Le Royaume de Pierre d’Angle (4 tomes), de Pascale Quiviger (2019-2021)

Pierre d’Angle est une petite île neutre dans un monde en guerre. Son peuple vit de la pêche, de l’agriculture, de l’artisanat et de la vente de pierres fines, sous le règne paisible d’Albéric. Son seul tabou : la Catastrophe. Une forêt impénétrable au sud de l’île et un secret dont personne ne parle. Quand Albéric meurt dans des circonstances étranges, c’est son aîné, Thibault, un prince qui préférerait être juste un homme qui prend le relais, au grand dépit de son frère Jacquard qui convoite le trône, le pouvoir et les richesses de l’île. Le visage accueillant de cette terre tranquille se transforme en un faciès beaucoup plus menaçant et mortel.

Un point particulièrement positif pour cette quadrilogie : l’écriture. La plume de Pascale Quiviger est vraiment très belle. Emplie de poésie et d’humour, c’est un délice, que l’on savoure les images nées de ses mots ou un simple dialogue riche en émotions ou en ironie.
La narration est vive et prenante, difficile de lâcher un tome une fois entamé. L’autrice revisite une intrigue à la base assez classique – pouvoir, complot, trahison, secrets – avec une galaxie de personnages étoffés, des légendes et la présence inquiétante et mystérieuse de la Catastrophe. Entre les changements de point de vue, quelques annonces et les petits indices semés ici ou là, le récit est mené de manière efficace et accrocheuse.
De plus, j’ai vraiment apprécié les différentes ambiances et les différents rythmes impulsés par l’autrice. Du voyage en bateau du premier volume à la vie de château, le passage des saisons, la présence de la nature et des éléments, des moments plus paisibles et d’autres haletants… je ne me suis jamais ennuyée même quand l’intrigue prenait son temps. Le troisième tome est vraiment réussi avec l’ombre de Jacquard de plus en plus proche, la toile mortelle qui se tisse autour de Thibault, les incertitudes sur la suite des événements où tout semble aller de mal en pis… : un tome oppressant, pendant sombre du dernier qui, aussi mal engagée que soit Pierre d’Angle, fait rejaillir l’espoir dans les ténèbres.

Premier point plus mitigé : les personnages. Certes, les personnages qui peuplent Pierre d’Angle sont particulièrement attachants. Dès le premier tome, ils sont parfaitement introduits, on apprend à les connaître tout de suite et ils s’attirent notre sympathie pour le reste de la saga. Thibault en tête est un prince charismatique, à la physionomie et au rire plein de bonhomie que l’on ne peut que soutenir. Et puis, il y a Ema, Lysandre, Lucas, Esmée, Manfred, Guillaume Lebel… tant d’autres personnages qui gravitent autour de Thibault, mais vivent aussi leurs propres péripéties, leur propre trajectoire, qui contribuent à nous les rendre plus vivants encore.
Pourquoi mitigé alors ? Car aussi sympathiques soient-ils, aussi variés soient leurs traits de caractère, ils sont trop gentils à mon goût. Les gentils sont pleinement et indescriptiblement gentils, ce qui limite un peu l’impact des complots et retournements de veste possibles. Ils ne sont pas dénués de failles, mais ainsi, quand ils empruntent le mauvais chemin, c’est finalement par erreur, par faiblesse ou par peur. Ça n’empêche pas de s’y attacher, mais ça simplifie les choses et ça manque un peu de « gris » dans ces beaux personnages blancs. (Et je ne parle pas de Mercenaire dans le dernier tome : je l’ai beaucoup aimé pour son esprit « Sherlock Holmes » qui sait tout, voit tout, comprend tout, mais qu’est-ce qu’il facilite les choses !)
De la même manière, la plupart des personnages « du côté des méchants » sont surtout méprisables, sans attachement possible. Purs produits de la cupidité ou de la vanité, sans épaisseur réelle.
C’est pour cela que, dans le dernier tome, le personnage que j’ai préféré suivre entre tous a été Jacquard. Avec sa mère Sidra, il est, à mes yeux, le seul qui déroge à cette règle du « tout blanc tout noir ». Un personnage sombre et détestable, mais bien moins lisse que les autres, faillible et touchant dans et malgré ses aspérités (parfois plus que tranchantes). De plus, il permet également d’éclaircir le cas de Sidra justement, personnage trouble dont les motivations interrogent pendant les trois précédents volumes.

