La parenthèse 9ème art – Elma, Monsieur Blaireau et Madame Renard, Bichon

Je vous propose trois séries de BD jeunesse qui sont toutes beaucoup trop mignonnes ! Attention, la lecture de ces ouvrages risque de vous faire craquer devant des bouilles bien trop adorables.

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 Elma, une vie d’ours (2 tomes),
d’Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin)
(2018-2019)

Elma est une enfant joyeuse, espiègle et râleuse qui vit dans la forêt avec un ours qu’elle considère comme son père. Mais celui-ci cache un secret : la fillette est promise à un grand destin et elle devra un jour rejoindre le village des humains. Or, ce jour approche et il est temps de se mettre en route.

Ce sont les magnifiques dessins qui m’ont attirée vers cette bande-dessinée en deux volumes. Lumineux, chaleureux, colorés, avec un petit côté géométrique entre ces petits points, ces traits et ces courbes, je suis totalement admirative et enchantée par le trait de Léa Mazé. Le bleu éclatant de la fourrure de l’ours et de la crinière d’Elma tranche harmonieusement sur les couleurs de la forêt automnale. Il y a de la vie, il y a du mouvement, il y a de la grâce dans ces dessins-là. J’avoue en avoir pris plein les yeux et ne pas avoir été déçue de ce côté-là.

Ce qui n’est pas entièrement le cas côté scénario. Ce périple met en lumière la relation tendre et taquine des membres de cette famille atypique et leur affection mutuelle est vraiment touchante tandis que la petite fille se révèle aussi adorable que son « père » est fascinant.
Cependant, j’ai trouvé l’intrigue un peu rapide et un peu creuse. Tout va si vide, et presque si facilement, que l’enjeu paraît assez élémentaire (en plus de l’aspect vu et revu du truc : la prophétie, la destinée salvatrice, le secret, l’adoption…).

Une version quelque peu revisitée du Livre de la jungle qui s’est révélée une très chouette lecture pour ses personnages sympathiques à la complicité attendrissante et surtout ses dessins sublimes. Dommage donc que la simplicité d’un scénario trop peu développé et la brièveté de ces deux tomes viennent contrebalancer cet enchantement.

Elma, une vie d’ours, Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin). Dargaud.
– Tome 1, Le grand voyage, 2018, 40 pages ;
– Tome 2, Derrière la montagne, 2019, 44 pages.

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Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes),
de Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin)
(2006-2016)

Quand Madame Renarde et sa fille Roussette débarquent chez Monsieur Blaireau et ses trois enfants – Glouton, Carcajou et Cassis –, ce n’est pas la guerre à laquelle on pourrait s’attendre. Pourtant, quels points communs entre renardes et blaireaux ? Qu’importe, les enfants s’adoptent et les parents décident de vivre ensemble, ce qui annonce un quotidien plutôt mouvementé !

J’avais lu les deux ou trois premiers tomes de cette BD il y a fort longtemps et, quand je les ai vu à la bibliothèque, je me suis dit qu’il était temps, premièrement, de les relire et, deuxièmement, de lire la suite. Parce que j’avais beaucoup aimé à l’époque.
Et vous savez quoi ?
C’est toujours le cas.

Les six tomes de Monsieur Blaireau et Madame Renarde peuvent être conseillés pour de jeunes lecteurs. Peu de pages, grandes cases, bulles aérées, péripéties tendres et amusantes, amitié, famille… des thématiques qui ne sont pas sans rappeler les albums. C’est donc une bonne série pour mettre un premier pied dans le monde de la bande dessinée.

« Adorable » est un terme très approprié pour décrire ces histoires du quotidien. La fraternité, la famille recomposée, les différences, les concessions nécessaires à une cohabitation agréable, la solidarité, les rires et petits bonheurs, les dissensions, le partage, le respect… des thématiques tendres qui parleront à bon nombre d’enfants (et de grands aussi !). Si les intrigues restent toujours plutôt positives (les disputes ne durent jamais bien longtemps et il n’arrive rien de véritablement dramatique), il n’y a rien de niais ou de ridicule dans ces histoires. Les autrices ont su capter des moments très réalistes et touchants qui font peu à peu grandir nos jeunes protagonistes.

Les enfants sont vraiment attachants, chacun ayant leur caractère bien trempé. Roussette, énergique et courageuse ; Glouton, tranquille, manuel et gourmand ; Carcajou, intelligent, vif, parfois autoritaire ; et Cassis, le bébé qui grandit peu à peu (et qui est bien mignonne dans son attachement à ses frères et sa sœur adoptive). Ce joyeux mélange fait parfois des étincelles, mais leurs différences ne font que souligner leur affection réciproque tout en leur permettant de réaliser qu’elles font aussi leur force, leur permettant de s’adapter à bon nombre de situations.

Les illustrations sont particulièrement agréables et fournissent également une bonne dose de tendresse. Les dessins sont doux, bucoliques et joliment colorés. Aisément identifiable grâce à des caractéristiques propres, les personnages sont expressifs et leurs couleurs réciproques sont magnifiques (je n’y peux rien, j’ai adoré ce noir et blanc côtoyant ce roux si lumineux). Les aquarelles d’Eve Tharlet nous emmènent dans cette forêt idyllique avec ses clairières et ses cours d’eau que sublime le passage des saisons.

J’ai été une nouvelle fois sous le charme de cette série. Tant pour les histoires que pour les dessins, tant pour ces renardes que pour ces blaireaux. Ces BD, sous couvert d’anthropomorphisme, font écho à des situations tout à fait courantes dans lesquelles se reconnaîtront les jeunes lecteurs·rices. C’est tendre, c’est doux, c’est familial, c’est un joli coup de cœur !

Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes), Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin). Dargaud. 32 pages
– Tome 1, La rencontre, 2006 ;
– Tome 2, Remue-ménage, 2007 ;
– Tome 3, Quelle équipe !, 2009 ;
– Tome 4, Jamais tranquille !, 2010 ;
– Tome 5, Le carnaval, 2012 ;
– Tome 6, Le chat sauvage, 2016.

