Quatre filles et un jean (5 tomes), d’Ann Brahares (2011-2012)

La vie de Lena, Bridget, Tibby et Carmen a toujours été imbriquée dans celle des autres. Ces « filles de septembre » nées dans un intervalle d’à peine un mois ont grandi ensemble, ne passant pas une journée sans se voir. Jusqu’à ce premier été où chacune part en vacances de son côté. Heureusement, au dernier moment, un jean fait irruption dans leur vie. Un jean qui va aussi bien aux longues jambes de Bridget, à la minceur de Tibby, aux formes généreuses de Carmen et au corps parfait de Lena. Pour elles, pas de doute, c’est un signe : ce jean est magique et il sera le lien entre elles pendant les longues semaines d’éloignement. Quatre étés remplis par l’amour, l’amitié, la tristesse, la peur, la découverte de soi et l’ouverture à d’autres, les désillusions et les espoirs… bref, la vie, quoi.

Les quatre premiers tomes de Quatre filles et un jean font partie des sagas de mon adolescence. Je l’ai lue et relue et, comme tous les livres de ma jeunesse, j’avais envie de prendre le temps d’une relecture (parce que, même si j’adore évidemment découvrir de nouveaux récits, ça me manque de ne plus lire et relire !) et c’est Coline qui m’en a donné l’occasion grâce à Relire son enfance et une lecture commune à plusieurs (pas tous au même rythme cependant, je confesse les avoir honteusement lâchées au quatrième tome pour me lancer dans un sprint final (mais j’avais quand même l’excuse de devoir rendre le cinquième tome à la bibliothèque)). J’avais une appréhension : ne plus aimer autant qu’avant et, avec le recul, trouver ça un peu « cucul »…

Mais ô joie, ça n’a pas été le cas. Les histoires de Bridget, Lena, Carmen et Tibby m’ont enthousiasmée comme avant. Est-ce dû aux qualités intrinsèques de ces romans ou est-ce parce que j’ai définitivement renoncé à l’idée de grandir ? Je n’en sais rien, mais j’ai eu un immense plaisir à redécouvrir (même si généralement le gros de l’histoire me revenait en commençant chaque fois) ces romans à la fois drôles et touchants, fleurant bon l’été et le soleil sans être dépourvus d’émotions bien plus froides et sombres. Les malheurs des filles se sont révélés émouvants, mais sans jamais trop en faire. Je pense notamment au premier arc narratif de Tibby, poignant et très réussi.
Les changements fréquents de points de vue nous poussent à tourner d’autant plus rapidement les pages que l’on souhaite savoir au plus ce qui arrive à telle ou telle fille. Classique peut-être, mais indubitablement efficace.

Nos quatre héroïnes sont particulièrement bien écrites. Après la joie de les retrouver, je me suis à nouveau attachée à elles, comme un membre invisible de leur petit groupe. Ce qui a bien contribué à mon incapacité à lâcher ces romans un fois lancée. Je me suis reconnue dans chacune d’elles, même la sportive, la flamboyante, la dynamique Bridget qui, au départ, me semblait être aux antipodes de mon caractère. Finalement, non, nous avons bien des points communs toutes les deux. J’ai aimé leur amitié si puissante et solide, j’ai aimé leurs caractères remplis d’espoirs, d’envies et de rêves malgré les galères et les cœurs brisés.
La tripotée de personnages secondaires qui les entourent – famille, autres ami·es, ennemi·es, etc. – est tout aussi réaliste, tant dans leurs caractères que dans leurs relations avec les quatre filles. Sans jamais tomber dans le cliché, Ann Brashares nous fait rencontrer des personnalités plus ou moins attachantes, plus ou moins sympathiques, plus ou moins admirables, mais toujours terriblement proches de nous ou des personnes que l’on peut rencontrer dans une vie.

Teintée d’un peu de nostalgie, cette relecture fut décidément des plus agréables. Étaient-ce les tomes qui se bonifiaient au fur et à mesure ou ai-je peu à peu perdu tout sens critique, portée par les mots ?