Second point au bilan plus mitigé : les révélations. Certaines surprises ne m’ont pas tellement surprise, comme le grand et terrible secret de Pierre d’Angle. J’imaginais parfaitement quelque chose de cet ordre-là (mais en pire encore), donc la révélation est tombée un peu à plat. Ou bien elles n’ont pas l’impact attendu, comme dans ce cas – et on revient un peu aux protagonistes – où il apparaît qu’un traître sape le travail de Thibault de l’intérieur du château, un traître apparemment très proche de lui. Personnellement, je me suis forcément amusée à essayer de trouver le félon m’imaginant que son identité serait un déchirement (« nooon, pourquoi as-tu fait ça ? pourquoi ? je t’aimais tellement ! », vous voyez le genre…) et finalement, pas du tout. Il s’agissait d’un personnage au mieux négligeable, au pire méprisable auquel il est impossible de s’attacher. J’ai trouvé cela un peu dommage et un peu facile (oui, j’aurais préféré souffrir).
Cependant et heureusement, l’autrice a su emprunter quelques voies inattendues (pour les personnes les ayant lus, je parle par exemple de la fin du troisième tome), ce que j’ai trouvé vraiment appréciable.

Des péripéties maritimes de L’Art du naufrage aux accents révolutionnaires de Courage, Le Royaume de Pierre d’Angle propose des atmosphères diverses, une très belle écriture et une narration efficace et captivante. Certes, cette quadrilogie n’est pas exempte de défauts – son manichéisme étant le plus regrettable – et n’a pas répondu à toutes mes attentes, mais, n’ayant pas boudé mon plaisir au fil des quatre tomes, je trouve néanmoins dommage qu’elle n’est pas été plus visible aux yeux du grand public.

« C’est d’ailleurs pourquoi elle préférait la nuit. Tout était bleu, les hommes, leur bateau et leurs pieds nus, la mer, le ciel. Le quart de veille bougeait au ralenti et parlait à voix basse, les gabiers dormaient dans les voiles. La lune inventait des vallons dans les nuages et son reflet métallique dansait sur l’eau en se mêlant aux lumières des trois cabines. »

« – Examine le mal. Apprends à le connaître. Cherche sa racine. Comprends ce qu’il veut, d’où il vient. D’un désir frustré ? D’une blessure inguérissable ? D’un adieu mal formé ? Souvent la racine n’est pas mauvaise en soi. Elle n’est pas le mal, non, non. Elle a mal, plutôt. »

« Partout, les documents s’empilaient au hasard. Des cierges étaient fichés sur la couverture des livres, un broc à moitié vide tenait en équilibre sur la base du télescope, une fourchette était plantée parmi les plumes à côté de l’encrier. En revanche, les vitres du dôme étaient d’une propreté éclatante et la lumière du jour inondait la pièce ronde. Clément de Frenelles vivait de moins en moins sur terre et de plus en plus au ciel. »

« – Écoute-moi Lucas : on fait ce qu’on peut, avec nos enfants. On veut leur bien, mais des fois on se trompe de bonheur. »

Le Royaume de Pierre d’Angle, Pascale Quiviger. Éditions du Rouerge, coll. Epik, 2019-2021.
– Tome 1, L’Art du naufrage, 2019, 483 pages ;
– Tome 2, Les filles de mai, 2019, 460 pages ;
– Tome 3, Les adieux, 2020, 499 pages ;
– Tome 4, Courage, 2021, 640 pages.

Terremer, intégrale, d’Ursula K. Le Guin (2018)

Terremer, intégrale (couverture)Depuis la sortie de cette intégrale de Terremer, j’ai envie de découvrir ces histoires. Pour franchir le cap, il m’a fallu l’opportunité et l’enthousiasme d’une lecture commune avec Coline aka Maned Wolf pour mon plus grand plaisir.

Cette intégrale contient :

  • Le Sorcier de Terremer (1968) ;
  • Le Tombeaux d’Atuan (1970) ;
  • L’Ultime Rivage (1972) ;
  • Tehanu (1990) ;
  • Contes de Terremer (2001) ;
  • Le Vent d’ailleurs (2001) ;
  • Une Description de Terremer ;
  • Quatre nouvelles isolées Le Mot de déliement (1964), La Règle des noms (1964), La fille d’Odren (2016) et Au coin du feu (2018) ;
  • La conférence Terremer revisité (1992).

J’ai commencé cette lecture avec quelques idées préconçues : pour être honnête, du fait de l’âge des premiers romans, je m’attendais à ce que ce soit sympathique, mais très classique. Un héros, de l’aventure, des duels de magie, des méchants très méchants et des dragons un peu partout… Je ne pouvais être plus positivement surprise de ce que j’ai alors découvert.
Certes, le début du premier tome est classique. Un garçon faisant preuve d’un pouvoir précoce et fort, ses premiers maîtres, son passage à l’École de Roke – l’école de magie –, ses erreurs et sa progression. La première moitié est très rapide (Ged passe d’apprenti à sorcier à mage sans que l’on ne voit le temps passer, sans que l’on ne sache vraiment comment), tout à fait « sympathique mais classique » donc. Mais les choses évoluent et, quand a commencé cette fuite en avant pour se défaire de l’ombre qu’il avait extrait des ténèbres, la tonalité a changé et le tout est devenu beaucoup plus captivant. Ne nous arrêtons donc pas à ces cent premières pages sur un pavé qui en contient 1800.

