible m’en a également conté des nouvelles tout en m’apportant des précisions sur d’autres. Je connaissais, par exemple, l’expression « pauvre comme Job » sans en connaître la source ; voilà une imprécision de corrigée !

Une bible L'arbre de la Connaissance

Pour rendre plus accessible le best-seller qu’est La Bible, plus romanesque aussi, cet ouvrage présente une grande variété dans les formes de narration, ce qui nous pousse à dévorer ses 370 pages. Citons des contes, une pièce de théâtre pour les (més)aventures de Joseph, des vers rimés pour Daniel, Misaël, Azarias et Anarias, des Dits du moustique pour l’odyssée de Moïse. Les points de vue sont donc tour à tour internes et externes. La légende de Jonas est, par exemple, racontée par un jeune marin qui assista à sa disparition dans le ventre du poisson géant ou un nain raconte celle d’Hérode, Salomé et Jean-Baptiste au cours d’un spectacle de rue avec marionnettes (les illustrations nous montrent donc les pantins en question). En revanche, le lecteur partage les émotions de Jésus lorsqu’il marche sur l’eau.

La mise en page contribue également à rendre la lecture agréable. Pas de choses farfelues, mais une utilisation judicieuse du gras, de titres pour diviser les histoires en chapitre, de paragraphes disséminés dans la page… L’espace est utilisé sans être surchargé.

La couverture n’est qu’une annonce des superbes illustrations de Rébecca Dautremer. En couleur ou en noir et blanc, en pleines pages, elles expriment tour à tour joie et souffrance avec beaucoup de douceur. Parfois torturées, parfois grandioses (comme celle de Mie enceinte flottant dans la rivière sous la Lune) ou encore parfois un peu abstraites, elles engendrent chez moi une véritable fascination.

A l’image des textes, il y a une véritable richesse dans les techniques utilisées par l’artiste : crayonnés, encres, peintures, imitations de photographies (les supplices et la crucifixion sont notamment présentées par une série de « photos » sépia), affiche… Ces histoires ont traversés les contrées et les époques et cela se voit dans les illustrations. Si Adam et Eve évoquent, avec logique, un peuple ancien, proche de la nature, et si Jean-Baptiste est vêtu d’un simple pagne, il y a souvent beaucoup de modernité dans les visages, les vêtements, les objets… L’Orient, berceau de la Bible, est présent notamment à travers les tissus colorés de Marie, de l’oiseleur ou de Judith.

J’ai eu un coup de cœur pour les représentations d’Adam et Eve : il y a beaucoup de majesté dans les premières planches et leur « déchéance » ne s’en ressent que plus intensément. Mes autres favorites : les plaies d’Égypte avec cet échassier ensanglanté par le Nil devenu fleuve de sang et ces grenouilles par milliers, les dérangeants personnages illustrant les songes de Joseph, le berceau de Moïse, iceberg de brindilles entrelacées, ou encore Jésus et sa couronne d’épines, une planche noire, sombre, douloureuse qui exsude la souffrance avec ces ronces comme des barbelés qui lui enserrent le crâne et lui bandent les yeux.

Une bible Moise

Pour finir, Une bible, c’est un objet magnifique (et cet adjectif englobe les écrits comme les illustrations) qui se dévore et qui peut être lu en continu ou repris pour un épisode seulement. Ce sont des contes poétiques que l’on peut détacher des croyances de chacun. Une autre vision des histoires peut-être les plus célèbres de la civilisation occidentale.

En bande sonore de ma lecture, Jesus-Christ Superstar. Une des meilleures comédies musicales existantes. Créée par Andrew Lloyd Webber et Tim Rice (qui a également écrit les chansons du Roi Lion, LE dessin animé. Comme quoi, il y a une cohérence dans mes goûts…), ses chansons rock et entêtantes ne m’ont pas lâchée alors que les derniers épisodes de la vie de Jésus se déroulaient sous mes yeux…

Préface de Philippe Lechermeier :

« Parce que raconter la Bible, c’est raconter notre histoire, une histoire faite de milliers de mythes, de contes et de légendes. Comment comprendre le monde sans tous ces récits ? Comment l’appréhender sans savoir qui sont Abraham, Goliath, la reine de Saba et Marie-Madeleine ? Comment décrypter l’art, l’architecture, la littérature sans connaître les fondations fabuleuses de notre société ? La Bible n’appartient pas qu’à la religion. La Bible est un bien commun. Qu’on soit croyant ou non croyant et qu’on le veuille ou non, ses mythes ont façonné nos sociétés, ils s’immiscent dans notre vie quotidienne, ils circulent dans notre inconscient. En écrivant ce texte, j’ai voulu que chacun puisse reprendre ce qui lui appartient. Une Bible n’est pas La Bible. Une Bible est faite d’histoires qui se répètent et se réinventent. Des histoires que l’on raconte. Qui nous racontent. »

Une bible Marie

Une bible, Philippe Lechermeier (textes) et Rébecca Dautremer (illustrations). Gautier-Languereau, 2014. 381 pages.

