L’homme qui savait la langue des serpents, d’Andrus Kivirähk (2007)

L'homme qui savait la langue des serpents (couverture)Un livre estonien, voilà qui ne rencontre pas tous les jours et je remercie mille fois Syl Cypher de m’avoir donné l’occasion de découvrir ce titre que je lorgnais plus ou moins depuis sa sortie (je me souviens même dans quelle devanture de librairie l’étrange créature qui orne la couverture m’a fait de l’œil pour la première fois). Et à présent, je doute de trouver les mots pour dire à quel point j’ai adoré ce roman.

Pour reprendre le résumé de l’éditeur, « voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, de son oncle qu’il aimait tant, d’une jeune fille qui croyait en l’amour, d’un sage qui ne l’était pas tant que ça, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons un peu épouvantés par tout ce qui précède. »

Il faut avouer que c’est superbement écrit. C’est drôle, cru, précis. C’est fort et évocateur. C’est visuel et fascinant. C’est maîtrisé d’un bout à l’autre. Bref, c’est surprenant et fantastique. (Voilà, lisez-le maintenant !)

C’est un récit très atypique. Partant de la conquête de l’Estonie par les Allemands d’un point de vue local, il propose un récit initiatique, nous raconte l’histoire d’une vie atypique car en voie de disparition. Il y a un petit goût de conte là-dedans, saupoudré d’une touche d’aventure et de fantastique. Quand je parle d’aventure, ne vous imaginez pas un récit trépidant avec de l’action à toutes les pages car c’est aussi assez lent et parfois contemplatif, mais d’une façon si fascinante que l’on ne s’ennuie jamais.

L’humour – très ironique – naît du décalage entre les personnages, entre les générations, entre les façons de vivre. Car c’est souvent une histoire d’oppositions. Principalement entre la forêt et le village. Pour les gens de la forêt, ceux du village sont fous de se tuer ainsi à la tâche pour une nourriture insipide, de se soumettre ainsi au joug des étrangers, de s’abaisser au rang de vermine en oubliant la langue des serpents ; pour les gens du village, ceux de la forêt sont des sauvages, des païens, des loups-garous.
Une histoire d’évolution, de progrès, de période de transition, quand les anciennes façons et les nouvelles mœurs s’entrechoquent : aux yeux d’un Leemet à la frustration grandissante, les villageois sont d’une bêtise sans borne dans leur naïveté crédule, leurs conversation ineptes et leur admiration démesurée pour tout ce qui vient de l’étranger (allant jusqu’à louer le crottin des chevaux des chevaliers), s’humiliant tous seuls, se disant trop nigauds, trop arriérés pour être respectés de ces divins étrangers. Cependant, lui-même est encore trop moderne aux yeux des anthropopithèques, reliques d’un autre âge.
Certains échanges – discussions futiles, dialogues de sourds – sont absolument hilarants… bien qu’un peu frustrant pour nous qui sommes si bien installé·es dans la tête de Leemet.

« « Cher vieux voisin », répondit le moine paisiblement en se frottant lentement les paumes l’une contre l’autre, comme s’il se lavait les mains avec des rayons de soleil, « tu pourrais quand même faire preuve d’un peu plus de souplesse. Ce genre de musique est aujourd’hui fort en vogue dans la jeunesse. Tu es âgé, tu as d’autres goûts, mais tu devrais comprendre que le temps va de l’avant et que ce qui ne te plaît pas peut procurer du plaisir à la jeune génération qui prend exemple sur Jésus-Christ. »
« C’est ce type qui t’a appris à chanter comme ça ? », cria le petit homme trapu.
« Bien sûr que c’est le Christ. C’est l’idole des jeunes, et mon idole à moi aussi. De telles mélodies sont celles qu’entonnent les anges au Paradis et les cardinaux en la sainte ville de Rome – pourquoi devrais-je m’abstenir de les chanter, si tout le monde chrétien les entonne ? »
« Chez moi, ce n’est pas le monde chrétien ! », coupa le Sage des Vents. « Pardonne-nous de t’avoir dérangé, Hörbu. Tu devais être en train de faire la sieste.
« Bien sûr que je faisais la sieste ! Et juste au moment où je dormais le mieux, voilà ta charogne de fils qui se met à pleurnicher comme si la merde était venue lui boucher le trou du cul. Pourquoi est-ce que tu lui permets de venir chez toi ? Qu’il reste dans son monastère s’il a choisi d’y vivre. Qu’est-ce qu’il a à venir embêter les vieux ! » »

Cet humour s’oppose au ton sombre, tantôt désespéré, tantôt désabusé du récit qui raconte un monde qui s’étiole peu à peu avant de bientôt disparaître. Sans parler de la solitude et de l’amertume de Leemet d’être sans cesse « le dernier homme » (à vivre dans la forêt, à parler la langue des serpents, à se souvenir de telle et telle personne ou créature (ce n’est pas du spoiler, il le dit dès la première page)). Il s’oppose aussi à la violence : meurtres, mort, deuil, folie semblent être monnaie courante dans la forêt. Sans pitié pour nos amitiés de lecteur·rice envers tel ou tel protagoniste, l’auteur les fait disparaître impitoyablement. Et, comme Leemet, nous n’avons d’autre choix que finir par s’y habituer.

