J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 2 : La Tour des Anges, de Philip Pullman (1997)

A la croisée des mondes T2 (couverture)Après avoir franchi le pont entre les mondes créé par Lord Asriel, Lyra se retrouve dans un monde étrange privé d’adultes et dans lequel les enfants semblent porter leur dæmon en eux. Là, elle rencontre Will. Le jeune garçon, fuyant son propre monde après avoir tué un homme, est à la recherche de son père. Ensemble, ils vont découvrir un objet incroyablement puissant, convoité de tous : le poignard subtil, qui a un rôle à jouer dans la lutte à venir.

> Ma chronique du tome 1, Les Royaumes du Nord

Toujours un peu difficile de quitter la magie du monde de Lyra pour la solide réalité de celui de Will, mais quelques chapitres m’ont permis de me glisser à nouveau dans cette histoire. Une histoire toujours aussi dynamique, avec de l’action, des retrouvailles avec des anciens personnages, des rencontres avec des nouveaux et des révélations.
Ces révélations sont permises grâce à une diversification des points de vue dans ce second tome. On voyage entre trois mondes aux côtés de Lyra et Will évidemment, mais aussi Lee Scoresby (et son dæmon Hester – leur relation me touche beaucoup en passant) ou des sorcières Serafina Pekkala et Ruta Skadi. Cela nous permet d’en apprendre davantage sur la destinée de Lyra (qui, elle, doit rester innocente comme le Consul des sorcières l’avait appris à Farder Coram dans le premier tome : « Mais elle doit accomplir ce destin sans en avoir conscience, car seule son ignorance peut nous sauver. ») et d’avancer dans l’histoire, en en sachant davantage que la plupart des personnages.

Religion et science continuent de se côtoyer. D’un côté, Lord Asriel rassemble une armée pour détruire l’Autorité (alias Dieu), les références bibliques se multiplient : la Chute, une Eve qui doit revenir, des anges rebelles, tout semble prêt pour que l’histoire soit réécrite. D’un autre côté, une scientifique, Mary Malone, étudie la Poussière et les particules élémentaires, on parle d’analyses de crânes millénaires, de physique, de paléo-magnétisme, etc.

 Un bon point également pour les monstres glaçants que sont les Spectres qui se repaissent de l’âme des adultes, dédaignant les enfants, tournant autour des adolescents comme des charognards.

MAIS.

Car j’ai quand même un gros reproche à faire (d’ailleurs, je me souviens que c’était déjà quelque chose qui me frustrait quand j’étais petite), c’est la minimisation du rôle de Lyra. Elle était l’héroïne principale, décidée, autoritaire, courageuse, des Royaumes du Nord et, dans ce second tome, elle ne fait plus rien toute seule. Pourquoi ? A cause de Will. Je trouve particulièrement agaçant qu’il prenne ainsi l’ascendant sur Lyra. Elle obéit à Will, elle compatit aux souffrances de Will, elle remercie « oh Will, merci pour tout ce que tu as fait ». Elle s’interdit même d’utiliser l’aléthiomètre à volonté ! « Seulement pour aider Will. » (Je me souviens que, petite, cela m’indignait totalement tant je trouvais cet objet fabuleux.) C’est insupportable. Je n’ai rien contre le pauvre Will (au contraire, je le trouve touchant dans sa tendresse envers sa mère malade et dans sa maturité d’enfant qui a grandi trop vite), mais la façon dont son personnage vampirise celui de Lyra m’exaspère.
J’ai vu dans plusieurs critiques qu’il avait une bonne influence sur elle, qu’il était plus réfléchi et tempérait son agressivité, mais en ce qui me concerne, j’adorais son impulsivité, le fait qu’elle ne voit rien d’impossible dans sa vie, et je trouve qu’il la bride totalement. On te rabâche l’importance cruciale de Lyra et elle devient presque un personnage secondaire dans les prises de décision, alors, oui, ça m’énerve.

Un second tome un peu moins prenant au démarrage mais toujours aussi efficace jusqu’au cliffhanger de la dernière page.