Et puis, il y a le cinquième tome. Qui se passe dix ans plus tard, se déroule sur plusieurs mois d’automne et d’hiver, bref, qui se détache des autres. Et qui était pour moi une complète découverte : sorti plus tard – alors que ma PAL avait commencé à grandir de manière exponentielle et que je ne passais plus autant de temps au milieu de mes sagas favorites –, j’étais totalement passée à côté et j’ai appris son existence que relativement récemment. Dire qu’il suscitait chez moi des sentiments mitigés est un euphémisme. Si j’étais par avance ravie de prolonger les vacances avec les filles de septembre et curieuse de savoir ce que la vie avait fait d’elles, de rencontrer des femmes et non plus des adolescentes, je craignais que ce soit le tome de trop, écrit pour satisfaire les fans uniquement, mais sans réel intérêt. J’avais également peur de ce qu’elles seraient devenues : et si l’âge adulte les avait radicalement changées ? et si leur amitié si extraordinaire se révélait faillible ? Ajoutez à cela l’impatience de lire une histoire inédite pour moi et la tristesse anticipée d’un dernier tome nécessitant de leur dire au revoir par la suite, vous obtiendrez un melting pot de sentiments bien confusionnant.
Et finalement…
Déjà, je dois avouer qu’il est très difficile d’en parler sans spoiler. Je vais essayer de ne pas donner de détails précis, mais si vous souhaitez le lire un jour sans en savoir le moindre élément, la moindre idée, passez votre chemin.
Je reprends. Et finalement… ça a été une immense surprise. Un choc même. Dans tout ce que je craignais, dans tout ce que j’avais pu imaginer, jamais ce scénario ne m’avait effleuré l’esprit. Il m’a laissée hébétée. Comme assommée.
Il y a pour moi un gouffre entre les quatre premiers et ce dernier tome. L’humeur générale n’est pas du tout la même. Malgré les peines de Lena, malgré la souffrance de Bridget, malgré les périodes noires de Tibby, malgré les angoisses de Carmen, les quatre autres tomes me laissent un sentiment plutôt joyeux, lumineux. Un souvenir de rires et d’amitié qui soulagent tout. Un goût de « tout finit (presque) bien » même quand la fin est triste. Ce cinquième tome m’a laissée une sensation profondément triste, déprimée. Même si la fin apparaît comme un rayon de soleil à travers les nuages, elle ne rattrape pas les quatre cent cinquante pages d’accablement qui y conduisent.
A la question « Les filles ont-elles changé ? », la réponse est oui. Indubitablement. Et pourtant, ce sont toujours elles. Leurs personnages adultes sont aussi bien écrits que leur pendant adolescent. Un peu moins sympathiques parfois peut-être (oui, Carmen, c’est toi que je regarde). Si la superficialité de Carmen et la passivité de Lena m’ont agacée (pour la seconde, peut-être car je me retrouve trop en elle…), j’ai adoré Tibby et Bridget qui m’ont toutes les deux étonnée.

Ce cinquième tome a donc été une incommensurable surprise qui a néanmoins su balayer toutes mes craintes. Mature, renouvelant l’histoire des filles tout en nous permettant de les retrouver, il est aussi captivant que les quatre premiers.

 Une (re)lecture à laquelle j’ai été ravie d’accorder du temps !

« – Demande-moi ce que tu veux.
C’était un défi.
– De quoi as-tu peur ?
La question était sortie de la bouche de Tibby plus vite qu’elle ne le voulait.
Bailey réfléchit.
– J’ai peur du temps.
Elle répondait courageusement, sans flancher devant le gros œil de Cyclope de la caméra.
– J’ai peur de ne pas avoir assez de temps, précisa-t-elle. Pas assez de temps pour comprendre les gens, savoir ce qu’ils sont vraiment, et qu’ils me comprennent aussi. J’ai peur des jugements hâtifs, de ces erreurs que tout le monde commet. Il faut du temps pour les réparer. J’ai peur de ne voir que des images éparpillées et pas le film en entier. »

« S’il y avait bien un argument que Carmen détestait, c’était bien « la vie est trop courte ». Dans le genre excuse minable, on ne pouvait pas trouver mieux. Faites quelque chose sous prétexte que « la vie est trop courte », et vous pouvez être sûr que, justement, la vie sera assez longue pour vous le faire regretter. »

« Elle pensait avoir tiré une leçon de l’accident de Katherine. Une leçon qui disait : « N’ouvre pas, ne grimpe pas, n’essaie pas et tu ne tomberas pas. » Mais ce n’était pas ça du tout ! Elle avait tout compris de travers !
Du haut de ses trois ans, la petite Katherine lui enseignait exactement l’inverse : « Essaie, tends la main, désire, tu risques de tomber mais, même si tu tombes, tu t’en remettras. »
Remuant ses pieds sous les couvertures, Tibby réalisa qu’une autre leçon encore en découlait : « Si tu n’essaies jamais, bien sûr tu ne risques rien, mais autant être morte. » »

Quatre filles et un jean (5 tomes), Ann Brahares. Gallimard jeunesse, 2002-2012 (2001-2012 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vanessa Rubio.
– Tome 1, Quatre filles et un jean, 2002 (2001 pour l’édition originale), 309 pages ;
– Tome 2, Le deuxième été, 2003, 392 pages ;
– Tome 3, Le troisième été, 2005, 370 pages ;
– Tome 4, Le dernier été, 2007, 399 pages ;
– Tome 5, Pour toujours, 2012, 432 pages.