La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Michel Onfray (2006)

La puissance d'existerJ’ai découvert Michel Onfray en écoutant les conférences données à l’Université Populaire de Caen sur les consciences réfractaires (à savoir Georges Politzer, Paul-Yves Nizan, Albert Camus et Simone de Beauvoir). J’ai dès le premier cours (je continue d’avancer peu à peu) été totalement captivée par ce qu’il disait, par sa présentation d’une autre philosophie, une pensée plus concrète et moins conceptuelle, bref, je suis captivée par cette contre-histoire de la philosophie. Je précise que je suis tout à fait néophyte dans ce domaine (en filière scientifique, les connaissances délivrées en philosophie sont plus que basiques…).

J’ai donc voulu découvrir un peu plus le philosophe qu’est Michel Onfray. Dans La contre-histoire de la philosophie, il ne présente pas ses idées même si elles transparaissent parfois. A la bibliothèque, j’ai pris trois ouvrages, au hasard. Dont celui-là.

 

Après une préface consacrée en majorité à son enfance et ses années de pensionnat, ce manifeste s’attache à proposer une philosophie pour bien vivre, pour mieux vivre : « Philosopher, c’est rendre viable et vivable sa propre existence là où rien n’est donné et tout reste à construire. » Il commence par déconstruire les mythes (platoniciens ou judéo-chrétiens par exemple) et démontrer que l’historiographie dominante, celle de l’idéalisme, est construite par ceux qui ont intérêt à qu’elle soit ainsi. Il explique sa conception de la philosophie – qui se manifeste aussi bien dans la vie que dans l’œuvre du philosophe – qui prend appui sur l’utilitarisme, le matérialisme et, bien entendu, l’hédonisme. C’est extrêmement limpide : je ne connaissais pas les concepts avant de lire, mais Michel Onfray doit être un excellent professeur car je n’ai pas ressenti de difficultés.

Sans n’avoir jamais pu le formuler ainsi – sans doute car je ne me suis jamais posée de telles questions en plus de ne pas avoir l’intelligence de cet homme –, je me sens en accord avec ce qu’il dit et très proche de sa conception de la vie. Il est d’une lucidité incroyable, du moins c’est ainsi que je le perçois.

 

La puissance d’exister est – à mon avis qui est très humble puisque je n’ai rien lu d’autre – un excellent ouvrage pour découvrir la pensée de Michel Onfray et se familiariser avec son approche de la philosophie.

Je pense que, pour ma part, je vais – outre continuer d’écouter les cours – attaquer un autre de ses livres.

Une dernière chose cependant : ne prenez pas peur en lisant le sommaire ! Si les intitulés sont incompréhensibles, ce n’est pas le cas du contenu. Donc ne paniquez pas si – vous non plus – vous ne savez pas ce qu’est « Une intersubjectivité hédoniste », « Une logique archipélique » ou « Un art kunique » !

 

« Le plaisir tétanise : le mot, les faits, la réalité, le discours qu’on tient sur lui. Il tétanise ou il hystérise. Trop d’enjeux personnels privés, trop d’intimités aliénées, souffrantes, miséreuses et misérables, trop de défaillances cachées, dissimulées, trop de difficultés à être, à vivre – à jouir. »

 « La séparation de la sexualité d’avec l’amour n’exclut pas l’existence de sentiment, de l’affection ou de la tendresse. Ne pas vouloir s’engager pour la vie dans une histoire de longue durée n’interdit pas la promesse d’une douceur amoureuse. »

 « L’essentiel consiste à ne pas mourir de son vivant donc à mourir vivant – ce qui n’est pas le cas d’un certain nombre de personnes mortes depuis bien longtemps de n’avoir jamais appris à vivre, donc pour n’avoir jamais vraiment vécu. »

La puissance d’exister : manifeste hédoniste, Michel Onfray. Grasset, 2006. 240 pages.

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, d’Hubert, dessins de Cyril Pedrosa, Audrey Spiry, Alexis Dormal, Jeromeuh… (2013)

Les gens normauxQu’est-ce que la normalité ? Existe-t-elle vraiment ? La société n’est pas normale, mais normée : elle classe, met des étiquettes, range dans des boîtes. Et ceux qui ne rentrent pas dans les bonnes boîtes en font les frais. Les gens normaux aborde la question du genre, de l’homosexualité et de la transidentité à travers dix témoignages recueillis à l’aide du centre LGBT de Touraine.

