Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

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Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

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Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

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Le koala tueur et autres histoires du bush, de Kenneth Cook (1986)

Le koala tueur et autres histoires du bush (couverture)Quinze nouvelles à la rencontre des Aborigènes et des mineurs, des koalas et des crocodiles, des chameaux et des serpents. Si les crocodiles et les serpents vous terrifient, sachez que les koalas et les chameaux ne sont pas plus inoffensifs… Kenneth Cook témoigne ici qu’il en a souvent fait les frais.

Je ne suis pas une adepte des nouvelles, je l’avoue. A l’exception des œuvres de Stefan Zweig et d’Edgar Allan Poe, je ne suis pas friande de ce genre qui ne parvient que rarement à me rassasier. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Je ne sais quel souvenir j’en garderai, mais je dois dire que Kenneth Cook maîtrise l’art de la nouvelle et parvient en quelques mots à dépeindre les personnages ubuesques rencontrés au fil de ses voyages. La fin de la nouvelle arrive toujours trop vite – d’où la légère frustration – mais la chute arrive toujours à point nommé sans qu’il n’y ait rien à ajouter. Des historiettes pittoresques, farfelues, irréelles, cocasses.

Kenneth Cook trace un portrait hostile et pourtant désopilant de cet arrière-pays australien. Entre les animaux fous et la désinvolture, voire l’inconscience – parfois doublée d’un alcoolisme latent – des locaux, la vie du narrateur y est souvent mise en danger. L’auteur raconte ces anecdotes, présentées comme 100% authentiques bien que parfois complètement improbables, avec beaucoup d’amusement, une perpétuelle curiosité et une pincée de résignation.
Cook pose un regard plein d’autodérision aussi bien sur son physique peu adapté aux situations périlleuses réclamant agilité, vélocité et/ou endurance que sur sa soi-disant lâcheté (que j’associerais souvent à un simple esprit de conservation). Un ton humoristique très agréablement maîtrisé. Sa prose efficace regorge de phrases bien tournées, bien trouvées, de remarques drôles, pertinentes et malignes.

Finalement, mon seul petit reproche tient à la manière dont est constitué le recueil. Peut-être les textes ont-ils été écrits à différentes époques et simplement regroupés ensemble, mais je trouve que l’unité de l’ouvrage aurait pu être pensée différemment. On a des explications qui reviennent dans plusieurs histoires, des répétitions qui auraient pu être évitées pour plus de fluidité. Un point négatif qui disparaît si vous préférez picorer les histoires de temps à autre au lieu de dévorer tout le recueil comme je l’ai fait.

Une lecture très plaisante en somme à la découverte d’une faune australienne complètement loufoque. Démêler le vrai du faux ? Pourquoi faire alors qu’on peut se laisser embarquer pour un voyage aussi dépaysant ?

 Cook a publié deux autres recueils d’« histoires du bush », La vengeance du wombat et L’ivresse du kangourou. Il ne me déplairait pas de connaître ses mésaventures avec la boule de poil qu’est le wombat…

« Parmi mes nombreux défauts, je suis affligé de l’incapacité de distinguer les personnes saines d’esprit des fous à lier. Peut-être la différence est-elle minime, peut-être suis-je moi-même légèrement demeuré. »

« Dans toute l’Australie à l’ouest de Bogan, on peut truander un homme, s’enfuir avec sa femme, spolier sa fille, débaucher ses fils, voire lui voler son chien, il lui sera toujours possible de vous pardonner, mais refuser de boire avec lui vous recale dans la sous-classe des dingos, des parias à jamais, des irrécupérables ; vous ne valez même pas la balle qu’il aurait pourtant plaisir à vous loger dans la peau. »

« L’un des mythes répandus sur l’Australie, c’est qu’elle n’abrite aucune créature dangereuse, hormis les crocodiles, les serpents et les araignées. C’est faux. Il y a aussi des Aborigènes et des chameaux. Individuellement, ils sont redoutables. Ensemble, ils sont quasi mortels. »

« Si des pensées parvenaient à traverser mon cerveau terrorisé, elles consistaient à me demander si j’allais chuter et mourir, me faire entraîner dans l’immensité désertique et mourir, ou affronter l’haleine du chameau une nouvelle fois et mourir. »

Le koala tueur et autres histoires du bush, Kenneth Cook. Le Livre de Poche, 2011 (1986 pour l’édition originale. Editions Autrement, 2009, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol. 218 pages.

