Jonathan Strange & Mr Norrell, de Susanna Clarke (2004)

Jonathan Strange & Mr Norrell (couverture)1806. La magie a quasiment disparue d’Angleterre. Elle est seulement étudiée par des magiciens théoriciens incapables de la moindre prouesse. C’est à cette époque que deux érudits enthousiastes tirent de sa solitude le revêche Mr Norrell qui se révèle être un praticien fort doué. Bientôt surnommé le Plus Grand Magicien d’Angleterre, il apporte son aide au gouvernement britannique et ne tarde pas à trouver un apprenti à la hauteur de ses exigences en la personne de Jonathan Strange. Mais ce dernier n’a pas les réticences de son maître envers les fées et d’autres formes plus sombres de magie.

Jonathan Strange & Mr Norrell trône sur l’une de mes étagères depuis des temps immémoriaux (si, si, rien que ça), mais la taille de la brique (848 pages avec une police plutôt petite) m’a toujours fait repousser sa lecture (manque de temps, envie de lire davantage pour alimenter le blog, etc.). Et pourtant, une fois lancée dans ce roman, les pages semblaient se tourner toutes seules et j’aurais aimé continuer encore longtemps (sauf que ce n’est pas le plus pratique des livres à lire dans le métro). J’ai été complètement happée par cette histoire et je ne me reconnais pas du tout dans les nombreux commentaires sur Livraddict déplorant la longueur du roman. (Je les comprends cependant tout à fait, la lecture doit être particulièrement longue si l’on n’accroche pas à l’histoire, dans ce livre-ci plus que pour tout autre.)

Les descriptions ne me dérangeant pas outre mesure, j’ai trouvé en Jonathan Strange & Mr Norrell un roman riche qui est aussi bien un roman de fantasy (mais très différent d’Harry Potter ou du Seigneur des Anneaux auxquels il a parfois été comparé) qu’une fresque historique. Nous sommes tour à tour plongés dans les guerres napoléoniennes – que ce soit sur les mers, au Portugal et en Espagne, ou encore à Waterloo – et dans la société anglaise du XIXe siècle – aussi bien du côté des nobles et autres gentlemen que des domestiques. Evidemment, Susanna Clarke y injecte une bonne dose de magie qui vient pimenter le tout.
Evoquant irrésistiblement un roman de Jane Austen, nous découvrons les relations entre les uns et les autres, les usages, les bals et réceptions mondaines, les différences de classes ou encore le fonctionnement du gouvernement (à une époque où le roi était complètement fou et écarté du pouvoir).
La langue très soignée est parfaitement en accord avec l’époque et le style du roman. Avec une affection particulière pour les longues phrases, elle est subtile, délicate et riche en magnifiques images. Bref, littérairement parlant, c’est un bijou qui rend un bel hommage à la littérature anglaise du XIXe.

C’est, en outre, un véritable voyage, l’autrice nous donnant à voir les magnifiques paysages ainsi que les somptueuses et/ou intrigantes demeures arpentées par ses personnages. C’est un véritable hymne à la beauté de son pays, une terre bercée par la magie depuis toujours. La magie est intrinsèquement liée à l’Angleterre et Susanna Clarke puise dans Shakespeare (le nom d’Obéron traversent ici et là le récit), dans les légendes et dans la mythologie pour créer son propre univers.

Susanna Clarke utilise également un autre procédé pour étoffer son récit : les notes de bas de pages. Celles-ci citent parfois des ouvrages de magie, mais servent surtout à narrer des histoires parallèles passionnantes. Ces anecdotes – tantôt amusantes, tantôt pittoresques, tantôt troublantes… – permettent d’en apprendre davantage sur la magie, les praticiens des temps passés les fées, le Roi Corbeau ou l’histoire de l’Angleterre. S’étirant parfois sur plusieurs pages (du jamais vu), ces incroyables notes contribuent encore davantage à l’enrichissement du roman.

La longueur du récit permet à l’autrice de développer en profondeur ses personnages, que ce soit dans leur grandeur et dans leur bassesse, dans leurs aspects les plus sublimes et les plus repoussants, nous offrant alors l’opportunité de les connaître presque intimement. Difficile de ne pas s’attacher à Jonathan Strange, Childermass, Arabella Strange, Stephen Black ou même à l’irascible et irritant Gilbert Norrell. Les manipulateurs et antipathiques Drawlight et Lascelles sont tout aussi intéressants (l’un d’eux devenant même franchement pathétique avant la fin du roman) tandis que le gentleman aux cheveux comme du duvet de chardon se révèle dérangeant, fantasque et totalement inhumain. Au-dessus de tous ces personnages, plane l’ombre du mystérieux John Uskglass, le Roi Corbeau dont certains et certaines espèrent ardemment le retour.
Les personnages oscillent tout au long du roman entre raison et folie. La frontière est mince entre les deux. Mr Norrell est un homme très rationnel tandis que Strange se laisse davantage porter par son instinct. Tous deux ont d’ailleurs un petit côté Dr Jekyll et Mr Hyde, ce qui les rend à la fois antagonistes et complémentaires. La folie n’est d’ailleurs pas forcément mal considérée, les fous et les fées ayant toujours été proches.

