Les Nouveaux Mystères d’Abyme, tome 1 : La Cité exsangue, de Mathieu Gaborit (2018)

La Cité exsangue (couverture)Après une retraite de dix ans dans les abysses, le farfadet Maspalio revient dans la grande cité d’Abyme suite à une lettre de son ancienne amante. Il découvre très vite que la situation a bien changée : ce qui était un temple de la démesure, une oasis cosmopolite – ogres, nains, minotaures, lutins, démons, etc. –, une manne pour les voleurs et autres truands, cet endroit hors-norme est devenu un lieu expurgé de toute folie, dominée par l’Acier et la religion. L’ancien Prince-voleur se lance alors dans une quête périlleuse pour comprendre ce qu’il s’est passé tout en protégeant les siens.

Je n’ai pas lu les précédentes aventures de Maspalio, narrées dans le livre Abyme, mais ce premier tome est tout à fait abordable sans connaissances préliminaires des œuvres précédentes de l’auteur. Cependant, il m’a donné une furieuse envie de lire Abyme, ne serait-ce que pour découvrir l’ancien visage de la cité.

Si, sortant de ma longue et dense lecture du Dit du Genji, ce livre s’est révélé un peu trop court à mon goût, j’ai néanmoins adoré me plonger dans ce monde imaginaire riche avec ses créatures, ses villes, ses étranges tavernes, son histoire et ses gouvernements. J’aurais aimé en savoir mille fois plus sur les Gros – anciens leaders de la cité, des êtres absolument excentriques – ou sur les abysses et la conjuration des démons et tant d’autres choses. J’ai envie de détails, de richesses psychologiques, de fines évolutions des personnages, j’ai envie de vivre dans le livre. J’ai faim de pavés finalement.

Toutefois, j’ai beaucoup apprécié ce livre. Le principe n’est pas d’une originalité folle, mais fonctionne toujours tout en restant agréablement sympathique. Révélations, mauvaises surprises, découvertes macabres, Maspalio réalise peu à peu à quel point le visage de sa cité a changé. On a toujours envie d’en savoir plus, de comprendre qui, pourquoi, comment… et on est un peu frustré quand arrive – bien trop vite – la dernière page.

 Bien que l’histoire soit dynamique et sans temps mort, Mathieu Gaborit soigne son écriture. Les mots sont précis, on en apprend certains (toujours un plaisir même si ma mémoire ne me permet pas d’en profiter longtemps), et les décors comme les personnages sont croqués avec talent, nous permettant de les visualiser en un clin d’œil sans s’embourber dans une description interminable (en réalité, je n’ai strictement rien contre les longues descriptions, mais j’admire celles et ceux qui s’en passent allègrement).

Maspalio m’a rappelé Kaz, le chef de la petite bande de Six of Crows. Comme Kaz, Maspalio est insolent, plein d’idées et de répartie. Et surtout, comme Kaz, Maspalio est un enfant de sa ville. Prince des bas-fonds et des bandits, il la connaît par cœur, il accorde son souffle à celui de la cité, il danse avec elle, ils sont en parfaite harmonie (enfin, avant les changements drastiques qui ont meurtri l’âme du lieu). La ville est l’un des personnages principaux du roman, impossible de le nier. Elle est sans cesse présente, à chaque page, elle se dresse, elle se transforme, elle souffre, elle aide nos héros, parfois les trahit, bref, elle vit.

Mon seul reproche – « ma seule frustration » serait plus exact – tient à la brièveté du roman, trop vite lu à mon goût. Portée par la voix d’un vrai conteur, La Cité exsangue m’a emmenée dans une ville absolument étonnante et originale que j’ai aimé aussi passionnément que l’aime Maspalio et que j’ai vraiment hâte de retrouver. Pour me faire patienter, j’ai bien l’intention de découvrir Abyme et Les chroniques des Crépusculaires qui se passent dans le même univers !
Et une nouvelle fois, un immense MERCI à Babelio pour la découverte d’un livre, d’un univers et d’un auteur, bref, un tout qui m’a offert et m’offrira encore de beaux moments de lecture.

« J’eus la nostalgie brutale, l’esprit foudroyé par une scène d’une autre vie : une tablée tapageuse, rires et rides confondus, du temps où nous chevauchions notre retraite avec la joie des anciens. J’avais aimé ce temps suspendu avant d’être rattrapé par le passé. A présent, tout cela me paraissait lointain et presque irréel. Les abysses avaient purgé ce passé et cadenassé ses influences. J’avais cru gagner l’oubli, j’avais hérité d’un manteau de lâcheté dont je commençais tout juste à mesure l’étendue. »

