Contes et légendes inachevés, de J.R.R. Tolkien (1980, ouvrage posthume)

Contes et légendes inachevés (couverture)(Je dois dire que j’ai du mal à écrire ce titre correctement, j’ai toujours envie de mettre –ées à la fin. Ce serait tellement plus joli et agréable en appliquant la règle de proximité…)

Dans cette intégrale sont réunis les textes concernant le Premier Âge (pour en savoir plus sur Tuor et Gondolin dont parlait déjà Le Silmarillion ou sur les enfants de Húrin), le Second Âge (pour partir sur l’île de Númenor et rencontrer Galadriel et Celeborn bien avant les événements du Seigneur des Anneaux) et le Troisième Âge (dont les textes compléteront Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux : on découvrira, par exemple, les virulentes protestations de Thorin quant à inclure Bilbo dans leurs plans et son mépris initial pour le Hobbit et le périple des Nazgûls lorsqu’ils partirent en quête de l’Anneau). Enfin, une quatrième partie apporte des précisions intéressantes sur les Drúedain, les Istari (les Mages dont Gandalf et Saruman font partie) et les Palantíri.

Après Le Seigneur des Anneaux, Le Hobbit, Le Silmarillion et une biographie de Tolkien, je poursuis ma découverte de l’œuvre de l’écrivain. Comme Le Silmarillion, ce livre a été publié par son fils, Christopher Tolkien, qui a annoté et parfois remis en forme des histoires écrites par son père. Si les textes présents dans ce recueil répètent parfois ce qui a été dit dans d’autres livres, c’est loin d’être systématiquement le cas. Au contraire, ils étoffent les aventures narrées ailleurs, s’offrent le temps de contempler un paysage, de détailler des relations entre les personnages. Bref, ils sont souvent contemplatifs et rebuteront probablement les lecteurs et lectrices qui n’aiment guère se perdre dans des détails.
Ce n’est donc pas un ouvrage romancé de A à Z : il y a parfois de simples fragments, encadrés, complétés et expliqués par des commentaires de Christopher Tolkien. Tout au long du roman, j’ai imaginé le bureau de Tolkien, des feuillets partout, des débuts d’histoire dans un carnet, un approfondissement dans un autre, une version par-ci et une version par-là, et son fils au milieu de tout ça, tentant de rassembler le tout.
Je dois dire que ce livre commence à devenir pointu. Des prérequis sont nécessaires : il faut avoir lu Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion (et un peu Le Hobbit) pour ne pas être largué·e. D’ailleurs, si je commence à connaître plutôt bien Le Seigneur des Anneaux et Le Hobbit, ce n’est pas le cas du Silmarillion et je me suis réjouie que mon unique lecture de ce dernier ne soit pas trop ancienne car, autrement, j’aurais été totalement perdue (j’ai malgré tout dû y rejeter un ou deux coups d’œil).
La lecture est donc moins fluide et il est plus difficile de s’y plonger comme on s’immerge dans un roman. D’où le fait que j’ai pris mon temps, entrecoupant ma découverte de l’histoire de la Terre du Milieu par des excursions dans d’autres univers.

S’il est moins aisé de prime abord, il n’en reste pas moins impressionnant comme toujours lorsque l’on parle de Tolkien. Il aborde ici des considérations étymologiques, chronologiques, historiques, linguistiques, généalogiques, géographiques (et sûrement plein d’autres –iques auxquels je ne pense pas). Tolkien me fascine toujours davantage.
Il savait qu’à tel endroit le sentier était en pente, qu’à tel autre la rivière s’évasait un petit lac avant de repartir en bouillonnant, etc. Sous sa plume – dans le texte comme dans les extraits de lettres parfois rapportés – la Terre du Milieu semble être un vrai pays qu’il aurait mille fois parcouru jusqu’à le connaître par cœur. C’est sans doute le cas, mais en esprit seulement.
Encore une fois, il nous prouve qu’aucun élément n’est laissé au hasard et que tout est explicable. L’une des notes (il y a beaucoup de notes dans cet ouvrage, il ne faut pas y être allergique) reprend une lettre de 1956 dans laquelle Tolkien écrivait : « Dans Le Seigneur des Anneaux, il n’est presque jamais fait référence à quelque chose qui n’ait pas son existence propre (en tant que réalité d’ordre secondaire, ou sous-jacente à la création) (…) Les chats de la Reine Berúthiel et les noms des deux autres mages (avec Saruman, Gandalf et Radagast, ils étaient cinq) sont les seules exceptions qui me viennent en mémoire. » Sauf que Christopher Tolkien nous fournit l’histoire de la Reine Berúthiel qui existait malgré tout, griffonnée comme simple ébauche. Alors je n’ai pas relu Le Seigneur des Anneaux pour vérifier la véracité de cette information – d’autant que je n’ai pas connaissance de tout ce que Tolkien a écrit sans que ce soit publié – mais ça montre une nouvelle fois la profondeur de l’univers auquel il a donné vie.
Je pourrais encore disserter là-dessus parce que je n’ai pas parlé des noms pour lesquels il semblait à chaque fois avoir une explication étymologique (sachant qu’un certain nombre de personnages en ont plusieurs), qu’il passe du sindarin au quenya en allant se référer au vieux norrois ou à une autre langue morte, comme si s’était d’une évidence absolue. Mais je ne vais pas vous réécrire le livre simplement pour vous faire comprendre mon admiration.

