Le génie de la lampe de poche, d’Emilie Chazerand (2017)

Le génie de la lampe de poche (couverture)A son grand désespoir, Vladimir Poulain se voit envoyé pour un mois en colonie de vacances. « La Joie dans les bois », paraît-il. La réalité est bien moins jolie entre un tyrannique directeur et une cuisinière qui ignore totalement l’existence du mot « hygiène ». Heureusement, il découvre avec plus de soulagement que d’étonnement l’existence d’Eugène Von Génial. Ses malheurs sont forcément terminés avec un génie dans la poche ! Humm, vraiment ?

C’est tout de même un comble : La fourmi rouge m’attend depuis près de six mois dans ma PAL et c’est finalement avec un autre titre que je découvre Emilie Chazerand ! Voyons cela comme un en-cas tandis que je me frotte les mains à  l’idée de déguster le plat de résistance.

Au camp de vacances, Vladimir rencontre des adultes et des enfants quelques peu particuliers. Pour les premiers, un dirlo complètement psychopathe et donc totalement irresponsable entouré de trois moniteurs passifs et relativement inutiles, un chauffeur de bus muet et intraitable et la fameuse cuisinière. Pour les seconds, le garçon qui veut tuer des animaux, une gamine qui n’arrête pas de geindre (« Ça me fait souffrir ! »), un menteur invétéré, une fille qui fait chavirer le cœur de Vladimir jusqu’à ce qu’il observe son besoin maladif d’être sauvée par l’élu de son cœur, etc. Emilie Chazerand joue avec succès sur des stéréotypes, des caractères exacerbés que l’on aura pu croiser dans la réalité, mais le summum est quand même la cuisinière Waltraud, une grosse Allemande despotique qui fait une bouffe infâme et qui disperse allègrement ses poils. C’était un chouïa trop pour moi, mais à part ça, je me suis plongée avec plaisir parmi cette troupe d’énergumènes (mais heureusement qu’il y avait la distance des pages entre eux et moi).
L’arrivée – étonnamment tardive – d’Eugène apporte un surplus d’horreur dans cet enfer sur terre. Pour Vladimir. Car, pour nous, ses cafouillages et ses interventions intempestives (comme dit Vladimir, « forcément, c’est facile d’être courageux quand c’est un autre qui risque de ramasser la claque… ») amènent encore davantage de situations cocasses !

Mais l’humour véritable réside dans le décalage entre Vladimir et son nouvel environnement. Vladimir est un garçon intelligent et soigné : il souhaite devenir scientifique et a hérité de sa maman, médecin hygiéniste, quelques exigences au niveau de la propreté de son espace de vie. Autant dire que sa culture et son vocabulaire précis détonnent parmi cette bande d’idiots (au mieux) et de déséquilibrés (au pire) tandis que son regard affûté lui permet de faire quelques critiques acides et ironiques : sarcastique et réjouissant ! Ce sont ses petites remarques (souvent entre parenthèses) qui m’ont tiré le plus de sourires voire de rires. Il y a de l’humour pour tout le monde, des plus jeunes aux plus grands, personne n’est laissé de côté !

Un rythme dynamique sans temps morts ni longueurs, beaucoup d’humour (notamment pince-sans-rire comme je l’aime), des illustrations parfaitement dans l’ambiance folle de la colo et une fin qui m’a véritablement surprise, Le génie de la lampe de poche fut une excellente lecture, quelque peu abracadabrantesque certes, mais totalement addictive !

« Chère maman,
J’espère que tu vas bien. Enfin, mieux que moi.
Je n’ai pas du tout envie de t’écrire mais j’y suis obligé alors voilà. Je t’écris.
J’imagine que tu t’amuses comme une petite folle avec ton cambrioleur. Moi, si tu veux tout savoir, je suis séquestré et torturé par un malade mental du nom de Nicolas Fontanelle. Ah, j’oubliais : tu n’es pas restée assez longtemps le jour de mon départ pour te souvenir de lui, n’est-ce pas ? De toute façon, son portrait sera bientôt diffusé au journal de 13 heures sur TF1, à la rubrique « Faits divers tragiques et accidents domestiques ». Et il sera trop tard pour pleurer, ma petite maman.
Je peux désormais affirmer sans le moindre doute que tu ne m’aimes pas, puisque tu m’as envoyé dans une colonie de vacances dont le dépliant se trouve dans des kebabs, entre la sauce blanche et la harissa (ne nie pas).
D’ailleurs, je ne savais pas que tu aimais les sandwichs turcs épicés. Je réalise que j’ignore un tas de choses sur toi. Tu es devenue une étrangère à mes yeux.
A mon retour, je compte bien avoir une discussion avec toi, Solange Poulain, et il sera question de tes choix incompréhensibles et de ton comportement irresponsable. Il y a des choses qui ne s’effacent pas d’un coup d’éponge imbibée de javel.
(Au cas où tu n’aurais pas compris, je parle des blessures que tu infliges à mon âme, et qu’aucune vidage, jamais, ne guérira.)
J’arrête là car les larmes embuent les verres de mes lunettes et tu sais à quel point j’ai horreur de voir flou. D’ailleurs, merci pour ça aussi : la myopie, c’est tout ce que tu m’as légué, en somme.
Je t’embrasse cordialement,
Le Vladimir de ton cœur (de pierre)
PS : j’ai fait la connaissance d’une truie qui se prénomme Jocelyne et qu’on nous a forcés à traire. Tu peux d’ores et déjà prendre rendez-vous avec le Dr Brodier : j’aurai besoin de parler à un psychologue à mon retour. »

