Les Dames de Grâce Adieu et Clarissa (challenge « Tour du monde »)

Je continue mon tour du monde avec l’Angleterre et l’Autriche. Vous pouvez retrouver toutes mes lectures et chroniques publiées sur la page du challenge.

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ANGLETERRE – Les Dames de Grâce Adieu, de Susanna Clarke (2006)

Les dames de Grace Adieu (couverture)Trois ans depuis ma lecture du fabuleux Jonathan Strange & Mr Norrell, trois ans pour lire ce recueil de nouvelles qui en prolongent l’univers.

Huit nouvelles qui font ressurgir en un clin d’œil l’atmosphère de ce roman si particulier. On retrouve la campagne anglaise avec ces descriptions si bucoliques ; on renoue avec cette magie ancestrale, intriquée dans le monde réel. On croise des personnages historiques – le duc de Wellington et Marie Stuart – ainsi qu’un certain Jonathan Strange justement. D’autres nouvelles mettent en avant des héroïnes indépendantes d’esprit, décidées, que la magie soit de leur côté ou se pose en obstacles à leurs désirs. La quatrième histoire emprunte le décor de Stardust de Neil Gaiman (dans ma PAL depuis… ?). Bref, un melting-pot de contes, de protagonistes et de clins d’œil littéraires.

Ce sont des histoires de fées, d’ensorcellement, d’un univers féérique qui flotte comme un voile contre notre monde. Mais attention, oubliez les petites fées féminines, espiègles et court vêtues : les fées peuvent être de sexe masculin comme ils peuvent être de grande taille. Mais ce qui frappe le plus, c’est leur caractère composé de cruauté, d’indifférence, d’égoïsme et de détachement. A travers ses histoires, on apprendra les relations complexes entretenues avec leur nombreuse progéniture ainsi leur absence de scrupules à prendre au monde humain ce dont ils ont envie/besoin, que ce soit des bébés, des nourrices, des amant·es… De la fascination pour la féérie, du mystère, une touche de malignité, une pointe d’humour, voilà ce qui fait le sel de ces nouvelles.

Sans que cela soit aussi marqué que dans le roman de Susanna Clarke, les notes de bas de page sont toujours là, contribuant à l’enrichissement des nouvelles par des récits supplémentaires, des précisions, des exemples ou autres anecdotes. J’ai retrouvé cette plume ciselée et visuelle qui m’avait tant séduite dans Jonathan Strange & Mr Norrell.

Si je préfère un bon gros pavé à la brièveté des nouvelles, si je favorise l’intrigue approfondie et captivante de Jonathan Strange & Mr Norrell aux historiettes si vite clôturées (et oubliées ?) des Dames de Grâce Adieu,  j’ai apprécié ces récits anecdotiques qui peuvent constituer aussi bien une prolongation dans l’univers de Susanna Clarke ou une porte d’entrée moins imposante que les neuf cents pages du roman.

Les Dames de Grâce Adieu, Susanna Clarke, illustré par Charles Vess. Editions Robert Laffont, 2012 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Isabelle D. Philippe. 284 pages.

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AUTRICHE – Clarissa, de Stefan Zweig (1990, posthume)

Clarissa (couverture)« Le monde entre 1902 et le début de la Second Guerre mondiale, vu à travers l’expérience d’une femme », c’est ainsi que Stefan Zweig résumait ce roman, resté inachevé. S’ouvrant sur ses années de pensionnat, le récit conduit Clarissa à un poste d’assistante pour un neurologue respecté, à une convention où elle rencontrera le professeur Léonard, socialiste français. Quand la guerre éclate, Clarissa ne le sait pas encore, mais elle attend un enfant. Et le garder, lui, le fils de l’ennemi, ne sera pas un choix anodin.

