La parenthèse 9ème art – Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Rat & les animaux moches, L’homme-montagne

Trois jolis coups de cœur aux éditions Delcourt !

 

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Jean Doux et le mystère de la disquette molle, de Philippe Valette (2017)

Jean Doux et le mystère de la disquette molle (couverture)Au cours d’une journée de boulot qui s’annonce mouvementée, Jean Doux découvre dans le faux-plafond d’un débarras une disquette molle. S’ouvre alors une enquête folle, menée tambour battant par notre héros et ses deux acolytes, Jeanne-France et Jean-Yves.

Je me souvenais avoir vu cette BD sur le blog de Victoria (Un point c’est tout), mais je ne me souvenais absolument pas de son avis quand je l’ai empruntée à la bibliothèque et commencé à la lire. Honnêtement, les premières pages m’ont laissée très mitigée. Je n’aime absolument pas le dessin – réalisé à l’ordi, évoquant un vieux jeu vidéo, avec un découpage rigide (une ou quatre cases, pas de variations) je l’ai trouvé très froid et peu expressif – et je me demandais pour quelle aventure je m’étais embarquée. Mais, presque imperceptiblement, page après page, j’ai de plus en plus apprécié ma lecture et j’ai fini totalement captivée et capable de faire abstraction du dessin.

 

Un peu d’Histoire (et attention, pas n’importe laquelle : la grande Histoire des broyeuses à papiers !), un employé disparu, un code indéfrichable, une chasse au trésor, de l’action, un méchant, un zeste de science-fiction, de l’amitié… bref, tout ce qu’il faut pour une aventure trépidante !
Et elle l’est. Mais il faut préciser qu’elle est aussi parfaitement improbable, voire ridicule.
En effet – ce titre mystérieux peut en être un indice – l’humour est assez barré et protéiforme. Personnages à la fois clichés et réalistes (tous et toutes doté·es de prénoms en Jean/Jeanne-Bidule, du héros au patron en passant par le chien Jean-Iench), relations entre collègues souvent parlantes, langage fleuri (non, ce n’est pas toujours très fin), etc., ce sera surtout pour les regards amusés sur les années 1990 et la critique parodique de l’univers bureaucratique que l’on retiendra cette bande dessinée originale. Il y a des stéréotypes dans les personnages, dans l’histoire, mais c’est assumé, c’est efficace, c’est moqué, bref, ça passe comme une lettre à la poste. En revanche, si vous n’appréciez pas l’absurde, Jean Doux n’est probablement pas pour vous.

 

Malgré un nombre de pages qui peut impressionner, grandes cases et dialogues brefs sont synonymes de lecture très rapide (croyez-le ou non, je pense que j’ai mis plus de temps pour écrire ses lignes que pour lire la BD). C’est décalé, c’est vintage, c’est n’importe quoi, mais c’est très drôle et j’ai passé un excellent moment !

Jean Doux et le mystère de la disquette molle, Philippe Valette. Delcourt, collection Tapas, 2017. 250 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Rat & les animaux moches, de Sibylline, Jérôme d’Aviau et Capucine

Rat et les animaux moches (couverture)Accusé à tort d’être répugnant par sa colocataire humaine, Rat décide de partir de cette maison de fou. C’est alors qu’il découvre le « Village des animaux moches qui font un petit peu peur », un lieu où les créatures rejetées peuvent vivre en paix, loin des regards, des insultes et des violences. Sauf que vivre caché n’est pas toujours synonyme de vivre heureux et, si la vie y est paisible, il n’est guère plaisant de se savoir détesté. Rat se donne alors une grande mission : offrir à chacun de ses nouveaux amis une demeure sur mesure. Un lieu où leurs talents et leurs particularités, loin de terroriser, seront appréciés à leur juste valeur.

Dans ce village hors du commun se côtoient en parfaite entente tous les mal-aimés du règne animal. Les insectes, sans grande surprise, grouillent en masse : scutigère, scolopendre, bousier, etc. Et puis, les araignées, les vers en tous genres, les chauves-souris, les limaces, les serpents. Et aussi les taupes au nez étoilé, les ibijaux, les ornithorynques, les ayes-ayes, les rats-taupes nus. Et puis les créatures marines : poulpes, crocodiles, méduses, lamproies, baudroies et autres poissons à la gueule remplie de dents… Je m’arrête là, mais c’est tout un bestiaire parfois familier, parfois étonnant que l’on rencontre ici. Cela était déjà un bon point de départ pour me plaire…

… et l’histoire n’a rien gâché. Tout d’abord, mettre à l’honneur des bestioles souvent dépréciées, qu’elles effrayent ou répugnent, est une très belle idée. Ensuite, j’ai beaucoup aimé la mission que Rat s’est donné à lui-même tout comme ses idées surprenantes, mais apparemment efficaces, pour apporter une joie nouvelle à ses ami·es. Un éloge de l’amitié et de la générosité qui fait chaud au cœur. Des efforts pourtant mis à rude épreuve par un arrogant caniche royal, convaincu de sa beauté. Un personnage insupportable (qui ne me réconcilie pas avec les caniches).

 

Autrement, textes et dessins m’ont régalée. Entre les mots rythmés et la poésie du texte de Sibylline, le gracieux lettrage de Capucine et les dessins noirs tout en finesse de Jérôme d’Aviau, il dégage de cet ouvrage une élégance sobre et soignée qui m’a émerveillée. Le texte ne prend pas place dans des bulles mais sous l’image : cela lui confère une dimension un peu vieillie qui n’est pas sans rappeler un livre de fables.

Deux bonus sont offerts avec le livre : la possibilité de télécharger la version audio (mais quel dommage de se priver des magnifiques dessins de la version papier !) et des ajouts en réalité augmentée sur certaines pages. Il peut s’agir soit d’une version légèrement animée de la planche en question, soit d’un petit descriptif de l’un des animaux moches (et une petite vidéo de Capucine en train d’écrire à la plume). Je les ai regardés en feuilletant une nouvelle fois la BD après ma lecture pour ne pas interrompre celle-ci lors de ma découverte. Si les informations succinctes sur les animaux étaient intéressantes, les autres bonus ne m’ont pas passionnée plus que ça.

 

Un très beau roman graphique, un conte empli de bienveillance sur le rejet, l’intolérance, les préjugés, les bienfaits de la gentillesse. Un joli message qui ne tombe jamais dans le niais.

Rat & les animaux moches, de Sibylline (scénario), Jérôme d’Aviau (dessin) et Capucine (lettrage). Delcourt, 2018. 193 pages.

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L’homme-montagne, de Séverine Gauthier et Amélie Fléchais (2015)

L'homme montagne 1Le grand-père et l’enfant ont toujours voyagé côte à côte, mais le jour où le grand-père, immobilisé par les montagnes qui ont poussé sur son dos, ne peut plus avancer, l’enfant se donne pour mission d’aller chercher le vent. Ce vent qui, dit-on, peut soulever les montagnes. Lui seul pourra soutenir son grand-mère et lui permettre de l’accompagner à nouveau.

Cette très jolie BD propose un voyage initiatique au cours duquel l’enfant rencontrera des sages très étranges et variés, tantôt amusants, tantôt majestueux. L’arbre, solidement ancré dans la terre ; les cailloux un peu fous, lancés dans une course éperdue vers le bas de la montagne ; le roi majestueux des bouquetins qui règnent en maîtres sur les hauteurs glacées de la montagne ; et enfin, le vent, puissant, capable de se rendre n’importe où.

 

Une bande dessinée très intime, susceptible de toucher chacun·e d’entre nous. Un conte sur la famille, les racines, l’identité, la transmission. La vie, la mort, la vieillesse, le deuil. L’indépendance, la maturité. Un périple qui verra notre héros grandir, apprendre, s’étonner et poser des tas de questions.