Le génie de la lampe de poche, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Pépix, 2017. 235 pages.

Voix d’autrices : un roman humoristique

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Trois familles dysfonctionnelles : Y a pas de héros dans ma famille !, Dysfonctionnelle, Le bébé et le hérisson

Aujourd’hui, je vous invite à partager le quotidien, joyeux ou non, de trois familles chez qui le bordel est roi ! Mo, Fifi et Jules nous emmènent à la découverte de leur famille « qui ne marche pas bien, enfin pas comme il faudrait… mais qui tient debout quand même ».

 

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Y a pas de héros dans ma famille !, de Jo Witek (2017)

Y a pas de héros dans ma famille ! (couverture)Maurice Dambek et Mo cohabitent dans le même corps. Le premier se montre à l’école, le second à la maison. Mais lorsque son copain Hippolyte Castant et sa mère viennent chez lui, c’est la catastrophe : tous les défauts de sa famille lui sautent aux yeux et Mo ne sait plus où se mettre.

Jo Witek dessine toute une série de portraits intéressants et met en scène une famille à la fois généreuse et courageuse. Dans la famille Dambek, je voudrais :

  • la mère, qui s’occupe de sa famille H24, qui a la main sur le cœur et qui fait des crêpes délicieuses ;
  • le père qui travaille au black depuis son accident du travail pour compenser la faible pension et mettre du beurre dans les épinards ;
  • le frère aîné, Titi, un bagarreur qui magouille un peu ;
  • le second, Gilou 2 de tension (son surnom est suffisamment explicite) ;
  • la fille, Bibiche, qui semble plus attirée par la télé que par le collège ;
  • les deux chiens, Grabuge et Assassin ;
  • et enfin, le héros de cette histoire, Maurice alias Mo, un lecteur, un bon élève, un enfant en décalage avec sa famille.

Lorsque le regard méprisant de la mère Castant insuffle dans son esprit de tristes pensées de honte face au regard des autres sur sa famille, Mo part à la recherche de modèles. Mille questionnements – sur sa famille, sur les différences entre lui et son copain, sur qui il est – accompagnent cette quête à travers l’histoire familiale et l’autrice nous plonge dans les doutes, les espoirs et toutes les émotions qu’il traversera avant de retrouver sa sérénité. Il découvre peu à peu l’importance et la valeur des héros du quotidien et apprend que l’intelligence et les prix ne font pas tout. Que la gentillesse et la générosité sont également de belles qualités.

Tout en invitant à dépasser les stéréotypes sur les classes modestes, Y a pas de héros dans ma famille ! aborde des problèmes sociaux et des situations concrètes et réalistes : le travail au noir, le manque d’argent, le coût des vacances pour une famille nombreuses, le décrochage scolaire…
Toutefois, il y a également beaucoup d’humour et de joie de vivre dans ce livre. Malgré ses difficultés, la famille reste soudée et ne s’interdit pas de rêver. Même les trois frères et sœurs de Mo, qui ont laissé tomber et/ou qui ont été laissés tomber par l’école, ne sont pas dépourvus de projets. On pardonnera au roman quelques clichés tant les actions de la famille pour remonter le moral de leur benjamin se révèleront touchantes.

Un récit drôle, loufoque et tendre qui prône des valeurs d’amour, de soutien, de bonté tout en dénonçant les préjugés sociaux. Certes un peu convenu, cela reste une lecture sympathique et non dénuée d’intérêt.