Contes et légendes inachevé(e)s est un ouvrage passionnant, mais qui plaira avant tout à celles et ceux qui ont lu les autres romans de l’écrivain et qui, inlassables curieux, souhaitent en savoir toujours davantage, faute de pouvoir visiter la Comté, le Gondor ou la Lórien par leurs propres moyens.

 Un point négatif tout de même en rien imputable aux Tolkien, père et fils : les erreurs dans la traduction. Comme dans tous les livres de Tolkien que j’ai lus à présent, celui-ci est truffé de coquilles et de fautes. Aargh ! On ne parle pas d’une coquille parmi les cinq cents pages, non, c’est fréquent et horripilant. Des noms de personnages sont parfois mélangés ! (Ce qui, pour le coup, sont peut-être des erreurs déjà présentes dans la version originale.) Il faut avoir l’esprit alerte en s’y plongeant pour ne pas se faire avoir par ces aberrantes erreurs. C’est une déception sans cesse renouvelée mais qui me laisse systématiquement abasourdie. Il me semble qu’un auteur de la stature de Tolkien, lu comme Tolkien l’est, mériterait un peu plus de soin dans le travail d’édition. Je ne comprends absolument pas.

Contes et légendes inachevés, intégrale, J.R.R. Tolkien, Christopher Tolkien (introduction, commentaire et cartes). Pocket, 2014 (1980 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Tina Jolas. 526 pages.

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D’autres articles sur Tolkien : 

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Spécial Benjamin Lacombe : Les Contes macabres, volume II, et Carmen

Et encore des déceptions. Il faut croire que les auteurs et autrices médiatisé·es peinent à me convaincre en ce moment.

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Les Contes macabres, volume II,
d’Edgar Allan Poe, illustrés par Benjamin Lacombe (2018)

Les contes macabres T2J’ai parlé il y a fort fort longtemps dans l’un de mes premières chroniques – pas très développée, d’ailleurs, la chronique – du premier volume de ces Contes macabres. Un ouvrage sublime que j’avais adoré tant pour ses illustrations que pour ses textes (même si j’avais surtout parlé de la forme et du travail de Benjamin Lacombe). Il était donc tout naturel que je me tourne vers le second tome lorsque j’ai eu la surprise de le voir paraître (rien n’annonçait une « suite »).
Six histoires (contre huit dans le premier opus) constituent ce recueil : Metzengerstein, Éléonora, Le joueur d’échecs de Maelzel, Le Roi Peste, Petite discussion avec une momie et Manuscrit trouvé dans une bouteille. Elles sont suivies d’un texte de Baudelaire intitulé « Notes nouvelles sur E. A. Poe ».

Je n’étais pas particulièrement prédisposée à en écrire la chronique et je ne l’aurais sans doute pas fait si je n’avais été si déçue. Comme je le disais, les histoires de Poe sur la mort, la culpabilité, la peur, les femmes, l’amour perdu m’avaient fascinée et les illustrations de Lacombe constituaient pour elles un écrin luxueux. Mais cette fois, l’immersion fut toute différente.
La première histoire, Metzengerstein, m’a laissée de marbre, la fin rapide me laissant très dubitative. La seconde histoire, Éléonora, m’a séduite par sa poésie avant de tout gâcher avec une fin en eau de boudin.
Passons à la troisième histoire, Le joueur d’échecs de Maelzel. Texte de non fiction, Poe écrit ici sur le célèbre Turc mécanique, un prétendu automate qui a fasciné les foules au XVIIIe siècle : il présente le déroulé de chaque démonstration publique, revient sur diverses hypothèses proposées alors et explique le fonctionnement de la supercherie selon lui. J’ai alors atteint des sommets d’ennui. Si le livre n’avait été si agréable à feuilleté, si j’avais lu cette histoire dans un vieux poche un peu pouilleux, nul doute que le bouquin en question se serait retrouvé dans une boîte à livres plus rapidement qu’il n’en faut pour le dire. Qu’est-ce que c’était barbant ! Le style ampoulé de Baudelaire, dont je fais habituellement abstraction, m’a fait piquer du nez quelques fois et j’ai allègrement sauté quelques phrases. En quoi est-ce un conte ? En quoi est-ce macabre ? En gros, que fait-il là ?
Après cette lecture extrêmement laborieuse, la suite ne pouvait que s’améliorer et, en effet, les textes suivants se sont avérés un peu plus conformes à mes attentes. Toutefois, Petite discussion avec une momie et Manuscrit trouvé dans une bouteille m’ont malgré tout semblé ici et là emprunts d’une lourdeur assez désagréable, et seul Le Roi Peste m’a vraiment convaincue, me permettant de retrouver un délicieux mélange de macabre et d’humour (mais ce n’est pas pour autant la nouvelle de Poe que je recommanderais pour découvrir l’oeuvre du monsieur).

