Un don, de Toni Morrison (2008)

Un don (couverture)Seconde participation du mois au rendez-vous « Les classiques c’est fantastique » dont le thème mettait les autrices à l’honneur. Certes, ma lecture est plutôt récente, mais Toni Morrison a tout de même reçu le prix Nobel de littérature en 1993, donc je me permets de la glisser là.

Dans l’Amérique du XVIIe siècle, quatre femmes (et un homme) prennent la parole pour raconter un bout de leur histoire gravitant autour de celle de Jacob dont la mort à cause de la variole menace leurs existences. Florens, Lina, Sorrow, Rebekka. Blanches, Noire, Indienne, esclave, servante, libre, native ou immigrée.

Ce roman pas très long nous offre un coup d’œil sur la vie quotidienne à cette époque. En toile de fond se dessinent l’esclavage, l’élimination des Amérindiens, les divergences religieuses, la violence. La dépendance à un seul également, le chef de maison, l’homme, dont la disparition fait basculer leur vie et leur avenir. De manière générale, ce roman semble traiter de la servitude, celle que l’on subit ou que l’on s’impose, celle imposée par d’autres hommes, celles liées à un sexe ou une couleur de peau, celles tournées vers la quête de pouvoir et de richesse, celle née du désir…

Roman polyphonique qui nous dévoile les liens, les rencontres, les attachements entre les différents protagonistes. Êtres humains luttant pour leur vie, pour une once de liberté, de respect, d’amour et de joie, dans un monde dur, patriarcal et injuste en dépit des promesses de ces terres sauvages. Malmenés par la vie et par leurs pairs. Personnages vendus, envoyés loin de chez eux, maltraités, traumatisés, et pourtant riches d’une voix intérieure intense. Tous s’observent, se jugent, s’apprécient ou se méfient, mais notre opinion en tant que lectrice évolue lorsque l’on découvre leur récit, leur point de vue.

Le récit est un peu chaotique dans son discours, dans sa chronologie. Nous voguons au fil des pensées des personnages, ce qui confère parfois à la narration un côté erratique, divagant. Passé et présent s’entremêlent ; faits, espoirs et rêveries se succèdent.

J’avais lu ce roman il y a dix ans peut-être et je l’avais remis dans ma PAL après un déménagement car je n’en avais plus aucun souvenir. Après relecture, je pressens que mes souvenirs vont se désagréger à nouveau. Ce n’est pas désagréable à lire, la plume est même intéressante, mais je suis restée un peu à côté. En dépit d’une fin très touchante, je ne me suis pas sentie suffisamment investie pour être réellement touchée, pour être marquée durablement par cette histoire.

Un don est un récit complexe et intéressant par certains aspects. Malheureusement, il est aussi confus, trop riche peut-être en thématiques, avec une construction qui manque un peu de fluidité, d’où un sentiment très mitigé et un souvenir évanescent.

« Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse. Quel que fût ce que chacun aimait, recherchait ou voulait fuir, leurs avenirs étaient séparés et imprévisibles. Une seule chose était certaine, le courage seul ne suffirait pas. Sans les liens du sang, il ne voyait rien à l’horizon pour les unir. »

« Entre la menace d’un massacre immédiat et la promesse du bonheur conjugal, elle ne croyait ni en l’un ni en l’autre. Pourtant, sans argent ni inclinaison à vendre des marchandises, à ouvrir une échoppe ou à se placer comme apprentie contre le gîte et le couvert, et avec les couvents exclusivement réservés aux classes les plus hautes, ses perspectives se limitaient à servante, prostituée ou épouse, et, bien qu’on racontât des histoires horribles sur chacune de ces trois carrières, la troisième semblait encore la plus sûre. C’était celle qui lui permettrait peut-être d’avoir des enfants et, donc, une garantie d’affection. Comme tout avenir qui pouvait se révéler possible pour elle, celui-là dépendait de la personnalité de l’homme qui aurait les choses en mains. D’où l’idée que le mariage avec un homme inconnu dans un pays lointain présentait des avantages indéniables : la séparation d’avec une mère qui avait échappé de justesse au supplice de la noyade ; d’avec des frères qui travaillaient nuit et jour avec son père et apprenaient auprès de lui leur attitude méprisante envers la sœur qui avait aidé à les élever ; mais c’était avant tout un moyen d’échapper aux regards en biais et aux mains grossières de tous les hommes, sobres ou ivres, qu’elle pouvait croiser. L’Amérique. Quel que fût le danger, comment cela pouvait-il vraiment être pire ? »

« C’est là que j’ai appris que je n’étais pas une personne de mon pays, ni de mes familles. J’étais une negrita. Tout. Langue, vêtements, dieux, danse, habitudes, décoration, chant – tout se fondait dans la couleur de ma peau. »

Un don, Toni Morrison. Éditions 10/18, coll. Domaine étranger, 2010 (2008 pour l’édition originale).  Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke. 192 pages.

