Spécial BD et romans graphiques : trois nouveautés de l’année 2019 #2

Et on continue la petite sélection… J’ai eu pitié de vous et j’ai finalement scindé l’article en deux pour ne vous présenter que trois romans graphiques.

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Saison des Roses, de Chloé Wary (2019)

Saison des Roses (couverture)L’équipe féminine de Rosigny-sur-Seine est bien plus forte que l’équipe masculine. Cependant, lorsque les subventions ne permettent d’envoyer qu’une seule équipe en championnat, c’est la seconde qui est choisie. Une sentence dont l’iniquité révolte Barbara, la capitaine des Roses, qui décide de tout faire pour changer les choses.

Premier constat : encore une fois, le dessin me rebute. Je lui reconnais une énergie et un dynamisme – également porté par un découpage varié des planches – qui sert l’histoire, mais cette colorisation au feutre est trop agressive pour moi et je n’adhère pas aux portraits tracés par l’autrice. Par conséquent, j’ai d’abord été très détachée, ayant du mal à rentrer dans l’histoire. Dans cet univers qui, en outre, ne m’attire pas. Mais peu à peu, insensiblement, je me suis retrouvée à me passionner pour la lutte contre un sexisme ordinaire menée par les jeunes footballeuses. On croise les doigts pour que leur talent finisse par être plus important que leur sexe ; on enrage contre l’injustice qui leur est faite.
Barbara ne se laisse pas marcher dessus, par rien ni personne : ni les responsables du club, ni les garçons, ni son histoire avec Bilal, membre de l’équipe masculine, et encore moins des critères de « féminité » ne peuvent la faire changer de qui elle est vraiment. Les filles ont leur place dans le sport et elle a bien l’intention de le démontrer de manière éclatante. Un personnage affirmé, tel qu’il est toujours agréable d’en croiser.
De plus, Barbara ne se bat pas seulement avec les chef·fes de son club : sa mère aussi est un obstacle à sa passion. Sa mère qui la voudrait plus féminine, plus attentive à l’école, plus concentrée sur son bac que sur sa saison. La passion qui se heurte à l’inquiétude d’une mère pour sa fille : deux sourdes aux préoccupations de l’autre.

En dépit d’un style graphique qui ne me plaît pas, les thématiques très actuelles et la manière dont elles sont abordées dans Saison des Roses en font un roman graphique intelligent, original et efficace.

Plus de planches sur le site des éditions FLBLB

Saison des Roses, Chloé Wary. Éditions FLBLB, 2019. 227 pages.

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Mécanique céleste, de Merwan (2019)

Mécanique céleste (couverture)

Un monde post-apocalyptique. Des communautés divisées. Une plus grande, plus forte, plus armée, qui veut annexer les plus petites. Une seule façon de leur échapper : gagner la Mécanique céleste.
Encore de la SF avec ce roman graphique aux allures d’Hunger Games mélangé avec à la balle au prisonnier. Je dois dire que j’ai beaucoup beaucoup beaucoup aimé !
Pour Aster, l’héroïne, une jeune paria et une pile électrique qui va forcer le monde à reconnaître ses talents et ses forces. Pour son humour, son énergie, son détachement, son intelligence, sa ruse.
Pour Wallis, alter ego paisible. Pour tous les autres personnages bien sympathiques.
Pour l’histoire simple et pourtant terriblement efficace. Captivante, tendre, drôle. Un ton souvent léger pour des enjeux vitaux.
Pour le dessin à l’aquarelle qui croque avec douceur les personnages, avec grandeur l’univers rétro-futuriste, avec énergie les parties de Mécanique céleste.
Et pour la mise en page soignée et vivante avec des cases de tailles variées – longues, petites, horizontales, verticales, sans bordure… –, des pleines pages superbes, des éléments qui sortent du cadre ou encore des onomatopées joliment présentes.
Le résultat est lumineux, sublime, et il ne faut que quelques pages pour être scotchée à cette histoire passionnante et à ces personnages charismatiques.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Mécanique céleste, Merwan. Dargaud, 2019. 199 pages.

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Les Zola, de Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin) (2019)

Les Zola (couverture)A côté de l’auteur des célèbres Rougon-Macquart, il avait aussi l’homme. L’homme amoureux. C’est cette facette d’Émile Zola que Méliane Marcaggi) et Alice Chemana nous proposent de découvrir.
Une histoire assez incroyable et touchante dans laquelle on découvre que l’auteur n’aurait peut-être jamais eu la reconnaissance publique qui était, qui est la sienne sans Alexandrine alias Gabrielle. Une femme qui le pousse à écrire pendant qu’elle les fait vivre, qui lui fait découvrir les milieux pauvres lui fournissant ainsi la matière à sa fresque sociale. Une femme que cette même œuvre a privé de la possibilité d’avoir un enfant. Une femme qui a montré par la suite un état d’esprit exceptionnellement ouvert envers la maîtresse de son mari et leurs enfants. Une femme qui se dessine comme étant l’héroïne de cette bande dessinée historique. Des histoires d’amour, de respect, d’admiration, portées par des aquarelles qui retranscrivent à merveille les ambiances et les émotions. Une plongée dans l’intimité du grand écrivain, quand, aux côtés d’Alexandrine et de Jeanne, Zola devient Émile.