L’objet-livre est toujours aussi soigné et agréable. Le rouge du premier tome cède la place au bleu et la couverture est une invitation plus que convaincante à se glisser entre les pages noires et blanches de l’ouvrage. Pourtant, Poe n’a pas été le seul à me décevoir. J’ai trouvé les illustrations de Lacombe trop rares à mon goût, plus rares que dans le premier volume. Une remarque que j’avais déjà soulignée suite à ma lecture du Musée des monstresElles sont comme toujours très réussies, conférant parfois aux nouvelles une ambiance que les mots peinent à instaurer, mais leur rareté est dommageable.

Conclusion : je vous recommande vivement le premier tome de ces Contes macabres ! En revanche, ce second volume très en-deçà de son prédécesseur et de mes attentes me laisse un goût bien amer dans la bouche.

« Tout à coup les marins trébuchèrent contre l’entrée d’un vaste bâtiment d’apparence sinistre ; un cri plus aigu que de coutume jaillit du gosier de l’exaspéré Legs, et il y fut répondu de l’intérieur par une explosion rapide, successive, de cris sauvages, démoniques, presque des éclats de rire. Sans s’effrayer de ces sons, qui, par leur nature, dans un pareil lieu, dans un pareil moment, auraient figé le sang dans des poitrines moins irréparablement incendiées, nos deux ivrognes piquèrent tête baissée dans la porte, l’enfoncèrent, et s’abattirent au milieu des choses avec une volée d’imprécations. »

Les Contes macabres, volume II, Edgar Allan Poe (textes) et Benjamin Lacombe (illustrations). Soleil, coll. Métamorphose, 2018. Traduction de l’anglais (Etats-Unis) par Charles Baudelaire. 203 pages.

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Carmen, de Prosper Mérimée, illustré par Benjamin Lacombe (2017)

Carmen (couverture)Je retente ma chance avec un autre titre de la collection Métamorphose qui dormait dans ma PAL depuis Noël 2017. Découverte pour moi d’un texte classique de Prosper Mérimée, un auteur que je n’avais jamais lu (bien que La Vénus d’Ille soit aussi dans ma PAL).

Je vous le dis, je vais spoiler. Donc si vous ne connaissez pas la fin de l’histoire comme c’était mon cas (ma connaissance de Carmen s’arrêtait à Bizet et à deux-trois passages – « L’amour est enfant de bohême… », vieux souvenir de cours de musique au collège, la corrida… – mais pas la fin), arrêtez de lire si vous ne voulez pas tout savoir de cette histoire !

Je n’ai pas ressenti un enthousiasme fou pour cette histoire. La plume de Mérimée ? Les trop fréquentes interruptions pour consulter les notes en fin d’ouvrage ? Les personnages ? L’histoire classique ? Peut-être bien un peu de tout ça.

En tout cas, nous sommes là sur une histoire qui ne jure pas à notre époque : un gars qui tue une femme parce qu’elle avait décidé de le quitter, c’est fou comme ça sonne actuel. Peu importe que cela se passe ici dans un univers de brigands et de bohémiens andalous.
Par contre, si le but était de dépeindre Carmen comme machiavélique, satanique ou je ne sais quoi, c’est un peu raté à mes yeux : elle n’est pas un ange certes, elle n’est pas des plus fidèles, ni des plus sympathiques, mais ce n’est en rien une justification à l’acte final de Don José. Elle vit sa vie comme elle l’entend, séduisant qui ça lui chante, elle cause des ravages dans le cœur des hommes : elle est l’archétype de la femme fatale dont on pressent la chute. Mais son meurtre reste un meurtre et je n’ai aucune compassion pour le coupable.

Enfin, quand je dis « acte final », ce n’est pas tout à fait exact. Après le récit enchâssé de Don José qui constitue finalement le vrai cœur du texte – son amour pour Carmen, son ascension auprès d’elle, puis la déchéance, la jalousie, la folie, bref, tous les ingrédients d’une passion amoureuse – malgré les longues circonvolutions qui nous y amènent, se trouve un chapitre pseudo-scientifique inattendu qui fait totalement retomber le soufflé. Mérimée se lance dans des explications, des considérations, des discussions sur les Gitans, leur apparence physique et leur langue – avec quelques réflexions qui apparaissent comme un tantinet racistes deux siècles plus tard. J’ai vraiment question l’intérêt de ce chapitre au sein de ce court roman, c’est plat et ça n’a strictement rien de romanesque. J’ignore comment il était reçu lors de la parution en 1847, mais ce chapitre me semble aujourd’hui totalement inapproprié.

Quant aux illustrations de Benjamin Lacombe, j’ai apprécié l’ambiance sombre qu’elles dépeignaient avec cette image omniprésente de l’araignée qui tisse sa toile, Carmen usant de sa mantille comme d’un filet. Il s’en dégage l’impression que la fin est inéluctable. Couleurs chaudes de l’Andalousie et noirceur pour une entité plus diabolique dans les dessins que dans le texte.

Un beau livre qui me laisse cette fois un sentiment mitigé. L’histoire a pris son temps pour m’attraper dans sa toile avant de me perdre totalement au fameux et ultime chapitre IV et j’ai l’impression d’être passée à côté des sentiments que les personnages tentaient de m’inspirer : j’ai la sensation que j’aurais dû blâmer Carmen et compatir pour l’infortuné Don José, mais je n’y parviens pas. Suis-je passée à côté de ce classique de la littérature française ? Il semblerait.