Car les romans d’Ursula K. Le Guin sont, en réalité, beaucoup plus psychologiques et parfois beaucoup plus sombres que ce à quoi je m’attendais. Plus qu’un ennemi bien identifié, ce sont des ténèbres qui envahissent chaque roman, des forces noires et invisibles : celles des Tombeaux d’Atuan et des Innommables, celles liées à cette terrible Contrée Aride où errent les morts, celles que l’on porte en soi…
Ce ne sont pas des histoires de guerres, de lutte entre le Bien et le Mal, mais des quêtes souvent très personnelles. Les ténèbres à dissiper ou à dompter sont souvent intérieures, issues de la soif de pouvoir, de la jalousie, de la fierté, de la peur, pernicieuses contaminations de l’esprit et du cœur. Le quatrième tome, très sombre, raconte la méchanceté humaine, la cruauté indicible, la misogynie. Ce tome amorce une tendance plus féministe, avec des personnages féminins qui interrogent le quasi-monopole de la magie par les hommes, la chasteté des mages, le rabaissement des sorcières, le pouvoir des femmes – celui qu’elles prennent, celui qu’on leur laisse. L’amour et le désir font leur apparition tandis que Ged – le héros jusque-là, le mage, le sage – se retrouve malmené par une perte intime et la honte, sources d’un apprentissage de la vie qui n’est pas telle qu’on la souhaitait.
Certains volumes se sont révélés presque déprimants tant leur atmosphère est lourde, tant leurs personnages doutent ou errent en vain : c’est le cas du troisième, L’Ultime Rivage, un road-trip à travers les mers noyé dans les incertitudes d’une magie qui semble vaciller, d’un monde qui perd pied, d’une tristesse infinie due à une quête de l’immortalité finalement dépourvue de sens, ou du quatrième, Tehanu, pour des raisons que je ne dévoilerai pas pour ne pas spoiler.

Tome après tome se dessine l’histoire de Ged/Épervier, parfois avec des ellipses de plusieurs années entre deux volumes. Ged apparaît comme un personnage parfois mystérieux du fait de ce portrait en pointillé. Outre l’histoire de Ged, c’est aussi celle des personnages qui l’entourent, notamment des femmes qui deviendront aussi importantes que lui. J’ai tellement envie de vous parler de la richesse et des nuances des personnages de Tenar, Tehanu ou même Seserakh qui n’apparaît pourtant que dans le dernier volume, mais je ne veux pas gâcher le plaisir de la rencontre à celles et ceux qui se lanceraient dans cette aventure.
L’intériorité des personnages constitue bien souvent le cœur des romans, aussi palpitants qu’ils peuvent se montrer en parallèle (je pense par exemple au gebbet du premier tome ou au second volume, Les Tombeaux d’Atuan, roman captivant dévoré en 24 heures). Les protagonistes que l’on rencontrera au fil des épisodes seront bien souvent confrontés à des questions identitaires, des questions de pouvoir, de liberté, d’entraide et de confiance
Rares sont les finals épiques, les duels ostentatoires de magie. Celui de Tehanu pourrait presque apparaître comme bâclé tant il est bref, mais ce n’est finalement pas ce qui importe : on ne lit pas le roman pour sa fin, c’est tout ce qui a mené les personnages là où ils sont qui importe. Ce n’est pas forcément épique ou trépidant, mais ça peut se révéler grandiose et puissant malgré tout.

Le cinquième tome, Contes de Terremer, se démarque des autres en proposant cinq nouvelles qui permettront d’aborder le sixième et dernier tome en ayant tous les éléments nécessaires. On y trouve des histoires du passé, des secrets, des choix, des hommes dévorés par la cupidité ou le désir de domination et des mages qui se privent d’une part de leur humanité en niant leur désir, en reniant le sexe féminin, mais aussi des personnages plus nuancés ; on y trouve des histoires du passé, des situations troublantes, des remises en question, la vérité derrière les légendes ; il s’y dessine un déraillement, un déséquilibre qui sera au cœur du dernier volume. Comme dans tout recueil, toutes les nouvelles ne se valent pas, elles ne passionnent pas de la même manière ou n’ont pas toute une force équivalente, mais elles sont toutes intéressantes et servent l’histoire globale à merveille.
Ce dernier tome, Le Vent d’ailleurs, reprend des éléments de tous les tomes précédents et constitue une très belle conclusion, riche et onirique. Comme ses prédécesseurs, c’est une réflexion sur les choix, la vie et la mort, le pouvoir et la magie, les hommes et les femmes.

