Anansi Boys, de Neil Gaiman (2005)

Anansi Boys (couverture)

Anansi Boys se déroule dans le même univers rempli de dieux qu’American Gods. Nous rencontrons ici Gros Charlie qui, à la mort de son père – Anansi donc – apprend que ce dernier était un dieu et qu’il a un frère appelé Mygal qui a hérité des pouvoirs paternels. Il découvre également à ses dépens que le frangin peut se révéler très très envahissant.

Je dois avouer – même si ça me fait un peu mal car j’adore habituellement le travail de Neil Gaiman – que je n’ai pas été tout à fait convaincue par cette histoire. Le ton de ce roman est plus humoristique que celui d’American Gods avec un Gros Charlie qui en voit de toutes les couleurs tandis que son frère tout en nonchalance s’incruste dans sa vie. Certaines touches d’humour, certaines répliques et réflexions parfois pince-sans-rire, ont su m’amuser, me faire rigoler en dedans : cependant, je n’ai pas accroché à cette succession de déboires. L’intrigue n’a pas su me passionner, m’embarquer dans ce périple mouvementé.
Du côté de la mythologie, je suis également restée sur ma faim. J’ai adoré les passages mettant en scène les mythes africains, les divinités qui parcourent encore la Terre du XXIe siècle, mais j’aurais bien aimé qu’il y en ait un peu plus.
Ce roman-ci n’a pas la richesse et la profondeur de son grand frère et c’est ce qui m’a frustrée car j’en attendais définitivement davantage.

Anansi Boys ce sont toutefois des personnages bien campés et intéressants quoique pas toujours sympathiques. Une belle-mère diabolique, un patron véreux, une flic surprenante et décidée, des sorcières floridiennes aux rituels un peu moins bien rodés qu’autrefois, une famille unique… et Gros Charlie bien sûr.
Car Anansi Boys c’est aussi une quête identitaire, celle d’un homme – un adulte pour une fois – qui va explorer son passé et, au fil d’épreuves dont il se serait peut-être bien passé, découvrir qui il est et prendre confiance en ses capacités. Gaiman explore la thématique du double avec Mygal, ce frère, cet alter ego, ce lui-même plus assuré, plus charmeur, plus admiré qui va finalement le faire trouver sa voie/voix. C’est d’ailleurs un aspect du récit qui m’a davantage convaincue.

Je suis une nouvelle fois ravie d’avoir découvert un livre de Gaiman avec les illustrations de Daniel Égnéus que je trouve fascinantes et inquiétantes, évocatrices et mystérieuses. Elles soulignent un autre aspect du roman, un peu caché à la lecture du fait de sa facette comique, à savoir qu’il s’agit quand même d’un monde dangereux avec vengeance, meurtre, intrigue, sorcellerie et sang à la clé. Je regrette simplement qu’elles ne soient pas plus nombreuses : encore une fois, un goût de trop peu…

Une lecture sympathique sans être le « signé Gaiman » le plus marquant qu’il soit. Un roman un peu trop rocambolesque à mon goût, un mélange indéfini de roman policier, de conte et de fantastique, le tout intriqué de burlesque.

« Les histoires sont comme les araignées, avec leurs longues pattes, et les histoires sont aussi comme les toiles d’araignées dans lesquelles l’homme s’englue mais qui ont l’air si jolies quand on les voit sous une feuille, dans la rosée du matin, élégamment reliées les unes aux autres, chacune à sa voisine. »

« Bien entendu, tous les parents font honte à leurs enfants. C’est inhérent à la fonction. La nature des parents est de faire honte à leurs enfants par le simple fait d’exister, tout comme la nature des enfants d’un certain âge est de frémir de honte, de gêne et de mortification si leurs parents leur adressent seulement la parole dans la rue. »

Anansi Boys, Neil Gaiman, illustré par Daniel Égnéus. Au Diable Vauvert, 2019 (2005 pour l’édition originale. 2006 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel. 412 pages.