« Puis, s’approchant comme pour me parler à l’oreille, elle m’embrassa, presque malgré moi, deux ou trois fois.
– Tu es le diable, lui disais-je.
– Oui, me répondait-elle.
 »

Carmen, Prosper Mérimée, illustré par Benjamin Lacombe. Editions Soleil, coll. Métamorphose, 2017 (1847 pour le texte de Mérimée). 171 pages.

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

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Le guide steampunk, d’Etienne Barillier et Arthur Morgan (2019)

Le guide steampunk (couverture)Quand j’ai reçu ce Guide steampunk grâce à Babelio et aux éditions ActuSF, j’avoue que j’ai eu un petit moment de doute face à la densité du bouquin qui ne met pas forcément en appétit. Appréhension sans fondement car je l’ai dévoré une fois entamé. Les auteurs expliquent et présentent le mouvement de façon claire et abordable, y compris pour les néophytes. De multiples interviews parsèment l’ouvrage, donnant la parole à des auteurs, des musiciens, des artistes en tout genre qui ont contribué et/ou contribuent encore à faire vivre le mouvement.

Mes connaissances du steampunk étant somme toute assez basiques, j’ai découvert beaucoup de choses… à commencer par le flou qui tourne autour de ce mouvement. Si mes idées – assez clichées, je le reconnais – d’engrenages, de corsets, d’espions et de mécaniciennes font indéniablement partie de l’imagerie steampunk, c’est un genre qui s’avère beaucoup plus large et – heureusement – beaucoup plus riche.
Par conséquent, définir clairement le steampunk semble être un challenge que même les spécialistes ne parviennent à résoudre : si des éléments concordent – uchronie, dimension métatextuelle (qui permet de faire rencontrer R.L. Stevenson et Dr Jekyll, Jules Verne et capitaine Némo…), inspiré du XIXe siècle bien que ce ne soit pas une obligation absolue –, chaque vaporiste (comprendre les membres de la communauté steampunk) semble avoir sa propre vision du genre. J’ai par ailleurs beaucoup aimé cette citation de Douglas Fetherling reprise dans le Guide :

« Le steampunk s’efforce d’imaginer jusqu’à quel point le passé aurait pu être différent si le futur était arrivé plus tôt. »

Si je l’ai lu ici d’une traite, c’est un guide dans lequel je reviendrai régulièrement piocher des idées – de livres, de films, etc. – bien que je me sois déjà constitué une liste de belle taille (surtout pour quelqu’un qui souhaite se concentrer avant tout sur sa PAL). Soyez prévenu·es : ce livre regorge de mille tentations car l’enthousiasme des auteurs est contagieuse ! Leur passion pour le steampunk vous donnera envie de tout lire et de tout voir (ou presque car les auteurs n’hésitent pas à critiquer un film ou un livre qu’ils voulaient néanmoins présenter pour leurs éléments steampunk).
J’ai réalisé que j’avais vu beaucoup plus de films steampunk que lu de livres et la section jeux vidéo, bien que succincte, a aussi été une petite mine pour moi. En plus des découvertes, ce Guide a fait remonter à la surface de nombreux romans que j’avais déjà envie de lire, mais qui était noyés dans la masse. Bref. Ce livre n’est pas conseillé par les banquiers !
Sans surprise, la section « musique » a été une totale découverte pour moi. A l’exception des Dresden Dolls qualifiés de « proto-steampunk », je n’en connaissais tout simplement aucun. J’ignorais même qu’il existait de la musique steampunk. Mais ma culture musicale étant ce qu’elle est, c’était prévisible.

Entre discours théoriques, pistes (littéraires, cinématographiques, musicales…) à explorer et interviews, ce Guide steampunk s’est révélé instructif et passionnant. Nul doute qu’il sera mon copilote dans ma découverte approfondie du mouvement steampunk. Il s’agit d’un excellent ouvrage pour s’initier, mais je doute que des expert·es puissent trouver chaussure à leur pied dans ce livre qui semble présenter les grands titres du genre (ce qui, je le répète, convenait en revanche à merveille à l’ignorante que je suis).

« Le gigantisme steampunk est également à prendre en compte. Il est aux antipodes de ce que la technologie nous offre aujourd’hui où les écrans et les machines deviennent de plus en plus ténus (et de moins en moins réparables), où la notion d’obsolescence programmée ne choque qu’à peine. La technologie steampunk est bruyante, gigantesque, transpire la graisse qui protège ses engrenages. L’ordinateur y est mécanique ; l’androïde automate. Elle est aussi dangereuse qu’un piston mal entretenu, mais elle est réparable, fabriqué par la main de l’homme et fonctionnelle. Plus que tout, elle est belle. »

Le guide steampunk, Etienne Barillier et Arthur Morgan. ActuSF, coll. Hélios, 2019 (édition mise à jour et augmentée, première édition en 2013). 374 pages.

