Un si petit oiseau, de Marie Pavlenko (2019)

Un si petit oiseau (couverture)Abi a perdu un bras dans un accident de voiture. Depuis, sa vie n’est que lenteur, douleur et regards. Regards dégoûtés, regards apitoyés, regards curieux. Pour les éviter, elle ne sort plus. Mais les siens, les livres et les oiseaux que lui fait découvrir Aurèle, un ancien camarade de classe retrouvé par hasard, vont lui apprendre que sa vie n’est pas finie.

Pour l’instant, Marie Pavlenko ne m’a jamais déçue. La Mort est une femme comme les autres, Je suis ton soleil (petit clin d’œil : on croisera d’ailleurs Déborah et Isidore dans le parc de Vincennes !) et maintenant ce petit dernier.

Un si petit oiseau est un magnifique récit de reconstruction de soi. De sa vie, de son avenir. Abi réalise que son avenir n’est pas le trou noir qu’elle imaginait et que son bras disparu ne la rend pas inapte aux plaisirs et à la joie. Les peurs quotidiennes, les angoisses viscérales, les espoirs ténus, les joies inattendues, la destruction de ses anciens rêves… La justesse avec laquelle Abi et l’autrice expriment les émotions est poignante, elle nous attrape pour ne plus nous lâcher.
Rien de larmoyant dans le récit de Marie Pavlenko. Evidemment, Abi passe par de gros passages à vide – elle vient de perdre un bras, elle a quand même le droit de déprimer et de se plaindre un peu, non ? –, mais quant à vous, vous ne passerez pas quatre cents pages à vous apitoyer sur son sort car ce n’est pas la pitié qui traverse le roman, loin de là. L’humour ne s’éloigne jamais bien loin, notamment grâce à son irrécupérable père et sa toute aussi irrécupérable tante.
Comme dans ses livres précédents, les personnages de Marie Pavlenko sont à la fois loufoques et réalistes, touchants et uniques, imparfaits mais totalement inoubliables. J’avoue que l’idée d’une tante comme Coline ne serait pas pour me déplaire ! Le genre de personnages difficiles à quitter…

Les moments où Abi et Aurèle observent les oiseaux sont des passages plein de grâce et de douceur. Se retrouver dans une bulle de nature, parfois à deux pas de la ville pressée, regarder ce que les autres ne prennent pas le temps de voir, ce sont des moments si calmes, si uniques qui m’ont donné envie de découvrir à mon tour ce monde ailé. Reconnaître leurs chants, leurs plumages, leurs vols, leurs habitudes…

De fugitives excursions dans le passé d’Abi et dans l’esprit de ses parents ou de sa sœur permettent d’esquisser un portrait de l’Abigail d’avant l’accident ou de ressentir l’impuissance, la frustration, la colère, la tristesse et l’amour des personnes qui l’entourent. Sa mère, son père, sa tante et sa sœur tentent de la soutenir mais il est parfois difficile d’aider quelqu’un qui se débat dans une autre réalité que la nôtre, de comprendre un handicap ou une maladie si compliqués à appréhender lorsqu’on ne l’expérimente pas dans sa chair ou son esprit. J’ai trouvé tout cela extrêmement juste et réaliste, avec beaucoup de sensibilité. Ce qui n’a rien de très étonnant lorsque, lisant le « à propos de ce livre » qui constitue les dernières pages, on découvre la résonance que cette histoire trouve dans la vie personnelle de l’autrice.

Livre après livre, Marie Pavlenko a ce talent pour illuminer la vie sans tomber dans le pathos ou le niais, sublimer cette lutte que nous offre souvent l’existence. Si je ne suis pas d’un naturel aussi optimiste et que j’ai du mal à penser que les choses seraient aussi positives et jolies dans la vraie vie, je dois dire que ses livres sont à chaque fois une bouffée d’air frais, une bulle de douceur difficile à quitter. Beaucoup d’humour pour une montagne de pudeur et de tendresse, ça fait parfois du bien de sortir de sa vision noire du monde.

« « Avec ma main amie,
Blaise Cendrars. »

Une porte grince dans le tréfonds de son esprit, un coin poussiéreux sur lequel se déverse un maigre rai de lumière.
Blaise signe avec sa main amie. il honnit peut-être son moignon qui rime avec rognon, coupé au-dessus du coude, comme elle. Mais ce qu’il met en avant, c’est l’autre. La main qui subsiste. Qui résiste.
Abi ouvre sa main, la ferme.
Son amie. »

« Millie étudie sa sœur. La planche devant elle, sa silhouette bancale. Elle est toujours surprise de la voir. Pourtant, Abi est à la maison depuis plus de quatre mois, mais à chaque fois le choc est le même : la silhouette rabotée la traumatise. Elle se la prend en pleine figure, se demande si elle s’y fera un jour. »

Un si petit oiseau, Marie Pavlenko. Flammarion, 2019. 393 pages.

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Dis-moi si tu souris, d’Eric Lindstrom (2015)

Dis-moi si tu souris (couverture)Parker a seize ans et met un point d’honneur à se débrouiller par elle-même en dépit de sa cécité. Voilà pourquoi elle a instauré les Règles : son handicap ne doit pas être une raison pour être traitée différemment des autres, ni un outil pour l’humilier. Car dans ce cas, il n’y aura pas de seconde chance. Mais la mort soudaine de son père et le retour du petit ami qui l’avait trahie vont tout chambouler.