« « Les rues sont plus sûres sans les démons. »
Mon silence fut éloquent, tout comme le soupir appuyé de Borik.
« Plus sûres ? m’exclamai-je. C’est quoi, plus sûres ? Tu te fous de moi !
– Les Gros avaient besoin d’une leçon, s’enhardit Aphaël. C’est vrai, bon sang ! Ils s’autorisaient n’importe quoi, ils n’avaient aucune limite. Il fallait que quelqu’un s’occupe de ça. Oh, je sais bien ce que tu penses… Mais tu as toujours eu un faible pour la flamboyance, Maspalio, et c’est plutôt facile quand on est Prince-voleur et que l’or coule à flots. Tu avais le luxe d’aimer les Gros, tu pardonnais toutes leurs facéties sous prétexte qu’ils représentaient une vision artistique de la cité. La flamboyance, toujours ! Tu connaissais la réalité, non ? Toute cette nourriture jetée par les fenêtres du palais, les plus pauvres qui se battaient pour des reliefs moisis… Des gens qui crevaient pour des miettes… Et on est censé trouver cela folklorique ? Quelle indécence ! La misère est bien jolie quand on la regarde de loin à travers sa longue-vue… Tu défendais une vulgaire ploutocratie… La Cure a eu le mérite de s’attaquer à ça ! Mais je ne suis pas dupe », poursuivit-il. »

Les Nouveaux Mystères d’Abyme, tome 1 : La Cité exsangue, Mathieu Gaborit. Mnémos, 2018. 243 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Aventure du Pied du Diable :
lire un livre comportant des démons

Challenge Les 4 éléments – La terre :
une histoire avec du métal

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Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

Watership Down, de Richard Adams (1972)

Watership Down (couverture)Face à la destruction imminente de leur garenne natale, Hazel et Fyveer, l’un aussi brave que l’autre est réservé, décident de fuir. Avec quelques lapins qui ont choisi de leur faire confiance, ils partent dans le vaste monde à la recherche d’un nouvel endroit qu’ils pourront considérer comme leur maison.

Je ne sais pas vraiment quoi dire sur ce roman, à part que je l’ai adoré. Dès la première page, j’ai été entraînée avec ces lapins dans leurs aventures. Watership Down est un melting pot original, passionnant et très réussi : c’est à la fois un roman d’aventures et une quête initiatique, une épopée et une ode à la nature, le tout parsemé de récits héroïques et de contes.

La création de toute une mythologie lapinesque et les éléments de langage imaginaires (sfar, kataklop, farfaler, shraar, vilou… je vous laisse lire le livre pour connaître leur signification…) rendent la découverte de ce monde animal très intéressante. J’ai apprécié le fait que, en dépit de la touche d’anthropomorphisme distillée au fil du roman, nos petits héros continuent à agir en lapins, c’est-à-dire essentiellement à l’instinct. A l’image de leur héros légendaire Shraavilshâ, ils utilisent leur rapidité, leur discrétion et la ruse pour parvenir à leurs fins. Leur objectif est de survivre puis d’assurer une descendance pour la nouvelle garenne.
Je me suis incroyablement attachée à ces lapins loyaux et débrouillards : Fyveer avec ses visions, ses craintes et sa sagesse, Hazel avec son courage et son désir de faire les meilleurs choix pour le groupe, Bigwig avec la gentillesse qu’il cache derrière la force, Dandelion le conteur… J’ai voyagé avec eux, j’ai l’impression d’avoir, pendant quelques jours, partagé leur quotidien qui ne m’a pas un instant ennuyée.

Toutefois, il est possible de trouver des échos politiques dans ce roman qui parle de la peur, de l’exil, de l’importance cruciale de la solidarité pour survivre, de courage, du poids des responsabilités. Dans leur recherche peut-être un peu utopique d’un lieu parfait, Hazel et sa bande rencontrent diverses garennes qui se révèlent parfois totalement dystopiques. Société abrutie par le confort assuré par la présence des humains non loin – et tant pis pour ceux qui se font attraper de temps en temps –, lapins de clapier, dictature qui promet la sécurité en échange de la liberté et des petits bonheurs primaires. Cette gravité sombre cachée sous le manteau « les aventures d’un bande de petits lapins » m’a captivée, embarquée dans l’histoire, prise par le suspense et la tension sans cesse sous-jacente.

Nous sommes bien loin du Jeannot Lapin de Beatrix Potter ; ici, la vie d’un lapin est rude et parsemée de dangers. Dans une nature hostile, la violence et la mort peuvent venir de tous les côtés : entre les humains, les animaux carnivores, les voitures et les autres lapins, celui qui manque de vigilance est perdu. Toutefois, la formidable balade dans la campagne anglaise vaut bien ce risque : plantes, animaux, lumières, bruissements… L’expérience est inoubliable surtout en compagnie de si extraordinaires lapins.

Saluons également le travail de l’éditeur : l’objet est absolument fantastique. C’est un plaisir de déguster un texte dans un si bel écrin. J’ai hâte de poursuivre ma découverte de cette maison d’édition.

