Les deux romans mythologiques de Madeline Miller : Le chant d’Achille et Circé

Madeline Miller propose ici l’histoire de deux personnages de la mythologie grecque : Patrocle et Circé. Deux protagonistes méconnus car ils sont invisibilisés par d’autres héros, plus grandioses : Patrocle par Achille dans L’Iliade, Circé par Ulysse dans L’Odyssée. Eux qui sont habituellement de simples épisodes dans une aventure plus longue, plus importante qu’eux, sont ici magnifiés et honorés.
Réécrivant les histoires, l’autrice offre ainsi un nouveau point de vue, tant sur la légende que sur les héros. Par exemple, le grand Ulysse est, dans ces romans, un personnage ambigu, toujours fascinant et diaboliquement rusé, mais également moins pleinement sympathique. Ses romans dévoilent les sombres facettes des divinités comme des héros.

« (…) mais il est vrai que nos histoires comportaient de nombreux personnages : le grand Persée, ou le modeste Pélée ; Héraclès, ou Hylas, presque oublié. Certains s’y voyaient consacrer toute une épopée, d’autres un simple vers. » (Le chant d’Achille)

Le chant d’Achille trace le portrait d’un homme bon, d’un héros d’un genre différent, plus simple, plus humain. Il s’intéresse aux autres et connaît les hommes qui l’entourent. Il refuse d’utiliser une fille comme un simple pion négligeable. C’est aussi une très belle histoire d’amour, d’une grande tendresse et d’une force surmontant tout, même la haine d’une divinité. J’ai adoré suivre ces deux garçons, au fil de leur enfance et de leur apprentissage qui les menaient inéluctablement à la guerre. C’est une plongée dans la société grecque, dans les us et coutumes, dans les occupations et les connaissances de cette civilisation, dans les codes d’honneur et trahisons qui marquent le conflit.

« Il n’y avait pas de mots pour lui décrire ce que je ressentais. Notre monde était dominé par le sang, et par l’honneur gagné en le répandant. Seuls les lâches ne combattaient pas. Un prince n’avait le choix. Il pouvait soit aller à la guerre et gagner, soit aller à la guerre et perdre. Voilà pourquoi même Chiron avait envoyé une lance à Achille. » (Le chant d’Achille)

Circé est une histoire profondément féministe. Madeline Miller raconte ce qui n’est jamais raconté : l’enfance de Circé, rabaissée, ignorée, moquée pour sa voix et son physique, punie pour les autres. Mais découvertes, erreurs, hésitations, résolutions constitueront une sorte de quête de son identité et on la voit avec plaisir avancer au fil du récit, jusqu’à se trouver, s’affirmer, se connaître.
La légende est approfondie, développée. Dans les textes traditionnels, la transformation des marins en cochons par Circé semble gratuite, sans réelle justification ; il s’agit simplement de la démonstration de son pouvoir. Ce n’est pas le cas ici et Circé a bel et bien ses raisons d’agir ainsi…

« Jadis, je pensais que les dieux étaient le contraire de la mort, mais je vois maintenant qu’ils sont plus morts que tout le reste, car ils sont immuables et ne peuvent rien tenir dans leurs mains. » (Circé)

Ce sont deux romans d’une superbe sensibilité, qui mettent en scène des personnages touchants qui ne répondent pas aux attentes de leur entourage. Patrocle n’est pas le fier guerrier que son père aurait voulu qu’il soit – contrairement à ceux qui l’entourent, il a le combat en horreur – et Circé ne cesse de déplaire. Elle se débarrasse de son carcan de faible nymphe, s’oppose à son père Hélios, à Hermès et à Athéna, elle refuse de se soumettre éternellement ; son pouvoir effraie et l’isole des autres, son intelligence est reniée, bref, elle est trop « difficile » pour le monde simplement parce qu’elle est elle. La place des femmes, les attentes de la société, la différence et l’affirmation de son identité sont donc des thèmes centraux de ces récits atypiques.