« Avant, Maurice Dambek et Mo s’entendaient vachement bien.
Avant, je pensais que tous les élèves de la classe de CM2 de Mme Rubiella étaient comme moi. Des mutants de dix ans avec deux vies et deux identités bien séparées. A l’école, des élèves avec un nom et un prénom sur leurs étiquettes de cahiers. Chez eux, des enfants affublés d’un petit surnom un peu bébé et bébête du genre doudou, minou, ma poupée, mon kéké.
(…)

Pas de prise de tête, et tout était clair entre ma classe bien rangée et ma maison loufoque. Il suffisait de ne pas se tromper de langage, de ne pas se mélanger les guibolles avec les mots, les expressions ni les façons. Mais, en général, mes deux vies école et maison ne se rencontraient jamais, sauf quand ma mère venait apporter des crêpes à la maîtresse pour les goûters spéciaux ou la kermesse de fin d’année. »

« Je sais que les vrais héros sont ceux que les gens aiment, mais aussi ceux qui savent aimer. Ceux qui rendent les gens plus forts, au lieu de se croire les plus forts. »

Y a pas de héros dans ma famille !, Jo Witek. Actes Sud junior, 2017. 133 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman d’une autrice que j’apprécie

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Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres (2015)

Dysfonctionnelle (couverture)Dysfonctionnelle est le coup de cœur qui m’a fait découvrir et aimé la collection Exprim’ il y a trois ans et je me suis accordée une petite relecture, l’occasion de partager avec vous mon amour pour ce livre.

Dans le genre saugrenu, la famille Benhamoud est en tête ! Entre un père Kabyle qui multiplie les allers-retours en prison et une mère Juive Polonaise qui multiplie les allers-retours en hôpital psychiatrique, leur progéniture ne pouvait être banale :

  • Dalida, celle qui veut quitter cette famille de fous pour vivre sa vie de princesse avec un homme riche ;
  • Alyson, la fille belle de l’extérieur comme de l’intérieur qui n’aime que les mauvais garçons ;
  • Marilyne, la militante qui s’enflamme pour toutes les causes qu’elle trouve injustes ;
  • Fidèle, alias Fifi, notre narratrice, la fierté de son père, celle qui, comme lui, aime le foot, l’alcool et les filles ;
  • Sid-Ahmed junior, alias JR, le beau gosse vraiment pas malin ;
  • Jésus, un saint bien décidé à évangéliser le monde et à pardonner à sa famille toutes leurs errances ;
  • Grégo, un bagarreur.

Et tout ce petit monde grandit sous le regard attendri de leur grand-mère Zaza, la reine du couscous à l’accent à couper au couteau et sous celui, parfois moqueur, des habitués du bar Au bout du monde. La majorité des personnages sont véritablement attachants, on ferme le livre en ayant l’impression d’avoir vraiment partagé un bout de vie avec eux !

Fidèle nous raconte l’histoire de sa famille pas comme les autres sur une période de plus de trente ans. Elle joue avec la chronologie, les souvenirs se bousculent et les sauts dans le temps se multiplient. Cela donne une dynamique et une énergie incroyable ainsi que l’illusion de connaître Fifi par cœur sans jamais perdre le lecteur.
L’écriture est incroyable : vivante, imagée et hilarante. Fifi a une sacrée gouaille et n’hésite pas à moucher tous ceux qui se mettent sur son chemin. On rit autant que l’on s’émeut !

A l’instar de Mo, elle fait une rencontre bouleversante avec les beaux quartiers, un monde bien distinct de son Belleville populaire lorsque, grâce à son QI supérieur à la moyenne et sa mémoire photographique, elle intègre un prestigieux lycée. Mais à l’inverse du précédent, elle n’éprouve aucun doute : Fifi est fière de son quartier et de sa famille, elle sait qui elle est et, même si elle connaît leurs défauts, elle les aime et les défend sans cesse. C’est sa particularité et ce sont cette famille et ce quartier qui ont forgé son identité.
La solidarité au sein de cette famille est inspirante et on aimerait en faire partie malgré un quotidien pas toujours rose. Leur amour pour leur mère qui dépasse de bien loin la folie de celle-ci est bouleversant, la scène de l’anniversaire est une image que l’on oublie pas facilement.

S’il est plus rocambolesque et farfelu, le récit d’Axl Cendres est également plus dur, plus sombre, plus profond, plus mature que celui de Jo Witek. Tout ne finit pas toujours bien et certaines personnes sont véritablement antipathiques (oui, Dalida, c’est de toi que je cause !). Certains passages sont vraiment noirs et Fidèle connaît une longue traversée de tunnel le jour où sa belle histoire avec Sarah déraille. Dysfonctionnelle parle de la vie, des traumatismes, des relations familiales parfois conflictuelles, de la guerre, de religion et de multiculturalisme, de familles d’accueil, de folie, d’addictions, d’auto-destruction, des histoires d’amour compliquées.
Car là est son énième qualité : sa romance ! Fait suffisamment rare pour que je le souligne ! En effet, ce roman présente une histoire lesbienne avec justesse et émotion. J’ai apprécié le fait que l’homosexualité ne soit pas présentée comme un problème. La famille de Fifi n’a aucun problème avec ses préférences tandis que la mère de Sarah (la mère Castant du roman) désapprouve surtout les origines modestes de l’amie de sa vie.