« Âgée de quatre cent seize ans, Ruta Skadi possédait la fierté et le savoir d’une reine des sorcières. Sa sagesse dépassait de loin celle de n’importe quel humain à la vie si brève, et pourtant, elle ne pouvait imaginer à quel point elle paraissait juvénile comparée à ces êtres. De même, elle ignorait que leur perception des choses s’étendait bien au-delà d’elle, tels des tentacules filamenteux, jusque dans les recoins les plus éloignés d’univers dont elle n’avait même jamais rêvé ; et si ces anges lui apparaissaient sous une forme humaine, c’était parce que ses yeux s’attendaient à les voir ainsi. Eût-elle perçu leur véritable apparence, elle aurait découvert des architectures plus que des organismes, des sortes de structures gigantesques constituées d’intelligence et de sensations.
Mais les yeux de la sorcière ne s’attendaient pas à cela ; elle était encore su jeune. »

« N’existait-il qu’un seul monde finalement, qui passait son temps à rêver à d’autres mondes ? »

A la croisée des mondes, tome 2 : La Tour des Anges, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2000 (1997 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 1998, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 404 pages.

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Blast, tomes 1 à 4, de Manu Larcenet (2009-2014)

Polza Mancini est en garde-vue, interrogé pour ce qu’il a fait à une dénommée Carole Oudinot. Il commence à dérouler le fil de son histoire à partir de la mort de son père pour que les deux policiers chargés de l’enquête puissent le comprendre. Et comprendre le blast. Les quatre tomes mélangent ainsi les souvenirs de Polza et les échanges au cours de l’interrogatoire.

Comment parler de Blast ? Une chose est sûre : j’en parlerai mal. Il n’y a qu’une chose que vous pouvez faire (devez faire ?) : vous procurer ces BD et les lire.
Voilà, fin de la chronique !
Bon, je vais quand même essayer de vous dire deux-trois choses.

Blast, c’est…

C’est humain. Le regard sensible porté sur tous ceux qui sont à la marge de la société, sur leur difficulté, leur incapacité à se fondre dans une normalité qui, tout bien considéré, ne veut rien dire. Le cheminement de Polza qui ne peut que toucher et émouvoir. La réflexion passionnante sur une vie délivrée des règles de la communauté.

C’est violent. Psychologiquement. La souffrance humaine – le deuil, la haine de soi, la maladie – nous est projetée dans la figure. La psychologie de Polza est vraiment fouillée même s’il nous reste toujours inaccessible. Sans aucun doute, cette lecture est une bonne grosse claque dont on ne sort pas vraiment le cœur joyeux.

C’est violent (bis). Physiquement. Entre les meurtres et les autres agressions, c’est parfois un peu glauque. Et ça peut mettre mal à l’aise, même si, finalement, peu de choses sont montrées frontalement.

C’est oppressant. Polza m’a étouffée. J’étais à la fois curieuse, intéressée, compatissante et rebutée par ce personnage atypique et perturbant. Est-il fou ? Est-il génial ? Expérimente-t-il de véritables transes ou n’est-il qu’un psychopathe ? Comme le dit l’un des policiers à la fin, une chose est sûre : il est intelligent. Et fascinant.

C’est organique. Comme la grasse carcasse de Polza, comme les fluides qui s’écoulent hors des corps, comme la forêt bruissante et grouillante, comme la souffrance, comme la liberté.

C’est beau. Les dessins, sombres. Les visages, fermés. Les gros plans. Le trait de Larcenet parfois flou, parfois criant de réalisme. Tout cela me parle, me touche, me transperce.

C’est innovant. Le mélange des styles. Aux illustrations noires de Larcenet se mêlent des dessins d’enfants et des collages. Les dessins d’enfants sont les seules touches de couleurs dans cet océan de noir et blanc. Figurant le blast, ils offrent une légèreté rafraîchissante, une originalité unique, une imagination folle comme seuls les enfants savent le faire. Les utiliser de cette façon est une idée géniale. Quant aux collages, sortis de l’esprit malade de Roland, ils sont d’un ridicule qui va jusqu’au dérangeant.

