Trois petites chroniques : Le livre des martyrs, Le discours et Les sœurs Carmines

J’ai un peu de mal en ce moment à écrire les longues chroniques dont j’étais coutumière. J’ai toujours envie de partager mes avis, mais sans avoir le courage ou la matière pour écrire davantage. Donc encore une fois, un trio un peu foutraque…

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 Le livre des martyrs, T1, Les jardins de la lune, de Steven Erikson (1999)

Le livre des martyrs T1 (couverture)Vous cherchez une lecture légère et sans prise de tête ? Un livre à lire entre deux stations de métro ? Un premier pas dans la fantasy ? Alors Les jardins de la lune ne sont pas pour vous !

Avant de commencer ma lecture, tous les avis que j’avais pu croiser – et la préface de l’auteur en rajoute une couche – soulignaient le fait que rentrer dedans pouvait être compliqué, que l’auteur ne donnait pas toutes les clés dans les deux premiers chapitres et que, en gros, soit on adorait, soit on abandonnait au premier tiers. Comme j’ai déjà les trois premiers tomes, j’ai donc commencé ma lecture aussi excitée qu’anxieuse à l’idée de ne pas accrocher et d’être perdue.
En fait, ça va. Certes, c’est une lecture qui nécessite de la concentration ; certes, il ne faut pas s’attendre à trouver une explication dès la première apparition d’un terme créé pour l’univers ; certes, il faut dépatouiller ça seul·e au fil des pages. Mais ce n’est pas un traité de physique quantique non plus. Pour être honnête, à présent, j’appréhende davantage la reprise d’un tome à l’autre selon le temps écoulé entre deux lectures et le niveau de détails qu’il me restera du tome précédent…

Quoi qu’il en soit, j’ai adoré cette intrigue. Un Empire qui cherche à s’étendre, des soldats désabusés, des dieux qui truquent la partie, une histoire passée qui irrigue le présent… Les personnages sont en effet nombreux, mais on ne s’emmêle pas les pinceaux tant ils sont intéressants, avec un caractère, une histoire et des intérêts propres, sans tomber dans des clichés. Et certains sont tellement captivants que c’est un vrai plaisir de les rencontrer et de passer du temps avec eux.
De nombreux peuples se côtoient et j’ai trouvé très agréable de sortir des habituels elfes, nains et orcs pour faire la rencontre de communautés originales. L’histoire est riche en intrigues, en rebondissements et en ambiguïtés, s’inscrivant dans un univers tellement vaste que je comprends comment l’auteur a pu écrire une saga de dix tomes. Le ton est épique, souvent grave, mais l’humour n’en est pas absent, ce qui est toujours agréable quand bien amené. C’est de plus très visuel et, voyageant avec les protagonistes, j’ai adoré traverser les paysages, les villes et autres lieux magiques.

Bref, pour moi, tout est réussi dans ce premier tome, absolument fascinant et d’une richesse ahurissante, et j’ai hâte de lire la suite ! Amateurs et amatrices de fantasy, je pense que Le livre des martyrs est une aventure à tenter !

Ma chronique est très succincte, mais si vous voulez davantage de détails, je vous conseille l’excellent article du Culte d’Apophis, beaucoup plus complète et convaincante que la mienne.

Le livre des martyrs, T1, Les jardins de la lune, Steven Erikson. Éditions Leha, 2018 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Emmanuel Chastellière. 628 pages.

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Le discours, de Fabrice Caro (2018)

Le discours (couverture)Le discours, c’est :

Un repas de famille, une rupture fraîche de trente-huit jours, la perspective d’un discours au mariage de sa sœur, un esprit qui cavale, imagine, part en vrille, anticipe, extrapole, panique sur deux cents pages.

Des retours sur le passé, des hypothèses pour l’avenir, de la lassitude pour l’instant présent.

De l’humour grâce au regard désabusé d’Adrien, des passages qui vous feront sourire, laisser échapper un éclat de rire, voire un peu plus parfois. Un regard critique sur la famille et les relations sociales, des gaffes et des pensées acérées (car Adrien est un observateur féroce de la faune humaine).

De la mélancolie aussi : les défis d’une vie à deux, les névroses et les angoisses de chacun·e, le temps qui passe, la difficulté de s’intégrer. Donc on sourit, oui, mais on est un peu triste aussi en entrant dans la tête de cet Adrien un chouïa déprimé.

Un roman doux-amer, cocasse, qui frôle l’absurde avec délicatesse et manie l’ironie avec brio. Ce n’est pas aussi constamment désopilant que Zaï Zaï Zaï Zaï, mais c’est touchant, immersif et fort sympathique.

Le film fraîchement sorti en salles est très réussi également. D’une grande fidélité, il m’a convaincue par le jeu de ses acteurs et actrices. Benjamin Lavernhe brise le quatrième mur pour nous entraîner dans ses questionnements, ses doutes, ses angoisses et ses échecs.

Le discours, Fabrice Caro. Folio, 2020 (2018 pour la première édition). 209 pages.

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Les sœurs Carmines (3 tomes), d’Ariel Holzl (2017-2018)

J’ai enfin fini la trilogie des Sœurs Carmines ! Et c’était très chouette.