« Je ne fus pas étonnée du portrait qu’on y faisait de moi : la fière sorcière s’avouant vaincue devant l’épée du héros, s’agenouillant et demandant grâce. Il semble que punir les femmes soit le passe-temps favori des poètes. Comme s’il ne pouvait pas y avoir d’histoire à moins que nous ne rampions en pleurant. » (Circé)

De plus, pour ne rien gâcher, ces récits sont terriblement prenants. L’écriture est riche, poétique et fluide à la fois et les pages tournent toutes seules. L’atmosphère est magique, tantôt contemplative, tantôt tumultueuse.
Plusieurs légendes sont abordées, notamment dans Circé car son immortalité lui a permis de côtoyer de nombreux personnages : les aventures d’Ulysse ou de Scylla évidemment, mais aussi celles de Prométhée, de Médée et Jason, du Minotaure, de Dédale et Icare… Cela ouvre l’horizon du roman, le rendant plus passionnant encore.
J’ai aimé que l’autrice prenne des libertés avec les histoires habituelles, qu’elle ne s’enferme pas elle-même dans le carcan de la simple réécriture. Chez Madeline Miller, il n’est jamais fait mention du fameux talon d’Achille et Circé s’invite dans des épisodes nouveaux comme celui du Minotaure (quoique cela ne soit pas aberrant puisque Pasiphaé, mère du monstre, n’est autre que la sœur de Circé).

J’ai adoré renouer avec la mythologie par le biais de ces points de vue alternatifs qui offrent enfin une voix aux à-côté des histoires et humanisent les légendes. Ce sont des histoires intelligentes, palpitantes, enchanteresses et magnifiques. A présent, j’attends le prochain avec impatience ! (En attendant, je vais peut-être relire L’Iliade et L’Odyssée…)

Le chant d’Achille, Madeline Miller. Pocket, 2020 (2012 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 470 pages.

Circé, Madeline Miller. Pocket, 2019 (2018 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2018, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 571 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Interprète Grec :
lire une histoire se déroulant en Grèce

Périple dans l’univers de Tolkien avec Un voyageur en Terre du Milieu et l’Atlas illustré de Tolkien

Aujourd’hui, je vous emmène sur les terres magiques nées sous la plume de J.R.R. Tolkien avec deux livres très différents. Un carnet de voyage sur lequel je me suis pâmée pendant des heures et un guide qui a parfois (souvent) fait grincer des dents la maniaque que je suis.

Résumé pour les personnes qui n’auraient pas eu le courage de lire toutes mes récriminations : si vous voulez (vous) offrir un livre autour de l’univers créé par Tolkien, privilégiez le premier ! Il est très très beau et je ne peux lui faire aucun reproche !

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Un voyageur en Terre du Milieu : mon cahier de croquis de Cul-de-Sac au Mordor,
de John Howe (2018)

Un voyageur en Terre du Milieu (couverture)J’ai enfin pris le temps de lire ce cadeau que je m’étais fait à moi-même il y a quelques mois et, sans surprise, c’était beau ! Les dessins de John Howe – qui a travaillé artiste-concepteur sur les deux trilogies de Peter Jackson – sont superbes et j’ai adoré m’immerger une fois de plus dans cet univers chéri. Si les peintures et autres illustrations colorisées sont bien chouettes, j’ai été tout simplement scotchée par les croquis au crayon, parfois simples à première vue, mais riches de mille petits détails. Étant une quiche en dessin, je suis toujours sciée de voir que, tracés par d’autres personnes, quelques traits apparemment négligents peuvent donner des œuvres aussi magiques. John Howe donne vie à ses personnages et invite à la déambulation dans ces décors splendides.

De petits textes explicitent ses références, ses inspirations pour tel ou tel lieu et replace le tout dans l’histoire de la Terre du Milieu.

Bref, un carnet de voyage fantastique et magnifique qui, je vous préviens, peut susciter une envie irrépressible de relire les livres et de revoir les films.

Un voyageur en Terre du Milieu : mon cahier de croquis de Cul-de-Sac au Mordor, John Howe. Christian Bourgois éditeur, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Daniel Lauzon. 198 pages.

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Atlas illustré de Tolkien,
de David Day (2019)

Atlas illustré de Tolkien (couverture)Ce cadeau inattendu d’une amie place décidément septembre sous le signe de la Terre du Milieu. Malheureusement, cette lecture fut assombrie par quelques défauts irritants. Au niveau du contenu, rien à signaler : cet atlas retrace les grands événements qui ont façonné la Terre du Milieu et nous emmène dans les différents lieux présentés dans Le Silmarillion, Le Hobbit ou Le Seigneur des Anneaux. La naissance du monde et des peuples, les batailles et les changements, du premier récit du Silmarillion à la dernière page du Seigneur des Anneaux, tout est là.