 

Cette BD propose une histoire à la fois tendre et poétique. Un peu triste aussi, mais non pas dénuée d’optimisme et de joie de vivre. Les illustrations pleines de douceur et de lumière instaurent une ambiance paisible et propice à la réflexion.

L’homme-montagne, Séverine Gauthier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Delcourt jeunesse, 2015. 40 pages.

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La parenthèse 9ème art – Nos embellies, La parenthèse, L’obsolescence programmée de nos sentiments

Je vous propose aujourd’hui un sandwich : deux BD du genre « cocooning » (avec plus ou moins de réussite) et, entre les deux, un roman graphique dur et surprenant qui transpire la souffrance.

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Nos embellies, de Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin) (2018)

Nos embellies (couverture)Quatre personnes. Elles n’ont pas le même âge ni la même vie, mais toutes sont un peu seules au même moment. Par hasard, elles se rencontrent et tentent de remettre de l’ordre dans leur présent.

Nos embellies n’est pas une bande dessinée pleine de surprises, nous avons déjà rencontré ces personnages dans d’autres histoires, d’autres contextes. Mais ce n’est pas un problème. Nos embellies est une bulle de douceur. Pour une fois, ces quatre protagonistes se protégeront un peu des violences du monde, du passé et du présent, et s’écouteront avec bienveillance pour trouver une nouvelle harmonie.
Ce n’est pas une histoire cucul pour autant, c’est un cocktail d’émotions simples et réalistes, une harmonie intergénérationnelle – peut-être éphémère même si on leur souhaite le contraire – que tout le monde peut espérer trouver un jour. Chacun pourra s’identifier en Lily, Balthazar, Jimmy ou Pierrot.

Les dessins ne m’ont pas particulièrement marquée, mais ils servent très bien l’histoire. Marie Devoisin s’en sort très bien, qu’il s’agisse de magnifier ces paysages montagnards que d’exprimer les sentiments, les tourments et les joies des personnages.

Une BD-cocon dans laquelle on se sent très vite chez soi, entre les montagnes enneigées et la chaleureuse maison de Pierrot. Elle n’est pas inoubliable, mais n’en est pas moins une bonne bouffée de fraîcheur et d’optimisme !

Nos embellies, Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin). Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2018. 70 pages.

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La parenthèse, d’Elodie Durand (2010)

La ParenthèseUne petite tumeur nichée au creux de son cerveau va bousculer son existence. Crises d’épilepsie, amnésies, médicaments, traitements lourds… tout cela va contribuer à mettre la vie de Judith/Elodie entre parenthèses.

C’est l’article du Joli qui m’avait donné envie de découvrir cette bande-dessinée (tout comme celle présentée ci-dessous). A vrai dire, j’ai eu le temps d’oublier quel en était le sujet et je l’ai découverte sans a priori.

C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée. A travers ses dessins crayonnés en noir et blanc, la disposition souvent aérée du texte,  l’autrice a su communiquer sa détresse liée à sa maladie. Les crises dont elle ne se rappelle rien, le sommeil qui envahit ses journées, l’inaction, l’incapacité à réfléchir, l’oubli des choses les basiques. Sa peur, son impuissance, son déni face à cette terrifiante descentes aux Enfers. Ce qu’elle raconte donne l’impression d’une personne déconnectée du monde, évoluant dans un monde à part, ralenti, comme si elle était sous l’eau.

Les dessins m’ont déstabilisée au début, mais m’ont finalement plu dans leur simplicité et leur éloquence. Ils collent à merveille avec l’ambiance du récit : dérangeants parfois, torturés, en souffrance. Certains d’entre eux m’ont rappelé ceux de Manu Larcenet pour le fabuleux Journal d’un corps.

Une BD pour se rappeler – confrontant ses propres réminiscences avec les souvenirs de sa famille –, une BD pour apprendre à vivre avec cette part d’elle-même. Une BD en montagnes russes où les rechutes succèdent aux petites victoires qui rendent la vie si belle, où on la voit plonger dans un gouffre noir ou regrimper la pente.

La parenthèse, Elodie Durand. Delcourt, coll. Encrages, 2010. 221 pages.

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L’obsolescence programmée de nos sentiments, de Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin) (2018)

L'obsolescence programmée de nos sentiments (couverture)A 62 ans, Méditerranée vient de perdre sa mère : la voilà l’aînée de la famille. Un statut effrayant car la voici une personne âgée aux yeux de la société.
Ulysse vient de perdre son travail de déménageur et sa vie s’emplit soudain d’un grand vide. Que faire de ses mains, de son corps à présent ?

Après la maladie chez une jeune femme, voilà une BD qui parle de vieillesse. De la lente et inéluctable dégradation du corps, l’esprit qui refuse de s’engager sur cette pente glissante. Les regrets, les peurs, les débilisations. Mais aussi de la vie qui n’est pas terminée pour autant car cette BD nous parle aussi et surtout d’un renouveau. Des projets pour ne pas s’encroûter, des rencontres, l’amour qui rejaillit.

Le sujet est globalement joliment traité, tout en tendresse pour ces deux êtres qui se sentent encore jeunes d’esprit si ce n’est de corps, qu’importe ce qu’en dira la société. Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincue. C’est une jolie histoire pleine de bons sentiments, un peu trop peut-être (même si je ne saurais expliquer ce qui fait que Nos embellies fonctionne davantage car nous sommes sur le même type d’histoires qui font chaud au cœur), mais la fin m’a laissé totalement perplexe. Je ne la trouve pas appropriée. Le reste de l’album était subtil et réaliste et le récit bascule dans une sorte d’irréalité assez perturbante. Pourquoi ce choix ?

Un ouvrage sympathique mais oubliable malgré la douceur réaliste des dessins d’Aimée de Jongh.

L’obsolescence programmée de nos sentiments, Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin). Dargaud, 2018. 142 pages.

L’Héritage (4 tomes), de Christopher Paolini (2003-2011)

La tétralogie de L’Héritage – composée d’Eragon, L’Aîné, Brisingr et L’Héritage – raconte l’histoire d’Eragon et de la dragonne Saphira. Son existence bascule le jour où elle éclot pour lui : le titre de Dragonnier lui échoit alors ainsi que des responsabilités titanesques pour cet adolescent, dès lors plongé dans une guerre qui unira tous les peuples d’Alagaësia contre le tyran Galbatorix et son dragon Shruikan.

Si je n’avais presque aucun souvenir du troisième et quatrième volumes, lus une seule fois avant cette relecture, les premiers tomes de cette saga ont accompagné mon enfance et mon adolescence aux côtés d’Harry Potter, A la croisée des mondes, Ewilan et bien d’autres. Voilà pourquoi je lui porte une affection qui obscurcit peut-être un peu mon jugement. Ou du moins me permet de passer outre ses défauts. Car L’Héritage n’est pas une saga parfaite et elle est apparemment beaucoup critiquée.

Certes, l’ombre de Tolkien plane bas sur cet univers – le vieux barbu mystérieux qui guide l’Elu, les Elfes qui viennent d’un pays lointain qu’eux seuls connaissent et dont le cœur est rempli du souvenir de la mer, les Urgals qui ressemblent un peu aux Orques, des ours des montagnes appelés les Beorn, les ébauches de langages, etc. Mais si ces livres ne révolutionnent pas le genre de la fantasy, il n’empêche que les ingrédients  – que Paolini n’est pas le seul à reprendre… – se mélangent bien et que je me suis prise au jeu, à ce voyage à travers l’Alagaësia à la découverte de ses peuples, ses lois, sa magie, ses créatures. Eragon y est notre alter ego, le corps dans lequel nous pouvons nous incarner car, s’il est né et a toujours vécu dans ces étranges contrées, il n’en reste pas moins un fermier sortant pour la première fois de son village et presque aussi ignorant que nous.