J’ai tout de suite adhéré à l’atmosphère gothique qui tourne au macabre des sujets quotidiens, à l’instar de l’éducation non pas sexuelle mais criminelle à base de pilule du non-lendemain et de protection des regards gênants des témoins. Grisaille, le théâtre des événements, semble nous plonger dans un univers digne de Tim Burton. Entre la rue Aigre et l’avenue Scolopendre, l’on peut croiser vampires, loups-garous, gorgones et fantômes tandis que les familles nobles se font la guerre pour le trône et que les pauvres meurent à tour de bras pour revenir en « rapiécés », de la main-d’œuvre bon marché.
Le tout est mâtiné d’un humour noir, parfois cinglant, qui joue avec la mort et la souffrance pour dresser le tableau d’un quotidien sanglant. L’écriture est vive, piquante, dynamique et entraînante.

Les trois sœurs sont très différentes, entre le bon cœur et la maladresse de Merryvère, le cynisme, le flegme et l’orgueil de Tristabelle, l’innocence futée et les amitiés spectrales de Dolorine. Cette dernière m’a un peu rappelé la petite Flora dans la mini-série The Haunting of Bly Manor. Mignonne et inquiétante à la fois, un combo irrésistible.

Petit « néanmoins », j’ai un peu moins aimé le troisième tome (même s’il reste une bonne lecture) qui nous éloigne un peu de Grisaille et passe un peu vite sur certaines choses comme les mystérieux Amécrins.

Une trilogie décalée et efficace dont je retiendrais avant tout l’univers sinistre particulièrement riche et enthousiasmant avec ses classes sociales, sa faune, ses coutumes, ses risques et périls.

« Elle devrait se laisser aller davantage. La vie était courte à Grisaille ; on tuait les semaines en attendant qu’elles ne vous tuent. »
Tome 1, Le complot des corbeaux

Les sœurs Carmines (3 tomes), Ariel Holzl. Éditions Naos :
– Tome 1, Le complot des corbeaux, 2017, 269 pages ;
– Tome 2, Belle de gris, 2017, 270 pages ;
– Tome 3, Dolorine à l’école, 2018, 271 pages.

Le tour du monde en 80 jours, de Jules Verne (1872)

Le tour du monde en 80 joursSuite à un audacieux pari qui pourrait lui coûter la moitié de sa fortune, Phileas Fogg se lance dans un tour du monde – à réaliser en 80 jours maximum – accompagné de Passepartout, son domestique.

Et c’est là à peu près tout ce que je savais de ce roman. Si je crois avoir vu enfant le film avec Jacky Chan notamment, je n’en garde aucun souvenir. Aussi ma première surprise fut relative au personnage de Phileas Fogg. Moi qui imaginais un excentrique, un aventurier, un personnage un peu farfelu, j’ai été bien surprise de trouver un homme à la rigueur mathématique, dont la vie est réglée à la minute et qui renvoie son domestique car l’eau de rasage est trop froide de deux degrés Farenheit. C’est un personnage parfois antipathique par sa froideur, parfois un peu ridicule, maniaque à l’extrême, qui ne jettera pas un œil aux paysages traversés, préférant jouer au whist pour faire passer le temps.
Il contraste fortement avec Passepartout curieux, qui tente de faire ici ou là un peu de tourisme – ce qui ne facilite pas toujours la tâche de Phileas Fogg – et qui se retrouve souvent embrigadé dans des situations loufoques ou périlleuses. C’est là un personnage un peu plus intéressant, rendu davantage vivant par ses bourdes, ses espoirs et désespoirs, ses inquiétudes et ses joies.

Ce livre étant l’un des plus célèbres de Jules Verne, je m’attendais à être captivée et embarquée dans une aventure rocambolesque à travers le monde. Or, ce ne fut pas tout à fait le cas. Il m’a manqué de l’immersion, des descriptions des lieux parcourus, de regards sur les pays traversés. C’est souvent une énumération de villes, de distances (en milles en prime) et de vitesses (celles des trains, des bateaux et de tous les moyens de transport adoptés). C’est donc un voyage qui s’effectue de manière trop détachée à mon goût, bien que cette vision très mathématique du périple soit conforme au personnage de Phileas Fogg. Seules les quelques excursions de Passepartout permettent d’avoir une ébauche des beautés du voyage.
De plus, la première partie de l’expédition se déroule trop facilement, ce qui n’est guère palpitant. Phileas Fogg se contente de payer tout le monde pour accélérer le mouvement. D’ailleurs, tous les problèmes se résolvent par l’argent que le héros sort de ses poches par poignées. Cette facilité dans le périple m’a donné un sentiment de facilité dans le roman, qui a donc échoué à m’émouvoir et à me captiver. De plus, c’est aussi là que l’esprit raciste et colonialiste se fait un tantinet sentir : un peuple placé « au dernier degré de l’échelle humaine », une belle Indienne correctement éduquée selon la culture britannique…
J’ai donc pris un peu plus d’intérêt à la suite de ce tour du monde, lors de leurs pérégrinations états-uniennes. C’est certes moins exotique, mais, les délais se raccourcissant et les embûches se multipliant, le voyage se fait moins fluide et aisé créant un peu de suspense quant à la réussite de ce pari. De plus, c’est également à ce moment-là que Fogg commence à être moins irritant : il se montre alors généreux, attentif et prêt à perdre son pari pour aider autrui.