« La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

« Les hommes pensent qu’il ne pleut jamais qu’à verse. Ce qui, en fin de compte, ne s’avère que rarement vrai. Les lapins sont plus pragmatiques. Ils ont un proverbe, par exemple, qui dit que « les nuages n’aiment pas la solitude », si on en voit un, c’est généralement le premier d’une vaste cohorte qui s’apprêtent à envahir le ciel. »

Watership Down, Richard Adams. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (1972 pour l’édition originale. Flammarion, 1976, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Clinquart. 544 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hêtres Rouges :
lire un livre avec un ou des arbre(s) sur la couverture

Challenge Les 4 éléments – La terre :
un habitant de la forêt, réel ou imaginaire : cerf, sanglier, renard, centaure, licorne, botruc… (renard)

Six of Crows, tomes 1 et 2, de Leigh Bardugo

A Ketterdam, les habitants du Barrel sont de la pire espèce et personne, parmi ces voleurs, truands et assassins, n’ignore qui est Kaz Brekker, surnommé Dirtyhands. Il est parmi les meilleurs et, lorsqu’un riche marchand fait appel à lui pour une mission considérée comme impossible, il n’hésite pas et réunit aussitôt une équipe des plus hétéroclites. Le voyage s’annonce tendu…

Avec un peu de retard, j’ai enfin découvert ce diptyque dont on a beaucoup parlé. Et c’est un coup de cœur. Univers, personnages, histoire… c’est un sans-faute ! Décryptons !

Premier bon point : l’immense richesse du monde créé par Leigh Bardugo. Entre les pays, les peuples, les différents « corps » de Grishas, les gangs, etc., on peut être un peu perdus au début, mais finalement, on trouvera rapidement ses marques dans ce monde foisonnant. Et finalement, j’aurais même aimé en savoir davantage sur les différents peuples !
Ensuite, il y a l’atmosphère un peu glauque, un peu angoissante du Barrel, avec ses ruelles malfamées, ses ventes d’esclaves, ses bordels et ses coupe-gorges. L’inspiration de Leigh Bardugo vient clairement des Pays-Bas, avec cette Ketterdam veinée de canaux, ses noms de rues (Groenstraat…), ses patronymes (DeKappel, Van Eck, Johannus Rietveld, etc.) et ça, c’est plutôt chouette et atypique ! Même si je ne connais pas du tout ce coin de l’Europe (ça fait partie de mes projets), cela m’a complètement séduite !

Ensuite, les personnages sont totalement iconoclastes (et très attachants) :

  • Kaz, « Dirtyhands », le chef, a toujours un plan et fascine par son intelligence ;
  • Inej, surnommée le Spectre, est une araignée à laquelle aucune paroi ne résiste et qui ne quitte jamais ses couteaux tous porteurs de petits noms ;
  • Nina est une Grisha, formée pour tuer et capable d’agir sur les organismes humains :
  • Jesper, un grand dadais avec un fort penchant pour le jeu, excelle en tant que tireur d’élite ;
  • Wylan, fils de bonne famille en conflit avec son père, s’illustre dans la chimie et l’art de confectionner des bombes ;
  • Matthias, enfin, soldat fjerdan déchu, pétri de certitudes et d’honneur, se révèle redoutable dans les combats.

Voleurs, menteurs, joueurs, tueurs, égoïstes, ils et elles sont avides de prendre leur revanche sur un monde qui les relègue à être la lie de la prospère Ketterdam. Mais ce ne sont aussi parfois que des adolescents qui se disputent, qui se cherchent, qui découvrent de nouveaux sentiments. Grâce au point de vue qui change à chaque chapitre, nous les connaissons tous aussi bien les uns que les autres. Tous ont leur sensibilité, leurs peurs, leur caractère. A mon plus grand plaisir, Wylan prend davantage d’ampleur dans le second tome : je me suis tout de suite prise d’affection pour le benjamin de la bande.
Malgré leurs défauts – apparus finalement dans la douleur et les épreuves et nécessaires pour survivre –, tous et toutes ont un point commun qui les rend finalement plus meilleurs que la plupart des bons citoyens de Ketterdam : leur fidélité. Celle-ci se rattache à différentes choses (le groupe et leur chef, le Barrel, leur patrie natale, la personne aimée…), mais ils mettent un point d’honneur à respecter cette loyauté et trahir une parole donnée est la pire des vilenies.
Je dois également saluer Leigh Bardugo pour avoir fait naître l’amour d’une façon absolument magique entre ses personnages. Je ne suis vraiment pas dingue des romances qui arrivent parfois comme un cheveu sur la soupe, mais il y a là une telle justesse, une telle beauté et une telle diversité dans leur manière d’aimer, d’exprimer leurs sentiments que c’est une réussite.

L’écriture est captivante. Clairement, ça envoie du lourd ! Le rythme est effréné, l’histoire carbure à mille à l’heure (comme le cerveau de Kaz, toujours en train de planifier, de programmer, d’anticiper). Cela ne l’empêche pas d’être très belle, avec des pointes de poésie ici et là.
Pas de doute : Leigh Bardugo connaît l’art du suspense et s’est moult fois jouée de mes impatiences. Par mille rebondissements, elle fait naître une certaine appréhension quant au sort réservé à ces six personnages. Malgré tout, elle sait aussi prendre son temps quand il le faut, c’est notamment ce qui contribue à la magnifique profondeur psychologique de ses personnages.