« Les gens et les animaux auxquels je tenais disparaissaient comme des poissons égarés à proximité de la surface – un seul coup les assommait et ils n’étaient plus là, ils sombraient l’un après l’autre là où je ne pouvais pas les suivre. Enfin, j’aurais pu les suivre, bien sûr, tout comme on peut toujours se jeter à la mer pour pêcher des poissons, mais sans espoir d’en attraper. Un jour, j’emboîterai le pas à tous ceux qui m’ont été chers, et nous prendrons la même direction, mais même ainsi, nous ne nous rencontrerons jamais plus – tant cette mer est vaste et tant nous sommes minuscules. »

Autre point fort, les personnages, travaillés, riches, nuancés. L’auteur ne tombe pas dans le manichéisme et n’idéalise jamais les habitants de la forêt qui recèle son lot de personnages faibles, cruels, sanguinaires.
D’ailleurs, Leemet, totalement incrédule, méprise les croyants quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Car toutes les croyances semblent porteuses de malheurs et de crimes. Cela inclut donc le Christ des étrangers, si bien adopté par les villageois, mais aussi les génies, Mères des Bois et autres ondins vénérés par Ülgas, le « Sage du bois sacré ». Invoquer les dieux, chrétiens ou païens, est un tour de passe-passe un peu trop facile pour Leemet. La religion donne réponse à tout, contre toute logique, et rend impossible toute discussion raisonnée. Or, si, au début, les discussions avec des croyants amusent terriblement – avec un Jésus évoqué comme une star, c’est « l’idole des jeunes » qui ont « son image au-dessus de [leur] lit », c’est « un succès phénoménal » que tout le monde veut approcher au plus près… quitte à se faire « couper les choses » car « c’est la mode en ce moment » pour mieux le glorifier –, les dérives obscurantistes réclameront leur dot de sang, soulignant les pires facettes de ce besoin de croire en des puissances supérieures. Quelles qu’elles soient.

La postface est très intéressante car elle permet de comprendre certaines critiques dissimulées à qui n’est pas familier avec les questions d’identité et d’histoire estoniennes ainsi qu’avec le nationalisme « ruraliste et nostalgique du passé » qui résonne fortement dans ce pays.

Satirique, pessimiste, cruel, épique, fantaisiste, désopilant, triste, captivant, intelligent, métaphorique, L’homme qui savait la langue des serpents est donc un très joli ovni qui ne s’embarrasse pas d’étiquette. Totalement atypique et absolument génial, je ne crois pas avoir lu quelque chose d’aussi original depuis fort longtemps. Je suis époustouflée par le talent narratif d’Andrus Kivirähk, un auteur que j’ai hâte de retrouver. Si je n’ai pas su vous donner envie de le lire, j’en suis désolée car ce livre est une petite merveille !

« Les hommes vivent d’espoir, aussi ténu soit-il : ils ne se satisfont jamais de l’idée que quelque chose soit irrémédiable. »

« « Qu’est-ce qui lui prend, à ton père ? »
« Il dit que ça n’a pas de sens de rester, tout le monde s’en va. Qu’il aurait préféré continuer à vivre ici, mais qu’il n’y a rien à faire. Que ça n’a pas de sens de cracher contre le vent. Que si les autres ont choisi le village, il faut se résigner et faire comme tout le monde. » »

L’homme qui savait la langue des serpents, Andrus Kivirähk. Editions Le Tripode, coll. Météores, 2015 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’estonien par Jean-Pierre Minaudier. 470 pages.

Quo Vadis, d’Henryk Sienkiewicz (1895)

Quo Vadis (couverture)Faisant du tri parmi quelques vieux bouquins venus de mes grands-parents, parmi des titres très inspirants tels que Les héroïnes de l’amour filial, je suis tombée sur ce Quo Vadis. Ancienne édition étant synonyme d’absence de résumé sur la quatrième de couverture, j’allais alors faire un petit tour sur Babelio pour savoir ce que me réserverait ce « roman des temps néroniens », tel étant le sous-titre de cet ouvrage polonais. J’ai été surprise de découvrir un roman aux critiques extrêmement élogieuses, souvent très bien noté (de même que sur Livraddict bien que ce titre semble avoir attiré moins de lecteur·rices sur ce second réseau). J’ai donc décidé, non seulement de le conserver, mais également de me plonger dedans séance tenante.