Alors certes, le rythme est lent, mais laissez-vous bercer par cette ambiance envoûtante, moins paisible qu’on ne le croit, laissez-vous emmener à travers cette Angleterre parcourue de chemins de fées et de demeures abandonnées, laissez-vous captiver par cette renaissance d’une magie ancestrale qui parle aux pierres, aux arbres et aux cours d’eau. Page après page, l’histoire devient de plus en plus sombre, plus torturée, pour finir en apothéose dans la troisième et dernière partie.

Grâce à la richesse de cette histoire, la délicatesse de la plume de Susanna Clarke et aux touches d’humour british qui ponctuent le récit, je suis totalement tombée sous le charme unique de ce roman. Une perle véritablement ensorcelante qui rejoint mon panthéon livresque.

Jonathan Strange & Mr Norrell a été adapté en mini-série diffusée sur la BBC, je n’en ai entendu que de bons échos et j’ai hâte de prolonger le plaisir avec cette adaptation. De même, l’autre livre de Susanna Clarke, Les dames de Grâce Adieu rejoint immédiatement ma wish-list.

« Elle portait une robe couleur d’orage, de ténèbres et de pluie, avec un chapelet de regrets et de promesses rompues en sautoir. »

« En ruine depuis plus d’un siècle, elle était autant bâtie de sureaux et d’églantiers que de calcaire argenté, et il entrait dans sa composition autant de brises estivales embaumées que de fer et de bois. »

« – Oh, ma tante ! s’écria Miss Greysteel, en ramassant la petite boîte que Frank avait posé sur la table. Regardez comme elle est belle !
Petite, rectangulaire, la boîte était apparemment en argent et porcelaine. Elle était d’une délicate teinte de bleu, enfin pas exactement de bleu, plutôt de lilas, enfin pas exactement lilas non plus, étant donné qu’elle contenait une touche de gris dedans. Pour être plus précis, elle était de la couleur du chagrin. Heureusement, ni Miss Greysteel ni la tante Greysteel n’avaient souvent ressenti de chagrin, aussi ne reconnurent-elles pas sa couleur. »

« – Qu’est-ce là, monsieur ?
– Des créatures du magicien, répondit le gentleman. Il les renvoie en Angleterre avec des instructions à l’intention du ciel, de la terre, des rivières et des montagnes. Il bat le rappel de tous les vieux alliés du roi. Bientôt ils se mettront au service des magiciens anglais plutôt qu’au mien ! – Il poussa un grand cri de colère et de désespoir mêlés. – Je l’ai châtié comme je n’avais jamais châtié mes ennemis auparavant ! Pourtant, il œuvre contre moi ! Pourquoi ne se résigne-t-il pas à son sort ? Pourquoi ne désespère-t-il pas ? »

Jonathan Strange & Mr Norrell, Susanna Clarke. Robert Laffont, 2007 (2004 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Isabelle D. Philippe. 848 pages.

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Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, de Camille Emmanuelle (2017)

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques (couverture)Camille Emmanuelle dénonce le conservatisme des romances érotiques, ce genre littéraire également appelé « Mommy porn » qui  a explosé suite au succès inexplicable de 50 nuances de Grey. L’autrice sait de quoi elle parle puisqu’elle-même en a écrit une douzaine parce qu’il faut bien manger et payer son loyer de temps en temps. Autant dire que ce qu’elle a découvert des coulisses de la romance a bien hérissé le poil de cette spécialiste du féminisme, du genre et de la sexualité.

« J’ai arrêté d’écrire de la littérature cucul (c’est comme ça que je nomme les romances). J’aimerais que tu arrêtes, Manon, d’en lire. Pour cela, je vais te raconter les coulisses de cette écriture. Un récit que ne te fera pas jouir, mais qui, je l’espère, te fera rire. »

Je ne lis pas de romances érotiques, c’est un genre qui ne m’attire absolument pas (et les couvertures et résumés ne m’aident pas à m’en approcher), j’avais de forts préjugés envers ces romans, mais ce que j’ai appris dans ce livre dépasse… tout.

Déjà, Camille Emmanuelle se voit attribuer une fausse biographie : elle est Américaine, ses histoires se passent aux Etats-Unis et elle remercie à la fin d’imaginaires amis américains. La personnalité de l’autrice, pourquoi faire ? Il faut pouvoir la remplacer par quelqu’un d’autre en cas de problème. De toute façon, son éditrice lui imposera moult corrections pour rentrer dans les clous. La créativité n’existe plus.