Tenant toutes les promesses de ses superbes couvertures en noir et blanc, Six of Crows, c’est : une intrigue pleine de suspense, un monde complexe, des personnages d’une belle richesse psychologique et un rythme maîtrisé. J’ai été vraiment triste de les laisser partir et la saga Grisha entre illico dans ma wish-list !

Alors ? Prêts à découvrir les bas-fonds du Barrel ?

Tome 1

« – Pas de sanglots, lança Jesper en tendant son fusil à Rotty.
– Pas de tombeaux, murmurèrent les autres Dregs en réponse.
Leur façon à eux de se souhaiter bonne chance. »

« Geels dévisagea Kaz comme s’il le voyait enfin pour la première fois. Le gosse avec lequel il parlait s’était montré prétentieux, téméraire, facilement amusé, mais jamais effrayant. Pas vraiment. A présent, le monstre était là, serein, le regard éteint. Kaz Brekker était parti, remplacé par Dirtyhands pour achever la sale besogne. »

« – Un jour, tu paieras, Brekker.
– Sûr, confirma Kaz. Si la justice existe dans ce bas monde. Mais on sait tous ce qu’il en est. »

« Ils ont peur de toi, comme autrefois j’avais peur. Comme toi, tu avais peur de moi. Nous sommes tous le monstre de quelqu’un, Nina. »

Tome 2

« J’ai reçu des balles, des coups de couteau et des coups de poing pour chaque parcelle de cette ville que j’ai gagnée. C’est la ville pour laquelle j’ai saigné. Et si Ketterdam m’a bien enseigné quelque chose, c’est qu’on peut toujours saigner encore un peu plus. »

« Qu’en est-il des inconnus, des invisibles, des laissés-pour-compte ? Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne. Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir quelque chose de lui. »

Six of Crows, tome 1, Leigh Bardugo. Milan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 564 pages.
Six of Crows, tome 2, La cite corrompue, Leigh Bardugo. Milan, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anath Riveline. 650 pages.

Challenge Voix d’autrices : un diptyque/une trilogie

C’est le cœur qui lâche en dernier, de Margaret Atwood (2015)

C'est le coeur qui lâche en dernier (couverture)Difficile d’ignorer le nom de Margaret Atwood : son roman, La Servante écarlate, a été partout sur la blogosphère en 2017, notamment grâce à l’adaptation en série et à la distribution de livres par Emma Watson dans les rues de Paris. Mais c’est C’est le cœur qui lâche en dernier qui s’est retrouvé dans ma PAL et, à ma grande surprise (avec tous ces éloges sur La Servante écarlate, j’avais un excellent a priori), je dois dire que ma lecture m’a laissée plutôt mitigée…

Les Etats-Unis sont touchés par une crise économique qui jette les gens dans la rue et les pousse aux actes les plus désespérés. Stan et Charmaine survivent péniblement dans leur voiture, mais n’hésitent pas lorsqu’ils entendent parler du projet Consilience/Positron. Ils signent immédiatement pour une vie parfaite avec maison et travail dans la ville de Consilience… un mois sur deux. L’autre mois, ils le passeront dans la prison Positron où ils seront également nourris et employés à diverses tâches utiles à la communauté. Pendant ce temps, un couple d’Alternants prend leur place dans leur maison. Le mot d’amour passionné de l’autre femme sera le premier grain de sable dans cette machine bien huilée.

« Consilience = condamnés + résilience.
Un séjour en prison aujourd’hui, c’est notre avenir garanti. »

Une dystopie qui s’interroge sur l’éternelle question « liberté ou sécurité ? », un résumé intriguant, une idée de base intéressante, les dérives prévisibles d’une utopie gâchée par l’avidité…. et pourtant…
Ma lecture s’est quelque peu déroulée en dents de scie. Le début m’a intriguée ; une fois les protagonistes à Consilience, j’ai eu une grosse lassitude pendant soixante-dix pages car le récit était redondant et donc long à mes yeux ; j’ai ensuite eu un regain d’intérêt qui m’a fait lire la fin sans trop de déplaisir (sans passion non plus).