Nous sommes en 64 après Jésus-Christ et Néron domine Rome et le monde occidental. C’est alors que Vinicius, tribun et patricien romain, tombe amoureux de la jeune Lygie. Mais celle-ci est chrétienne et sur la tête de ces adorateurs d’un nouveau dieu va bientôt s’étendre la main cruelle de César.

C’est donc un roman historique et qui dit roman historique dit épisodes célèbres. Si je vous dis Néron, l’incendie de Rome vous viendra sans doute en tête : effectivement, il est relaté dans toute sa dangerosité grandiose dans ce récit et justifiera la persécution des chrétiens – histoire de détourner les soupçons d’un empereur ayant maintes fois regretté de n’avoir vu l’incendie d’une ville tel Priam devant Troie.
Ce sont aussi des personnages illustres. L’Imperator Néron, tout d’abord. Néron, César, Barbe-d’Airain, Ahénobarbe. Tyran sanguinaire et mégalomane, mais, dans ce roman, surtout avide d’être reconnu comme artiste. D’un bout à l’autre, on le voit composer, déclamer ses vers, chanter, jouer de la musique, rêver de foules en délire devant son talent. Tel le Commode incarné par Joaquin Phoenix, le Néron de Sienkiewicz, aussi fascinant qu’ignoble, m’a tantôt inspiré de la pitié, tantôt du mépris, tant ce monstre ressemble parfois un petit garçon en mal de reconnaissance. C’est d’ailleurs sans doute l’immaturité de son comportement, tout en désirs impulsifs et volontés irréfléchies, qui rend aussi terrifiant ce chef qui tient le monde entre ses mains.
Il y a aussi Pétrone, arbitre des élégances auquel Sienkiewicz offre la paternité du Satyricon. Cet esthète indolent, cultivé, spirituel, joueur – y compris avec sa propre vie – m’a fasciné au fil des pages. S’il m’a d’abord agacée par sa nonchalance, ses efforts tous en ruse et en manipulation pour finalement aider son neveu Vinicius, son goût pour la liberté – qui lui font refuser le despotisme total de Néron comme la modération prônée par les chrétiens – et l’inaltérabilité de son caractère, incorruptible même par la peur de la mort, ont fini par me faire changer d’avis à son sujet tandis que sa sortie de scène m’a terriblement amusée (pour les personnes qui auraient lu le roman, je parle évidemment de sa pique à Néron, pas de son acte en lui-même).
Et puis, il y a tout ce qui touche au christianisme naissant. Les persécutions, les condamnations massives, les tortures plus ou moins raffinées qui, loin de faire disparaître cette nouvelle secte, semblent l’avoir aidée à prospérer. Et l’on rencontre alors des figures clés de cette religion : les Apôtres (qui ne sont pas encore sanctifiés) Pierre et Paul de Tarse. Loin de toute considération religieuse, l’humanisme de ces deux hommes est vraiment puissant et résonne plus fortement dans le récit que tous les discours illuminés des convertis. Quant à la tâche principale de Pierre – construire la Ville du Christ au cœur de Rome, au cœur de la cité débauchée de Néron –, elle annonce la nouvelle civilisation qui supplantera la domination romaine.

Que cela soit dit, je ne suis pas certaine à 100% de l’exactitude de tous les faits racontés ici (je parle évidemment de tout ce qui est relatif à la vie des Romains ainsi que des événements historiques). Ce que je sais – crois savoir, puisque que je ne suis jamais sûre de moi – des gladiateurs semble montrer des erreurs. De même, rapport à certains épisodes historiques, Sienkiewicz semble avoir parfois adopté le choix de la version la plus épique, la plus romanesque… et la plus controversée.
Cela étant dit, ça ne m’a pas du tout gênée pendant ma lecture. J’ai au contraire été plutôt emportée par le souffle épique du récit : cette Rome aux mille dieux (les dieux romains auxquels on ne croit plus guère, mais que l’on invoque par habitude, hébreux, égyptiens, et maintenant le Dieu unique chrétien), l’évocation des extravagances romaines et des abus insensés (en termes de fêtes, de mets…), le contraste entre civilisation décadente, avide de plaisirs et de spectacles sanglants, et religion douce et modeste, le déclin de l’empire romain, l’amour interdit des deux jeunes gens, les revers de fortune…
Les flagorneurs insupportables se pressant auprès de Néron m’ont fait soupirer d’exaspération (leurs louanges ridicules valent le détour) ; la verve faussement soumise, quémandeuse et rusée de Chilon m’a amusée ; les joutes verbales de Pétrone m’ont fait aimer ce personnage. J’ai suivi avec intérêt les renversements de situation, les jeux d’influence, les querelles jalouses et vengeresses entre les différents personnages.
Ne partageant guère la vision exaltée des protagonistes concernant le christianisme, j’ai davantage aimé la façon dont des dérives se font déjà sentir. Si les Apôtres Pierre et Paul prônent l’amour et le pardon, tels que Jésus lui-même leur a enseigné, ce n’est pas le cas de tous leurs disciples. En la personne d’un dénommé Crispus se dessine déjà l’ombre des extrémistes vitupérant, des fanatiques culpabilisateurs. Ce dernier prêche de façon presque haineuse et terrifiante, reprochant à Lygie son amour pour Vinicius (« l’ami et le serviteur de l’Antéchrist, son compagnon de débauches et de crimes », rien que ça) et effrayant les condamnés à mort dont le supplice ne rachètera pas nécessairement les péchés. Leur foi est à peine née que se fait déjà sentir cette religion moralisatrice et répressive qu’elle sera dans les siècles à venir. 