Voici l’histoire d’une adolescente. Sur ce point, le déroulement de l’histoire est relativement ordinaire : amitiés, amour, trahison, sorties entre amies, rendez-vous amoureux, deuil, rires, larmes, doutes, colère, réflexions, changement. Je reconnais qu’en lisant le résumé, on a une idée de tout ce qui va se passer et de la façon dont ça va se passer. C’est assez prévisible, reconnaissons-le.
Mais ce qui fait tout le charme de ce roman, c’est Parker. Une fille brute de décoffrage, qui dit ce qu’elle pense sans prendre de gants. Une fille intelligente, géniale, cynique, invivable parfois. Une fille qui ne se laisse pas abattre, qui court, qui rêve et qui ne laisse jamais son handicap en être un justement. Une fille que l’on ne plaint jamais car elle n’en a pas besoin. Une fille perpétuellement sur la défensive. Une fille sarcastique qui ne plaira pas à tout le monde, mais qui m’a autant amusée qu’émue.

J’ai en outre particulièrement apprécié la place que l’auteur laissait à l’amitié. Il y a un peu de romance, mais on ne frôle pas l’overdose. Par contre, ses amies, toutes ses amies – amie de toujours, amie dont on s’est un peu éloignée au quotidien mais qui est là malgré tout, nouvelle amie – ont une place magnifique. Au final, la plus belle déclaration d’amour n’est pas à un petit ami, mais à sa meilleure amie.

Je ne sais pas quelle connaissance Eric Lindstrom possède de ce handicap, mais j’ai trouvé le sujet superbement abordé. Pour avoir eu l’occasion de côtoyer des personnes mal- ou non-voyantes (ce qui ne fait pas de moi une spécialiste de ce handicap), certaines scènes ont parfois fait écho à ce que j’avais pu vivre avec elles/eux. Vivre le quotidien du point de vue de l’autre permet d’appréhender les choses différemment, et éventuellement de remettre en question la manière dont on s’en inquiète (mais à la différence de Parker peut-être, je comprends aussi le souci de bien faire, la peur de mal faire, de dire ou de faire quelque chose qui ne serait pas apprécié, etc.). Puisque Parker est narratrice, il n’y a pas de description d’un lieu, d’une personne, d’un paysage : en revanche, les sons et les voix constituent bien souvent le décor du roman.

Un roman simple et réussi bien qu’il reste assez classique sur la forme. J’avoue que j’aimerais beaucoup savoir ce que des aveugles pensent de ce roman (s’il a été transcrit en braille ou lu pour une version en livre audio) car il est difficile d’évaluer la justesse d’un récit lorsqu’il nous place dans une situation aussi radicalement étrangère.

« D’habitude, je porte une veste militaire usée dont j’ai coupé les manches, couverte de badges que mes amis m’ont offerts au fil des années. Avec des slogans du style « Oui, je suis aveugle ! Vous vous en remettrez ! » ou « Aveugle, mais ni sourde ni demeurée », et mon chouchou : « Parker Grant n’a pas besoin d’yeux pour lire en vous ! » Tante Celia m’a dissuadée de la mettre ce matin en disant que ça déstabiliseraient les anciens de Jefferson, qui ne me connaissent pas. Il s’avère qu’elle a eu tort. Ils ont visiblement besoin qu’on les déstabilise. »

« Ça fait un an que je t’explique ce qui n’est pas de l’amour, mais j’aurais peut-être mieux fait de te dire ce qui l’est. J’ai le parfait exemple sous le nez : j’aime Sarah. Je n’ai aucune envie de coucher avec elle, mais je l’aime comme une dingue. Je rêverais qu’on me donne la recette pour qu’elle soit de nouveau heureuse. Si un génie m’offrait trois vœux, j’en prendrais un pour ramener mon père, le deuxième pour ma mère et le dernier ne serait pas de retrouver la vue. Ce serait que Sarah redevienne heureuse comme avant. C’est ça, l’amour, Marissa. Ce n’est ni de la magie ni du vaudou. C’est réel ; ça s’explique. Je peux te dire très précisément pourquoi j’aime Sarah. »

Dis-moi si tu souris, Eric Lindstrom. Nathan, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Delcourt. 392 pages.

Les sorcières du clan du nord (2 tomes), d’Irena Brignull (2016-2017)

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, d’Irena Brignull (2016)

Les sorcières du clan du nord, T1 (couverture)Deux jeunes filles qui ne se sentent pas à leur place. L’une dans un monde ordinaire de lycéenne un peu rebelle, un peu exclue ; l’autre dans une communauté de sorcières. Leur rencontre est un bouleversement pour l’une comme pour l’autre, leurs frontières sont repoussées et une lumière de compréhension pointe à l’horizon. Serait-ce pour elles le moment de rétablir le cours du destin ?

Avec le Joli, nous nous sommes improvisées une lecture commune sur le premier tome des Sorcières du clan du nord. Ce n’était pas prévu, mais je savais qu’elle allait le lire prochainement et, tombant dessus à la bibliothèque, j’ai eu envie de le découvrir à mon tour.
Et me voilà assez mitigée. Pas convaincue en fait. Pas rassasiée. J’ai aimé certaines choses, j’ai été agacée par beaucoup d’autres (beaucoup beaucoup d’autres), mais je me dis que lire la suite me permettrait peut-être de me faire un avis plus définitif. Autant dire qu’on est loin du coup de cœur !