Les mystères de Larispem, trilogie, de Lucie Pierrat-Pajot (2016-2018)

J’avais écrit un billet sur le premier tome, mais je reviens vous dire un mot sur cette trilogie que j’ai pris le temps de (re)découvrir du début à la fin puisque je n’avais jusque-là jamais lu les tomes suivants.

Contrairement à ce que j’avais dit à l’époque, je me suis cette fois glissée dans ce monde avec plaisir et l’histoire m’a immédiatement emportée dans ce Paris alternatif. Sans heurts, mais avec une grande fluidité.
J’ai été heureuse de retrouver cet univers steampunk mâtiné d’un soupçon de magie occulte. Vapeur, voxomatons, taureau mécanique, tripodes et dirigeables en tout genre hantent cette ville bondée, moderne, cacophonique. On quitte cette trilogie avec de l’argot louchébem plein les oreilles. Ce n’est pas automatique de former les mots ainsi, mais c’est tout simplement irrésistible. Une signature unique pour ces trois romans !

J’ai trouvé dans cette suite tout ce que j’en espérais lorsque je n’avais lu que le premier tome.
Larispem dévoile des facettes moins idylliques et moins égalitaires qu’elle le souhaiterait, avec un pouvoir parfois corrompu et partial. Si, cette fois, les privilèges sont accordés à une tranche du peuple de la Cité-État, il n’en reste pas moins que les dérives d’autrefois sont sur le point de redevenir celle du présent.
Beaucoup de découvertes quant à l’origine du pouvoir du sang, des révélations bouleversantes sur le passé d’une méchante qui devient de plus en plus charismatique alors que ses faiblesses sont révélées, le tout entremêlé, sans être submergé, d’action et d’aventures qui rythme le récit et nous pousse à enchaîner les chapitres.
S’il y a parfois quelques facilités dans la résolution des problèmes, si certaines directions adoptées par l’histoire sont très prévisibles – oui, je parle des histoires de cœur –, ces petits défauts pas rares dans la littérature jeunesse ne sont pas trop lourds et ne vampirisent pas l’histoire qui se dévore malgré tout de bon cœur sans se laisser arrêter sur ces petits détails.

Les personnages se nuancent et la frontière entre le bon et le mauvais tend parfois à se brouiller. J’ai beaucoup aimé le personnage de Liberté qui n’a rien d’une grande héroïne. Un peu ronde, timide, venue de la province, sensible, la jeune mécanicienne se révèle au fil des tomes et elle s’endurcit tout en gardant bon cœur. Elle pourra parfois surprendre, bien plus qu’une Carmine globalement plus brute de décoffrage. Carmine est sympathique (et impressionnante), mais j’ai trouvé son personnage plus linéaire tout au long de la trilogie.
On rencontre bien d’autres personnages, bien d’autres personnalités, toutes très diverses aux histoires multiples et joliment travaillées, simplement esquissés dans le premier tome : Maxime Sévère – que j’ai vraiment beaucoup aimé –, Isabella, Félix, Vérité, Fiori… mais je vous laisse les rencontrer si vous lisez un jour cette trilogie.

Les mystères de Larispem sont donc une belle trilogie rétrofuturiste dont les tomes ne cessent de se bonifier. L’histoire se développe tout comme l’uchronie ici proposée et les personnages qui se complexifient parfois à mon plus grand plaisir.

Les mystères de Larispem (3 tomes), Lucie Pierrat-Pajot. Gallimard jeunesse.
– Tome 1, Le sang jamais n’oublie, 2016, 259 pages ;
– Tome 2, Les jeux du siècle, 2017, 322 pages ;
– Tome 3, L’élixir ultime, 2018, 358 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pouce de l’Ingénieur :
lire un livre du genre « Steampunk »

 Challenge Voix d’autrice : un diptyque/une trilogie

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Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

***

Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

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Deux livres pour beaucoup de désespoir : Comme un seul homme et La Proie

Ou le pendant involontaire de mes « deux romans pour un peu d’espoir ».

