Mémoires de la forêt, tome 1, Les souvenirs de Ferdinand Taupe, de Mickaël Brun-Arnaud, illustré par Sanoe (2022)

Mémoires de la forêt T1 (couverture)Lors de la dernière Masse critique de Babelio, spéciale jeunesse et young adult, je n’ai sélectionné qu’un seul titre. Un titre dont je ne savais rien, mais dont la couverture me plaisait particulièrement. J’ai eu la chance de le recevoir et je ne regrette pas mon choix car ce livre a été une merveilleuse surprise.

« Dans ces Mémoires de la forêt, vous trouverez consignées les destinées grandioses de minuscules animaux qui ont foulé ces bois, animés par l’esprit d’aventure, le sentiment amoureux et la puissance de l’amitié. »

Cette introduction n’est pas mensongère et ce premier tome raconte la quête un peu particulière de Ferdinand Taupe et Archibald Renard, libraire de son état. Car Ferdinand est touché par la maladie de l’Oublie-tout, « celle qui vient et qui prend tout, des souvenirs les plus fous aux baisers les plus doux », ainsi commence une chasse aux souvenirs : qui est Maude et où est-elle ?

Les souvenirs de Ferdinand Taupe est un roman prenant et bouleversant, tout en douceur et en mélancolie. Il ranime le goût d’une tarte ou la mélodie d’une comptine, réveille les souvenirs enfouis et ouvre des portes dans une mémoire brisée. L’auteur a accompagné des personnes atteintes notamment de la maladie d’Alzheimer et il raconte parfaitement les affaires oubliées, les petites étourderies, puis les souvenirs envolés, l’oubli des noms, des visages, des identités, la régression et le retour en enfance… La fragilité grandissante tandis que s’aggravent la maladie, la détresse, la solitude, l’incompréhension… le tout est traité avec pudeur, délicatesse et respect.

L’auteur ayant ensuite fondé la librairie Le Renard Doré à Paris, c’est également un hommage aux livres et à la lecture. Au fil des pages, de nombreux lieux remplis d’ouvrages sont visités et de nombreuses lectrices (et quelques lecteurs) sont rencontrées. Ainsi, en dépit du sérieux et de la tristesse des thématiques abordées, prend forme une bulle de douceur, faite de papier et de gourmandise. Or, un tel univers ne peut être qu’instantanément réconfortant !

J’ajouterai également que c’est un roman jeunesse (mais pourquoi se priver de cette lecture sur ce seul critère) magnifiquement écrit. Il offre à son jeune public des prénoms inusités, des mots insolites, des mots mélodieux, des mots réjouissants. Il y a de la poésie dans ces lignes, de la sérénité et de la beauté. L’immersion est immédiate tant ce monde d’animaux anthropomorphes prend aisément vie sous nos yeux.

Enfin, un mot tout de même sur les très belles illustrations de Sanoe dont j’avais découvert le trait avec Le silence est d’ombre scénarisé par Loïc Clément. Leur petit côté désuet, écho des vieux livres de contes animaliers, se marie parfaitement avec la douceur de ce roman. Elle offre un visage aux personnages, mais j’ai surtout aimé les lieux et les ambiances qu’elle a pu peindre au fil du roman. L’histoire est déjà fantastique et l’écrin lui rend bien justice.

Un cocon de tendresse, qui donne foi en l’amitié et la solidarité, qui sublime les souvenirs et les instants présents Une atmosphère parfois triste mais surtout chaleureuse. Un roman tendre et beau, qui donne envie de se blottir sous un plaid, avec un bon roman et de bons petits gâteaux à portée de main. Une superbe rencontre avec des personnages émouvants et un plaisir de lecture immense. 

