Le talent est une fiction : déconstruire les mythes de la réussite et du mérite, de Samah Karaki (2023)

Le talent est une fictionJuste après avoir découvert cet essai grâce à Guillaume Meurice, j’ai eu le plaisir de le voir dans la dernière Masse critique Babelio spéciale non-fiction, et le plaisir plus grand encore d’être choisie pour le lire.

Cet essai déboulonne les croyances liées au talent et aux réalisations apparemment sorties de nulle part des grands artistes, sportifs ou scientifiques : parmi les mythes les plus courants, ceux selon lesquels le talent et le succès se cacheraient dans un gène particulier, ou dans un travail individuel acharné, ou dans la maxime « quand on veut, on peut ». Mais ce que montre Samah Karaki au travers de multiples études interdisciplinaires et des évolutions des connaissances (notamment en générique ou en neurosciences) est le rôle crucial, l’impact capital, des déterminismes sociaux, économiques, culturels ou même géographiques.
Elle expose comment ces postulats ont permis – et permettent encore – de justifier la domination des riches, des hommes et des Blancs, comment la biologie a été instrumentalisée pour justifier des thèses racistes, sexistes, essentialistes. Au fil des décennies, les tests de QI ont été utilisé pour « prouver » des tests racistes, la méritocratie a facilité la culpabilisation des classes modestes en les mettant face à une supposé responsabilité dans leur place sociale, les biographies des « génies » ont été écrites de manière à atténuer l’importance d’avantages indéniables en terme d’accompagnement, d’exposition précoce, d’éducation, de ressources, d’opportunités. Et malgré des preuves scientifiques, certaines idées reçues ont la vie dure et continuent de nourrir le sexisme, le racisme ou les inégalités sociales et, par-là, des stéréotypes qui pèsent lourd dans la réalisation de soi et l’accès à la reconnaissance.

L’idée n’est pas de nier les succès, de dénigrer les performances impressionnantes, mais simplement de reconnaître ce qui a permis à leurs auteurs et autrices de les créer, de les accomplir, et de ne plus évaluer la valeur individuelle de chacun à l’aune de ses succès.
De même, l’autrice invite à repenser le système scolaire et universitaire pour valoriser les intelligences diverses et non seulement les parcours millimétrés au sein des grandes écoles, récompensés par certains diplômes plutôt que d’autres, qui reproduisent indéfiniment le même schéma. Elle prône ainsi des projets collectifs pour repenser notre rapport au succès et à la compétition perpétuelle au profit de l’apprentissage pour soi (et non pour battre et dominer) et du plaisir, autorisant ainsi la liberté de ne pas exceller. Elle souligne l’importance de reconnaître enfin la diversité des intelligences, des parcours, des chances et des ambitions personnelles.

Un essai passionnant, d’une fluidité qui le rend agréable à lire (étant donné que je lis peu d’essais, je reconnais que ça reste important pour moi). À titre personnel, j’y ai trouvé des pistes de réflexion qui ont amené des prises de conscience, ainsi qu’une forme de soulagement à lire ces propos intelligents et étonnamment libérateurs.

Pour celles et ceux qui voudront creuser le sujet, le livre s’appuie sur une riche bibliographie d’ouvrages et publications scientifiques.

« La mesure de l’intelligence devient dès lors une façon de convaincre une personne de sa propre valeur sociale, d’amener les gens à accepter la position particulière qu’ils occupent dans la société, de les convaincre que celle-ci est le reflet de leur mérite individuel. « Il n’y a pas de stabilisateur de classe sociale plus fort, au sein d’un système de classe sociale hiérarchiquement ordonné, que la croyance, de la part de la classe inférieure, que sa place dans la vie n’est vraiment pas arbitrairement déterminée par le privilège, le statut, la richesse et le pouvoir, mais est une conséquence du mérite, distribué de manière équitable », déclare [l’historien Clarence] Karier. »