Certes, dans l’absolu, tout est déjà dans les livres, mais je pense que cela peut, au choix, donner envie de découvrir les récits de Tolkien si ce n’est pas déjà fait ou rafraîchir la mémoire des personnes qui les ont déjà lus. Perso, j’ai apprécié ce voyage express sur la Terre du Milieu, sachant que ma PAL ne me laisse pas le temps de me replonger encore une fois dans les romans.

En outre, comme l’indique son titre, l’ouvrage est richement illustré, ce qui est toujours positif. J’ai trouvé assez fascinant la diversité de styles présentés, même si certains sont parfois inattendus. Tous ne sont pas à mon goût mais c’est fantastique de voir comment l’univers de Tolkien a pu inspirer des artistes très différents. De plus, le choix s’est porté sur des illustrations originales qui changent de celles que l’on peut voir la plupart du temps.

Le gros point noir vient du côté éditorial. Pour ce qui est de la version française bien entendu. L’idée est clairement de présenter un joli petit livre. Entre la couverture imitation cuir avec ce dragon gravé et les dizaines d’illustrations, ça partait plutôt bien. Seulement, côté textes, je n’ai cessé d’être agacée par des détails. Je sais que je chipote, que je suis méticuleuse, mais je trouve ça vraiment dommage. Ça m’énerve dans un petit poche lambda, alors forcément, ça me fait monter au créneau quand il s’agit d’un ouvrage avec des prétentions un tantinet plus élevées.

Ce qui m’a le plus insupportée, c’est l’incohérence dans les noms propres. Pour rappel, il y a eu deux traductions : la première dans les années 1970 est signée Francis Ledoux et la seconde par Daniel Lauzon date de ces dernières années. Comme vous le savez peut-être, les traducteurs ont effectué des choix qui conduisent à des différences : Fondcombe est devenu Fendeval, Sylvebarbe s’est transformé en Barbebois, etc. Et ici, c’est le foutoir, il n’y a pas d’autres mots. Par exemple, on trouve Fondcombe (utilisé donc par Francis Ledoux) et Frodo et Bilbo Bessac (par Daniel Lauzon) ; mieux encore, il y a la Forêt Noire (Ledoux) dans les textes, référencée Grand’Peur (Lauzon) dans l’index (c’est bien le même lieu, je précise) ; encore plus inédit, les Orientais (Lauzon) deviennent subitement les Orientaix, ce qui n’existe même pas à ma connaissance puisque Ledoux traduisait par Orientaux (un joyeux mélange, pourquoi pas après tout ?). J’arrête là les exemples et je précise que je ne suis pas une experte dans les traductions de Tolkien et que j’ai probablement raté de nombreuses erreurs.

J’ajouterai à cela :

  • Des listes de noms majoritairement séparés par des points-virgules jusqu’à ce qu’une ou deux virgules se glissent au milieu de l’énumération (pour la variété sûrement) ;
  • Des graphiques peu lisibles dont les traits débordent ici ou là sur le texte (parlerai-je du fait que les indications données dans ces tableaux et frises sont parfois terminées par un point et parfois pas, de manière parfaitement aléatoire semble-t-il ?) ;
  • Des cartes vraiment intéressantes dans le sens où elles illustrent une évolution du monde que je n’avais jamais vraiment visualisée ainsi, mais qui sont gâchées, à mon goût, par une police banale et agressive qui ne se marie pas très bien avec le dessin, bref, qui n’ont rien à voir avec la délicatesse et la beauté sobre de celles tracées par Tolkien père et fils (mais s’il n’y avait eu que ça, je n’aurais certainement pas tiqué dessus, je l’admets).

Vous l’aurez bien compris, je suis vraiment déçue. L’idée de l’ouvrage était intéressante, ça faisait un très chouette livre pour les passionné·es de Tolkien, mais je trouve regrettable le peu de soin que semble avoir fourni l’éditeur au cours de la traduction. Quitte à surfer sur la vague des livres dérivés et autres goodies, il est peut-être possible de le faire correctement, non ? (En fait, je suis plus indignée que déçue, je crois.)