Les Rois maudits, de Maurice Druon (1955-1977)

France, XIVe siècle. Philippe IV le Bel arrive à la fin de son règne. Il laisse une France puissante et paisible, débarrassée du dernier pouvoir qui lui tenait tête, celui des Templiers. Mais les conflits de succession qui agiteront sa descendance amèneront ce royaume qu’on pensait invincible au bord de la ruine et à la célèbre Guerre de Cent Ans.

Maintenant que j’ai refermé le septième et dernier tome des Rois maudits, je me sens esseulée. Quand on a fréquenté livre avec livre autant de personnages, il est étrange de leur dire adieu.

Les Rois maudits est une saga historique qui a marqué mon début d’adolescence. Je les ai lus pour la première fois vers dix ou onze ans (avant douze ans, c’est certain car je me souviens avoir vu la seconde adaptation en série lors de sa diffusion à la télé en 2005) et, fascinée par ces intrigues, ces tortures, ces personnages hauts en couleurs, je les ai relus maintes et maintes fois sans me lasser. C’est seulement l’accession à des centaines d’autres livres qui a stoppé mes relectures annuelles (en même temps que celles de tous les livres de mon enfance et de mon adolescence). Sauf que ces relectures me manquent et je m’offre parfois ce petit plaisir de redécouvrir une saga ou un ouvrage.

Cette replongée dans l’Histoire de France s’est révélée aussi plaisante et fascinante qu’il y a quinze ans. Issus d’un travail collectif – Maurice Druon ayant été entouré de plusieurs collaborateurs et collaboratrices –, les tomes se dévorent, l’écriture est fluide et on apprend mille choses sans s’en apercevoir.
Ah, cette désastreuse succession de rois incapables, indécis, coléreux, cruels, stupides, manipulés ! La mort de Philippe le Bel fait entrer la France dans un long tunnel de guerres, de famines, d’épidémie, de révoltes, qui la conduira jusqu’aux portes de la Guerre de Cent Ans. Mais quel en est le commencement ? Une malédiction jetée du haut d’un bûcher par le grand-maître des Templiers ? Des princesses adultères ? Un conflit entre un neveu et une tante trop semblables ?

Combien de destins brutalement interrompus, de libertés emprisonnées, de volontés contrariées au fil de cette histoire qui s’étire sur près de quarante ans ? Complots, empoisonnements, alliances, trahisons, mensonges font le sel de cette saga.

Des intrigues de moindre noblesse se jouent aussi entre ces pages, comme la tragique histoire d’amour entre le Lombard Guccio Baglioni et Marie de Cressay, dont les plans radieux pour l’avenir s’évanouiront lorsque leur destin sera entremêlé à celui de ces Capétiens maudits. Mais le peuple ne forme qu’un arrière-plan car les puissants ne semblent guère se préoccuper de ces miséreux, affamés, pressés par les taxes, volés et maltraités. Trop occupés à courir après les titres et les honneurs, perpétuellement en manque d’argent mais toujours menant train de vie dispendieux, ces rois, ces comtes, ces ducs sont bien indifférents aux malheurs de gens si éloignés de leur personne. Heureusement qu’apparaissent parfois – petite bulle reposante d’intelligence – des rois soucieux du bien public ou des dignitaires compétents et droits.
Cependant, aussi détestables que soient les personnages (féminins comme masculins), cette narration au plus proche d’eux permet toujours de montrer leurs bons côtés, leurs pulsions généreuses, leurs remords, leurs espoirs naïfs (et, de même, souligner que les bons ne le sont rarement à 100%). Bref, on échappe au manichéisme pur et dur dans cette galerie de caractères si vivement dépeints.

Le premier tome nous donne à voir la puissance de la France sous Philippe le Bel, avant que des disputes pour la succession au trône ne gâche tout cela.
Comme il est décevant, dès le second tome, de voir l’œuvre de pacification – fin des croisades coûteuses en or et en hommes, interdiction faite aux seigneurs de guerroyer selon leur bon vouloir… – et d’unification – monnaie unique, royaumes réunifiés sous la couronne de France… – de Philippe le Bel assisté de Enguerrand de Marigny détruite en quelques mois par un héritier faible et colérique, trop sensible à ce qu’on lui murmure dans le creux de l’oreille. On ressent parfois cette même frustration désespérée qu’en voyant un Joffrey accéder au Trône de fer, mais en même temps, sans cela, il n’y aurait pas d’histoire, n’est-ce pas ? Un roi bon, juste, impartial n’aurait jamais permis ces péripéties incroyables… et pourtant vraies.
J’ai été un peu déçue de voir le règne de Philippe V, dit le Long, résumé dans le prologue, ellipse de cinq ans dans le cours de la narration. Après Louis X le Hutin, ce roi brouillon, aux réactions adolescentes, perpétuellement indécis, bassement cruel, son frère apparaissaient comme un modèle de sagesse et de grandeur, même s’il n’a pas hésité à prendre quelques décisions radicales pour ce qui lui semblait être le bien-être du royaume. Regret donc de ne pas le côtoyer un peu plus longuement.