« La fourchette reposée dans son pot, Ferdinand se mit à déambuler entre les étagères en confiance et sans aucune appréhension, comme s’il connaissait les lieux. Ses pattes savaient parfaitement où mettre leurs griffes pour ne pas renverser les rayonnages, et ses hanches pourtant généreuses ne se cognaient pas aux meubles qui débordaient de bidules et de trucs. Lentement, dans la poussière du hangar décrépi où s’infiltraient les rayons du soleil, se dessinait la forme tendre et familière d’un souvenir. »

« Quand Ferdinand se leva pour aller voir de quoi il s’agissait, ses genoux craquèrent comme des biscuits à la cannelle. Ah ! si seulement nos vieux os pouvaient cesser de s’émietter ! Sans canne ni patte pour le guide, la taupe marchait à petits pas, comme un soldat de plomb et, au fond de sa poitrine, son cœur s’emballait au rythme d’un tambour un jour de fanfare. Il y avait de la poésie dans le déplacement des ancêtres – de vieilles âmes en équilibres entre la marche et le repos, sans cesse ralenties par le poids des années et la douleur des jours… »

« Malade de l’Oublie-tout, Ferdinand était devenu une sorte de voyageur temporel, voguant entre les époques comme on passe d’un chapitre à l’autre du grand livre de la vie. »

Mémoires de la forêt, tome 1, Les souvenirs de Ferdinand Taupe, Mickaël Brun-Arnaud, illustré par Sanoe. L’École des Loisirs, coll. Neuf, 2022. 299 pages.

Le Royaume de Pierre d’Angle (4 tomes), de Pascale Quiviger (2019-2021)

Pierre d’Angle est une petite île neutre dans un monde en guerre. Son peuple vit de la pêche, de l’agriculture, de l’artisanat et de la vente de pierres fines, sous le règne paisible d’Albéric. Son seul tabou : la Catastrophe. Une forêt impénétrable au sud de l’île et un secret dont personne ne parle. Quand Albéric meurt dans des circonstances étranges, c’est son aîné, Thibault, un prince qui préférerait être juste un homme qui prend le relais, au grand dépit de son frère Jacquard qui convoite le trône, le pouvoir et les richesses de l’île. Le visage accueillant de cette terre tranquille se transforme en un faciès beaucoup plus menaçant et mortel.

Un point particulièrement positif pour cette quadrilogie : l’écriture. La plume de Pascale Quiviger est vraiment très belle. Emplie de poésie et d’humour, c’est un délice, que l’on savoure les images nées de ses mots ou un simple dialogue riche en émotions ou en ironie.
La narration est vive et prenante, difficile de lâcher un tome une fois entamé. L’autrice revisite une intrigue à la base assez classique – pouvoir, complot, trahison, secrets – avec une galaxie de personnages étoffés, des légendes et la présence inquiétante et mystérieuse de la Catastrophe. Entre les changements de point de vue, quelques annonces et les petits indices semés ici ou là, le récit est mené de manière efficace et accrocheuse.
De plus, j’ai vraiment apprécié les différentes ambiances et les différents rythmes impulsés par l’autrice. Du voyage en bateau du premier volume à la vie de château, le passage des saisons, la présence de la nature et des éléments, des moments plus paisibles et d’autres haletants… je ne me suis jamais ennuyée même quand l’intrigue prenait son temps. Le troisième tome est vraiment réussi avec l’ombre de Jacquard de plus en plus proche, la toile mortelle qui se tisse autour de Thibault, les incertitudes sur la suite des événements où tout semble aller de mal en pis… : un tome oppressant, pendant sombre du dernier qui, aussi mal engagée que soit Pierre d’Angle, fait rejaillir l’espoir dans les ténèbres.