Point crucial dans mon affection pour ces romans : je me suis attachée aux personnages. A la dragonne Saphira en premier lieu, adorable et terrible, pleine d’humour comme de  susceptibilité, jeune et vieille, joueuse et dotée d’une intelligence immémoriale. Aux personnages qui entourent Eragon ensuite : Roran, Nasuada, Angela, Orik… Sauf à de rares exceptions, seuls les elfes, tous à leur distante noblesse, ont peiné à me toucher. Quant à Eragon, s’il n’est pas en lui-même, le protagoniste que je préfère, j’ai aimé le voir grandir, souffrir, gagner en puissance, apprendre, tout en observant ses relations avec les autres.
A partir du second tome, on s’éloigne de temps à autre d’Eragon pour suivre les événements du point de vue des autres personnages : Roran principalement, mais aussi Nasuada ou même Saphira. Cela permet d’observer les choses de façon plus terre-à-terre, les deux premiers personnages n’ayant pas accès à la magie, ils comptent avant tout sur leur intelligence et leur force de caractère. Je me souviens que lors de mes premières lectures, je n’appréciais guère les passages avec Roran, avide que j’étais de retrouver Saphira et la magie ; à présent, son courage et ses dons de meneur m’ont davantage fascinée et j’ai aimé suivre leurs deux parcours.

L’auteur a été, semble-t-il, un peu frileux à faire souffrir ses personnages principaux. Sans dire de les massacrer un à un à l’image d’un certain G.R.R. Martin, j’ai trouvé un peu facile de faire mourir des centaines, des milliers de soldats anonymes tout en épargnant obstinément celles et ceux auxquel·les nous avons pu nous attacher. J’aurais été triste de dire adieu à un personnage aimé, mais cela aurait donné plus de gravité à l’ensemble et m’aurait permis de m’inquiéter un peu plus.
Cependant – histoire de compenser cette critique par un point positif vis-à-vis des personnages – Christopher Paolini a résisté à la tentation de les mettre tous et toutes en couple. Les romances étant souvent omniprésentes dans les romans young adult, je ne peux qu’apprécier leur rareté dans cette saga. Certes, Eragon a réussi à m’exaspérer dans le troisième tome par sa ténacité à poursuivre une Arya clairement réticente ; il s’est heureusement repris dans le dernier volume, toujours amoureux, mais plus mature, il a cessé son harcèlement. Et finalement, l’auteur a été plutôt intransigeant avec ses personnages côté cœur !

Action, réflexion, émotion : Christopher Paolini a su trouver un bon dosage entre tous ces éléments. A mes yeux en tout cas. Bon nombre de lecteurs et lectrices semblent reprocher des longueurs que je n’ai pour ma part senties qu’à une seule occasion (dans un chapitre de L’Héritage qui décrit pendant des pages et des pages un entraînement à l’épée entre Eragon et Arya).
Je préfère un chapitre de bavardages entre deux personnages qu’une description, mouvement par mouvement, d’un combat ou d’une bataille, sachant que toutes se ressemblent beaucoup finalement. Or, j’ai trouvé au fil de la saga, de très beaux moments, entre douceur et tendresse, même s’ils sont parfois emplis de douleur ou de chagrin : la solitude en tant que dragonne de Saphira, la rencontre entre Eragon et Oromis, les décisions radicales de Roran, la relation entre Eragon et Saphira, les souffrances de Murtagh… Je conçois que ces passages peuvent sembler un peu évidents, prévisibles, bateau ou que sais-je encore, mais prise dans le feu de ma lecture, fascinée par cet univers où évoluent les dragons, je me suis laissée embarquer, j’ai laissé les personnages m’habiter et j’ai vécu ces moments comme si j’étais à leur place.

Voilà. Je fais fi des critiques innombrables et des défauts indubitables : c’est une saga qui, si elle ne m’a jamais vraiment surprise, me fait rêver. On me parle de dragons, de peuples aussi variés que des Urgals et des chats-garous, je marche, je cours, je vole. J’ai dévoré chacun des tomes, désireuse de retrouver et de côtoyer un peu plus les personnages que j’ai appris à aimer. Une histoire sans temps mort, divertissante, épique, que, sans surprise, j’aurais aimé continuer encore un peu. Sans compter que bon nombre de questions me trottent encore dans la tête, ce qui est terriblement frustrant…

« Les sables du temps, nul ne peut les arrêter. Les grains s’écoulent, les années passent, que nous le voulions ou non… et pourtant les souvenirs restent. Ce que nous avons perdu se perpétue dans nos mémoires. »
(Tome 1, Eragon)

 « Eragon tomba à genoux, le visage vers le ciel. « Je ne suis pas seul… »
Un mélange d’effroi et de soulagement le traversa. Il n’était plus l’unique responsable face aux Vardens et à Galbatorix. Il avait devant lui l’un des anciens gardiens, surgi des profondeurs du temps, un symbole vivant, attestant la vérité des légendes au milieu desquelles il avait grandi. Il avait, devant lui, son maître ; il avait, devant lui, la légende elle-même ! »

(Tome 2, L’Aîné)

« – Quand on refuse de me livrer certains renseignements, je n’en suis que plus déterminé à découvrir la vérité. Je déteste rester dans l’ignorance. Pour moi, une question sans réponse est une épine dans le pied qui me torture au moindre mouvement tant que je ne l’ai pas enlevée.
– Je compatis.
– Pourquoi ?
– Parce que tu dois souffrir mille morts en permanence. La vie est un océan de questions sans réponse. »

(Tome 3, Brisingr)

« Eragon se passa une main dans les cheveux. Il se sentait vidé :
« Pourquoi tout est-il si difficile ? »
« Parce que tout le monde veut manger, mais personne ne veut être mangé. »
 »

(Tome 4, L’Héritage)

« Ne pas se faire quelques ennemis de temps en temps, c’est de la lâcheté ou de l’hypocrisie. »
(Tome 4, L’Héritage)

L’Héritage, 4 tomes, Christopher Paolini. Bayard jeunesse, 2004-2012 (2003-2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Delcourt et Marie-Hélène Delval.
– Tome 1, Eragon, 2004 (2003 pour l’édition originale), 698 pages
– Tome 2, L’Aîné, 2006 (2005 pour l’édition originale), 808 pages
– Tome 3, Brisingr, 2009 (2008 pour l’édition originale), 826 pages
– Tome 4, L’Héritage, 2012 (2011 pour l’édition originale), 902 pages

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Sandman, de Neil Gaiman : dernière chronique, c’est promis !

Vous commencez à en avoir marre que je vous rabâche les oreilles avec Sandman ? Promis, c’est la dernière fois. Je viens de lire le tome Ouverture et je vous propose à cette occasion un article global et sans spoilers (j’espère en tout cas) sur pourquoi ces comics sont excellents.
(Du coup, si vous avez lu tous mes articles précédents, intégrale par intégrale, cela sera un peu redondant, je le reconnais.)
(Dans l’idéal, il aurait fallu qu’il n’y ait que cet article.)

Faut-il résumer Sandman ? Le problème est qu’un résumé succinct ne rendra pas hommage à cette série.
Dans la septième et dernière intégrale, l’un des personnages déclare la sentence suivante : « Omnia mutantur, nihil interit ». Comment ? Vous ne parlez pas latin couramment ? Vous ne connaissez pas Ovide sur le bout des doigts ? (Moi non plus.) Ça signifie « Tout change, mais rien ne meurt ». Et finalement, c’est le cœur de Sandman. Un arc narratif après l’autre, des dizaines d’histoires, des centaines de rencontres qui vont influer sur la vie du maître des Rêves et inéluctablement le conduire à des prises de conscience et à des changements inévitables.