Je n’ai pas lu Stefan Zweig depuis longtemps (alors que je le considère comme l’un de mes auteurs fétiches), mais j’ai tout de suite retrouvé l’efficacité de sa plume, celle qui rend ses nouvelles aussi prenantes et passionnantes qu’un roman richement développé. En quelques phrases, il développe suffisamment de traits de personnalité pour que l’on puisse se faire immédiatement une idée précise, un portrait vivant du personnage dépeint. J’ai lu ce texte juste après De sang et d’encre de Rachel Kadish et j’ai été frappée du contraste : Zweig semble presque plus percutant en cent pages que l’autrice en six cents pages concernant le développement et l’intériorité du personnage. La concision de l’auteur autrichien m’a encore une fois bluffée.
La suite du récit prend parfois davantage son temps dans l’exposition des tourments et des dilemmes d’une Clarissa placée face à des choix difficiles. Il place également un discours plus philosophique dans la bouche de Léonard qui s’étire parfois un peu trop.

Je ne suis pas une experte concernant Zweig, mais il m’a semblé avoir mis beaucoup de lui-même dans cette ébauche de roman. Il y tient des propos remplis d’humanité, il vante « les petites gens », les masses qui font un tout bien plus efficacement qu’un homme politique, les peuples constitués d’une multitude d’individualités qui font finalement le monde.
La section qui traverse la Première Guerre mondiale est poignante. Zweig se dresse contre la guerre, contre cette folie qui semble annihiler toute logique, cette machine qui broie les esprits autant que les corps, ce nationalisme dévastateur, cette absurdité sanguinaire.
Au-delà des personnages du roman, j’ai eu davantage de compassion pour l’auteur lui-même car j’ai fortement ressenti la tragédie que constituait la succession de deux guerres comme celles qui ont déchirées l’Europe et le monde pour cet homme pacifiste, si enthousiaste et convaincu de l’union des pays et du partage international.

C’est un texte inachevé, donc forcément un peu frustrant. Les dernières parties ne sont qu’esquissées ; celle de 1921-1930 ne contient que deux phrases sur lesquelles s’achève brutalement le récit. J’extrapole peut-être, mais ce qu’on peut lire dans les ultimes années ébauchées m’a laissé un goût amer. Ce sentiment de passer à côté d’une autre vie, plus heureuse, d’avoir pris le mauvais chemin, d’avoir raté le virage. A chacun·e d’imaginer la fin de l’histoire ; personnellement, je suis assez fataliste…

Un texte fort bien qu’incomplet dans lequel on retrouve les idées humanistes de Stefan Zweig ainsi que l’efficacité de sa prose. Un récit porteur de désillusions qui laisse une sensation prégnante de tristesse.

« Quand Clarissa, bien des années plus tard, s’efforçait de se souvenir de sa vie, elle éprouvait des difficultés à en retrouver le fil. Des espaces entiers de sa mémoire semblaient recouverts de sable et leurs formes étaient devenues totalement floues, le temps lui-même passait au-dessus, indistinct, tels des nuages, dépourvu de véritable dimension. Elle parvenait à peine à se rendre raison d’années entières, tandis que certaines semaines, voire des jours et des heures précis et qui semblaient dater de la veille, occupaient encore son âme et son regard intérieur ; parfois, elle avait l’impression, le sentiment de n’avoir vécu qu’une partie infime de sa vie de façon consciente, éveillée et active, tandis que le reste avait été perçu comme une sorte de somnolence et de lassitude, ou comme l’accomplissement d’un devoir vide de sens. »

Clarissa, Stefan Zweig. Le Livre de Poche, 1995 (1990 pour l’édition originale. Belfond, 1992, pour la traduction française). Traduit de l’allemand par Jean-Claude Capèle. 187 pages.

De sang et d’encre, de Rachel Kadish (2017)

De sang et d'encre2000 (et non 2017 comme l’indique la quatrième de couverture). Helen Watt, professeur d’université proche de la retraite, est contactée par un ancien élève pour examiner de vieux papiers dissimulés dans une cache secrète de sa maison depuis trois cents ans. La spécialiste de l’histoire juive et Aaron Levy, un étudiant américain plongée dans une thèse compliquée, réalisent rapidement qu’un trésor est à portée de main. Qui est cet Aleph auteur de ces manuscrits ?
1656. Esther Velasquez, orpheline, quitte Amsterdam sous la protection d’un rabbin aveugle. Jeune femme passionnée par l’étude et le savoir, elle va lui servir de scribe pendant des années jusqu’à ce que la Grande Peste vienne dévorer la ville.