Chroniques d’Espérance, de Lobo Grant (2018)

Chroniques d'EspéranceUn continent déchiré par une guerre entre le Nord et le Sud. Une légende, celle d’une île, Espérance, qui pourrait mettre un terme à des centaines d’années de souffrances. Un jeune homme, Glad, sur la piste de ce mythe et sur le point de se découvrir un incroyable pouvoir.

C’est un peu à reculons que je me lance dans cette chronique pourtant nécessaire puisque ce livre m’a été offert suite à une opération Masse Critique sur Babelio. Or, je n’ai pas du tout apprécié cette lecture. Pour être honnête, je me demande même pourquoi je l’avais sélectionné aux côtés d’autres titres qui me faisaient beaucoup plus envie…

En le découvrant, j’ai pensé que l’écrin n’était guère prometteur mais qu’il ne fallait pas juger un livre à sa couverture. Après tout, des livres moches mais géniaux, j’en ai rencontrés. Ici, la couverture ne correspond pas du tout à mes goûts. Ajoutez à cela un résumé proprement illisible, des marges rongées au maximum et une carte floue (le détail qui me tue toujours, les romans de fantasy avec une carte floue, comme une petite image trop agrandie, sur laquelle la moitié des noms est illisible : il n’y a pas des épreuves pour ajuster ce genre de choses ?), la lecture ne débutait pas sous les meilleurs hospices, mais finalement, tout cela relevait de détails peu importants comparés à l’histoire elle-même.

Sauf que ça a coincé aussi. Pas longtemps heureusement car je l’ai lu en deux jours (pour ne pas m’attarder dessus trop longtemps, je l’avoue). Ma lecture a peut-être pâti de celle, toute fraîche, du premier tome du Livre des Martyrs. Sortir d’une mythologie très dense et originale pour retrouver des elfes, des nains, des orcs, un élu, des gentils des méchants… le contraste a dû être trop violent.
Tout d’abord, tout était trop facile. L’intrigue commence par un choix totalement illogique à mon avis : quatre-vingts soldats tombent dans une embuscade de morts-vivants, cinq s’en sortent vivants (dont Glad qui est censé être moyennement doué à l’épée et un mage novice, ça doit donner le niveau de ceux qui ont été éliminés…), vont-ils prévenir leur hiérarchie que les ennemis ressuscitent les morts sur leurs terres et préparent un gros coup ? mais non, voyons ! c’est beaucoup plus simple d’aller, à cinq zozos, zigouiller le mage nécromancien super puissant, ça évite la paperasserie, ça venge les copains (rencontrés deux jours avant) et on n’est jamais mieux servi que par soi-même, non ?
Et l’avenir montrera qu’ils ont bien eu raison parce que, finalement, ça va être très facile du début à la fin de l’histoire. Les chapitres de deux ou trois pages constituent chacun une étape de l’aventure, mais ils s’en sortent toujours aisément. Je n’y ai donc pas du tout adhéré. Même quand quelqu’un meurt, outre le fait que je m’en fichais puisque mon affection pour eux était inexistante, ça semble quand même bidon vu que la moitié de l’équipe devrait être crevée depuis des jours.
(En bonus, une autre décision aberrante : ils campent, ils font des tours de garde pendant la nuit – ce qui m’a étonné de leur part tant ça semble sensé – sauf que le mec de garde file son épée pour que le magicien aille travailler à la rendre magique pendant la nuit. Pratique, en cas de pépin. C’est un détail, mais trop de détails similaires tuent l’histoire.)

Ensuite, c’est plein de bons sentiments. C’est bien, les bons sentiments, mais c’est quand même un peu niais parfois. Quand je dis les bons sentiments, il y en a un surtout dans ce roman : la confiance. J’ai confiance en toi, aie confiance en moi, notre groupe est basé sur la confiance… Extrait choisi : « « (…) Ramèneras-tu l’équilibre ? Nous, puissant esprit lunaire, nous l’espérons. Nous faisons confiance à ton instinct, à ton cœur. Tu as su triompher des épreuves pour venir jusqu’ici, c’est donc que tu mérites toute notre confiance. Sache qu’il y a différentes façons de vaincre. Nous te laissons le choix… »
La voix s’estompa. Glad savait que ceci était un gage de confiance, comme un avertissement. »
Et c’était ainsi avant l’extrait et ça continue après. Au bout d’un moment, j’avais envie de hurler à chaque fois que je lisais le mot « confiance ». C’est bien, la confiance, mais il ne va pas falloir m’en parler pendant quelques jours, j’ai fait une overdose.