C’est malin. La fin du quatrième tome nous pousse à refeuilleter les trois premiers. Pas parce qu’un retournement de situation bouleverse toute notre vision des choses. Juste parce que les deux policiers nous proposent la leur. Une autre manière de considérer l’histoire de Polza.

C’est aussi poétique, contemplatif, viscéral, unique. Bref, en deux mots comme en cent, c’est une tuerie ! Polza était soufflé par le blast et moi, j’ai été pulvérisée par Blast.

« Il faut se méfier de la chose écrite. Au-delà de sa noblesse, elle ne reflète toujours que la vérité de celui qui tient le crayon. »

Blast, tome 1 : Grasse Carcasse, Manu Larcenet. Dargaud, 2009. 204 pages.
Blast, tome 2 : L’Apocalypse selon Saint Jacky, Manu Larcenet. Dargaud, 2011. 204 pages.
Blast, tome 3 : La tête la première, Manu Larcenet. Dargaud, 2012. 204 pages.
Blast, tome 4 : Pourvu que les bouddhistes se trompent, Manu Larcenet. Dargaud, 2014. 204 pages.

Sandman, volume 1 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman(couverture)Si vous me suivez régulièrement, vous savez tout le bien que je pense des romans de Neil Gaiman – au cas où : je les adore –, il fallait donc que je teste ses talents dans un autre genre, les comics. Je précise que je suis totalement inculte en matière de comics pour deux raisons (et sans doute pétrie de présupposés, je l’avoue) : la principale étant que je n’accroche pas aux dessins que je trouve (de ce que j’en ai vu) globalement lisses avec cette colorisation très unie et la seconde étant qu’il y en a trop, tout simplement, et que je n’ai pas particulièrement envie de me jeter dans cet univers sans fin. Ce sera donc une critique de néophyte. Venons-en à ce Sandman que je craignais de ne pas aimer (spoiler : J’AI AIMÉ !)

Sandman, Morpheus, Kai’ckul, quel que soit son nom, est un Infini, Seigneur du Songe et Maître des Rêves. En 1916, il est capturé par des petits magiciens qui visaient sa sœur, la Mort pour l’empêcher de nuire. Pendant soixante-dix ans, il est retenu captif jusqu’à ce que ses geôliers commettent une erreur, lui permettant de s’évader. A travers les rêves et les cauchemars des hommes, il retourne mettre de l’ordre dans son royaume, laissé à l’abandon depuis sa disparition.
Cette première intégrale comprend les recueils « Préludes & Nocturnes » (9 histoires) et « La Maison de poupées » (7 histoires).

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Sandman est à la frontière du fantastique et de l’horrifique (avec une pointe de super-héros) et on retrouve bien la touche Gaiman dans des scènes particulièrement angoissantes, glauques et morbides (voir l’histoire « 24 heures » avec Docteur Destin, alias John Dee, un fou échappé d’Arkham qui joue avec l’esprit, les pulsions et les folies des habitués d’un café ou « Collectionneurs » qui nous plonge dans une convention de tueurs en série).
Au milieu de l’action et de la vengeance, de l’horreur et du sang, « Le bruit de ses ailes » (chapitre n°8) est une histoire d’ambiance, calme et douce dans laquelle Sandman suit sa sœur, la Mort, une attachante jeune femme, à la rencontre des récemment décédés.
Toutes les histoires ne se valent pas et certaines sont plus prenantes que d’autres. On sent parfois des différences de ton, d’ambiance comme si Neil Gaiman cherchait sa voix dans les premiers chapitres. La première histoire a été particulièrement difficile à suivre pour moi car elle présente beaucoup d’éléments et paraît un peu brouillonne, mais une fois passée, on sait où on va, qui est qui, et la lecture devient fluide (j’y suis même revenue un peu plus tard et elle m’a semblée beaucoup plus claire !). Gaiman enchâsse les récits, introduit de nouveaux personnages – toujours plus originaux – et ne perd jamais son lecteur. Et confirme une nouvelle fois son talent de conteur.