Une BD étonnante – dont je n’avais pas entendu parler et qui m’a charmée alors que je n’en attendais pas grand-chose – qui nous plonge dans la biographie des femmes ayant entouré Zola et qui donne une irrépressible envie de se lancer dans ses romans.*

Le début de l’histoire sur le site des éditions Dargaud

Les Zola, Méliane Marcaggi (scénario) et Alice Chemana (dessin). Dargaud, 2019. 112 pages.

*C’était prévu en 2019, ça n’a pas été fait, mais c’est à nouveau un objectif pour 2020 : reprendre Les Rougon-Macquart au premier tome et les découvrir dans l’ordre tranquillement.

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A mercredi prochain pour les trois dernières bandes dessinées !

Il s’agit de trois titres qui ont plutôt bien fait parler d’eux cette année, à savoir In Waves, Les Indes fourbes et Le dieu vagabond.

Spécial BD et romans graphiques : six nouveautés de l’année 2019 #1

Ce mois-ci, j’ai lu de nombreux romans graphiques sortis cette année (grâce à un petit prix décerné par les bibliothèques de la communauté de communes) et j’y ai fait de très belles découvertes. Je vous propose deux sessions de six « mini-chroniques express » de toutes ces lectures.

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#Nouveau contact, de Bruno Duhamel (2019)

#Nouveau contact (couverture)Lorsque Doug poste sur Twister les photos de l’étrange créature sortie du loch devant chez lui, le phénomène prend aussitôt une ampleur qu’il n’avait pas anticipée. Cette petite virée en Ecosse permet à l’auteur d’aborder de nombreuses thématiques : les abus des réseaux sociaux, le harcèlement, les médias, le sexisme, le piratage informatique, la manipulation des grands groupes, le besoin de reconnaissance, celui de donner son avis sur tout et tout le monde… Car, évidemment, c’est l’escalade et, suite à plusieurs péripéties, chasseurs et écolo, conservateurs et féministes, anarchistes, militaires, scientifiques et journalistes se retrouvent massés devant la bicoque de Doug. Un portrait quelque peu amer de notre société se dessine et la BD se révèle souvent drôle (même si elle fait naître un rire un peu désespéré). Elle illustre de manière plutôt plausible les débordements, les oppositions et les luttes qui se produiraient si un tel événement devait advenir. La fin – que je ne vous révèlerais évidemment pas – sonne particulièrement juste.

Ce n’est pas la bande dessinée de l’année, ni pour l’histoire que pour le graphisme (efficace et expressif, mais pas incroyable), mais elle est néanmoins réussie et agréable à lire.

#Nouveau contact (planche)Le début de l’histoire sur BD Gest’

#Nouveau contact, Bruno Duhamel. Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2019. 67 pages.

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Le patient, de Timothé Le Boucher (2019)

Le patient (couverture)Une nuit, la police arrête une jeune fille couverte de sang et découvre qu’elle laisse derrière elle sa famille massacrée. A une exception, son jeune frère qui sombre dans un coma pour les six prochaines années. A son réveil, il est pris en charge par une psychologue désireuse d’éclaircir cette affaire macabre. Si vous passez souvent par ici, vous avez sans doute remarqué les policiers et autres thrillers sont très rares, ce n’est pas un genre que je lis souvent et encore moins en BD. La plongée dans l’univers de Timothé Le Boucher a donc bousculé mes habitudes.

C’est un thriller psychologique plutôt efficace qui se met en place avec un basculement vers le milieu de l’ouvrage. Cependant, je dois avouer que je m’attendais à un rythme plus effréné et à une atmosphère plus oppressante et à plus de surprises aussi, bref, à un effet plus marqué. C’est le cas par moments mais ça ne reste pas sur la durée. Toutefois, je n’ai pas lâché ce roman graphique assez long avant de connaître le fin mot de l’histoire, embarquée par les thématiques d’identité et de mémoire. Les personnages intriguent, touchent, troublent, inquiètent – en d’autres mots, ils ne laissent pas indifférents. La fin laisse planer un doute que je peux parfois détester, mais que j’ai ici beaucoup apprécié, l’idée qu’on ne saura jamais si ce que l’on croit savoir est la vérité est aussi frustrant que troublant.
Visuellement, derrière cette couverture qui évoque irrésistiblement « Les oiseaux » hitchcockiens se trouve un graphisme réaliste qui, encore une fois, fait le job sans me toucher particulièrement. J’ai glissé sur les planches sans m’arrêter sur la beauté ou la laideur des dessins.