En dépit des personnages excentriques et des situations parfois complètement délirantes, je suis une nouvelle fois sortie de ce roman assommée, émue et le rire dans la gorge, amoureuse de cette famille et sans aucun doute sur sa justesse, et là est le génie d’Axl Cendres : avoir injecté autant de luminosité dans un roman aux thématiques sombres et autant de réalisme au milieu d’une montagne de loufoquerie.

Et comme toujours avec les livres Exprim’, il y a la bande-son du livre et elle est ici d’un éclectisme réjouissant.

« Même avec une chose que tout le monde croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux. »

« « Le prend pas pour toi, m’a dit mon père, mais j’ai jamais voulu avoir d’enfants. »
J’allais répondre : « 
Pourquoi je le prendrais pour moi ? Je suis juste ta fille. » – mais l’ironie, il comprenait plus.
C’était le jour de son énième sortie de prison ; là il avait pris deux mois ferme pour la même raison que les autres fois : il était au mauvais endroit, au mauvais moment.
 »

« « Mais ne vous inquiétez pas pour votre maman, ce n’est que temporaire, elle sortira d’ici quelques semaines et ira à l’Eglise comme avant ! Nous avons plusieurs patientes dans son cas, d’autres malades sont des cas bien plus graves : ils se prennent à vie pour Napoléon ou un chat ! Mais n’ayez crainte, nous prenons garde ici à accepter aucun malade qui se prend pour Hitler. »
Merci Docteur, c’est très délicat de votre part. »

« J’ai marché, incapable de pleurer ; comme si mes larmes savaient qu’elles étaient impuissantes face à ma peine, elles ont décidé de ne pas couler pour rien. »

Dysfonctionnelle, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2015. 305 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman avec un personnage principal LGBT+

 Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un personnage mélancolique (la mère)

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Le bébé et le hérisson, de Mathis (2008)

Personne ne s’occupe des hérissons qui se font écraser en traversant la route. Et dans la famille de Jules (étrangement renommé Guillaume sur la quatrième de couverture) et Manon, personne ne s’occupe du bébé, Léo. Personne à part eux. Ils sont les seuls qui peuvent l’empêcher de se faire écraser.

Ce troisième livre est peut-être à destination d’un public plus jeune, mais c’est de loin le pire de tous. A la différence des deux autres, on ne sent pas l’amour familial qui transcende les difficultés. Le manque d’argent, les épreuves et la télé ont désuni cette famille désertée par la tendresse. Il n’y a que l’amour entre frères et sœur qui autorise un faible espoir pour ces deux enfants devenus adultes bien trop tôt pour pallier l’irresponsabilité de ceux qui sont censés être les adultes.

Deux frères et une sœur qui baignent dans une mer d’ignorance. Qui s’entraident comme ils peuvent pour lutter contre la mauvaise foi des parents et les mauvais traitements. Pour trouver un peu de douceur au milieu des brutalités et des moqueries.
Un ouvrage qui s’achève sur la solitude effarante des enfants au sein de leur propre famille et qui m’a laissée bien morose.

Une simple tranche de vie et un texte poignant et absolument glaçant dont les phrases simples touchent droit au cœur.

« Au loin, un avion laisse une traînée blanche dans le ciel. Je me demande où il va. Je me demande qui sont ces gens qui voyagent en avion. Je me demande s’ils existent vraiment. »

«  – Quand on est un homme, on passe pas son temps à lire comme une gonzesse !
– Tu veux dire que quand on est un homme, on passe son temps devant la télé à boire de la bière comme un abruti ? je demande.
Sa riposte est immédiate. Il y a un grand clac ! et ma joue gauche devient aussi chaude que de la lave en fusion. »

Le bébé et le hérisson, Mathis. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015 (2008 pour la première édition). 48 pages.

Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

Watership Down, de Richard Adams (1972)

Watership Down (couverture)Face à la destruction imminente de leur garenne natale, Hazel et Fyveer, l’un aussi brave que l’autre est réservé, décident de fuir. Avec quelques lapins qui ont choisi de leur faire confiance, ils partent dans le vaste monde à la recherche d’un nouvel endroit qu’ils pourront considérer comme leur maison.