Et sinon, on en parle des femmes ? Je vais me contenter d’une seule (c’est qu’il y en a tellement… Deux. Trois en comptant la femme d’un des personnages qui doit avoir deux lignes de dialogues à tout casser.). Onuca. Combinaison moulante qui sera déchirée pour révéler un tatouage sur la poitrine, généreuse bien sûr et qui ne manquera pas d’être inopinément pressée contre le héros. Appelée uniformément « jolie guerrière » ou « jolie princesse ». Je pense que vous voyez le tableau. Personnellement, quelques soupirs m’ont échappé.

Cependant, je dois dire que pendant longtemps je me suis dit que c’était un roman qui pouvait trouver son public. C’est rythmé, sans temps mort, l’immersion est facile avec un univers familier et des explications à chaque notion nouvelle (c’est sûr que ce n’était pas Le livre des martyrs…). C’est de la fantasy classique, mais pourquoi pas pour un premier pas dans cette littérature.
Je suis très nulle pour évaluer à partir de quel âge tel ou tel livre peut être conseillé car j’ai lu très jeune de la littérature adulte (ah, raconter les scènes de torture des Rois maudits à la récré…), mais je me disais que pour des 10-11 ans, ça pouvait le faire. Du moins jusqu’à la scène de cul du roman qui m’a semblée bien explicite. Mais encore une fois, je ne sais pas juger ce genre de chose vu qu’il devait bien avoir du sexe dans Les Rois maudits et mes autres lectures de jeunesse.

Parlons de l’écriture à présent. On pourrait dire que ce qui m’a déplu relève d’une écriture très orientée jeunesse. Peut-être. Peut-être que ce n’est qu’une question d’appréciation, mais ça sonnait faux. Je suis désolée de le dire, mais je n’ai pas trouvé ça bien écrit. C’est très exagéré à la fois dans le drama (avec notamment des « NON ! » déchirants à tout-va) et dans la légèreté (le gars qui, une fois dans le château du fameux nécromancien, avec un des leurs immobilisé en prime, te sort « En route, l’ennemi nous attend. », je suis désolée mais ça me sort de l’histoire : tu es dans une cour de récré ou tu vas tuer un mec cent fois plus fort que toi ?).
Je pourrais parler de la typographie, de l’abus des points de suspension, des alinéas aléatoires, mais encore une fois… détails.

Ce n’est pas souvent que j’écris une chronique aussi négative et je m’en sens presque désolée pour ce petit roman. Cependant, je ne peux pas m’inventer des sentiments différents et ce roman n’a pas su me convaincre. Sur aucun point, ce qui tend à en faire une lecture exceptionnelle tant c’est rare.
Evidemment, aussi négatif soit-il, ce n’est que mon avis. D’autres personnes ont apparemment adoré ce roman, certains trouvent la couverture belle, comme quoi, tout est subjectif et peut-être que je suis totalement passée à côté d’un bon roman.

« – Et maintenant, que devons-nous faire ? demanda Glad.
– Crois en ton instinct comme je crois en toi…
– Cloïd… je suis ravi de partager ce moment avec toi. Et je voudrais en partager encore beaucoup d’…
– Je serai toujours à tes côtés, petit frère. Quoiqu’il arrive, tu ne dois penser qu’à une seule chose pour l’instant.
– Arrêter la guerre… répondit Glad, d’un air détaché en baissant la tête.
– Non…, dit Cloïd en posant la main sur l’épaule de son frère.
Glad releva la tête pour voir les yeux de son aîné remplis d’une détermination sans faille. Cloïd prouvait par ce regard qu’il avait une entière confiance en Glad. Il finit sa phrase, ne quittant pas son frère des yeux.
– Faire ce qui te semble juste…
 »
Ce passage… Je ne sais pas si c’est moi, la nervosité d’arriver à la fin, l’exténuation mentale, mais je suis incapable de le lire sérieusement, il fait naître en moi une irrépressible envie de faire la nouille.