Atlas illustré de Tolkien, David Day. Hachette, coll. Heroes, 2020 (2019 pour l’édition originale). Traduit par Xavier Hanart. 256 pages.

Les Dames de Grâce Adieu et Clarissa (challenge « Tour du monde »)

Je continue mon tour du monde avec l’Angleterre et l’Autriche. Vous pouvez retrouver toutes mes lectures et chroniques publiées sur la page du challenge.

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ANGLETERRE – Les Dames de Grâce Adieu, de Susanna Clarke (2006)

Les dames de Grace Adieu (couverture)Trois ans depuis ma lecture du fabuleux Jonathan Strange & Mr Norrell, trois ans pour lire ce recueil de nouvelles qui en prolongent l’univers.

Huit nouvelles qui font ressurgir en un clin d’œil l’atmosphère de ce roman si particulier. On retrouve la campagne anglaise avec ces descriptions si bucoliques ; on renoue avec cette magie ancestrale, intriquée dans le monde réel. On croise des personnages historiques – le duc de Wellington et Marie Stuart – ainsi qu’un certain Jonathan Strange justement. D’autres nouvelles mettent en avant des héroïnes indépendantes d’esprit, décidées, que la magie soit de leur côté ou se pose en obstacles à leurs désirs. La quatrième histoire emprunte le décor de Stardust de Neil Gaiman (dans ma PAL depuis… ?). Bref, un melting-pot de contes, de protagonistes et de clins d’œil littéraires.

Ce sont des histoires de fées, d’ensorcellement, d’un univers féérique qui flotte comme un voile contre notre monde. Mais attention, oubliez les petites fées féminines, espiègles et court vêtues : les fées peuvent être de sexe masculin comme ils peuvent être de grande taille. Mais ce qui frappe le plus, c’est leur caractère composé de cruauté, d’indifférence, d’égoïsme et de détachement. A travers ses histoires, on apprendra les relations complexes entretenues avec leur nombreuse progéniture ainsi leur absence de scrupules à prendre au monde humain ce dont ils ont envie/besoin, que ce soit des bébés, des nourrices, des amant·es… De la fascination pour la féérie, du mystère, une touche de malignité, une pointe d’humour, voilà ce qui fait le sel de ces nouvelles.

Sans que cela soit aussi marqué que dans le roman de Susanna Clarke, les notes de bas de page sont toujours là, contribuant à l’enrichissement des nouvelles par des récits supplémentaires, des précisions, des exemples ou autres anecdotes. J’ai retrouvé cette plume ciselée et visuelle qui m’avait tant séduite dans Jonathan Strange & Mr Norrell.

Si je préfère un bon gros pavé à la brièveté des nouvelles, si je favorise l’intrigue approfondie et captivante de Jonathan Strange & Mr Norrell aux historiettes si vite clôturées (et oubliées ?) des Dames de Grâce Adieu,  j’ai apprécié ces récits anecdotiques qui peuvent constituer aussi bien une prolongation dans l’univers de Susanna Clarke ou une porte d’entrée moins imposante que les neuf cents pages du roman.

Les Dames de Grâce Adieu, Susanna Clarke, illustré par Charles Vess. Editions Robert Laffont, 2012 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. 284 pages.

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AUTRICHE – Clarissa, de Stefan Zweig (1990, posthume)

Clarissa (couverture)« Le monde entre 1902 et le début de la Second Guerre mondiale, vu à travers l’expérience d’une femme », c’est ainsi que Stefan Zweig résumait ce roman, resté inachevé. S’ouvrant sur ses années de pensionnat, le récit conduit Clarissa à un poste d’assistante pour un neurologue respecté, à une convention où elle rencontrera le professeur Léonard, socialiste français. Quand la guerre éclate, Clarissa ne le sait pas encore, mais elle attend un enfant. Et le garder, lui, le fils de l’ennemi, ne sera pas un choix anodin.