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Bichon (3 tomes),
de David Gilson
(2013-2017)

Ce n’est qu’avec sept ans de retard que je découvre enfin Bichon, un garçon qui se fout de ce que pense les autres, qui se déguise en princesse, voue une admiration sans limite à Princesse Ploum, aux dessins animés et à Jean-Marc du CM2 et passe son temps à jouer et discuter avec les filles.

A l’heure où j’écris cette petite chronique, je n’ai pas encore lu le troisième tome des aventures de Bichon (de toute évidence bloqué chez quelqu’un qui ne s’est pas encore remis des fêtes et qui a oublié de le ramener à la bibliothèque), mais j’ai déjà fondu et refondu devant les deux premiers.

Bichon est ultra attachant. Il est ultra touchant. Il est attendrissant, joyeux, candide et naturel. Tellement lui-même, absolument unique et détaché du regard des autres qu’on ne peut que l’adorer dès le premier instant. Il ne se formalise pas de ce que les adultes et enfants autour de lui pense tant il est obnubilé par ce qui le passionne : un nouveau cartable rose (« En fait, c’est un rose plutôt mauve… ») l’enthousiasme tant qu’il ne prête pas attention à pourquoi sa mère est soudain en train de se battre avec une rabat-joie. Il ne comprend pas pourquoi certaines personnes voient ses goûts et ses passions comme un problème et il a bien raison. Voilà un petit bonhomme de huit ans dont on ferait bien d’écouter le message !

Autour de lui gravitent plein de personnages : sa mère bien décidée à laisser son Bichon s’épanouir, Mimine sa turbulente petite sœur turbulente, le fameux Jean-Marc, ses copines de classe, son chat Pilipili… Mais le monde est aussi peuplé de gens fermés à la différence, à l’instar de cette fameuse casse-pieds qui, de toute évidence, hante les supermarchés pour vérifier que filles et garçons vont bien dans leurs rayons ou la mère d’une de ses copines qui voit d’un mauvais œil ce petit garçon qui joue à la poupée. (Pour revenir sur une touche plus guillerette, il y a aussi de nombreuses héroïnes et héros de dessins animés que je me suis fait une joie de traquer au fil des pages ! Car notre ami Bichon n’est pas le seul à être féru d’animation.)

Portraits de la maman de Bichon, de ses amies Myriam et Agnès
et de son héroïne fétiche, Princesse Ploum.
(source : page Facebook de 
Bichon)

Bref, voilà des BD sensibles, drôles, pétillantes, aussi douces et lumineuses que le dessin de David Gilson ! Cependant, il ne faut pas oublier leur intelligence qui permet d’aborder des sujets actuels et importants : le respect des choix de chacun (que ce soit pour les jouets, les vêtements ou les amoureux), les stéréotypes de genre, la sexualisation des objets destinés aux enfants…

Bichon (3 tomes), David Gilson. Glénat, coll. Tchô !. 48 pages.
– Tome 1, Magie d’amour…, 2013 ;
– Tome 2, Sea, Sweet and Sun…, 2015 ;
– Tome 3, L’année des secrets, 2017.

Voilà, c’est déjà/enfin (barrez la mention superflue) fini !
Bonnes lectures à vous !

Spécial BD et romans graphiques : six nouveautés de l’année 2019 #1

Ce mois-ci, j’ai lu de nombreux romans graphiques sortis cette année (grâce à un petit prix décerné par les bibliothèques de la communauté de communes) et j’y ai fait de très belles découvertes. Je vous propose deux sessions de six « mini-chroniques express » de toutes ces lectures.

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#Nouveau contact, de Bruno Duhamel (2019)

#Nouveau contact (couverture)Lorsque Doug poste sur Twister les photos de l’étrange créature sortie du loch devant chez lui, le phénomène prend aussitôt une ampleur qu’il n’avait pas anticipée. Cette petite virée en Ecosse permet à l’auteur d’aborder de nombreuses thématiques : les abus des réseaux sociaux, le harcèlement, les médias, le sexisme, le piratage informatique, la manipulation des grands groupes, le besoin de reconnaissance, celui de donner son avis sur tout et tout le monde… Car, évidemment, c’est l’escalade et, suite à plusieurs péripéties, chasseurs et écolo, conservateurs et féministes, anarchistes, militaires, scientifiques et journalistes se retrouvent massés devant la bicoque de Doug. Un portrait quelque peu amer de notre société se dessine et la BD se révèle souvent drôle (même si elle fait naître un rire un peu désespéré). Elle illustre de manière plutôt plausible les débordements, les oppositions et les luttes qui se produiraient si un tel événement devait advenir. La fin – que je ne vous révèlerais évidemment pas – sonne particulièrement juste.

Ce n’est pas la bande dessinée de l’année, ni pour l’histoire que pour le graphisme (efficace et expressif, mais pas incroyable), mais elle est néanmoins réussie et agréable à lire.

#Nouveau contact (planche)Le début de l’histoire sur BD Gest’

#Nouveau contact, Bruno Duhamel. Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2019. 67 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Le patient, de Timothé Le Boucher (2019)

Le patient (couverture)Une nuit, la police arrête une jeune fille couverte de sang et découvre qu’elle laisse derrière elle sa famille massacrée. A une exception, son jeune frère qui sombre dans un coma pour les six prochaines années. A son réveil, il est pris en charge par une psychologue désireuse d’éclaircir cette affaire macabre. Si vous passez souvent par ici, vous avez sans doute remarqué les policiers et autres thrillers sont très rares, ce n’est pas un genre que je lis souvent et encore moins en BD. La plongée dans l’univers de Timothé Le Boucher a donc bousculé mes habitudes.