J’ai enchaîné ces deux romans et, sans être identiques, ils ont de tels points communs qu’il m’a paru judicieux de les réunir dans un même article. Deux romans très réalistes qui malmènent des adolescents à travers des familles disloquées. Des fausses promesses et de la manipulation. Descentes aux enfers pour tout le monde ! Des couples qui ne s’aiment plus et qui montrent de la méchanceté envers leurs propres enfants, des adultes pervers et antipathiques. Un drogué d’un côté, une alcoolique de l’autre. Chez celle ou celui qui lit ces histoires, un poids dans le ventre, de la peur pour ces jeunes, une angoisse face aux avenirs sombres qui se profilent à l’horizon, bref, une tension qui broie les entrailles.
Deux romans que j’ai lus alors qu’un grand soleil brillait dehors : une luminosité peu en accord avec la noirceur et le désespoir suintant de ces récits.

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Comme un seul homme, de Daniel Magariel (2017)

Comme un seul homme (couverture)La « guerre » est gagnée : suite à son divorce, le père a obtenu la garde de ses deux fils. Au programme : déménager pour le Nouveau-Mexique et commencer une vie meilleure. Sauf que les choses ne vont pas se passer ainsi. Isolés dans leur nouvelle ville, les deux frères se retrouvent seuls pour gérer un père toxique qui cache sous la fumée de ses cigares bon marché des odeurs bien plus addictives et dangereuses.

A première vue, c’est un livre court – moins de deux cents pages – et une histoire relativement simple. Mais ce récit réaliste se révèle surtout extrêmement puissant. Comme quoi, il ne faut pas se fier à la taille lorsque l’écriture est acérée.

C’est une plongée dans une famille dysfonctionnelle, avec ce père qui monte ses enfants contre leur mère, qui les pousse à témoigner contre elle, à l’accuser de violences pour obtenir la garde. Ce père qui tentera ensuite de les séparer eux, de détruire leur complicité qu’il jalouse, qu’il perçoit comme une menace. L’homme charismatique qui fascinait ses fils sombre dans la déchéance, devient versatile, envieux, capricieux, paranoïaque, bref, véritablement dangereux.
Le jeune narrateur, aveuglé par l’aura de ce père adulé, ne perçoit pas tout de suite la folie de son père, mais la malveillance et la manipulation sont bel et bien présentes depuis les premières pages. Quant à nous, nous sommes témoins d’une situation qui dégénère, d’un danger sans cesse grandissant et l’on ne peut que s’inquiéter pour ces deux garçons physiquement mais surtout psychologiquement menacés par leur père.

Longtemps, le plus jeune frère tentera de sauver leur trio, de croire à cet idéal d’une nouvelle vie dans laquelle ils se serreront les coudes. Un rêve qui s’effiloche tandis qu’un huis-clos se met en place. L’horizon du narrateur se réduit rapidement à l’appartement, lieu sordide et oppressant dans lequel rôde un monstre bien réel et totalement imprévisible. Seule lueur dans cette obscurité : la solidarité des deux frères, leur soutien mutuel jamais trahi. Là réside leur seul espoir de s’en sortir.

Tout au long du récit, la mère sera invisibilisée. Personnage lointain, probablement détruit par le père, terrifié. Elle ne sera évoquée que dans de rares souvenirs et sa voix au téléphone ne suffira pas à lui donner une présence. Son absence et ses manquements lorsqu’ils l’appellent à l’aide soulignent simplement et tragiquement la solitude des deux frères.

Un roman très sombre, percutant et violent psychologiquement parlant. Une puissante découverte pour laquelle je peux une nouvelle fois remercier le Joli.

« J’ai résisté contre son pouvoir de persuasion en convoquant des images de mon père. Je l’imaginais regardant par la fenêtre dans le parc, la seule lumière dans la pièce étant le bout allumé de son cigare, il réfléchissait avec tristesse à ce qu’il avait fait, aux gens qu’il avait perdus, repoussés. Parfois, mentalement, j’étais mon père. Après tout, n’étions-nous pas lui et moi totalement au-delà du pardon ? N’étions-nous pas les deux qui avaient trahi ma mère de la pire façon ? Et puis qu’est-ce qui faisait dire à mon frère qu’elle pouvait nous aider ? Elle ne s’était encore jamais opposée à mon père. Pourquoi le ferait-elle maintenant ? »

Comme un seul homme, Daniel Magariel. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. 187 pages.