Une découverte pour laquelle je peux remercier Babelio sur un sujet original. J’ai eu un peu de mal à entrer dans le récit ; cent pages environ m’ont été nécessaires pour m’y immerger. Outre une écriture peut-être trop minutieuse, avec des circonvolutions inutiles, j’avais l’impression d’être laissée de côté par cet univers de grandes études, de thèses et autres doctorats que je n’ai pas fréquenté. Cependant, ma progression laborieuse du début a vite été de l’histoire ancienne et je me suis plongée dans les deux histoires qui s’entremêlent dans ce récit.
Les chapitres alternent les époques. D’un côté, il y a l’enquête de papier menée par Helen et Aaron ; de l’autre, la vie d’Esther qui progresse peu à peu et qui éclaire les lettres lues par les deux experts. Les suppositions et les déductions d’un côté ; les faits tels qui se sont produits de l’autre.

Esther est une femme intelligente, avide de savoir, de discussions, de débats et de confrontations avec les philosophes ayant marqué son siècle, à commencer par le fameux Spinoza. Je dois admettre que leurs échanges philosophiques se sont révélés parfois laborieux pour moi tant c’est un domaine que je ne connais et ne pratique guère. En réalité, ce n’était pas incompréhensible, mais ces passages avaient tendance à glisser sur mon esprit, aussi insaisissables que de l’eau entre mes doigts. Dans le petit entretien qui clôt le livre, l’autrice explique qu’elle n’avait pas de culture philosophique avant l’écriture de ce roman et que cela lui a demandé un dur travail pour appréhender les concepts et les textes des philosophes : je trouve ça plutôt rassurant dans le sens où cela sera peut-être à ma portée le jour où j’éprouverai l’envie de consacrer du temps à ces sujets.

Toutefois, ce livre a été plutôt une bonne découverte.
Tout d’abord, j’ai aimé en apprendre davantage sur cette histoire juive dont j’ignorais tout. Les supplices des Juifs sérafades sous l’Inquisition, leur exil du Portugal vers Amsterdam, la reconstruction de la communauté juive londonienne à partir de 1656, etc., tout a été une complète découverte pour moi. Je ne pense que quiconque ayant déjà des connaissances sur le sujet trouverait ici matière à se régaler car la romancière ne fait que tracer les grandes lignes, mais, de mon point de vue de néophyte, j’ai trouvé ça intéressant.

Ensuite, l’aspect humain des personnages a joué. Rachel Kadish utilise des ressorts connus, certes, mais qui fonctionnent. L’utilisation d’un duo composé de personnalités très différentes avec Helen et Aaron et des portraits de femmes passionnées. Des femmes qui veulent vivre sans être perpétuellement asservies aux attentes de la société et des hommes. Des femmes aux buts divers mais qui finalement recherchent toutes une forme d’indépendance. Des femmes dont la fin ne sera pas toujours sereine et heureuse. Constantina, rebelle méprisée par sa communauté, avide de plaisirs ; Mary, rêvant du grand amour ; Esther, bien sûr, passionnée par les études et rejetant les liens du mariage et de la maternité… Cependant, pour être honnête, je les ai apprécié·es, j’ai aimé suivre les protagonistes féminins et masculins, mais je ne me trouve pas particulièrement marquée par ces rencontres. Comme si Rachel Kadish avait échoué à me les rendre véritablement vivant·es.

Dense, lent, De sang et d’encre est un roman historique intéressant, qui fonctionne bien, même s’il aurait sans doute pu être raccourci et amputé de quelques répétitions. Je retiendrai surtout l’utilisation d’un cadre historique atypique que je n’avais jusqu’alors jamais rencontré. Une bonne lecture.