J’ai passé un bon moment, mais je ne partage pas pour autant le coup de cœur ou la révélation ou l’enthousiasme de nombreux lecteurs. (Mais je me dis que je devrais tenter l’ouvrage précédent de Le Boucher Ces jours qui disparaissent.)

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le patient, Timothé Le Boucher. Glénat, coll. 1000 feuilles, 2019. 292 pages.

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Le fils de l’Ursari, de Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit (2019)

Le fils de l'ursari (couverture)J’ai souvent croisé le chemin du roman de Xavier-Laurent Petit que ce soit en librairie, en bibliothèque ou autre, mais je ne l’ai jamais lu. J’ignorais même quel en était le sujet. La BD fut donc une entière découverte.

L’histoire m’a tout de suite embarquée sur les routes dans le sillage que cette famille d’Ursari, des montreurs d’ours, méprisée et détestée par tout le monde, d’abord dans leur pays natal, puis en France. C’est une épopée poignante, injuste. L’exploitation, le chantage et les menaces des passeurs qui poussent à la misère. Mendicité, vol, voilà le quotidien de la famille de Ciprian dans ce pays de cocagne. Toutefois, une lueur d’espoir surgit pour le jeune garçon… sous la forme d’un échiquier dans le jardin du « Lusquembourg ». Le rythme est dynamique, sans temps morts. L’histoire est profonde, poignante, violente. Une alternance d’ombres et de lumière, de malheurs et d’espoirs cimentés autour de nouveaux amis et d’une famille soudée. La vie du jeune Ciprian n’a rien d’une vie d’enfant, c’est une lutte, une survie qui peut se déliter à tout instant, mais il persévère, s’instruit, s’intéresse, se fait l’artisan de son destin.
Côté dessin, j’ai moins adhéré, je l’admets. Il a un côté « vite fait », comme hâtif, simple, brouillon, déformant les visages d’une façon qui m’a vraiment déplu. Ça n’a pas marché entre nous : j’ai fini par m’y habituer, mais pas par l’apprécier.

Une histoire de vie incroyable, terrifiante, mais malheureusement réaliste. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle du petit Tanitoluwa Adewumi, le prodige des échecs nigérian.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le fils de l’Ursari, Cyrille Pomès (scénario et dessin) et Isabelle Merlet (couleurs), d’après le roman de Xavier-Laurent Petit. Rue de Sèvres, 2019. 130 pages.

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Speak, d’Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson (2018)

Speak (couverture)Le premier vrai, énorme, coup de cœur de cette sélection. Voilà trois ans que j’ai lu le roman intitulé Vous parler de ça et, sans me souvenir de tous les détails, je ne l’ai jamais oublié (à l’instar d’un autre roman de Laurie Halse Anderson, Je suis une fille de l’hiver).
Ce roman graphique de plus de 350 pages nous plonge dans l’année de seconde de Melinda. Une année insoutenable, marquée par les humiliations et les rejets, enfermée dans son mutisme, traumatisée par un événement dont elle n’arrive pas à parler. Entre le texte et les illustrations, tout concourt à nous plonger dans l’intériorité torturée et déchiquetée de Melinda. Le trait d’Emily Carroll est évocateur, sensible et certaines planches sont vraiment dures tant elles paraissent à vif. Ce sont des dessins qui m’ont extrêmement touchée.
J’ai été happée par cette narration fluide qui fait de ce roman graphique un ouvrage impossible à lâcher, comme s’il nous était impensable d’abandonner Melinda. Et pourtant, comme dans le roman, certaines planches ont réussi à me faire (sou)rire. Moments de paix, de relâchement, de distance, pour Melinda et pour mes entrailles nouées.

C’est puissant, c’est sombre, c’est viscéral, c’est révoltant, mais c’est aussi tout un espoir, toute une renaissance qui s’exprime au fil des pages, même si, des fois, il faut toucher le fond pour pouvoir donner un grand coup de pied et remonter à la surface…

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Speak, Emily Carroll, d’après le roman de Laurie Halse Anderson. Rue de Sèvres, 2019  (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran. 379 pages.