Chroniques d’Espérance, Lobo Grant. H.Tag/Faralonn éditions, 2018. 283 pages.

Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

Parenthèse 9e art : Traquemage, Dans la tête de Sherlock Holmes et Éclat(s) d’âme

Aucune thématique dans ce fourre-tout : de la BD française et du manga japonais, de l’aventure et du drame, du comique et du sérieux…

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Traquemage (3 tomes)
de Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin) (2015-2019)

Cette série bouclée en trois tomes m’a fait passer un délicieux moment de lecture ! Voici l’histoire de Pistolin, éleveur de cornebiques et petit producteur de pécadous, un fromage authentique (comprendre « particulièrement odorant »), qui, exaspéré de voir son troupeau boulotté par les armées des mages, décide d’aller les exterminer.

De la fantasy rurale et irrévérente – ici, les fées virent alcooliques et les sirènes se font à moitié bouffer (la moitié poisson, je précise) – et un humour assez décapant. Entre les mésaventures loufoques de Pistolin et la tête blasée de Myrtille la cornebique, ce fut un divertissement efficace et amusant.

Si je regrette cette conclusion un peu rapide qui précipite la fin de cette excellente lecture (dont j’aurais bien voulu un quatrième tome), j’apprécie le fait qu’il s’agisse d’une série achevée et bouclée qui ne perd pas de sa saveur en cours de route !

Traquemage (3 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin). Delcourt, 2015-2019. 56 pages par tome.

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Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux
de Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin) (2019)

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1 (couverture)Un médecin amnésique trouvé errant en chemise de nuit, une poudre mystérieuse, un ticket de spectacle, voilà Sherlock Holmes et le docteur Watson sur les traces d’un complot des plus étranges…

Je me suis régalée avec cette enquête de Sherlock Holmes qui nous plonge, plus que jamais, dans l’intellect du célèbre détective. Page après page, d’une case à l’autre, il nous fait visiter sa « petite mansarde » tout en suivant le fil de ses pensées, de ses raisonnements et déductions. On le voit arpenter ses bibliothèques mentales pour piocher dans les connaissances engrangées, visualiser les témoignages sous forme de pièces de théâtre, peindre dans son esprit un portrait-robot, suivre un fil rouge ici bien visible. C’est dans ce cerveau optimisé, cet intérieur bien rangé de faits, d’indices et de savoir, que nous plongent les auteurs.

La mise en page et l’agencement des cases diffèrent au fil de l’ouvrage pour un résultat soigné, passionnant et particulièrement original. Le trait de de Benoît Dahan est atypique, avec des faciès très marqués, et j’ai tout de suite adoré ces pages couleur sépia.

Bref, me voilà absolument enchantée de cette mise en image de l’un des plus fameux cerveaux de la littérature.

 Petit bémol : ce n’est pas une histoire complète ! (encore une fois…) Je ne m’y attendais pas (ou plutôt, j’ai commencé à m’y attendre en voyant fondre le nombre de pages restantes pendant que le mystère n’allait que s’épaississant) et la césure a été déroutante, brutale et frustrante. Dommage car cela casse le rythme, sans parler du fil de l’enquête !

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux, Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin). Ankama, 2019. 48 pages.

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Éclat(s) d’âme (4 tomes)
de Yuhki Kamatani (2015-2018, série terminée)

Lorsqu’un de ses camarades de classe découvre un porno gay sur son smartphone, Tasuku ne pense plus qu’à mourir. Or, à l’instant T, il voit une femme s’élancer dans le vide à l’endroit où il pensait faire de même. Sauf que celle-ci est toujours parfaitement vivante… et est l’hôte d’un salon de discussion où se réunissent des personnes LGBT+. Dans ce monde safe, Tasuku va pouvoir découvrir qui il est tout en retrouvant une confiance insoupçonnée.