« Il arrive qu’une femme, en certaines circonstances, puisse acquérir ce qu’elle désire en dehors de la protection d’un homme. Si tu trouves le moyen de vivre comme tu l’entends, si peu naturel que ce puisse être, tu porteras sur tes épaules les vœux de milliers d’épouses. Ce qui ne les empêchera pas d’être les premières à te maudire en public comme si tu étais le diable en personne. »

« Le corps d’une femme, dit le monde, est une prison où son esprit ne peut que s’étioler. »

De sang et d’encre, Rachel Kadish. Cherche-midi, 2020 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli. 564 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Pierre de Mazarin :
lire un livre se déroulant à l’époque du Cardinal Mazarin (XVIIe siècle)

Apple and Rain, de Sarah Crossan (2014)

Apple and Rain (couverture)Pourquoi – pourquoi ? – ce livre a-t-il dormi dans ma PAL depuis deux ans et demi – comme me le rappelle impitoyablement le ticket de caisse de Waterstones glissé à l’intérieur – alors que mon amour pour l’œuvre de Sarah Crossan n’est plus à prouver ? Cette question, que je me pose pour plus de la moitié des livres de ladite PAL, n’aura jamais de réponse précise.

Apple and Rain, c’est l’histoire d’Apple (et de Rain, vous y croyez ?). Apple qui n’attend qu’une chose : le retour de sa mère partie onze ans plus tôt. Apple qui voit l’incroyable se produire. Apple qui rêve à un futur radieux, qui quitte une grand-mère trop stricte pour emménager chez cette belle et cool et unique maman. Apple qui déchante. Apple qui apprend. Apple qui écrit des poèmes grâce au meilleur des professeurs d’anglais.
(Et Rain, et Rain ?, me demanderez-vous. Rain, je vous laisse la découvrir par vous-même. (Et c’est là que je réalise que ça ne va pas être simple d’écrire une chronique sans en parler, mais je vais y arriver).

Avec ce livre, j’ai renoué avec deux plaisirs. Celui de relire un livre en anglais et celui de retrouver la plume de Sarah Crossan.

Pour le premier point, j’ai été ravie de constater la fluidité de ma lecture. J’ai cherché quelques mots, mais c’était rarement car ils bloquaient ma compréhension de l’histoire, plutôt parce qu’ils m’interpellaient, m’amusaient ou autre et que je voulais une traduction exacte. Entre Stranger Things regardée en VOSTFR, les Orphelins Baudelaire reregardée en VOST anglais, la suite du premier tome d’Harry Potter lu par des personnalités anglophones et ce livre, j’ai commencé à penser davantage en anglais qu’en français, ce qui est assez perturbant quand même. (Je raconte ma vie, mais je suis chez moi quand même…). Bref, c’était chouette.

Pour le second, il y a une petite différence avec mes précédentes lectures de cette autrice, c’est qu’il s’agit d’un livre en prose « classique ». Pas de vers libres ici. Pourtant, c’était aussi beau que ses autres romans. De plus, la poésie dispose malgré tout d’une place de choix.
Pendant qu’Apple se bat avec la vie, la poésie est au programme des cours d’anglais. Les poèmes suivent en filigrane le parcours d’Apple et les états d’esprit qui l’animent. Pour chaque « grande thématique », les élèves devront écrire un texte sur eux-mêmes, sur ce qui les effrayent, ce qu’ils aiment, etc., et Apple se découvrira un talent tout particulière et une harmonie avec les poètes·ses étudié·es.
(Rectification : je disais que je n’avais pas eu de problèmes pour ma lecture, mais il y a une toute petite exception : le chapitre sur les « nonsense poems » avec le Jabberwocky de Lewis Carroll – pour lequel on peut trouver des traductions sur internet – et un texte s’en inspirant écrit par Apple et Rain – pour lequel on ne peut pas trouver de traductions sur internet. Je confesse, j’ai essayé de comprendre et j’ai laissé tomber. Mon anglais n’est clairement pas au niveau de ce genre de jeux de langue.)