Classiques fantastiques - Sacrées femmes

Petites chroniques de romans récents : Feu et Tant que le café est encore chaud

Je réunis ici deux chroniques de livres que j’ai pu lire grâce à Babelio. Je les remercie donc, même si ces lectures se sont révélées peu convaincantes. Entre le roman à l’écriture intéressante mais à l’intrigue lassante et celui à l’écriture fade et à l’intrigue… passable, ça n’a pas été le grand amour entre ces histoires et moi…

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Feu, de Maria Pourchet (2021)

Feu (couverture)Laure s’englue dans une vie monotone entre son job de prof d’université, son famille et son pavillon de banlieue. Clément est blasé de tout, à commencer par son métier dans la finance, seul son chien compte dans sa vie. Leur rencontre, alors que tout les oppose, est un choc inattendu.

L’écriture est le point fort de ce roman. Imagée, riche et dynamique, elle se révèle particulièrement vivante et évocatrice. J’ai été séduite par cette plume vive et immersive, efficace. De plus, pour partager la voix de Laure, l’autrice utilise ce « tu » qui détonne par sa rareté, fascine et captive, déroulant sa vie et ses pensées comme un mantra, une litanie. Son style un peu heurté, pressé, pousse à une lecture rapide et c’est bien grâce à cela que je suis parvenue au bout de ce roman.

Cependant, l’histoire m’a moins convaincue. Elle raconte un amour des temps modernes, un amour avec tout le bien et la douleur qu’il engendre, un amour ou plutôt un désir dévorant et une passion. Les différentes étapes de la vie de cet amour se déroulent au fil des pages, la découverte, le désir, les espoirs, les mises à l’épreuve… C’est sûrement juste et sincère, mais je n’ai pas partagé leurs émotions.

Sans doute l’absence d’attachement aux personnages m’aura-t-elle nui, me faisant ressentir davantage de lassitude que de passion. Je me suis ennuyée entre les désirs dévorants de Laure et le cynisme de Clément (trois jours depuis ma lecture et son prénom s’était déjà effacé de ma mémoire), avec son argent, son détachement surexprimé, son mépris. Bien qu’expression d’un mal-être dévorant, sa posture m’aura plus souvent exaspérée que touchée. Clément se fait sans doute la voix de nos sociétés désabusées, mais ses valeurs sont si loin des miennes que je n’ai pas pu m’y identifier tout au long du roman.

Ça raconte le désir et le désamour, la petitesse, la crédulité, les rencontres parfois improbables, la vie qui passe, qui parfois stagne et ennuie. C’est une histoire comme un météore, brûlante, mais fugace. Une histoire d’adultère qui ne m’aura pas fait vibrer et qui n’a d’original que la voix de Maria Pourchet.

« Le silence n’est pas le mystère du raisonnement intérieur mais la suspicion de la niaiserie avec mains moites. »

« C’est là que se justifie ma rémunération dont le montant n’aurait aucun sens pour la plupart des gens, à part trouver un vaccin universel ou négocier la paix au Proche-Orient : je dois retenir. L’information, la rumeur, le moindre stagiaire qui voudrait essayer le 06 d’une journaliste des Echos, le moindre partenaire qui voudrait partager un ressenti personnel un tant soit peu négatif. Tant que la Terre entière ignore le problème, il n’y en a pas, quand bien même le problème aurait la taille d’une nation, telle est l’idée générale aux fondements de ma mission. Si le monde a oublié l’existence du septième continent, celui des déchets, ou sans aller chercher si loin, bêtement la Syrie, c’est grâce à tous les gens comme moi. »

Feu, Maria Pourchet. Fayard, 2021. 367 pages.

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Tant que le café est encore chaud, de Toshikazu Kawaguchi (2015)

Tant que le café est encore chaud (couverture)Dans un café tokyoïte, on sert un café particulier : celui-ci peut ramener la personne servie dans le passé. Cependant, les règles sont nombreuses et les deux plus importants dissuasives : rien ne changera le présent et le voyage ne dure que tant que le café est encore chaud.

Le roman est divisé en quatre parties, quatre histoires de femmes qui voyagent à travers le temps, et des liens se tissent entre ces sections, approfondissant la psychologie et le passé des personnages ainsi que leurs relations. A travers leurs récits personnels, le récit aborde les thématiques du deuil, de la résilience, de l’espoir. Regardant en arrière pour corriger des regrets, exprimer des sentiments trop pudiquement tus, les héroïnes voient leur cœur et leur vision de leur vie changer.