L’embrigadement et le contrôle des habitants de Consilience sont tout de suite perceptibles et pourtant les personnages ne réalisent pas les problèmes qui les entourent. Charmaine notamment, avec son désir de bien faire et d’être acceptée dans cette nouvelle vie, se laisse convaincre sans difficulté que son travail en prison – pas très moral, mais je n’en dis pas plus – est nécessaire et met un temps fou avant de remettre en question les notions de dévouement et d’utilité publique bien inculquées.
Les dérives de ce nouveau système m’ont (plus ou moins) accrochée car je ne les trouve pas si farfelues que ça et j’étais curieuse d’assister à l’éveil et la rébellion de certains protagonistes. Mais finalement – comment Margaret Atwood se débrouille-t-elle ? – je suis restée à l’extérieur et je n’ai pas été horrifiée par les actes horribles qui se déroulent sous la surface lisse de Consilience, je n’ai pas tremblé pour les personnages… Finalement, Margaret Atwood lance beaucoup de pistes et les utilise très peu (le passé de Charmaine, l’alternance des couples dans la maison, la passion soudaine du Big Brother pour Charmaine…).

Parlons-en d’ailleurs, des personnages… Les principaux, Stan et Charmaine, me sont restés froids et peu sympathiques, distants en tout cas. Je n’ai ressenti pour eux aucune empathie. J’ai donc eu l’impression de rester à la marge du roman tout au long de ma lecture. Et eux aussi me semble-t-il. Tous deux ne font que suivre la révolte de loin, faisant ce qui leur est ordonné sans trop s’impliquer, ils subissent les événements d’un bout à l’autre.
Stan, Charmaine, Jocelyn, Max… tous sont des névrosés du cul qui te font oublier que le monde semble sombrer dans un gros bordel, leur unique (ou presque) préoccupation se trouvant entre leurs jambes. C’est peut-être une satire de nos sociétés, mais ça vient prendre le dessus sur les autres aspects de l’histoire et le sexe reste le moteur principal du roman.

Il a quelque chose de désuet et de misogyne dans cet histoire. Stan est parfois un gros macho (même si l’arrivée de Jocelyn va retourner un peu la situation puisqu’il devient rapidement pantin). Charmaine est un archétype de la bonne petite ménagère, elle est toute polie et aime se faire passer pour une petite chose fragile. Même si ce n’est pas tout à fait le cas, elle n’en est pas moins agaçante. Quant à la société instaurée à Consilience/Positron, elle est très proprette, classique, avec une répartition des tâches qui fait, par exemple, que les femmes en prison s’occupent du tricot, des cuisines et du linge. Au mieux, ça laisse de marbre ; au pire, ça énerve…

C’est le cœur qui lâche en dernier contient vraiment d’excellentes idées, le futur décrit n’est pas si lointain et inimaginable que ça, on frôle un peu l’étude de mœurs, l’immoralité des personnages est intéressante et l’humour noir (pas aussi hilarant que le prétend la quatrième de couverture) vient parfois ajouter une note grinçante au récit, mais ça n’a pas pris avec moi.
Le récit est poussif et je ne me suis pas une fois immergée dans cette histoire. C’est finalement le reproche majeur que je fais à ce roman car je n’ai pas de grosses critiques à lui faire : je ne me suis jamais impliquée, je n’ai jamais eu le moindre frisson d’inquiétude et de curiosité pour les personnages ou même l’utopie déglinguée de Consilience, je suis passée à côté.

Je garde malgré tout l’envie de lire La Servante écarlate en espérant que ce livre dont j’ai entendu tant de bien permettra à Margaret Atwood de remonter dans mon estime…

« Le mieux avec les cinglés, disait toujours Mémé Win – le seul truc, en réalité -, c’est de ne pas se trouver sur leur chemin. »

« Vous avez le choix, poursuit Jocelyn. De l’entendre ou pas. Si vous l’entendez, vous serez plus libre, mais moins tranquille. Si vous ne l’entendez pas, vous serez plus tranquille, mais moins libre. »

C’est le cœur qui lâche en dernier, Margaret Atwood. Editions Robert Laffont, coll. Pavillons, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch. 443 pages.

Challenge Voix d’autrices : une dystopie

Je suis une légende, de Richard Matheson (1954)

Je suis une légende (couverture)La Terre a été ravagée par une épidémie qui n’a laissée derrière elle que des morts-vivants qui ne sortent que la nuit, des vampires assoiffés de sang. Immunisé contre la maladie, Robert Neville est l’un des rares – peut-être même le seul – survivants. Il doit organiser sa vie solitaire le jour et se protéger de ses assaillants la nuit.

J’ai tiré ce livre de ma PAL lorsqu’un collègue m’a dit qu’il n’avait strictement rien à voir avec le film. Pour être honnête, je n’ai pas un grand souvenir de ce dernier, mais les cinq minutes que j’ai vues en tombant dessus à la télé il y a quelques temps n’ont pas été pour me séduire.
Et je confirme. Il n’a rien à voir. Pas le même travail, pas de chien, pas de gamin et surtout, pas de fin pseudo-heureuse à l’américaine.
D’où une excellente surprise.