Pas d’action à outrance, l’intrigue est centrée sur les personnages. Leur intériorité, leurs faiblesses, les conséquences qu’ont sur eux les différents événements… tels sont les points fondamentaux de cette histoire.
Ces personnages sont inoubliables. Sandman bien sûr, antihéros, Infini pétri de certitudes, obnubilé par le devoir et les règles, être hautain et déprimé. Les Infinis, ses frères et sœurs : la Mort, si cool, le Délire, si loufoque et attachante… Et puis toutes celles et ceux qui ont croisé notre chemin : êtres peuplant le Songe ou les Enfers, divinité·es, mortel·les… Des hommes et des femmes, pas de discrimination : fortes, perdues, dangereuses, malines, puissantes, etc., ces dernières ne se résument pas à un seul rôle secondaire.

Ce choix de la BD permet une liberté infinie, nous faisant sauter d’une dimension à une autre, nous donnant à voir les créatures et les événements les plus insolites, nous régalant de petits jeux visuels disséminés ici et là.
En feuilletant les divers volumes, on ne peut manquer de constater les différences entre les dessins d’une histoire à l’autre. Logique puisque ce n’est pas moins d’une trentaine d’artistes qui se sont succédé·es pour illustrer les projets fous de Neil Gaiman. Si les changements ne sont pas toujours très heureux, la plupart du temps, le ou la dessinatrice apporte une touche personnelle qui se marie à merveille avec l’histoire en cours. Si à chaque fois, un temps d’adaptation est nécessaire, on s’habitue immanquablement au nouveau style graphique.

C’est un vaste univers qui se dessine entre ces pages et une seule lecture n’est clairement pas suffisante pour l’appréhender dans son immensité et sa complexité. D’ailleurs, quelques questions restent en suspens : ultime frustration, mais je suppose que des réponses n’auraient fait que soulever de nouvelles interrogations.
Pour mieux l’apprécier encore, je vous conjure de ne pas vous dispenser de lire les annexes proposées par les éditions Urban Comics. Elles ouvrent des portes et épaississent encore davantage le personnage de Sandman. Elles font apparaître tellement d’interprétations, de niveaux de lecture dans le texte de Gaiman et dans les illustrations des différents artistes qui se sont succédé. Il me manquait des connaissances, des références (les plus flagrantes : celles relatives à d’autres comics puisque je suis totalement novice en la matière) et ces interviews m’ont permis d’admirer plus encore l’intelligence du travail de Neil Gaiman.

Je l’ai déjà dit mille fois : Neil Gaiman est un conteur. Roman ou comics, cela n’a aucune importance. Ses mots ciselés, tous de beauté et d’émotions, subliment cette œuvre hors normes.
Les personnages, les illustrations, la plume de Gaiman, l’intelligence de ces comics… Que dire de plus ? Sandman est une œuvre ambitieuse, titanesque, poétique, étrange, captivante, horrifique, torturée, mystérieuse. Une ode à la littérature, l’histoire, l’art, les mythologies, sans jamais distancer son ou sa lectrice si telle ou telle référence est inconnue. Tantôt conte de fées, récit gothique ou fantastique, c’est un monde infini qui attend que vous veniez l’explorer.

(J’espère que mon article n’est pas trop chaotique, c’était un peu le bazar dans ma tête pour essayer de remettre tout ça à plat.)

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Deux mots sur Sandman : Ouverture (2013-2015)

Bien plus récent que les autres, ce tome qui s’achève au moment de la capture de Sandman par Burgess – événement qui ouvre le premier épisode de la série principale – est donc un préquel, mais un préquel à lire après les sept intégrales. Il n’en sera que plus compréhensible, ne serait-ce que pour appréhender chaque personnage (je ne pense pas que le plaisir soit le même si l’on ne peut reconnaître le Corinthien, les Bienveillantes ou Daniel Hall). En outre, il s’agit d’un récit encore plus onirique – si c’est possible – et étrange que les autres arcs narratifs de Sandman.

Nous sommes projetés d’un univers à un autre et l’illustrateur J.H. Williams III a créé des pages absolument étourdissantes. Jouant avec ce qu’on s’attend à trouver dans une BD, il fait parfois exploser les cases, alterne couleurs éclatantes et crayonnés plus grisâtres, nous oblige à tourner le livre pour nous déstabiliser autant que l’est le protagoniste de papier, crée des univers aussi complets que variés avec ces crayons, bref, il fascine. Cela ne nuit aucunement à l’immersion dans le récit : on en prend plein les yeux, mais on ne lâche pas notre Morphée. Visuellement parlant, c’est pour moi le plus dingue, le plus ahurissant, le plus original des tomes de Sandman.

Donnant la parole à Neil Gaiman (scénariste), J.H. Williams III (dessinateur), Dave Stewart (coloriste), Todd Klein (lettreur sur toute la série) et Dave McKean (plasticien ayant réalisé toutes les couvertures de Sandman), les annexes donnent à voir tous les métiers qui se sont réunis pour faire naître ces comics et permettent aux néophytes – comme moi – de mieux visualiser leur processus de création.

Bien que cette histoire m’ait invitée à recommencer ma lecture, il semblerait que l’aventure soit à présent bel et bien achevée et dire adieu tous ces petits ou grands personnages, même si je les retrouverai au fil des relectures futures, me laisse comme un vide. Une absence que je pressentais d’où mon retard pour lire ce tome Ouverture.

Sandman Ouverture, Neil Gaiman (scénario), J.H. Williams III (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (2013-2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 248 pages.

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Chroniques précédentes sur Sandman :

Et pour davantage de Neil Gaiman :

Le Hobbit, de J.R.R. Tolkien (1937)

Le Hobbit (couverture)« Au fond d’un trou vivait un hobbit. » Qui ne connaît pas ces mots ? Qui ne connaît pas cette histoire ? Mais résumons tout de même.
C’est donc l’histoire de ce hobbit, Bilbo (Baggins en VO, Sacquet pour la première traduction, Bessac pour la nouvelle, restons donc sur Bilbo, on le connaîtra rapidement suffisamment bien pour l’appeler par son prénom), embarqué dans une aventure de cambriolage par douze nains et un célèbre magicien. Objectif du périple : récupérer le trésor des nains gardé par le dragon Smaug au cœur de la Montagne Solitaire. Mais le chemin est bien long et périlleux et notre hobbit aura bien des occasions de regretter son trou.

Lentement mais sûrement, je poursuis mon voyage à travers la Terre du Milieu. Après Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien : une biographie et Le Silmarillion, me voilà refermant Le Hobbit. Avec un petit pincement au cœur, je l’avoue. Quitter ce monde et ces personnages – surtout ces derniers d’ailleurs car je sais que je retrouverai cet univers au travers des autres œuvres de Tolkien – m’attriste, ils me manquent déjà. Ce n’était pas ma première lecture de ce texte : par deux fois, j’ai lu sa première traduction assurée par Francis Ledoux, puis j’avais écouté la version audio lue par Dominique Pinon, et j’ai cette année découvert la nouvelle traduction de Daniel Lauzon. Et je ne sais si c’est parce que je suis immergée dans ce monde depuis le mois d’août, si c’est lié au travail du traducteur ou si c’est parce que le livre a été magnifié par des films plutôt raté (surtout le troisième, mais ne me lancez pas dessus), mais je n’ai jamais autant apprécié ma lecture que cette année.

Il est toujours difficile de se lancer dans une chronique d’un tel classique et je ne prétends pas apporter quoi que ce soit à l’édifice d’encensement de l’œuvre de Tolkien. D’autant que je ne vais pas faire dans l’originalité : j’ai adoré cette aventure extraordinaire. A l’origine destiné à la jeunesse, c’est un récit plus court, plus humoristique et plus léger que Le Seigneur des Anneaux certes, mais pas moins captivant.