Je n’ai pas lu Stefan Zweig depuis longtemps (alors que je le considère comme l’un de mes auteurs fétiches), mais j’ai tout de suite retrouvé l’efficacité de sa plume, celle qui rend ses nouvelles aussi prenantes et passionnantes qu’un roman richement développé. En quelques phrases, il développe suffisamment de traits de personnalité pour que l’on puisse se faire immédiatement une idée précise, un portrait vivant du personnage dépeint. J’ai lu ce texte juste après De sang et d’encre de Rachel Kadish et j’ai été frappée du contraste : Zweig semble presque plus percutant en cent pages que l’autrice en six cents pages concernant le développement et l’intériorité du personnage. La concision de l’auteur autrichien m’a encore une fois bluffée.
La suite du récit prend parfois davantage son temps dans l’exposition des tourments et des dilemmes d’une Clarissa placée face à des choix difficiles. Il place également un discours plus philosophique dans la bouche de Léonard qui s’étire parfois un peu trop.

Je ne suis pas une experte concernant Zweig, mais il m’a semblé avoir mis beaucoup de lui-même dans cette ébauche de roman. Il y tient des propos remplis d’humanité, il vante « les petites gens », les masses qui font un tout bien plus efficacement qu’un homme politique, les peuples constitués d’une multitude d’individualités qui font finalement le monde.
La section qui traverse la Première Guerre mondiale est poignante. Zweig se dresse contre la guerre, contre cette folie qui semble annihiler toute logique, cette machine qui broie les esprits autant que les corps, ce nationalisme dévastateur, cette absurdité sanguinaire.
Au-delà des personnages du roman, j’ai eu davantage de compassion pour l’auteur lui-même car j’ai fortement ressenti la tragédie que constituait la succession de deux guerres comme celles qui ont déchirées l’Europe et le monde pour cet homme pacifiste, si enthousiaste et convaincu de l’union des pays et du partage international.

C’est un texte inachevé, donc forcément un peu frustrant. Les dernières parties ne sont qu’esquissées ; celle de 1921-1930 ne contient que deux phrases sur lesquelles s’achève brutalement le récit. J’extrapole peut-être, mais ce qu’on peut lire dans les ultimes années ébauchées m’a laissé un goût amer. Ce sentiment de passer à côté d’une autre vie, plus heureuse, d’avoir pris le mauvais chemin, d’avoir raté le virage. A chacun·e d’imaginer la fin de l’histoire ; personnellement, je suis assez fataliste…

Un texte fort bien qu’incomplet dans lequel on retrouve les idées humanistes de Stefan Zweig ainsi que l’efficacité de sa prose. Un récit porteur de désillusions qui laisse une sensation prégnante de tristesse.

« Quand Clarissa, bien des années plus tard, s’efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil. Des espaces entiers de sa mémoire semblaient recouverts de sable et leurs formes étaient devenues totalement floues, le temps lui-même passait au-dessus, indistinct, tels des nuages, dépourvu de véritable dimension. Elle parvenait à peine à se rendre raison d’années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l’impression, le sentiment de n’avoir vécu qu’une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste avait été perçu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l’accomplissement d’un devoir vide de sens. »

Clarissa, Stefan Zweig. Le Livre de Poche, 1995 (1990 pour l’édition originale. Belfond, 1992, pour la traduction française). Traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle. 187 pages.

Silo, trilogie, d’Hugh Howey (2012-2013)

J’avais écrit une chronique détaillée du premier tome lors de ma première lecture en 2017, je vais donc faire bref, mais je voulais malgré tout dire un mot sur les deux autres tomes qui complètent la trilogie Silo.

Je n’ai rien à changer sur ma première critique, si ce n’est que je suis tout de suite rentrée dans l’histoire cette fois et que j’ai adoré les parties tournant autour d’Holston puis de Jahns et Marnes. La longue descente et la plus interminable encore remontée du silo par la mairesse Jahns et l’adjoint Marnes m’ont vraiment touchée tant par la tendresse entre ces deux protagonistes que par les pensées qu’elles font naître chez Jahns. Étant du genre à cogiter en marchant, c’est une expérience que je connais bien (sauf que je n’ai jamais descendu les 144 étages d’un silo enterré) (et que je ne suis pas mairesse) (et que je ne suis pas une personne âgée) (mais l’idée est là). Un excellent tome, fascinant et intelligent.