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Quelques mots sur… Scrops !, Le héron de Guernica et Bonjour tristesse

Thématique involontaire, je vous présente aujourd’hui trois courts romans français qui font tous entre 150 et 160 pages.
De la SF, de l’histoire et un petit classique, il y en aura pour tous les goûts.

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Scrops !, de Maëlig Duval (2019)

Scrops ! (couverture)Physis, jeune planète artificielle aux tréfonds de la galaxie. Les humains y vivent en harmonie avec leur petit univers jusqu’à ce que Madeline disparaisse. Certains accusent les scrops, mignonnes créatures monotrèmes à poils et à bec, d’en être responsable. La planète-fille voudrait-elle se débarrasser de ses créateurs et créatrices ?

Je me dois de remercier Babelio et les éditions Gephyre – que je découvre en cette même occasion – de m’avoir envoyé ce livre qui me serait sans doute resté méconnu sans eux.

L’idée de base est extrêmement poétique. Imaginez une planète qui aurait très très envie de naître et de grandir ; imaginez un homme qui rêve de cette planète ; imaginez qu’il réunisse les meilleurs scientifiques, hommes et femmes, et que tous partent dans l’espace soigner leur planète comme on soigne une plante jusqu’à ce que celle-ci soit prête à les accueillir. L’introduction m’a embarqué directement dans un autre univers et les premières pages m’ont tout simplement fascinée. Les mots, le rythme, le concept… en quelques lignes, me voilà partie.
J’ai beaucoup aimé également le côté un peu dingue des créatures inventées par Maëlig Duval : les scrops sont les bestioles les plus loufoques qu’il soit. A vrai dire, cela m’a rappelé les bêtes qu’on inventait et dessinait étant enfants : souvent improbables, souvent bancals, souvent très colorés, visualisez-vous ?

Sur Physis, les humains tentent de mettre en place une nouvelle société, plus juste, plus équitable, mais le principe de toute utopie semble d’être dévoyée ou en tout cas d’abriter en son sein des éléments perturbateurs. Le roman de science-fiction s’en trouve mâtiné de polar avec cette enquête pour élucider le mystère de la disparition de la première femme – la première à avoir réussi à mettre au monde un enfant viable qui a survécu jusqu’à l’âge adulte. Nous suivons les différents personnages – Sab, Hugo, Geneviève, Victor… – pour comprendre peu à peu le dessous de ce complot.  Si le reste de l’histoire est tout aussi prenante que le début, la suite perd en onirisme… pour les retrouver dans les dernières pages.

 De très belles idées, un voyage dans l’espace, des créatures aux motivations floues, une enquête qui questionne notamment les relations familiales et l’évolution nécessaire (ou pas) pour vivre sur une autre planète. Poétique et original, c’est une très jolie découverte !

« Imaginons tout d’abord un homme fou. Mesurément fou, comme peuvent l’être les visionnaires. Un homme avec une certitude qui s’imposa à lui alors qu’il atteignait ses cinq ans, deux semaines et trois jours : une planète erre, dans les limbes, sans croûte, sans gaz ni noyau, et cette idée de planète veut exister si fort qu’elle lui demande, à lui, Will Puckman, Terrien âgé de cinq ans, deux semaines et presque trois jours, d’être son père, sa mère, son créateur.
Imaginons ensuite un homme immensément riche. Un homme dont l’argent peut acheter tout ce qui existe, et créer ce qui n’existe pas.
Songeons à présent, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité qu’il s’agisse du même homme.
Suspendons cet instant fugace et chuchotons à l’oreille du vieillard somnolent, de l’enfant assoupi, de l’adulte fatigué, chuchotons tout bas : si cet homme avait existé, cette histoire aurait été vraie. »

Scrops !, Maëlig Duval. Editions Gephyre, 2019. 158 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année

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Le héron de Guernica, d’Antoine Choplin (2011)

Le héron de Guernica (couverture)26 avril 1937, le jour où Guernica fut bombardée. Avec Picasso, il y a eu Basilio, ce jeune peintre qui représente inlassablement les hérons cendrés. Il sera notre guide au cours de cette journée fatale, ce point de rupture pour la paisible cité de Guernica. Et comme Picasso, il interroge, du bout de son pinceau, la nécessité de témoigner de l’Histoire par le biais des arts.

Basilio et Pablo. Le jeune peintre amateur et le peintre célèbre dans plusieurs pays. Tous deux tenteront de représenter l’horreur des événements de Guernica. Le premier à travers sa fascination pour les hérons cendrés qui vivent non loin de la ville ; le second à travers l’immense tableau que tout le monde connaît.
Basilio ne cesse jamais vraiment de songer à ses toiles et ce qui le perturbe le plus est la question de la vie : comment représenter l’étincelle de vie qui parcourt chaque être vivant, même ceux qui, à l’instar des hérons, affectent une immobilité presque parfaite ? Son œuvre trouvera son aboutissement après les bombardements, après les morts et les blessures, après la perte et la souffrance.
Son personnage m’a plu. Il a quelque chose de très naïf, voire d’un peu simplet parfois, mais il est aussi d’une très grande sensibilité, ce qui transparaît tout particulièrement lorsqu’il est question de sa peinture.
On retrouve dans ce texte des éléments qui évoqueront irrésistiblement l’œuvre de Picasso : le cheval, le taureau, les flammes. Ici et là, le tableau saute aux yeux au travers des mots d’Antoine Choplin. Pourtant, celui-ci ne se complaît pas dans les scènes de corps démembrés, de sang, mais exprime néanmoins clairement l’horreur de la guerre et la destruction de la vie.