Bilbo est un héros involontaire et il n’est pas chargé comme Frodon d’une lourde mission qui lui pèse chaque jour, ce qui donne à son voyage une touche plus guillerette. Ce qui ne l’empêche pas de connaître de nombreux doutes, à commencer par des aspirations contradictoires : connaître des aventures, le monde et les elfes d’une part, rester dans sa chère Comté pour y poursuivre sa vie sans rien d’inhabituel d’autre part. C’est un petit bonhomme qui se dépasse sans cesse, montrant plus de ruse, de sagesse et de résistance que les autres personnages. Bref, Bilbo est un héros terriblement attachant (plus que son neveu).
On y rencontre de nombreux personnages, certains connus, d’autres nouveaux : Gollum (la fameuse rencontre et son concours d’énigmes !), Elrond, Beorn, les Aigles, le Roi des Elfes sylvains, Smaug… et les nains bien sûr. Bien que je ne sois pas souvent d’accord avec les désirs des nains – de l’or, de l’or, de l’or, et des pierres précieuses –, cette troupe est tout de même sympathique. Je regrette cependant que les nains soient relativement interchangeables : il y a Thorin – un Thorin un peu plus supportable que celui des films (auquel je collerais des baffes avec plaisir) –, Bombur éventuellement et les onze autres nains. C’est le seul bon point pour les films, dans une comparaison entre le livre et l’adaptation, qui ont su proposer des personnalités diverses, rapidement identifiables et touchantes.
Tolkien rend chaque rencontre inoubliable : la sagesse majestueuse d’Elrond (je me suis d’ailleurs aperçue que, alors que je dessine ma propre version des autres personnages, ce dernier est totalement indissociable du visage d’Hugo Weaving), la sournoiserie de Gollum, la jovialité et la puissance de Beorn, le rougeoiement de Smaug… Malgré la petitesse du livre – 400 pages – l’auteur parvient à donner un aperçu de la vie, des habitudes et des pensées qui animent chaque peuple, chaque créature. Chaque page approfondit un peu plus sa mythologie.

C’est une fois encore l’occasion d’un fabuleux voyage à travers des paysages à couper le souffle. La plume de Tolkien esquisse avec précision et moult détails évocateurs les montagnes, les plaines désolées, les galeries sombres des gobelins, la forêt étouffante et, pour ouvrir le récit, le si douillet trou de hobbit de Bilbo.
L’action est précise et rapide, Tolkien va droit au but et chaque chapitre se lit comme une aventure à part entière. Episode après épisode, de danger en danger en passant par quelques passages de douceur salvatrice, le roman se dévore comme un feuilleton. Rien à dire, c’est terriblement efficace.

Mille images viennent en tête lors de la lecture de ce roman. Le Hobbit est un récit plus accessible – moins de descriptions, moins de solennité – que Le Seigneur des Anneaux, mais tout aussi entraînant. Si ce dernier reste inégalé à mes yeux, ça n’en ai pas moins un roman fantastique qui se déguste avec plaisir. Voyage initiatique, récit d’aventure, roman de fantasy qui parle de courage, d’amitié et de dépassement de soi, c’est un superbe petit livre qui mérite son titre de classique.

« Une soudaine empathie, de la pitié mêlée d’horreur, surgit dans le cœur de Bilbo : un aperçu des jours interminables et indifférenciables, sans lumière et sans espoir, faits de pierre dure, de poisson froid, de sournoiseries et de murmures. Toutes ces images lui traversèrent l’esprit en un éclair. Il trembla. Puis soudain, le temps d’un autre éclair, un nouveau courage s’éleva en lui, et il sauta. »

« C’est alors que Bilbo s’arrêta. Continuer d’avancer, faire un pas de plus dans ce tunnel est la chose la plus brave qu’il ait jamais faite. Les événements extraordinaires qui suivirent ne représentent rien, comparativement. La vraie bataille, il l’a livrée seul, à cet endroit, avant même de poser les yeux sur le formidable danger qui l’attendait. »

« Si nous étions plus nombreux à célébrer la bonne chère, les chants et les réjouissances, plutôt que l’or amassé, ce monde en serait plus joyeux. »

Le Hobbit, J.R.R. Tolkien. Le Livre de Poche, 2015 (1937 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1969, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Daniel Lauzon. 403 pages.

Le Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien (1954-1955)

Le Seigneur des Anneaux (couverture)Faut-il vraiment résumer La Communauté de l’Anneau, Les deux Tours et Le retour du roi, bref, Le Seigneur des Anneaux ? Un Anneau, un Seigneur prêt à tout pour le récupérer, un Hobbit chargé de le détruire, une compagnie composée de trois Hobbits, deux Hommes, un Nain, un Elfe et un Magicien pour l’y aider, une course contre le Mal pour sauver la Terre du Milieu.

Il est des livres qui semblent impossibles à chroniquer tant il paraît futile d’ajouter des mots creux à tous ceux qui ont déjà été dit. Le Seigneur des Anneaux en fait clairement partie.
Que puis-je dire de cette relecture ? (qui remonte à présent au mois d’août, mais voilà enfin mon article !)

Je pourrais dire qu’elle m’a transportée. Emportée dans cette quête dès la première page. Rapidement, le bucolisme charmant de la Comté laisse place à une atmosphère empreinte de malignité, de sournoiserie, de cruauté. La malfaisance de l’Anneau est nettement perceptible et l’on observe, captivé, son influence sournoise sur les êtres. J’ai contemplé mi-attirée, mi-rebutée la lutte entre Sméagol et Gollum – cet être à la fois émouvant et sournois, fascinant et repoussant, ce personnage absolument génial que l’on aime et on déteste –, la folie de Denethor, la perfidie puis la déchéance de Grima…
Mais ce périple offre également la compagnie de l’amitié, de la solidarité, du courage et de la noblesse. J’ai pris plaisir à suivre Théoden dans sa dernière chevauchée, Aragorn dissimulant sa gentillesse et son pouvoir sous des vêtements boueux, Eowyn se libérant de la cage domestique dans laquelle sa féminité l’avait enfermée. J’ai aimé écouter les longues dissertations Sylvebarbe, tout en sagesse et puissance ignorée, ou les élégantes phrases de Gimli, cachées derrière une façade de rudesse, à propos de Galadriel ou des chefs-d’œuvre nains.

Le livre est en revanche plus avare en drames personnels, petites tragédies dont Peter Jackson a émaillé ses films. Pas de séparation entre un Frodon manipulé et un Sam en larmes, pas d’Arwen déchirée entre son père et Aragorn, entre sa nature d’Elfe immortelle et sa volonté de vivre une vie de mortelle… bref, il n’y a pas tous ses lents passages sans doute supposés émouvoir le spectateur, mais qui, chez moi, ne génère qu’ennui.
Le réalisateur a sans doute humanisé davantage certains personnages, admirables de bout en bout chez Tolkien – Théoden ou Faramir par exemple –, en leur donnant également un visage plus sombre et un cœur plus torturé. Un choix que j’aurais pu apprécier si je ne venais pas de passer plusieurs semaines avec les protagonistes de papier. Certes, leur grandeur d’âme et de cœur et leur noblesse peuvent parfois paraître un peu trop pures, mais qu’importe. Sous la plume de Tolkien, c’est réussi et c’est inspirant.