C’est un roman feel-good, ce qui n’est pas le genre que j’affectionne le plus, donc c’est gentil, mais un peu trop plein de bons sentiments pour moi (et là, je songe à ma chronique énamourée de La maison au milieu de la mer céruléenne qui était aussi plein de bons sentiments mais que j’ai adoré). Cependant, la lecture se déroule sans heurt à fréquenter ce café si particulier. Un huis-clos sans sentiment d’oppression ou de terreur, où les larmes (celles des protagonistes, les miennes étaient à des années-lumière d’affleurer) coulent plus souvent sous l’effet de la joie ou de la paix que du chagrin, c’est presque original.

L’écriture est particulièrement insipide. Je ne sais pas à quel point la traduction est fidèle au ton, au vocabulaire de l’auteur. C’est une plume facile, assez banale, avec un vocabulaire peu recherché et des répétitions. A mes yeux, les (nombreux) passages « émotions » étaient flagrants d’un désir d’attendrir ou de bouleverser qui ne m’a pas atteinte, justement parce que ça manquait un peu de finesse.

(Je dois d’ailleurs dire que la lecture commençait sous des auspices plutôt mitigés. Tout d’abord à cause d’une description : « Son physique en revanche était loin d’être standard : des yeux et un nez bien dessinés dignes d’une star de la pop, une petite bouche, un visage ovale tout en finesse et de splendides cheveux noirs mi-longs, si brillants qu’ils dessinaient une auréole lumineuse autour de sa tête. Même dissimulé par les vêtements, on devinait sans peine un joli corps bien proportionné. Tout le monde se retournait sur cette créature splendide qui paraissait surgie d’un magazine de mode. Fumiko était l’archétype de la femme belle et intelligente. Mais elle n’en avait pas forcément conscience. » C’est bête, mais 1, encore une fille parfaitement belle, 2, « créature », 3, même pas foutus de trouver des synonymes pour nous dire à quel point elle est splendide, 4, et en plus elle l’ignore, ben voyons, elle est intelligente aussi, apparemment, mais elle ne ferait pas le lien entre les regards, les tentatives de séduction mentionnées plus tard et la joliesse de l’enveloppe de son cerveau ? Cinquième page, premier soupir.
Et nous avons tout de suite enchaîné avec un cafouillage temporel où l’on apprend que « le petit ami avec qui vous sortez depuis trois ans » a été rencontré deux ans plus tôt. Deuxième soupir.)

La conclusion pourrait donc être résumée en : pas désagréable, mais oubliable.

Tant que le café est encore chaud, Toshikazu Kawaguchi. Albin Michel, 2021 (2015 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Miyako Slocombe. 238 pages.

Les classiques, c’est fantastique avec Yukio Mishima et Albertine Sarrazin

Le thème du mois de septembre du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » était « Et moi et moi et moi ! », soit les textes autobiographiques. Pour une fois, ce n’est pas un, mais deux livres que j’ai sélectionné (pour ce qui est d’en lire deux… ce n’est pas tout à fait juste comme vous allez le lire), à savoir Confession d’un masque de Yukio Mishima et Journal de prison 1959 d’Albertine Sarrazin.

Classiques fantastiques Et moi et moi et moi

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Confession d’un masque, de Yukio Mishima (1949)

Confession d'un masqueConfession d’un masque est un livre que j’avais vraiment adoré étant adolescente. Les années passant et ma mémoire étant ce qu’elle est, tout ce qu’il me restait de cette lecture était ce sentiment. J’ai donc décidé de lui accorder une petite relecture avant d’explorer les autres romans de Yukio Mishima qui dorment dans ma PAL. Et si je ne l’ai pas adoré, j’ai tout de même beaucoup aimé cette lecture.

Ce roman aux échos autobiographiques nous emmène dans l’enfance et l’adolescence du narrateur, Kochan (diminutif de Kimitake, véritable prénom de l’auteur). Il y relate la naissance de ses désirs envers les corps masculins – l’odeur de la sueur, le choc de la rencontre avec les représentations de Saint-Sébastien… –, la lutte contre ses inclinaisons et ses tentatives de nouer une relation romantique avec la sœur d’un de ses amis. Il y a un côté très analytique dans ce roman où il détaille et décrypte son homosexualité, son « inversion », ses objets de désirs, ses réactions, les différences et les relations entre ses camarades et lui.
C’est le récit d’un homme torturé, en lutte contre lui-même, du fait d’émotions totalement taboues pour l’époque et la société dans laquelle il vit. L’envie de mort est présente tout au long du roman, il fantasme la sienne et met en scène celle d’autres jeunes hommes dans ses rêves érotiques. Haïssant sa « lâcheté », son être intérieur, il souhaite disparaître, s’évaporer sans laisser de traces. Et en parallèle, la pulsion de vie persiste, lui apportant soulagement lors de son exemption de s’engager dans une Seconde Guerre mondiale agonisante. L’homme qui se fera seppuku n’est pas encore là, mais se dessine en filigrane.