Guernica, Picasso

Je n’ai pas mille choses à en dire, j’ai beaucoup apprécié ce court roman entremêlant histoire et art ainsi que l’écriture, minimaliste, étonnement paisible, d’Antoine Choplin.

« Doucement, Basilio a relevé le torse, puis la nuque. Comme pour emprunter au héron quelque chose de son allure, de sa droiture, de son élégance hiératique.
Comme chaque fois, il s’émerveille de la dignité de sa posture. C’est ce mot qui lui vient à Basilio. C’est d’abord ça qu’il voudrait rendre par la peinture. Cette sorte de dignité, qui tient aussi du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant. »

« T’as vu ça, fait Basilio, le regard toujours tendu vers la trouée par laquelle s’est envolé le héron.
Hein, t’as vu ça, il répète et cette fois, il se retourne vers Rafael et voit son air maussade.
Tu me fais marrer, grogne Rafael.
Pourquoi ?
Et tu me demandes pourquoi. Alors celle-là.
Il force un éclat de rire.
T’as l’aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu’on s’émerveille devant un héron qui s’envole.
Basilio, bouche bée.
T’es vraiment dingue, continue Rafael.
Basilio, silencieux, le regard fixe. »

Le héron de Guernica, Antoine Choplin. Editions du Rouergue, coll. La brune, 2011. 158 pages.

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Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)

Bonjour tristesse (couverture)L’été, une villa, le soleil, la mer. Des vacances parfaites pour Cécile, dix-sept ans, son père et la jeune maîtresse de ce dernier. Sauf que tout bascule lorsque le père – Raymond de son petit nom – invite Anne, femme cultivée, subtile, l’antithèse des adeptes des plaisirs faciles que sont ses trois hôtes.

Bonjour tristesse est un roman que j’avais déjà lu il y a quelques années – quand j’étais au lycée, je pense – mais dont je n’avais aucun souvenir. A la faveur de mon dernier déménagement, il s’est retrouvé rangé dans ma PAL car j’étais bien décidée à lui offrir une nouvelle chance (et à me rafraîchir la mémoire). Surprise, cette seconde lecture a été un vrai plaisir ! (Quant à savoir le souvenir qu’elle me laissera, il faudra m’en reparler dans quelques mois.) (Je parierais sur un souvenir confus quoique agréable.)

Je l’ai lu une après-midi en lézardant sous le soleil agréable car supportable de ce début avril et je me suis retrouvée dans cette atmosphère un peu alanguie, dans cette torpeur qu’évoque parfois l’autrice.
J’ai redécouvert un tout petit roman très fin, très psychologique. A travers Cécile, Françoise raconte l’amour, la sensualité, le désir, mais aussi la jalousie qui pousse aux intrigues et engendre des souffrances insoupçonnées, puis la culpabilité, les hésitations, le jeu de manipulation. Sous l’apparence d’une histoire banale de vacances au bord de la mer, Sagan vient distiller quelques gouttes malsaines avec un jeu de « mise en scène » qui prendra des proportions très tristes (sans surprise).

L’histoire est prenante et, bien que les personnages ne soient pas les plus sympathiques qui soient – les préoccupations de ces petits bourgeois me passent un peu au-dessus de la tête –, bien qu’il se dégage de ce récit quelque chose de désuet – ce qui était osé à sa parution est plutôt dépassé aujourd’hui –, on les comprend car leurs émotions restent humaines et immuables. J’avoue m’être passionnée pour les habitants de cette villa de la Côte d’Azur : ils m’ont souvent insupportée (certaines par leur légèreté, unetelle par son mépris, etc.), me faisant prendre parti tantôt pour Cécile, tantôt pour Anne, tantôt les vouant tous et toutes aux gémonies. J’ai aimé le contraste entre les bons vivants que sont Cécile et son père et Anne incarnation de la classe et de l’intelligence cultivée. J’ai aimé les portraits tracés par les mots de Sagan. J’ai aimé les doutes et les revirements de Cécile.

Un roman certes à replacer dans son contexte, mais une tranche de vie dont le côté dramatique se révèle dans les dernières pages, une analyse plutôt fine des sentiments humains et un récit étonnant lorsque l’on songe que l’autrice n’avait que dix-huit ans lors de sa parution.

« La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire « d’être moi-même » puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

« Je me rendais compte que l’insouciance est le seul sentiment qui puisse inspirer notre vie et ne pas disposer d’arguments pour se défendre. »

Bonjour tristesse, Françoise Sagan. Pocket, 2009 (Julliard, 1954, pour la première édition). 153 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

La constellation du chien, de Peter Heller (2012)

La constellation du chien (couverture)Neuf ans ont passé depuis que des épidémies ont ravagé le monde, effaçant de la Terre la plupart des êtres humains et bon nombre d’espèces animales. Hig et Bangley, épaulés par Jasper le chien, survivent depuis tout ce temps. Plus de méchants, plus de gentils : il faut être prêt à tout pour survivre dans un monde brutal. Même lorsque l’on possède une âme poète, comme Hig. Surtout lorsque l’on a une âme de poète.