La plume d’Ursula K. Le Guin est très agréable à lire. Fluide et immersive, elle nous transporte dans son univers de dragons et de magie où le pouvoir réside dans le vrai nom des choses. Elle convoque parfois des images incroyablement intenses, à la fois fascinantes et oppressantes, et certains noms – les Tombeaux d’Atuan, l’En-Dessous des Tombeaux, les Innommables, les Puissances Anciennes… – ont conservé un pouvoir formidablement évocateur tout au long de la saga. Elle donne corps à l’immatériel, force aux sentiments et aux doutes, intensité à des quêtes personnelles.

De plus, chaque volume est accompagné d’une postface signée par Ursula K. Le Guin et ces ajouts se sont révélés particulièrement intéressants et réjouissants, bref, véritablement pertinents. Ils replacent l’œuvre dans son contexte et soulignent tant des détails relatifs à l’époque que les désirs de l’autrice. (Par exemple, les personnages de l’Archipel de Terremer ont la peau noire ou cuivrée, seuls les peuples du Nord et de l’Est (qui sont, au début du moins, plutôt des personnages négatifs) sont blancs. C’est un détail qui ne m’avait pas arrêtée car ça ne me choque absolument pas, mais pour l’époque, c’était plus qu’original.) Elle raconte sa vision de Terremer, les difficultés pour écrire tel ou tel tome, sa découverte du féminisme et son impact sur son œuvre, la relation entre son monde fictionnel et le monde réel, et bien d’autres sujets évoqués en quelques pages concises et précises qui éclairent merveilleusement toutes celles lues juste avant.

Ainsi, pas ou peu d’aventures haletantes, de grands combats homériques, d’éclairs magiques fusant en tous sens. Le cœur de ces romans est le parcours personnel de tous ces personnages et tous leurs choix qui les ont amenés là où ils sont. Terremer parle d’identité et de choix, de relations entre peuples, entre femmes et hommes, de la place des femmes dans la société, de la mainmise des hommes sur certaines pratiques, certains arts, certains savoirs, de pouvoir et de confiance, de la mort et de la vie, du passé et des bifurcations de l’Histoire de Terremer.

 Ces six volumes constituent une saga solide alors qu’il n’était absolument pas prévu qu’ils soient si nombreux ; Ursula K. Le Guin a su tisser et développer ses récits, approfondir son univers d’une manière parfaitement cohérente sans vision d’ensemble préalable. Et surtout, elle propose des romans beaucoup plus humains que ce à quoi je m’attendais, beaucoup plus intimistes, ce que j’ai trouvé formidablement enthousiasmant. De la fantasy subtile et délicate, non dénuée de poésie. Ça a été une aventure magique et je retournerai un jour respirer l’air de Gont.

« La vérité, c’est qu’à mesure que le véritable pouvoir d’un homme grandit et que ses connaissances s’étendent, le chemin qu’il peut suivre se fait toujours plus étroit, jusqu’à ce qu’il n’ait finalement plus d’autre choix que de faire ce qu’il doit faire, et le faire pleinement… »

« – Je ne demanderais pas à un malade de courir, dit Épervier, et je n’ajouterais pas une pierre sur un dos surchargé.
On ne pouvait dire s’il parlait de lui-même, ou du monde en général. Ses réponses étaient toujours données comme à contrecœur, et difficiles à comprendre. C’était là, pensa Arren, le fondement même de la sorcellerie : faire allusion à des choses formidables tout en ne disant rien, et ne rien faire du tout en faisant croire que c’était le sommet de la sagesse. »

« – Un roi a des serviteurs, des soldats, des messagers, des lieutenants. Il gouverne à travers ses serviteurs. Où sont les serviteurs de cet… anti-roi ?
– Dans notre esprit, mon garçon. Dans notre propre esprit. C’est le traître, c’est le moi, le moi qui crie : Je veux vivre, le monde peut bien pourrir, du moment que je suis en vie ! Cette petite âme traîtresse qui est en nous, dans le noir, comme le ver dans un fruit. Elle nous parle à tous. Mais seuls quelques-uns la comprennent. Les sorciers, les chantres, les créateurs. Et les héros, ceux qui cherchent à être eux-mêmes. Etre soi-même est déjà une chose assez rare, une chose précieuse. Etre soi-même à jamais, n’est-ce pas encore plus précieux ?
Arren regarda Épervier droit dans les yeux.
– Vous voulez dire que ça ne l’est pas. Mais dites-moi pourquoi. J’étais un enfant lorsque nous avons entrepris ce voyage. Je ne croyais pas à la mort. J’ai appris quelque chose, pas grand-chose peut-être, mais quelque chose quand même. J’ai appris à croire à la mort. Mais je n’ai pas appris à m’en réjouir, à considérer ma mort, ou la vôtre, comme la bienvenue. Si j’aime la vie, ne dois-je pas en haïr la fin ? Pourquoi ne devrais-je pas désirer l’immortalité ? »