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Préférence système, d’Ugo Bienvenu (2019)

Préférence système (couverture)Dans un Paris futuriste, le cloud mondial est saturé et les internautes veulent absolument poster leurs photos de vacances, de hamburgers et de chatons. Pas le choix, il faut faire de la place. Les œuvres d’art les moins populaires sont donc condamnées à passer à la trappe : adieu 2001 : l’odyssée de l’espace, adieu Alfred de Musset… Parmi les employés chargés de l’élimination, l’un d’eux, en toute illégalité, sauve ses œuvres préférées pour les copier dans la mémoire de son robot… qui porte aussi son enfant.
Un roman graphique parfois glaçant, parfois tendre – pour des raisons que je ne peux pas vous révéler sans vous raconter toute l’histoire – qui interroge notre rapport à l’art, à l’utile et au beau. Confrontant êtres humains et robots, il questionne aussi notre sensibilité qui, opposée à leur logique mathématique, nous confère notre identité, notre particularité, notre unicité. C’est aussi une histoire autour de la mémoire, du progrès – bénéfice ou fléau ? – et de la transmission. Supprimer Kubrick, Hugo et moult artistes qui ont marqué leur époque, leur art, pour laisser la place à une Nabila du futur, à l’éphémère, à ce qui fait le buzz pendant un bref instant ? Quelle perspective réjouissante… Au fil des pages se dessine également une ode à la nature, une invitation à prendre son temps, à admirer les oiseaux et à regarder pousser les légumes (mais pourquoi épingler les papillons ?).
(En revanche, la fin ouverte m’a frustrée, on dirait qu’elle appelle une suite alors que l’ouvrage est bien présenté comme un one-shot.)
Si l’histoire m’a fort intéressée, ce n’est pas le cas du trait d’Ugo Bienvenu. Froids, lisses, avec quelque chose d’artificiel, ils s’accordent peut-être bien à l’histoire qu’ils racontent, mais je ne les ai pas du tout aimés (deviendrais-je exigeante ?). Les personnages m’ont beaucoup perturbée, entre leurs visages trop roses, leurs costumes qu’on dirait tirés d’un vieux film de science-fiction démodé et leur regard trop souvent dissimulé derrière des lunettes noires. Ils manquaient… d’âme, d’humanité. De sensibilité justement.

Un roman graphique vraiment intelligent et percutant (une fois accoutumée au style graphique de l’artiste).

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Préférence système, Ugo Bienvenu. Denoël Graphic, 2019. 162 pages.

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Au cœur des terres ensorcelées, de Maria Surducan (2013)

Au coeur des terres ensorcelées (couverture)Il y a bien longtemps, un oiseau-chapardeur dérobait chaque année les pommes d’or du roi. Furieux, ce dernier envoya ses trois fils à la poursuite du voleur… Vous l’aurez compris, cette bande dessinée est un conte, inspiré de ceux venus d’Europe de l’Est. Nous retrouvons donc le schéma narratif classique du conte : les trois frères, le cadet étant le plus gentil, sa générosité qui lui attache les services d’un puissant sorcier métamorphe, etc. Ce conte est porté par un très agréable dessin, joliment colorisé et ombré : portraits expressifs, petits détails soignés et petite touche steampunk surprenante. J’ai vraiment apprécié mon immersion dans le travail graphique – qui rappelle parfois les anciennes gravures – de Maria Surducan.
Il raconte la noirceur du cœur humain : la méchanceté, la cupidité, le désir de domination, notamment par le biais d’une technologie irréfléchie… Les hommes sont ici menteurs, voleurs et meurtriers… à l’exception évidemment de notre héros dont la bonté et le désintéressement lui fera rencontrer l’entraide, l’innocence, la magie bénéfique, bref, un autre visage de l’humanité.

Un conte ensorcelant, une fable inspirante qui semble parfois trouver quelques échos dans notre société moderne.

Le début de l’histoire sur le site des éditions Les Aventuriers de l’Étrange

Au cœur des terres ensorcelées, Maria Surducan, inspiré des contes répertoriés par Petre Ispirescu. Les Aventuriers de l’Étrange, 2019 (2013 pour l’édition originale). Traduit du roumain par Adrian Barbu et Marc-Antoine Fleuret. 90 pages.

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Si vous êtes parvenu·es jusque-là, bravo !
A samedi pour un article du même acabit !
(Je suis sans pitié…)

Le langage inclusif : pourquoi, comment, d’Eliane Viennot (2018)

Le langage inclusif (couverture)Voilà un sujet que j’ai déjà abordé sur le blog suite à ma lecture de deux autres livres écrits par Eliane Viennot et publiés aux éditions iXe, à savoir Non, le masculin de l’emporte pas sur le féminin ! et L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » : il s’agit de la place dominante, écrasante, effarante, qu’occupe le masculin dans la langue française.

Au programme : quelques rappels (par exemple, non, les mots féminins ne naissent pas des mots masculins, mais tous sont bâtis sur un radical commun !) sur une langue qui possède déjà tous les outils nécessaires à plus de parité, un petit historique de la masculinisation du français et enfin, des recommandations pour rendre son langage, à l’écrit comme à l’oral, plus inclusif.