« L’idée ici est que derrière ce qui peut nous apparaître comme un accomplissement mystique, il existe des déclencheurs, des inspirations, de petites avancées qui améliorent la réalisation d’une œuvre. Et que ces innovations sont tout aussi passionnantes que l’idée du génie des grands maîtres. »

« Ce phénomène, consistant à blâmer l’individu plutôt que les structures, se détourne des problèmes politiques, économiques et sociaux plus larges et encourage les individus à se replier sur eux-mêmes et à travailler sur leurs mindsets comme moyen d’atteindre la meilleure version d’eux-mêmes. Cela renforce l’idée selon laquelle « le travail acharné est synonyme de succès », tout en ignorant tous les obstacles qui dictent où vous vous situez sur la ligne de départ vers le succès. L’état d’esprit, le mindset, le développement personnel renforcent ainsi de puissantes idéologies et mythes culturels sur le caractère individuel en supposant que le caractère et les comportements individuels sont principalement ou uniquement la source du succès et de l’échec. »

« Clairement, croire à notre talent et à notre mérite ne semble pas nous rendre plus ouverts à la réalité des autres. Plus nous nous considérons comme autodidactes et autosuffisants, moins nous devenons susceptibles de nous soucier du sort de ceux qui ont moins de chance et de privilèges que nous. Cela finit par nous rendre largement aveugles aux barrières structurelles, scolaires, culturelles et sociales auxquelles se heurtent les personnes qui échouent. La hiérarchie de la réussite devient une hiérarchie du respect social n’accordant la dignité qu’à ceux qui sont au sommet en venant valider la toute-puissance de la volonté et du libre arbitre de ceux qui réussissent malgré les obstacles. La société méritocratique laisse peu de place à la distinction entre réussite et estime sociale. »

« La course au succès paraît plus une course de relais dans laquelle nous héritons des positions de départ de nos parents. »

Le talent est une fiction : déconstruire les mythes de la réussite et du mérite, Samah Karaki. Éditions JC Lattès, coll. Nouveaux jours, 2023. 305 pages.

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet (2018)

Sorcières (couverture)L’ayant reçu à Noël l’année même de sa sortie, Sorcières est la preuve que les livres stagnent parfois de longues années dans ma PAL avant d’en être extirpés…

« L’autonomie, contrairement à ce que veut faire croire aujourd’hui le chantage de la « revanche », ne signifie pas l’absence de liens, mais la possibilité de nouer des liens qui respectent notre intégrité, notre libre arbitre, qui favorisent notre épanouissement au lieu de l’entraver, et cela quel que soit notre mode de vie, seule ou en couple, avec ou sans enfants. La sorcière, écrit Pam Grossman, est le « seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule ». »
(Une vie à soi – Des femmes toujours « fondues »)

Sans surprise, j’ai beaucoup aimé cette lecture, à la fois passionnante et instructive. Mona Chollet se penche sur la question des femmes célibataires, des femmes sans enfants, des femmes âgées et sur la vision et la construction de nos sociétés. Je ne vais pas développer ces thèses ou le contenu des différentes parties puisque le livre a déjà été chroniqué mille fois ; aussi, je vais plutôt vous donner mon avis tout personnel.

Tout d’abord, je suis restée muette devant des anecdotes ahurissantes sur la chasse aux sorcières, des explications confondantes de balourdises ou de bêtise : la machine était bien rodée, la main patriarcale toujours prête à replonger sous l’eau la tête de celles qui faisaient mine de vouloir respirer. Et encore, trouver des théories, des justifications, des croyances aberrantes dans des écrits du Moyen-Âge ou de la Renaissance, passe encore, mais j’ai été abasourdie par la partialité de certains et (pire) de certaines intellectuel·les (sociologues, psychologues…) du XXIe siècle. Ces questions soulèvent encore bien des débats, notamment le (non-)désir d’enfants qui cristallise bien des crispations.