C’est aussi un aperçu du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lorsque celle-ci s’apprête à toucher à sa fin : la possibilité de mourir sous les bombes à tout moment et celle d’être appelé à la guerre, les alertes aériennes, l’état d’esprit de la population…

De l’enfant maladif à l’aube de l’âge adulte, le désir de conformisme, les faux-semblants, l’impossibilité à prétendre totalement des sentiments qu’il n’éprouve pas, le mal-être sont omniprésents dans ce roman introspectif parfois perturbant. Le discours de Mishima m’a parfois choquée, mais sa détresse m’a touchée, attristée. Un récit très sensible et intimiste, intelligent et franc, déroutant mais intéressant.

« Et dans cette maison, on exigeait tacitement de moi que je me conduise en garçon. A contrecœur, j’avais dès lors adopté un déguisement. Vers cette époque, je commençais à comprendre vaguement le mécanisme d’un fait : ce que les gens considéraient comme une attitude de ma part était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma vraie nature et c’était précisément ce que les gens considéraient comme mon moi véritable qui était un déguisement.
C’était ce déguisement endossé de mauvaise grâce qui me faisait dire : « Jouons à la guerre. » »

« Comme je l’ai noté plusieurs fois, l’avenir était pour moi un lourd fardeau. Dès le début, la vie m’avait écrasé sous un pesant sentiment du devoir. Bien que je fusse de toute évidence incapable d’accomplir ce devoir, la vie me harcelait, me reprochait ce manquement. C’est pourquoi j’aspirais à l’immense soulagement que sans aucun doute m’apporterait la mort si seulement, comme un lutteur, je pouvais arracher de mes épaules le lourd poids de la vie. »

« J’avais la certitude éclatante que ma vie future n’atteindrait jamais à des sommets de gloire suffisants pour justifier le fait d’avoir échappé à la mort dans un combat, aussi ne pouvais-je comprendre d’où venait la force qui m’avait fait courir si vite pour passer la porte de la caserne. Cela signifiait-il que je voulais vivre, après tout ? Et cette réaction absolument automatique qui me poussait toujours à me précipiter hors d’haleine vers un abri antiaérien- qu’était-ce, sinon le désir de vivre ? »

« De plus, me dis-je, nul besoin de commettre moi-même cet acte décisif, alors que je suis entouré d’une abondante moisson de multiples modes de morts : la mort au cours d’un raid aérien, la mort à mon poste de travail, la mort au service militaire, la mort sur le champ de bataille, la mort dans un accident d’automobile, la mort par suite de maladie. Sans aucun doute, mon nom était déjà inscrit sur l’une ou l’autre de ces listes : un criminel condamné à mort ne se suicide pas. Non, de quelque façon que je vinsse à considérer la chose, la saison n’était pas propice au suicide. J’attendrais plutôt que quelque chose me fît la faveur de me tuer. Ce qui, en dernière analyse, revient à dire que j’attendais que quelque chose me fît la faveur de me maintenir en vie. »

Confession d’un masque, Yukio Mishima. Gallimard, coll. Folio, 2009 (1949 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Renée Villoteau. 246 pages.

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Journal de prison 1959, d’Albertine Sarrazin (1972)

Journal de prison 1959J’avais beaucoup aimé mes lectures de L’astragale et La cavale (lectures qui remontent aux débuts du blog !) et, même s’il a longtemps dormi dans ma PAL, j’étais enthousiaste à l’idée de découvrir ce journal de prison.
Enthousiasme rapidement douché malheureusement.

Tout d’abord, je m’attendais à ce qu’elle raconte la prison, mais comme me l’a vite appris la préface (la loooongue préface), ce n’est pas le cas. Ce n’est pas un récit des menus événements du quotidien, mais des réflexions personnelles. C’est un dialogue avec elle-même, avec son journal, avec nous alter-ego inopinés. Elle disserte sur l’amour, la mort, le mariage (qui se conclut cette année 1959), sa vie hors normes…

Elle s’y montre bavarde, d’une verve vive et papillonnante. Je l’avoue, je ne suis pas parvenue à rentrer dans son journal, à suivre son esprit, ses pensées, à m’intéresser à ses réflexions trop volubiles. La langue était belle pourtant, discours tantôt poétique, tantôt très oral. Cependant, bien que révélateur de la maturité et de l’intelligence de l’autrice, le contenu m’a laissée sur le bord de la route. J’ai tenu une centaine de pages avant de lâcher l’affaire.