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La Proie, de Philippe Arnaud (2019)

La Proie (couverture)Au Cameroun, la jeune Anthéa n’est pas très douée à l’école où les mots et les chiffres lui glissent entre les doigts. Elle préfère nettement aider sa mère au marché. C’est là qu’une famille blanche la repère et propose à ses parents de l’emmener avec eux lors de leur retour en France. Elle ira dans les mêmes écoles que leurs enfants, elle pourra ensuite aider ses parents dont le quotidien est difficile. Seule Anthéa ne partage pas l’enthousiasme du village, elle craint le pire, mais déjà la voilà dans l’avion aux côtés de Christine, Stéphane et leurs enfants, François et Elisabeth.

Ma dernière découverte Exprim’ pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions Sarbacane. Si je n’avais pas été entièrement convaincue par le précédent roman de Philippe Arnaud, Jungle Park, j’étais bien décidée à lui offrir une seconde chance. Et je ne l’ai pas regretté.

Comment parler de ce roman ? J’ai été incapable de le lâcher : page après page, il m’a aimantée et secouée. Il m’a un peu rappelé le film Get out : la sympathie que cette famille blanche lui manifeste au début est rapidement troublée par des remarques choquantes relevant du racisme ordinaire avant que la situation n’empire de façon dramatique : de petites choses étranges deviennent de plus en plus énormes, incroyables, insensées. Mais si elles prennent une dimension futuriste dans Get out avec une technologie non existante de nos jours, le quotidien d’Anthéa reste très réaliste et, par conséquent, bien plus poignant. S’instaure peu à peu un esclavage qui ne dit pas son nom. Mais tout se passe progressivement, au fil des mois, des années. Une lente déchéance, des droits qui s’évanouissent, des rapports de force qui se mettent en place dans des non-dits et des regards.

Dans cette famille qui se déchire, qui se déteste, entre des adultes fourbes, faux et manipulateurs, l’ambiance devient pesante, puis malsaine, mauvaise. Leur méchanceté se tourne aussi envers leurs enfants, mais c’est surtout Anthéa qui en paie le prix. Il est loin, l’Eden promis, espéré. La folie couve et explose parfois, mais c’est surtout la mauvaise foi, la fausseté et les mensonges qui règnent en maîtres. Si les paroles et actions de Stéphane et Christine nous semblent, à nous comme à Anthéa, aberrantes, inhumaines, sournoises, il est impossible de discuter avec eux.
Au fil du récit, on s’interroge. Que veulent-ils réellement ? Jusqu’où vont-ils aller ? Le mal étend ses tentacules tranquillement, avec subtilité, s’approchant caché derrière un sourire. L’angoisse monte et l’on craint le pire pour Anthéa. C’est une lecture qui prend aux tripes et qui pèse sur le cœur. Glaçant.

Anthéa semble longtemps pétrifiée, face à un quotidien de plus en plus tragique. Mais, de la même manière que l’auteur fait lentement évoluer la situation, il nous donne à ressentir les craintes, les doutes et les rêves d’Anthéa. Or, l’espoir que tout finisse par s’arranger, la peur que cela empire, la résignation, la méconnaissance d’un nouveau monde, la pression faite sur elle (elle est mineure, ils détiennent son passeport, elle leur doit tant…), la peur de décevoir sa famille… tout cela concourt à la maintenir dans l’inaction.
Le roman s’étale sur six ou sept ans : la petite Anthéa de neuf ans des premières pages aura bien grandi, trop vite, trop brutalement, quand arrivera la dernière ligne. La fillette rêveuse et créative se transforme en une femme lucide et résistance qui émeut du début à la fin.

Esclavagisme moderne, racisme, violences faites aux femmes et aux enfants… Le soleil et la terre rouge du pays bamiléké, les occupations innocentes – contes sous le grand kolatier, petites sculptures dans la terre, corde à sauter et rires avec sa cousine –, les bonheurs du Cameroun natal s’effacent rapidement, coulés sous le gris des immeubles et du bitume. Un thriller bouleversant et une héroïne que je n’oublierai pas sitôt.