C’est un thriller psychologique plutôt efficace qui se met en place avec un basculement vers le milieu de l’ouvrage. Cependant, je dois avouer que je m’attendais à un rythme plus effréné et à une atmosphère plus oppressante et à plus de surprises aussi, bref, à un effet plus marqué. C’est le cas par moments mais ça ne reste pas sur la durée. Toutefois, je n’ai pas lâché ce roman graphique assez long avant de connaître le fin mot de l’histoire, embarquée par les thématiques d’identité et de mémoire. Les personnages intriguent, touchent, troublent, inquiètent – en d’autres mots, ils ne laissent pas indifférents. La fin laisse planer un doute que je peux parfois détester, mais que j’ai ici beaucoup apprécié, l’idée qu’on ne saura jamais si ce que l’on croit savoir est la vérité est aussi frustrant que troublant.
Visuellement, derrière cette couverture qui évoque irrésistiblement « Les oiseaux » hitchcockiens se trouve un graphisme réaliste qui, encore une fois, fait le job sans me toucher particulièrement. J’ai glissé sur les planches sans m’arrêter sur la beauté ou la laideur des dessins.

J’ai passé un bon moment, mais je ne partage pas pour autant le coup de cœur ou la révélation ou l’enthousiasme de nombreux lecteurs. (Mais je me dis que je devrais tenter l’ouvrage précédent de Le Boucher Ces jours qui disparaissent.)

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le patient, Timothé Le Boucher. Glénat, coll. 1000 feuilles, 2019. 292 pages.

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Le fils de l’Ursari, de Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit (2019)

Le fils de l'ursari (couverture)J’ai souvent croisé le chemin du roman de Xavier-Laurent Petit que ce soit en librairie, en bibliothèque ou autre, mais je ne l’ai jamais lu. J’ignorais même quel en était le sujet. La BD fut donc une entière découverte.

L’histoire m’a tout de suite embarquée sur les routes dans le sillage que cette famille d’Ursari, des montreurs d’ours, méprisée et détestée par tout le monde, d’abord dans leur pays natal, puis en France. C’est une épopée poignante, injuste. L’exploitation, le chantage et les menaces des passeurs qui poussent à la misère. Mendicité, vol, voilà le quotidien de la famille de Ciprian dans ce pays de cocagne. Toutefois, une lueur d’espoir surgit pour le jeune garçon… sous la forme d’un échiquier dans le jardin du « Lusquembourg ». Le rythme est dynamique, sans temps morts. L’histoire est profonde, poignante, violente. Une alternance d’ombres et de lumière, de malheurs et d’espoirs cimentés autour de nouveaux amis et d’une famille soudée. La vie du jeune Ciprian n’a rien d’une vie d’enfant, c’est une lutte, une survie qui peut se déliter à tout instant, mais il persévère, s’instruit, s’intéresse, se fait l’artisan de son destin.
Côté dessin, j’ai moins adhéré, je l’admets. Il a un côté « vite fait », comme hâtif, simple, brouillon, déformant les visages d’une façon qui m’a vraiment déplu. Ça n’a pas marché entre nous : j’ai fini par m’y habituer, mais pas par l’apprécier.

Une histoire de vie incroyable, terrifiante, mais malheureusement réaliste. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle du petit Tanitoluwa Adewumi, le prodige des échecs nigérian.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le fils de l’Ursari, Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit. Rue de Sèvres, 2019. 130 pages.

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Speak, d’Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson (2018)

Speak (couverture)Le premier vrai, énorme, coup de cœur de cette sélection. Voilà trois ans que j’ai lu le roman intitulé Vous parler de ça et, sans me souvenir de tous les détails, je ne l’ai jamais oublié (à l’instar d’un autre roman de Laurie Halse Anderson, Je suis une fille de l’hiver).
Ce roman graphique de plus de 350 pages nous plonge dans l’année de seconde de Melinda. Une année insoutenable, marquée par les humiliations et les rejets, enfermée dans son mutisme, traumatisée par un événement dont elle n’arrive pas à parler. Entre le texte et les illustrations, tout concourt à nous plonger dans l’intériorité torturée et déchiquetée de Melinda. Le trait d’Emily Carroll est évocateur, sensible et certaines planches sont vraiment dures tant elles paraissent à vif. Ce sont des dessins qui m’ont extrêmement touchée.
J’ai été happée par cette narration fluide qui fait de ce roman graphique un ouvrage impossible à lâcher, comme s’il nous était impensable d’abandonner Melinda. Et pourtant, comme dans le roman, certaines planches ont réussi à me faire (sou)rire. Moments de paix, de relâchement, de distance, pour Melinda et pour mes entrailles nouées.

C’est puissant, c’est sombre, c’est viscéral, c’est révoltant, mais c’est aussi tout un espoir, toute une renaissance qui s’exprime au fil des pages, même si, des fois, il faut toucher le fond pour pouvoir donner un grand coup de pied et remonter à la surface…

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Speak, Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson. Rue de Sèvres, 2019  (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. 379 pages.

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Préférence système, d’Ugo Bienvenu (2019)