Ce ne fut pas une lecture désagréable, mais nous sommes tout de même loin de l’enthousiasme et du voyage trépidant du début à la fin. Les précisions très scientifiques de Verne ne me dérangeraient en rien s’il y avait un peu plus de sensations et d’émotions autour : ici, au contraire, j’ai eu du mal à me sentir investie dans le récit. Il semblerait que le voyage ait été trop rapide pour moi !

J’avoue commencer à m’interroger si j’aime toujours Jules Verne. Je gardais de bons souvenirs de 2000 lieues sous les mers, Voyage au centre de la Terre et de L’île mystérieuse, mais j’accumule à part égale les petites ou grosses déceptions (Michel Strogoff, Le sphinx des glaces et ce titre-ci). Je vais devoir relire les premiers romans cités pour savoir si c’est mon regard qui a changé ou si ce sont mon avis qui diverge selon les récits.

« Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s’il eût été dans sa nature de faire un mouvement inutile. »

Le tour du monde en 80 jours, Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1872 pour la première édition). 252 pages.

Lu dans le cadre du rendez-vous Les classiques, c’est fantastique

LEs classiques c'est fantastique : Jules Verne

Chroniques d’Espérance, de Lobo Grant (2018)

Chroniques d'EspéranceUn continent déchiré par une guerre entre le Nord et le Sud. Une légende, celle d’une île, Espérance, qui pourrait mettre un terme à des centaines d’années de souffrances. Un jeune homme, Glad, sur la piste de ce mythe et sur le point de se découvrir un incroyable pouvoir.

C’est un peu à reculons que je me lance dans cette chronique pourtant nécessaire puisque ce livre m’a été offert suite à une opération Masse Critique sur Babelio. Or, je n’ai pas du tout apprécié cette lecture. Pour être honnête, je me demande même pourquoi je l’avais sélectionné aux côtés d’autres titres qui me faisaient beaucoup plus envie…

En le découvrant, j’ai pensé que l’écrin n’était guère prometteur mais qu’il ne fallait pas juger un livre à sa couverture. Après tout, des livres moches mais géniaux, j’en ai rencontrés. Ici, la couverture ne correspond pas du tout à mes goûts. Ajoutez à cela un résumé proprement illisible, des marges rongées au maximum et une carte floue (le détail qui me tue toujours, les romans de fantasy avec une carte floue, comme une petite image trop agrandie, sur laquelle la moitié des noms est illisible : il n’y a pas des épreuves pour ajuster ce genre de choses ?), la lecture ne débutait pas sous les meilleurs hospices, mais finalement, tout cela relevait de détails peu importants comparés à l’histoire elle-même.

Sauf que ça a coincé aussi. Pas longtemps heureusement car je l’ai lu en deux jours (pour ne pas m’attarder dessus trop longtemps, je l’avoue). Ma lecture a peut-être pâti de celle, toute fraîche, du premier tome du Livre des Martyrs. Sortir d’une mythologie très dense et originale pour retrouver des elfes, des nains, des orcs, un élu, des gentils des méchants… le contraste a dû être trop violent.
Tout d’abord, tout était trop facile. L’intrigue commence par un choix totalement illogique à mon avis : quatre-vingts soldats tombent dans une embuscade de morts-vivants, cinq s’en sortent vivants (dont Glad qui est censé être moyennement doué à l’épée et un mage novice, ça doit donner le niveau de ceux qui ont été éliminés…), vont-ils prévenir leur hiérarchie que les ennemis ressuscitent les morts sur leurs terres et préparent un gros coup ? mais non, voyons ! c’est beaucoup plus simple d’aller, à cinq zozos, zigouiller le mage nécromancien super puissant, ça évite la paperasserie, ça venge les copains (rencontrés deux jours avant) et on n’est jamais mieux servi que par soi-même, non ?
Et l’avenir montrera qu’ils ont bien eu raison parce que, finalement, ça va être très facile du début à la fin de l’histoire. Les chapitres de deux ou trois pages constituent chacun une étape de l’aventure, mais ils s’en sortent toujours aisément. Je n’y ai donc pas du tout adhéré. Même quand quelqu’un meurt, outre le fait que je m’en fichais puisque mon affection pour eux était inexistante, ça semble quand même bidon vu que la moitié de l’équipe devrait être crevée depuis des jours.
(En bonus, une autre décision aberrante : ils campent, ils font des tours de garde pendant la nuit – ce qui m’a étonné de leur part tant ça semble sensé – sauf que le mec de garde file son épée pour que le magicien aille travailler à la rendre magique pendant la nuit. Pratique, en cas de pépin. C’est un détail, mais trop de détails similaires tuent l’histoire.)