Puis, on arrive à ce cinquième tome, La Louve de France. Il s’agit d’Isabelle, fille de Philippe le Bel et reine d’Angleterre. Femme humiliée, reine spoliée par les favoris de son époux. Ce tome se tient entre France et Angleterre et la narration romancée de Maurice Druon se révèle diaboliquement efficace. L’histoire commence et comment ne pas être avec cette malheureuse mais digne Isabelle, avec ce Mortimer si fier bien que proscrit ? Comment ne pas supporter leur alliance, leur amour, face à cet Edouard entouré de conseillers cupides, qui pille et rabaisse son épouse ? Mais les intrigues progressent et la roue tourne, ceux qui étaient si bas regagnent leur pouvoir, ceux qui régnaient en toute impunité perdent leur influence et leurs richesses, et les pensées que Druon accorde à ses personnages ont fait changer mon cœur d’allégeance. Car il faut croire que les puissants sont toujours détestables, incapables de ne pas abuser de leur pouvoir sur les plus faibles. L’intolérance et la jalousie de Mortimer deviennent intolérables tandis que le roi aspirant à une vie simple, à un minimum de respect, inspire pitié et sympathie.

Ah, et ce sixième tome, Le Lis et le Lion, qui donne une si belle place entre ces pages au personnage flamboyant de Robert d’Artois ! Son procès, ses machinations, ses haines, ses attirances, ses promesses, ses mensonges… quel protagoniste unique ! On l’admire, on le déteste parfois, on l’aime aussi, il inspire des sentiments multiples, fluctuants, mais ne laisse pas de marbre.

Le tome 7, Quand un roi perd la France, se détache véritablement des six premiers tomes. En vérité, la fin de la saga est à la fin du sixième tome, tout dans le ton de l’auteur le fait voir ainsi : la fin est clairement annoncée, suivie d’un épilogue qui permet de résumer ce qu’il est advenu par la suite des autres personnages, les évènements du tome 7 y sont même rapidement narrés. Ecrit une quinzaine d’années après les autres, ce septième tome tranche avec les autres, ne serait-ce que par cette narration à la première personne, long monologue d’un cardinal en mission papale. Il nous donne à voir la médiocrité du roi Philippe VI de Valois, les impulsives décisions de son fils Jean II, ruinant le royaume, perdant batailles et sièges. C’est un tome que je n’avais dû lire qu’une seule fois, arrêtant le reste du temps mes lectures au tome 6. S’il ne m’a pas paru aussi insupportable à lire que dans mes souvenirs, si la lecture a été aussi agréable que pour le reste, il s’agit toutefois d’un opus que je n’apprécie que moyennement, principalement car je le trouve superflu. Ça reste néanmoins une plongée intéressante dans les gouvernements calamiteux de cette nouvelle dynastie régnante, celle des Valois.

Sept volumes absolument enthousiasmants qui nous font entrer dans les coulisses de l’Histoire de France. Certes, c’est romancé, mais c’est aussi tellement fascinant de côtoyer au plus près ces personnages sans foi ni loi auxquels on s’attache immanquablement : ces récits présentent en outre l’indubitable qualité de laisser une belle place aux femmes, qu’elles soient reines, comtesses ou servantes. Manigances et ambitions personnelles, ou comment faire naître une guerre à partir de pas grand-chose. Rien à dire, c’est mené de main de maître. C’est bien écrit, jolie tournure de phrases et humour subtile, c’est un régal !