Que puis-je ajouter d’autre que je n’ai pas déjà dit dans mes autres chroniques ? Ce livre enfonce simplement le clou et confirme ce que je savais déjà : Sarah Crossan a vraiment ce talent sidérant pour écrire de belles histoires. Pas dans le sens cucul du terme. Simplement, ce sont des histoires tellement…. vibrantes.

J’ai adoré le goût doux-amer de ce roman qui raconte la déception, l’amertume, l’inquiétude. Qui raconte le désenchantement vis-à-vis d’une mère idéalisée ou d’une amie. Une histoire qui raconte comment les choses que l’on pouvait croire immortelles finissent.
Contrebalançant cette tristesse un peu aigre, il y a l’espoir. De rencontrer des personnes spéciales, uniques. De sortir grandie des épreuves, peut-être dotée d’une meilleure connaissance de soi et de ses talents. D’avoir gagné plus que ce qu’on a perdu. D’un futur plus apaisé.

Et puis, il y a ces personnages. Apple, Rain, Del… je n’avais pas envie de les quitter. Livre après livre, Sarah Crossan apparaît comme indubitablement douée pour peindre des duos (sœurs/frères/ami·es…) particulièrement lumineux et enthousiasmants. Je me fais avoir à chaque fois : immanquablement, je tombe sous le charme.
Si Rain est attendrissante (un chouïa inquiétante aussi parfois) et Del le genre de personnage que l’on ne peut qu’aimer spontanément, Apple est plus complexe, plus imparfaite. Ses décisions semblent parfois étranges ou hâtives, mais cela n’apparaît pas pour autant comme aberrant : elle a treize ans, elle est perdue, elle se trompe parfois, c’est inévitable. Ça ne fait que contribuer au réalisme du personnage.

Encore une fois, Sarah Crossan signe un magnifique bouquin, avec une histoire parfois solaire, parfois acide, qui donne envie de vivre encore un petit peu plus longtemps aux côtés d’Apple and Rain.

« And then I look at the flat paper bag and at Del and Rain picking their sweets. And I go from feeling happy to feeling like my heart is a stick of rock. Before now I didn’t even know I needed cheering up. I thought I was OK. I thought I was perfectly fine and that Rain was the one with the problem.
I load up my bag with cola bottles and realise Del was right – I’m a big sweet-and-sour fan.  »

Apple and Rain, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2015 (2014 pour la première édition). En anglais. 328 pages.

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L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul (challenge « Tour du monde »)

Dans l’optique de vider ma PAL de livres parfois ignorés depuis trop longtemps, j’ai rejoint le challenge « Tour du monde » du Petit pingouin vert.

Après L’équation africaine la semaine dernière, voici trois mini-chroniques sur des romans lus dans ce cadre : L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul.

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ÉTATS-UNIS – L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

L'empreinte (couverture)Alexandria Marzano-Lesnevich est étudiante en droit lorsque sa route croise celle de Ricky Langley, un pédophile emprisonné pour le meurtre d’un jeune garçon. Une rencontre qui va bouleverser ses convictions. Dans ce livre, à la fois témoignage et enquête, elle relate aussi bien l’histoire de Ricky que son propre passé et tente de dépasser ses propres traumatismes.

En début d’année, j’ai lu Dernier jour sur terre de David Vann qui, sur le même principe, mettait en parallèle la vie et les actes du tueur de masse Steve Kazmierczak et les jeunes années de l’auteur. J’ai ressenti le même type d’émotions lors de ces deux lectures. C’est un genre qui me laisse à la fois atterrée, perplexe, glacée, interrogative et, je l’avoue, un peu perplexe face à ce magma inhabituel d’incertitudes.