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Je craignais le graphisme, mais mes inquiétudes se sont révélées infondées. Les dessinateurs de Sandman proposent ici une œuvre plus sombre et plus riche que l’idée que je me faisais du dessin de comics. De plus, je trouve assez agréable l’homogénéité du style en dépit des changements de dessinateurs. J’ai particulièrement eu un coup de cœur pour les couvertures de chaque chapitre qui présente des personnages à travers des portraits oniriques et torturés.

Et je dois dire qu’il m’intrigue, ce Sandman. On le découvre peu à peu. Son caractère, attachant même s’il ne fait rien pour – il est consciencieux au possible, il ne se déride jamais (si, il rit une fois dans ce volume), il est austère (personnellement, il m’a beaucoup rappelé Thorn, pour les lecteurs et lectrices de La Passe-Miroir…). Son passé – « Contes dans le sable » raconte ses amours malheureuses avec une reine africaine tandis que « Hommes de bonne-encontre » se focalise sur son amitié et sa rencontre centennale avec un homme auquel il a accordé l’immortalité. Sa famille, les autres Infinis – la Mort, le Désir, et j’espère découvrir ses autres frères et sœurs dans les prochains tomes.

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Interviews avec Neil Gaiman, sur son projet, ses idées, chapitre par chapitre… Les suppléments sont très intéressants et m’ont apporté de nombreux éclairages, notamment par rapport aux références à d’autres comics ou bien à des personnages connus des fans qui sont passés dans ce volume pour faire un coucou (comme John Constantine). Des détails qui me sont évidemment passés sous le nez et qui doit rendre la lecture encore plus riche pour un connaisseur. Cette ultime partie apporte ainsi des informations bienvenues pour saisir pleinement la complexité de Sandman.

Une œuvre dense et mature, sombre et captivante, un univers qui s’annonce vaste, à la frontière mouvante entre le rêve et la réalité. Neil Gaiman a encore frappé, je n’ai qu’une envie : découvrir la suite des aventures de ce personnage atypique.

« Si mon rêve était vrai, alors, tout ce que nous savons, tout ce que nous croyons savoir est faux. Ça signifie que le monde est à peu près aussi solide et fiable qu’une couche d’écume à la surface d’un puits d’eau noire qui plonge sans fin, et il y a dans ses profondeurs des choses auxquelles je ne veux même pas penser. Ça signifie que nous sommes des poupées. Nous n’avons aucune idée de ce qu’il se passe réellement, nous nous imaginons que nous contrôlons notre vie, alors qu’à une feuille de papier de là, des choses qui nous rendraient fous si nous y réfléchissions trop jouent avec nous, nous déplacent d’une pièce à l’autre, et nous rangent le soir quand elles sont fatiguées, ou qu’elles s’ennuient. »

Sandman, volume 1 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2012 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 496 pages.

Alvin (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2015-2016)

Nous retrouvons Gaston à New-York, plus taciturne que jamais. Son nouveau train-train – survie solitaire – est bousculé par la mort d’une amie, prostituée dans son bar favori, mais aussi mère inquiète. Car elle laisse derrière elle un fils, Alvin, qui s’attache aux pas de Gaston. Tous deux entament un périple vers le Sud à la recherche de la famille d’Alvin.

Avant de commencer ma lecture, j’étais à la fois très curieuse et un peu inquiète tant Abélard avait été un gigantesque coup de cœur.
Si j’avais instantanément aimé notre petit poussin du premier diptyque, il m’a fallu un peu plus de temps pour m’attacher à Alvin. Non pas que celui-ci ne soit pas sympathique, c’est un gamin solitaire et insolent qui n’a pas sa langue dans sa poche pour poser des questions et protester. Simplement, j’ai trouvé le duo Gaston/Alvin moins original. Gaston se retrouve dans le rôle d’un père de substitution et on se doute bien que, malgré ses affirmations comme quoi il n’aime pas les enfants, il finira par s’ouvrir grâce à Alvin.
Pourtant, au fil des pages, je me suis attachée à ce petit bonhomme. Certes, il n’est pas l’irremplaçable Abélard. Certes, il n’a pas l’innocence et la joie chevillées au corps comme ce dernier. Mais il est tout aussi touchant lorsque l’on jette un œil sous la carapace et sa répartie m’a souvent fait sourire.