Ce livre est né dans une année tumultueuse pour les gays, les lesbiennes, les bi ou les trans. Car si 2013, c’est l’adoption du mariage pour tous et la Palme d’or de La vie d’Adèle, c’est aussi la haine des « Manif’ pour tous », les dangereux amalgames entre homosexualité et pédophilie, la prise de parole en public de l’Église dans des affaires de l’État, les tabassages de jeunes gays, la loi russe interdisant « la propagande homosexuelle »…

C’est un ouvrage assez complet qui parle du SIDA dans les années 1980 et de nos jours, de l’homoparentalité, de la transidentité, des opinions politiques et religieuses (comment être gay et soutenir des partis de droite ? comment conjuguer son homosexualité et sa foi en Dieu ?), des relations avec les parents (notamment avec la mère pour une fille), de l’homophobie dans des pays africains, mais aussi au travail. On découvre le parcours d’un homme ayant perdu son conjoint, d’une mère, d’une Guinéen qui a émigré en France, d’un chrétien et d’un musulman croyants, etc.

Le parti qui a été adopté est d’illustrer à la fois l’entretien (en mettant face à face Hubert et son interlocuteur en train d’échanger) et les témoignages. Les dessins sont réalistes, mais évoluent évidemment selon le trait des onze dessinateurs différents ayant contribué à ce livre. Cela lui confère une richesse et une diversité intéressantes qui m’ont permis de découvrir de nombreux artistes.

Entre les témoignages se glissent cinq textes de chercheurs, spécialistes, conférenciers, sociologues comme Eric Fassin ou Michelle Perrot qui traitent de l’homosexualité selon différentes approches : la législation française, le lesbianisme, l’homophobie religieuse, les normes de l’hétérosexualité et la transidentité. La préface est rédigée par Robert Badinter, l’ancien Garde des Sceaux qui a soutenu activement la dépénalisation de l’homosexualité en 1982 et la création du Pacs en 1999, et porte sur les discriminations et les violences subies par les LGBT. Enfin, une carte et une annexe présente le statut légal de l’homosexualité pays par pays.

C’est donc une bande dessinée extrêmement riche et documentée qui apporte plusieurs éclairages sur des sujets parfois complexes, que ce soit par le biais des histoires personnelles ou des textes théoriques parfois compliqués bien que passionnant.

A lire pour se défaire de tous préjugés.

« A cet égard, l’ouvrage réalisé par bd BOUM et Les Rendez-vous de l’Histoire témoigne de cette difficulté d’être reconnu et accepté comme homosexuel par tous, avec la simplicité et le respect qu’on doit à tout être humain dans une société libéré de ses préjugés et de ses pulsions à l’encontre de ceux que certains ressentent encore comme différents et donc comme menaçants. »

(Robert Badinter, ancien Garde des Sceaux, ancien président du Conseil constitutionnel)

« Il n’y a vraiment pas de modèle de vie contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire. »

Les gens normaux : paroles lesbiennes, gay, bi, trans, ouvrage collectif. Casterman et BD Boum, 2013. 229 pages.

Du domaine des Murmures, par Carole Martinez (2011)

« Je suis l’ombre qui cause.

Je suis celle qui s’est volontairement clôturée pour tenter d’exister.

Je suis la vierge des Murmures.

A toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l’espoir des emmurées. »

Du domaine des MurmuresRécompensé du prix Goncourt des Lycéens 2011, ce roman raconte l’histoire d’Esclarmonde, fille du châtelain du domaine des Murmures au XIIe siècle, qui refuse de se marier à un autre que Dieu et choisi d’être emmurée vivante. Désormais la seule vision du monde qu’elle aura sera celle que lui offre la fenestrelle barricadée de sa cellule. Mais, fait surprenant, ses funérailles – selon ses mots –  ne l’enferment pas dans la solitude : du fond de sa logette, elle va acquérir un pouvoir sur les pèlerins qui passeront sur les terres de son père pour la voir et lui confier leurs prières.

Et je n’en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de la lecture.

 Carole Martinez offre à ses lecteurs un roman poétique et puissant. L’écriture est belle et son imagination ouvre les portes d’un univers mystique et sensuel, parfois tendre, parfois cruel. C’est une fiction, certes, mais elle montre la condition des femmes à cette époque aux mœurs parfois violentes. La réalité se heurte aux rêves et au merveilleux, et c’est un conte magnifique avec une héroïne stupéfiante que nous livre la plume de Carole Martinez.

 Un très bon livre vraiment passionnant qui m’a donné envie de lire son premier roman, Le cœur cousu.