« Sous son règne, la France était grande et les Français malheureux. »
(Tome 1, Le Roi de fer)

« Inutile, impuissante, la reine assistait à cette ambulante déchéance. Des sentiments contraires la divisaient ; d’une part sa nature vraiment royale, marquée par l’atavisme capétien, s’irritait, s’indignait, souffrait de cette dégradation continue de l’autorité souveraine ; mais en même temps l’épouse lésée, blessée, menacée, se réjouissait secrètement à chaque nouvel ennemi que se créait le roi. »
(Tome 5, La Louve de France)

« Le peuple anglais, cette nuit-là, est souverain mais, un peu embarrassé de l’être, ne sait à qui remettre l’exercice de cette souveraineté.
L’histoire a fait un pas soudain. On dispute de questions dont la discussion même signifie que de nouveaux principes sont admis. Un peuple n’oublie pas un tel précédent, ni une assemblée un tel pouvoir qui lui est échu ; une nation n’oublie pas d’avoir été, en son Parlement, maîtresse un jour de sa destinée. »

(Tome 5, La Louve de France)

« A perdre un ennemi contre lequel on s’est battu vingt ans, on éprouve une sorte de dépouillement. La haine est un lien très fort qui laisse, en se rompant, quelque mélancolie. »
(Tome 6, Le Lis et le Lion)

« Et aujourd’hui encore, à quoi pensait-il ? A demain, à plus tard. Une impatience rageuse l’empêchait de profiter de cette belle matinée, de ce bel horizon, de cet air doux à respirer, de cet oiseau tout à la fois sauvage et docile dont il sentait l’étreinte sur son poing… Etait-ce cela qu’on appelait vivre, et de cinquante ans passés sur la terre ne restait-il que cette cendre d’espérances ? »
(Tome 6, Le Lis et le Lion)

Les Rois maudits, Maurice Druon. Editions Le Livre de Poche, 1955-1977 :
– Tome 1, Le Roi de fer, 249 pages
– Tome 2, La Reine étranglée, 317 pages
– Tome 3, Les Poisons de la Couronne, 318 pages
– Tome 4, La Loi des mâles, 315 pages
– Tome 5, La Louve de France, 478 pages
– Tome 6, Le Lis et le Lion, 446 pages
– Tome 7, Quand un roi perd la France, 350 pages

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Six Napoléon :
lire un livre du genre « Historique »

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Cinq Pépins d’Orange :
lire le cinquième tome d’une saga

L’habitude des bêtes, de Lise Tremblay (2017)

L'habitude des bêtes (couverture)Alors que la saison de la chasse approche, les vieilles querelles ressurgissent au prétexte que les loups protégés par le parc national déciment les troupeaux d’orignaux. Pendant que chasseurs et gardes-chasses s’observent en chiens de faïence, Ben doit faire face à la maladie de son chien et à sa mort annoncée qui le renvoie à sa propre vieillesse.

Ce sera, je pense, une courte chronique pour un livre bref – 125 petites pages – mais qui touche au cœur. Je me suis installée sous mon plaid et je n’ai pas pu le lâcher avant de l’avoir fini. C’est une histoire de vie qui se lit d’un souffle. C’est une histoire humaine qui peut parler à tout le monde. La vie, la mort, la vieillesse. Une poignée de personnages autour d’une histoire de chien mourant et de loups trop envahissants pour certains.

J’ai été émue par la vieille Mina qui refuse l’hospice et clame sa volonté de choisir sa fin. Par Rémi le taiseux, en retrait de la société pour ne pas, pour ne plus être blessé. Par Odette la vétérinaire en plein doute sur le perron de la retraite. Par Ben dont la vie et le caractère fut bousculée par un chien. Par la sensible Carole aux problèmes incompris de sa famille dont le bonheur nouveau m’a enchantée. Par ce chien qui a tout changé, qui a appris à son maître à aimer même s’il ne comprenait pas. Les portraits sont délicats, lentement esquissés au fil des chapitres.
Et puis, tout autour, la nature canadienne. La forêt peuplée d’orignaux et de loups. Le lac se métamorphosant selon les saisons. L’été tardif, l’automne, la neige. Les grands espaces et cette sensation de liberté et de solitude apaisante.

Les premiers chapitres sont déstabilisants. Lise Tremblay va droit au but par son écriture, mais je me suis interrogée en même temps quel était ce but justement avant de me laisser porter, bercée par la plume de l’autrice. L’écriture est précise, les mots disent tout ce qu’il faut savoir, rien de plus rien de moins. C’est étrange, j’ai envie de dire que ce texte m’a semblé réconfortant. Même si l’atmosphère est tendue dans ce village canadien sur lequel règne une famille de chasseurs, la cabane au bord du lac m’est apparue comme un cocon.
C’est une histoire banale. Finalement, il ne se passe rien à l’échelle du monde ou du pays, pas grand-chose à celle de la région. Mais ces événements bouleversent les protagonistes, et nous avec. La vieillesse qui prend de la place, les ailes de la mort qui frôle une octogénaire, la perte d’un chien adoré, l’inimitié entre deux familles. Les doutes, les peines, les joies toutes simples, les rancunes, les regrets. Les habitudes des bêtes donc, qu’elles aient deux ou quatre pattes.