Peut-être y reviendrai-je un jour, quand j’aurai lu ses autres écrits (La traversière, Lettres à Julien, Biftons de prison…). Ou peut-être, après la double déception Anaïs Nin/Albertine Sarrazin, dois-je conclure que les journaux intimes ne sont vraiment pas ma tasse de thé à l’exception de ceux de Mireille Havet ?

« Notre cas à nous a le double avantage de nous stabiliser sans nous limiter, nous laissant le parfum d’aventure, d’enthousiasme et de nonchalance qui m’est vital. L’air que je respire, partout, a toujours cette odeur-là. Et c’est moins douloureux, quand on emménage ici, de voir les barreaux, que de renifler l’air fade. Les relents des autres ne m’intéressent pas. A chacun sa peine. J’aide si je peux, mais avec à peine une petite impression de fraternité de patronage, vague résidu des dortoirs de l’enfance. Aucune pitié : c’est une injure que ce sentiment-là, et de toute façon la vie m’a fait le cœur peu fragile. »

« C’est en connaissance de cause que, chaque fois que possible, je me risque à recommencer un journal, avec l’espoir de sauver quelques miettes du naufrage… Jusqu’à présent, cela n’a pas réussi : tous mes écrits ont été confisqués ou égarés. Pourtant, je réitère, car je crois cette fois qu’il n’y aura pas de naufrage. Et j’aime mieux risque que gribouiller, vingt ans après et les pieds dans les pantoufles, des mémoires aussi mensongers que vivants. Ce sera amusant de confronter… »

« Oui, je crois que les seuls serments à retenir, ce sont nos serments, inventés dans la liberté de nos cœurs. Libres et délirants murmures, jaillis des solitudes et des retours, de l’été, du silence et du périlleux bonheur… chut – c’est si simple… Je t’aimerais toujours… toujours… je le jure sur toi et moi. »

Journal de prison 1959, Albertine Sarrazin. Le Livre de Poche, 1975 (1972 pour la première édition). 188 pages.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey (1964)

Et quelquefois j'ai comme une grande idée (couverture)La petite ville de Wakonda, Oregon, est le théâtre d’une grève acharnée. Sauf qu’une famille refuse de se plier aux consignes du syndicat et continue de travailler et de couper arbre après arbre : les Stamper. Retranchés là-haut, dans leur maison à deux doigts de tomber dans la rivière, le vieil Henry et Hank, son fils apparemment indestructible, mènent la désobéissance en se serrant les coudes. Jusqu’au retour du fils cadet, parti depuis douze ans, et de son désir de vengeance.

J’avais ce livre depuis des mois (Noël 2019 pour être précise) et depuis, j’attendais le fameux bon moment pour le lire. Avec Coline, nous avons finalement cessé d’attendre pour le provoquer grâce à une lecture commune motivante et comme toujours enthousiasmante. Et quel roman, mes aïeux ! Comment vous raconter ?…

Comment vous raconter… l’immersion dans ce torrent de mots qui nous plonge dans un brouhaha de vie. Car ce qui frappe en premier, c’est cette narration unique et sinueuse.
Pendant que le temps joue de l’accordéon et que le récit fait des bonds, les discours s’entremêlent, les points de vue se succèdent, les voix s’élèvent en cœur par un jeu constant de parenthèses et d’italiques, on passe du « il » au « je » dans une même phrase. Et pourtant, incroyable mais vrai, le roman est d’une fluidité limpide. C’est tout simplement hypnotisant, on se laisse entraîner dans le fleuve de cette histoire, parfois calme parfois impétueux comme la Wakonda Auga au fil du roman, on ne résiste pas et on attend avec impatience de découvrir ce que le prochain coude du torrent nous révèlera.
Ainsi, l’on suit les conversations et les événements du point de vue des différents protagonistes simultanément, ce qui confère au récit une richesse fantastique. Les ressentis, les pensées, les désaccords, tout se présente à nous sans que l’on ait à y revenir plus tard. Tout cela contribue à proposer une psychologie fouillée et à creuser les relations entre les personnages, notamment Hank et Lee.