Ce n’est pas une accumulation de chiffres et de données, mais davantage un développement des mécanismes sexistes nés des chasses aux sorcières, un regard sur la façon dont cela a modelé l’image actuelle des femmes. De même, ne vous attendez pas à trouver un récit complet de l’histoire des chasses aux sorcières, celles-ci étant un point de départ à l’ouvrage.
Cet ouvrage a fait naître quelques réflexions personnelles, m’a fait regarder certaines choses de manière légèrement différente. Parfois, elle prêchait une convaincue, parfois elle m’a parfois heurtée et questionnée. Cependant, contrairement à d’autres lectrices dont j’ai pu lire les critiques, j’ai toutefois apprécié les nuances apportées par l’autrice dans ces différentes sections : malgré un avis fort sur certaines questions, elle ne présente pas ses réflexions comme absolues et précise bien que les situations et les aspirations de chacune d’entre nous sont variées. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas une seule façon de vivre sa vie.

J’ai apprécié ce regard à la fois personnel – Mona Chollet ne se met pas totalement à l’écart de son regard sur les femmes, parle de son regard et du regard des autres sur elle-même, de ses réflexions sur sa situation personnelle –, historique, littéraire, cinématographique, artistique. Tout en se penchant sur des clichés bien connus, l’autrice multiplie les références et je ressors de cette lecture avec des livres à lire, des films à voir, des artistes à découvrir, des recherches à mener.

 Sorcières se lit très facilement, l’écriture est très agréable (les sujets le sont parfois un peu moins certes) et accessible. C’est un ouvrage qui me semble idéal quand, comme moi, on ne lit que peu d’essais. Mona Chollet adopte un ton qui n’est pas dénué d’humour et d’ironie, ce qui m’a beaucoup plu.

Si je devais signaler un point qui m’a surprise, ce sont les références à des auteurs des siècles passés sans citer les textes originaux, mais en puisant dans des ouvrages plus récents d’auteurs et autrices s’étant penchés sur la question. Je trouve dommage de ne pas se tourner vers les écrits originaux plutôt que leur reprise dans un autre livre.

Sorcières est donc un essai passionnant et documenté qui aura accompagné des réflexions personnelles (certaines déjà présentes, d’autres non). La plume de Mona Chollet est à la fois incisive et d’une grande fluidité, j’apprécie énormément d’entendre ainsi la « voix » de l’autrice. Bref, j’aurais mis le temps, mais me voilà comme tant d’autres convaincue par cet ouvrage.

« On continue à croire dur comme fer qu’elles sont programmées pour désirer être mères. Autrefois, on invoquait l’action autonome de leur utérus, « animal redoutable », « possédé du désir de faire des enfants », « vivant, rebelle au raisonnement, qui s’efforce sous l’action de ses désirs furieux de tout dominer ». L’utérus sauteur a cédé la place dans les imaginaires à cet organe mystérieux appelé « horloge biologique », dont aucune radiographie n’a encore pu localiser l’emplacement précis, mais dont on entend distinctement le tic-tac en se penchant sur leur ventre lorsqu’elles ont entre trente-cinq et quarante ans. »
(Le désir de la stérilité – Le dernier bastion de la nature)

« La force des stéréotypes et des préjugés peut avoir quelque chose de profondément démoralisant ; mais elle offre aussi une chance, celle de tracer de nouveaux chemins. Elle donne l’occasion de goûter aux joies de l’insolence, de l’aventure, de l’invention, et d’observer qui se déclare prêt à en être – en évitant de perdre son temps avec les autres. Elle invite à se montrer iconoclaste, au sens premier du terme, c’est-à-dire à briser les anciennes images et la malédiction qu’elles colportent. »
(L’ivresse des cimes – « Inventer l’autre loi »)