En dépit de quelques difficultés parfois à distinguer certains personnages masculins, Éclat(s) d’âme est une série poétique et sensible abordant le sujet de l’identité, du genre, de la sexualité et de la différence.
Sa galerie de personnages éclectiques présente différentes personnalités et différentes sensibilités. Diverses façons de vivre sa vie, au grand jour ou en secret, seul·e ou accompagné·e. J’ai également aimé la façon de souligner que la souffrance pouvait naître d’un excès de bienveillance, douloureuse dans son innocence, aussi bien que par des gestes ou des mots ouvertement blessants.

 Les sujets sont bien traités, avec pertinence et réalisme. Yuki Kamatani dénonce la violence du monde, les stéréotypes, les combats intérieurs et extérieurs, sans lourdeur et sans pathos, mais avec une empathie puissante. Les moments que vit Tasuki au cœur du salon de discussion apportent une douceur et une parenthèse bienvenues, tant pour lui que les lecteur·rices.

Si le premier tome m’avait plu, mais sans enthousiasme particulier, les trois tomes se sont révélés très bons. J’ai fini par me sentir impliquée et par m’attacher aux personnages. C’est très fin, très juste et assez poignant par moment.

Éclat(s) d’âme (4 tomes), Yuhki Kamatani. Éditions Akata, 2018 (015-2018 pour les sorties originales). Traduit par Aurélien Estager. 178 pages (T1), 162 pages (T2), 178 pages (T3), 242 pages (T4).

Spécial BD et romans graphiques : trois nouveautés de l’année 2019 #3

On se retrouve pour le dernier article BD de l’année avec mes trois dernières lectures du genre en date !

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In Waves, d’AJ Dungo (2019)

In Waves (couverture)Un roman graphique qui a énormément fait parler de lui cette année. Une histoire autobiographique d’amour tragique sur fond de surf.
Après Saison des Roses qui m’a embarquée dans le monde du foot amateur, voici un autre sport dont je ne suis pas plus familière (je ne suis familière d’aucun sport) : le surf. Et pourtant, l’histoire simplifiée du surf qui ponctuelle l’histoire personnelle de l’auteur m’a vivement intéressée. Elle accompagne le drame qu’a vécu AJ, le surf ayant été leur passion, à Kristen et lui. Ces chapitres instructifs empêchent de tomber dans le mélo, proposent des pauses bienvenues, et cette histoire d’amour et de maladie se révèle donc pudique et émouvante sans être trop tire-larmes. Cependant, au risque de paraître insensible, je dois avouer que je m’attendais à être davantage bouleversée, retournée, tourneboulée. Ce n’est pas vraiment le cas, j’en ressors simplement un peu mélancolique face à ce qui aurait pu être et le regret de ne pas avoir côtoyé Kristen un peu plus longtemps.
Je ne savais que penser du graphisme en feuilletant l’ouvrage, mais une fois dedans, les lignes fluides m’ont embarquée comme une vague. Les lignes pures sont d’une grande efficacité, transmettant aisément les émotions et nous poussant à tourner les pages (il faut avouer que les 366 pages de ce roman graphique s’avalent à toute vitesse). Les pages monochromes – tantôt bleues pour son histoire, tantôt brunes pour celle du surf – m’ont séduites, c’est un choix que j’apprécie généralement, et apportent une jolie douceur à ses planches. Un graphisme léger et apaisant pour une intrigue qui aurait pu être pesante.

Si ce n’est pas l’incommensurable coup de cœur auquel je m’attendais, c’est néanmoins un très beau roman graphique dont la sensibilité émane à chaque page, que ce soit par le biais du dessin épuré ou du texte parfois rare mais toujours précis.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

In Waves, AJ Dungo. Casterman, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Basile Béguerie. 366 pages.