Comment vous raconter… cette rencontre avec cette famille pour le moins rustique, mais terriblement attachante. Lire Et quelquefois j’ai comme une grande idée, c’est vivre au sein de la famille Stamper, c’est se languir d’eux lorsque le récit nous en éloigne, c’est apprendre à les connaître au travers de mille épisodes de leur histoire et de leur quotidien, ce qui les a construits, ce qui les a changés, ce qui a fait d’eux qui ils sont, ces personnages des bois si parfaitement campés.
On ne va pas se mentir, c’est là un univers majoritairement masculin, en dépit de l’insaisissable Viv, la femme de Hank, réservée et solitaire, en dépit d’éclats d’intrépidité. Une communauté rude et passionnée dans ses combats, dans ses sentiments, dans ses rancœurs, dans ses hontes, dans ses fiertés. Henry, le patriarche, volubile et infatigable même à moitié plâtré, voire braillard et épuisant. Joe Ben, l’éternel optimisme à la bonne humeur communicative, celui qui réchauffe les cœurs et remonte le moral sans même en avoir conscience. Lee, le cadet, l’intellectuel, celui qui bouscule tout, celui que j’ai parfois eu envie de secouer, parce qu’à côté, il y a Hank. Et c’est d’ailleurs ce que Lee détesterait : une fois de plus, le voilà éclipsé par ce grand frère, admiré pour sa force et sa volonté, mais que l’on apprend à connaître de manière tellement plus intime et sensible.
Et puis il y a tous les autres, ceux que l’on croise surtout au Snag, le bar local : Teddy, le barman perpétuel observateur des comportements humains, notamment ceux qui font sonner les pièces sur son comptoir, Evenwrite, le bûcheron récemment introduit dans la bureaucratie syndicale, Jenny l’Indienne, et tant d’autres bouseux, alcooliques, incultes qui sont en même temps tellement plus que ça car rien ni personne n’est manichéen dans ce roman.

Comment vous raconter… cet univers sauvage et rude, la découverte de la vie sur les bords de la Wakonda Auga. La force irrésistible du courant, menace permanente qui contraint Hank à consolider sans cesser les berges qui soutiennent sa maison ; l’humidité, si prégnante que l’on se sent moite rien qu’en s’imprégnant des mots ; la résistance de la forêt, qui griffe, fait trébucher, coupe, assomme ou pire encore, face aux intrusions des humains ; les animaux, moments de grâce, de douleur ou de mort, de l’acharnement d’une chienne chassant seule un ours au comportement incompréhensible d’un cerf en passant par de jeunes lynx qui m’ont fait passer par une palette d’émotions.

Comment vous raconter… la tension de certains chapitres, soixante ou quatre-vingts pages dévorées sans pouvoir se détacher du livre, l’émotion de certaines scènes que ce soit dans la joie, dans la sérénité (tout à fait, c’est très rare, mais non absent), dans la colère ou dans l’amertume ou un maelström de sentiments et de sensations. C’est un roman autour des choix et de leurs conséquences, des choix qui prennent au piège, qui affirment qui l’on est, qui scellent le destin d’une famille.

Je me sens totalement incapable de vous raconter tout ça, d’écrire une chronique qui rendrait justice à ces neuf cents pages de beauté et de cruauté, à ce trop-plein d’humanité, à cette histoire touffue, dramatique et déchirante, à ce bijou de la littérature américaine, à ce roman original et unique qui rejoint mon panthéon des « pareils à nul autre ».
Quitter les Stamper après tant de jours à leurs côtés me fend le cœur, mais quel bonheur d’avoir enfin lu ce livre sensationnel et d’avoir découvert cette écriture sidérante. Ce sera indubitablement l’une de mes meilleures lectures de l’année, donc je vous invite à laisser une chance à ce roman incroyable.

« La famille logeait à la graineterie en ville quand le froid était rude, et, sinon, sous la grande tente de l’autre côté de la rivière lorsqu’ils s’activaient au chantier de la maison qui, comme tout le reste dans la contrée, poussait avec une obstination muette et lente au fil des mois, apparemment en dépit de tout ce que Jonas faisait pour en retarder l’achèvement. La maison elle-même s’était mise à le hanter : plus elle grandissait, plus il se sentait paniqué et pris au piège. Elle se tenait là, sur la rive, cette saleté, énorme, pas encore peinte, impie. Sans ses fenêtres, on aurait dit un crâne, dont les orbites noires observaient la rivière couler en contrebas. Tenant du mausolée plutôt que de l’habitation ; d’un lieu où finir sa vie, pendait Jonas, plutôt que du lieu d’un nouveau départ. Car cette terre débordait de mort ; cette terre d’abondance, où les plantes poussaient en une seule nuit, où Jonas avait vu un champignon éclore sur la carcasse d’un castor et, en quelques heures furtives, atteindre la taille d’un grand chapeau – cette terre de richesses était littéralement saturée d’une mort humide et terrifiante. »