Préférence système (couverture)Dans un Paris futuriste, le cloud mondial est saturé et les internautes veulent absolument poster leurs photos de vacances, de hamburgers et de chatons. Pas le choix, il faut faire de la place. Les œuvres d’art les moins populaires sont donc condamnées à passer à la trappe : adieu 2001 : l’odyssée de l’espace, adieu Alfred de Musset… Parmi les employés chargés de l’élimination, l’un d’eux, en toute illégalité, sauve ses œuvres préférées pour les copier dans la mémoire de son robot… qui porte aussi son enfant.
Un roman graphique parfois glaçant, parfois tendre – pour des raisons que je ne peux pas vous révéler sans vous raconter toute l’histoire – qui interroge notre rapport à l’art, à l’utile et au beau. Confrontant êtres humains et robots, il questionne aussi notre sensibilité qui, opposée à leur logique mathématique, nous confère notre identité, notre particularité, notre unicité. C’est aussi une histoire autour de la mémoire, du progrès – bénéfice ou fléau ? – et de la transmission. Supprimer Kubrick, Hugo et moult artistes qui ont marqué leur époque, leur art, pour laisser la place à une Nabila du futur, à l’éphémère, à ce qui fait le buzz pendant un bref instant ? Quelle perspective réjouissante… Au fil des pages se dessine également une ode à la nature, une invitation à prendre son temps, à admirer les oiseaux et à regarder pousser les légumes (mais pourquoi épingler les papillons ?).
(En revanche, la fin ouverte m’a frustrée, on dirait qu’elle appelle une suite alors que l’ouvrage est bien présenté comme un one-shot.)
Si l’histoire m’a fort intéressée, ce n’est pas le cas du trait d’Ugo Bienvenu. Froids, lisses, avec quelque chose d’artificiel, ils s’accordent peut-être bien à l’histoire qu’ils racontent, mais je ne les ai pas du tout aimés (deviendrais-je exigeante ?). Les personnages m’ont beaucoup perturbée, entre leurs visages trop roses, leurs costumes qu’on dirait tirés d’un vieux film de science-fiction démodé et leur regard trop souvent dissimulé derrière des lunettes noires. Ils manquaient… d’âme, d’humanité. De sensibilité justement.

Un roman graphique vraiment intelligent et percutant (une fois accoutumée au style graphique de l’artiste).

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Préférence système, Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2019. 162 pages.

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Au cœur des terres ensorcelées, de Maria Surducan (2013)

Au coeur des terres ensorcelées (couverture)Il y a bien longtemps, un oiseau-chapardeur dérobait chaque année les pommes d’or du roi. Furieux, ce dernier envoya ses trois fils à la poursuite du voleur… Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est un conte, inspiré de ceux venus d’Europe de l’Est. Nous retrouvons donc le schéma narratif classique du conte : les trois frères, le cadet étant le plus gentil, sa générosité qui lui attache les services d’un puissant sorcier métamorphe, etc. Ce conte est porté par un très agréable dessin, joliment colorisé et ombré : portraits expressifs, petits détails soignés et petite touche steampunk surprenante. J’ai vraiment apprécié mon immersion dans le travail graphique – qui rappelle parfois les anciennes gravures – de Maria Surducan.
Il raconte la noirceur du cœur humain : la méchanceté, la cupidité, le désir de domination, notamment par le biais d’une technologie irréfléchie… Les hommes sont ici menteurs, voleurs et meurtriers… à l’exception évidemment de notre héros dont la bonté et le désintéressement lui fera rencontrer l’entraide, l’innocence, la magie bénéfique, bref, un autre visage de l’humanité.

Un conte ensorcelant, une fable inspirante qui semble parfois trouver quelques échos dans notre société moderne.

Le début de l’histoire sur le site des éditions Les Aventuriers de l’Étrange

Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan, inspiré des contes répertoriés par Petre Ispirescu. Les Aventuriers de l’Étrange, 2019 (2013 pour l’édition originale). Traduit du roumain par Adrian Barbu et Marc-Antoine Fleuret. 90 pages.

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Si vous êtes parvenu·es jusque-là, bravo !
A samedi pour un article du même acabit !
(Je suis sans pitié…)

La Société des Pépés à Adopter, d’Emilie Chazerand (2019)

La société des pépés à adopter (couverture)Sérieuse Odile Ramona Donatienne Isadora Dauphin (acronyme : S.O.R.D.I.D.) est ultra pourrie gâtée par ses parents. Licornes de compagnie, carrousel dans le hall, quatorze chambres personnalisées et… une tripotée de domestiques pour s’occuper d’elle en leurs – nombreuses – absences. Jusqu’au jour où elle découvre l’existence des grands-pères. A partir de ce moment-là, elle VEUT un grand-père. Heureusement que la Société des Pépés à Adopter est là pour venir en aide à ses parents.

Une nouvelle fois, après Le génie de la lampe de poche et Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, me voilà pour parler du dernier livre d’Emilie Chazerand paru dans la collection Pépix de Sarbacane (merci Babelio et l’éditeur !).

Sans surprise, on retrouve un peu les mêmes ingrédients que dans ses livres précédents, à savoir du cynisme, des comparaisons imagées toujours pertinentes, de l’ironie, un peu d’absurde, bref, de l’humour sous toutes ses formes. Un peu moins de trucs dégueu que dans les précédents, même si la description d’une vieille personne par la meilleure amie de Sérieuse, Jessifer : absolument hilarant et totalement repoussant, avec un chouïa de mauvaise foi… mais de vérité aussi parfois ! Certaines blagues ne seront peut-être pas comprises par les plus jeunes, mais petit·es et grand·es se régaleront. En ce qui me concerne, le titre m’amusait déjà et les parallèles avec la vraie SPA m’ont bien fait rire.
Et ça dépote, ce roman, on n’a pas le temps de s’ennuyer ! Sérieuse nous embarque par la main et ne nous lâche qu’une fois arrivée au bout de son histoire (je l’ai lu dans une journée, incapable de décrocher bien longtemps).

Cependant, j’ai préféré ce roman aux deux autres (je ne le compare pas à La fourmi rouge qui ne vise pas le même public) car je l’ai aussi trouvé extrêmement touchant aussi. Après deux histoires qui se passait dans des lieux collectifs – la colo et l’orphelinat –, nous voici dans un « coquet petit manoir qui ne paie pas de mine » un peu vide. Cette petite fille qui a tout comme on le lui fait remarquer, mais qui leur fait remarquer en retour qu’elle n’a personne pour lui montrer de l’affection, pour la défendre, pour jouer avec elle, pour faire des câlins. Bref, qu’elle a tout ce qui est matériel, mais que, pour ce qui est de la chaleur humaine et des moments ensemble, sa famille présente de grosses lacunes. Ça parle aussi de harcèlement scolaire – eh oui, il n’y a pas qu’à la maison que la petite Sérieuse est un peu isolée, son angiome sur la face ne l’aidant pas à franchir indemne la barrière de moqueries de ces charmants enfants – et c’est aussi très réussi (bien que secondaire).