Premier point plus mitigé : les personnages. Certes, les personnages qui peuplent Pierre d’Angle sont particulièrement attachants. Dès le premier tome, ils sont parfaitement introduits, on apprend à les connaître tout de suite et ils s’attirent notre sympathie pour le reste de la saga. Thibault en tête est un prince charismatique, à la physionomie et au rire plein de bonhomie que l’on ne peut que soutenir. Et puis, il y a Ema, Lysandre, Lucas, Esmée, Manfred, Guillaume Lebel… tant d’autres personnages qui gravitent autour de Thibault, mais vivent aussi leurs propres péripéties, leur propre trajectoire, qui contribuent à nous les rendre plus vivants encore.
Pourquoi mitigé alors ? Car aussi sympathiques soient-ils, aussi variés soient leurs traits de caractère, ils sont trop gentils à mon goût. Les gentils sont pleinement et indescriptiblement gentils, ce qui limite un peu l’impact des complots et retournements de veste possibles. Ils ne sont pas dénués de failles, mais ainsi, quand ils empruntent le mauvais chemin, c’est finalement par erreur, par faiblesse ou par peur. Ça n’empêche pas de s’y attacher, mais ça simplifie les choses et ça manque un peu de « gris » dans ces beaux personnages blancs. (Et je ne parle pas de Mercenaire dans le dernier tome : je l’ai beaucoup aimé pour son esprit « Sherlock Holmes » qui sait tout, voit tout, comprend tout, mais qu’est-ce qu’il facilite les choses !)
De la même manière, la plupart des personnages « du côté des méchants » sont surtout méprisables, sans attachement possible. Purs produits de la cupidité ou de la vanité, sans épaisseur réelle.
C’est pour cela que, dans le dernier tome, le personnage que j’ai préféré suivre entre tous a été Jacquard. Avec sa mère Sidra, il est, à mes yeux, le seul qui déroge à cette règle du « tout blanc tout noir ». Un personnage sombre et détestable, mais bien moins lisse que les autres, faillible et touchant dans et malgré ses aspérités (parfois plus que tranchantes). De plus, il permet également d’éclaircir le cas de Sidra justement, personnage trouble dont les motivations interrogent pendant les trois précédents volumes.

Second point au bilan plus mitigé : les révélations. Certaines surprises ne m’ont pas tellement surprise, comme le grand et terrible secret de Pierre d’Angle. J’imaginais parfaitement quelque chose de cet ordre-là (mais en pire encore), donc la révélation est tombée un peu à plat. Ou bien elles n’ont pas l’impact attendu, comme dans ce cas – et on revient un peu aux protagonistes – où il apparaît qu’un traître sape le travail de Thibault de l’intérieur du château, un traître apparemment très proche de lui. Personnellement, je me suis forcément amusée à essayer de trouver le félon m’imaginant que son identité serait un déchirement (« nooon, pourquoi as-tu fait ça ? pourquoi ? je t’aimais tellement ! », vous voyez le genre…) et finalement, pas du tout. Il s’agissait d’un personnage au mieux négligeable, au pire méprisable auquel il est impossible de s’attacher. J’ai trouvé cela un peu dommage et un peu facile (oui, j’aurais préféré souffrir).
Cependant et heureusement, l’autrice a su emprunter quelques voies inattendues (pour les personnes les ayant lus, je parle par exemple de la fin du troisième tome), ce que j’ai trouvé vraiment appréciable.

Des péripéties maritimes de L’Art du naufrage aux accents révolutionnaires de Courage, Le Royaume de Pierre d’Angle propose des atmosphères diverses, une très belle écriture et une narration efficace et captivante. Certes, cette quadrilogie n’est pas exempte de défauts – son manichéisme étant le plus regrettable – et n’a pas répondu à toutes mes attentes, mais, n’ayant pas boudé mon plaisir au fil des quatre tomes, je trouve néanmoins dommage qu’elle n’est pas été plus visible aux yeux du grand public.

« C’est d’ailleurs pourquoi elle préférait la nuit. Tout était bleu, les hommes, leur bateau et leurs pieds nus, la mer, le ciel. Le quart de veille bougeait au ralenti et parlait à voix basse, les gabiers dormaient dans les voiles. La lune inventait des vallons dans les nuages et son reflet métallique dansait sur l’eau en se mêlant aux lumières des trois cabines. »

« – Examine le mal. Apprends à le connaître. Cherche sa racine. Comprends ce qu’il veut, d’où il vient. D’un désir frustré ? D’une blessure inguérissable ? D’un adieu mal formé ? Souvent la racine n’est pas mauvaise en soi. Elle n’est pas le mal, non, non. Elle a mal, plutôt. »

« Partout, les documents s’empilaient au hasard. Des cierges étaient fichés sur la couverture des livres, un broc à moitié vide tenait en équilibre sur la base du télescope, une fourchette était plantée parmi les plumes à côté de l’encrier. En revanche, les vitres du dôme étaient d’une propreté éclatante et la lumière du jour inondait la pièce ronde. Clément de Frenelles vivait de moins en moins sur terre et de plus en plus au ciel. »