« … je suis la nègre d’une auteure qui n’existe pas. Je suis la ghost writer d’un fantôme. »

Personnages pathétiques et figés dans des tableaux Excel, intrigues interchangeables et réglées comme du papier à musique, marques de luxe citées à la pelle… Le style littéraire est pauvre, voire inexistant. Ce serait un moindre mal si c’était l’unique problème posé par les romances érotiques.
Sauf que ce n’est pas le cas. Les romances ont beau parler de sexe, elles contribuent surtout à entretenir une vision sexiste et réactionnaire des relations femmes-hommes et du désir féminin. L’homme est fort, beau et riche (immensément riche, juste riche ne serait pas suffisant), mais il a une blessure secrète (et c’est pour ça qu’il est tout caparaçonné de sa virilité). La femme est… gourde. Elle est innocente, timide, faible, vierge et admirative face à l’homme. Leur sexualité est censée exciter les lectrices, mais se révèle conventionnelle et barbante. La pénétration est le but ultime (et ça tombe bien, l’homme n’a jamais de faiblesse à ce niveau-là). Bref, une vision stéréotypée et puante de la femme et de la sexualité.

« Un roman érotique n’est pas moderne parce que son héroïne mange des putains de cupcakes, il est moderne parce qu’il présente une vision nuancée, complexe, curieuse et diverse du plaisir et du sexe. »

Ces romances vantent le pouvoir de l’argent, le bonheur se trouve dans une énième paire de Louboutin. La richesse et les paillettes, voilà ce qui fait apparemment rêver. C’est tellement fade et vain. Rien de politique, rien de trop intelligent, pas de mention d’artistes qui risqueraient d’attirer l’attention de la lectrice vers une culture plus enrichissante. (Ce qui m’a fait rire, c’est que Camille Emmanuelle explique qu’il faut citer beaucoup de marques, des références qui parleront à la lectrice… Sauf que je n’en connaissais qu’une sur deux lorsqu’elle donnait des exemples. Je ne suis décidément pas la « target » idéale !)

« C’est toute une vision de la société – ultra-libérale, culturellement appauvrie et réactionnaire – qui est promue à longueur de page. Eh oui ! Manon, je n’ai pas écrit des mommy porns, mais bien des « Zemmour porns », réacs et bêtifiants. Je suis un peu la Monsanto de la littérature érotique. Et, alors que je suis une auteure féministe, j’ai contribué à délivrer aux femmes des messages extrêmement vieillots sur leur corps, leur vie, leurs rêves, leurs fantasmes. »

Le ton est drôle et sarcastique, bref, c’est juste hilarant (le lire dans le train n’était donc pas forcément l’idée du siècle). Certes, au bout d’un moment, la bêtise rétrograde de ces romances devient rageante. Franchement, pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de brûler des livres.

Le choix des citations a été un véritable challenge (c’est d’ailleurs pour ça que j’en ai semé partout), on pourrait citer quasiment toutes les pages tant ce livre est incisif et pertinent. La sexualité et le monde présentés dans ces livres sont tristes à pleurer et un tel succès pour cette littérature me déprime un peu. Mais en ce qui concerne Lettre à celle qui lit…, c’est à lire, c’est à relire, c’est à offrir, c’est un énooooorme coup de cœur !

(Et Camille Emmanuelle nous offre également quelques pistes pour une littérature érotique féministe. A explorer…)

« Je n’étais pas une auteure qui trouvait l’inspiration à une terrasse de café de Manhattan et avait envie de faire rêver ses lectrices. Non, j’écrivais à la chaîne et étais le rouage d’une « fabrique à fantasmes ». Les romances sont quasi exclusivement écrites par des femmes. Et ces femmes, dont j’ai fait partie, sont comme celles qui, au XVIIIe siècle, aidaient les autres femmes à serrer leur corset. La femme ainsi ficelée retenait sa respiration, puis souffrait en silence toute la journée, empêchée dans ses mouvements. Elle correspondait à ce qu’on attendait d’elle. Aujourd’hui, ces corsets sont mentaux, et empêchent tout autant de respirer et de se sentir libre. »

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, Camille Emmanuelle. Les Echappés, 2017. 133 pages.

Zen City, de Grégoire Hervier (2009)

Zen City (couverture)« Bienvenue à Zen City !
Grâce à notre programme Global Life®, la vie clés en main, profitez de tous nos services et travaillez dans un environnement idéal, naturel et sécurisant. »

Dominique Dubois, un homme totalement banal au chômage depuis quelques temps, retrouve l’espoir grâce à Zen City, une ville novatrice installée dans les Pyrénées. Un nouveau poste de cadre, un bel appartement, une voiture… tout semble aller pour le mieux jusqu’à ce que des hackeurs entrent dans sa vie et que l’une de ses collègues ne soit assassinée.