Cette épopée est un voyage et les mots de J.R.R. Tolkien m’ont donné à contempler bien des paysages. Cette écriture précise et détaillée au possible fait surgir des forêts millénaires, des cités majestueuses, de vastes étendues verdoyantes ou désolées pour un récit extrêmement visuel. Au fil des pages se dessinent la moindre vallée, colline, fracture dans la roche… Les points cardinaux m’ont fait tourbillonner, m’étourdissant parfois, me perdant occasionnellement.

J’ai redécouvert les épisodes délaissés par les films. Ah, la Vieille Forêt ! Son ambiance oppressante, chargée d’ans, cette insidieuse domination du Vieil Homme-Saule qui y règne en maître discret mais implacable. Ah, les Hauts des Galgals ! Son étrangeté, ses êtres mystérieux… qui, seuls, résistent à toute tentative d’évocation visuelle de ma part. Ah, Tom Bombadil ! Cette entité étrange à la fois généreuse et détachée ! Et cette fin… La destruction de l’Anneau n’est pas la dernière péripétie de ce roman et les Hobbits – notamment mes chers Pippin et Merry auxquels Tolkien offre un bien beau final – doivent encore faire leurs preuves.

Ce fut aussi une rencontre avec des personnages parfois maltraités ou sous-estimés dans les adaptations. Je pense à Merry, plus mature, fiable et intelligent. Je pense à Pippin qui, bien que conservant cette insouciance joyeuse propre aux Hobbits ainsi que cette maladresse aux conséquences parfois désastreuses, se révèle extrêmement touchant et malin. Tous deux grandissent au fil des chapitres et, s’ils parviennent toujours à conserver leur bonhommie et leur appétence aux rires et aux chansons, ils gagnent en gravité et en fierté. J’ai été absolument ravie de la dissolution de la communauté de l’Anneau : invisibilisés par des personnalités telles que Gandalf, Aragorn ou Frodon, on redécouvre leur caractère, leurs originalités et leurs rôles cruciaux lorsqu’ils se retrouvent isolés.
En revanche, je reste globalement hermétique au duo Frodon-Sam (même s’ils m’agacent moins que dans les films). Si je trouve leur relation plus claire – Sam étant subordonné à Frodon (un hommage aux ordonnances pendant la guerre, m’a appris le Joli) –, cette configuration maître-serviteur ne me touche guère. Cependant, j’ai été enchantée de voir Sam devenir absolument essentiel pour Frodon qui m’a davantage touchée par la souffrance générée par l’Anneau.

Je suis restée bouche bée devant le travail titanesque de Tolkien, créateur d’un monde infini. Des peuples, des langues, des alphabets, un passé rempli de mille et une histoires, des généalogies sur des dizaines de générations, des calendriers… des milliers de détails qui rendent l’histoire de la Terre du Milieu d’une richesse inégalée. Les annexes situées à la fin de mon intégrale sont là pour témoigner du génie complètement fou de ce philologue passionné. Les histoires s’y multiplient. Aragorn et Arwen, Azog et Thorin, l’histoire de Númenor et du peuple de Durin…

La lecture a été agréable de bout en bout, beaucoup plus fluide que dans mes souvenirs. C’est un monde riche, coloré, vivant sur lequel s’étend, palpable, une ombre maléfique dont la plus fascinante manifestation n’est pas les créatures immondes qu’elle déverse sur la Terre du Milieu, mais la lente corruption des cœurs et des esprits de ses victimes.

Grandiose, épique, magistral. Une histoire qui mérite son titre de monument de la littérature.

Une lecture dense et captivante et un univers que je ne veux pas quitter. Vous entendrez donc probablement parler, dans les mois à venir, de Bilbo le Hobbit (une relecture également), du Silmarillion ou encore de Beren et Luthien, et en fait, de toutes les œuvres de Tolkien car je suis bien décidée à lire toute sa bibliographie. Et je ne repousserai pas autant la prochaine relecture de ce chef-d’œuvre, car relecture il y aura forcément.

J’aimerais le lire un jour en anglais, mais il me faudrait des mois pour en venir à bout. Il est vrai que la traduction m’a parfois laissée perplexe (ainsi que les multiples fautes d’orthographe et coquilles présentes dans mon édition). (J’ai appris qu’une nouvelle traduction, assurée par Daniel Lauzon, a vu le jour en 2014, apparemment plus fluide et plus juste, plus respectueuse de la version originale et des voix des différents personnages. A découvrir donc !)

« Le bien-être et la paix avaient néanmoins laissé à ce peuple une étrange endurance. Ils étaient, si les choses en venaient là, difficiles à battre ou à tuer ; et peut-être la raison pour laquelle ils aimaient si insatiablement les bonnes choses était-elle qu’ils pouvaient s’en passer en cas de nécessité ; ils étaient capables de survivre aux plus durs assauts du chagrin, de l’ennemi ou du temps au point d’étonner qui, ne les connaissant pas bien, ne regardait pas plus loin que leur panse et leur figure bien nourrie. »

« Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins. »

« « Serai-je toujours choisie ? dit-elle amèrement. Serai-je toujours laissée derrière quand les Cavaliers partent, pour m’occuper de la maison tandis qu’ils acquerront du renom et trouveront de la nourriture et des lits à leur retour ? »
« Un temps peut venir bientôt où nul ne reviendra, dit-il. La valeur sans renom sera alors nécessaire car personne ne se rappellera les exploits accomplis dans l’ultime défense de vos demeures. Les exploits ne sont pas moins vaillants pour n’être pas loués. »
Et elle répondit : « Toutes vos paroles n’ont d’autre but que de dire : vous êtes une femme et votre rôle est dans la maison. Mais quand les hommes seront morts au combat et à l’honneur, vous pourrez brûler dans la maison, car les hommes n’en auront plus besoin. Mais je suis de la maison d’Eorl et non pas une servante. Je puis monter à cheval et manier l’épée, et je ne crains ni la souffrance ni la mort. »
« Que craignez-vous, Madame ? » demanda-t-il.
« Une cage, répondit-elle. Rester derrière des barreaux, jusqu’à ce que l’habitude de la vieillesse les accepte et que tout espoir d’accomplir de hauts faits soit passé sans possibilité de rappel ni de désir. » »

Le Seigneur des Anneaux, intégrale, J.R.R. Tolkien. Editions Christian Bourgois, 2003 (1954-1955 pour l’édition originale. Editions Christian Bourgois, 1972-1973, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Francis Ledoux (roman) et Tina Jolas (appendices). 1278 pages.

Challenge Les 4 éléments – Le feu :
un récit où la guerre fait rage

Sandman, volumes 4 à 7 (intégrales), de Neil Gaiman (1989-1996)

Voilà un article bien trop long qui n’intéressera pas grand-monde – d’autant plus, je vous l’annonce, qu’il y aura un article sur l’intégralité de Sandman, à venir prochainement –, mais j’avais besoin de l’écrire. Après chaque tome, je voulais partager mes émotions, mes sentiments, mes émerveillements face à cette œuvre hors du commun, d’une richesse absolument fantastique et perpétuellement stupéfiante.

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Sandman, volume 4

Sandman 4 (couverture)Comme vous pouvez le voir ma chronique a nettement diminué par rapport aux trois premiers tomes.

Dans ce volume, le Délire, en proie à l’angoisse, convainc le Rêve de l’accompagner dans sa recherche de leur frère, un Infini qui a abandonné sa charge il y a fort longtemps. Pour y parvenir, Morphée va devoir briser d’anciens serments et leur quête ne sera pas sans conséquence.

Cette quatrième intégrale se révèle aussi sombre et captivante que les précédentes. J’ai retrouvé tous les éléments qui me font à chaque fois vibrer :

  • Une atmosphère parfois bien glauque avec étripage et crevaison d’yeux au programme ;
  • Des réponses aux questions nées dans les premiers volumes (par exemple, nous apprenons enfin l’identité de ce fils prodigue, cet Infini qui a abandonné sa charge) ;
  • De nouvelles questions (notamment autour du Désespoir) ;
  • Des références historiques, bibliques et mythologiques (les femmes d’Adam, le mythe d’Orphée…) ;
  • Des dieux déchus (Bast, Pharamont, Astarté…) qui ne sont pas sans rappeler ceux d’American Gods.