Récapitulons, voulez-vous ? La Société des Pépés à Adopter, c’est :

  • une jolie histoire intergénérationnelle pleine de tendresse qui nous invite à regarder du côté des bons moments plutôt que des jouets et autres possessions matérielles ;
  • une héroïne un peu caractérielle, mais tellement drôle et parfois trop choue ;
  • du rythme, du divertissement, de l’humour, mais aussi des réflexions intelligentes et subtiles ;
  • des illustrations qui, comme toujours, collent parfaitement à l’ambiance.

Conclusion ? Une réussite !

« Je ne sais pas si ça fait ça à tout le monde, mais moi j’ai souvent l’impression que mes parents sont des gros nuls.
Plus que « souvent » en fait : tout le temps. Le soir, quand je suis toute seule dans ma salle de ciné personnelle, je me repasse la vidéo de leur mariage. C’était huit mois avant… moi, le tsunami qui a détruit leur petite plage d’amour paradisiaque.
Dans ce film, mes géniteurs ont l’air super classe. Mère porte une robe vaporeuse (50 % coton 50 % vapeur) et une pimpante couronne de fleurs, comme les Femen. Père, lui, arbore avec fierté un costume fuchsia et des lunettes de soleil arc-en-ciel. Il est gentiment ridicule. Ils sourient tous les deux comme des témoins de Jéhovah.
Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils étaient beaux, non, mais ils étaient moins moches qu’aujourd’hui, ça, c’est sûr. En les regardant danser et rire et faire la chenille, je me dis que c’est impossible, ça ne peut pas être Tancrède et Philibertine Dauphin, mes gros nuls de parents !
Je les ai aimés drôlement fort à une époque, mais maintenant, plus du tout. »

« Et puis un beau matin, ils ont commencé à payer des gens pour effectuer leurs corvées à leur place. Genre sortir les poubelles, faire les courses, nettoyer les toilettes et m’aimer.
Ça me faisait bizarre, au début, d’être entourée d’étrangers…
… jusqu’au jour où je me suis aperçue que c’étaient mes parents, les étrangers. »

« Vois-tu, un grand-père a besoin de soins particuliers. Il faut le sortir régulièrement, jouer avec lui, le stimuler.
– Je suis très stimulante !
 »

La Société des Pépés à Adopter, Emilie Chazerand, illustré par Joëlle Dreidemy. Sarbacane, coll. Pépix, 2019. 205 pages.

Spécial albums – Tout ce qu’il faut pour une cabane, Les larmes, Si le monde était…

Ça vous dirait de découvrir trois albums remplis de poésie ? Si ça ne vous dit pas, vous pouvez aller voir ailleurs. Si ça vous dit, on y va !
Bon, critiquer des albums est un exercice récent pour moi, donc ne vous étonnez pas s’il n’y a pas grand-chose dans cet article. Mes critiques sont très – trop – courtes, mais j’avais envie de leur laisser une petite place même si je n’ai pas la matière pour une analyse plus profonde. (Dois-je vous révéler que je n’ai même pas les bouquins sous les yeux ou ça ne fait pas assez sérieux ?)
J’espère surtout vous donner envie de les découvrir par vous-même finalement !
Bref, je me lance.

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Tout ce qu’il faut pour une cabane, de Carter Higgins (texte) et Emily Hughes (illustrations) (2018)

Tout ce qu'il faut pour une cabane (couverture)Et je commence avec Tout ce qu’il faut pour une cabane. Cet album sans réelle histoire nous transporte dans les bois, dans les forêts de nos contrées, dans la jungle, dans un bayou, au pays des palmiers (si tant est que ça existe vu qu’on en trouve même en Bretagne). Et au milieu de ces arbres de toutes espèces, de toutes tailles et de toutes formes, des enfants de toutes les couleurs jouent ensemble. Filles et garçons construisent des cabanes – cabane de planche, barque hissée au creux des branches, case, toile de tente, grande verrière… –, grignotent, lisent, font des bêtises. Joie partagée.

J’ai beaucoup apprécié les doubles pages riches de détails. Les couleurs et la lumière sont d’un réalisme très doux et très agréable et je me suis notamment amusée à repérer les nombreuses petites bêtes qui se glissent un peu partout : chats, chiens, oiseaux, chauves-souris, escargots, fourmis, taupes, biche… alligators.

C’est une ode à la forêt, à la nature, au vent, à la nuit et au soleil. Aux jeux d’enfants et aux rires. A l’imagination.
Un album qui invite à prendre le temps. De vivre, d’observer, de s’amuser, d’être ensemble.

Tout ce qu’il faut pour une cabane, Carter Higgins (texte) et Emily Hughes (illustrations). Albin Michel jeunesse, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Catherine Biros. 32 pages.

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Les larmes, de Sybille Delacroix (2019)

Les larmes (couverture)Un album un peu court, mais qui propose de jolis crayonnés où seul le bleu apporte une touche de couleur en harmonie avec le sujet de l’album.

Le texte comme les dessins sont d’une douce sensibilité. L’album parle des petits chagrins aux tristesses indescriptibles. Il parle de la peine, de la douleur… et du bien que cela peut faire de ne pas la retenir et de l’exprimer. Il parle des larmes qui coulent des yeux des enfants comme des adultes, des filles comme des garçons, même si on apprend parfois à certains de ne pas les montrer.
Les illustrations nous mettent à la hauteur de ses personnes qui laissent couler leurs peines et placent leurs yeux humides au centre de cet album sans histoire.
Une jolie façon de parler et de dédramatiser un sujet extrêmement banal et quotidien mais pas souvent raconté.