Tandis que la pureté et l’innocence de Lygie m’ont ennuyée, les tourments de Vinicius ont su davantage m’intéresser grâce à l’évolution qu’ils induisent. Ce personnage que l’on pourrait croire borné et irrémédiablement modelé par son éducation finit finalement par se remettre entièrement en question, modifiant définitivement la route de son existence (ce qui me rappelle Tancrède de Tarente dans Dominium Mundi à la différence que, à deux millénaires d’intervalle, l’un se rapproche du Christ alors que l’autre s’en éloigne). Si la romance n’est pas ce qui m’aura le plus bouleversée, j’avoue avoir parfois été happée par le récit, inquiète de ce qui allait arriver aux deux amoureux. (Rien que pour ça, je dis bravo à l’auteur.)
Néanmoins, les personnages que j’ai préféré côtoyer sont des protagonistes plus troubles (et nos deux tourtereaux apparaissent bien fades à côté d’eux). Néron et Pétrone dont j’ai déjà parlé sont en tête, même je dois aussi citer Chilon Chilonidès, même s’il m’a inspiré des sentiments moins unanimement positifs. Chilon est un sage qui se plie à la philosophie qui lui permettra de manger, un Grec dont les courbettes cachent de la rancune et dont les mauvaises actions se révèlent malgré tout compréhensibles. Tous sont des personnages nuancés, riches et passionnants. S’ils m’ont parfois rebutée, par leur caractère et leurs actes, il m’a été absolument impossible de les détester complètement.

Ce récit m’a fortement rappelé un livre lu et relu dans ma jeunesse, Le serment des catacombes, d’Odile Weulersse : je ne me souviens que d’une histoire d’amour entre un Romain et une chrétienne (ainsi que du sort finale de la jeune fille) et j’aimerais beaucoup le relire, notamment pour le comparer au présent ouvrage et voir à quel point ce dernier a pu servir d’inspiration à l’autrice.

Découverte complète pour moi, cette fresque m’a embarquée pour une lutte philosophique entre la recherche des plaisirs absolus des Romains et le nouvel art de vivre des chrétiens, pour une lecture à cheval entre la fin d’un monde et la naissance d’une nouvelle civilisation, pour des heures indubitablement romanesques et par là palpitantes. Un livre dont je n’attendais rien et qui s’est révélé une très bonne surprise !

« Je sais que dans la vie je ne trouverai jamais rien de meilleur que ce que j’ai trouvé, et toi, tu en es encore à espérer et à chercher quelque chose ; si la mort venait frapper à ta porte, tu serais étonné, malgré ton courage et tes chagrins, d’être obligé de quitter déjà la terre, tandis que moi j’accepterais cette fin inévitable avec la conviction qu’il n’y a pas au monde de fruits dont je n’aie goûté. »
(Pétrone à Vinicius)

« Rien ne comptait plus : ni la majesté de la loi, ni le prestige des fonctions publiques, ni les liens de la famille, ni la distinction des classes. Des esclaves bâtonnaient des citoyens, des bandes de gladiateurs ivres du vin volé à l’Emporium terrorisaient les carrefours, bousculant les quirites, les piétinant, les dépouillant. Quantité de barbares en vente s’étaient enfuis de leurs baraquements. Pour eux l’incendie de la ville marquait la fin de l’esclavage et l’heure de la vengeance : et, tandis que la population stable tendait désolément les bras vers les dieux, ils se jetaient sur elle, dévalisant les hommes et violentaient les filles. A eux s’était joint un ramas d’esclaves en service, des misérables ayant pour tout vêtement une ceinture de laine sur les hanche, une population invisible le jour dans les rues et dont il était difficile de soupçonner l’existence à Rome. Cette multitude, composée d’Asiatiques, d’Africains, de Grecs, de Thraces, de Germains et de Bretons, prenait sa revanche de tant d’années de servitude et vociférait sa fureur dans tous les jargons de l’univers. Vinicius avait vu des villes forcées, mais jamais rien de comparable à ce chaos du désespoir, de la joie sauvage, du délire et de la débauche. Et, sur ses sept collines, l’impératrice du monde flambait. »