Le livre se présente comme un dossier étudiant la « Tragédie de Zen City » en se penchant tout spécialement sur le cas de Dominique Dubois. La première partie est majoritairement constituée des articles postés par Dominique sur son blog et encadrés de quelques commentaires. Nous décelons rapidement de petites anomalies, de petits abus, mais Dominique, enchanté par son nouveau quotidien, ne remarque rien, générant ainsi un intéressant décalage entre le lecteur et le personnage. Cela donne au roman un rythme dynamique qui ralentit malheureusement vers la moitié du récit. A ce moment-là, du côté de la forme, le blog se fait presque muet, relayé par une sorte de journal intime, tandis que, du côté du fond, le mystérieux réseau @Ω fait son apparition et la suite des événements se met en place. Le tout est assez lent et moyennement passionnant. Il faut quelques chapitres pour reprendre du poil de la bête, mais le roman finit tout de même assez énergiquement sur quelques rebondissements et des questions qui restent en suspens.

Malgré tout, c’est un livre assez glaçant. Le sujet des puces ne m’inspire aucune confiance et pourtant ce que Zen City met en place avec ces puces RFID (indispensables pour ouvrir sa porte, faire ses courses, etc.) n’est peut-être pas si futuriste que ça. Grégoire Hervier fait une critique assez efficace et effrayante de notre société de consommation (Zen City utilise habilement publicité ciblée et sentiment de manque pour pousser ses habitants à acheter toujours plus), de la géolocalisation et de l’hyper connexion qui régissent plus ou moins nos vies. Les habitants de Zen City perdent en liberté ce qu’ils gagnent en confort et en sécurité, ce sont des esclaves qui s’ignorent prisonniers d’une cage dorée.

Je n’ai pas eu d’atomes crochus avec le personnage principal. Dominique Dubois m’a d’ailleurs énormément agacée, que ce soit à cause de sa tendance à la lamentation ou la façon dont il parle des femmes qui l’entourent. Entre les seins de la recruteuse, les strings de sa collègue Candice, les « bombes » des Zen City, les femmes ne sont pas très valorisées pour leur intellect. Même la belle Isabel, de qui il tombe amoureux en un clin d’œil, ne semble pas le séduire pour autre chose que ses longues jambes. Heureusement que le personnage de Natouchka vient par la suite relever un peu la barre (sans être particulièrement mémorable).

Mi-thriller, mi-SF, cette enquête ne manquera pas de faire écho à notre monde actuel. Evoquant irrésistiblement un 1984 du XXIe siècle dans les Pyrénées, Zen City est un roman intéressant et pertinent, mais, si je ne me suis pas ennuyée, je ne suis pas totalement enthousiaste non plus. Les coupables : des personnages peu attachants, une intrigue qui devient parfois un peu brouillonne, des questions sans réponses et un baisse de régime au milieu du roman.

« – Après le traçage des individus, vous vous en prenez à la liberté de choisir, au libre arbitre… Vous voulez anéantir tout ce que vous ne pouvez pas contrôler, piétiner le peu qu’il reste de notre liberté…
– Ah la liberté ! C’était une bien belle idée… Hélas, cela fait bien longtemps qu’elle ne fait plus recette. Il n’y a pratiquement plus de demande. Sécurité, consommation, communication, d’accord ! Liberté… Mais les modes évoluent, ça reviendra peut-être, qui sait ? »

Zen City, Grégoire Hervier. Au Diable Vauvert, 2009. 347 pages.

La guerre des salamandres, de Karel Čapek (1936)

La guerre des salamandres (couverture)Un brave capitaine découvre des créatures jusqu’alors inconnues, isolées sur une île indonésienne : des salamandres (Andrias Scheuchzeri de son petit nom) qui marchent sur leurs pattes arrière, qui dansent les nuits de pleine lune et qui se révèlent très intelligentes et travailleuses. Si elles commencent par intriguer et fasciner, l’intérêt devient rapidement financier et les salamandres deviennent les nouveaux esclaves de ce XXe siècle. Vendues et exploitées pour coloniser la mer et construire de nouveaux territoires, la révolte, ignorée par des humains sûrs de leur fait, est inévitable.