Les larmes, Sybille Delacroix. Bayard, 2019. 32 pages.

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Si le monde était…, de Joseph Coelho (texte) et Allison Colpoys (illustrations) (2019)

Si le monde était... (couverture)Après le livre en noir et blanc (et bleu), le livre arc-en-ciel ! Cet album est un océan de couleur pour parler d’un sujet très sombre.
Une petite fille dont le grand-père vient de mourir. Elle repense à tous ses souvenirs de lui, d’eux ensemble, des bons moments. De tout ce qu’il lui a transmis : ses histoires, son histoire, sa gaieté, ses jeux…
Comment se souvenir de lui ? comment le faire vivre encore ? comment surmonter la douleur ?

C’est une histoire de deuil évidement, mais aussi de tendresse, de famille et de transmission.

C’est un album qui aurait facilement être triste, mais qui se révèle avant tout lumineux et tendre car ses pages multicolores racontent le bonheur, le partage, la complicité et l’amour d’un grand-père et d’une fillette.

Si le monde était…, Joseph Coelho (texte) et Allison Colpoys (illustrations). Père Castor, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Rose-Marie Vassallo. 32 pages.

Trademark, tome 2, Vie TM, de Jean Baret (2019)

(VieTM est le second tome d’une trilogie, mais ils peuvent se lire indépendement car les tomes présentent des personnages et des univers différents.)

Vie TM (couverture)« Sylvester Staline, citoyen X23T800S13E616, tourne des cubes colorés. Un boulot qui en vaut bien un autre, au fond, et qui a ses avantages. Son compte en banque affiche un solde créditeur de 4632 unités. Et si son temps de loisirs mensuel est débiteur de huit heures, son temps d’amitié restant à acheter est dans le vert. Sans même parler de son temps d’amour : plus de quarante-trois heures ! Une petite anomalie, c’est sûr ; il va falloir qu’il envisage de dépenser quelques heures de sexe… Mais de là à ce qu’un algorithme du bonheur intervienne ? Merde ! À moins que cela ait à voir avec cette curieuse habitude qu’il a de se suicider tous les soirs ? Il n’y a jamais trop songé, à vrai dire… Sylvester ne le sait pas encore, mais il pourrait bien être le grain de sable, le V de la vendetta dans l’horlogerie sociale du monde et ses dizaines de milliards d’entités. D’ailleurs, les algorithmes Bouddha et Jésus veillent déjà sur lui… » (Quatrième de couverture)

Cette lecture m’a laissée un peu perplexe. Je ne sais pas vraiment ce que j’en ai pensé. Ou en tout cas, j’ignore si je l’ai vraiment apprécié ou pas. Il faut dire que l’éditeur place la barre haute lorsqu’il dit, concluant un « mot » précédant le roman, qu’il s’agit d’« un colossal uppercut à l’estomac doublé d’un coup de talon là où ça fait mal ; le projet de SF politique du XXIe siècle ». Le genre d’éloge qui, chez moi, conduit généralement à une déception. Je préfère éviter d’avoir des attentes trop élevées car, si je suis globalement bon public, trop me vanter un roman (ou un film) a souvent l’effet inverse. Je n’irais pas juste à dire que je suis déçue en ce qui concerne VieTM, mais je n’ai pas l’impression non plus que les promesses mirobolantes de l’éditeur aient été tenues.

Il y a toutefois quelque chose de particulièrement déprimant dans ce livre. Un écho de la vacuité de ma propre vie, ce qui est une thématique que je remâche régulièrement (je suis quelqu’un de tellement positif…). Evidemment, le futur décrit est loin d’être un copié-collé de nos existences et nous n’en sommes pas au point de l’humanité décrite dans le livre : isolé·es dans des appartements, maintenus en vie presque éternellement grâce à un « TedTM » (un lit nutritif qui régénère les cellules et capable de ressusciter un macchabée), absolument incapables de survivre sans la technologie avancée qui emprisonnent les personnages du roman, partageant notre vie entre le travail, les loisirs, l’amitié et l’amour selon des temps chronométrés et surveillés par des algorithmes, ignorant ce qu’est un véritable contact entre être humain hors réalité virtuelle. Mais quand même. Tous nos emplois sont-ils parfaitement intelligents et utiles à la société ? Les algorithmes n’ont-ils pas pris une place non négligeable dans nos existences ? Nos survols des articles Wikipédia sont-ils si éloignés des « infomercials », résumés en trois minutes sur tous les sujets possibles et imaginables, qui envahissent le champ visuel de Sylvester ? Les absurdités des discours algorithmiques sont-ils plus fous que notre paperasserie administrative qui se révèle parfois parfaitement absconse et sans fin ?

« Ses AgfariensTM vous entourent et vous suivent, garantissant votre interactivité avec le monde. Les données vous concernant sont à l’abri, sauvegardées pour l’éternité dans notre vault, librement accessibles par tous. »