« Je me suis souvent demandé pourquoi, fût-il puissant comme César et sûr comme lui de l’impunité, le crime se donne laborieusement le masque du droit, de la justice et de la vertu. »

Quo Vadis : roman des temps néroniens, Henryk Sienkiewicz. Éditions de la Revue Blanche, 1901 (1895 pour l’édition originale). Traduit du polonais par B. Kozakiewicz et J.-L. de Janasz. 645 pages.

Deux autrices de mon confinement : La vraie vie et Persuasion

Je vous propose deux petites chroniques de romans lus pendant le confinement. Deux autrices n’ayant rien à voir ; deux textes séparés de deux siècles tout pile ; une ambiance oppressante contre un retour à une œuvre doudou…

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La vraie vie, d’Adeline Dieudonné (2018)

La vraie vie (couverture)

Un pavillon, une famille, un frère et une sœur, que du très classique. Mais il y a aussi une chambre remplie de cadavres d’animaux, une mère aussi caractérisée qu’une amibe, un père qui se défoule soit sur des proies, soit sur sa femme. Malgré tout, les deux enfants trouvent des petits plaisirs jusqu’à l’accident. Et là, Gilles ne rit plus. L’héroïne aimerait pouvoir tout recommencer, retourner dans la vraie vie, celle où son petit frère était encore heureux. C’est son nouvel objectif : retourner en arrière, effacer ce brouillon d’existence où rien ne va plus.

Ce qui saute aux yeux dès le début de la lecture, c’est l’écriture d’Adeline Dieudonné à la fois forte et plaisante à lire, par sa fluidité d’une part, mais également par son utilisation d’images puissantes et originales. Le résultat est un roman qu’il est difficile de lâcher, qui se laisse dévorer sans opposer de résistance. Que l’on lit avide d’en connaître le dénouement, mais les tripes nouées à l’idée de ce que la noirceur de l’homme nous réserve…
Evidemment, c’est aussi le devenir de la narratrice qui nous attache à ces pages qui interroge et qui inquiète. Car, au fil des années, son chemin devient de plus en plus sombre et les prédateurs se font de plus en plus audacieux et cruels. Les quelques lueurs de joie qui égaient la vie de la jeune fille se font de plus en plus rares et l’on craint de les voir vaciller et disparaître. Car l’autre élément marquant de ce roman est son atmosphère, viciée et oppressante, et cette famille pourrie, dévastée qui cohabite entre les murs gris de leur maison de lotissement.

Le seul reproche que je pourrais faire à l’autrice concerne son héroïne, âgée de dix ans au début de l’histoire, de quatorze ou quinze lorsqu’elle finit. Je l’ai parfois trouvée un peu trop intelligente et mature. Elle est terriblement douée en physique pour des raisons que je vous laisse découvrir, bien, c’est sa passion, elle s’y consacre à fond, ça marche. Mais parfois, ses propos, ses réflexions, ses remarques sur d’autres sujets apportent un décalage avec son âge. J’ai parfois été tentée d’oublier qu’il s’agissait d’une fille si jeune. Cependant, peut-être peut-on l’expliquer par une vie difficile et l’envie de se dissocier d’une mère apathique, d’un père sanguinaire, de parents incultes, qui stimuleraient l’esprit et l’intelligence. Néanmoins, et c’est bien l’essentiel, cela ne m’a pas empêchée de vibrer avec cette héroïne décidée et révoltée, décidée à sauver son petit frère, poussée par un amour et une rage viscérale.

J’ignore si ce roman me marquera durablement, mais ce fut indubitablement une lecture prenante, sombre, terriblement réaliste, violente et crispante, portée par une très belle plume.

« Sa physionomie continuait de se modifier. Il n’avait plus rien d’un petit garçon. Il avait huit ans et sa chimie interne avait muté. J’étais certaine que c’était la vermine qui poursuivait son travail de pollution. Même son odeur n’était plus la même. Comme si son parfum avait tourné. Il dégageait quelque chose d’inquiétant, c’était subtil, mais je le sentais. Ça sentait de son sourire. Ce que j’appelais son nouveau sourire. Une grimace qui disait : « Fais encore un pas vers moi et je te bouffe la gueule. » Le sourire de mon frère puait. Mais je gardais son secret. »

« En réalité, depuis le début des vacances, il n’y avait plus que moi qui sortais de la maison. L’atmosphère y était devenue si oppressante qu’elle nous mastiquait tous les quatre, broyant ce qui restait de santé mentale à mon père, ma mère et mon frère. Dès que j’entrais dans le hall, je pouvais sentir ses mâchoires se refermer sur moi. »

La vraie vie, Adeline Dieudonné. L’Iconoclaste, 2018. 265 pages.