Ensuite, c’est plein de bons sentiments. C’est bien, les bons sentiments, mais c’est quand même un peu niais parfois. Quand je dis les bons sentiments, il y en a un surtout dans ce roman : la confiance. J’ai confiance en toi, aie confiance en moi, notre groupe est basé sur la confiance… Extrait choisi : « « (…) Ramèneras-tu l’équilibre ? Nous, puissant esprit lunaire, nous l’espérons. Nous faisons confiance à ton instinct, à ton cœur. Tu as su triompher des épreuves pour venir jusqu’ici, c’est donc que tu mérites toute notre confiance. Sache qu’il y a différentes façons de vaincre. Nous te laissons le choix… »
La voix s’estompa. Glad savait que ceci était un gage de confiance, comme un avertissement. »
Et c’était ainsi avant l’extrait et ça continue après. Au bout d’un moment, j’avais envie de hurler à chaque fois que je lisais le mot « confiance ». C’est bien, la confiance, mais il ne va pas falloir m’en parler pendant quelques jours, j’ai fait une overdose.

Et sinon, on en parle des femmes ? Je vais me contenter d’une seule (c’est qu’il y en a tellement… Deux. Trois en comptant la femme d’un des personnages qui doit avoir deux lignes de dialogues à tout casser.). Onuca. Combinaison moulante qui sera déchirée pour révéler un tatouage sur la poitrine, généreuse bien sûr et qui ne manquera pas d’être inopinément pressée contre le héros. Appelée uniformément « jolie guerrière » ou « jolie princesse ». Je pense que vous voyez le tableau. Personnellement, quelques soupirs m’ont échappé.

Cependant, je dois dire que pendant longtemps je me suis dit que c’était un roman qui pouvait trouver son public. C’est rythmé, sans temps mort, l’immersion est facile avec un univers familier et des explications à chaque notion nouvelle (c’est sûr que ce n’était pas Le livre des martyrs…). C’est de la fantasy classique, mais pourquoi pas pour un premier pas dans cette littérature.
Je suis très nulle pour évaluer à partir de quel âge tel ou tel livre peut être conseillé car j’ai lu très jeune de la littérature adulte (ah, raconter les scènes de torture des Rois maudits à la récré…), mais je me disais que pour des 10-11 ans, ça pouvait le faire. Du moins jusqu’à la scène de cul du roman qui m’a semblée bien explicite. Mais encore une fois, je ne sais pas juger ce genre de chose vu qu’il devait bien avoir du sexe dans Les Rois maudits et mes autres lectures de jeunesse.

Parlons de l’écriture à présent. On pourrait dire que ce qui m’a déplu relève d’une écriture très orientée jeunesse. Peut-être. Peut-être que ce n’est qu’une question d’appréciation, mais ça sonnait faux. Je suis désolée de le dire, mais je n’ai pas trouvé ça bien écrit. C’est très exagéré à la fois dans le drama (avec notamment des « NON ! » déchirants à tout-va) et dans la légèreté (le gars qui, une fois dans le château du fameux nécromancien, avec un des leurs immobilisé en prime, te sort « En route, l’ennemi nous attend. », je suis désolée mais ça me sort de l’histoire : tu es dans une cour de récré ou tu vas tuer un mec cent fois plus fort que toi ?).
Je pourrais parler de la typographie, de l’abus des points de suspension, des alinéas aléatoires, mais encore une fois… détails.

Ce n’est pas souvent que j’écris une chronique aussi négative et je m’en sens presque désolée pour ce petit roman. Cependant, je ne peux pas m’inventer des sentiments différents et ce roman n’a pas su me convaincre. Sur aucun point, ce qui tend à en faire une lecture exceptionnelle tant c’est rare.
Evidemment, aussi négatif soit-il, ce n’est que mon avis. D’autres personnes ont apparemment adoré ce roman, certains trouvent la couverture belle, comme quoi, tout est subjectif et peut-être que je suis totalement passée à côté d’un bon roman.

« – Et maintenant, que devons-nous faire ? demanda Glad.
– Crois en ton instinct comme je crois en toi…
– Cloïd… je suis ravi de partager ce moment avec toi. Et je voudrais en partager encore beaucoup d’…
– Je serai toujours à tes côtés, petit frère. Quoiqu’il arrive, tu ne dois penser qu’à une seule chose pour l’instant.
– Arrêter la guerre… répondit Glad, d’un air détaché en baissant la tête.
– Non…, dit Cloïd en posant la main sur l’épaule de son frère.
Glad releva la tête pour voir les yeux de son aîné remplis d’une détermination sans faille. Cloïd prouvait par ce regard qu’il avait une entière confiance en Glad. Il finit sa phrase, ne quittant pas son frère des yeux.
– Faire ce qui te semble juste…
 »
Ce passage… Je ne sais pas si c’est moi, la nervosité d’arriver à la fin, l’exténuation mentale, mais je suis incapable de le lire sérieusement, il fait naître en moi une irrépressible envie de faire la nouille.

Chroniques d’Espérance, Lobo Grant. H.Tag/Faralonn éditions, 2018. 283 pages.