« – Écoute-moi Lucas : on fait ce qu’on peut, avec nos enfants. On veut leur bien, mais des fois on se trompe de bonheur. »

Le Royaume de Pierre d’Angle, Pascale Quiviger. Éditions du Rouerge, coll. Epik, 2019-2021.
– Tome 1, L’Art du naufrage, 2019, 483 pages ;
– Tome 2, Les filles de mai, 2019, 460 pages ;
– Tome 3, Les adieux, 2020, 499 pages ;
– Tome 4, Courage, 2021, 640 pages.

Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021)

Annie au milieu (couverture)Trois voix pour raconter une famille. Harold, Velma et Annie. Un frère et des sœurs presque comme les autres, sauf qu’Annie a quelque chose en plus. Un chromosome, pour être précise. Mais elle a aussi un travail, des amis et une passion : les majorettes. Elle se fait une joie de défiler pour la fête du printemps, mais l’entraîneuse décide de l’évincer. Pas assez douée, pas assez fine, trop enthousiaste… trop différente, quoi.

Émilie Chazerand étant une autrice que j’affectionne, c’est avec plaisir que j’ai emprunté Annie au milieu à une copine. Pourtant, je l’avoue, j’ai eu un peu de mal au début avec la narration d’Annie. Du fait de son handicap, cette dernière a un parler très simple (à première vue, car ça ne l’empêchera pas de faire l’air de rien des remarques plus que pertinentes sur sa famille) avec des mots de liaison absents et une conjugaison très rudimentaire. C’est comme les récits avec une voix d’enfants : des fois, ça marche et on adhère sans réserve, des fois, ça sonne faux et c’est juste long. Ainsi, il y avait deux possibilités sur le long terme : soit ça allait me lasser tant et plus, soit j’allais m’habituer… et c’est ce qu’il s’est produit car, comme le dit si bien Velma, il est impossible de ne pas s’attacher à Annie, à sa gentillesse, sa candeur, sa bonne humeur. J’en profite pour glisser qu’il semblerait que le personnage d’Annie soit très juste et représentatif de ce handicap, de ce que c’est que de vivre avec. (Personnellement, je reconnais mon ignorance pour juger de cela.)

Ce roman nous plonge dans une période charnière de la vie d’une famille touchante quoiqu’éparse. C’est bien pour cela que la période est cruciale : on constate rapidement que seule Annie cimente encore cette maison et que ses membres sont à deux doigts de rompre tout lien entre eux. Annie est l’étoile de ce système, le centre d’attraction autour duquel gravitent les autres membres-satellites. Mais du fait de son handicap, elle est aussi celle qui attire à elle toutes les attentions et les parents ne savent finalement plus grand-chose des pensées et des tourments de leurs deux autres enfants.
J’ai vraiment aimé les trois voix très différentes des trois enfants. C’est un exercice que l’autrice a su gérer à la perfection, en jouant avec la forme et les registres. C’est superbement écrit, les dialogues sont un régal, les images sont jubilatoires tant elles sont bien trouvées, bref, c’est un délice et je n’ai pu qu’admirer la maîtrise d’Émilie Chazerand à trouver le mot juste, celui qui bouleverse ou celui qui fait rire.

L’histoire clame le droit à la différence, à l’originalité, à la loufoquerie. Le droit d’être écouté également et respecté dans ses choix et ses désirs. Le droit au rêve. Le regard des autres revient souvent, que ce soit celui des camarades du lycée ou, encore plus pesant parfois, de la famille. Harold s’étiole face au désespoir de décevoir ses parents pendant que Velma s’invisibilise. L’un brûle de l’envie de crier les secrets qui le dévore, l’autre devient iceberg à force d’être ignorée. Deux enfants qui ont grandi seuls, dans l’ombre d’Annie, loin de l’attention de leurs parents parce qu’ils étaient « faciles ».
En plus de tous les questionnements autour du handicap, de la présence d’un enfant handicapé au sein d’une famille et de l’inclusion, d’autres sujets sont donc abordés selon les personnages : l’homosexualité et le coming-out, la maladie, le deuil, la charge mentale, l’adolescence, le décrochage scolaire, etc. Cela aurait pu sembler beaucoup, mais c’est finalement ce qui donne toujours plus de corps et de véracité aux personnages et c’est juste très bien dosé, se mariant à merveille tant avec la personnalité des différents protagonistes qu’avec le ton de cette histoire. Une tonalité qui aurait pu être dure, mais qui finalement fait plus de bien que de mal au moral.