La guerre des salamandres est un roman de science-fiction, mais l’Histoire et le contexte de l’époque se dessinent très clairement sous cette histoire incroyable. Pêle-mêle, voici ce que j’ai décelé :

  • les enjeux liés aux colonies ;
  • le communisme: il prend la défense de la main-d’œuvre exploitée que sont les salamandres (« Salamandres opprimées et révolutionnaires du monde entier, unissez-vous, l’heure de la lutte finale a sonné. ») ;
  • le racisme: lorsque les salamandres menacent les côtes asiatiques ou africaines, ces bons Européens diront en gros « mieux vaut eux que nous » ;
  • le Ku Klux Klan: les lynchages et bûchers de salamandres aux Etats-Unis, d’ailleurs dénoncés par des Noirs s’insurgeant du sort de leurs « frères », ne sont pas sans rappeler les agissements de la tristement célèbre organisation ;
  • l’antisémitisme: l’Allemagne interdit les vivisections… uniquement par les chercheurs juifs) ;
  • la montée du nazisme: les Allemands révèleront l’existence d’une « race supérieure de salamandres », la race aryenne du reptile, celles qui vivent dans les eaux germaniques ont la peau plus claire, la démarche plus droite, le crâne plus ceci ou cela… ;
  • les tensions entre l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne (bien que pour d’autres raisons que celles retenues par l’Histoire, celles du livre étant liées aux salamandres) ;
  • ou encore l’inefficacité de la Société des Nations à travers l’inutilité des grandes institutions qui échouent à trouver des solutions et même à trouver un nom correct aux salamandres : « La Commission pour l’Etude de la Question des Salamandres devait choisir l’appellation la plus appropriée et elle s’y attacha consciencieusement et avec ardeur jusqu’à la fin même de l’Âge des Salamandres ; mais elle ne fut pas en mesure d’adopter une conclusion finale et unanime. »

Et ce n’est que ce qui m’a sauté aux yeux grâce à mes petits savoirs ou de vagues souvenirs de cours d’histoire. Une meilleure connaissance du contexte de l’époque permet sans doute d’approfondir encore davantage sa lecture du roman et de la rendre plus passionnante encore.
Il y a également un passage qui m’a particulièrement perturbée. Quelques rapports présentent à un moment des expériences faites sur les salamandres. Enfin, par expériences, il faut entendre tortures. Ce qui m’a choquée, c’est que ces tortures (relatives aux températures, au jeûne, au manque d’eau, à des mutilations) rappellent celles subies par les Juifs entre les mains des « médecins » nazis. Sauf que ces « expériences » ont commencé quelques années plus tard. Ce n’est pas le seul moment où Karel Čapek se révèle visionnaire : une conférence fait étonnamment penser à celle de Munich en 1938…

Cette histoire nous est racontée d’un point de vue économique, politique, social… mais rarement émotionnel. A part le truculent capitaine Van Toch et sa touchante relation avec les salamandres, ses « tapa-boys », rares sont les personnages marquants. Nous ne sommes pas pris par la main par un personnage principal comme nous en avons l’habitude, les protagonistes passent, certains reviennent une ou deux fois, mais on ne les connaît jamais vraiment. Le point de vue change souvent de pays et reste relativement distant. Finalement, on nous présente des faits et la manière dont les choses se sont déroulées : la découverte, la fascination, l’idée commerciale, l’esclavagisme, etc. Le résultat aurait pu être froid, mais non. C’est un roman enthousiasmant, passionnant, que j’ai dévoré en quelques heures. L’auteur a réussi un véritable tour de passe-passe.

L’écriture est vivante, dynamique, moderne… Bien éloignée de ce que l’on pourrait redouter d’un roman de 1935. De nombreux comptes rendus et articles de journaux ponctuent le roman.
L’humour est omniprésent. S’il devient parfois presque saugrenu lorsque l’on nous fournit un document avec cette mention « Cf. la coupure suivante, d’un grand intérêt mais malheureusement dans une langue inconnue et donc intraduisible », il est souvent noir et cynique dans le ton, dans certaines comparaisons ou des remarques qui égratignent ici ou là les grandes nations.

Progressant dans ma lecture, je ne redoutais qu’une chose : la fin. Je craignais qu’elle ne parte en vrille et ne soit pas à la hauteur. Mais non ! Le dernier chapitre est une discussion de l’auteur avec lui-même, avec une petite voix intérieure qui l’interroge sur la suite des événements, sur les salamandres et sur les humains. C’est intelligent, fin, drôle et extrêmement original. J’adhère à 200%… sauf pour les six dernières pages. Mais peu importe pour moi, ce n’est qu’un fol espoir de sauver l’humanité, de vaines spéculations. Team salamandres ! (Même si je me doute qu’on est plus ou moins censé être pour les humains et que les salamandres, dictatrices voulant agrandir leur espace vital, représentent les nazis… Pas top…)

Commençant comme un récit d’aventures, La guerre des salamandres se révèle être un conte philosophique opposé aux totalitarismes d’une richesse inouïe. Pris un peu au hasard (pas totalement puisque j’ai réalisé par la suite avoir été attirée par le nom de l’auteur qui est le premier à avoir utilisé le mot robot inventé par son frère Josef), c’est une excellente découverte ! Un vrai coup de cœur, un concentré d’intelligence et d’humour dont je risque de parler longtemps !