En revanche, j’ai été davantage mitigée sur le second volume, un préquel qui retrace les siècles entre la conception du silo et les événements du tome 1. Je l’ai trouvé souvent répétitif, un peu confus, avec beaucoup de longueurs. D’une part, cela fait sens car c’est un peu ce que ressent notre nouveau personnage principal, Donald, plongé dans un système qu’il ne comprend pas pleinement, qu’il découvre en même temps que nous, qui le maintient souvent volontairement dans l’ignorance. Mais d’autre part, qu’est-ce que c’est long parfois ! On tourne trop souvent, trop longtemps autour des mêmes émotions encore et encore. Sans compter que je n’ai jamais réellement su m’attacher à Donald.
Ce qui m’avait plu dans le premier volet – à savoir rester focalisé sur les personnages et découvrir le silo par petits bouts au fil de leurs pérégrinations – m’a parfois frustrée. J’aurais aimé plus de détails techniques cette fois. Donald dessine les plans du silo, mais c’est à peu près tout ce que l’on sait, on ne le voit quasiment jamais faire, se heurter à des problèmes pratiques, s’interroger sur des détails techniques, sur la disposition des fermes, des espaces de travail, sur le fonctionnement des lampes de croissances et des Machines, sur des petits détails qui auraient rendu la chose plus précise, plus réelle. Les découvertes fracassantes, les révélations révoltantes, la tension sont finalement noyées dans un amoncellement de mots parfois inutile.
La dernière partie sauve un peu le reste : j’ai davantage accroché aux actions et questionnements de Donald, sans compter que le personnage de Solo (rencontré dans le premier opus) m’a totalement enchantée tant ce personnage me touche, m’amuse et m’émeut. Ce n’était pas un mauvais livre, mais une déception tout de même, mise en regard des autres tomes (malheureusement, pour celles et ceux qui auraient cette idée, on ne peut pas en faire l’impasse pour lire le troisième !).

La lecture du troisième tome s’est bien mieux déroulée – ouf ! On raccroche les wagons avec la fin du premier tome, on retrouve Juliette – est une héroïne plus fascinante que Donald – et l’action est beaucoup mieux régulière avec cette balance équilibrée entre mouvement et réflexion, malgré quelques défauts qui ont su se faire oublier le temps de la lecture (intrigues évoquées mais non creusées, silos voisins délaissés, récit plus prévisible parfois…). On alterne les points de vue entre les silos, on tremble pour les personnages, on veut en savoir plus, on lit un chapitre puis un autre et, oh, allez, juste un autre, bref, ce tome plus court s’est révélé parfaitement prenant et réussi, générant en moi le même enthousiasme que le premier qui reste néanmoins, sans aucun doute possible, le meilleur des trois.

 En dépit d’un second tome non exempt de défauts, cela reste une bonne trilogie avec un huis-clos maîtrisé, avec des interrogations pertinentes sur la vérité, la sécurité, le libre arbitre, les révoltes et leurs conséquences. J’ai aimé les révélations au compte-gouttes tout au long des trois tomes, certaines m’ayant bien surprise ou fait pester contre tel ou tel personnage. J’ai aimé que les « méchants » soient plus que ça, évitant l’écueil du manichéisme, car leurs raisons de mal agir sont souvent, non pas excusables – en aucun cas –, mais presque compréhensibles : si les romans étaient racontés avec leur point de vue, sans doute les rébellions ne sembleraient-elles pas si légitimes. J’ai aimé que Juliette « Jules » soit machiniste et que son père soit pédiatre, que d’autres femmes soient ingénieur (ingénieuse ?) en cheffe ou pilote de drones.

Une trilogie, certes imparfaite, mais qui mérite qu’on lui laisse une chance.

« Le sommeil était un véhicule qui permettait de faire passer le temps, d’éviter le présent. Un tramway pour les déprimés, les impatients, et les mourants. Donald était un peu les trois. »

Silo, trilogie, Hugh Howey. Le Livre de Poche. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric (tome 1) et Laure Manceau (tomes 1, 2 et 3).
– Tome 1, 2016 (2012 pour l’édition originale), 739 pages ;
– Tome 2, Origines, 2016 (2012 pour l’édition originale), 699 pages ;
– Tome 3, Générations, 2017 (2013 pour l’édition originale), 539 pages.