Cette lecture commençait plutôt bien. Les premiers chapitres nous donnent une longueur d’avance sur les protagonistes puisque l’on connaît les détails de ce sortilège de minuit qui offre le titre du volume – qui en fait les frais, qui en est à l’origine, pour quelle raison, etc. –, mais parviennent à intriguer. J’avoue que j’ai été longtemps motivée par la volonté d’en savoir davantage sur le monde de Clarée, sur ce monde féminin des sorcières, puisque le monde des « ivraies » (comprendre les sans pouvoirs, les Moldus en somme) dans lequel a grandi Poppy m’est bien assez familier comme ça.
Les deux adolescentes sont dotées de personnalités antagonistes et pourtant leur alchimie se comprend et se perçoit tout de suite. Si différentes, elles se ressemblent malgré tout et s’offrent mutuellement une compréhension, un soutien et une amitié que ni l’une ni l’autre ne rencontre dans son propre monde. Leur duo devient trio à l’arrivée de Leo, personnage atypique d’adolescent sans abri. En soi, je n’ai rien contre ce pauvre Leo, sauf que sa présence est peut-être bien ce qui m’a le plus dérangée.

Car voilà le gros, l’énorme, l’éléphantesque point négatif à mes yeux : le triangle amoureux. Le procédé a bien rarement mes faveurs, mais il m’a particulièrement ennuyée ici. Les sentiments ne sont pas chose aisée à comprendre, certes, c’est sûr qu’on en a là une belle illustration. L’indécision des personnages et les retournements de veste de Poppy concernant Leo finissent par être insupportables. J’ai été désappointée de voir l’amitié entre Clarée et Poppy  passer au second plan derrière leur obsession respective pour ce garçon. (Le pire, c’est que je pressens que c’est quelque chose qu’on retrouvera dans la suite : le triangle amoureux inutile n’a pas fini de dérouler ses tentacules !)
D’où une sensation de longueurs assez paradoxale au vu de la fluidité de l’écriture. Ma lecture a un peu regagné en plaisir vers la fin, lorsque l’action s’est un peu accélérée et que certaines protagonistes ont enfin été amenées à la confrontation. (Mais c’est peut-être uniquement parce qu’il se passait enfin quelque chose d’autre que Leo Leo Leo…)
(Cela dit, mon amie Le Joli m’a fait une remarque totalement juste : Leo aussi devient fade avec la mise en place de ce triangle amoureux. Le pauvre garçon a quand même une vie pas ordinaire pour un adolescent et pas joyeuse pour un sou, mais après sa rencontre avec les filles, son rôle se réduit à celui du beau gosse qui fait battre les cœurs. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, alors on dit merci le Joli !)

Me vient en tête une autre explication possible à cette lecture parfois laborieuse. Je n’y ai peut-être pas trouvé l’originalité à laquelle je m’attendais. Non seulement l’histoire en elle-même ne comporte pas de réelle surprise (puisque le prologue nous a déjà tout expliqué), mais en plus, les protagonistes ne semblent rencontrer aucune difficulté, aucune épreuve, aucun obstacle à leur niveau, tout se résout toujours très vite (à l’exception des histoires avec Leo…).

Je ne savais pas comment allait tourner ma critique lorsque je me suis assise devant mon ordinateur, mais je me rends compte que je ne trace pas un portrait flatteur de ce roman. A mon goût, là où le bât blesse vraiment, c’est que le récit est trop prévisible, manquant de surprise et/ou d’originalité, y compris dans ce choix de se tourner vers la romance en délaissant cette étonnante amitié. Le tout n’est pas dépourvu de qualités : des personnages attachants, une jolie écriture qui décrit les lieux, les gens et les événements avec beaucoup de poésie, une magie proche de la nature et des animaux… mais ça n’a pas été suffisant à mes yeux.

« Les petites filles naquirent au moment où les horloges égrenaient les douze coups de minuit. Lorsqu’elles sortirent enfin du ventre de leurs mères, mouillées et gluantes, leur petit visage chiffonné par l’effort de l’accouchement, les poings serrés et les yeux fermés, un nuage sombre passa devant la pleine lune. Dans la forêt, le ciel devint noir. Une chauve-souris tomba, foudroyée en plein vol ; un saumon argenté remonta à la surface de la rivière, sans vie ; des escargots se desséchèrent à l’intérieur de leur coquille ; des papillons de nuit tombèrent en poussière, portés par la brise nocturne, et une chouette dévora ses petits.
Un sort avait été jeté.
 »

« – Et un jour, tu iras plus loin ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ce n’est pas au nombre de mes pas que je mesure le voyage de ma vie. »

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 359 pages

 

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive (2017)

Les sorcières du clan du nord, T2 (couverture)Rapportant le premier tome à la bibliothèque, voilà que le second me tend les bras depuis son présentoir. C’est parti, allons-y gaiement (ou pas), c’est le moment ou jamais de confirmer ou d’infirmer cette opinion plutôt négative à propos du premier.

(Pas de résumé ici, d’une part pour éviter les spoilers, de l’autre parce que l’histoire est tellement brouillonne que je serais bien en peine d’en écrire un. Les événements mis en avant sur la quatrième de couverture me semblent par exemple bien superficiels.)