Un texte simple, doux et rude à la fois. Une respiration.

« J’avais été heureux, comblé et odieux. Je le savais. En vieillissant, je m’en suis rendu compte, mais il était trop tard. Je n’avais pas su être bon. La bonté m’est venue après, je ne peux pas dire quand exactement. Je ne peux pas dire non plus que cette conversion m’a rendu plus heureux. »

« Le jour se levait, le lac apparaissait et les épinettes dessinaient à nouveau ses contours. Je savais que tout ça me serait enlevé et je me révoltais. Je me jugeais aussi. Ce n’était pas la peur de la mort, c’était l’incapacité à accepter de ne plus pouvoir admirer le lac, de ne plus voir sa couleurs changer, de ne plus le regarder se figer pendant l’hiver et de ne plus surveiller le moment de sa libération au printemps. Et tout ça m’était atrocement douloureux. Plus douloureux que tout ce que j’avais vécu. »

L’habitude des bêtes, Lise Tremblay. Delcourt, 2018 (2017 pour l’édition originale). 124 pages.

Les Morts, de Christian Kracht (2016)

Les Morts (couverture)Vraiment, me voilà bien embêtée. Je dois faire une critique de ce livre reçu grâce à Babelio, c’est le deal, mais je n’ai rien à en dire. Tout simplement parce que je me suis mortellement ennuyée. A l’exception de brefs passages d’intérêt aussi inattendus que surprenants, je me suis battue – j’ai vraiment lutté – pour finir ce livre. J’ai essayé de ne pas trop lire en diagonale dans la seconde moitié bien que j’avais l’impression de ne pas progresser d’un iota, mais je m’aperçois à présent, deux jours après la fin de ma lecture, qu’il ne me reste pas grand-chose de plus que si je l’avais fait.

Nous sommes dans les années 1930 et, voyageant entre la Suisse, l’Allemagne et le Japon, nous suivons deux personnages : Emil Nägeli, réalisateur suisse missionné pour réaliser un film collaboratif entre Allemagne et Japon (et impatient de retrouver sa maîtresse Ida von Üxküll), et Masahiko Amakasu, agent ministériel responsable de la venue de ce dernier au Pays du Soleil Levant.
Si les personnages principaux sont nés de l’imagination de l’auteur, on croise également toute une galerie de personnages non fictionnels qui ont fait l’histoire cinématographique et politique de cette époque : Charlie Chaplin, Lotte Eisner, historienne et critique de cinéma, et d’autres que je ne connaissais pas comme Alfred Hugenberg, homme politique et soutien d’Adolf Hitler (merci Wiki !)…

Pour m’avoir laissée dans une telle indifférence, je me dis que ce n’était tout simplement pas le moment, pas le livre dont j’avais envie. Non ? Il a été primé, il est traduit en plusieurs langues, j’ai forcément raté quelque chose ! J’aurais aimé l’aimer, ce livre suisse – nationalité rarement rencontrée – publiée par une maison d’édition dont je n’avais encore rien lu (à ma connaissance).

Je suis sortie de ce livre… désabusée. Pas seulement parce qu’il n’a pas fonctionné avec moi – pourtant, je veux bien croire au potentiel du rythme d’écriture, des touches d’humour subtilement distillées, de la plume même de Christian Kracht –, mais aussi parce que les personnages ne m’ont inspiré aucune compassion, aucune sympathie. Egocentriques, pathétiques, se méprisant les uns les autres derrière les sourires et les courbettes, Emil remâchant sa relation avec son père encore et encore, et ne pensez pas que des personnages comme Chaplin remonteront la barre. Finalement, les seuls passages que j’ai lus avec intérêt sont ceux concernant l’enfance d’Amakasu, ses parents, ses obsessions, ce pensionnat qu’il a tant haï. Il me laisse en bouche un vague goût de déchéance et de déception.

Je ne dirai rien de plus car, si je sais parler d’un livre que j’ai adoré, que j’ai détesté, qui m’a un peu déçue, qui m’a agacée, je peine à le faire pour un livre qui n’a rien éveillé chez moi si ce n’est l’ennui et l’incommensurable envie de passer à autre chose. Je trouve cette position très inconfortable, mais sincèrement, je ne sais pas quoi dire de plus.