Mais finalement, je me demande si le personnage qui m’a le plus émue ne serait pas Jimmy Pumpkins. Je n’en dis pas trop, mais cet être différent et muet qui se libère de ses chaînes et découvre au fil de leur périple ce qu’est la vie m’a permis de retrouver la poésie et l’émotion poignante d’Abélard.

Alvin fait en quelque sorte le chemin inverse d’Abélard. L’un quittait une famille, l’autre en retrouve une ; l’un voguait vers les ténèbres, l’autre vers le soleil ; l’un perdait le goût de vivre, l’autre le découvre. Du coup, la fin a été forcément moins poignante que celle – déchirante – d’Abélard.
Cependant, tout est loin d’être rose dans cette nouvelle aventure. Car Alvin est beaucoup plus réaliste qu’Abélard. Le premier tome s’ouvre sur une peinture de New-York avec ses chantiers vertigineux, ses filles de joie, la guerre, les orphelins… Et par la suite, en plus de faire l’expérience de la mort et de l’abandon, Alvin découvre, au cours de leur voyage vers le Sud, le racisme, les cirques de monstres et le fanatisme religieux.
Malgré cette nouvelle orientation, j’ai retrouvé tous les ingrédients qui avait fait d’Abélard un bijou : la poésie, les petites citations et réflexions philosophiques du chapeau, la tendresse, les merveilleuses illustrations de Dillies sensibles et pleines d’émotions…

Si Alvin ne m’a pas fait ressentir les mêmes émotions qu’Abélard, si ce second diptyque n’a pas su être un coup de cœur aussi infini que l’a été le premier, cette « suite » signe malgré tout une belle rencontre avec Alvin et Jimmy et de tendres retrouvailles avec Gaston. Ainsi qu’avec les mots magiques de Régis Hautière et les dessins envoûtants de douceur de Renaud Dillies.

 « Si tu pleures le passé, si tu crains l’avenir, accroche-toi au présent. »

«  Grâce à lui, j’ai compris deux choses. La première, c’est qu’on a plus à apprendre de ceux qui sont différents de nous que de ceux qui ressemblent. Et la deuxième, c’est qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence. On peut condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait, pas pour ce qu’il est.
– Sauf si c’est un con !
– Non, Alvin… Même pas si c’est le dernier des cons. »

Alvin, tome 1 : L’héritage d’Abélard, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2015. 56 pages.

Alvin, tome 2 : Le bal des monstres, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2016. 56 pages.

Histoire du garçon qui courait après son chien qui courait après sa balle, d’Hervé Giraud (2016)

Histoire du garçon qui courait... (couverture)Ils sont trois « comme les trois doigts de la main (de la tortue Ninja) » : le narrateur, sa sœur jumelle Cali et le chien Rubens. Depuis quatorze ans, tout est parfait dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où le chien disparaît alors qu’il court après sa balle. Cela bouleverse l’ordre établi et Cali tombe malade. Seul à la maison, le garçon décide de retrouver son chien, ce qui permettra forcément à sa sœur de guérir.

Un petit roman sur la fatalité et qui, pourtant, ne baisse jamais les bras. Toujours dans la lune, empoté et pourtant totalement déterminé, le garçon a décidé de croire que sa sœur pouvait guérir, qu’il pouvait réparer les choses, faire en sorte que tout redevienne comme avant, et il n’abandonne jamais.
J’ai également beaucoup apprécié la manière dont la maladie de Cali et le séjour prolongé à l’hôpital sont évoqués. On est loin des histoires un peu larmoyantes et grandiloquentes sur tous ces enfants malades (littérature que je n’apprécie pas plus que ça). Le point de vue est décalé, mais Cali n’est pas oubliée pour autant. Au contraire, on sent qu’elle est toujours là, dans la tête, dans les gestes et dans les actions du garçon.