Je suis maintenant en capacité de confirmer que cette saga ne m’a pas du tout séduite. Je l’ai lu en quelques heures seulement, mais j’ai tout de même réussi à m’ennuyer pendant cette lecture. La présence de Leo, ou plutôt son importance, m’a horripilée. On a un roman de femmes – Poppy, Clarée, Charlock, Melanie, Badiane… – et tout semble tourner autour de lui. J’ai eu l’impression que même la fin n’avait pas d’autre but que de voir Leo heureux et comblé. Insupportable.
Aux oubliettes, l’ébauche du premier tome sur une histoire d’amitié entre Poppy et Clarée. J’ai, par ailleurs, détesté la façon dont est traitée Clarée, je pense que l’autrice a vraiment essayé d’éviter ça, mais au final, elle apparaît quand même comme la fille un peu simplette (alors que je ne pense pas du tout qu’elle le soit, elle est au contraire d’un naturel joyeux et d’une simplicité rafraichissante) dont tout le monde se fout un peu et qui ne sert pas à grand-chose.
Les flash-backs sur l’adolescence de Charlock et Badiane m’ont davantage plu que l’histoire présente, peut-être parce que c’était une plongée dans les coutumes du clan et qu’on retrouvait cette amitié par ailleurs envolée entre Clarée et Poppy (pas « envolée » dans le sens où elles ne sont plus amies, « envolée » dans le sens où ça n’a absolument aucune importance). Attention, ce n’était pas non plus l’extase, mais disons que je me suis moins ennuyée pendant ces passages-là.

Alors cette fois, pas de prologue pour te raconter toute l’histoire et pourtant, je n’ai pas eu le moindre frisson d’excitation, de curiosité, d’appréhension. Le néant. Les événements se succèdent, mais rien ne semble avoir de réelle importance. Rien ne dure assez longtemps en tout cas pour que l’on puisse prendre conscience de la potentielle importance de telle ou telle action. J’ai eu une sensation de tourner en rond, que les personnages se couraient après, se fuyaient, se retrouvaient, se quittaient à nouveau, se réunissaient. Bref, que ça n’en finissait pas.
Plus d’une fois, je me suis interrogée sur ce qui poussait les protagonistes à agir de telle ou telle façon. Pourquoi l’exil en Afrique ? Pour quelles raisons a-t-elle été emprisonnée ? A quoi ça a servi ? De même, l’introduction des autres clans m’a globalement semblé inutile. Du moins, j’ai trouvé inutile de présenter des sorcières d’apparences si diverses pour à peine évoquer leurs caractéristiques. Ok, celles-ci ont la peau froide et glace le sang de leurs adversaires, ok, celles-là ont la peau comme de l’écorce et s’y entendent à manipuler les racines. Comment vivent-elles, d’où viennent leurs différences, pourquoi les sorcières du clan du nord sont-elles si « classiques » par rapport aux autres ? Mystère.

Cette duologie (je suppose que c’en est une, j’espère en tout cas) n’aura donc pas du tout été un coup de cœur. Les personnages sont creux, leurs relations fades et convenues, le scénario confus, répétitif et vide d’émotions. Plus de sept cents pages pour survoler une histoire, superficiellement présenter un univers et tourner autour d’un garçon, non, décidément, je suis bien loin de la bonne lecture.

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 363 pages

Challenge Voix d’autrices : un roman de fantasy

Autobiographie d’une courgette, de Gilles Paris (2002)

Autobiographie d'une courgette (couverture)Courgette, c’est Icare, 9 ans. Pour faire plaisir à sa maman qui boit trop de bières à cause de son père qui est parti avec une poule et du ciel qui est « grand pour nous rappeler qu’on n’est pas grand chose dessous », il décide de tuer le ciel. Il tire et le ciel est toujours là. Mais plus sa maman. Jugé « incapable mineur », il est placé aux Fontaines au milieu de bien d’autres enfances difficiles. Et là où l’on s’attendrait à de la tristesse, Courgette découvre l’amitié, le rire, la joie et l’amour.

Après avoir adoré l’adaptation en film d’animation (Ma vie de courgette par Claude Barras), j’ai enfin lu le livre. Et c’est un nouveau coup de cœur qui ne me fait pas déprécier le film pour un sou.

L’histoire de Courgette, c’est un drame abominable comme ceux qui ont bouleversé les enfances de chaque protégé des Fontaines. C’est l’inénarrable qui est narré ici. Ce sont des mots innocents qui racontent l’horreur. Ce sont des mots pleins d’images, de couleurs et de soleil.
Autobiographie d’une courgette, c’est une montagne de tendresse au cœur de l’indicible. C’est un roman lumineux, c’est la découverte de l’amour – l’amour des copains, l’amour des adultes, l’amour amoureux.
Un roman à hauteur d’enfant, un roman triste, un roman drôle, un roman dur, un roman profondément touchant.

En gros, je vous ai dit l’essentiel. Que pourrais-je raconter d’autre ?
Les personnages si attachants – chacun de ces enfants bousculés, cabossés, brisés évidemment, ainsi que certains adultes touchants par l’amour et le soutien qu’ils abordent aux enfants – et si réalistes qu’on a l’impression de les connaître depuis toujours.
Les sujets durs et crus qui contrastent avec la grâce incroyable, avec la pureté candide de la narration simple et enfantine.
L’humour qui transperce cette histoire.
L’amitié, la tendresse du gendarme et les bons moments qui nous font espérer le meilleur pour le futur de Courgette.