« Douce Anthéa ; tranquille, sérieuse. C’est ce qu’ils disent tous. La fillette, elle, ne comprend pas comment elle peut présenter aux autres ce visage lisse, alors qu’en elle, c’est – autant et en même temps que la joie – le tumulte, l’anxiété, la peur. La peur de mal faire, de ne pas suffire. D’être… oui, insuffisante, comme l’écrit le maître sur les copies qu’il lui rend d’un air navré. »

« Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? »

« Se souvenir, à tout prix. Modeler dans sa mémoire un jour de la semaine par année, entre huit et douze ans. Elle se concentre dessus chaque soir, entre la toilette d’Elisabeth et le retour des adultes. Elle fouille chaque moment, en extrait la saveur, les parfums qui lui sont attachés, s’offre un voyage quotidien dans son pays natal. C’est à double tranchant, bien sûr, car ensuite le gris de l’appartement, la dureté de ces gens avec qui elle vit, devient plus difficile encore à supporter… mais c’est vital.
Pour tenir, elle tente de se persuader qu’un retour chez elle, à ce stade, serait un échec, une honte pour ses parents aux yeux du village, des autres.
Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. »

La Proie, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2019. 291 pages.

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Les pluies (2 tomes), de Vincent Villeminot (2017)

Deux fratries – Kosh et Malcolm Kamiesh, Lou, Noah et Ombre Magliostro – se retrouvent seules parmi les décombres d’un monde noyé sous les pluies diluviennes qui sévissent depuis plusieurs mois. Lorsqu’ils sont séparés, Kosh fait une promesse : celle qu’ils se retrouveront et ne se quitteront plus. Mais si le déluge peut faire ressortir le meilleur de certains êtres humains, il libère surtout le pire. Une telle promesse peut-elle être tenue dans de telles conditions ?

Je ne vais pas faire durer le suspense : ces deux romans m’ont laissée plus que mitigée. Je me sens un peu seule dans ce cas vu les éloges que ces romans ont pu récolter, mais tant pis, préparez-vous à une avalanche de critiques !
Le premier tome m’a beaucoup agacée, j’ai soupiré, j’ai levé les yeux au ciel, j’ai hésité à continuer, je me suis interrogée quant à la lecture du second. Mais puisqu’ils se lisaient rapidement – deux jours pour deux livres – et que je suis quand même quelqu’un qui aime avoir le fin mot de l’histoire (même si celle-ci l’ennuie), j’ai continué. J’ai (relativement) bien fait car le second volume rehausse un peu le niveau, je l’ai trouvé un peu plus intéressant que le premier (mais tout aussi oubliable).

Pour défendre un peu ces romans, je dois admettre que le souvenir de ma lecture précédente – la trilogie du Tearling – jouait en leur défaveur. Après des chapitres de plusieurs dizaines de pages, après des personnages et des intrigues fouillées et approfondies, tout m’a semblé trop léger ici. Les chapitres sont très courts, quelques pages à peine, les phrases le sont tout autant. Contrairement aux romans d’Erika Johansen, le rythme est effréné, les péripéties s’enchaînent à toute vitesse. Bien trop vite à mon goût.
Si vite que, finalement, rien n’a d’importance. On ne s’attarde sur rien, on ne s’inquiète de rien car, à peine évoquée, chaque situation, chaque problématique est déjà résolue. Les épreuves qu’ils rencontrent pourraient être atroces s’ils ne s’en sortaient pas si aisément. La mort des parents de Kosh et Malcom sous les yeux de leur aîné dans les premières pages ? Pas le temps de s’en attrister. Lou tombée entre les mains (mal intentionnées, les mains) de petites brutes ? Pas le temps de trembler que Kosh leur a déjà réglé leur compte.

Parce que Kosh… qu’il est fort, ce Kosh. Et modeste, discret, efficace. Il a quatorze ans et il sait tout faire, de la survie en milieu inondé aux combats contre des pirates en passant par le corps-à-corps avec des requins. Rien que ça. Qu’il soit débrouillard, je veux bien, lui et son frère sont des fils de paysans qui côtoient la nature depuis leur plus jeune âge, qui ont appris à la connaître, à l’apprivoiser, à y vivre, mais quand même, tout cela manque de réalisme à mon goût car ils n’en restent pas moins des enfants, des adolescents comme nous l’avons été, protégés par leurs parents, allant à l’école, jouant dans les bois.
Et puis, il y a son amour pour Lou. Le premier chapitre nous plonge dans le bain en nous racontant comment ils sont tombés amoureux au premier regard, au premier mot échangé : hurlement intérieur et hésitation quant à abandonner là ma lecture. Mais il aurait été dommage de manquer les lettres qu’il écrit à sa Lou alors qu’ils sont séparés… Solennelles, si peu naturelles et tellement compassées que j’oscillais entre rires et exaspération. Passages choisis :

« Je brûle d’avoir de tes nouvelles, ma chère Lou.
J’espère celles de mon petit frère, aussi, qui est l’être qui me manque le plus après toi.
Je t’aime et te garde, souvenir précieux, dans chaque minute de ma mémoire. »