Et évidemment, on retrouve les Infinis, toujours aussi mystérieux, puissants, fascinants. Dans « Vies brèves », la longue histoire qui compose la majeure partie du volume, Délire se lance dans une quête à la recherche de son frère disparu. L’occasion de passer un peu plus de temps avec ce personnage. Enfantine, touchante, naïve, drôle, Délire est, en dépit de ses incohérences, une Infinie bien plus ouverte, plus facile d’accès, plus aisément appréciable que son grand frère Morphée. Dans ce tome cependant, Délire nous surprendra parfois : on découvre de nouveaux aspects de sa personnalité – pas toujours si folle – ainsi que quelques bribes, intrigantes, de son passé.

A propos des Infinis, Jill Thompson a introduit dans « Le Parlement des Freux » les P’tits Infinis qui sont bien trop adorables pour être honnêtes. J’en veux plus ! Et ça tombe bien : elle a publié deux tomes de The Little Endless Storybook et j’ai très hâte de les découvrir. Ce sera probablement une lecture parfaite pour prolonger le plaisir lorsque j’aurai fini les Sandman (et que je ne serai plus que tristesse et désolation) (sans exagération aucune, non).

Les dessins, assurés dans ce volume par Jill Thompson notamment, sont incroyablement riches et évocateurs. La représentation des Infinis est juste parfaite, j’aurais bien du mal à donner ma préférence à l’un ou à l’autre. Je pense notamment à Désespoir qui semble traîner avec elle une aura grisâtre de malheur. Difficile de ne pas avoir un petit mouvement de recul face à elle, Infinie bien difficile à aimer, mais justement, en cela, je trouve que les dessinateurs et dessinatrices ont fait un boulot fantastique. C’est le Désespoir après tout, elle ne peut pas inspirer la joie de vivre (pas plus au lecteur qu’à ses « victimes »).
Dans ce livre, les bonus nous offrent, en plus des enrichissantes explications habituelles, une chouette galerie familiale, c’est-à-dire de nombreuses illustrations des différents Infinis. Les styles sont variés et c’est un régal pour les yeux.

Je vais commencer à manquer de superlatifs pour qualifier cette histoire dont chaque tome me transporte, me touche, m’horrifie et me fascine. Je reste sans voix devant une telle imagination.

Sandman, volume 4 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2014 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 423 pages.

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Sandman, volume 5

Sandman 5 (couverture)S’ouvrant sur une histoire mettant en scène le calife Haroun al-Rachid et la Bagdad des temps anciens (« Ramadan »), le volume se poursuit avec l’histoire en six chapitres « La fin des mondes » : des voyageurs de diverses époques et divers univers se retrouvent, poussés par une étrange tempête, à séjourner dans une auberge le temps d’une longue nuit et passent le temps en se racontant des histoires. Enfin, cette cinquième intégrale se clôt sur « Les chasseurs de rêves », un conte ayant pour cadre le Japon féodal.

Décidément, Sandman, Neil Gaiman et tous les artistes qui y travaillent ont ce don de m’étonner et de m’émerveiller, histoire après histoire. Le plaisir non dissimulé de retrouver un univers qui me devient familier, mais toujours avec des nuances et des enrichissements qui renouvellent le tout à chaque épisode.

Dans chaque chapitre de « La fin des mondes », grand melting pot, un visiteur va raconter une histoire. Et rien n’empêche une autre histoire de se glisser à l’intérieur. Jouant avec les histoires enchâssées, il brode mille tableaux. Les poupées russes se multiplient : à un moment, nous avons donc Gaiman nous racontant une histoire dans laquelle Petrefax, à l’auberge, raconte une histoire dans laquelle Maître Hermas raconte, au cours d’une veillée, une histoire de sa jeunesse dans laquelle Maîtresse Veltis raconte une autre histoire (et en évoque une autre parlant d’un maître et de ses apprentis dans une auberge un soir de tempête, situation dans laquelle est Petrefax, son maître et ses condisciples : la boucle est bouclée). Quatre histoires donc à laquelle pourrait s’ajouter une cinquième (mais celle-ci n’étant révélée que dans l’ultime planche de « La fin des mondes », je n’en dirai rien). Et tout s’enchaîne avec fluidité, on ouvre les boîtes les unes après les autres et les referme tout aussi naturellement.
Au fil des aventures et autres anecdotes contées par nos curieux voyageurs, nous sommes propulsés dans des univers très différents : « une aventure de cape et d’épée, un récit de mer, une histoire de gangster, un horrible conte d’enterrement, et même une petite histoire de fantôme » résume l’une des protagonistes. Étonnantes, lugubres, saisissantes, poétiques… ces petites « nouvelles » sont passionnantes, Neil Gaiman étant un conteur d’exception (ce qui, à ce stade, n’est plus à prouver, c’est un fait, c’est tout).
Ingénieuse astuce : si tous les passages se déroulant à l’auberge sont dessinés par Bryan Talbot, chaque récit a été confié à un dessinateur différent, la diversité des styles collant alors parfaitement avec la multiplicité des voix et des caractères qui s’expriment alors.

« Les chasseurs de rêves », quant à lui, est un conte japonisant et bucolique que l’on (lecteur occidental) pourrait presque croire authentique – Gaiman ayant d’ailleurs prétendu s’inspirer de véritables contes nippons dans une fausse postface de la première édition, il a apparemment été pris comme tel par une partie du public. Avec son moine isolé dans la montagne, ses tours joués par une renarde et un blaireau, ses esprits bienveillants ou malfaisants, cet amour impossible, il en reprend toute la mythologie (mais on se plaira également à reconnaître Abel et Caïn et les trois sorcières). Parfois portés par un reflet très disneyien, les dessins, couleurs douces et lignes pures, y contribuent. Les métamorphoses de la renarde, la robe de Sandman, les courbes… le trait de P. Craig Russell s’adapte et épouse le texte de Neil Gaiman, sublimé par la colorisation de Lovern Kindzierski. Un bijou d’émotion et de beauté.

Leur talent – l’association de leurs trois talents – avait déjà éclaté dans l’autre histoire qui nous emmène dans une contrée lointaine, en ouverture de ce volume : « Ramadan ».  Le dessin riche en détails et qui va pourtant droit à l’essentiel, les couleurs chatoyantes, les lettrines travaillées, la narration fascinante des premières pages… Le changement de dessinateurs m’avait parfois surpris lors de ma découverte de Sandman, mais j’en apprécie à présent toute la richesse : les différents artistes offrent à chaque fois une couleur qui distingue les épisodes en leur offrant une atmosphère à la fois originale et cohérente avec le reste de l’œuvre.
L’histoire « Ramadan » nous plonge dans une partie du globe encore non-explorée dans une histoire digne des Mille et une nuits – le calife en est d’ailleurs le protagoniste épisodique – tout en évoquant le futur dramatique de la cité irakienne dans un terrible contraste entre splendeur et misère.

Sandman 5 (planche)

Le Rêve n’est plus personnage principal, mais davantage fil rouge (ça avait déjà été le cas dans le volume 3), rencontre marquante des différents personnages, apparaissant sous une forme ou sous une autre. Toutefois, de subtils indices laissent présager de la fin de la série et des révélations à venir sur un sujet funèbre abordé dans la quatrième intégrale. Ma curiosité est attisée.