Je n’ai rien de dire de plus, ce livre est un bijou. Une perle que l’on referme bien trop vite, à regret.

« – Le ciel, ma Courgette, c’est grand pour nous rappeler qu’on n’est pas grand chose dessous. »

« Des fois, les grandes personnes faudrait les secouer pour faire tomber l’enfant qui dort à l’intérieur. »

« Et les grandes personnes c’est pareil.
C’est plein de points d’interrogation sans réponses parce que tout ça reste enfermé dans la tête sans jamais sortir par la bouche. Après, ça se lit sur les visages toutes ces questions jamais posées et c’est que du malheur ou de la tristesse.
Les rides, c’est rien qu’une boîte à questions pas posées qui s’est remplie avec le temps qui s’en va. »

Autobiographie d’une courgette, Gilles Paris. Editions France Loisirs, coll. Piment, 2003 (éditions Plon, 2002, pour la première édition). 281 pages.

Cœur battant, d’Axl Cendres (2018)

Coeur battant (couverture)Il y a quelques jours, j’ai eu la surprise de trouver dans ma messagerie Babelio un message d’Axl Cendres qui, ayant lu ma critique de Dysfonctionnelle, me proposait de m’envoyer son nouveau roman sorti mercredi. Bien que je ne lise habituellement pas de livres numériques, j’ai accepté pour retenter ce type de support et parce que, ayant adoré Dysfonctionnelle, j’étais fort curieuse. Le livre s’est révélé suffisamment court et l’écriture suffisamment fluide pour que la lecture sur tablette ne soit pas un calvaire, mais je reste définitivement fidèle au papier.

En tout cas, merci à Axl Cendres et Sarbacane pour cette jolie découverte !

Alex, à 17 ans, a décidé de mourir. Placé dans une clinique psychiatrique pour y retrouver le goût de vivre, il rencontre quatre compagnons « suicidants » (personnes ayant raté leur suicide) avec qui il décide de s’évader pour un dernier voyage qui les conduira en haut d’une falaise pour un plongeon mortel.

Axl Cendres nous propose de rencontrer, en même temps qu’Axel – cet adolescent qui veut abattre son cœur pour l’empêcher de battre pour une personne dont le cœur est destiné à cesser de battre (vous avez suivi ?) –, une bande haute en couleurs. Il y a Alice, qui semble un peu morte déjà, autoritaire, cynique. Il y a Victor, dont le gros corps cache un garçon généreux, sympathique et parfois étonnamment joyeux. Il y a Colette, une vieille dame élégante adepte des aphorismes et autres métaphores. Et enfin, il y a Jacopo, un millionnaire italien que tout emmerde.
Qu’elle est attachante, cette petite troupe ! Êtres de papier si vivants – paradoxal pour des personnes désireuses d’être mortes – qu’on a l’impression de les connaître personnellement. Je me suis sentie très proche de la plupart d’entre eux, certaines de leurs opinions reflétant assez bien les miennes. Ils sont touchants, chacun à leur manière, brisés, fracassés sur les rochers par cette sale vie, et, comme deux souris à taux d’espérance minimal qui tentent de se sauver de la noyage (avoir lu le roman aidera à comprendre cette phrase), l’envie m’a prise de les prendre sous mon aile pour tenter de les tirer hors de l’eau.
On souhaiterait que le roman soit plus long pour en savoir davantage sur eux et pourtant Axl Cendres nous en dit juste assez pour les comprendre. Au-delà de cela, nul besoin de s’attarder sur le passé, il y a assez à vivre, et à raconter, dans le présent.

Le ton du roman peut surprendre, peut-être plus léger et gai que ce que l’on attend d’un roman traitant de suicide, de mal-être, de dépression et de bien d’autres sujets pas joyeux pour un sou. Pourtant, ça ne m’a pas choquée. A l’exception de Jacopo que rien ne peut sortir du brouillard grisâtre de sa dépression, les quatre autres personnages font preuve d’un cynisme et d’un humour (noir) que je ne trouve pas incompatible avec leur projet. Comme si ce but commun, une fois planifié, leur permettait de se libérer un peu le cœur. C’est à mes yeux une façon très originale de traiter ce sujet sans rien perdre en justesse.

 Ce côté très ironique m’a complètement séduite. C’est un humour qui fonctionne à merveille avec moi. Les confrontations entre les patients et les soignants m’ont beaucoup amusée par le choc entre une approche désabusée et amère de la vie et un optimisme parfois sur-joué, le second se disloquant sans cesse sur la conviction tranquille de la première.
Colette joue quant à elle dans le champ du comique de répétition, ce qui est plus délicat à doser. Certes, ses grandes déclarations, même si elles tombent parfois justes, agacent rapidement, mais en cela, je trouve qu’Axl Cendres a très bien joué. Colette m’a fait ressentir ce que ressentent peut-être les personnages ou ce que je ressentirais à coup sûr en rencontrant une telle personne dans la vraie vie : un attendrissement face à sa grandiloquence de tragédienne, une lassitude, un irrépressible soupir dès qu’elle ouvre la bouche et une forte envie de lui dire de se taire.