Deux voyages en Antarctique avec Edgar Allan Poe et Jules Verne

L'invitation au voyage

Pour le rendez-vous de « Les classiques, c’est fantastique » du mois de mai autour du voyage, je vous propose deux romans pour le prix d’un. Deux romans qui vont très bien ensemble puisque le second est une suite du premier.
Sauf que le premier – Aventures d’Arthur Gordon Pym – est écrit par l’Américain Edgar Allan Poe tandis que le second – Le sphinx des glaces – est l’œuvre de notre Jules national.
Deux lectures surprenantes, chacune à leur façon…

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Aventures d’Arthur Gordon Pym, d’Edgar Allan Poe (1838)

Les aventures de Gordon Pym 1

Unique roman achevé du célèbre nouvelliste américain, il raconte les mésaventures d’un jeune homme à travers les mers jusqu’en Antarctique.
Ce récit se déroule presque exclusivement sur la mer. Embarquant clandestinement sur un brick en vue d’une pêche à la baleine, Gordon Pym va aller de péripéties en péripéties, expérimentant l’éventail complet des malheurs pouvant advenir sur les mers – dangers qu’il fantasmait avant de se lancer à l’aventure – : mutinerie, famine, soif, espoirs déçus d’être sauvé et pire encore. Il finira sans trop de surprise par tomber sur une tribu primitive vivant dans une Antarctique très étrange. Oubliez la plongée dans le froid, les glaces et la blancheur, telle n’est pas l’Antarctique imaginée par Poe.
Les derniers chapitres deviendront plus fantastiques que réalistes jusqu’à une fin des plus stupéfiantes. Si elle peut être frustrante si l’on attend une conclusion nette de ce voyage, elle est aussi onirique, mystérieuse et, d’une certaine manière, grandiose. Les derniers paragraphes sont quasi mystiques, mais ils sont aussi quelque peu envoûtants.

Il m’est très difficile d’écrire sur ce titre étrange. La lecture en est aisée, les pages se tournent avec fluidité, évoquant les romans d’aventures de Jules Verne, appelant certains schémas bien connus, parcourues de termes scientifiques précis, qu’ils soient géologiques ou maritimes (ce dernier est évidemment omniprésent, avec des phrases telles que « nous mîmes à la cape sous la misaine avec un seul ris » que je n’ai même pas cherché à comprendre).
L’intrigue est parfois palpitante et je me suis prise au jeu, curieuse de savoir comment les personnages allaient se sortir de la violence et de la souffrance. Je me suis prise d’intérêt pour les sensations et les sentiments de Gordon Pym et je me suis glacée devant certains terribles passages. Puis j’ai accepté le changement de direction vers l’irréaliste, pour me laisser surprendre par les énigmatiques découvertes de la seconde partie jusqu’à ce final hypnotique.

Cependant, le tout est également un peu brouillon, avec des incohérences flagrantes, des situations répétitives ou bâclées. Sans parler qu’il m’a souvent été difficile de visualiser les lieux et configurations présentées par Poe : les descriptions sont certes abondantes, mais très peu visuelles. Dans l’un des derniers chapitres, il y ajoute des schémas et le résultat est encore pire en termes de clarté.
C’est un texte qui semble avoir été sujet à de nombreuses interprétations – Gaston Bachelard allant jusqu’à le qualifier d’« un des grands livres du cœur humain » – mais je suis passée à côté des aspects philosophiques (si tant est qu’il faille vraiment en voir dans ce roman).

Roman d’aventures certes, mais aussi odyssée marquée par le rêve et la solitude, Les aventures d’Arthur Gordon Pym est un récit parfois prenant, parfois oppressant, parfois poétique, qui, toutefois, me laisse mitigée. S’il n’est pas déplaisant à lire, la qualité en était cependant trop inégale pour me convaincre pleinement.

Mon édition est ponctuée de quelques illustrations qui se marient très bien avec à la plume sombre de Poe et à l’atmosphère tantôt glauque, tantôt fantastique du récit.

« En une quinzaine de jours à peu près, pendant lesquels on gouverna continuellement vers le sud-est, avec beau temps et jolies brises, Peters et moi nous fûmes complètement remis de nos dernières privations et de nos terribles souffrances, et bientôt tout le passé nous apparut plutôt comme un rêve effrayant d’où le réveil nous avait heureusement arrachés, que comme une suite d’événements ayant pris place dans la positive et pure réalité. J’ai eu depuis lors occasion de remarquer que cette espère d’oubli partiel est ordinairement amené par une transition soudaine soit de la joie à la douleur, soit de la douleur à la joie,  – la puissance de l’oubli étant toujours proportionnée à l’énergie du contraste. Ainsi, dans mon propre cas, il me semblait maintenant impossible de réaliser le total des misères que j’avais endurées pendant les jours passés sur notre ponton. On se rappelle bien les incidents, mais non plus les sensations engendrées par les circonstances successives. Tout ce que je sais, c’est que, au fur et à mesure que ces événements se produisaient, j’étais toujours convaincu que la nature humaine était incapable d’endurer la douleur à un degré au-delà. »

Aventures d’Arthur Gordon Pym, Edgar Allan Poe. Stock, coll. Voyages imaginaires, 1944 (1838 pour l’édition originale.1858 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Baudelaire. 338 pages.

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Le sphinx des glaces, de Jules Verne (1897)

Le sphinx des glaces

Près de soixante ans après la parution du roman de Poe, Jules Verne s’en empare pour proposer une suite. Nous suivons un certain Jeorling qui embarque sur une goélette dont le commandant est obsédé par le récit d’Arthur Pym. Pour cause, ce roman n’en serait pas un et son propre frère, disparu depuis onze ans, faisait partie de cette aventure. Lui et son équipage, à présent accompagné de Jeorling, sont décidés à suivre les traces de Pym pour, peut-être, retrouver des survivants.