L’écriture est belle, poétique, imagée. Hervé Giraud joue avec les mots, les phrases coulent comme une rivière et nous emportent au fil des pages. Le garçon nous offre sa perception de l’histoire, tout en innocence et en croyances mathématiques. Et finalement, pour un roman sur les malheurs qui peuvent nous tomber dessus à tout moment, il recèle beaucoup d’humour et d’instants de tendresse qui font sourire.

Une seule chose m’a gênée : le temps. L’histoire se déroule sur six mois. Six mois que Cali passe à l’hôpital, six mois pendant lesquels le garçon cherche Rubens. Au cours de sa quête, il rencontre plusieurs personnages qui lui indiquent la route prise par le fugueur, mais je n’ai pas compris pourquoi il ne poursuivait jamais son chemin après avoir reçu une nouvelle indication. A chaque fois, il refait marche arrière pour repartir plus tard. J’ai bien compris le côté symbolique de cette quête, mais cette temporalité un peu étrange m’a dérangée pour ce qui est de l’histoire, de la narration pure.

Un magnifique roman, sensible sans jamais tomber dans le pathos, touchant et décalé, émouvant dans sa simplicité.

« Et puis quoi ? Oui, je prends racine, Cali, le chien et moi, on est solides comme l’arbre, on n’est qu’un, une seule cellule, je suis les freins, elle est le moteur, lui le carburant, mais nous voici en panne et seule une tornade tropicale pourrait faire bouger nos branches. »

« Les chaussons disparus, les maladies ou les chiens qui se perdent sont autant d’accidents qui tournoient autour de nous et potentiellement peuvent nous atteindre. On a beau marcher courbé au fond de la tranchée, porter des gilets pare-balle ou rester enfermé en faisant des prières ou des opérations mentales et mathématiques, le risque existe et il vient nous chercher là où il l’a décidé. »

Histoire du garçon qui courait après son chien qui courait après sa balle, Hervé Giraud. Thierry Magnier, 2016. 122 pages.

Abélard (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2011)

Parce qu’on lui a dit que, pour séduire la fille de ses rêves, la belle Epilie, il fallait lui offrir la Lune (« ou à la rigueur, un bouquet d’étoiles »), Abélard, petit poussin, part sur les routes, lui qui n’a jamais quitté son marais. Direction l’Amérique, là où les hommes ont inventé des machines volantes. Ce doux rêveur rencontre alors Gaston, un ours mal léché, grognon et désabusé. Cette rencontre les marquera tous deux à jamais.

Dans le premier tome, on sent bien que les choses vont se durcir par la suite. Et effectivement, le parcours d’Abélard ressemble à un voyage au bout de la nuit, pour reprendre Céline.
Abélard est un rêveur, un peu poète, un peu naïf. Et la vie n’est pas tendre pour les gens comme lui. Il va se la prendre en pleine face, la vie, et toute la méchanceté du monde. La haine, le racisme, la cupidité…
Avec son chapeau qui lui offre un proverbe par jour et son banjo, il répondra à la violence par la poésie, aux insultes par la musique. Mais peut-on éternellement garder la joie de vivre vivante quand tout nous accable ?

Abélard, c’est aussi un voyage initiatique tout en poésie et en philosophie. Et un concentré d’émotions. Cette histoire qui, de toute mignonne, vire au tragique, m’a beaucoup émue. D’autant plus que je me suis très rapidement prise de tendresse pour le candide Abélard et que je ne m’attendais pas à ça en commençant ma lecture.

Les illustrations de Dillies font de ces bandes dessinées de purs bijoux. On aime les dessins, soulignés par d’épais contours noirs. On aime la rondeur, la souplesse, les courbes du trait. On aime les couleurs, douces, chaudes et vivantes, dans les tons bruns, jaunes et rouges. On aime l’expressivité des personnages qui les rend si proches de nous.