« Mais le bien et la vérité n’étaient pas suffisants. Il y avait un gouffre, un vide, un abîme par-delà le bien et la vérité. L’amour, son amour pour Therru comme celui de Therru pour elle, jetait un pont au-dessus de ce gouffre, un pont aussi léger qu’une toile d’araignée, mais l’amour ne suffisait pas à le remplir ni à le combler. Rien n’y suffirait, et la petite le savait mieux que personne. »

Terremer, intégrale, d’Ursula K. Le Guin. Le Livre de poche, 2018. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Bailhache, Isabelle Delord-Philippe, Pierre-Paul Durastanti, Patrick Dusoulier, Sébastier Guillot, Philippe R. Hupp et Françoise Maillet. Illustré par Charles Vess. 1793 pages

Mes vrais enfants, de Jo Walton (2014)

Mes vrais enfantsMes vrais enfants est un roman dont j’ai beaucoup entendu parler et que j’étais impatiente de lire (même si je l’ai fait dormir plus d’un an dans ma PAL). Souvent encensé, la quatrième de couverture parle même du « chef-d’œuvre de Jo Walton ».

Nous y découvrons Patricia Cowan, vieille dame « vraiment confuse » finissant sa vie dans une maison de retraite. Or, il y a une certaine inconstance dans sa vie actuelle : non seulement la configuration de son hospice change légèrement selon les jours, mais plus important, parfois elle se rappelle avoir eu quatre enfants et parfois seulement trois. Deux vies qui s’entremêlent et qui vont nous être racontées. Une enfance et une adolescence uniques jusqu’à un choix décisif qui déchira son existence en deux.

Deux chemins totalement différents pour deux vies aussi plausibles l’une que l’autre. Deux vies concrètes. Deux vies avec des hauts et des bas et des enfants qu’elle ne peut qu’aimer.
Les chapitres alternent les deux existences de Patricia : celle où elle était Tricia ou Trish et celle où elle était Pat. Le roman aborde alors des sujets à la fois intimes et universels : les relations sexuelles heureuses ou malheureuses, les enfants, la vie professionnelle, les lieux et les modes de vie, les vacances, les découvertes qui transforment une vie… J’ai été touchée par l’envie d’apprendre et de partager de Pat comme de Tricia, par sa route sur le chemin de l’épanouissement personnel quel que soit la dureté de son quotidien, ainsi que par son pacifisme exercé dans toutes ses existences.
Derrière les récits intimistes se peignent également deux mondes particulièrement différents. Notre Histoire s’y dessine en filigrane, nous faisant revivre les luttes pour les droits des femmes et des homosexuels, la guerre froide et la conquête spatiale, la crise du canal de Suez, et d’autres événements forts du XXe siècle. Cependant, des modifications d’abord légères – JFK assassiné par une bombe – laissent place à des transformations majeures. Dans l’une des versions de la Terre, les pays apprennent de leurs erreurs pour progresser vers une harmonie universelle, tandis que, dans l’autre, les sociétés se déchirent et s’enferrent dans la guerre, le terrorisme et la violence. Pas de grandes descriptions sociétales, le tout est évoqué subtilement, au détour d’une conversation, d’un journal télévisé ou, parfois, d’un événement qui frappe directement les protagonistes.

Pour une fois, ce roman nous permet de suivre un personnage sur presque l’ensemble de sa vie, et non pas un intervalle de quelques jours, mois ou années comme c’est finalement souvent le cas. Côtoyer aussi longuement une héroïne est une idée réjouissante, tout comme l’idée de la connaître parfaitement, dans toutes ses versions.
Toutefois, raconter deux vies entières en quatre cents pages oblige à une certaine concision, d’où une impression de simple chronologie biographique un peu rigide et monotone. Une certaine distance étant induite malgré la narration de choses très intimes, il y eut des passages où j’étais à deux doigts de l’indifférence et, bien que j’ai pu les apprécier énormément, je ne me suis pas réellement attachée aux autres personnages gravitant autour d’elle – famille ou amis. Heureusement l’autrice s’attarde parfois sur des épisodes précis pendant quelques pages, ce qui atténue cette sensation de survol. Les années passant, le personnage s’étoffant, les différentes Histoires se développant, cette sensation quelque peu désagréable s’est faite moins prégnante ; malgré tout, je regrette cette raideur et ce manque d’implication personnelle ressentis sur une bonne partie du roman.