Ce fut encore une fois une lecture assez particulière. J’admets être quelque peu dubitative face à ce roman. Je garde un excellent souvenir – quoique flou – des deux romans de Jules Verne lus autrefois, à savoir 2000 lieues sous les mers et Voyage au centre de la terre, mais celui-ci ne me semble pas franchement fabuleux. Je l’ai lu en trois jours, sans aucun déplaisir, mais en m’interrogeant tout du long sur le pourquoi de ce roman.

Tout d’abord, concrètement, il ne se passe pas grand-chose pendant 70% du roman : tout, jusqu’alors, n’est que navigation, navigation… et quelques « révélations ». Pour ce qui est de la navigation, c’est assez monotone : les informations fournies se limitent à la météo, aux conditions de navigation, à la description (minérale, végétale et animale) des îles croisées et aux relevés de la position du navire. C’est un aspect très scientifique, pragmatique des choses qui ne m’a pas étonnée chez cet auteur, mais après un Poe qui s’attardait bien davantage sur les émotions et les sensations, j’aurais aimé avoir une meilleure vision de la vie à bord. (Ça finit par venir, doucement, alors que l’équipage commence à ronchonner contre cette aventure un peu trop aventureuse.)

Côté révélations, il faut avouer que cela tombe souvent à plat. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais, à deux reprises, Verne insiste de manière particulièrement pesante sur des mystères qui n’en sont pas. En mode « oh la la, quel dommage que Bidule ne soit pas là, il aurait pu nous aider, lui qui a si bien connu Pym ! oh, mince alors ! c’est regrettable que le commandant n’est pas réussi à le retrouver » puis « je le répète, ce secret n’était connu que de Machin et moi-même. Je n’ai vraiment aucun doute sur le fait que personne d’autre n’est au courant. C’est bizarre, pourquoi Trucmuche fait des allusions au secret de Machin ? il ne doit pourtant rien savoir… » [Citations non contractuelles] Or nous savons depuis des lustres que Bidule est à bord puisque sa description physique est quasi identique à celle faite par Poe et que Trucmuche a entendu le secret de Machin parce qu’il n’a pas été du tout discret à ce moment-là. Alors, c’est peut-être pour créer une connivence avec les lecteurs, mais de mon point de vue, c’est raté. C’est juste lourdingue et ça fait passer le narrateur, le commandant et le second pour des idiots complètement aveugles, notamment en ce qui concerne Bidule puisqu’ils connaissent le roman de Poe sur le bout des doigts. (D’ailleurs, quand cette révélation éclatera, le narrateur flattera l’ego du lecteur – « mais oui, vous aurez eu le flair de le reconnaître, bravo ! vous gagnez le droit de continuer ! un second mystère super profond s’offrira à vous dans très peu de temps ! » – sans donner de raison valable sur le fait que lui ne l’ait pas reconnu.)

Ajoutons à cela deux-trois événements improbables pour faire avancer le schmilblick, le premier étant la découverte d’informations pertinentes sur un cadavre sur un iceberg au milieu de l’océan ! Tellement probable… Déjà dans une maison, on peut passer trois plombes à chercher un objet, mais eux, pouf, ils tombent pile sur le bon glaçon dans l’immensité des eaux.

Pour terminer, je dois rappeler que Verne partait d’un roman un peu foutraque, avec une fin très fantastique. J’étais donc assez intriguée à l’idée de découvrir comment il allait s’approprier cela. Et assez déçue par là également. Il s’embourbe un peu à vouloir démystifier le fantastique. Outre le fait que les distances parcourues ne semblent pas vraiment correspondre (mais je peux faire erreur, je n’ai pas repris les deux romans en parallèle), il n’explique pas grand-chose. Un éclaircissement rationnel pour un point, et sinon, pour ce qui est du reste, des hallucinations chez Pym. Un peu facile, non ? De plus, dans sa possible volonté d’expliquer certaines incohérences de Poe, il amène à son tour des explications peu satisfaisantes (notamment la réapparition d’un certain protagoniste à quatre pattes qui s’était brusquement volatilisé chez Poe). Bref, c’est un peu le bazar.

C’est vrai que je l’ai lu sans déplaisir, mais à écrire dessus, je suis vraiment stupéfaite de trouver un tel récit chez Jules Verne. Finalement, il n’y a vraiment pas de quoi s’extasier. 500 pages pour offrir une fin « rationnelle », était-ce nécessaire ? Où est l’aventure dans ce roman ? Autant le roman de Poe était imparfait, mais il était aussi cruel, envoûtant, inquiétant, surprenant. Celui-ci est également imparfait, mais, en prime, il ne suscite aucune émotion. La lecture est aisée, mais c’est fade.

« La vie à bord était très régulière, très simple et – ce qui est acceptable en mer – d’une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. »

« Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?… Mais j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu dont tant d’intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets ! »

Le sphinx des glaces, Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1897 pour la première édition). 2 volumes de 250 pages.

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Oups ! je me sens assez présomptueuse de descendre ainsi en flamme un auteur tel que Jules Verne… En tout cas, puisqu’il sera mis à l’honneur le mois prochain dans ce même rendez-vous, j’espère que les retrouvailles seront plus heureuses et le voyage (mais lequel ?) plus palpitant.