« Il m’a fallu du temps pour comprendre que l’intelligence n’est pas une qualité absolue, mais qu’elle peut connaître des variations spectaculaires en fonction des contextes dans lesquels nous nous trouvons et des personnes que nous avons en face de nous. Les circonstances et les interlocuteurs ont le pouvoir de révéler ou d’aimanter des parties très diverses de nous-mêmes, de stimuler ou de paralyser nos capacités intellectuelles. Or la société assigne aux femmes et aux hommes des domaines de compétence très différents, et très diversement valorisés, de sorte que les premières se retrouvent plus souvent en situation d’être bêtes. Ce sont elles qui courent le plus de risques de se révéler déficientes dans les domaines prestigieux, ceux qui sont censés compter vraiment, tandis que ceux où elles auront développé des aptitudes seront négligés, méprisés ou parfois carrément invisibles. Elles auront aussi moins confiance en elles. Notre nullité est une prophétie autoréalisatrice. Parfois je dis des âneries par ignorance, mais parfois aussi j’en dis parce que mon cerveau se fige, parce que mes neurones s’égaillent comme une volée d’étourneaux et que je perds mes moyens. Je suis prisonnière d’un cercle vicieux : je sens la condescendance ou le mépris de mon interlocuteur, alors je dis une énormité, confirmant ainsi ce jugement à la fois aux yeux des autres et aux miens. »
(Mettre ce monde cul par-dessus tête)

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet. Éditions Zones, 2018. 231 pages.

Parenthèse 9ème art – Histoires de femmes

Si j’espère vous donner envie de découvrir ces différents romans graphiques intelligents, bouleversants, déchirants, je pense que cet article vous convaincra également que Déjeuner sous la pluie est un blog à suivre impérativement du fait des excellents conseils prodigués par Maned Wolf…

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Pucelle (2 tomes), de Florence Dupré La Tour (2020-2021)

Récit autobiographique, Pucelle raconte la non éducation sexuelle reçue par Florence dans sa famille, riche, blanche, chrétienne et conservatrice. Une simple règle : on ne parle pas de « la chose ». Mais l’imagination de la petite puis jeune fille tourne à plein régime et les images qui y naissent sont terrifiantes, pleine de souffrance, de honte et de sang.

C’est parfois d’une violence abominable dans l’éducation inculquée concernant le corps, la sexualité et la place des femmes. C’est l’histoire de l’intégration progressive et insidieuse de l’infériorité des femmes : une mère soumise, une Histoire au masculin marqué par une seule figure féminine, Jeanne d’Arc la Pucelle, l’impact des tabous et de la religion, un père distant et parfois humiliant, une vision de l’avortement totalement biaisée… Son corps et son esprit s’affrontent, l’un tiraillé par des désirs naissants, l’autre façonné par la honte inculquée par l’Église. C’est la naissance d’une haine de soi, des autres parfois, d’un mal-être dévorant et abyssal. C’est révoltant au possible et cheminer aux côtés de Florence se révèle parfois éprouvant.

C’était pourtant mal parti car le dessin n’est pas du tout pour me séduire avec un côté exagéré, caricatural. Je lui reconnais cependant une belle expressivité des émotions ressenties : en quelques traits simples, la dessinatrice fait naître la peur, l’indignation, l’excitation et le mal-être. Cependant, je suis passée outre sans difficulté tant l’histoire était intéressante et ahurissante parfois. La narration est vive et captivante et l’on s’attache sans mal à Florence.

Un récit glaçant, grinçant et d’une tristesse sans égale par moments, mais vraiment passionnant pour l’impact d’une éducation sur la construction de soi. C’est parfois cru, mais c’est aussi juste et franc. Malgré de la dérision, le sujet est très sérieux et véritablement percutant.
Je remercie donc Maned Wolf pour la découverte car, si j’avais simplement feuilleté ces romans graphiques, je m’en serais peut-être détournée et serait passée à côté d’une poignante découverte.

Pucelle (2 tomes), Florence Dupré La Tour. Dargaud, 2020-2021.
– Tome 1, Débutante, 2020, 179 pages ;
– Tome 2, Confirmée, 2021, 230 pages.