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Persuasion, de Jane Austen (1818)

Persuasion (couverture)Anne Elliot, 27 ans, cadette d’un baronnet ruiné, voit se profiler devant elle un avenir de vieille fille, s’occupant de ses neveux et éventuellement de son père et de son aînée les rares fois où sa présence parmi eux est requise, lorsque réapparaît Frederick Wentworth, un officier de marine auquel elle a été fiancé avant que son amie, Lady Russell, ne la pousse à se retirer devant cette union incertaine en terme d’avenir et de finances. Sauf que le voilà capitaine, avec une belle situation et l’envie de se marier… mais la jeune femme au caractère faible et trop aisément influençable ne l’intéresse plus guère.

Relecture bien utile d’un roman totalement oublié, il s’avère que Persuasion n’est pas mon titre favori de l’autrice anglaise, ce qui n’empêche que ce fut un moment particulièrement agréable. Si c’est toujours un plaisir de retrouver la plume de Jane Austen, sa verve et ses portraits piquants, j’ai trouvé les personnages de ce volume-ci moins marquants, moins percutants. Cela s’explique peut-être par un couple trop superbement positif : d’une part, la douce et si bonne Anne, qui a certes la tête sur les épaules (ce qui est agréable au vu des natures égoïstes qui constituent sa famille), mais qui est parfois d’une humeur trop égale et, d’autre part, le capitaine Wentworth si parfaitement aimable. Si je préfère la fougue d’autres héroïnes austeniennes, la progression intérieure d’Anne a toutefois su me toucher et me captiver tout au long de ces trois cents pages.
En dépit de la réserve évoquée ci-dessus, de terribles contrastes se dessinent tout de même entre les différents protagonistes. Jane Austen semble s’être lâchée dans la description de caractères snobs et mesquins, futiles et fats, qu’elle-même avait sans doute l’habitude de rencontrer à Bath. Quel plaisir, lorsque l’on est amené à côtoyer de telles natures, de retrouver le franc-parler simple et sincères des Croft (j’ai eu un coup de cœur pour ce couple atypique et si joliment soudé).

C’est toujours un plaisir pour moi de redécouvrir ce microcosme si bien décrit dans les romans de Jane Austen : cette société composé de marins ou d’officiers, de pasteurs, de bourgeois et de petite aristocratie, de mariages heureux, d’unions pathétiques… Certes, le fond ne change guère, mais l’autrice maîtrise si bien son sujet que c’est à chaque fois un régal. Ces romans ont un charme délicat absolument inégalé et chaque récit est l’occasion de scènes magnifiques, poétiques, intelligentes, amusantes ou émouvantes. Bref, même quand le roman est moins bon, c’est toujours excellent !

Persuasion est un titre qui détache des autres romans que j’ai lus jusqu’à présent. C’est une jolie histoire portée, non pas par un premier amour, mais par une seconde chance ainsi que par une héroïne moins enflammée que d’ordinaire. Cela étant, la plume acérée de Jane Austen est toujours là, distillant ses critiques avec beaucoup de subtilité et d’humour, et c’est toujours un plaisir que de se promener dans l’un de ces romans.

« On l’avait contrainte à la prudence dans sa jeunesse elle apprenait le romanesque avec l’âge – suite naturelle d’un début artificiel. »

« Elle se fiait plus à la sincérité de ceux qui disent parfois une parole irréfléchie qu’à ceux dont la présence d’esprit ne fait jamais défaut, et dont la langue ne se trompe jamais. »

Persuasion, Jane Austen. Éditions 10/18, 1996 (1818 pour l’édition originale. Christian Bourgois Éditeurs, 1980, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par André Belamich. 316 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Un Aristocrate Célibataire :
lire un livre se passant dans l’aristocratie

Dites aux loups que je suis chez moi, de Carol Rifka Brunt (2012)

Dites aux loups que je suis chez moi (couverture)1984, banlieue new-yorkaise. June perd son oncle Finn, l’artiste, le peintre reconnu, celui qui lui faisait écouter Mozart, l’emmenait aux Cloisters, avait les plus belles idées. La faute au sida. La faute à son ami particulier comme dit sa mère, à Toby. Mais lorsqu’elle le rencontre, tous deux se lient d’amitié et l’adolescente découvre la cruelle vérité du monde des adultes.