Que dire ? J’ai été une nouvelle fois subjuguée, que ce soit par la narration – multiple, riche, originale – ou par les illustrations – et notamment dans ces deux histoires, « Ramadan » et « Les chasseurs de rêves », qui tranchent graphiquement parlant.

Sandman, volume 5 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2014 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 383 pages.

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Sandman, volume 6

Sandman 6 (couverture)A chaque fois, je me dis que je ne vais pas écrire de critiques sur ce nouveau volume. A chaque fois, je me retrouve avec des impressions que je veux partager. Du coup, à présent, je me dis que j’écrirai aussi sur l’intégrale VII et que, peut-être, je ferai un article récapitulatif une fois lu le tome d’ouverture. Wait and see. (Depuis, j’ai bel et bien décidé de procéder ainsi.)

Cette sixième intégrale ne contient qu’un seul arc narratif, le plus long de la série. Celui des « Bienveillantes ». Lorsque le petit Daniel Hall disparaît, sa mère Lyta ne voit qu’un seul coupable possible : Morphée. Folle de chagrin, elle se lance dans une quête vengeresse qui lâchera les Furies, alias les Erinyes, alias les Bienveillantes, sur le royaume du Songe. Un acte aux conséquences irréparables.

Ce que je trouve magique et qui ne rate pratiquement jamais, c’est que, quand je feuillette le volume sans le lire, je suis heurtée par les dessins, je suis presque un peu déçue car ils me semblent moins intéressants que ceux du volume précédent. Et lors de la lecture survient la magie. Car les dessins qui surprenaient, voire rebutaient, se révèlent finalement en parfaite adéquation avec l’histoire du moment.
Alors que, jusque-là, les différents artistes nous avaient habitués à des styles plutôt réalistes, Marc Hempel use ici d’un trait beaucoup plus stylisé. Or, le choix d’être davantage dans la suggestion que dans la description se marie parfaitement avec cette histoire de vengeance, qui flirte avec la folie, qui fait appel à des entités millénaires.

Dire que cette histoire est sombre ne serait pas très pertinent, la série n’étant globalement guère guillerette. Il plane sur ce tome un nuage pesant, comme un ciel bas et lourd comme un couvercle pour citer Baudelaire. Des événements dramatiques se préparent et un mauvais, très mauvais pressentiment ne peut qu’envahir le lecteur. J’ai lu ce tome avidement, désireuse d’en connaître l’issue, la redoutant en même temps. Et pourtant, tour de passe-passe signé Gaiman, mon humeur lorsque fut venu le temps de refermer l’ouvrage n’était pas celle à laquelle je m’attendais.

Ce tome est particulièrement délicieux pour la galerie de personnages qui s’y promènent. Il y a toujours de multiples personnages dans Sandman, mais ce volume-ci fait revenir des protagonistes rencontrés il y a longtemps pour certains… et qui demandent parfois un petit effort de mémoire (« Hal… Hal… qui c’était déjà ? » et un peu plus tard, « ah mais oui, c’était à tel moment ! »). C’est vraiment un plaisir de recroiser des têtes connues ! Et retrouver les habitants du Songe comme Mervyn Potiron, Abel et Caïn, Matthew le corbeau… et ma chère Délire… et Morphée bien sûr, bref, tous ces êtres auxquels je me suis suprêmement attachée au fil des pages.
Ce Morphée… On le croirait pris dans les fils d’un destin qu’il ne maîtrise pas, mais la réalité est probablement plus complexe que cela. Finalement, n’a-t-il pas lui-même volontairement tissé la toile dans laquelle il semble empêtré ? C’est tout simplement fascinant et, malgré une pointe de tristesse, j’ai vraiment hâte de savoir ce que contient le dernier tome ! Comment tout cela va-t-il être conclu ?

Des événements antérieurs trouvent leur continuité et Gaiman poursuit le tissage de cette gigantesque tapisserie, reprenant de vieux fils que l’on aurait pu croire oubliés. Cela – comme les apparitions de vieux personnages – annonce bel et bien la fin de cette œuvre d’une richesse décidément infinie. Je suis convaincue qu’une relecture sera particulièrement intéressante pour mieux appréhender cette œuvre aux multiples niveaux de lecture (et merci aux interviews de Neil Gaiman de nous faire remarquer d’invisibles petits détails !).

 Sandman, volume 6 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2015 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 407 pages.

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Sandman, volume 7

Sandman 7 (couverture)Impossible de résumer l’histoire principale de ce dernier tome, suite parfaite des « Bienveillantes », sans vous spoiler, ni même vous donner son titre. Pourtant, ces six épisodes ne seront guère une surprise pour qui aura lu les tomes précédant la sixième intégrale.

Une histoire emplie de solennité, de mélancolie. Des sentiments exacerbés par le dessin de Michael Zulli. Quatre premiers épisodes réalisés entièrement au crayon, une première (le cinquième propose un trait calligraphique à l’encre noire, le sixième revient à une image plus classique). Un trait qui diffuse un réalisme poignant et nous amène au plus près des personnages et de leur tristesse. Tout dans ces six derniers épisodes nous disent, nous font ressentir que, ça y est, c’est bel et bien la fin de l’histoire. Des milliers de pages, des dizaines de destins entremêlés pour se retrouver là, ensemble. Un défilé d’anciens personnages, des familiers, des épisodiques, des femmes, des hommes, des divinités, des mortels, des gentils, des méchants, beaucoup de ni l’un ni l’autre car rien n’est aussi catégorique dans Sandman.

Cette intégrale propose tout de même quelques histoires supplémentaires pour prolonger le plaisir. A commencer par « Les chasseurs de rêves ». Cette histoire déjà présente dans l’intégrale 5 est ici proposée sous forme de texte en prose, et non plus de BD, richement illustré par l’artiste japonais Yoshitaka Amano. Les illustrations sont sublimes avec ce trait plus sombre, plus éthéré. Il y a comme quelque chose du monde du Songe qui s’en dégage. L’impression finale n’est pas la même selon le dessinateur, c’est assez fascinant.

Sept récits se succèdent ensuite. Un pour chaque Infini. « Nuits d’Infinis », tel est leur titre. Sept histoires à leur image, chacune dessinée par un artiste différent.
Celle de la Mort, déroutante au premier abord, lumineuse, inéluctable.
Celle du Désir, passionnée et sensuelle, vibrante et charnelle.
Celle du Rêve, surprenante car nous renvoyant dans un lointain passé où le Délire était encore le Plaisir, où Désespoir n’était pas celle que nous connaissons, où la Mort était austère et terrifiait chaque être… où le Rêve était amoureux et étonnamment enthousiaste.
Celle du Désespoir, atrocement pesante… un dessin agressif, sombre, coupant, un texte à part, avec des polices de tailles diverses… Obsessionnelle, lancinante, désespérante, poésie mortifère.
Celle du Délire, chaotique, déstabilisante.
Celle de la Destruction, occasion rare d’apercevoir ce personnage dans cette histoire étroitement liée à celle du Délire.
Celle du Destin enfin, grave, digne, sculpturale.

S’achevant sur les habituelles et enrichissantes annexes, refermer ce livre m’a laissée quelque peu mélancolique. J’ai beau savoir que tout n’est pas terminé pour moi, qu’il me reste encore le tome 0 « Ouverture », je me sens néanmoins comme arrivée à la fin. Des heures de lecture, des heures avec ces personnages, merveilleusement racontés, superbement illustrés. Beaucoup de douceur certes, mais une légère amertume à l’idée de quitter ce monde en reposant cette dernière intégrale qui a été un feu d’artifice de poésie, de splendeur dans les illustrations, de justesse dans le texte.
(Il me reste en outre quelques questions qui n’ont pas (pas encore ?) trouvé de réponses, légère frustration.)

Sandman, volume 7 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 559 pages.