« Les secrets inébranlables de son pays, cette taciturnité qui laisse tout entendre et ne dit rien, lui répugnaient mais, comme tout Japonais, il trouvait les étrangers profondément suspects en raison de leur insensibilité – cependant si l’on pouvait se servir d’eux et de leur opportune insignifiance pour accomplir son devoir d’airain à l’égard de l’empereur et de la nation, alors il fallait le faire. »

Les Morts, Christian Kracht. Editions Phébus, coll. Littérature étrangère, 2018 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’allemand (Suisse) par  Corinna Gepner. 184 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – 5e année
Filet du diable (Botanique) : un livre que vous pensiez aimer mais qui est une déception

Dans la forêt, de Jean Hegland (1996)

Dans la forêt (couverture)Ce fut un achat coup de tête. J’en avais entendu parler bien que je n’ai pas le souvenir d’avoir lu de critiques en parlant – aucune des presque trois cents chroniques de Babelio –, mais j’avais un bon a priori sur ce livre. Je voulais me faire un petit cadeau, il m’a sauté aux yeux, exemplaire esseulé, dans les rayons, et voilà, c’était lui que j’avais envie de lire. Je n’ai pas lu le résumé, ou alors je l’ai à peine survolé à mon habitude, et c’est mon copain qui m’a fait remarquer que nous avions déjà vu un film qui y ressemblait fort… et effectivement, le Into the Forest vu sur Netflix, avec Ellen Page et Evan Rachel Wood, en était une adaptation. J’avais oublié ce film. Oups.
Du coup, contre toute attente, je l’ai bel et bien commencé en sachant à quoi m’attendre. Tout ça pour ça, oui. La genèse d’un coup de cœur.

Nous lisons le journal de Nell qui vit seule avec sa sœur Eva. Toutes deux ont vu leur vie basculer lorsque la civilisation telle que nous la connaissons s’est effondrée (propagation de virus, coupures d’électricité de plus en plus longues puis permanentes, magasins dévalisés…). Dans leur maison solitaire dans sa grande clairière, elles vont devoir trouver les moyens de survivre et peu à peu découvrir l’inépuisable forêt qui les entoure.

J’ai trouvé ce livre d’une beauté folle.
C’est un arc-en-ciel, une pluie de sensations.
Nell nous parle de la lumière dans la clairière, des multiples couleurs des fruits, légumes et herbes qui s’entassent dans le garde-manger (appétissantes descriptions !), de la sensation de l’eau ou des feuilles mortes sur sa peau.
Elle ressuscite mille odeurs, feu de bois, nourriture, pourriture, terre retournée, essence.
Les bruits résonnent, s’échappant des pages, lorsqu’elle nous donne à entendre le martèlement de la pluie, les pas d’une Eva dansante, ballerine portée uniquement par la monotonie du métronome, les craquements des branches dans la forêt, les bruissements des feuilles, le ruissellement cristallin du ruisseau, un rire aussi inattendu que surprenant dans ce quotidien de lutte.
Elle parle du corps, le corps musclé, léger et néanmoins contraint par un travail sans relâche de la danseuse, le corps usé par le jardinage, le dos courbé comme à jamais, les doigts râpés, les genoux écorchés, le corps qui se tend et se détend sous les caresses de doigts étrangers, elle parle aussi de bien d’autres corps, dans la peine ou le bonheur, dont je ne dirai mot.

La science-fiction n’est que prétexte. Prétexte à cette relation hors du commun entre deux sœurs pour qui les mots « société » ou « civilisation » ne veulent plus rien dire. Ce n’est pas une relation idéalisée. Au contraire, leur situation exacerbe les émotions, positives comme négatives. Leur amour réciproque et l’attention qu’elles portent à l’autre s’accroissent par le fait qu’elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes. Mais parallèlement, les rancœurs, les jalousies, les colères et les disputes sont multipliées à force de devoir tout partager, de vivre si proches, trop proches parfois. Ces émotions si humaines – de l’abattement à l’exaltation, du désespoir au salvateur regain d’énergie – sont racontées avec tellement de subtilité et de justesse que je n’ai pu que m’identifier à Nell.