Si j’ai été aussi facilement et rapidement happée par ce roman, c’est indubitablement grâce à ses personnages. Des personnages si réalistes, si vivants, si prégnants que j’aurais voulu passer plus de temps avec eux. Des protagonistes aux émotions, aux désirs, aux secrets pas toujours avouables, mais tellement humains. L’envie, la jalousie, la honte, l’hypocrisie, le mensonge… et surnageant au-dessus de tout cela, l’amour. Un amour souvent bouleversant tant il est puissant. L’amour de June pour Finn, de Finn et Toby, de June et de sa sœur Greta, de sa mère pour son petit frère indomptable… Mais un amour si fort qu’il en devient destructeur, qui est parfois si absolu qu’il réduit en cendres toute autre relation. 

June, au fil des jours, alors que grandira son amitié secrète envers Toby, découvrira les secrets de la vie de son oncle, les amours qu’il suscitait, les jalousies qu’il engendrait. Auxquelles elle-même était loin d’être insensible. Dès le début, j’ai été tout aussi désireuse d’en savoir plus sur Finn : sa mort annoncée m’était frustrante tant j’avais envie de passer un peu de temps avec cet homme que nous ne côtoierons finalement qu’à travers les mots fascinés de June qui nous communiquent le charme tranquille de cet oncle fantastique, qu’à ses souvenirs idéalisés, fantasmés et ressassés.

Chaque personnage se révèle attendrissant à sa manière. Même celles et ceux que l’on n’apprécie pas toujours – je pense particulièrement à la mère et à la sœur de June – deviennent touchantes car leurs errances sont provoquées par des sentiments parfaitement imaginables. Leurs erreurs deviennent humainement compréhensibles sans les excuser pour autant.
Je les ai tous aimés, ces héros et héroïnes d’une histoire. Avec leurs qualités, leurs défauts, leurs contradictions. June, sincère, brute, intelligente, encore enfantine parfois, marginale, exigeante. Toby, doux, tranquille, décalé, maladroit, si triste. Greta, emplie d’un mal-être tu, caché sous une assurance jouée.

Je me suis parfois tellement reconnue dans certaines émotions, peurs ou désirs qu’il m’était impossible de ne pas me sentir émotionnellement impliquée dans ce roman. Certains passages, parfois tous simples, m’ont bouleversée – comme Greta laissant enfin sortir ses angoisses. L’autrice met en mots des pensées, des émotions que l’on aura tous et toutes plus ou moins expérimentées. En dépit d’un cadre temporel bien précis, c’est un roman qui est en cela universel.

Quant à l’intrigue, si elle est essentiellement basée sur les relations mouvantes entre les protagonistes et les sentiments qui tournoient dans le cœur de chacun d’entre eux, est aussi une plongée émouvante et révoltante dans ces « années sida » où la maladie était à la fois méconnue et crainte, source de peurs, de rejet et de honte.

L’histoire en elle-même est simple, mais les mots de Carol Rifka Brunt prennent aux tripes. C’est un tourbillon de sentiments humains, de réalisme sensible, d’émotions qui ne tombent jamais dans le pathos, dans le niais ou dans le too much. Un roman qui, tristement, se dévore alors qu’il se révèle se difficile de quitter tant il est poignant et subjugue par ses personnages.

« Quand on a une montre, le temps est comme une piscine. Avec des bords et des lignes. Sans montre, le temps est comme l’océan. Vaste et désordonné. Je n’avais pas de montre. »

« Je me demandais vraiment pourquoi les gens faisaient toujours des choses qui ne leur plaisaient pas. J’avais l’impression que la vie était comme un tunnel de plus en plus étroit. A la naissance, le tunnel était immense. Toutes les possibilités vous étaient offertes. Puis, la seconde d’après, la taille du tunnel était réduite de moitié. On voyait que vous étiez un garçon et il était alors certain que vous ne seriez pas mère, et probable que vous ne deviendrez pas manucure ni institutrice de maternelle. Puis vous commenciez à grandir et chacune de vos actions rétrécissait le tunnel. Vous vous cassiez le bras en grimpant aux arbres et vous pouviez renoncer à être joueur de base-ball. Vous ratiez tous vos contrôles de mathématiques et vous abandonniez tout espoir d’être un jour un scientifique de renom. Ainsi de suite année après année jusqu’à ce que vous soyez coincé. Vous deviendriez boulanger, bibliothécaire ou barman. Ou comptable. Et voilà. Je me disais que le jour de votre mort, le tunnel était si étroit, après avoir été rétréci par tant de choix, que vous finissiez écrasé. »

« Parfois les mots de Greta étaient si tranchants que je les sentais me couper les entrailles, réduisant mes organes, mon cœur, en petits morceaux. Je savais qu’elle me regardait, essayant de lire mon visage, alors j’ai tenté de le fermer aussi vite que possible. Mais c’était trop tard, elle avait eu le temps de voir ma réaction. »

Dites aux loups que je suis chez moi, Carol Rifka Brunt. Éditions 10/18, 20 (2012 pour l’édition originale. Buchet-Chastel, 2015, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marie-Axelle de La Rochefoucauld. 499 pages.