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (2020)

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)Anaïs Nin, sa vie, ses amours, ses relations, ses écrits, son journal…

Alberte et moi nous étions lancées dans le journal d’Anaïs Nin l’année dernière, mais la rencontre n’avait pas été très concluante, notamment à cause de la mise en scène permanente d’Anaïs, June et compagnie. Et si j’ai beaucoup aimé ce roman graphique, je n’y ai pas retrouvé tout à fait la même Anaïs Nin que dans son journal, dans le sens où j’ai préféré celle de Léonie Bischoff, moins agaçante à mon sens et même assez envoûtante. Son histoire a tout pour me toucher dans cette version-là – une personnalité forte et audacieuse, une quête pour s’exprimer et se trouver, une recherche de liberté… –, mais je ne peux me défaire des sentiments nés de la lecture du journal et garde donc cette réserve vis-à-vis du personnage qu’était Anaïs Nin, impossible à cerner tant elle propose des réalités différentes.
En revanche, on retrouve ses relations complexes avec les hommes qui tentent de la posséder, de la manipuler pour qu’elle corresponde à leur désir, à leur idéal. On retrouve ce jeu d’illusions, de mensonges, de rêves dont semble tissé le quotidien d’Anaïs Nin. (Autre différence de taille, la BD fait intervenir le mari d’Anaïs qui avait été complètement occulté dans son journal…)

En revanche, le point sur lequel cette BD est un coup de cœur, c’est au niveau du graphisme. J’ai été totalement fascinée par le trait de Léonie Bischoff. Ses lignes, ses couleurs, sa maîtrise du crayon de couleur donnent naissance à des planches, à des cases absolument somptueuses. Je me suis très souvent attardée pour contempler la manière dont elle amenait de la lumière, dont elle donnait vie à une étoffe, à une position, à une chevelure. Son style est tout simplement époustouflant et vibrant, à la fois doux et onirique.

Si je n’ai pas vraiment d’affinité avec Anaïs Nin, je dois avouer que découvrir sa vie sous le trait de Léonie Bischoff fut plus plaisant que le biais de son journal. L’autrice a bien rendu la complexité d’Anaïs Nin et des rôles qu’elle (se) jouait tout en donnant vie à sa témérité et à sa force. Ce fut même un choc graphique tant je reste sous le charme de son coup de crayon.

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff. Casterman, 2020. 190 pages.

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Le Chœur des femmes, d’Aude Mermilliod,
d’après le roman de Martin Winckler (2021)

Le choeur des femmes (couverture)Major de promo et interne à l’hôpital, Jean est bien décidée à se diriger vers la chirurgie, mais là voilà obligée de passer six mois dans le service gynécologique du docteur Karma. Écouter les femmes ne l’intéresse pas et la patience de ce médecin qui fait parler ses patientes de leurs petits tracas l’exaspèrent. Mais les témoignages se succèdent et le mur d’insensibilité de Jean se fissure.

Encore une fois, c’est Maned Wolf qui, dans le même article, m’a fait découvrir cette bande-dessinée (il y a comme des redites dans cet article…). Et encore une fois, c’était une excellente recommandation. C’est un titre touchant qui laisse la place aux femmes et à leur voix. Quelle que soit la gravité du problème, le docteur Karma, puis Jean laissent s’exprimer l’émotion, la pudeur, la gêne, les questions et désamorcent toutes les situations avec patience, bienveillance et explications claires. Dans ce service, point de condescendance, point de patientes qui ressortent en se sentant malmenées, stupides ou sans réponse.

C’est une lecture fascinante et intelligente qui aborde des sujets variés : intersexuation, examens ou interventions abusives, consentement, désir d’enfants, avortement, douleurs, pratiques gynécologiques alternatives… L’occasion de montrer une pratique médicale différente, plus empathique, de clarifier certains tabous, de casser la gueule à certaines idées reçues. Certains passages révoltent, d’autres émeuvent, le tout passionne : une belle réussite !

(Les photos correctes viennent de BD Gest’, les pourries de Bibi…)

Un roman graphique juste et sensible qui donne envie de trouver des soignant·es faisant preuve de la même compétence et du même respect que ces deux-là.

Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod, d’après le roman de Martin Winckler. Le Lombard, 2021. 232 pages.

Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

Arte, tomes 1 à 9, de Kei Ohkubo (2013-…)

Issue de la petite bourgeoisie florentine, Arte est avant tout une passionnée de peinture, une passion encouragée par son père et réprouvée par sa mère. A la mort de son père, elle décide de prendre son avenir en main et de devenir peintre coûte que coûte. Après moult déconvenues, elle parvient à convaincre Leo, un maître solitaire, de l’accueillir dans son modeste atelier.

Arte est une excellente découverte ! Ce manga nous plonge dans l’Italie du XVIe siècle et nous fait découvrir Florence et Venise, la vie de cette époque, le fonctionnement des ateliers, l’importance des mécènes… J’ai aimé les informations disséminées dans ce manga agréable à lire, ainsi que les précisions de l’autrice en fin de tome lorsqu’elle prend des libertés avec la réalité historique. Ce n’est pas un documentaire, c’est très romancé et très probablement adouci par rapport à la réalité, mais j’ai apprécié cette plongée dans une autre époque.

C’est aussi une lecture captivante car je n’ai pas tardé à me prendre d’affection pour Arte et à suivre ses aventures, ses déboires et ses réussites avec grand plaisir. Arte est une héroïne lumineuse. Moi la pessimiste, j’ai aimé lire son optimisme, voir son sourire rayonnant, son incapacité à baisser les bras. Arte se donne vraiment les moyens d’atteindre ses objectifs et, en prime, entraîne les autres sur son sillage. Son bon cœur la pousse à aider les autres, à leur apprendre à se battre pour ce qu’ils et elles désirent vraiment. Ainsi, elle apprend à Dacia, une modeste couturière, à lire et à écrire, lui offrant l’espoir d’une vie meilleure ; et plus tard, ce sera Dacia qui encouragera une autre jeune fille à faire entendre sa voix.
Tout en dénonçant le sexisme de la société sous divers aspects (niveau d’instruction, importance de la dot et place des filles dans une famille, possibilités d’avenir, abus des femmes modestes…)Arte garde une aura très positive malgré tout. L’autrice y place de belles valeurs (persévérance, solidarité, générosité, écoute, amitié…) sans que le tout apparaisse comme niais ou trop gentillet. De la même façon, elle adoucit la violence des réactions masculines envers les rêves d’Arte grâce à deux personnages masculins qui se détachent de tous ces hommes qui la regardent de haut (du moins, au premier abord) : son maître Leo qui la considère comme son apprentie, comme une personne, et non uniquement comme une femme faible et incapable (il ne lui épargnera d’ailleurs aucune tâche pénible) et son ami, apprenti également, Angelo. Ayant grandi parmi de nombreuses soeurs, Angelo respecte et admire Arte – pour son caractère, pour son ardeur au travail, pour son coup de pinceau, pour sa réussite… – d’une manière qui, si elle nous paraît « normale », n’avait rien d’évident à l’époque. De la même manière, il se montrera admiratif des efforts de Dacia pour améliorer sa condition.

Arte, c’est donc :

  • un discours moderne sur la condition féminine replacé dans un contexte historique très intéressant ;
  • une héroïne travailleuse, joyeuse et volontaire et des personnages secondaires travaillés et attachants ;
  • une ambiance chaleureuse et dynamique dont j’ai aimé autant les chapitres « tranches de vie » que ceux où l’intrigue devient plus travaillée ;
  • des illustrations réussies, pleines de finesse et de détails – notamment sur les vêtements –, qui, grâce à des visages expressifs, donnent vie aux personnages (petit bémol peut-être sur celui de Leo qui ne me convainc pas à chaque fois…).

Arte, tomes 1 à 9 (11 parus en VF à ce jour), Kei Ohkubo. Éditions Komikku, 2015-… (2013-… pour l’édition originale). Traduit du japonais par Ryoko Akiyama. 190 pages environ.