« Cette nuit, je voudrais te savoir contre moi, la tête sur mon épaule, dormant paisiblement. Alors, alors seulement, je n’aurais plus de cauchemar, je saurais que tu ne risques rien ; et je ne fermerais pas un œil de la nuit, heureux de savoir que je t’offre une protection, un rempart. »

« Plus aucun enfant ne pleure lorsque tombent les premières gouttes d’un grain d’été, dans l’alizé. »

« Peut-être suis-je trop enclin à l’indulgence et au pardon pour les amoureux imprudents. »

Bref, on a compris, le garçon est très très très mature pour ses quatorze ans (et probablement possédé par un vieux sage à barbe blanche). Je suis d’accord que tous et toutes ont dû grandir très vite pour s’adapter à cet environnement hostile, mais est-ce une raison pour écrire comme un épistolier aguerri ? C’est fourni dans le kit de survie ?

Et les autres ?
Malcolm suit le chemin de son grand frère dans le second tome : il est l’homme de la situation, celui qui prend les choses en main, il se révèle davantage, un autre héros à venir. Noah est celui qui cause des ennuis, qui essaie de trouver sa place dans cette bande où tout semble tourner autour des Kamiesh et de sa grande sœur.
Mais les filles alors ?
Nous exclurons Ombre du débat, elle joue son rôle de bébé mignon et innocent, braillant et chouinant quand il faut rendre l’ambiance encore plus pesante, souriant le reste du temps. Lou est l’amoureuse, celle qui faut protéger et sauver – absente de la moitié du premier temps, elle n’a pas vraiment de faits marquants à son actif dans le second – et puis, elle est si attentionnée avec sa petite sœur, si tendre, si… maternelle. Tout l’inverse de Chiloé qui est, pendant un certain temps, celle qui vient déranger les plans des deux fratries, celle qui entraîne Noah dans des mauvais coups, l’insolente qui se déshabille sans pudeur, celle qui tente de séduire le chevalier blanc qu’est Kosh, de détourner ce Lancelot des temps modernes de son véritable amour. Rien à dire, des personnages féminins forts, marquants, sans stéréotypes, comme on les aime…

 Le post-apocalyptique est un genre que j’apprécie et l’idée d’un monde noyé sous les pluies avait tout pour me plaire. En réalité, on s’aperçoit qu’il pleut sans discontinuer depuis huit mois, certes, mais que les Kamiesh et Magliostro vivent tout ce temps de façon quasi-normale ; que si des tsunamis viennent détruire leur vie, il s’arrête assez vite de pleuvoir (de façon aussi inexplicable et inexpliquée que lorsque l’eau avait commencé à tomber).
Mais pour offrir un compliment à ces livres, la description de cette situation qui empire peu à peu est plutôt réussie. La folie des foules terrifiées, l’égoïsme, les crimes, le « chacun pour soi » ne sont pas difficile à imaginer. Les autorités qui tentent de faire régner un semblant d’ordre en virant à la dictature. Plus rares, inattendus, des éclats de bonté, des perles de générosités. Une description plutôt juste du chaos qui s’emparerait de nos sociétés, de nos villes, de nos vies si un tel scénario venait à se produire.

Je récapitule : personnages peu crédibles et/ou fades et/ou caricaturaux, situations irréalistes, action trop rapide et trop superficielle, absence d’émotions vis-à-vis des protagonistes et de leurs mésaventures (si ce n’est un profond agacement), catastrophe climatique qui tombe comme une punition divine. Ajoutons une fin que je trouve trop prévisible et trop facile. Je rectifie mon sentiment de début de critique : plus que mitigée, c’est peu dire car, en réalité, je n’ai pas du tout aimé ce diptyque.

« – Hier, ton frère m’a demandé si on allait s’en sortir. Toi, tu me demandes comment. Ça fait une sacrée différence. »

Les pluies, de Vincent Villeminot. Fleurus, 2017. 339 pages (tome 1) et 329 pages (tome 2, Ensemble).

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Un si petit oiseau, de Marie Pavlenko (2019)

Un si petit oiseau (couverture)Abi a perdu un bras dans un accident de voiture. Depuis, sa vie n’est que lenteur, douleur et regards. Regards dégoûtés, regards apitoyés, regards curieux. Pour les éviter, elle ne sort plus. Mais les siens, les livres et les oiseaux que lui fait découvrir Aurèle, un ancien camarade de classe retrouvé par hasard, vont lui apprendre que sa vie n’est pas finie.