Né d’aucune femme, de Franck Bouysse (2019)

Né d'aucune femme (couverture)« « Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
– Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
– Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
– De quoi parlez-vous ?
– Les cahiers… Ceux de Rose. »
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
 »

Voilà le résumé de la quatrième de couverture. Débrouillez-vous, je ne vous en dirai pas plus. j’ignorais tout de ce roman. Je savais simplement, depuis sa sortie (ce qui ne fait qu’un peu plus d’un an), que je le lirai un jour. Autant dire que j’ai été ravie de plonger entre ses pages.

Le premier chapitre a failli m’inquiéter : je m’attendais à une « vraie histoire » et voilà une ouverture ultra poétique… et ultra floue. Le deuxième chapitre était à peine mieux. Heureusement, dès le troisième, nous voilà lancée dans l’intrigue et tout sentiment de perplexité est vite oublié.
Remplacé par du malaise, de la tension, de la crainte pour Rose. L’atmosphère devient crispante et angoissante tant on redoute l’inéluctable. On le sent dès les premières pages des carnets de Rose que la vie de cette jeune fille tirera vers le noir, vers le cruel, vers la souffrance et le désespoir. Encore une fois, dans cette histoire entre dominants et dominés, les femmes sont souvent les perdantes. Pas toujours certes, et certains hommes font partie du second groupe, mais elles sont rares, celles qui ont le pouvoir de commander.
La seconde partie est plus calme. L’inquiétude diminue – on se dit que le pire est passé – et la lecture se fait moins effarante. Pas moins prenante cependant, tant on se prend avec plaisir au jeu de la déduction et des hypothèses pour relier tous les indices. Même si j’ai réussi à deviner la plupart des révélations avant que l’auteur ne les expose, je dois dire que le tout est joliment ficelé.

Roman polyphonique, je suis passée d’un personnage à l’autre avec l’avidité de connaître la suite, de retrouver tel ou tel protagoniste. Efficacité redoutable pour un rythme presque haletant par moments. Certains personnages révulsent, d’autres m’ont emplie de compassion, d’autres m’ont laissée indécise, ne sachant pas sur quel pied danser face à eux. Les fous, les lâches, les cruels, les empathiques, les terrifiés. Les maîtres et les esclaves. Les puissants et les faibles. Les mots de Franck Bouysse font naître sympathie et antipathie avec la même facilité, avec la même violence.

L’écriture m’a envoûtée. Rien que pour elle, je lirai d’autres livres de cet auteur. S’il offre la parole à différents personnages, si Edmond, ne serait-ce que par la mise en page, est très reconnaissable, c’est la voix de Rose qui m’a le plus séduite. A la poésie, aux images originales et superbes, s’ajoute une note patoisante irrésistible. Cette oralité donne une présence à la jeune fille, une franchise et une simplicité absolument renversantes.
Né d’aucune femme, c’est ce genre de livre dont je relis certains passages plusieurs fois tant ils sont beaux, tant ils sont forts, tant ils sont magnifiquement écrits, tant ils remuent les entrailles.

Né d’aucune femme est un récit romanesque, violent, humain, terrible, sombre jusqu’au sordide parfois, poignant, porté par une plume puissante et imagée. Sublime dans le genre qui prend aux tripes.

(Par contre. C’est quoi ce bazar dans la chronologie à un moment donné ? J’ai retourné l’affaire dans tous les sens, j’en ai discuté avec ma mère qui venait de le lire aussi, j’ai même fait une petite frise des événements pour être sûre de ne rien oublier, mais il n’y a rien à faire : Onésime a vécu un jour et une nuit de moins que Rose. (Pour les personnes qui auraient lu le livre, ça vous parle ? C’est entre les événements de l’écurie et de la forge – désolée, je reste volontairement vague pour ne pas spoiler.) Sans blague, comment peut-on laisser passer un truc pareil ? (Ou alors je n’ai pas compris quelque chose et il faut m’expliquer…))

« Le silence me pesait pas et j’aurais pu jurer que c’était le seul endroit où se sentir bien, si jamais le silence peut être un endroit où se réfugier quand on se sent pas bien avec quelqu’un, ou peut-être trop bien. »

« Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, qu’il y en avait deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent ou du sang, ou même des deux à la fois, et puis les lâches. Lâche, comme Edmond. Parce qu’être lâche, c’est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour pus rien voir de ce qui dérange. »

« J’ai collé la poupée sous mon nez et je me suis mise à la sentir. Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce moment existe il me convient. Au moins, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée. »

Né d’aucune femme, Franck Bouysse. La Manufacture de livres, 2019. 333 pages.