Cette lecture m’a rappelé la récente trilogie cinématographique de La planète des singes. Comme les primates, les salamandres apprennent le langage, la lecture, intègrent des connaissances et utilisent des outils jusqu’à se hisser au niveau des humains, voire à les dépasser. Le livre de Pierre Boulle est dans ma PAL et figure parmi mes futures lectures.

« 2. Cette même salamandre sait lire, mais seulement les journaux du soir. Elle s’intéresse aux mêmes sujets que l’Anglais moyen et réagit d’une manière analogue, c’est-à-dire selon les idées reçues. Sa vie intellectuelle, dans la mesure où elle en a une, se compose de conceptions et d’opinions courantes à l’heure actuelle.
3. Il ne faut absolument pas surestimer son intelligence car elle ne surpasse en aucune façon celle de l’homme moyen de notre époque. »

« Les gens commencèrent enfin à considérer les salamandres comme quelque chose d’aussi banal qu’une machine à calculer ou un automate ; ce n’étaient plus, à leurs yeux, de mystérieuses créatures sorties, on ne sait à quelle fin, de tréfonds inconnus. En outre, les gens ne trouvent jamais de mystère dans ce qui leur rend service, dans ce qui leur profite, mais seulement dans ce qui leur nuit, dans ce qui les menace ; et puisque, comme on l’a vu, les salamandres étaient des créatures très utiles, à multiples emplois, elles étaient entrées dans l’ordre des choses normal et rationnel. »

« Pourquoi la nature devrait-elle corriger les erreurs que les hommes ont commises ? »

La guerre des salamandres, Karel Čapek. Cambourakis, 2012 (1936). Traduit du tchèque par Claudia Ancelot. 380 pages.

 

Le monarque de la vallée, de Neil Gaiman (2004)

Le monarque de la vallée (couverture)Deux ans après les événements racontés dans American Gods, Ombre a entamé un voyage solitaire. Dans un pub du nord de l’Ecosse, il est accosté par un drôle de docteur qui le fait engager comme vigile lors d’une étrange soirée dans une grande maison perdue dans la vallée. Cette requête est étrange : que lui veulent donc ces gens ?
Cette nouvelle a tout d’abord été publiée dans le recueil Des choses fragiles (Au Diable Vauvert, 2009).

Avoir lu American Gods n’est, je pense, pas forcément un prérequis, la nouvelle peut se lire indépendamment. Mais c’est quand même un plus pour comprendre le personnage, les allusions aux événements passés, les rêves d’Ombre, les histoires de dieux…

Rapidement plongé dans le vif du sujet, on sent tout de suite qu’il se passe des choses étranges, les personnages semblent tous bizarrement décalés. Rêves, cauchemars, réalité, légendes et vieilles croyances, tout se mêle dans cette étrange histoire qui voit se côtoyer des humains et des monstres, la cruauté n’étant pas forcément du côté attendu. Le nord de l’Ecosse, froid et venteux, est le lieu idéal pour faire revenir d’étranges créatures.

Les pages, les mots, les dessins, tout joue sur le mariage du noir et du blanc. Il m’a fallu quelques pages pour apprécier les dessins de Daniel Egnéus, mais j’ai fini par goûter à ces ombres et lumières. Elles étoffent l’ambiance parfois étrange et onirique, parfois sinistre et macabre du roman. Cela sert parfaitement le propos du livre et je pense que je m’offrirai l’édition pareillement illustrée d’American Gods (ça tombe bien, je ne le possède pas car je l’avais simplement emprunté).

Une magnifique et intrigante couverture, une histoire sombre, parfois cauchemardesque, des illustrations qui ont su capturer l’esprit Gaiman… Le monarque de la vallée est une excellente nouvelle pour prolonger American Gods.

Merci à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour cet envoi !

« Eux, ce sont ceux qui ont perdu, jadis. Nous avons gagné. Nous étions les chevaliers, eux les dragons, nous étions les tueurs de géants, eux les ogres. Nous étions les hommes, eux les monstres. Et nous avons gagné. Ils connaissent leur place, à présent. L’important est de ne pas les laisser l’oublier. C’est pour l’humanité que vous vous battrez, cette nuit. On ne peut pas les laisser prendre l’avantage. Pas même un tout petit peu. C’est nous contre eux. »

Le monarque de la vallée, Neil Gaiman, illustré par Daniel Egnéus. Au Diable Vauvert, 2017 (2004 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Michel Pagel. 110 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Mystère du Val Boscombe :
lire un livre se passant à la campagne

J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 3 : Le miroir d’ambre, de Philip Pullman (2000)

A la croisée des mondes T3 (couverture)Kidnappée par sa mère, Lyra est plongée dans un sommeil artificiel et agité. Et quand Will vient la libérer, elle a une terrible nouvelle pour lui : ils vont devoir descendre au pays des morts.