Je ne sais pas vraiment quoi dire sur ce roman, à part que je l’ai adoré. Dès la première page, j’ai été entraînée avec ces lapins dans leurs aventures. Watership Down est un melting pot original, passionnant et très réussi : c’est à la fois un roman d’aventures et une quête initiatique, une épopée et une ode à la nature, le tout parsemé de récits héroïques et de contes.

La création de toute une mythologie lapinesque et les éléments de langage imaginaires (sfar, kataklop, farfaler, shraar, vilou… je vous laisse lire le livre pour connaître leur signification…) rendent la découverte de ce monde animal très intéressante. J’ai apprécié le fait que, en dépit de la touche d’anthropomorphisme distillée au fil du roman, nos petits héros continuent à agir en lapins, c’est-à-dire essentiellement à l’instinct. A l’image de leur héros légendaire Shraavilshâ, ils utilisent leur rapidité, leur discrétion et la ruse pour parvenir à leurs fins. Leur objectif est de survivre puis d’assurer une descendance pour la nouvelle garenne.
Je me suis incroyablement attachée à ces lapins loyaux et débrouillards : Fyveer avec ses visions, ses craintes et sa sagesse, Hazel avec son courage et son désir de faire les meilleurs choix pour le groupe, Bigwig avec la gentillesse qu’il cache derrière la force, Dandelion le conteur… J’ai voyagé avec eux, j’ai l’impression d’avoir, pendant quelques jours, partagé leur quotidien qui ne m’a pas un instant ennuyée.

Toutefois, il est possible de trouver des échos politiques dans ce roman qui parle de la peur, de l’exil, de l’importance cruciale de la solidarité pour survivre, de courage, du poids des responsabilités. Dans leur recherche peut-être un peu utopique d’un lieu parfait, Hazel et sa bande rencontrent diverses garennes qui se révèlent parfois totalement dystopiques. Société abrutie par le confort assuré par la présence des humains non loin – et tant pis pour ceux qui se font attraper de temps en temps –, lapins de clapier, dictature qui promet la sécurité en échange de la liberté et des petits bonheurs primaires. Cette gravité sombre cachée sous le manteau « les aventures d’un bande de petits lapins » m’a captivée, embarquée dans l’histoire, prise par le suspense et la tension sans cesse sous-jacente.

Nous sommes bien loin du Jeannot Lapin de Beatrix Potter ; ici, la vie d’un lapin est rude et parsemée de dangers. Dans une nature hostile, la violence et la mort peuvent venir de tous les côtés : entre les humains, les animaux carnivores, les voitures et les autres lapins, celui qui manque de vigilance est perdu. Toutefois, la formidable balade dans la campagne anglaise vaut bien ce risque : plantes, animaux, lumières, bruissements… L’expérience est inoubliable surtout en compagnie de si extraordinaires lapins.

Saluons également le travail de l’éditeur : l’objet est absolument fantastique. C’est un plaisir de déguster un texte dans un si bel écrin. J’ai hâte de poursuivre ma découverte de cette maison d’édition.

« La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

« Les hommes pensent qu’il ne pleut jamais qu’à verse. Ce qui, en fin de compte, ne s’avère que rarement vrai. Les lapins sont plus pragmatiques. Ils ont un proverbe, par exemple, qui dit que « les nuages n’aiment pas la solitude », si on en voit un, c’est généralement le premier d’une vaste cohorte qui s’apprêtent à envahir le ciel. »

Watership Down, Richard Adams. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (1972 pour l’édition originale. Flammarion, 1976, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Clinquart. 544 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hêtres Rouges :
lire un livre avec un ou des arbre(s) sur la couverture

Challenge Les 4 éléments – La terre :
un habitant de la forêt, réel ou imaginaire : cerf, sanglier, renard, centaure, licorne, botruc… (renard)

Chaussette, de Loïc Clément et Anne Montel (2017)

Chaussette (couverture)Chaussette – Josette de son vrai nom – est une vieille dame qui, avec son chien Dagobert, observe un rituel quotidien immuable. Aussi, lorsque Merlin, son jeune voisin, la surprend à agir étrangement, il décide de la suivre pour comprendre. Et où est Dagobert ?

Aujourd’hui, ma critique sera toute petite, mais je ne résiste pas à l’envie de vous parler de Chaussette !

En janvier, j’ai enfin découvert le travail de Loïc Clément et Anne Montel avec cette petite bande-dessinée. Je connaissais pourtant leurs noms depuis un moment grâce à Victoria qui en a souvent parlé (d’ailleurs, je vous conseille sa chronique !).