Vous pouvez retrouver bon nombre de ces préconisations sur le site de l’autrice, mais voici une courte liste. Utilisons dès à présent :

  • Les noms féminins pour désigner métiers et fonctions (ils existent et, même s’ils vous semblent étranges, dites-vous que vos oreilles ont tout à fait la capacité de s’y réhabituer !) ;
  • La « double flexion » (vous savez, le « Françaises, Français », « les étudiantes et les étudiants », « les acteurs et les actrices »… et l’ordre alphabétique n’est pas sexiste, lui !) et les mots englobants (« le monde agricole » plutôt que « les agriculteurs » ou « les agriculteurs et agricultrices ») ;
  • L’accord de proximité et l’accord selon le sens, et cessons une bonne fois pour toutes de dire que « le masculin l’emporte sur le féminin », une règle bien plus politique que linguistique !

Il y a bien d’autres conseils, mais je vous laisse les découvrir. En outre, ce sera bien plus intéressant, bien mieux formulés, sous la plume d’Eliane Viennot que sous la mienne.

En effet, comme les deux premiers, c’est un livre passionnant qui se lit avec délices tant il est bien écrit. On pourrait juger le sujet aride, austère, mais c’est tout le contraire. Rangez aux placards vos préjugés sur les essais ! Ce n’est pas un livre réservés aux linguistes, philologues et spécialistes et ce n’est pas un livre qui laisse de marbre. On s’agace devant les prétextes misogynes de l’Académie française et on s’afflige de la masculinisation connue par notre langue (si ce n’est le contraire), on s’amuse des piques bien envoyées de l’autrice et on s’instruit. On s’instruit sur l’histoire de la langue, on redécouvre des mots pluriséculaires qui nous semblent des néologismes. Et en s’instruisant, le regard change, s’affûte, tout comme les idées et les arguments pour les défendre.

Tous ces débats sur la langue française resteraient-ils si virulents s’il était mieux connu que les noms de métiers et de fonctions que refusent si violemment certain·es existent depuis des siècles ? Que cette insupportable règle du « masculin l’emporte sur le féminin » n’est devenue la norme que grâce à (ou à cause de) l’école obligatoire pour tout le monde ? Que les nouvelles règles masculinistes de l’Académie – sur les accords comme sur les noms de métiers – ont longtemps semblé aussi farfelues que les changements réclamés à présent (et qu’elles ont longtemps été ignorées par la plupart des Français·es) ? Je suis sans doute idéaliste, mais je pense que c’est le genre d’ouvrage qui peut amener à une prise de conscience… sauf que je suppose qu’il ne prêchera que des convaincu·es.

Car non, le masculin ne l’a pas toujours emporté sur le féminin, pas dans la langue française en tout cas ! Ce langage sexiste a été construit par une élite, luttant contre les usages et la logique, jusqu’à ce qu’il devienne la norme, une règle bêtement ânonnée, digérée et acceptée. Et pourtant, cette règle sur les accords choque à l’oreille. Prenons cette phrase de Racine, citée dans le livre, « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle » : qui prononcerait « Armez-vous d’un courage et d’une foi nouveaux » sans grimacer, voire sans sourire un peu ?
J’ai réalisé que, bien des fois, j’ai triché avec les règles, intervertissant deux noms pour que, le masculin se retrouvant dernier, la phrase « sonne » mieux. Et qu’est-ce que cela, si ce n’est un accord de proximité déguisé pour correspondre aux règles « officielles » ? J’avoue que c’était de l’ignorance avant de découvrir les éditions iXe qui en font la promotion, mais à présent, continuer relèverait avant tout de la lâcheté, n’est-ce pas ?
De plus, l’ouvrage utilise la règle de proximité et je constate que je n’ai remarqué aucune de ses applications, que rien ne m’a choquée.
Donc pourquoi ne pas l’utiliser à mon tour sur le blog ? Il me faudra peut-être un peu de temps, j’utiliserais sans doute encore bien des fois la règle que j’ai si bien apprise, mais le changement est tout à fait faisable.

Finissons par la postface (logique). Rédigée par deux membres de l’agence Mots-Clés, celle-ci est des plus utiles. Elle offre en effet des arguments pour défendre l’écriture inclusive et la volonté de redonner une place digne de ce nom au féminin dans la langue française. Pertinent et malin !

Je sens que ce « petit précis historique et pratique » va rester sur mon bureau, comme un guide pour féminiser mon écriture (ma parole aussi, mais c’est là un autre combat puisque, détestant cet exercice, je suis déjà bien contente quand les mots sortent de ma bouche à peu près dans l’ordre souhaité) et pour défendre mes opinions.
Un dernier mot : ne vous inquiétez pas, les évolutions sont naturelles et la langue française s’en portera très bien. Et peut-être que la société aussi !