Cependant, avis tout personnel qui ne remet nullement en cause la justesse de ce roman : je crois que je commence à me lasser de cette littérature. J’ai eu exactement le même ressenti avec Les enfants des Feuillantines : une certaine lassitude née de la redondance. Cette prolifération de romans tendres sur des familles cabossées, ces récits qui parlent de choses pas forcément drôles mais qui font sourire, qui attendrissent, qui donnent envie de croire que la vie peut être belle, ces personnages excentriques et humains à la fois, ces conclusions pleines d’espoir et de couleurs…

Annie au milieu est un très beau roman, porté par des personnages forts et hauts en couleurs et une plume parfaitement réjouissante. La vie n’est pas facile, mais ce roman reste lumineux sans tomber dans le misérabilisme. Encore une belle lecture, une lecture qui fait du bien, venue de l’écurie Exprim’.

« Je crois que les bonnes histoires commencent par un amour fou.
Et les meilleures d’entre elles se terminent avec des fous.
Qui s’aiment. »

« L’infirmière Sylvie de l’UAT, elle dit souvent : « Le monde est une soupe. Et toi, Annie, tu es une fourchette. C’est aussi simple que ça. » Ça veut dire on va pas ensemble le monde et moi. Velma, c’est une grande cuillère et maman c’est carrément une louche. Parfois ça me rend triste, parfois ça va. »

« Et pendant une seconde, une petite seconde, je l’avais haïe de tout mon corps, de tout mon sang et mes os. J’avais voulu qu’elle crève. Nan, mieux : qu’elle n’ait jamais existé. Parce que mes retours de l’école auraient été si différents sans elle. Papa aurait été sympa, sûrement. Il m’aurait regardé, il m’aurait souri. Il aurait eu le temps, la patience, l’envie… qui sait ? »

Annie au milieu, Émilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2021. 312 pages.

De l’autre côté du mythe, tome 3, Médousa, de Flora Boukri (2021)

Médousa (coueverture)Depuis le succès de Madeline Miller avec Circé et Le chant d’Achille – succès pleinement mérité –, les réécritures des mythes fleurissent. Parmi eux, les romans de Flora Boukri. J’avais entendu parler du premier, Ariádnê, pas du tout du second, Penthesíleia, avant d’avoir l’opportunité de lire ce troisième tome, Médousa, grâce à Babelio.
Troisième tome qui développe donc l’histoire de… la Gorgone Méduse évidemment. Cette femme à la chevelure serpentine, ce monstre au regard pétrifiant, cette créature tuée par Persée… Une scène de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres proposait déjà un autre regard sur cette aventure mythologique ; Flora Boukri propose la sienne qui humanise totalement Médousa comme Madeline Miller l’avait fait avec la terrible magicienne Circé.

C’est alors une histoire terrible certes, totalement injuste, dans laquelle Médousa n’apparaît pas comme le monstre, mais comme la victime de l’histoire. Une histoire tournant autour d’un traumatisme (je vous laisse deviner lequel : il implique un dieu…) engendrant une transformation qui la protégera de ses souffrances.
Sauf que. Médousa est une héroïne mortellement passive. Elle décide de peu de choses, se laisse porter par les événements, sa famille, Athéna. Son histoire, sa mortalité (qui l’isole, elle qui est née de parents immortels) rendent ses peurs compréhensibles, mais ses faiblesses ne deviennent jamais des forces. Du moins pas délibérément. Sa métamorphose est prétendument son choix, dixit certains protagonistes, mais ce n’est pas le ressenti que j’ai eu en tant que lectrice : si l’autrice n’avait pas mis ces mots dans la bouche de certains personnages, je ne l’aurais jamais deviné, et même ainsi, je n’y crois pas. D’apeurée, Médousa devient spectatrice de sa destinée.