Chaussette est une jolie petite bande dessinée qui, simplement et sensiblement, parle d’amitié, de solitude, de deuil et du temps qui passe. L’action est très brève, mais cela suffit pour que l’on s’attache à Chaussette et, à travers elle, à toutes les personnes âgées qui souffrent de la solitude. Les deux auteurs sont parvenus à me toucher en quelques pages pleines de bienveillance et de tendresse (sans jamais tomber dans le cucul).

Chaussette 2

Visuellement, c’est un ravissement. Anne Montel crée de splendides tableaux riches en petits détails. L’aquarelle leur confère une véritable douceur et les couleurs lumineuses un souffle d’optimisme. Les occupations quotidiennes des habitants du village et des promeneurs, les devantures des boutiques (la page boulangerie est un véritable régal pour les yeux !).

Chaussette 3

Un cocon tout doux de poésie, d’intelligence et d’émotion.

Chaussette 4

Chaussette, Loïc Clément (textes) et Anne Montel (illustrations). Delcourt jeunesse, 2017. 32 pages.

La guerre des Lulus, tomes 1 à 5, de Régis Hautière et Hardoc (2013-2017)

 

Les aventures de cinq adolescents, surnommés les Lulus à cause de leurs prénoms – Lucien, Ludwig, Luigi, Lucas et Luce –, pendant la Grande Guerre. De la France à la Belgique en passant par l’Allemagne, de bonnes en mauvaises rencontres, d’espoirs en désillusions, un voyage qui les mènera aux portes de l’âge adulte.

Cette bande de copains hétéroclite, très unie malgré leurs différences et leurs disputes, est très sympathique à suivre. Les quatre garçons, orphelins, prennent Luce sous leur aile pour l’aider à retrouver ce qu’eux ont perdu à jamais : ses parents, perdus de vue lors de leur fuite de Belgique. Ils réalisent peu à peu la gravité de leur situation. Isolés, ils ne se rendent pas tout de suite compte que la guerre est là, terrible, et qu’elle va durer (à leur décharge, les journaux et discours de l’époque affirmaient que cela avait être une guerre éclair). Le premier tome est assez léger, malgré leur solitude et leurs difficultés, et le ton s’assombrit par la suite.

Même si leur exode vers de meilleurs horizons ne commence qu’à la fin du second volume, les Lulus ne vont cesser de faire des rencontres, certaines plus heureuses que d’autres. Ils se lieront notamment d’une belle amitié, quasi paternelle, avec un Allemand, seront aidés – voire sauvés – par un vieux sabotier, par les habitants du familistère de Guise (un lieu incroyable que je vous encourage vivement à visiter si vous en avez l’occasion !), par un photographe un peu menteur, des résistants…

Cette saga nous montre, à travers des yeux d’enfants, l’arrière bien plus que le front très souvent raconté. Les magouilles pour survivre, les peurs des habitants, l’effilochement de la conviction selon laquelle la guerre ne durera pas, la pénurie alimentaire… Etrangement, je trouve les femmes bien absentes alors que leur rôle a été très important pendant cette période. Parmi les rencontres faites par les Lulus, il y a finalement peu (pas ?) de femmes réellement importantes… Luce elle-même n’est pas très importante, ni très utile. Elle éveille les premiers désirs des garçons, reçoit leurs cadeaux et joue son rôle de femme plus sage et raisonnable qu’eux… Bref, rien de très nouveau. Ce ne sera pas le membre des Lulus dont je garderai le plus vif souvenir.
Les tomes 4 et 5 sont plus sombres et tentent d’aborder bien des sujets : les pertes, le deuil, l’éclatement de leur petite troupe, les trahisons et la guerre vécue de très près pour certains Lulus côtoient les disputes d’adolescent, les sentiments, les premières amours et la relation plus compliquée entre Luce et les garçons.

 

Sachez cependant que ces cinq albums ne vous fourniront pas une histoire complète et achevée. Un détail qui m’a beaucoup agacée, gâchant presque ma lecture des deux derniers tomes qui s’essoufflent un peu à mes yeux. En effet, une ellipse de près d’un an est faite entre les années 1916 et 1917, épisode au cours duquel les Lulus se retrouvent en Allemagne ! Cette partie sera racontée dans un diptyque intitulé La perspective Luigi. De même, à la fin du cinquième tome, les Lulus sont séparés, certains en très fâcheuse position : évidemment, nous avons envie de connaître le fin mot de cette histoire… il faudra donc attendre une prochaine BD sur l’après-guerre des Lulus ! J’aurais clairement préféré une aventure complète avec toutes ses péripéties et avec une fin digne de ce nom plutôt que cet éclatement, cette absence de conclusion et ces promesses de futurs BD qui me semblent une simple tactique de marketing pour vendre plus. Exaspérant…

Visuellement, le dessin d’Hardoc est très agréable, réaliste et détaillé, mais il ne m’a pas particulièrement touchée même si j’ai trouvé certains jeux de lumière ainsi que le choix des palettes de couleurs très réussis. Les personnages sont expressifs – comme le montrent également les croquis concluant chaque volume – et les enfants murissent et grandissent.