Ce livre est une sorte de long monologue (même s’il est raconté à la troisième personne) sur la solitude. Neville est souvent à deux doigts de devenir fou et de se jeter dans les bras des vampires pour en finir. Il est épisodiquement violent et impulsif, torturé par l’inutilité de continuer à survivre ainsi jour après jour et par les pulsions sexuelles qui reviennent parfois le tourmenter. Il doit également faire face à son deuil, régulièrement supplicié par le souvenir ineffaçable de sa femme et de sa fille. Solitaire par la force des choses, il souffre souvent du manque de compagnie et, pourtant, lorsque quelqu’un entre brièvement dans sa vie (je n’en dis pas plus), il commence par regretter sa solitude car il a complètement perdu le sens des convenances liées à la vie en société et les concessions induites par une vie à deux le rebutent.
Le récit louche parfois vers le sordide, mais il sonne vrai. Neville n’est absolument pas un héros, il se saoule souvent et son humeur fait des montagnes russes. Un jour, il sera motivé pour améliorer son quotidien et poursuivre ses recherches tandis que, le lendemain, il sera davantage porté à s’apitoyer sur son sort. Grâce à cette justesse de caractère, une certaine proximité – sans aller jusqu’à l’affection pour autant – se crée entre Neville et nous.

Le récit est dynamique, la langue est efficace, les événements s’enchaînent tout en faisant ressentir la lenteur des jours qui se succèdent. Le tout est maîtrisé avec ce qu’il faut de tension et de révélations, et surtout…
Surtout, la fin est absolument géniale et confère au titre une réelle signification. Cela semble évident, mais finalement, il n’a pas vraiment de résonance particulière dans le film. Dans le roman, Neville réfléchit beaucoup aux vampires : il les étudie, cherche à comprendre l’origine de leur état et ce qui les repousse, mais il cogite aussi à la fois sur l’incrédulité et sur la terreur qu’ils ont inspirées aux hommes pendant des siècles. Or, c’est la majorité qui décide qui est un monstre et qui ne l’est pas… (Sans être identique, cette fin habile m’a rappelée celle du film The Last Girl : Celle qui a tous les dons. Sauf que c’était presque la seule chose à sauver de ce film…)

Un classique de la SF qui vaut vraiment le détour, sans comparaison avec le film. Un récit immersif et intelligent qui, sous couvert d’une histoire de survie dans un monde post-apocalyptique, offre une véritable réflexion sur la solitude, le deuil et la souffrance, sur la norme et les monstres, sur la différence et la peur, sur une société qui se transforme et la prise de pouvoir d’une espèce sur une autre. Captivant !

« Pourquoi s’échiner à vivre quand il suffisait d’ouvrir une porte et de faire quelque pas pour en finir ? »

« Il commençait à croire qu’un intrus s’était glissé dans ses pensées. En d’autres temps, il aurait nommé cette voix intérieure sa conscience mais à présent, il la considérait d’abord comme un rabat-joie. La morale, après tout, avait sombré en même temps que la société. Désormais, il était son propre juge. »

« C’est la majorité qui définit la norme, non les individus isolés. »

« Une nouvelle terreur a émergé de la mort, une nouvelle superstition a conquis la forteresse inexpugnable de l’éternité.
Je suis une légende. »

Je suis une légende, Richard Matheson. Folio SF, 2001 (1954 pour l’édition originale. Denoël, 1955, pour la première traduction). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Serval. 228 pages.

Challenge Les 4 éléments – L’eau : 
une histoire de sang

Ça, tomes 1 et 2, de Stephen King (1986)

Bill Denbrough, Bev Marsh, Mike Hanlon, Stanley Uris, Richie Tozier, Ben Hanscom et Eddie Kaspbrak. A eux sept, ils forment le Club des Ratés. En 1958, à douze ans à peine, dans l’obscurité des égouts de Derry, ils unissent leurs forces pour combattre Ça, une entité maléfique qui se nourrit des enfants de la ville. Vingt-sept ans plus tard, voilà que tout recommence, mais le Club s’est éparpillé et leur mémoire s’est effacée…

Entre Stephen King et moi, ce n’est pas vraiment la grande histoire d’amour… J’avais bien (voire beaucoup) aimé Misery, mais Cujo m’a ennuyée à mourir tandis que Carrie me tombait des mains au bout de quelques pages. Idem pour les adaptations cinématographiques car peu d’entre elles ont trouvé grâce à mes yeux. Mais la sortie du film d’Andi Muschietti cet automne et le remue-ménage autour de Ça ont attiré mon attention. J’ai vu le vieux téléfilm puis le film et, les ayant aimés, je me suis tournée vers les livres, acceptant de redonner une chance au maître de l’horreur. (Et en plus, je trouvais que le design du nouveau coffret de chez J’ai Lu vraiment sympa, c’était donc l’occasion ou jamais.)
Désolée pour ce racontage de vie (mais en même temps, je raconte bien ce que je veux ici), mais voilà pourquoi Ça a été un coup de cœur totalement inattendu.