Bien qu’au second plan finalement, la description de la dégradation de la situation est tout aussi réussie. En cela, j’ai songé au roman d’Emily St. John Mandel, Station Eleven. Les ressources disparaissent progressivement, tout le monde tente d’emmagasiner un maximum de vivres et d’objets utiles, les gens sont partagés entre méfiance envers celles et ceux qui les entourent (cependant, les deux sœurs si isolées sont longtemps épargnées par cette défiance) et espoir d’un retour à la normale. Eva continue de danser pour intégrer un ballet prestigieux et Nellie poursuit ses études pour entrer à Harvard, aussi vain cela soit-il. S’adapter à un nouvel univers demande du temps tandis que survivre exige de la réactivité et ingéniosité. Pas évident lorsque l’on a grandi dans le confort de la société moderne avec électricité, téléphone, transports en tous genres, internet et compagnie.
On s’interroge, forcément. Que ferions-nous (que ferons-nous ?) dans cette situation ? Car l’effondrement de leur monde n’est imputable qu’aux êtres humains. Surconsommation, pollution, conflits armés… des problèmes familiers, non ?

Dans la forêt. Un coup de cœur. Un roman magnifique et sensuel. Un récit à fleur de peau. Plus que des pages, plus que des mots, des images, des odeurs, des émotions. Une écriture réaliste, poétique et poignante.

J’aurais souhaité ne pas quitter ce livre. Ne pas dire au revoir à Nellie et continuer à chercher des herbes dans la forêt en sa compagnie. Ne pas partir de cette clairière, ce cocon protégé par les arbres séculaires, ce lieu hors du monde qui constitue pour moi l’endroit parfait où s’installer. Ne pas sortir de cette forêt, vierge, vivante, troisième protagoniste omniprésente, parfois terrifiante, mais en réalité bienveillante.

 En voilà des mots. Pourtant, ils me semblent vides, creux, stériles. Impuissants à retranscrire la façon dont ce livre m’a touchée, transportée. Incapables de décrire la forêt, les sens, la proximité avec Nell. Inaptes à parler de la puissance tranquille de l’écriture de Jean Hegland.

« Ces jours-ci, nos corps portent nos chagrins comme s’ils étaient des bols remplis d’eau à ras bord. Nous devons être vigilantes tout le temps ; au moindre sursaut ou mouvement inattendu, l’eau se renverse et se renverse et se renverse. »

« Depuis qu’elle me l’a annoncé, à plusieurs reprises au cours des journées qui ont suivi, j’ai été saisie par une angoisse si forte et si froide qu’il me semblait être emportée par une vague, retournée dans une houle d’eau glacée et de sable rêche, incapable de respirer, me débattant pour trouver comment remonter.
Puis la vague se retire, me laisse sèche et debout, arrosant les courges, désherbant les tomates, posant des tuteurs aux haricots, préparant l’avenir, quel qu’il soit, qu’il nous reste. »

« Il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde. »

Dans la forêt, Jean Hegland. Gallmeister, coll. Totem, 2018 (1996 pour l’édition originale. Gallmeister, 2017, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Josette Chicheportiche. 308 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman de science-fiction

Challenge Tournoi des trois sorciers – 4e année
Champifleur (Botanique) : un livre avec une forêt sur la couverture

Le complexe d’Eden Bellwether, de Benjamin Wood (2012)

Le complexe d'Eden Bellwether (couverture)Traversant un campus en rentrant du travail, Oscar est attiré dans une chapelle par la musique de l’orgue. Celle-ci, hypnotique, s’empare de lui. Ce soir-là, il rencontre Iris et son frère, Eden, le mystérieux organiste. En entrant dans leur cercle d’amis, Oscar va découvrir les étranges théories d’Eden sur les pouvoirs de guérison de l’orgue et de la musique baroque.

Avec ce premier roman, Benjamin Wood a su m’entraîner dans un domaine que j’apprécie, celui de la folie et des névroses. Surtout lorsque, comme dans ce roman, les choses ne sont pas si tranchées. L’aliénation flirte avec le génie (cela dit, à quel point sont-ils dissociables ?) dans ce récit qui se penche également sur le sujet de l’hypnose et de la musicothérapie. Tout cela crée une ambiance parfois trouble qui bouscule et interroge.
Arrivée à la fin du roman, je me disais que j’en attendais plus – sans réellement savoir ce que recouvre ce fameux plus, davantage de manipulation machiavélique peut-être – et, à la réflexion, j’en suis tout de même satisfaite. On reste à un niveau crédible, réaliste, à l’image des personnages. L’auteur ne s’est pas lancé dans un thriller effréné, mais dans une histoire humaine et touchante, avec des personnages bien construits aux caractères complexes et crédibles, fluctuants selon les moments, comme dans la vraie vie, un récit qui n’est pas exempt de suspense pour autant.