 

Une fiction sur la Première Guerre mondiale qui est loin d’être dénuée d’intérêt, mais qui n’est pas exempte de défauts, des femmes globalement invisibles et une stratégie marketing un peu trop marquée ayant fini par atténuer le plaisir de la lecture. Ces BD deviennent de plus en plus sombres et l’ambiance détendue et bon enfant des deux premiers volumes est bien loin lorsqu’arrivent les morts et les douleurs des deux derniers tomes. Le troisième tome marque à mon goût l’apogée qualitative – l’histoire, le cadre, les protagonistes, la profondeur des sujets abordés… – de cette série. Le point de vue choisi, très judicieux, parlera aux plus jeunes comme aux plus grands et les entraînera tous découvrir la vie à l’arrière des lignes avec, à la clé, une bonne dose d’humour et d’aventure.

La guerre des Lulus, Régis Hautière et Hardoc. Casterman, 2013-2017. 56 pages :
– Tome 1 : 1914, La maison des enfants trouvés. 2013 ;
– Tome 2 : 1915, Hans. 2014 ;
– Tome 3 : 1916, Le tas de briques. 2015 ;
– Tome 4 : 1917, La déchirure. 2016 ;
– Tome 5 : 1918, Le Der des ders. 2017.

 

L’invention de Hugo Cabret (2007) et La boîte magique d’Houdini (1991), de Brian Selznick

Pour l’avant-dernière critique de l’année, je vous propose de retrouver Brian Selznick après Le musée des merveilles et Les Marvels. Promis, c’est la dernière fois… jusqu’à son prochain roman. Aujourd’hui, ce sera une double chronique avec deux histoires pleines de magie. Mes critiques seront plus brèves que d’habitude car j’ai déjà longuement parlé de ses précédents ouvrages.

  • L’invention de Hugo Cabret

L'invention de Hugo Cabret (couverture)Orphelin, Hugo Cabret est seul responsable des horloges de la gare depuis la disparition de son oncle. Outre cette passion pour les mécanismes en tous genres qu’il comprend, manipule et assemble presque instinctivement, Hugo partage une autre obsession avec son père décédé dans un incendie : la restauration d’un vieil automate. Ce dernier et un carnet de croquis l’amèneront à rencontrer un vieux marchand de jouets aigri et une amoureuse des livres jusqu’à ce que tous les mystères soient éclaircis.

Dans ce roman, on retrouve les thèmes chers à Brian Selznick : se trouver une place dans le monde et une famille. Si Hugo était proche de son père, son oncle n’a jamais été d’un grand soutien pour lui, même s’il a été son mentor en lui apprenant à prendre soin des horloges. Au fil des événements et parce qu’il n’a jamais abandonné la tâche qui l’habitait, Hugo finit finalement par se trouver une famille qui lui ressemble et qui le comprend. Semblable à Ben,  Joseph et Victor, les héros des autres romans de Brian Selznick, c’est un garçon rêveur et débrouillard qui gagne rapidement la tendresse des lecteurs.

Après – même si je devrais plutôt dire avant – New-York (Le musée des merveilles) et Londres (Les Marvels), Hugo Cabret sonne comme une déclaration d’amour à Paris. C’est également une ode au cinéma des premiers temps, à Méliès et aux rêves. Car, bien que l’histoire soit fictionnelle, l’un des personnages principaux est en effet Georges Méliès dans les dernières années de sa vie. Il était alors marchand de jouets à la gare Montparnasse et son œuvre était tombée dans l’oubli après la Première Guerre mondiale. Brian Selznick nous fait redécouvrir, en même temps qu’Hugo, toute la magie fantasmagorique de ses films.

Annonçant ses futurs romans « en mots et en images », Hugo Cabret est en grande partie composé de dessins toujours aussi splendides et expressifs. Cependant, si les images sont importantes, elles ne le sont pas autant que dans les deux ouvrages suivants et ne racontent pas tout à fait d’histoires à elles toutes seules. Malgré l’émergence de leur côté narratif, le texte a encore le premier rôle et explicite parfois des images comme si l’auteur n’était pas certain de pouvoir s’y fier entièrement.
En plus des dessins, d’autres éléments ont été insérés en guise d’illustrations : des dessins de Georges Méliès, des images de films (de Méliès évidemment, mais aussi L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat de Louis Lumière ou Monte là-dessus avec Harold Lloyd) ainsi qu’une photographie d’époque sur un accident survenu à la gare Montparnasse.