 Nécessité d’efficacité oblige, j’ai toutefois admiré la manière dont, en quelques mots, l’autrice parvient à caractériser ses personnages. Ainsi, on ne se perd nullement parmi la cohorte d’enfants tant tous sont individualisés, racontés à travers quelques anecdotes, choix, passions et traits de caractères. Certes, cela est un peu moins vrai au niveau des petits-enfants, dont certains ne feront que de fugaces apparitions.
Véritables sources d’enchantement pour moi, les voyages à Florence – ville que je ne connais absolument pas – m’ont fait particulièrement rêver. Ces moments sont d’une beauté extrême, d’une paix apaisante et l’autrice m’a donné une vive envie de découvrir cette cité apparemment splendide.

La fin apporte une réflexion intéressante et déchirante : quelle vie choisir ? Celle du bonheur personnel ou celle de la paix mondiale ? Se sacrifier pour le progrès et l’harmonie ou choisir la voie du bien-être intime quitte à l’éprouver dans un monde cruel et égoïste ? Les choix individuels peuvent-il changer le monde ? Quel est le poids d’une seule personne à l’échelle de la planète ?

En dépit d’une narration trop mécanique regrettable, Mes vrais enfants reste une très belle uchronie. La diversité des thématiques abordées avec beaucoup de naturel apporte une richesse réjouissante à ce roman dont l’arrière-plan historique se révèle aussi passionnant que les histoires personnelles du premier plan. Chef-d’œuvre, non, mais bonne lecture malgré tout.

« Son cerveau la trahissait. Elle était persuadée de vivre dans deux réalités différentes, de dériver sans cesse de l’une à l’autre. Ce devait être à cause de ce cerveau défectueux. Comme un ordinateur infecté par un virus qui empêchait l’accès à certains dossiers et l’écriture dans d’autres. C’était Rhodri qui employait cette métaphore. Rhodri, l’une des rares personnes qui considéraient sa démence comme un simple problème à résoudre ou à contourner. Elle ne l’avait plus vu depuis longtemps. Trop longtemps. Sûrement parce qu’il était très occupé. Ou alors, elle se trouvait dans l’autre monde, celui où il n’existait pas. »

« « – Personne n’est célèbre, au début. On ne le sait que plus tard. Ces gens-là n’ont rien de particulier, en fait. Parmi ceux que vous connaissez, n’importe qui peut devenir célèbre. Ou pas. Comment savoir qui va se distinguer ? Vous-même, vous pourriez très bien le devenir aussi. Vous pourriez changer le monde.
– C’est un peu tard », gloussa l’infirmière. Ce petit rire dévalorisant, Pat détestait l’entendre chez les autres femmes. Le rire qui limitait les possibles.
 »

« Quand Cathy les rejoignit, Trish la trouva bien silencieuse. « Mamie va bien ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Elle est assise au soleil près de la fenêtre. Elle a prétendu qu’elle lisait, mais son bouquin était à l’envers. Elle a apprécié le poulet. Elle m’a dit un truc vraiment bizarre : qu’elle n’arrivait pas à se rappeler qui j’étais, mais qu’elle se souvenait qu’elle m’aimait. »

Mes vrais enfants, Jo Walton. Folio SF, 2019 (2014 pour l’édition originale, 2017 pour l’édition française). Traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Florence Dolisi. 425 pages.

De l’autre côté du mythe, tome 3, Médousa, de Flora Boukri (2021)

Médousa (coueverture)Depuis le succès de Madeline Miller avec Circé et Le chant d’Achille – succès pleinement mérité –, les réécritures des mythes fleurissent. Parmi eux, les romans de Flora Boukri. J’avais entendu parler du premier, Ariádnê, pas du tout du second, Penthesíleia, avant d’avoir l’opportunité de lire ce troisième tome, Médousa, grâce à Babelio.
Troisième tome qui développe donc l’histoire de… la Gorgone Méduse évidemment. Cette femme à la chevelure serpentine, ce monstre au regard pétrifiant, cette créature tuée par Persée… Une scène de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres proposait déjà un autre regard sur cette aventure mythologique ; Flora Boukri propose la sienne qui humanise totalement Médousa comme Madeline Miller l’avait fait avec la terrible magicienne Circé.

C’est alors une histoire terrible certes, totalement injuste, dans laquelle Médousa n’apparaît pas comme le monstre, mais comme la victime de l’histoire. Une histoire tournant autour d’un traumatisme (je vous laisse deviner lequel : il implique un dieu…) engendrant une transformation qui la protégera de ses souffrances.
Sauf que. Médousa est une héroïne mortellement passive. Elle décide de peu de choses, se laisse porter par les événements, sa famille, Athéna. Son histoire, sa mortalité (qui l’isole, elle qui est née de parents immortels) rendent ses peurs compréhensibles, mais ses faiblesses ne deviennent jamais des forces. Du moins pas délibérément. Sa métamorphose est prétendument son choix, dixit certains protagonistes, mais ce n’est pas le ressenti que j’ai eu en tant que lectrice : si l’autrice n’avait pas mis ces mots dans la bouche de certains personnages, je ne l’aurais jamais deviné, et même ainsi, je n’y crois pas. D’apeurée, Médousa devient spectatrice de sa destinée.