Vous aimez les univers post-apocalyptique ? Vous aimez le Nature Writing ? Vous aimez les deux, comme moi ? Alors La constellation du chien est fait pour vous. Je ne sais pas comment ce roman est arrivé dans ma PAL et, quand je l’en ai tiré, je ne savais pas de quoi il parlait : j’ai juste lu « Quelque part dans le Colorado, neuf ans après la Fin de Toute Chose, dans le sillage du désastre » et j’ai pensé : « tiens, ça me dit bien, ça ». Et voilà. Je suis partie.

Je me suis envolée avec Hig dans le ciel des États-Unis ravagé par la fin de l’humanité, hanté par quelques survivants prêts à tout pour vivre un jour de plus. Hig et Bangley font partie de ceux-là : planqués dans un petit aérodrome, ils défendent bec et ongle leur périmètre. Mais Hig n’est pas un tueur. Hig est un rêveur, un amoureux de la nature, un pêcheur, un homme qui aime prendre son temps, dormir contre son chien et observer les étoiles. J’avoue, j’ai beaucoup aimé Hig.

La constellation du chien ne ressemble pas à la plupart des romans post-apo. Il est davantage dans la contemplation que dans l’action. S’il fallait faire une comparaison, on le rapprocherait de McCarthy et de La route. Mais pourquoi comparer ? C’est un roman qui prend son temps, qui raconte la nature qui reprend ses droits, qui pleure sur les animaux disparus à jamais, qui parle de la vie quand le monde que l’on connaissait s’est évanoui dans le feu et la douleur. Un monologue sur les êtres humains, sur ce qui les réunit, sur les sentiments que l’on tait, sur ceux dont on ne prend conscience que lorsque vient la séparation.

On commence à lire, sans attentes particulières, on écoute Hig qui nous parle de son petit avion, de son chien à moitié sourd, de sa tristesse face à la disparition des truites, et puis, d’un coup, on se rend compte que l’on est happé par ce roman, qu’on a envie de savoir ce qu’il se passe ensuite. De suivre Hig dans son quotidien, pas toujours facile avec un camarade de galère tel que Bangley, puis dans ses aventures à la recherche de ses pairs. Je ne dirai rien du scénario, mais rassurez-vous si vous aviez peur de vous ennuyer, on a l’occasion de s’éloigner un peu des limites connues de l’aérodrome.

Contemplatif, mais jamais ennuyant. Littérature post-apo, mais qui se débarrasse de tous les poncifs du genre. Une narration hachée – comme peut l’être le discours qu’un être humain se tiendrait à lui-même ou le récit qu’il ou elle ferait de sa vie à un tiers –, des phrases courtes, coupées, des ellipses et des flash-backs : une plume originale. Des morts et de la poésie. De la cruauté et des zestes d’humanité. De l’optimisme là où l’on ne s’y attend pas. Un roman atypique, intelligent et percutant.

« Mon unique voisin. Qu’est-ce que je pouvais répondre à Bangley ? Il m’a sauvé la peau plus d’une fois. Sauver ma peau est son job. J’ai l’avion, je suis ses yeux, il a les fusils, il est les muscles. Il sait que je sais qu’il sait : il ne sait pas piloter, je n’ai pas assez de cran pour tuer. Dans toute autre circonstance il resterait sans doute plus qu’un de nous deux. Ou aucun. »

« Les règles d’avant ne tiennent plus Hig. Elles ont subi le même sort que le pivert. Disparues en même temps que les glaciers et le gouvernement. C’est une nouvelle ère. Nouvelle ère nouvelles règles. Pas de négociation. »

La constellation du chien, Peter Heller. Actes Sud, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Céline Leroy. 328 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Des sorciers et des hommes, de Thomas Geha (2018)

Des sorciers et des hommes (couverture)Les mésaventures de deux anti-héros truculents et attachants : Hent Guer est un mercenaire baraqué tandis que le petit gros qu’il couve comme une mère poule est Pic Caram, un sorcier aux rubans (lisez le livre pour savoir de quoi il s’agit, c’est plutôt cool. Flippant aussi pour qui n’est pas doté des mêmes pouvoirs.) Des contrats, des récompenses juteuses et pas mal d’ennemis laissés sur le bord de la route. Ça serait plutôt mauvais pour notre duo si ces derniers avaient l’idée de se regrouper.

Je remercie Charmant petit monstre pour m’avoir donné très très envie de lire ce livre, même si ça n’a pas été très compliqué. Je reconnais que la seule couverture (signée Xavier Collette) suffisait à attirer mon attention.

Eh bé.
En voilà un roman étonnant.
En voilà un roman enthousiasmant.
En voilà un roman ébouriffant.
En voilà une lecture formidable (je les enchaîne en ce moment, soit je n’ai aucun sens critique – sauf en ce qui concerne Les pluies –, soit je choisis vraiment bien mes lectures).