« Les évolutions langagières accompagnent les évolutions sociales. »

« Dénoncer le monopole masculin ici et là, se donner les moyens de le démanteler, exige mécaniquement d’augmenter la présence des femmes dans les lieux de pouvoir (et les professions « masculines »), et celle du féminin dans la langue. Il n’y a pas d’alternative. Du reste, s’il est évident que ces transformations ne seront pas suffisantes pour instaurer l’égalité, on voit mal qu’elles puissent être considérées comme susceptibles de la faire reculer. »

« Si les efforts réalisés depuis le XIIIe siècle afin de renforcer la domination masculine font partie de l’histoire de notre langue, rien n’oblige à les transmettre en héritage aux générations futures, ni à les laisser parasiter nos imaginaires et retarder l’avènement de l’égalité. »

« Ce changement ne consiste pas seulement à ajouter des points ici et là, ou à admettre la féminisation de certains titres. En attirant l’attention sur les modalités de l’expression, sur le fonctionnement de l’outil qui nous sert à penser et à écrire, sur les lieux parfois bien obscurs où se cache le sexisme, l’écriture inclusive jette une lumière crue sur les mécanismes de la domination ordinaire. » (Postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh)

Le langage inclusif : pourquoi, comment, Eliane Viennot, postface de Raphaël Haddad et Chloé Sebagh. Editions iXe, coll. xx-y-z, 2018. 142 pages.

Pour aller plus loin :

(Je pourrais continuer, mais je suppose que vous savez tous et toutes utiliser un moteur de recherche pour approfondir le sujet.)

Challenge Voix d’autrices : un documentaire

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie (2017)

Chère IjeaweleSecond essai de l’autrice nigériane, Chère Ijeawele est la réponse de Chimamanda Ngozi Adichie à une amie qui lui demande quelques conseils pour donner une éducation féministe à sa fille. Elle aborde la question sous divers angles, du rôle du père aux termes utilisés en passant par les jouets proposés, le mariage et le rapport au corps.

Dans Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie conseillait déjà d’offrir aux enfants une éducation non sexiste qui serait positive et plus juste pour les filles comme pour les garçons. Elle creuse ici le sujet et nous offre quinze suggestions pleines de bon sens.

Evidemment, elle prêche une convaincue. Les vêtements bleus pour les uns, roses pour les autres, les jouets classés par sexe, les horripilants « parce que tu es une fille » comptent déjà parmi mes sujets de bataille et d’exaspération quotidienne. Mais il n’empêche, c’est tellement rassurant et plaisant de lire des ouvrages comme celui-ci, de se dire que des personnes vont le lire et peut-être changer de point de vue sur les femmes et sur l’éducation différenciée que reçoivent les filles et les garçons. Je me répète par rapport à ce que j’ai dit de Nous sommes tous des féministes, mais il faut que ce livre tombe entre le plus de mains possibles ! Il faut le faire lire à tout le monde, femmes et hommes, parents, futurs parents ou non car nous pouvons tous y trouver des idées pour améliorer la condition féminine.

En abordant la question du mariage, souvent présenté comme le plus grand achèvement de la vie d’une femme, elle aborde aussi les changements qu’il implique pour l’épouse et non pour le mari : le changement de nom de famille et de titre. Et elle m’a fait réfléchir sur le fameux débat « Madame/Mademoiselle ». J’avoue ne m’être jamais vraiment penchée sur la question, acceptant l’un comme l’autre sans trop réfléchir. Le Madame me donne un coup de vieux, mais le Mademoiselle – parfois entendu avec un ton bien condescendant et paternaliste au travail par ailleurs – me dit « Tu n’as pas atteint la sacro-sainte condition de femme mariée » (que je ne prévois d’ailleurs pas vraiment de connaître, cela signifie-t-il que je serais une Mademoiselle – sous-entendu une vieille fille, une pas-tout-à-fait-femme – toute ma vie ?). Pourquoi le statut marital d’une femme doit être connu de tous tandis qu’un homme sera appelé Monsieur toute sa vie ? C’est finalement très intrusif. Je n’en ferai peut-être pas mon cheval de bataille principal, mais les mots ont une importance et celui-là aussi.
Désolée pour ce pavé, mais il me permet de souligner le fait que ce petit livre amène à réfléchir, que l’on se considère déjà comme féministe ou pas, que l’on soit déjà informée ou pas.

S’exprimant avec un ton clair et enjoué, l’autrice utilise beaucoup d’exemples concrets tirés de son expérience personnelle. Si je les trouve passionnant car ils ancrent son manifeste dans le réel, j’apprécie également l’aperçu – très rapide évidemment – qu’ils donnent de la société nigériane et de la culture igbo, sujets auxquels je ne connais rien. Elle met en outre dans son livre beaucoup de bienveillance et d’optimisme : une véritable bouffée d’air frais.

Un petit livre percutant et inspirant qui devrait être offert et lu par tous et toutes pour voir le monde changer un peu.