Ne vous fiez pas à ses apparences de petite fable animalière. Lire Abélard, c’est se prendre une vraie claque. Sous la douceur du dessin et l’innocence des dialogues se cache toute la cruauté du monde, mais aussi – et heureusement – les magnifiques moments de paix, de joie ou d’amitié que la vie nous offre parfois.

Hautière et Dillies ont donné une suite à Abélard, avec un autre diptyque, Alvin, que j’ai vraiment hâte de découvrir !

« Moi, je te dis que l’Epilie qui est dans ta tête, elle est nulle part ailleurs. Les filles parfaites, ça n’existe pas. Et y a pas que les filles. C’est pareil pour tout. Et pour tout le monde.
On a tous des défauts et des trucs qu’on cache au fond de nous, ouais… On a tous un côté sombre…
Y a que le soleil qu’a pas d’ombre. »

« Chaque illusion perdue est une vérité retrouvée. »

Abélard, tome 1 : La danse des petits papiers, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Abélard, tome 2 : Une brève histoire de poussière et de cendre, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur, de Séverine Gauthier (scénario) et Clément Lefèvre (dessin) (2016)

L'épouvantable peur d'Epiphanie Frayeur (couverture)« Voici Epiphanie. Elle a huit ans et demi.
Et voici sa peur, elle a huit ans aussi.
En huit ans, Epiphanie n’a pas beaucoup grandi.
Sa peur, SI. »

Depuis presque toujours, la peur d’Epiphanie la suit comme une ombre. Alors pour tenter de s’en débarrasser, la fillette entame un voyage initiatique dans une forêt tortueuse à la recherche de celui ou celle qui lui permettra de guérir de sa peur.

Avec Epiphanie et sa peur, on rencontre toute une galerie de personnages hauts en couleur : un guide qui a perdu son sérieux, un docteur Psyche pas très efficace, un coiffeur zozotant, un chevalier (presque) sans peur, un dompteur bien trop sûr de lui, une minuscule cristallomancienne… Tous tenteront de l’aider et, si le résultat n’est pas immédiat, ses rencontres la feront peu à peu grandir et lui permettront de résoudre elle-même son problème
L’album baigne dans une douce loufoquerie à Lewis Carrol. Et cela ne nuit nullement à la justesse et l’intelligence du propos. Il faut également préciser que c’est extrêmement bien écrit et que l’on se régale avec la plume fine et malicieuse de Séverine Gauthier.

lepouvantable-peur-depiphanie-frayeur-extrait-1Immédiatement séduite par ce titre qui roule si bien sur la langue et par la couverture au Salon de Montreuil, je n’ai pas résisté à l’acheter plus de cinq secondes lorsque j’ai découvert le travail de Clément Lefèvre. On pourrait s’attendre à quelque chose de terrifiant, d’oppressant, mais non. Les dessins sont tous doux, lumineux, très colorés et… fantaisistes. Un seul œil, de grandes oreilles, des tentacules… Les personnages sont à l’image de leurs propos : souvent cocasses et extravagants. Quant à la peur d’Epiphanie, cette ombre-dragon est fascinante par ses évolutions.
Le format évolue de planche en planche pour le plus grand plaisir des yeux : pages (voire doubles pages) remplies de mille et un détails, enchaînement de petites cases qui se dévorent, bandelettes, etc.

Deux petits bonus : quelques phobies saugrenues découvertes par le docteur Psyche (qui a la thérapie adéquate évidemment !) et un jeu de l’oie retraçant le parcours d’Epiphanie.

Une écriture et des illustrations magnifiques, un conte initiatique et insolite, un univers abracadabrant… L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur est une véritable perle !

« Pourquoi tu fais ça ? Tu prends toujours tellement de place. Je n’arrive plus à respirer. Tu ne me laisses jamais respirer. Tu dois t’en aller. Tu dois me laisser. Tu… tu me fais mal. »

L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur, Séverine Gauthier (scénario) et Clément Lefèvre (dessin). Soleil, coll. Métamorphose, 2016. 92 pages.

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