Médousa n’est pas le seul personnage qui pose problème : c’est juste plus marquant car elle est l’héroïne. Cependant, aucun ne parvient à se détacher, à s’imposer, à apporter une réelle plus-value à ce récit un peu faible.
Athéna est potentiellement intéressante, j’ai aimé cette idée de réinventer le lien entre elle et Médousa, elles qui sont généralement ennemie (Athéna allant même dans certaines versions jusqu’à punir Médousa d’avoir été violée dans son temps…), mais sa personnalité reste floue finalement. Et, encore une fois, je n’ai pas ressenti son réel attachement à Médousa.
Persée apparaît réellement comme un héros de bas étage, qui ne fait quand même pas grand-chose par lui-même. C’est toujours le cas – il est extrêmement aidé par Athéna et Hermès – mais ça ne m’avait jamais sauté aux yeux comme dans cette lecture. Il est totalement fade et ne risque pas d’éclipser Médousa qui, sans être marquante, peut attirer un peu de sympathie.
Je regrette que les personnages n’aient pas montré davantage de profondeur. On pourrait incriminer la brièveté du roman, mais l’on trouve parfois des personnalités riches et nuancées dans des nouvelles…

Je suis donc relativement déçue de cette lecture qui manquait singulièrement de corps à mon goût. C’est l’histoire d’une victime, mais je m’attendais à ce que ses faiblesses l’aident à trouver de la force. Elle finit par en avoir mais de manière totalement passive. Remarquez, ça aurait pu être un objectif de ce roman : casser avec toutes ses histoires de « femmes fortes » et rappeler que tout le monde ne peut pas l’être, ne peut pas affronter et dompter le monde, que parfois on se brise sans pouvoir se relever. Mais comme la quatrième de couverture dit, pour Médousa comme pour Ariádnê et Penthesíleia, « choisi notre propre destinée », j’en doute.
Le tout est de toute manière trop rapide. Même si ce roman est destiné à un public adolescent, l’intrigue est, à mon goût, survolée et manque d’approfondissements. A l’image des manigances des dieux et de la personnalité des personnages, tout reste basique et un peu simple.

Médousa souffre indubitablement de la comparaison avec les romans de Madeline Miller, mais, indépendamment de cela, c’est un roman qui ne m’a pas convaincue par la faiblesse de son discours, de son déroulé, de ses personnages.

« Privée de la même éducation que ses sœurs en raison de sa condition de mortelle, Médousa ne quittait guère le palais de son oncle. Elle avait grandi en passant une bonne partie de son temps à écouter les histoires de ses nourrices. Elle se délectait des légendes où de valeureux héros terrassaient des créatures monstrueuses et impitoyables envers lesquelles elle nourrissait d’ailleurs une peur et une aversion toutes particulières. Médousa pouvait passer de longs moments à démontrer à Athéna que ces monstres méritaient une mort honteuse. La déesse souriait alors doucement devant tant de conviction et caressait les boucles folles de la petite Médousa. »

« – Médousa, pleura Euruále. Ma sœur, ma sœur chérie, mais quel monstre es-tu devenu ?
– Celui qu’on a fait de moi, j’imagine, répondit Médousa. »

De l’autre côté du mythe, tome 3, Médousa, Flora Boukri. Gulf Stream, 2021. 150 pages.

La Maison au milieu de la Mer céruléenne, de TJ Klune (2020)

La Maison au milieu de la mer céruléenne 1Une île au milieu d’une mer céruléenne. Un orphelinat étrange et ses habitants atypiques. Des secrets. Et pour s’assurer du bien-être des pensionnaires, Linus Baker, un agent du Ministère de la Jeunesse magique, un employé modèle et solitaire au quotidien bien réglé entre son chat acariâtre et ses quelques tournesols, qui va voir ses certitudes s’effondrer et son cœur se réveiller.