Au fil de ma lecture, j’ai énormément été poussée par la curiosité. L’auteur ouvre des portes et on attend de voir où elles vont mener. Je constate que les quelques notes prises pendant la lecture tiennent essentiellement en questions sur des détails apparemment anodins mais auxquels j’attendais une réponse.
La fin de l’histoire étant dévoilée dans le prélude, cela fait naître non pas l’envie de savoir comment les choses vont tourner – mal, on le sait dès la première page –, mais quel a été le chemin emprunté pour aboutir à cette tragédie.
C’est un livre que j’ai dévoré. Je l’ouvrais et, lorsque je m’arrêtais de lire, j’avais lu peu ou prou une centaine de pages.  C’est un roman qui m’a absorbée, m’attrapant par mon désir de réponses et par une plume qui, sans être exceptionnelle, est d’une grande fluidité.

Nous vivons cette histoire par les yeux d’Oscar, personnage auquel il est aisé de s’identifier. Gentil, humble, intelligent, simple, Oscar est relativement neutre parmi les fortes personnalités qui l’entourent. Deux mondes se rencontrent, s’apprivoisent, se choquent parfois. D’un côté, les Bellwether sont riches, cultivés, aristocratiques, pieux et, ayant suivi ou suivant actuellement de longues études payées par l’héritage familial dans de prestigieux établissements, ils sont loquaces, parlent bien, n’hésitent pas à exprimer leurs idées. De l’autre, Oscar vient d’un milieu plus modeste où l’on préférait la télévision aux livres, il est athée et, bien qu’il soit jeune, il travaille depuis quelques années déjà, poussé par la nécessité de gagner sa vie et le besoin d’indépendance.
L’histoire se déroule en 2003 (les dates sont mentionnées et des éléments, comme les téléphones, viennent rappeler que nous sommes dans les années 2000) et pourtant, il y a quelque chose de désuet dans l’atmosphère de ce roman. Cela s’explique sans doute par cette intrigue qui traverse de vieux colleges de Cambridge, une grande maison de maître, de jolis salons de thé distingués et une maison de retraite. Eden, Iris et leurs amis ont eux-mêmes un côté hors du monde moderne, que ce soit par leur langage, leur éducation, leur rapport détaché à l’argent.

Pour un premier roman, Le complexe d’Eden Bellwether est très réussi et prometteur. Ce n’est pas un coup de cœur, mais une lecture très sympathique. L’intrigue et les personnages sont intéressants et creusés, mais il y a un petit quelque chose dans le traitement de l’histoire qui pêche un peu. Je m’attendais probablement à être un peu plus captivée, à être davantage prise émotionnellement par le récit.
En fait, je me dis que ma critique doit sembler contradictoire, entre « j’ai été absorbée », « je n’ai pas été captivée »… Essayons de clarifier les choses. La lecture est facile et rapide, pas de problème de longueurs pour moi. La fin annoncée et les détails intrigants laissés ici et là poussent à lire plus pour savoir tout ce qui s’est passé. Mais il m’a manqué un soupçon de fascination pour en faire une lecture réellement marquante.

(En plus, j’ai découvert le mot qui désigne l’odeur de la terre après la pluie. Pétrichor. Me voilà plus instruite et dispensée de toujours dire « l’odeur de la terre après la pluie ».)

« J’ai beaucoup écrit sur l’espoir. Ma théorie est que l’espoir est une forme de folie. Une folie bénigne, certes, mais une folie tout de même. En tant que superstition irrationnelle, miroirs brisés et compagnie, l’espoir ne se fonde sur aucune espèce de logique, ce n’est qu’un optimisme débridé dont le seul fondement est la foi en des phénomènes qui échappent à notre contrôle. »

« Plus la musique déferlait sur lui, plus il se sentait triste, car il pouvait aussi bien imaginer Eden tenir l’orgue dans une magnifique cathédrale comme Saint-Paul ou Notre-Dame, que l’imaginer interné dans un service psychiatrique aux murs blancs, pianotant des toccatas silencieuses sur l’appui d’une fenêtre. »

« Pour ceux qui ont la foi, aucune explication n’est nécessaire. Pour ceux qui ne l’ont pas, aucune explication n’est possible. »

Le complexe d’Eden Bellwether, Benjamin Wood. Le Livre de Poche, 2017 (2012 pour l’édition originale. Editions Zulma, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Renaud Morin. 571 pages.