La plume d’Axl Cendres fait mouche une nouvelle fois. Aussi imagée que dynamique, aussi drôle que perspicace, elle joue avec les mots qu’ils soient familiers ou plus soutenus. Elle offre à chacun de ses personnages une voix propre et contribue ainsi à rendre son roman des plus vivants et des plus justes.

Toutefois, ce roman n’est pas exempt de reproches. Ce qui m’a le plus attristée, c’est la prévisibilité de la fin. Ce que j’imaginais s’est révélé exact, il n’est pas difficile de deviner ce qui va se passer au fur et à mesure que les éléments se mettent en place. J’aurais aimé être prise au dépourvu et voir mes attentes être bousculées. Pourtant, cette fin, même si je la trouve un chouïa trop positive, n’en coule pas moins de source. C’est une bonne fin, mais une fin sans surprise.
La romance au premier regard n’est également pas ma tasse de thé, mais ça ne m’a pas gâché la lecture pour autant. Tout d’abord parce que les protagonistes concernés tentent tout d’abord de la refuser ; ensuite parce qu’on se lie si bien à eux qu’on ne leur souhaite rien d’autre au final.

Des personnages truculents, des péripéties rocambolesques, une plume lumineuse, bourrée d’humour et d’intelligence, une ambiance enjouée contrastant avec le sujet morbide du récit… en dépit de la déception liée à la fin, ce Cœur battant dissimule un roman original et savoureux !

Comme toujours chez Exprim’, la bande-son du roman !

« « (…) Et pourquoi voulais-tu mourir ? »
« Parce que je n’aime pas le concept de la vie. »
« Tu peux préciser ? »
« On est programmés pour aimer les gens, et les gens sont programmés pour mourir. »
« Continue. »
« Notre espèce est donc programmée pour souffrir – la preuve, nous naissons avec la capacité de sécréter des larmes. »
Le Doc regardait le billard en réfléchissant ; j’étais en train de mener.
« Parfois », j’ai repris, « c’est à se demander si les yeux servent à voir ou à pleurer. » »

« A vouloir décrocher les étoiles, on risque de tomber dans le caniveau ; mais puisqu’on finira tous dans le caniveau, autant tenter les étoiles. »

Cœur battant, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 192 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – 6e année
Détraqueurs (Défense contre les forces du mal) : un livre qui évoque la dépression

La trilogie de la Poussière, livre 1 : La Belle Sauvage, de Philip Pullman (2017)

La Belle Sauvage (couverture)Malcom partage son quotidien entre son travail à l’auberge familiale, l’école, ses promenades dans son canoë, baptisé La Belle Sauvage et ses visites aux sœurs du prieuré voisin. Tout cela est bouleversé avec l’arrivée d’une mystérieuse petite fille, Lyra, confiée aux religieuses. Une inondation le pousse à fuir dans son canoë accompagné par le bébé et Alice, la fille de cuisine de l’auberge. Mais la fillette semble attirer les convoitises d’un étrange personnage qui prend le trio en chasse. Entre la nature déchaînée et la cruauté humaine, le périple s’annonce mortel.

J’aurais aimé écrire une critique uniquement en mode WOUAH, mais je sens que cette chronique va être en demi-teinte. Du genre « j’ai aimé, mais… ». Le premier « mais » étant que, grande admiratrice de la trilogie A la Croisée des mondes, mes attentes étaient peut-être démesurées, ce qui influe forcément sur ma réception de ce nouveau tome.

J’ai dévoré ce livre, je n’ai absolument pas eu le temps de m’ennuyer. Pourtant, je l’ai trouvé parfois inégal.
Tout d’abord, l’histoire met certain temps à démarrer. Heureusement, je n’y ai pas trop prêté attention, trop heureuse de me replonger dans ce monde à la fois merveilleux – les dæmons font toujours leur petit effet – et terrifiant. Terrifiant car la parole y est étroitement surveillée. Le CDC (Conseil de Discipline Consistorial) rôde, interrogeant, déportant, assassinant, tandis que la malfaisante Ligue de Saint-Alexander incite les élèves à dénoncer ceux – parents, professeurs, élèves – qui ne vont pas dans le sens du Magisterium. La folle épopée de la quatrième de couverture n’arrive pas tout de suite, ce qui peut dérouter même si cette description d’un quotidien déjà bousculé bien qu’encore innocent soit très réussie.
Lorsque Malcom et Alice fuient avec Lyra sous le bras, la narration trouve enfin un bon rythme, celui d’un vrai récit d’aventures, celui d’un formidable voyage. Pullman jongle alors entre tension et calme, émotion et action, beauté et horreur. Toutefois, il y a une seconde baisse de rythme lorsque deux événements féeriques se succèdent. Certes, ils sont surprenants, bien trouvés, bien racontés, mais leur côté fantasmagorique ralentit le récit.

En outre, je trouve que Pullman passe un peu vite sur les différentes étapes du périple de Malcom, Alice et Lyra. Certains obstacles sont un peu trop rapidement résolus à mon goût. Pour rester floue pour éviter les spoilers, je citerai simplement le prieuré des sœurs de la Sainte Obédience. Toutes ces péripéties sont absolument entraînantes, mais il est parfois dommage qu’elles soient si rapidement expédiées.
De même, certains personnages apparaissent et disparaissent tout aussi rapidement. Mme Coulter semble là juste pour faire un caméo, la reine Tilda Vasara pour rappeler qu’il y a des sorcières dans ce monde et on dit rapidement au revoir à Mlle Carmichael qui introduit la Ligue de Saint-Alexandre dans les écoles. Sera-t-on par la suite amenée à rencontrer ces deux dernières ?