L’homme qui savait la langue des serpents, d’Andrus Kivirähk (2007)

L'homme qui savait la langue des serpents (couverture)Un livre estonien, voilà qui ne rencontre pas tous les jours et je remercie mille fois Syl Cypher de m’avoir donné l’occasion de découvrir ce titre que je lorgnais plus ou moins depuis sa sortie (je me souviens même dans quelle devanture de librairie l’étrange créature qui orne la couverture m’a fait de l’œil pour la première fois). Et à présent, je doute de trouver les mots pour dire à quel point j’ai adoré ce roman.

Pour reprendre le résumé de l’éditeur, « voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, de son oncle qu’il aimait tant, d’une jeune fille qui croyait en l’amour, d’un sage qui ne l’était pas tant que ça, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons un peu épouvantés par tout ce qui précède. »

Il faut avouer que c’est superbement écrit. C’est drôle, cru, précis. C’est fort et évocateur. C’est visuel et fascinant. C’est maîtrisé d’un bout à l’autre. Bref, c’est surprenant et fantastique. (Voilà, lisez-le maintenant !)

C’est un récit très atypique. Partant de la conquête de l’Estonie par les Allemands d’un point de vue local, il propose un récit initiatique, nous raconte l’histoire d’une vie atypique car en voie de disparition. Il y a un petit goût de conte là-dedans, saupoudré d’une touche d’aventure et de fantastique. Quand je parle d’aventure, ne vous imaginez pas un récit trépidant avec de l’action à toutes les pages car c’est aussi assez lent et parfois contemplatif, mais d’une façon si fascinante que l’on ne s’ennuie jamais.

L’humour – très ironique – naît du décalage entre les personnages, entre les générations, entre les façons de vivre. Car c’est souvent une histoire d’oppositions. Principalement entre la forêt et le village. Pour les gens de la forêt, ceux du village sont fous de se tuer ainsi à la tâche pour une nourriture insipide, de se soumettre ainsi au joug des étrangers, de s’abaisser au rang de vermine en oubliant la langue des serpents ; pour les gens du village, ceux de la forêt sont des sauvages, des païens, des loups-garous.
Une histoire d’évolution, de progrès, de période de transition, quand les anciennes façons et les nouvelles mœurs s’entrechoquent : aux yeux d’un Leemet à la frustration grandissante, les villageois sont d’une bêtise sans borne dans leur naïveté crédule, leurs conversation ineptes et leur admiration démesurée pour tout ce qui vient de l’étranger (allant jusqu’à louer le crottin des chevaux des chevaliers), s’humiliant tous seuls, se disant trop nigauds, trop arriérés pour être respectés de ces divins étrangers. Cependant, lui-même est encore trop moderne aux yeux des anthropopithèques, reliques d’un autre âge.
Certains échanges – discussions futiles, dialogues de sourds – sont absolument hilarants… bien qu’un peu frustrant pour nous qui sommes si bien installé·es dans la tête de Leemet.

« « Cher vieux voisin », répondit le moine paisiblement en se frottant lentement les paumes l’une contre l’autre, comme s’il se lavait les mains avec des rayons de soleil, « tu pourrais quand même faire preuve d’un peu plus de souplesse. Ce genre de musique est aujourd’hui fort en vogue dans la jeunesse. Tu es âgé, tu as d’autres goûts, mais tu devrais comprendre que le temps va de l’avant et que ce qui ne te plaît pas peut procurer du plaisir à la jeune génération qui prend exemple sur Jésus-Christ. »
« C’est ce type qui t’a appris à chanter comme ça ? », cria le petit homme trapu.
« Bien sûr que c’est le Christ. C’est l’idole des jeunes, et mon idole à moi aussi. De telles mélodies sont celles qu’entonnent les anges au Paradis et les cardinaux en la sainte ville de Rome – pourquoi devrais-je m’abstenir de les chanter, si tout le monde chrétien les entonne ? »
« Chez moi, ce n’est pas le monde chrétien ! », coupa le Sage des Vents. « Pardonne-nous de t’avoir dérangé, Hörbu. Tu devais être en train de faire la sieste.
« Bien sûr que je faisais la sieste ! Et juste au moment où je dormais le mieux, voilà ta charogne de fils qui se met à pleurnicher comme si la merde était venue lui boucher le trou du cul. Pourquoi est-ce que tu lui permets de venir chez toi ? Qu’il reste dans son monastère s’il a choisi d’y vivre. Qu’est-ce qu’il a à venir embêter les vieux ! » »