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Les Indes fourbes, d’Alain Ayroles (scénario) et Juanjo Guarnido (dessin) (2019)

Les Indes fourbes (couverture)Une autre bande dessinée très attendue cette année – mais pas vraiment par moi puisque je n’ai encore lu aucune autre œuvre de l’un ou autre auteur bien que Blacksad soit dans ma WL depuis des années – et qui relate les  aventures picaresques de don Pablos de Ségovie, fripouille, voleur, menteur, tricheur, dans cette Amérique qu’on appelait les Indes à la recherche de la mythique El Dorado.

Une bande dessinée extrêmement chouette, ma foi ! Pablos, malgré (ou grâce à) tous ses travers, est un personnage haut en couleurs éminemment sympathique. Pour atteindre les sommets dont il, gueux de tous méprisé et par tous maltraité, il fait confiance à son intelligence et sa roublardise épate, amuse et passionne au fil de ce récit en trois chapitres. Chacun éclairant le précédent d’une nouvelle lumière, racontant plusieurs histoires en une, ils laissent le mensonge, la manipulation et la duplicité jouer un rôle crucial. Bourrée de rebondissements et de surprises, l’histoire rocambolesque est extrêmement prenante et l’on ne s’ennuie pas une seconde au fil des pages qui forment une œuvre, mine de rien, d’une jolie densité. J’en profite pour saluer la plume d’Ayroles : c’est terriblement bien écrit et la verve de Pablos se révèle absolument réjouissante.
Derrière cette couverture sublime qui semble être un véritable tableau, les aquarelles de Guarnido sont très belles. Entre les décors soignés et l’expressivité tout simplement irrésistible des personnages, je me suis régalée d’un bout à l’autre.

C’est truculent, c’est riche, c’est fascinant, c’est humoristique, bref, voilà une bande dessinée qui tient toutes ses promesses tant sur le plan scénaristique que visuel.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Les Indes fourbes, Alain Ayroles (scénario) et Juanjo Guarnido (dessin). Delcourt, 2019. 160 pages.

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Le dieu vagabond, de Fabrizio Dori (2019)

Le dieu vagabond (couverture)Eustis n’est pas un vagabond ordinaire : il est un satyre déchu, errant sur Terre depuis des siècles, regrettant les fêtes de Dionysos. Aussi, lorsqu’Hécate lui propose une quête pour réparer ses torts et retrouver sa vie d’antan, il n’hésite pas une seconde et part sur les routes, accompagné d’un vieux professeur et d’un fantôme en manque de gloire.

Le dieu vagabond est un roman graphique absolument sublime. En plus de styles graphiques détonants et de couleurs explosives, il est traversé par mille références artistiques : Hokusai, Van Gogh, Otto Dix, clins d’œil aux vases antiques ou à l’Art Nouveau, Lune éborgnée de Méliès, etc. Je suis sûre de ne pas avoir repéré la moitié des inspirations de Dori, mais en tout cas, je me suis régalée visuellement parlant.
Pour l’ancienne passionnée de mythologie que je suis, l’histoire est tout aussi séduisante avec ce côtoiement du divin et de l’humain, avec ces dieux et autres protagonistes de la mythologie grecque revisités : Arès en vieux soldat paranoïaque, Chiron en psychothérapeute des dieux spécialiste dans les troubles de l’adaptation… Si ce n’est pas le coup de cœur attendu – peut-être à cause d’un côté un chouïa décousu –, j’ai adoré suivre Eustis et ses acolytes dans leur épopée onirique et déroutante. J’ai adoré partir sous la Lune et les étoiles à la rencontre des paumés, des errants, des voyageurs, des « en quête de… ».

J’aurais du mal à vous parler de cette BD plus longtemps, c’est un voyage assez étrange mais toujours fascinant. Ne refusez pas à vos yeux le plaisir de contempler cet ouvrage résolument magnifique, légèrement philosophique et totalement insolite.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le dieu vagabond, Fabrizio Dori. Sarbacane, 2019. 156 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Cette fois, c’est fini, promis !

Avez-vous fait de belles découvertes en BD ou romans graphiques cette année ?
Lesquelles ?

Bonnes lectures !