Superbe histoire, pleine d’aventures et de poésie, de tendresse qui ne cache cependant pas tout à fait les tristesses de la vie, L’invention de Hugo Cabret rend hommage au septième art et à la magie. Un ouvrage original et magnifique capable de conquérir le cœur des petits comme des grands.

« – Tu as remarqué que toutes les machines sont créées dans un but précis ? demande-t-il à Isabelle. Elles sont conçues pour nous amuser, comme cette souris ; pour donner l’heure, comme les horloges ; pour nous émerveiller, comme l’automate. C’est peut-être ce qui m’attriste quand je trouve une machine cassée. Qu’elle ne soit plus en état de remplir sa fonction.
Isabelle prend la souris, la remonte de nouveau et la pose.
– Au fond, c’est peut-être pareil pour les gens, continue Hugo. Quand ils n’ont plus de but dans la vie… en un sens, ils sont cassés.
– Comme Papi Georges ?
– Peut-être… peut-être que nous pourrons le réparer. »

« Je m’imagine que le monde est une machine géante. Tu sais, dans les machines, il n’y a pas de pièces en trop. Elles ont exactement le nombre et le type de pièces qui leur sont nécessaires. Alors, je me dis que, si l’univers entier est une machine, il y a bien une raison pour que je sois là. Et toi aussi, tu as une raison d’exister. »

L'invention de Hugo Cabret 5

L’invention de Hugo Cabret, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2008 (2007 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 533 pages.

  • La boîte magique d’Houdini

Après la prestidigitation qui habitait Hugo Cabret, parlons un peu d’escapologie, l’art de l’évasion !

La boîte magique d'Houdini (couvertureLe rêve de Victor ? Devenir magicien et, comme Houdini, traverser des murs et s’échapper des coffres les plus solides. Le jour où il croise son idole, il lui demande de lui apprendre. Souriant, Houdini promet de lui écrire…

Traduit pour la première fois en français en 2016, La boîte magique d’Houdini est le premier livre de Brian Selznick, publié en 1991.
Soyons honnête, cela se sent.
Tout d’abord, c’est un livre jeunesse très classique dans sa forme, loin de l’originalité des trois autres. Les images illustrent le texte, mais ne racontent rien. On reconnaît le coup de crayon de Brian Selznick, mais je ne le trouve pas aussi abouti que dans les romans suivants où ses illustrations sont tout simplement à tomber.
Ensuite, il est extrêmement court (surtout placé à côté des pavés qui ont suivi (oui, oui, j’arrête les comparaisons !)). L’histoire en elle-même fait 70 pages et les quarante suivantes proposent plusieurs bonus :

  • Une biographie d’Houdini: presque plus intéressante que le roman, le personnage, que je connais finalement très peu, m’a fasciné par son talent, mais aussi pour le combat longtemps mené contre les faux médiums ;
  • La naissance de l’histoire à travers les idées et étapes qui ont conduit à sa création, les recherches et les premières esquisses : une intéressante plongée dans le travail de l’artiste.

En découvrant la genèse de l’histoire, on sent rapidement que ce petit texte devait tenir à cœur à son créateur, lui-même passionné par Houdini (d’ailleurs, le Victor adulte, dans la scène du grenier, ressemble drôlement à Brian Selznick). Conclusion : des petits bonus plutôt enrichissants.

Malgré sa brièveté, Brian Selznick parvient encore une fois, en quelques phrases seulement, à nous faire ressentir une grande sympathie pour le personnage de Victor. Son enthousiasme et sa ténacité à recommencer encore et encore ses tours de magie (ratés) au grand dam de sa mère et de sa tante se révèlent véritablement attendrissants.

Une petite histoire sympathique, enfantine mais aussi très personnelle, mais qui permet d’en apprendre un peu plus sur le grand Houdini. Parfait pour de jeunes lecteurs !

« – Comment je peux faire pour sortir de la malle de ma grand-mère en moins de vingt secondes ? Pour retenir ma respiration dans mon bain sans manquer d’air ? Pourquoi je ne peux pas traverser un mur comme vous ? Comment vous vous évadez des prisons ? Comment vous vous libérez des menottes ou des cordes, et faites disparaître des éléphants ? Comment…
– Félicitations, jeune homme, l’interrompt Houdini en souriant. Personne ne m’a jamais posé autant de questions en si peu de temps. Serais-tu un magicien par hasard ?
 »

La boîte magique d’Houdini, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2016 (1991 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Agnès Piganiol. 111 pages.

Le compte-rendu de la rencontre Babelio avec Brian Selznick