Sylvester Staline ressent un mal-être, indéfini mais bien présent. Et tous les soirs, il se suicide. Lorsque des algorithmes, des « codes-stars cravates », se penchent sur son cas, ajoutant des antidépresseurs dans son TedTM, le poussant à suivre un séminaire nihiliste (ça aurait pu être religieux, scientifique, ésotérique, agnostique, mais il a choisi au hasard et c’est tombé sur nihiliste), il ne va cesser de se démarquer de ses concitoyens car il s’interroge. Quel est le but de sa vie ? Quelle est sa vie ? A-t-il déjà rencontré, réellement, physiquement, d’autres êtres humains ou sa vie entière a-t-elle été bercée par des algorithmes ? Que signifie cette époque où tout est à portée de main, mais où l’on ne crée plus rien, où l’on ne fait que recycler un passé révolu ?
Dans le roman, il y a des dizaines voire des centaines de milliards d’êtres humains sur la planète. Ils peuvent se rencontrer n’importe quand dans leurs hubs virtuels, les relations amicales sont tarifées, les relations sexuelles se font à distance. Ils portent des pseudonymes qui tournent en dérision (même si ce n’est pas mon genre d’humour, ça a un peu fait un plat avec moi) des célébrités réelles ou imaginaires du passé comme Nabot Léon, Baraque Obama, Jean-Paul Tartre, Harry Poppers ou Zara Foutra. Sauf que, pour eux, il n’y a aucune notion d’humour, c’est simplement que ces noms ne veulent plus rien dire. Il n’y a plus de respect, d’admiration envers quiconque (sauf quelqu’un ayant énormément de contacts – tiens, ça me rappelle quelque chose – ou possédant de jolis et coûteux trucs virtuels) car les sentiments sincères ont disparus. Il n’y a plus de croyances, il n’y a plus de morale – la mort, les viols, la zoophilie deviennent des loisirs parfaitement ordinaires –, il n’y a plus de vie privée – on partage des sexfies avec tout le monde –, bref, cela donne lieu à des passages très crus et répugnants (ouf, il y a quand même un certain gouffre entre eux et moi !). Tout est virtuel donc rien ne porte à conséquence. On ne peut plus tuer, on ne peut plus faire souffrir et on ne peut plus déranger le système.
Un univers aberrant, improbable, excessif et outrancier qui parvient tout de même à interroger les absurdités de notre propre monde, à refléter un peu du vide de nos propres vies.

Cette chronique est extrêmement brouillonne et confuse, j’ignore si vous parviendrez à y comprendre quelque chose, mais c’est bien la preuve que ce roman me laisse perplexe. Je l’ai trouvé exagéré, poussé à l’extrême – dans ses descriptions de sexe ou de massacre, dans ses insultes ou expressions vulgaires (raah, ce « à plus on se suce », je n’en pouvais plus de lire !) – et parfois long dans ses répétitions – néanmoins très utiles car on ressent à merveille l’aliénation et la routine assommante dans lesquelles le protagoniste est enfermé –, mais il éveille indubitablement des questionnements et j’ai été enthousiasmée par cette fin percutante et parfaite.

Une découverte pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions du Bélial’ car, même si j’ai très envie de découvrir davantage cette maison d’édition, je n’aurais probablement pas choisi ce livre insolite. Et je suis tout de même intriguée par le premier tome de la trilogie Trademark, BonheurTM.

Bonheur TM (couverture)

« Dans son état médicamenteux semi-méditatif, une grande vérité lui apparaît. Ces cubes sont une parabole sur sa vie. Chacun fait partie d’un immense complexe, entouré de millions d’autres cubes. Aucun ne sait pourquoi il est là, ni quelle est son utilité. Tous sont connectés et pourtant perdus dans un univers incompréhensible. N’est-ce pas à cela que sa vie ressemble ? »

« V dit :
« La société moderne a aspiré vos esprits. Vos corps sont emprisonnés entre quelques murs, régénérés, certes, mais vos esprits sont éparpillés en mille rêveries numériques. Vous êtes des milliards, des dizaines de milliards, des centaines de milliards dans des zones similaires, dans des buildings similaires, dans des pièces similaires, des corps immobiles, inutiles, piégés dans la prison de l’esprit que les algorithmes ont construite pour vous. » »

Trademark, tome 2, VieTM, Jean Baret. Le Bélial’, 2019. 301 pages.

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Billy Brouillard (3 tomes), de Guillaume Bianco (2008-2012)

Billy Brouillard est un petit garçon à l’imagination débordante. Son don de « trouble-vue » lui permet de déceler une réalité invisible pour la plupart des gens. Une racine devient un serpentaire, un vieil épouvantail un esprit resté sur terre, une simple flaque le royaume d’une princesse solitaire.
Dans le premier tome – Le don de trouble vue –, Billy découvre son chat Tarzan, compagnon pas toujours volontaire de ses jeux, mort dans les bois. Résoudre le mystère de la mort devient donc sa mission afin de ramener Tarzan dans le monde des vivants. Dans le second tome – Le petit garçon qui ne croyait plus au Père Noël –, il remet en doute l’existence de ce singulier personnage. Non seulement celui-ci a échoué à lui ramener Tarzan, mais voilà qu’il découvre un costume dans la chambre de ses parents. Dans le troisième tome – Le chant des sirènes –, convaincu d’avoir perdu son don de « trouble-vue », Billy Brouillard se résigne à appréhender le monde dans toute sa triste réalité, avec ses humains mangeurs de cadavres et ses océans bientôt vides. Jusqu’à ce qu’une mésaventure l’entraîne au fin fond des enfers pour y délivrer l’âme d’une étrange sirène prénommée Prune.

Les romans graphiques Billy Brouillard m’attiraient depuis longtemps sans avoir pour autant l’occasion de les découvrir. Ils faisaient partie de ces livres desquels, lorsque je les voyais en librairie, je me disais « oh, j’ai trop envie de les lire, ceux-là, il faut que je me les offre une prochaine fois ! », sauf que de prochaine fois en prochaine fois… je ne les lisais toujours pas. Du coup, je me suis résigné à simplement l’emprunter à la bibliothèque.
J’ai commencé par Le chant des sirènes, découvrant après coup qu’il s’agissait du troisième volume, mais cela n’a été d’aucune importance dans la compréhension de l’histoire et du personnage. (J’ai sans doute raté des références aux volumes précédents en revanche.)
Et je me suis régalée.
Et je me suis ensuite procurée les deux premiers tomes évidemment.