« Les camions ! Les tracteurs ! Les grues ! Moi je dis qu’il leur faut plus de puissance. Au diable les culs-terreux qui nous rabâchent sans arrêt avec leur bon vieux temps. Moi je peux vous dire qu’il y avait rien de bon dans le bon vieux temps sauf baiser les petites Indiennes à l’œil. Un point c’est tout. Question travail, question débardage tiens, c’était casse-toi le cul du matin au soir et t’avais à peine abattu trois arbres. Trois arbres ! Aujourd’hui, le premier petit morveux, il les met par terre tous les trois en une demi-heure avec une Homelite. Non monsieur. Le bon vieux temps peut aller au diable ! Le bon vieux temps, il a même pas fait une toute petite éclaircie dans l’ombre. Si tu veux te tailler une surface qui soye visible dans ces saloperies de collines, t’as intérêt à t’équiper avec ce que l’homme fait de mieux. Ecoute-moi : Evenwrite avec toutes ses conneries sur l’automatisation… il dit qu’il faut pas trop s’engager là-dedans. Je ne suis pas dupe. Moi je l’ai vue, de mes yeux vue. Je l’ai coupée et je l’ai vue repousser. Ça repoussera toujours, toujours ! Ça vivra bien après tout ce qu’est fait en chair et en os. Faut aller là-dedans avec des machines et tout arracher, nom de Dieu ! »

« Alors… je crois bien… que je ne devrais pas espérer qu’il fasse les choses autrement avec le petit Leland. Il va pas prendre un raccourci pour aller direct au moment où il sait déjà – oh oui il le sait ! – qu’il mettra fatalement une peignée au gamin. Parce que tout au fond de lui, il espère encore et encore que ça va pas se passer comme ça. Il faut qu’il continue à espérer que les choses se passeront autrement. Sinon, il va finir solitaire et méchant comme un vieux pitbull. »

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey. Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2015 (1964 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé. 894 pages.

Trois petites chroniques : Le livre des martyrs, Le discours et Les sœurs Carmines

J’ai un peu de mal en ce moment à écrire les longues chroniques dont j’étais coutumière. J’ai toujours envie de partager mes avis, mais sans avoir le courage ou la matière pour écrire davantage. Donc encore une fois, un trio un peu foutraque…

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 Le livre des martyrs, T1, Les jardins de la lune, de Steven Erikson (1999)

Le livre des martyrs T1 (couverture)Vous cherchez une lecture légère et sans prise de tête ? Un livre à lire entre deux stations de métro ? Un premier pas dans la fantasy ? Alors Les jardins de la lune ne sont pas pour vous !

Avant de commencer ma lecture, tous les avis que j’avais pu croiser – et la préface de l’auteur en rajoute une couche – soulignaient le fait que rentrer dedans pouvait être compliqué, que l’auteur ne donnait pas toutes les clés dans les deux premiers chapitres et que, en gros, soit on adorait, soit on abandonnait au premier tiers. Comme j’ai déjà les trois premiers tomes, j’ai donc commencé ma lecture aussi excitée qu’anxieuse à l’idée de ne pas accrocher et d’être perdue.
En fait, ça va. Certes, c’est une lecture qui nécessite de la concentration ; certes, il ne faut pas s’attendre à trouver une explication dès la première apparition d’un terme créé pour l’univers ; certes, il faut dépatouiller ça seul·e au fil des pages. Mais ce n’est pas un traité de physique quantique non plus. Pour être honnête, à présent, j’appréhende davantage la reprise d’un tome à l’autre selon le temps écoulé entre deux lectures et le niveau de détails qu’il me restera du tome précédent…

Quoi qu’il en soit, j’ai adoré cette intrigue. Un Empire qui cherche à s’étendre, des soldats désabusés, des dieux qui truquent la partie, une histoire passée qui irrigue le présent… Les personnages sont en effet nombreux, mais on ne s’emmêle pas les pinceaux tant ils sont intéressants, avec un caractère, une histoire et des intérêts propres, sans tomber dans des clichés. Et certains sont tellement captivants que c’est un vrai plaisir de les rencontrer et de passer du temps avec eux.
De nombreux peuples se côtoient et j’ai trouvé très agréable de sortir des habituels elfes, nains et orcs pour faire la rencontre de communautés originales. L’histoire est riche en intrigues, en rebondissements et en ambiguïtés, s’inscrivant dans un univers tellement vaste que je comprends comment l’auteur a pu écrire une saga de dix tomes. Le ton est épique, souvent grave, mais l’humour n’en est pas absent, ce qui est toujours agréable quand bien amené. C’est de plus très visuel et, voyageant avec les protagonistes, j’ai adoré traverser les paysages, les villes et autres lieux magiques.