Médousa n’est pas le seul personnage qui pose problème : c’est juste plus marquant car elle est l’héroïne. Cependant, aucun ne parvient à se détacher, à s’imposer, à apporter une réelle plus-value à ce récit un peu faible.
Athéna est potentiellement intéressante, j’ai aimé cette idée de réinventer le lien entre elle et Médousa, elles qui sont généralement ennemie (Athéna allant même dans certaines versions jusqu’à punir Médousa d’avoir été violée dans son temps…), mais sa personnalité reste floue finalement. Et, encore une fois, je n’ai pas ressenti son réel attachement à Médousa.
Persée apparaît réellement comme un héros de bas étage, qui ne fait quand même pas grand-chose par lui-même. C’est toujours le cas – il est extrêmement aidé par Athéna et Hermès – mais ça ne m’avait jamais sauté aux yeux comme dans cette lecture. Il est totalement fade et ne risque pas d’éclipser Médousa qui, sans être marquante, peut attirer un peu de sympathie.
Je regrette que les personnages n’aient pas montré davantage de profondeur. On pourrait incriminer la brièveté du roman, mais l’on trouve parfois des personnalités riches et nuancées dans des nouvelles…

Je suis donc relativement déçue de cette lecture qui manquait singulièrement de corps à mon goût. C’est l’histoire d’une victime, mais je m’attendais à ce que ses faiblesses l’aident à trouver de la force. Elle finit par en avoir mais de manière totalement passive. Remarquez, ça aurait pu être un objectif de ce roman : casser avec toutes ses histoires de « femmes fortes » et rappeler que tout le monde ne peut pas l’être, ne peut pas affronter et dompter le monde, que parfois on se brise sans pouvoir se relever. Mais comme la quatrième de couverture dit, pour Médousa comme pour Ariádnê et Penthesíleia, « choisi notre propre destinée », j’en doute.
Le tout est de toute manière trop rapide. Même si ce roman est destiné à un public adolescent, l’intrigue est, à mon goût, survolée et manque d’approfondissements. A l’image des manigances des dieux et de la personnalité des personnages, tout reste basique et un peu simple.

Médousa souffre indubitablement de la comparaison avec les romans de Madeline Miller, mais, indépendamment de cela, c’est un roman qui ne m’a pas convaincue par la faiblesse de son discours, de son déroulé, de ses personnages.

« Privée de la même éducation que ses sœurs en raison de sa condition de mortelle, Médousa ne quittait guère le palais de son oncle. Elle avait grandi en passant une bonne partie de son temps à écouter les histoires de ses nourrices. Elle se délectait des légendes où de valeureux héros terrassaient des créatures monstrueuses et impitoyables envers lesquelles elle nourrissait d’ailleurs une peur et une aversion toutes particulières. Médousa pouvait passer de longs moments à démontrer à Athéna que ces monstres méritaient une mort honteuse. La déesse souriait alors doucement devant tant de conviction et caressait les boucles folles de la petite Médousa. »

« – Médousa, pleura Euruále. Ma sœur, ma sœur chérie, mais quel monstre es-tu devenu ?
– Celui qu’on a fait de moi, j’imagine, répondit Médousa. »

De l’autre côté du mythe, tome 3, Médousa, Flora Boukri. Gulf Stream, 2021. 150 pages.

Érèbe, de Rozenn Illiano (2020)

Érèbe (couverture)Paris, 1888. Lisbeth St. John se sent piégée dans sa vie de fille de bonne famille. Sa seule échappatoire : ses rêves qui l’emmènent jusqu’à un monde mystérieux, Érèbe, son hiver perpétuel et son unique autre habitant, Elliot Valentine. Mais cet univers éthéré va se révéler lié avec la malédiction qui semble poursuivre sa famille et les conséquences sur la vie de la jeune fille seront quant à elle tout à fait réelles.

A l’occasion de sa sortie en numérique à petit prix, mardi prochain, Rozenn Illiano m’a proposé de découvrir cette histoire dans le superbe écrin de la version luxe (couverture rigide, jaquette veloutée et grand confort de lecture). J’en profite pour la remercier du fond du cœur.