Cet humour s’oppose au ton sombre, tantôt désespéré, tantôt désabusé du récit qui raconte un monde qui s’étiole peu à peu avant de bientôt disparaître. Sans parler de la solitude et de l’amertume de Leemet d’être sans cesse « le dernier homme » (à vivre dans la forêt, à parler la langue des serpents, à se souvenir de telle et telle personne ou créature (ce n’est pas du spoiler, il le dit dès la première page)). Il s’oppose aussi à la violence : meurtres, mort, deuil, folie semblent être monnaie courante dans la forêt. Sans pitié pour nos amitiés de lecteur·rice envers tel ou tel protagoniste, l’auteur les fait disparaître impitoyablement. Et, comme Leemet, nous n’avons d’autre choix que finir par s’y habituer.

« Les gens et les animaux auxquels je tenais disparaissaient comme des poissons égarés à proximité de la surface – un seul coup les assommait et ils n’étaient plus là, ils sombraient l’un après l’autre là où je ne pouvais pas les suivre. Enfin, j’aurais pu les suivre, bien sûr, tout comme on peut toujours se jeter à la mer pour pêcher des poissons, mais sans espoir d’en attraper. Un jour, j’emboîterai le pas à tous ceux qui m’ont été chers, et nous prendrons la même direction, mais même ainsi, nous ne nous rencontrerons jamais plus – tant cette mer est vaste et tant nous sommes minuscules. »

Autre point fort, les personnages, travaillés, riches, nuancés. L’auteur ne tombe pas dans le manichéisme et n’idéalise jamais les habitants de la forêt qui recèle son lot de personnages faibles, cruels, sanguinaires.
D’ailleurs, Leemet, totalement incrédule, méprise les croyants quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Car toutes les croyances semblent porteuses de malheurs et de crimes. Cela inclut donc le Christ des étrangers, si bien adopté par les villageois, mais aussi les génies, Mères des Bois et autres ondins vénérés par Ülgas, le « Sage du bois sacré ». Invoquer les dieux, chrétiens ou païens, est un tour de passe-passe un peu trop facile pour Leemet. La religion donne réponse à tout, contre toute logique, et rend impossible toute discussion raisonnée. Or, si, au début, les discussions avec des croyants amusent terriblement – avec un Jésus évoqué comme une star, c’est « l’idole des jeunes » qui ont « son image au-dessus de [leur] lit », c’est « un succès phénoménal » que tout le monde veut approcher au plus près… quitte à se faire « couper les choses » car « c’est la mode en ce moment » pour mieux le glorifier –, les dérives obscurantistes réclameront leur dot de sang, soulignant les pires facettes de ce besoin de croire en des puissances supérieures. Quelles qu’elles soient.

La postface est très intéressante car elle permet de comprendre certaines critiques dissimulées à qui n’est pas familier avec les questions d’identité et d’histoire estoniennes ainsi qu’avec le nationalisme « ruraliste et nostalgique du passé » qui résonne fortement dans ce pays.

Satirique, pessimiste, cruel, épique, fantaisiste, désopilant, triste, captivant, intelligent, métaphorique, L’homme qui savait la langue des serpents est donc un très joli ovni qui ne s’embarrasse pas d’étiquette. Totalement atypique et absolument génial, je ne crois pas avoir lu quelque chose d’aussi original depuis fort longtemps. Je suis époustouflée par le talent narratif d’Andrus Kivirähk, un auteur que j’ai hâte de retrouver. Si je n’ai pas su vous donner envie de le lire, j’en suis désolée car ce livre est une petite merveille !

« Les hommes vivent d’espoir, aussi ténu soit-il : ils ne se satisfont jamais de l’idée que quelque chose soit irrémédiable. »

« « Qu’est-ce qui lui prend, à ton père ? »
« Il dit que ça n’a pas de sens de rester, tout le monde s’en va. Qu’il aurait préféré continuer à vivre ici, mais qu’il n’y a rien à faire. Que ça n’a pas de sens de cracher contre le vent. Que si les autres ont choisi le village, il faut se résigner et faire comme tout le monde. » »

L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk. Editions Le Tripode, coll. Météores, 2015 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier. 470 pages.