La fougueuse Lyra est ici un bébé joyeux et rieur doté d’un bébé dæmon Pantalaimon est absolument adorable. La relation entre les humains et leur dæmon est de toute façon toujours magique et émouvante, que ce soit Lyra et Pan, Malcom et Asta, ou encore Stelmaria, le dæmon de Lord Asriel, curieux envers le bébé (on découvre d’ailleurs une facette beaucoup plus tendre et aimante d’Asriel).
Probablement le personnage le mieux dépeint du récit, Malcom est un garçon touchant et intelligent : courageux et serviable, il est prêt à tout pour la petite Lyra. Curieux et observateur, il séduit tous les adultes qu’il rencontre, à commencer par l’Erudite Hannah Relf qui fait bien écho à la Mary Malone du Miroir d’ambre.
Personnage peu aimable au départ, plus difficile d’accès, Alice ressemble parfois à la Lyra du futur : si elle est bien moins sociable, elle est tout aussi débrouillarde, farouche, impulsive, fidèle à Malcom lorsqu’ils deviennent amis. J’aurais aimé que ce personnage sarcastique et probablement malmené par la vie soit davantage mis en avant (pour autre chose que changer les couches de Lyra !).
Concurrençant le terrible singe doré de Mme Coulter, le dæmon hyène de Bonneville, persécuteur des trois enfants, est absolument glaçant par sa brutalité et sa vulgarité. On ressent bien la terreur de Malcom et Alice entendant son rire trop humain percer la nuit. Seule exception à la règle énoncée ci-dessus, sa relation avec son humain n’a pour le coup rien de magique : choquante, révoltante, malsaine, incompréhensible. A l’image de ce repoussant duo. Et pourtant, je trouve qu’une fois encore, Pullman reste à la surface des choses, il aurait pu leur offrir bien davantage de présence.

(D’ailleurs, au sujet de Mme Coulter, je n’ai pas compris les raisons de son changement de couleur de cheveux ! Dans Les Royaumes du Nord, on nous dit « C’était une jeune et jolie femme. Ses cheveux noirs soyeux encadraient son beau visage (…). » et dans La Belle Sauvage, le texte est sensiblement le même, à un détail près : « Jamais il n’avait vu une femme aussi belle : jeune, avec des cheveux dorés, un visage doux (…). » Faudrait savoir, non ?)

A ma grande surprise, La Belle Sauvage est beaucoup plus contextualisé que la trilogie A la Croisée des mondes. On savait que l’histoire se déroulait dans un monde parallèle au nôtre (notre monde qui était visible à travers le personnage de Will), à la fois semblable et différent. Mais dans ce nouveau tome, nous avons des dates et des mentions à des événements historiques – comme la « guerre de Suisse » en 1933 entre Britannia et les forces du Magisterium –, nous apprenons que le pays de Lyra se nomme Britannia et est gouverné par des rois, et enfin, nous apprenons que l’Eglise – omniprésente dans la trilogie originale – révère Jésus-Christ. Je ne suis pas certaine de l’intérêt de ces informations. J’aimais le flou de A la Croisée des Mondes : le Nord, l’Eglise… c’était imprécis, mais parfaitement suffisant. On se doutait bien que le Magisterium et l’Eglise agissait au nom d’un dieu unique et c’est à mes yeux inutile de le nommer.

Vous l’aurez compris, c’est un bilan mitigé que je pose sur ce premier tome au rythme chaotique et aux personnages parfois superficiels. Il n’en reste pas moins une très bonne lecture au cours de laquelle j’ai retrouvé l’écriture riche, précise et poétique de Philip Pullman ainsi que les thématiques sombres et complexes de la trilogie A la Croisée des mondes. Ce livre peut se lire indépendamment de la saga originale, mais je vous la conseille cependant mille fois car elle reste, sans le moindre doute, indétrônée dans mon cœur.

« Asta, encore à moitié endormie, mordilla l’oreille de Malcolm, qui émergea du sommeil comme quelqu’un luttant pour remonter à la surface d’un lac d’opium où les plaisir les plus intenses étaient aussi les plus profonds alors que, au-dessus, il n’y avait que le froid, la peur et le devoir. »

« « Je suis trop jeune pour tout ça ! » pensa t-il, presque à voix haute.
Il enveloppa le bébé dans la couverture avant de le poser au milieu des coussins. La culpabilité, la fureur et la peur livraient bataille dans son esprit. Jamais il n’avait été aussi éveillé qu’à cet instant, songeait-il, et il se disait qu’il ne dormirait jamais, qu’il vivait la nuit la plus effroyable de toute son existence. »

La trilogie de la Poussière, livre 1 : La Belle Sauvage, Philip Pullman. Gallimard jeunesse, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 529 pages.

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (2015)

Les petites reines (couverture)La lecture de Comme des images, bien que mitigée, m’a donné des envies de relecture… Je commence donc avec Les petites reines !