> Ma critique du tome 1, Les Royaumes du Nord
> M
a critique du tome 2, La Tour des Anges

L’ultime tome de la trilogie signe avant tout des retrouvailles grandioses avec tous les personnages que l’on a adoré dans les deux premiers tomes – Iorek, Lee Scoresby, Serafina Pekkala, Mary Malone… je ne saurais dire à quel point j’aime ces personnages ! – tout en redécouvrant le couple passionné formé par Lord Asriel et Mme Coulter. Celle-ci, à la fois haïe et admirée, se dévoile sous de nouvelles facettes, plutôt inattendues : celle d’une mère aimante, d’une femme amoureuse. Nul manichéisme ici et Mme Coulter est un personnage des plus complexes.
La mythologie créée ou réinventée par Philip Pullman continue de se développer avec de nouveaux êtres, tous passionnants et importants à leur façon : les anges, grandioses comme Métatron ou faibles comme Balthamos, les Gallivespiens, les Mulefas, les Harpies…

La relation entre Lyra et Will trouve un équilibre nouveau et, à l’exception d’un passage, je n’ai plus ressenti l’agacement qui avait ponctué ma lecture du second tome. Tous deux se respectent et s’admirent mutuellement, s’écoutent et se font confiance. Ils prennent les décisions ensemble et les initiatives viennent tantôt de Will, tantôt de Lyra. Il faut dire qu’ils grandissent…

Car c’est aussi ça, le sujet d’A la croisée des mondes : le passage de l’enfance à l’âge adulte. Au fil des pages, Lyra et Will sont confrontés à la mort et au deuil, aux peurs et aux folies humaines, à la cupidité et à la lâcheté, mais aussi à l’amitié, à l’amour, au respect, au courage… Toutes les épreuves affrontées leur permettent de grandir peu à peu et l’éclosion de leur amour leur permettra de réaliser le chemin parcouru. De retour à Jordan College, la Lyra du dernier chapitre n’a plus grand-chose à voir avec celle du premier et le regard qu’elle pose sur le monde des adultes est bien différent.

Ce troisième tome, plus long que les deux précédents, est aussi le plus dense et le plus mature. Une nouvelle fois, c’est un texte parfois philosophique que nous offre Philip Pullman. L’heure de la bataille contre l’armée de l’Autorité approche, des bouleversements s’opèrent dans tous les mondes visités, on comprend davantage l’importance de la Poussière, symbole de la sagesse et de la connaissance qui rendent les êtres meilleurs, et peu à peu, bon nombre de questions trouvent leur réponse.
Lyra, quant à elle, prend conscience du pouvoir de la vérité. Après l’aléthiomètre qui l’a souvent poussée à être franche (avec le Consul des sorcières, avec Mary Malone…), ce sont les Harpies et les morts qui lui montrent le pouvoir bénéfique de la vérité. Une révélation et un changement profond pour celle qui était si fière de ses talents de menteuse.
(Je lui reprocherais seulement un petit deus ex machina un peu facile qui permet de sauver la vie des deux adolescents dans le monde des morts.)

J’ai de nouveau été transportée comme si c’était ma première lecture par cette trilogie riche et exigeante qui ne sous-estime pas les enfants. L’imagination de l’auteur, les personnages, l’idée fabuleuse des dæmons, de cette part d’âme visible et audible sous l’aspect d’un animal, le discours sur la science et la religion… Une œuvre magistrale à mes yeux d’enfant, d’adolescente et d’adulte (presque…).

Merci, Philip Pullman !

 

« Parfois, on ne fait pas le bon choix, car la mauvaise solution paraît plus dangereuse que la bonne, et personne ne veut donner l’impression d’avoir peur. On se préoccupe davantage de ne pas passer pour des froussards que d’émettre un bon jugement. »

« A votre avis, dit-il, depuis combien de temps est-ce que je transporte des gens vers le pays des morts ? Si quelqu’un pouvait me faire du mal, vous ne croyez pas que ce serait arrivé depuis longtemps ? Croyez-vous que les gens que je transporte me suivent de gaieté de cœur ? Non. Ils se débattent, ils crient, ils essaient de me soudoyer, ils me menacent et m’agressent : rien n’y fait. Piquez-moi si vous voulez avec votre éperon, vous ne pouvez pas me faire de mal. Vous feriez mieux de réconforter cette enfant. Ne vous occupez pas de moi. »

A la croisée des mondes, tome 3 : Le miroir d’ambre, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2002 (2000 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 2001, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 595 pages.

J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 2 : La Tour des Anges, de Philip Pullman (1997)

A la croisée des mondes T2 (couverture)Après avoir franchi le pont entre les mondes créé par Lord Asriel, Lyra se retrouve dans un monde étrange privé d’adultes et dans lequel les enfants semblent porter leur dæmon en eux. Là, elle rencontre Will. Le jeune garçon, fuyant son propre monde après avoir tué un homme, est à la recherche de son père. Ensemble, ils vont découvrir un objet incroyablement puissant, convoité de tous : le poignard subtil, qui a un rôle à jouer dans la lutte à venir.