« Je suis convaincue de l’urgence morale qu’il y a à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes. »

 « En refusant d’imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu’individu. Ne la compare pas à ce qu’une fille devrait être. Compare-la à ce qu’elle devrait être en donnant le meilleur d’elle-même. »

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. 77 pages.

L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation », publié sous la direction d’Eliane Viennot, co-écrit par Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger et Anne-Marie Houdebine (2016)

L'Académie contre la langue française (couverture)Suite à l’élection d’Angela Merkel au poste de chancelière en 2005, on a pu trouver dans Le Figaro (porte-parole favori de l’Académie pendant très longtemps) la phrase suivante : « Chaussé d’escarpins à talons aiguilles et vêtu d’un coquet tailleur rose, le chancelier allemand a serré la main de Jacques Chirac. » En lisant cela, on se dit que la féminisation a encore du chemin à parcourir.
L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation » relate la guerre menée par les Quarante de l’Académie contre la féminisation de la langue française au niveau des noms de métiers, fonctions et titres. L’idée de ce livre est née de l’affaire Sandrine Mazetier et Julien Aubert, ce dernier persistant à appeler Sandrine Mazetier « Madame le Président » en 2014.

« Le présent ouvrage retrace pour partie l’histoire de cette guerre picrocholine, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait terminée, en incitant les lecteurs et lectrices à prendre du recul pour en comprendre les origines lointaines. Il donne à voir l’énergie, la violence, la mauvaise foi et le sexisme qui ont été mis au service de ce combat. Il donne à voir, surtout, l’incompétence d’une institution qui se proclame « gardienne » de la langue française, mais dont aucun membre ne maîtrise le b-a-ba de la linguistique, et qui ne réalise même plus elle-même l’inutile Dictionnaire de l’Académie qui est officiellement sa raison d’être. »

Ce livre montre l’incompétence et le conservatisme de l’Académie. Ces membres (moyenne d’âge : 77 ans) nés de Richelieu, comme ils le répètent à l’envi, ont toujours été incapables de produire un dictionnaire correct. Leurs exemples étaient élitistes, mais surtout ils avaient toujours un train de retard sur la langue usuelle. Avec seulement huit éditions en plus de 300 ans, cela peut se comprendre…
La première femme élue fut Marguerite Yourcenar en 1980 (que l’on ne vit guère sous la coupole après son élection) et seulement sept la suivirent. Son élection fut prétexte à de véhémentes discussions. Gaxotte déclara d’ailleurs : « Si on élisait une femme, on finirait par élire aussi un nègre. ». Il n’avait pas tort : ce fut Léopold Sedar Senghor en 1983.
En 1984, la création d’une commission de terminologie relative au vocabulaire concernant les activités des femmes par Yvette Roudy fut le déclencheur de leur colère. Une des missions de cette commission : « éviter que la langue française ne soit porteuse de discriminations fondées sur le sexe. » A les écouter, c’est la Révolution, c’est l’Apocalypse et la langue française ne s’en relèvera pas.

Leurs déclarations sont la preuve d’une ignorance, d’une arrogance, d’une mauvaise foi et d’un élitisme incroyables. Pire, elles relèvent souvent d’un sexisme révoltant. J’ai été sidérée lors de ma lecture par la violence de leurs propos. On a parfois du mal à croire que cela a été dit ou écrit au XXe siècle (voire XXIe siècle puisqu’un texte de Druon date de 2005).
Evidemment, l’offense, pour eux, concerne la féminisation des noms de fonctions supérieures. Les autres importent peu : pas de problème pour dire une boulangère, une hôtesse de l’air, une secrétaire… du moment que celle-ci sert un patron, et non pas l’Etat !

« Ce sont les autres qui les dérangent : celles qui bousculent l’ordre traditionnel en parvenant aux postes prestigieux qui étaient autrefois le monopole des hommes. Pour elles, une véritable anomalie est préconisée : à poste prestigieuse, port obligatoire du nom masculin ! »

Ils rabâchent encore et encore les mêmes arguments éculés – du genre « l’ambassadrice est la femme de l’ambassadeur » ou « le masculin est non marqué à l’inverse du féminin » – et s’enfoncent de plus en plus au fil de années tandis que l’usage fait entrer la féminisation dans le langage quotidien.

Cet ouvrage s’attelle à démonter les arguments fallacieux utilisés par les habits verts. Pour ce faire, de nombreuse notes de bas de page soulignent leurs erreurs, apportent des précisions, etc.
Il y a beaucoup d’humour dans ces commentaires sur les textes d’Académicien-nes. Yannick Chevalier disait, lors d’une rencontre à la librairie Violette & Co, que cela avait été « assez amusant à faire ». De mon côté, je vous confirme que c’est très amusant à lire.
Toutefois, l’humour n’empêche pas le sérieux : auteur et autrices savent de quoi ils parlent. Ils sont sociolinguistes, maître et maîtresses de conférence, écrivain-es, historiennes… : ce sont donc des personnes parfaitement compétentes pour discuter de la langue, de sa construction ou de son histoire, à l’inverse de l’Académie française qui ne compte pas de linguistes ou de grammairiens dans ses rangs.