Étonnant tout d’abord, parce qu’il s’agit d’un roman à épisodes, ce qui est une construction que je ne croise pas tous les jours (le dernier ouvrage similaire dont je me rappelle est Feuillets de cuivre de Fabien Clavel, lu en 2016). Il y a tout d’abord cinq épisodes, cinq parties qui sèment des indices derrière elles. Présentent les personnages, plantent les décors. Et puis on change, même si Hent Guer et Pic Caram sont toujours au cœur de ces histoires. Jusqu’à l’épisode final qui relie le tout.
Cette forme surprenante évite de tomber dans le piège du roman hyper prévisible. Les choses se mettent en place au fil des aventures, l’intrigue se densifie, se complexifie et le puzzle se dessine petit à petit, mais tout ne tombe vraiment sous le sens que lorsque vous entamez la dernière ligne droite. Et c’est plutôt chouette de ne pas voir la fin dès le début du bouquin !
En plus, toutes les histoires se révèlent divertissantes et passionnantes. Elles gagnent en complexité, nous plongent dans le passé des protagonistes ou les placent eux face à des problèmes plus délicats. Le plaisir de lecture est donc exponentiel au nombre de pages avalées, un bon point non négligeable.

Enthousiasmant ensuite, à cause de ces deux anti-héros. Hent Guer et Pic Caram sont des personnages sans foi ni loi : mercenaires, ils se font voleurs ou assassins le temps d’un contrat. Ils vont et viennent, détroussent les uns, maltraitent les autres… et se font pas mal d’ennemis au passage. On pourrait croire qu’ils agissent en toute impunité, mais le retour de bâton est toujours à craindre, comme ils l’apprendront à leurs dépens.
Ce ne sont pas des méchants purs et durs et on s’attache finalement sans difficultés à ce petit sorcier grassouillet et sa grande brute de copain : ils sont égoïstes et vivent dans un monde où s’applique la loi du plus fort. Ils font donc ce qu’il faut pour s’en tirer le mieux possible et tant pis si d’autres qu’eux doivent y laisser des plumes.

Ébouriffant car le récit est ancré dans un univers qui envoie du pâté. L’univers est sombre, les protagonistes sont durs et l’humour est sarcastique ; le tout est savoureux. Que demande le peuple.
Il faut aussi dire que l’écriture est particulièrement visuelle. On s’imagine sans difficulté cette grande île de Colme, ces chemins poussiéreux, ses odeurs fortes qui attaquent les naseaux, ces coupe-gorges… Le monde est présenté juste comme il faut, on en a assez pour comprendre et visualiser l’univers sans étouffer l’histoire sous les descriptions : en gros, tu es autorisé à faire travailler tes cellules grises et ton imagination. L’auteur a créé un monde cohérent avec des néologismes très imagés (fouillevie, Grandsang, etc.) qui laisse en plus une belle place aux femmes. Si nos deux héros sont des hommes, ils ne manqueront pas de se frotter à des femmes et à des femmes puissantes qui plus est. Guerrières, capitaines, mercenaires, proxénètes, sorcières, elles ne sont pas là pour faire de la figuration et nettoyer la maison. Et ce sont aussi elles qui font botter les fesses de nos deux malfrats. Bien fait. (Ma seule frustration tient d’ailleurs à une certaine Sorcière dont j’aurais aimé connaître un peu plus les motivations.)
Visuelle, la fin l’est aussi. Thomas Geha nous laisse sur un dernier paragraphe marquant qui conclut l’aventure de nos deux compères de façon amère mais totalement jubilatoire. Quand j’ai fermé le bouquin, j’étais à moitié extatique face à cette lecture.

Si vous ne voyez toujours pas pourquoi ce fut une lecture formidable, je ne peux plus rien pour vous. Si vous n’avez pas envie de le lire, vous ne savez pas ce que vous ratez. En tout cas, en ce qui me concerne, la grande île de Colme est clairement un univers dans lequel je retournerai bien en vacances à l’occasion.

Et sinon, ça tombe bien, ma nouvelle bibliothèque bretonne dispose de pas mal de ses autres bouquins, donc ne soyez pas surpris·e de recroiser le monsieur dans le coin.

« Nombreuses sont les histoires que l’on raconte sur la mer d’Os. Aucune ne doit être crue. Toutes peuvent être vraies. »

« A première vue, étant donné sa constitution, il n’avait rien de cassé. Pas même son amour propre. Il assumait sa propension à se saouler quand il voulait, à jeter des insultes inutiles et gratuites à qui passait dans son champ de vision. Et il assumait donc, évidemment, les conséquences de ses actes et les séquelles qui en résultaient.
Peu lui importait, il s’était visiblement bien amusé et il était sauf. »

« – C’est ce monde qui est fou. Pas moi, Druber. Je suis comme vous, j’ai subi sa loi. Maintenant, c’est différent, je dicte la mienne sur le monde.
– J’en suis incapable.
– C’est ce qui nous différencie. J’ai su me relever, pas vous. Partez maintenant. Vous ne me tuerez pas aujourd’hui. Ni demain. Vous comprenez ? »

Des sorciers et des hommes, Thomas Geha. Editions Critic, coll. Fantasy, 2018. 317 pages.

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