Attention chronique sans aucun recul ! Je l’écris à chaud même si elle ne sera pas publiée tout de suite. Si vous voulez de l’analytique, du rationnel, ce n’est pas le bon article car j’ai envie de vous raconter comment ce livre a suscité la totale adhésion de mon cœur et de mon esprit.

Je l’avoue, j’ai les tripes nouées, le cœur déchiré et la gorge serrée de cette dernière page tournée. Ce livre était juste beaucoup trop attendrissant.
Page après page, on découvre, on vit avec et on apprend à connaître et surtout à aimer (bon, en vrai, je les ai probablement tous aimés dès leur première apparition) une petite bande haute en couleurs. Linus et Arthur. Talia, Phee, Chauncey, Théodore, Sal, Lucy. Zoe. Ce qu’ils sont est d’abord très réjouissant à lire. Qui ils sont est bouleversant à découvrir.

C’est un livre qui fait chaud au cœur. J’ai lu et relu certains passages pour les vivre encore et encore avec une émotion intacte, voire grandissante. Le pouvoir de mots simples mais agencés avec une telle justesse qu’ils en deviennent magiques. On s’amuse souvent avec les personnages, on sourit. Parfois, on est révoltée, écœurée, encolérée. Il arrive aussi que la tristesse se fasse submersive.
Incroyables, les émotions nées de cette histoire. On a envie d’y croire, de croire que la vie peut être belle, colorée et généreuse. Que peut-être on trouvera sa place. Ça parle de différence, de résilience, de famille (celles que l’on se crée surtout), de confiance, de beauté, de petits riens qui font tout.

Peut-être que c’est un peu trop beau. Peut-être que si j’étais plus objective, je trouverais ça un peu trop plein de bons sentiments pour y adhérer. Peut-être que cette histoire est juste tombée pile poil au moment où j’avais besoin d’une bulle de douceur. Peut-être qu’à un autre moment, j’aurais pu trouver ça un peu trop gentil.
Mais aujourd’hui, je n’en ai pas envie. Pas envie d’être cynique. Pas envie d’être critique. Je me suis laissée emportée par une vague céruléenne et c’était tellement agréable. Parce que les belles histoires font du bien parfois. Qu’il est bon de se retrouver si tourneboulée de temps en temps, même si la contrepartie est de se sentir orpheline quand arrive le moment de laisser ces personnages derrière nous.

Et puis, je pourrais vous parler d’un univers fascinant, malgré son triste et juste regard sur l’humanité avec ses craintes et ses haines. De personnages si vivants qu’on ne peut les croire uniquement de papier. D’histoires d’amour LGBT+ qui ne constituent jamais un problème ou une source de rejet ou de souffrance, qui sont juste tendres et sincères et évidentes. D’un rythme enlevé et d’une écriture très visuelle. Peut-être pourrions-nous analyser plus précisément ce qui constitue la réussite de ce roman.
Ou alors, comme une amie l’a fait pour moi en me collant dans les mains ce roman dont j’ignorais tout, je pourrais simplement vous inviter à partir sur une île étonnante sans rien savoir de plus. C’est peut-être la meilleure façon de faire un voyage renversant. Tout simplement magique.

(Et puis, cette couverture – celle de l’édition américaine – cachée sous le rabat papier est juste sublime, non ?)

La Maison au milieu de la mer céruléenne (couverture américaine)

« Je suis du papier. Fin et fragile. Si l’on me brandit vers le soleil, il brille à travers moi. Si l’on écrit sur moi, je deviens inutilisable. Ces marques ont une histoire. Elles forment une histoire, racontent des choses que les autres lisent, mais ils ne voient que les mots et pas ce sur quoi ils sont écrits. Je suis du papier et même si j’ai de nombreux semblables, aucun n’est exactement comme moi. Je suis un parchemin parcheminé. J’ai des lignes. Des trous. Si tu me mouilles, je fonds. Si tu m’enflammes, je brûle. Si tu me tiens dans des mains trop dures, je tombe en morceaux. Je me déchire. Je suis du papier. Fin et fragile. »

La Maison au milieu de la Mer céruléenne, TJ Klune. Éditions De Saxus, 2021 (2020 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Tasson. 473 pages.