Et pour l’anecdote, il existe un livre qui se présente comme une suite aux Aventures et au Sphinx : il s’agit de L’aimant : roman magnétique d’aventures maritimes de Richard Gaitet. Il ne faut jamais dire jamais, mais je peux affirmer « pas de sitôt » !

Les Lames du Cardinal (3 tomes), de Pierre Pevel (2007-2010)

Les Lames du cardinal (couverture)Paris, 1633. La France de Louis XIII est menacée par des dragons. Pour lutter contre la menace grandissante, le Cardinal de Richelieu fait appel à une poignée d’hommes et une femme aux talents hors du commun, les Lames du Cardinal.

J’admets être embêtée d’avance car j’ai pas mal de reproches à faire à cette lecture, des récriminations qui seront bien plus longues à exposer que les points positifs. Pourtant, que l’on soit bien d’accord, j’ai apprécié ma lecture – je n’aurais pas avalé ainsi l’intégrale si ce n’était pas le cas – et mon sentiment reste majoritairement positif en dépit de quelques défauts.

Intrigues, complots, trahisons, manœuvres politiques, enquêtes, passes d’armes… pas de doute, nous sommes bien dans un roman de cape et d’épée. Si le début de ma lecture fut un peu difficile du fait des changements de points de vue très rapides, laissant à peine le temps de se familiariser avec les protagonistes, je m’y suis accoutumée et le roman a alors gagné en efficacité. Le rythme se fait dynamique, la curiosité est attisée. On mène alors l’enquête avec les Lames, on cherche les traîtres et on se plaît à faire les liens avant eux grâce aux points de vue multiples portés à notre connaissance. J’aimerais dire que j’ai été souvent surprise par les rebondissements, mais il faut avouer que l’on voit venir les sauvetages de dernière minute ou les traîtres qui n’en sont pas vraiment. J’admets que j’aurais apprécié une intrigue plus approfondie, avec davantage d’inattendu et un développement plus présent des antagonistes.

La fantasy se fait plutôt légère : certes, la race draconique se décline en dragonnets, vyvernes, dracs et autres sangs-mêlés plus ou moins visibles dans ce Paris alternatif, mais elle s’entremêle avec subtilité dans la réalité, d’une manière que j’ai trouvée très réussie.
Pierre Pevel nous immerge dans le Paris du XVIIe d’une plume élégante et fort jolie. Il nous emmène tourner dans les rues, visiter les lieux incontournables, se faire bousculer dans la foule grouillante et diverse et humer le doux fumet de la boue parisienne.

Les personnages sont sympathiques, mais, pour une fois, j’aurais du mal à les qualifier d’attachants du fait qu’il y a une certaine distance qui ne s’abolit jamais vraiment, une superficialité qui persiste en dépit des détails. J’ai aimé découvrir leurs histoires, leur passé, leurs liens avec d’autres personnes, c’est ce qui les a rendus intéressants à mes yeux. Même intérêt pour toutes les fois où leurs liens, leurs interactions au sein du groupe étaient mises en avant, les dialogues de Pierre Pevel étant vraiment plaisants à lire. L’aspect humain, relationnel me séduit davantage que leurs exploits.
A côté de cela, puisqu’ils sont exceptionnellement doués au combat (et dans l’espionnage et le sauvetage et toutes ces choses) – c’est le principe de l’unité d’élite – il n’y a guère de suspense lorsqu’ils et elle croisent le fer. Même si l’auteur ne cesse de les confronter à des adversaires « à leur mesure », où ils sentent qu’ils sont à égalité, que leur habilité se vaut, ils sont toujours un peu plus forts, ou un peu plus doués, ou un peu plus malins. Du coup, tout semble un peu trop facile pour eux et il est difficile de réellement s’inquiéter pour eux : c’est l’inconvénient de convoquer les meilleur·es. Même si l’on se doute que certaines Lames périront – l’un a sa mort quasi annoncée dès le début du premier tome – ça ne m’a pas bouleversée ou même émue plus que ça. Peut-être parce que l’on sait que cela sera inéluctable (histoire de pimenter un peu le récit).

Détaillons tout de même deux points négatifs m’ayant fortement lassée.

Premièrement, les femmes sont toutes plus belles les unes que les autres. A l’exception des plus âgées – bizarre ! –, pas une n’échappe à la mise en avant de son physique et à l’inventaire de ses atouts de la tête aux pieds. Et en prime, l’auteur nous le rappelle presque à chaque apparition de ladite demoiselle. Arrivée à une énième description de chevelure soyeuse, de lèvres pleines, de « charmant minois », de lourdes boucles et de corps souples, j’étais écœurée de tant de magnificence féminine. Sont-elles obligées d’être toutes parfaites ? Ne pourraient-elles pas présenter quelques défauts – qui n’entameraient pas nécessairement leur charme ? Au moins une ? On est au XVIIe siècle, mais elles semblent toutes sortir d’un institut de beauté. Physiquement, c’est bien simple, j’ai l’impression qu’elles se ressemblaient toutes, si ce n’est pour leur couleur de cheveux. A vouloir trop de beauté, on tombe dans une uniformisation totalement dénuée de charme et de personnalité…
(En parcourant ma chronique du Paris des Merveilles, je m’aperçois que ces descriptions physiques rabâchées m’avaient déjà agacées, serait-ce une manie de l’auteur ?)
Concernant les hommes, l’effet n’est pas le même. Certes, ils n’échappent pas aux redites, mais c’est davantage leur allure qui est mise en avant – La Fargue et son côté « vieux chêne inébranlable », Marciac et sa nonchalance, Saint-Lucq et sa mortelle efficacité, etc. L’on peut se dire que Marciac, irréductible séducteur, ne doit pas être trop vilain, pourtant l’auteur se contente de dire qu’il était « bel homme » et semble oublier de nous détailler ses muscles saillants, ses fières pommettes, ses boucles lumineuses ou ses fesses bien fermes… étrange, non ?