Ouvrages quelque peu hybrides, ces bandes dessinées entremêlent à l’histoire principale des poèmes et comptines, du récit en prose, des bestiaires surprenants, des extraits de la « Gazette du bizarre », des anecdotes sur les talismans ou les superstitions, les cauchemars ou les esprits, des récits sur des personnages aux destins tragiques – la fille aux chats, la petite sirène qui ne voulait plus en être une, la fille aux couteaux… –, des recettes de philtres magiques, etc. Quelques bizarreries se glissent ici et là, comme ce premier tome dont la pagination reste bloquée jusqu’à la fin au chiffre 13. Le tout dégage une atmosphère quelque peu désuète. Comme un grimoire que l’on aurait déniché au fond du grenier.

Ces bandes dessinées se démarquent réellement par leur esthétique gothique et leur atmosphère macabre. J’y ai retrouvé un petit côté Tim Burton, le Tim Burton des poèmes du Petit enfant huître, de Beetlejuice ou encore du court-métrage Vincent. Difficile de ne pas faire de rapprochement entre ces deux enfants très imaginatifs, curieux et avides d’expériences morbides – même si l’un utilise son chien et l’autre son chat (voire sa petite sœur). Ces pages sont remplies de choses mortes et visqueuses, de créatures rampantes et sifflantes, de morts et de mutilations… le tout raconté avec cette légèreté et ce détachement qu’on peut trouver dans des contes affreux.

Trois BD sur l’enfance et tout ce qu’elle recèle de trésors, d’émerveillement, d’angoisses, de chagrins et de désillusions. Billy vit sa vie comme une aventure perpétuelle, peuplée de créatures fabuleuses et de monstres sanguinaires, mais il croise sur son chemin la mort, l’amour, l’amitié. C’est drôle, sinistre, dense, poétique, fantastique, morbide, farfelu, cruel, touchant. Au-delà des péripéties haletantes et de toutes les bizarreries qui les parcourt, ce sont aussi et surtout des odes sublimes à l’imagination dissimulées sous de magnifiques objets.

Billy Brouillard (3 tomes), Guillaume Bianco. Soleil, coll. Métamorphose.
– Tome 1, Le don de trouble vue, 2008, 143 pages ;
– Tome 2, Le petit garçon qui ne croyait plus au Père Noël, 2010, 103 pages ;
– Tome 3, Le chant des sirènes, 2012, 141 pages.

 

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Les mystères de Larispem, trilogie, de Lucie Pierrat-Pajot (2016-2018)

J’avais écrit un billet sur le premier tome, mais je reviens vous dire un mot sur cette trilogie que j’ai pris le temps de (re)découvrir du début à la fin puisque je n’avais jusque-là jamais lu les tomes suivants.

Contrairement à ce que j’avais dit à l’époque, je me suis cette fois glissée dans ce monde avec plaisir et l’histoire m’a immédiatement emportée dans ce Paris alternatif. Sans heurts, mais avec une grande fluidité.
J’ai été heureuse de retrouver cet univers steampunk mâtiné d’un soupçon de magie occulte. Vapeur, voxomatons, taureau mécanique, tripodes et dirigeables en tout genre hantent cette ville bondée, moderne, cacophonique. On quitte cette trilogie avec de l’argot louchébem plein les oreilles. Ce n’est pas automatique de former les mots ainsi, mais c’est tout simplement irrésistible. Une signature unique pour ces trois romans !

J’ai trouvé dans cette suite tout ce que j’en espérais lorsque je n’avais lu que le premier tome.
Larispem dévoile des facettes moins idylliques et moins égalitaires qu’elle le souhaiterait, avec un pouvoir parfois corrompu et partial. Si, cette fois, les privilèges sont accordés à une tranche du peuple de la Cité-État, il n’en reste pas moins que les dérives d’autrefois sont sur le point de redevenir celle du présent.
Beaucoup de découvertes quant à l’origine du pouvoir du sang, des révélations bouleversantes sur le passé d’une méchante qui devient de plus en plus charismatique alors que ses faiblesses sont révélées, le tout entremêlé, sans être submergé, d’action et d’aventures qui rythme le récit et nous pousse à enchaîner les chapitres.
S’il y a parfois quelques facilités dans la résolution des problèmes, si certaines directions adoptées par l’histoire sont très prévisibles – oui, je parle des histoires de cœur –, ces petits défauts pas rares dans la littérature jeunesse ne sont pas trop lourds et ne vampirisent pas l’histoire qui se dévore malgré tout de bon cœur sans se laisser arrêter sur ces petits détails.

Les personnages se nuancent et la frontière entre le bon et le mauvais tend parfois à se brouiller. J’ai beaucoup aimé le personnage de Liberté qui n’a rien d’une grande héroïne. Un peu ronde, timide, venue de la province, sensible, la jeune mécanicienne se révèle au fil des tomes et elle s’endurcit tout en gardant bon cœur. Elle pourra parfois surprendre, bien plus qu’une Carmine globalement plus brute de décoffrage. Carmine est sympathique (et impressionnante), mais j’ai trouvé son personnage plus linéaire tout au long de la trilogie.
On rencontre bien d’autres personnages, bien d’autres personnalités, toutes très diverses aux histoires multiples et joliment travaillées, simplement esquissés dans le premier tome : Maxime Sévère – que j’ai vraiment beaucoup aimé –, Isabella, Félix, Vérité, Fiori… mais je vous laisse les rencontrer si vous lisez un jour cette trilogie.

Les mystères de Larispem sont donc une belle trilogie rétrofuturiste dont les tomes ne cessent de se bonifier. L’histoire se développe tout comme l’uchronie ici proposée et les personnages qui se complexifient parfois à mon plus grand plaisir.

Les mystères de Larispem (3 tomes), Lucie Pierrat-Pajot. Gallimard jeunesse.
– Tome 1, Le sang jamais n’oublie, 2016, 259 pages ;
– Tome 2, Les jeux du siècle, 2017, 322 pages ;
– Tome 3, L’élixir ultime, 2018, 358 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pouce de l’Ingénieur :
lire un livre du genre « Steampunk »

 Challenge Voix d’autrice : un diptyque/une trilogie

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