Bref, pour moi, tout est réussi dans ce premier tome, absolument fascinant et d’une richesse ahurissante, et j’ai hâte de lire la suite ! Amateurs et amatrices de fantasy, je pense que Le livre des martyrs est une aventure à tenter !

Ma chronique est très succincte, mais si vous voulez davantage de détails, je vous conseille l’excellent article du Culte d’Apophis, beaucoup plus complète et convaincante que la mienne.

Le livre des martyrs, T1, Les jardins de la lune, Steven Erikson. Éditions Leha, 2018 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Emmanuel Chastellière. 628 pages.

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Le discours, de Fabrice Caro (2018)

Le discours (couverture)Le discours, c’est :

Un repas de famille, une rupture fraîche de trente-huit jours, la perspective d’un discours au mariage de sa sœur, un esprit qui cavale, imagine, part en vrille, anticipe, extrapole, panique sur deux cents pages.

Des retours sur le passé, des hypothèses pour l’avenir, de la lassitude pour l’instant présent.

De l’humour grâce au regard désabusé d’Adrien, des passages qui vous feront sourire, laisser échapper un éclat de rire, voire un peu plus parfois. Un regard critique sur la famille et les relations sociales, des gaffes et des pensées acérées (car Adrien est un observateur féroce de la faune humaine).

De la mélancolie aussi : les défis d’une vie à deux, les névroses et les angoisses de chacun·e, le temps qui passe, la difficulté de s’intégrer. Donc on sourit, oui, mais on est un peu triste aussi en entrant dans la tête de cet Adrien un chouïa déprimé.

Un roman doux-amer, cocasse, qui frôle l’absurde avec délicatesse et manie l’ironie avec brio. Ce n’est pas aussi constamment désopilant que Zaï Zaï Zaï Zaï, mais c’est touchant, immersif et fort sympathique.

Le film fraîchement sorti en salles est très réussi également. D’une grande fidélité, il m’a convaincue par le jeu de ses acteurs et actrices. Benjamin Lavernhe brise le quatrième mur pour nous entraîner dans ses questionnements, ses doutes, ses angoisses et ses échecs.

Le discours, Fabrice Caro. Folio, 2020 (2018 pour la première édition). 209 pages.

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Les sœurs Carmines (3 tomes), d’Ariel Holzl (2017-2018)

J’ai enfin fini la trilogie des Sœurs Carmines ! Et c’était très chouette.

J’ai tout de suite adhéré à l’atmosphère gothique qui tourne au macabre des sujets quotidiens, à l’instar de l’éducation non pas sexuelle mais criminelle à base de pilule du non-lendemain et de protection des regards gênants des témoins. Grisaille, le théâtre des événements, semble nous plonger dans un univers digne de Tim Burton. Entre la rue Aigre et l’avenue Scolopendre, l’on peut croiser vampires, loups-garous, gorgones et fantômes tandis que les familles nobles se font la guerre pour le trône et que les pauvres meurent à tour de bras pour revenir en « rapiécés », de la main-d’œuvre bon marché.
Le tout est mâtiné d’un humour noir, parfois cinglant, qui joue avec la mort et la souffrance pour dresser le tableau d’un quotidien sanglant. L’écriture est vive, piquante, dynamique et entraînante.

Les trois sœurs sont très différentes, entre le bon cœur et la maladresse de Merryvère, le cynisme, le flegme et l’orgueil de Tristabelle, l’innocence futée et les amitiés spectrales de Dolorine. Cette dernière m’a un peu rappelé la petite Flora dans la mini-série The Haunting of Bly Manor. Mignonne et inquiétante à la fois, un combo irrésistible.

Petit « néanmoins », j’ai un peu moins aimé le troisième tome (même s’il reste une bonne lecture) qui nous éloigne un peu de Grisaille et passe un peu vite sur certaines choses comme les mystérieux Amécrins.

Une trilogie décalée et efficace dont je retiendrais avant tout l’univers sinistre particulièrement riche et enthousiasmant avec ses classes sociales, sa faune, ses coutumes, ses risques et périls.

« Elle devrait se laisser aller davantage. La vie était courte à Grisaille ; on tuait les semaines en attendant qu’elles ne vous tuent. »
Tome 1, Le complot des corbeaux

Les sœurs Carmines (3 tomes), Ariel Holzl. Éditions Naos :
– Tome 1, Le complot des corbeaux, 2017, 269 pages ;
– Tome 2, Belle de gris, 2017, 270 pages ;
– Tome 3, Dolorine à l’école, 2018, 271 pages.