« Qu’est-ce qui vient se nourrir à Derry ? Qu’est-ce qui se nourrit de Derry ? »
(Tome 1)

Le premier tome n’est pas parfait à mes yeux, à cause de quelques longueurs lors de leurs deux apparitions personnelles de Ça (enfant d’abord, adulte ensuite). Certes, c’est intéressant et presque nécessaire pour en apprendre plus sur eux et sur la nature de Ça, mais au bout de la dixième fois, cela reste néanmoins un peu redondant (sur la forme plus que sur le fond cependant).
En revanche, le second tome est passionnant d’un bout à l’autre, exempt des longueurs du premier. Il est parfois magnifique lorsqu’il parle de l’enfance ou que le Club partage des moments de bonheur complice et parfois immense lorsqu’il parle de Ça, de ce qu’il est, d’où il vient, mais il est aussi plus oppressant et plus glauque, l’influence de Ça sur Derry se fait vraiment sentir, dans le comportement des enfants, mais surtout des adultes. Ça accentue le pire de chacun d’entre eux et ce pouvoir toxique devient flagrant dans ce second tome que ce soit chez le père de Bev ou chez Henry.
La ville de Derry est d’ailleurs un personnage à part entière. Son canal, son château d’eau… et ses habitants. Adultes indifférents et incompétents, enfants jetés dans la gueule des monstres. Cruauté, négligence, haine. La violence à Derry va du harcèlement scolaire aux massacres qui marquent cycliquement la ville. Enfin… Pour marquer, encore faudrait-il que ses habitants en gardent la mémoire. Mais la capacité à oublier et à fermer les yeux est tout à fait extraordinaire à Derry, comme nous le comprenons peu à peu au fil de captivantes et macabres excursions dans l’histoire de la ville.

« A Derry, la faculté d’oublier les tragédies et les désastres confinait à l’art, comme Bill Denbrough allait le découvrir avec les années. »
(Tome 1)

Bien que les passages dans les égouts et souterrains de Derry se soient révélés oppressants – le noir, la puanteur, l’exiguïté et, paradoxalement, l’immensité, Henry qui se rapproche… – et que la matérialisation des peurs enfantines soit narrée de manière effroyablement vivace, ce n’est finalement pas l’horreur ou la peur qui me resteront de cette lecture.
Pour moi, c’est avant tout un sublime bouquin sur l’enfance et sur l’amitié. A travers cette bande de gamins soudés et responsables qui, merveilleusement, ne cessent jamais de rire malgré l’horreur, Stephen King nous donne à voir la beauté de l’enfance, l’innocence, la capacité à croire et à accepter l’irréel tout en racontant si bien les changements de l’âge adulte : un regard porté sur le monde bien différent, l’esprit qui se barricade parfois face à l’irréel, la raison qui tente de prendre le pas sur le cœur. Impossible de ne pas se laisser gagner par la tendresse face à ces enfants. On se laisse gagner par leur joie de vivre, on court avec eux jusqu’aux Friches et on file en vélo à travers la ville avec Bill (« Yahou Silver, en avant ! »).
Ça contient également des moments pleins de douceur et de poésie. J’ai notamment été marquée par un très beau passage où Ben, depuis l’extérieur glacial, regarde les gens déambuler dans le cocon chaud et lumineux du cylindre de verre reliant les deux parties de la bibliothèque. Comme les rires des Ratés, ce sont de véritables pauses dans un récit autrement terrible.

 « L’enfant qui est en soi fuit comme crève un pneu sans chambre : lentement. Un jour, on se regarde dans un miroir, et c’est un adulte qui vous renvoie votre regard. On peut continuer à porter des blue-jeans, à écouter Bruce Springsteen, on peut se teindre les cheveux, mais dans le miroir, c’est toujours un adulte qui vous regarde. Peut-être que tout se passe pendant le sommeil, comme la visite de la petite sourie, la fée des dents de lait. »
(Tome 2)

La construction se construit en allers-retours entre le passé et le présent, entre 1958 et 1985, au fur et à mesure que les souvenirs remontent dans l’esprit des protagonistes. Car les événements traumatisants de 1957 et 1958 avaient totalement disparus dans les profondeurs de leur mémoire. Dans le second tome, la réminiscence se fait plus présente e, dans certains passages, une phrase dans le présent se prolonge au passé dans le passage suivant. La construction est géniale et te pousse à continuer à lire pour en savoir plus. Et plus tu lis, plus tu touches des doigts des éléments qui, pressens-tu, vont être incroyables, plus tu en veux. C’est tout simplement addictif.