Deuxièmement, faisant un peu écho au premier point, j’ai trouvé qu’il y avait énormément de répétitions de manière générale. Les choses sont répétées des dizaines de fois. Par exemple, combien de fois a-t-il été répété que le chevalier d’Ombreuse, Garde noir, avait disparu pendant une expédition en Alsace  depuis les faits racontés dans le prologue du second tome ? Et ne pensez pas que les répétitions se retrouvent seulement d’un tome à l’autre, histoire de rafraîchir la mémoire de qui n’enchaînerait pas les trois tomes. Elles sont aussi multiples au sein d’un même volume. Athos (quelques célèbres mousquetaires viennent faire un clin d’œil, oui) vient expliquer quelque chose à l’une des Lames : quelques pages plus loin, un récapitulatif sera fait de ce qui a été dit. Ça m’a vraiment exaspérée ; combien de fois ai-je eu envie d’hurler – aux personnages, à l’auteur, à quelqu’un – que je savais déjà telle ou telle chose parce que, surprise, j’avais lu les pages précédentes ?!
(Peut-être n’aurais-je pas dû enchaîner ainsi les trois tomes…)

La nouvelle inédite, La Louve de Cendre, est sympathique dans le sens où elle permet de retrouver Agnès (la seule femme faisant partie des Lames du Cardinal) un petit coup, mais elle semble plutôt constituer un début d’aventure plutôt qu’un récit complet. L’antagoniste – l’adversaire « le plus terrible qu’il [leur] sera sans doute donné d’affronter depuis longtemps » (alors que trois moins plus tôt, Agnès affrontait un dragon qui menaçait d’incendier la capitale… du coup, n’aurait-il pas fallu écrire un roman autour de la Louve de Cendre ?) – s’enfuit et laisse présager d’autres péripéties et dangers pour le royaume de France. Pour être honnête, je suis restée un peu perplexe face au pourquoi de cette intrigue ébauchée, si ce n’est qu’elle permet de voir de l’intérieur la vie menée par Agnès après les événements de la trilogie.

Je ne peux pas nier que ce ne fut pas du tout le coup de cœur espéré après cette énumération de défauts (oups, j’allais oublier les portes ouvertes sans être fermées et les questions non résolues). Néanmoins, ce fut une bonne lecture, un bel hommage aux romans de cape et d’épée, avec un côté quelque peu flamboyant, des personnages que j’ai eu plaisir à rencontrer et une plume fine et précise. Ça ne vaut pas Le Paris des Merveilles, ce n’est pas un indispensable à mon goût, mais cela reste un bon divertissement, globalement prenant qui m’a fait passer un bon moment.

« Il savait que le monde était un théâtre trompeur où la mort, affublée des oripeaux du quotidien, pouvait frapper à tout instant. Et il le savait d’autant mieux que, parfois, c’était lui qui la donnait. »

« – Sais-tu ce qui ne lasse jamais de m’étonner ?… C’est de voir à quel point nous avons la vie chevillée au corps.
Inerte mais conscient, le supplicié resta muet. (…)

– Toi, par exemple, reprit Savelda… En ce moment, tu ne désires que la mort. Tu la désires de tous tes vœux, de toute ton âme. Si tu le pouvais, tu consacrerais tes dernières forces à mourir. Et pourtant, cela n’arrive pas. La vie est là, en toi, comme un clou profondément fiché dans le plus solide des bois. Elle se moque bien de ce que tu veux, la vie. Elle se moque bien de ce que tu subis et du service qu’elle te rendrait en t’abandonnant. Elle s’entête, elle s’acharne, elle trouve en toi des refuges secrets. Elle s’épuise, certes. Mais il faudra du temps avant de la déloger de tes entrailles.
Savelda tira sur ses gants pour les ajuster au plus près et fit crisser le cuir en serrant et desserrant les poings.
– Et vois-tu, c’est sur elle que je compte. Ta vie, cette vie insufflée en toi par le Créateur, elle est mon alliée. Contre elle, ta loyauté et ton courage ne sont rien. Pour ton malheur, tu es jeune et vigoureux. Ta volonté cédera bien avant que la vie ne te quitte, bien avant que la mort ne t’emporte. C’est ainsi. »

Les Lames du Cardinal, intégrale, Pierre Pevel. Bragelonne, 2017 (2007-2010 pour les premières éditions). 836 pages.