Mireille Laplanche, Astrid Blomvall et Hakima Idriss ont été élues « Boudins de l’année ». Mais celles-ci, accompagnées du Soleil (alias Kader, alias le frère d’Hakima), décident de rallier Paris depuis Bourg-en-Bresse pour prendre leur revanche. Le plan : gate-crasher la garden-party du 14 juillet à l’Elysée. Le moyen de transport : le vélo ! Le financement : des boudins, bien sûr !

La plume de Clémentine Beauvais est énergique et truculente, me rappelant celle de Pennac dans la saga Malaussène que je savoure peu à peu. Car, avant tout, c’est drôle et déjanté. C’est hilarant d’un bout à l’autre, et cela on le doit à Mireille et ses répliques foudroyantes. D’une intelligence aigüe – à l’image du roman dont elle est l’héroïne –, son sens de la répartie n’a pas d’égal et sèche sur pied tous ses détracteurs (et fait mourir de rire ses lecteurs).
Cynique, tendre, insupportable, têtue, Mireille Laplanche est terriblement attachante. A la fois ordinaire et extraordinaire. Ordinaire car elle vit la même chose que des centaines d’adolescentes (le road-trip à vélo mis à part) dans le même monde que nous. Extraordinaire grâce à sa verve, son énergie et sa capacité à transformer (pour un temps du moins) les insultes en force. Une héroïne comme on en veut plus dans la littérature, une héroïne que l’on aimerait connaître, une héroïne que j’aurais aimé rencontrer plus jeune.

Des mairesses, une Présidente de la République, une journaliste pour avoir l’exclusivité des déclarations de Mireille… Pas de doute, les femmes sont bien là, au premier comme au second plan ! Comme quoi, c’est possible d’avoir autre chose que des maîtresses, des boulangères ou des pharmaciennes…
Ce roman féministe à bien des égards offre un véritable pied de nez au culte de la beauté en sublimant ces trois héroïnes qui ne répondent pas aux diktats en vogue de nos jours. Nos trois héroïnes sont des vraies filles avec des défauts et des complexes, mais surtout avec de belles qualités. Pas des mannequins photoshopés. En s’appropriant l’insulte si blessante, elles délivrent confiance et espoir à tout le monde.
Cependant, Clémentine Beauvais ne tombe jamais dans le cucul et, si elle met en valeur la solidarité, l’amitié ou le dépassement de soi, elle n’essaie pas de nous faire croire que leur vie va devenir un conte de fées. La méchanceté gratuite sera toujours là et rien ne dit que la fierté de nos trois copines durera toujours.

Au fil de ce road-trip décoiffant, on découvre bien d’autres personnages attachants : Kader, la mère de Mireille et même son beau-père (en dépit du portrait peu flatteur qu’elle trace de lui au début), Adrienne… Les réseaux sociaux, le handicap, la guerre et la culpabilité se joignent au harcèlement scolaire et aux complexes, mais le pardon et l’optimisme ne sont jamais loin. C’est là tout le talent de Clémentine Beauvais : la réalité, la lucidité et la subtilité ne quittent jamais ces pages, mais l’humour omniprésent et les messages d’espoir distillent un parfum de liberté, de légèreté et de bonne humeur.

Qui aurait cru que, derrière cette couverture argentée et rose flashy, se cachait une telle merveille ? (Bon, maintenant, tout le monde le sait, mais à l’époque de sa sortie, ce livre m’aurait fait peur !) Hilarant, moderne et positif, ce bouquin donne une furieuse envie de prendre son vélo et de partir en vadrouille (ce que j’ai plus ou moins prévu de faire une fois que j’aurai quitté Paris [ce qui est le cas depuis six mois, pour dire que cette chronique traîne depuis un moment dans mes tiroirs…]), de manger du crottin de Chavignol et de s’aimer un peu plus ! A dévorer encore et encore.

« – Mais comment tu peux avaler ça, toi, d’être élue Boudin du lycée Marie-Darrieussecq ? C’est dur… C’est vraiment dur, quand même…
– Oh, je dispose d’une capacité de détachement surhumaine. Je sais que ma vie sera bien meilleure quand j’airai vingt-cinq ans ; donc, j’attends. J’ai beaucoup de patience.
– C’est triste de devoir attendre d’aller mieux.
J’ai envie de lui répondre, Oh, seulement les trois premières années. Après, on s’y fait. Mais il est clair que la pauvre Astrid, chez les sœurs, n’a pas eu le même entraînement que moi : on n’a pas dû lui répéter assez souvent qu’elle était grossémoche. Alors que moi, c’est arrivé tellement de fois que désormais je m’en gausse. Ça glisse comme de l’eau sur des feuilles de lotus.
Bon, sauf quand je suis un peu crevée, ou que j’ai mes règles, ou un rhume ; dans ces moments-là, OK, il peut arriver que je perde mon imperméabilité. Mais pas ce soir. Ce soir, ça va, et la Boudin d’Or a besoin de moi.
»

« – Je ne comprends pas pourquoi vous vous entêtez à revendiquer ce nom de Boudins ! s’offusque Maman. C’est un mot horrible.
– On le rendra beau, tu vas voir. Ou au pire, on le rendra puissant.
(Rubrique trucs et astuces de la vie, par Tata Mireille : prends les insultes qu’on te jette et fabrique-toi des chapeaux avec.) »

Les petites reines, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2015. 270 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Cycliste Solitaire :
lire un livre dans lequel l’héroïne pratique le vélo