Pour l’instant, Marie Pavlenko ne m’a jamais déçue. La Mort est une femme comme les autres, Je suis ton soleil (petit clin d’œil : on croisera d’ailleurs Déborah et Isidore dans le parc de Vincennes !) et maintenant ce petit dernier.

Un si petit oiseau est un magnifique récit de reconstruction de soi. De sa vie, de son avenir. Abi réalise que son avenir n’est pas le trou noir qu’elle imaginait et que son bras disparu ne la rend pas inapte aux plaisirs et à la joie. Les peurs quotidiennes, les angoisses viscérales, les espoirs ténus, les joies inattendues, la destruction de ses anciens rêves… La justesse avec laquelle Abi et l’autrice expriment les émotions est poignante, elle nous attrape pour ne plus nous lâcher.
Rien de larmoyant dans le récit de Marie Pavlenko. Evidemment, Abi passe par de gros passages à vide – elle vient de perdre un bras, elle a quand même le droit de déprimer et de se plaindre un peu, non ? –, mais quant à vous, vous ne passerez pas quatre cents pages à vous apitoyer sur son sort car ce n’est pas la pitié qui traverse le roman, loin de là. L’humour ne s’éloigne jamais bien loin, notamment grâce à son irrécupérable père et sa toute aussi irrécupérable tante.
Comme dans ses livres précédents, les personnages de Marie Pavlenko sont à la fois loufoques et réalistes, touchants et uniques, imparfaits mais totalement inoubliables. J’avoue que l’idée d’une tante comme Coline ne serait pas pour me déplaire ! Le genre de personnages difficiles à quitter…

Les moments où Abi et Aurèle observent les oiseaux sont des passages plein de grâce et de douceur. Se retrouver dans une bulle de nature, parfois à deux pas de la ville pressée, regarder ce que les autres ne prennent pas le temps de voir, ce sont des moments si calmes, si uniques qui m’ont donné envie de découvrir à mon tour ce monde ailé. Reconnaître leurs chants, leurs plumages, leurs vols, leurs habitudes…

De fugitives excursions dans le passé d’Abi et dans l’esprit de ses parents ou de sa sœur permettent d’esquisser un portrait de l’Abigail d’avant l’accident ou de ressentir l’impuissance, la frustration, la colère, la tristesse et l’amour des personnes qui l’entourent. Sa mère, son père, sa tante et sa sœur tentent de la soutenir mais il est parfois difficile d’aider quelqu’un qui se débat dans une autre réalité que la nôtre, de comprendre un handicap ou une maladie si compliqués à appréhender lorsqu’on ne l’expérimente pas dans sa chair ou son esprit. J’ai trouvé tout cela extrêmement juste et réaliste, avec beaucoup de sensibilité. Ce qui n’a rien de très étonnant lorsque, lisant le « à propos de ce livre » qui constitue les dernières pages, on découvre la résonance que cette histoire trouve dans la vie personnelle de l’autrice.

Livre après livre, Marie Pavlenko a ce talent pour illuminer la vie sans tomber dans le pathos ou le niais, sublimer cette lutte que nous offre souvent l’existence. Si je ne suis pas d’un naturel aussi optimiste et que j’ai du mal à penser que les choses seraient aussi positives et jolies dans la vraie vie, je dois dire que ses livres sont à chaque fois une bouffée d’air frais, une bulle de douceur difficile à quitter. Beaucoup d’humour pour une montagne de pudeur et de tendresse, ça fait parfois du bien de sortir de sa vision noire du monde.

« « Avec ma main amie,
Blaise Cendrars. »

Une porte grince dans le tréfonds de son esprit, un coin poussiéreux sur lequel se déverse un maigre rai de lumière.
Blaise signe avec sa main amie. il honnit peut-être son moignon qui rime avec rognon, coupé au-dessus du coude, comme elle. Mais ce qu’il met en avant, c’est l’autre. La main qui subsiste. Qui résiste.
Abi ouvre sa main, la ferme.
Son amie. »

« Millie étudie sa sœur. La planche devant elle, sa silhouette bancale. Elle est toujours surprise de la voir. Pourtant, Abi est à la maison depuis plus de quatre mois, mais à chaque fois le choc est le même : la silhouette rabotée la traumatise. Elle se la prend en pleine figure, se demande si elle s’y fera un jour. »

Un si petit oiseau, Marie Pavlenko. Flammarion, 2019. 393 pages.