Ce livre est organisé en chapitres qui filent la métaphore religieuse. Nous commençons bien évidemment par une présentation du Saint-Siège avant de découvrir les offenses et leurs douze points de doctrines. Suivent les bulles (les déclarations officielles) et les exégèses (différents articles écrits par des Académiciens). Ensuite, quatre suppliques (cris de désespoir adressés à Jacques Chirac, président de la République, René Monory, président du Sénat, Lionel Jospin, Premier ministre, et Ségolène Royal, ministre déléguée à l’enseignement scolaire – cette dernière supplique étant parfaitement méprisante) et le chapelet des perles clôturent le livre.

Nous avons hérité d’une langue masculinisée, souvent allant contre toute logique, et ce livre (comme le précédent ouvrage d’Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, que je vous conseille fortement également) est important. On prend conscience de certains usages bien ancrés dans nos têtes qui perpétuent cette masculinisation abusive de la langue française et on peut petit à petit se corriger pour adopter une langue non sexiste.

C’est difficile de choisir seulement quelques extraits (comme souvent avec les livres des éditions iXe). J’en ai relevé beaucoup, il y a tellement de passages passionnants, de traits d’humour que je voudrais partager.

 « Tous ces exemples montrent à quel point, même si elle a reçu des renforts d’électrons livres parfois plus virulents et excessifs qu’elle, l’Académie française a travaillé à faire du masculin le genre grammatical devant lequel l’autre devait soit montrer sa soumission, soit disparaître purement et simplement. Elle a donc activement secondé, sur le terrain linguistique, l’entreprise menée sur le terrain philosophique et scientifique pour faire de « l’homme » (au singulier) le représentant de l’espèce humaine. »

« L’Académie, cependant, n’a jamais constitué, pour ses membres comme pour les hommes qui aspiraient à y entrer, qu’un levier permettant de s’élever au-dessus du commun des auteurs : un outil de distinction sociale et intellectuelle. Avec la complicité du pouvoir, évidemment, qui aurait fermé la boutique depuis longtemps si elle n’avait servi de miroir aux alouettes aux lettrés en mal de légitimation (et de moyen commode pour remercier des fidèles ou caser des parents). Quant aux véritables linguistes, longtemps considérés comme des empêcheurs de légiférer en rond, ils ont été soigneusement écartés de la Compagnie. »

« L’idée qu’ils pourraient jouer un autre rôle que celui du Père Fouettard ou du vieillard dépassé par les évènements ne leur traverse apparemment jamais l’esprit. »

« Au vrai, le ridicule est une notion très subjective, qui dépend du degré d’acceptation ou de condamnation de la société – ou des autorités qui s’expriment en son nom. Les mots jugés risibles par l’Académie sont bel et bien employés dans d’autres pays francophones, ou l’ont été en France à d’autres époques. Et il est aisé de voir pourquoi elle voudrait qu’on en rie : ils désignent des positions de pouvoir dans lesquelles les femmes doivent continuer à se sentir illégitimes, ce que la Compagnie se garde bien d’expliciter. En se contentant de les frapper de ridicule et en s’en moquant lourdement, elle fait sentir aux femmes qu’elles risquent des moqueries si elles les utilisent ; et elle fait savoir aux hommes qu’ils peuvent se moquer de celles qui en usent. »

J’ajouterai simplement quelques remarques d’Académiciens :

« Quelle rage ont donc les femmes de vouloir se fourrer partout où sont les hommes ? Les vespasiennes disparaissant une à une, il ne nous restera bientôt plus le moindre domaine réservé. Il faut que les hommes aient quelques refuges. Il n’est pas bon pour leur santé et leur équilibre de passer tout leur temps avec les femmes. »

Jean Dutourd

« Chacun sait que la femme a plus de pouvoir sur l’homme lorsqu’elle s’efface et qu’elle paraît disparaître. Partout, les femmes gouvernent mieux lorsqu’elles ne règnent pas. Leur secret, leur force est d’inspirer comme un souffle puissant, de tirer les fils des marionnettes mâles. »

Jean Guitton, Le Figaro, 10 septembre 1984

« Cette histoire est un gadget. Ce sont les effets de la polygamie de Jospin qui est entouré de sultanes et qui, pour faire plaisir à son harem, relance une vieille idée. »

Jean Dutourd, Le Figaro, 30 juin 1998

L’Académie contre la langue française : le dossier « féminisation », publié sous la direction d’Eliane Viennot, co-écrit par Maria Candea, Yannick Chevalier, Sylvia Duverger et Anne-Marie Houdebine. Editions iXe, coll. xx-y-z, 2016. 216 pages.