> Ma chronique du tome 1, Les Royaumes du Nord
> Ma chronique du tome 3, Le miroir d’ambre

Toujours un peu difficile de quitter la magie du monde de Lyra pour la solide réalité de celui de Will, mais quelques chapitres m’ont permis de me glisser à nouveau dans cette histoire. Une histoire toujours aussi dynamique, avec de l’action, des retrouvailles avec des anciens personnages, des rencontres avec des nouveaux et des révélations.
Ces révélations sont permises grâce à une diversification des points de vue dans ce second tome. On voyage entre trois mondes aux côtés de Lyra et Will évidemment, mais aussi Lee Scoresby (et son dæmon Hester – leur relation me touche beaucoup en passant) ou des sorcières Serafina Pekkala et Ruta Skadi. Cela nous permet d’en apprendre davantage sur la destinée de Lyra (qui, elle, doit rester innocente comme le Consul des sorcières l’avait appris à Farder Coram dans le premier tome : « Mais elle doit accomplir ce destin sans en avoir conscience, car seule son ignorance peut nous sauver. ») et d’avancer dans l’histoire, en en sachant davantage que la plupart des personnages.

Religion et science continuent de se côtoyer. D’un côté, Lord Asriel rassemble une armée pour détruire l’Autorité (alias Dieu), les références bibliques se multiplient : la Chute, une Eve qui doit revenir, des anges rebelles, tout semble prêt pour que l’histoire soit réécrite. D’un autre côté, une scientifique, Mary Malone, étudie la Poussière et les particules élémentaires, on parle d’analyses de crânes millénaires, de physique, de paléo-magnétisme, etc.

 Un bon point également pour les monstres glaçants que sont les Spectres qui se repaissent de l’âme des adultes, dédaignant les enfants, tournant autour des adolescents comme des charognards.

MAIS.

Car j’ai quand même un gros reproche à faire (d’ailleurs, je me souviens que c’était déjà quelque chose qui me frustrait quand j’étais petite), c’est la minimisation du rôle de Lyra. Elle était l’héroïne principale, décidée, autoritaire, courageuse, des Royaumes du Nord et, dans ce second tome, elle ne fait plus rien toute seule. Pourquoi ? A cause de Will. Je trouve particulièrement agaçant qu’il prenne ainsi l’ascendant sur Lyra. Elle obéit à Will, elle compatit aux souffrances de Will, elle remercie « oh Will, merci pour tout ce que tu as fait ». Elle s’interdit même d’utiliser l’aléthiomètre à volonté ! « Seulement pour aider Will. » (Je me souviens que, petite, cela m’indignait totalement tant je trouvais cet objet fabuleux.) C’est insupportable. Je n’ai rien contre le pauvre Will (au contraire, je le trouve touchant dans sa tendresse envers sa mère malade et dans sa maturité d’enfant qui a grandi trop vite), mais la façon dont son personnage vampirise celui de Lyra m’exaspère.
J’ai vu dans plusieurs critiques qu’il avait une bonne influence sur elle, qu’il était plus réfléchi et tempérait son agressivité, mais en ce qui me concerne, j’adorais son impulsivité, le fait qu’elle ne voit rien d’impossible dans sa vie, et je trouve qu’il la bride totalement. On te rabâche l’importance cruciale de Lyra et elle devient presque un personnage secondaire dans les prises de décision, alors, oui, ça m’énerve.

Un second tome un peu moins prenant au démarrage mais toujours aussi efficace jusqu’au cliffhanger de la dernière page.

« Âgée de quatre cent seize ans, Ruta Skadi possédait la fierté et le savoir d’une reine des sorcières. Sa sagesse dépassait de loin celle de n’importe quel humain à la vie si brève, et pourtant, elle ne pouvait imaginer à quel point elle paraissait juvénile comparée à ces êtres. De même, elle ignorait que leur perception des choses s’étendait bien au-delà d’elle, tels des tentacules filamenteux, jusque dans les recoins les plus éloignés d’univers dont elle n’avait même jamais rêvé ; et si ces anges lui apparaissaient sous une forme humaine, c’était parce que ses yeux s’attendaient à les voir ainsi. Eût-elle perçu leur véritable apparence, elle aurait découvert des architectures plus que des organismes, des sortes de structures gigantesques constituées d’intelligence et de sensations.
Mais les yeux de la sorcière ne s’attendaient pas à cela ; elle était encore su jeune. »

« N’existait-il qu’un seul monde finalement, qui passait son temps à rêver à d’autres mondes ? »

A la croisée des mondes, tome 2 : La Tour des Anges, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2000 (1997 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 1998, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 404 pages.