Après ma lecture d’Elisabeta avec sa plongée quasi immédiate dans l’action et l’intrigue, j’ai tout d’abord dû m’habituer au rythme tranquille de ce récit. J’ai d’abord souhaité arriver plus vite au cœur du sujet avant de me fondre dans cette cadence plus tranquille, comme une balade sous la neige, une évasion poétique.
La tonalité est hivernale, la nuit est reine et le silence roi. Un tapis de neige, un château désert, un hululement discret, de vieilles demeures familiales, les échos d’un cirque… Une ambiance a priori paisible, évidemment troublée par des secrets de famille et des évènements dramatiques. Si l’histoire principale se déroule sur plusieurs mois, la chronologie s’étend en réalité sur plusieurs siècles, révélant l’avenir et le futur (probable mais non figé) des deux familles. Le drame s’est en effet noué des décennies plus tôt, semant son lot de tragédies et de souffrances.

Au récit est entremêlé des chapitres « Passé » et « Futur » qui nous montrent des instants, des bribes d’événements ponctuels qui s’éclaircissent au fil du roman. Peu à peu, nous comprenons qui est qui, l’identité de ces silhouettes, leurs interactions, leur insertion dans cette grande histoire familiale. J’avoue être particulièrement séduite par cette manière de dévoiler les choses progressivement, de connecter les personnes, les lieux et les péripéties, de rétablir la chronologie et la généalogie (sans se référer aux arbres généalogiques en fin de roman).

La rencontre de Lisbeth et Elliot s’inscrit donc dans une lignée de décès et d’amours malmenées. Même s’ils m’ont moins marquée que d’autres protagonistes (Oxyde, Saraï, Agathe…), les personnages sont très sympathiques et bien campés. Je craignais l’aspect romance, mais finalement, elle se fait toute douce et très discrète et n’a posé aucun problème. J’en venais même à espérer leur bonheur.
Rares sont les personnages manichéens et, même si j’aurais pu souhaiter davantage de faux-semblants et de retournements de situation, tous et toutes suivent leur ligne de conduite (même si elle n’est pas toujours très jolie), leurs objectifs, guidé·es par leurs rêves, leurs rancunes, leurs espoirs (parfois déçus). Il y a de la nuance, de la crédibilité et de la vie dans ces protagonistes, ce qui est le plus important. J’ai beaucoup aimé les relations père-fils ou mère-fils, tantôt mâtinées d’exigence ou de tendresse, de rudesse ou d’inquiétude, de connivence ou de secrets : ces échanges sont bien écrits et m’ont particulièrement convaincue.
Dans les personnages du passé, j’ai été fascinée par la figure de Victoria, sa majesté, ses choix et les épreuves qu’elle a dû affronter. J’aurais plaisir à la retrouver peut-être, à travers d’autres histoires.

Une histoire de rivalité entre deux familles, voilà qui n’est pas nouveau. La raison est un peu plus originale du fait de la situation presque chimérique du territoire revendiqué (un univers qui stimule l’imagination et fait rêver la solitaire que je suis !). Quoi qu’il en soit, l’autrice donne corps à cette haine qui s’étire sur des décennies, des siècles, au point que tous et toutes en ont oublié la source, écartant et dénigrant celles et ceux qui tentent de tendre la main vers l’autre côté, spirale infernale conduisant vers une issue sanglante.

Cette intrigue qui possède son lot de révélations et de surprise élargit encore une fois l’univers de Rozenn Illiano, nous faisant partir à la rencontre des énigmatiques marcheurs de rêves. Cependant, comme toujours (ou presque) dans son Grand Projet, le livre est parfaitement indépendant. A titre personnel, j’ai pris grand plaisir à chercher les indices, les croisements avec d’autres romans de l’autrice, mais c’est un jeu facultatif. (J’ai également été enchantée des références à un autre roman que j’aime beaucoup, Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern.)

En dépit de quelques lenteurs dans la première moitié du roman, j’ai été charmée par cet univers onirique qui ferait presque penser à un conte. Une histoire de rivalités, de famille et de rencontre amoureuse joliment menée par la sensibilité atypique de Rozenn Illiano. Je reste éternellement enchantée par cet assemblage progressif des pièces du puzzle racontant l’histoire enlacée des St. John et des Valentine et fascinée par ce nouveau pan du Grand Projet.

« Érèbe n’est toujours qu’un rêve. Ce qui y naît aussi. Ce ne sont que des rêves dans des rêves, mais rien ne dit que ce n’est pas réel. »

« J’ai appris avec le temps que parler de l’avenir le provoque. Vouloir échapper à notre sort est le plus sûr moyen de s’y précipiter. »

Érèbe, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2020. 348 pages.

Plus d’informations sur le site de l’autrice.

Pour aller plus loin, vous pourrez trouver sur le blog Tasse de thé & Pile de livres un entretien avec Rozenn Illiano : il aborde cette réédition, ses personnages, son Grand Projet, etc.