Sans surprise, les livres se sont montrés beaucoup plus riches et étoffés que les adaptations. Premièrement, on comprend plus de choses sur l’amnésie des personnages ou sur l’origine de Ça. La Tortue et les lumières-mortes font leur apparition et nous adoptons parfois le point de vue de Ça, nous permettant de le comprendre un peu.
Le combat final avec Ça dans le téléfilm m’avait déçue, je le trouvais un peu simple et grotesque (et ce n’était pas seulement dû aux effets spéciaux). Je comprends mieux à présent, cette scène doit être terriblement complexe à mettre en images (reste à voir ce que fera Andy Muschietti). En effet, presque uniquement immatérielle, cette lutte se passe à la fois aux confins de l’univers et uniquement dans l’esprit de Ça et des enfants.
Une autre scène est absente des deux adaptations, mais celle-là (dont Broco avait parlé dans sa critique du film, ce qui m’avait bien intriguée…) ne sera probablement jamais filmée ! Quand bien même c’est grâce à cela que les enfants s’en sortent, elle est plutôt dérangeante… Bien qu’elle ne soit pas amenée comme ça dans le livre, je me suis demandée ce qui avait traversé l’esprit de King pour écrire cette scène !

Finalement, les adaptations adoucissent de nombreux aspects du livre. La rencontre d’Eddie avec son lépreux est beaucoup plus choquante dans le livre et la folie de certains personnages se fait bien plus violente. Citons par exemple la passivité négligente des parents de Bill ou la mère d’Eddie, dont la possessivité touche à la manipulation affective (j’ai d’ailleurs eu un coup de cœur pour la scène tellement forte (pourtant effacée ou du moins atténuée dans les adaptations) où Eddie s’oppose à elle à l’hôpital). Qu’Henry soit fou, on le devinait bien, mais film et téléfilm laissent de côté Patrick Hockstetter qui est vraiment glaçant, plus qu’Henry à mes yeux, car complètement malsain et dérangé.
En revanche, si tous sont plus ou moins aveugles, un adulte s’est, à mes yeux, détaché du lot : il s’agit de M. Nell, le policier irlandais, qui se révèle bienveillant avec les enfants. En cela, il se distingue vraiment des autres adultes de Derry chez qui la bienveillance est un concept assez rare.
J’avais détesté la transformation de Bev dans le film de Muschietti en « fille à sauver ». Heureusement, Beverly (on apprend d’ailleurs qu’elle a encore sa mère) est bien plus brave et intelligente que dans le film. (Une chose qui m’a fait rire : dans le film, elle se penche sur son lavabo d’où sortent des voix et les mèches de cheveux qui pendent sont attrapées, l’attirant irrésistiblement vers les tuyaux. Or, dans le livre, il est bien écrit qu’elle éloigne ses cheveux du trou d’évacuation par peur de ce genre de désagrément. La scène, très prévisible dans le film, m’a parue encore plus bateau.) Elle est indispensable au groupe et son émancipation – que ce soit enfant ou adulte – fait partie des moments forts du récit.

« Tout au long de cet été, Henry s’était de plus en plus avancé au-dessus de quelque chose comme un abysse mental, engagé sur un pont qui devenait de plus en plus étroit. »
(Tome 2)

La fin de ma lecture s’est peu à peu teintée de mélancolie, aussi bien due à ce qui était raconté dans les dernières pages qu’à la séparation d’avec ces enfants (devenus adultes) auxquels je me suis terriblement attachée. Ça est une œuvre fouillée et merveilleusement prenante. C’est un livre qui parle aussi bien des peurs que l’on s’invente, que l’on fantasme, celles des monstres sous le lit, des loups-garous et des clowns, que des horreurs du monde – homophobie, racisme, antisémitisme, violences conjugales et familiales… –, toutes les sauvageries se cristallisant à Derry. Mais si le récit est parfois ténébreux et atroce, il est aussi lumineux et touchant lorsqu’il parle de la force née de l’union de sept mômes, de l’enfance et de l’amitié. Un livre immense et haletant d’un bout à l’autre.

Ça, coffret

« « Raconte », dit simplement Beverly. Mike réfléchit quelques instants et entreprit son récit ; et de voir leurs visages qui devenaient de plus en plus inquiets et effrayés au lieu d’afficher de l’incrédulité et de la dérision au fur et à mesure qu’il parlait, il sentit un poids formidable ôté de sa poitrine. Comme Ben avec sa momie, Eddie avec son lépreux ou Stan avec les petits noyés, il avait vu quelque chose qui aurait rendu un adulte fou, non pas simplement de terreur, mais du fait d’un sentiment d’irréalité d’une puissance fracassante, impossible à ignorer comme à expliquer de façon rationnelle. »
(Tome 2)

« Sur ce riche terreau nourricier, Ça existait selon un cycle simple de réveils pour manger et de sommeils pour rêver. Ça avait créé un endroit à sa propre image que Ça contemplait avec satisfaction grâce aux lumières-mortes qui étaient ses yeux. Derry était son abattoir, les gens de Derry son troupeau. Les choses s’étaient maintenues ainsi.
Puis… ces enfants.
Quelque chose de nouveau.
Pour la première fois, de toute éternité. »

(Tome 2)

Ça, tomes 1 et 2, Stephen King. J’ai Lu, 2017 (1986 pour l’édition originale. Albin Michel, 1988, pour la première traduction en français). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par William Desmond. 799 et 638 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Vallée de la Peur :
lire un livre du genre « Horreur »