Ce livre m’a retourné les entrailles, ce qui était totalement prévu du fait des histoires pédophiles qu’il renferme. J’ai été écœurée à plusieurs reprises, au point de faire traîner cette lecture dans laquelle il n’était pas toujours agréable de baigner. Cela dit, de ces atrocités naissent des réflexions assez passionnantes sur les relations familiales, les tabous, les hontes et les secrets. A travers son livre, l’autrice porte un regard sur elle-même, sur sa famille, sur le passé, sur les exactions d’un grand-père, un questionnement intime jusqu’à la résilience.
A l’instar de Steve, Ricky se révèle être un personnage complexe. Un pédophile et un tueur, certes, mais son passé, l’histoire assez atroce de sa naissance, ses tentatives pour éviter le pire, tout cela amène à ressentir compassion pour un homme torturé et surtout indécision sur son cas (une indécision sur laquelle entre-déchireront les avocats lors de ses multiples procès). Le portrait psychologique que trace l’autrice est à la fois fouillé, complexe et fascinant.
Et en même temps, j’étais une nouvelle fois embarrassée de cette position de voyeuse dans laquelle l’autrice m’a plongée. Voyeuse de la vie de Ricky et de l’intimité de l’autrice. C’est décidément une expérience que je n’apprécie pas vraiment et que je ne pense pas renouveler de sitôt.

C’est une lecture qui m’a profondément remuée. Du début à la fin, j’ai ressenti le besoin d’en parler, de raconter ce que je lisais, de partager mes questionnements, mes doutes, mes dégoûts, comme pour me décharger d’un poids.
Un livre violent, puissant et dérangeant, mais aussi indubitablement passionnant.

« Dans les livres, je découvre la sourde vibration de tout ce qui est indicible. Les personnages pleurent comme je voudrais pleurer, aiment comme je voudrais aimer, ils crient, ils meurent, ils se battent la poitrine et ils braillent de vie. Mes journées sont poisseuses d’un sommeil cotonneux qui les étouffe et les emmêle. »

« Un individu peut être en colère et éprouver tout de même de la honte. Un individu peut brûler de haine contre sa mère et tout de même l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fierté. Un individu peut se sentir débordé par tout ce qu’il voudrait être et ne voir aucun moyen d’y parvenir. »

« Qui sait comment chacun trouve sa place dans une famille ? Les rôles sont-ils assignés ou choisis ? Et au demeurant, même entre frères et sœurs – même entre jumeaux –, on ne grandit pas dans la même famille. On n’a pas le même passé. »

L’Empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich. Sonatine, 2019 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié. 470 pages.

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CHINE – L’ingratitude, de Ying Chen (1995)

L'ingratitude (couverture)Une jeune Chinoise se suicide pour échapper à l’emprise étouffante de sa mère. Après sa mort, elle observe les vivants, relate ses derniers jours et se penche sur sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour et de haine étroitement entremêlées, dans laquelle les deux femmes semblent incapables de vivre sans l’autre… comme de vivre avec l’autre. Des rapports mère-fille si toxiques que la mort finit par apparaître comme le seul moyen de s’en délivrer.

C’est un texte court qui me laissera un souvenir plutôt éthéré. Je l’ai trouvé très beau, avec une atmosphère profondément triste et amère, d’une cruauté poignante ; il est aussi très fort sur ce qu’il raconte, sur la place parfois si difficile à trouver dans la société, sur l’apparente impossibilité de satisfaire ses désirs, ceux des personnes chères et ceux attendus par le poids des traditions. Cependant, il n’a pas su conserver de constance dans les sentiments provoqués chez moi et je me suis parfois éloignée du récit. Je pense cependant que j’ai mal choisi ma lecture et qu’un récit lent et contemplatif à une période où mon esprit était en ébullition et assez stressé, n’était pas l’idée du siècle.

« On n’est jamais seul. On est toujours fille ou fils de quelqu’un. Femme ou mari de quelqu’un. Mère ou père de quelqu’un. Voisin ou compatriote de quelqu’un. On appartient toujours à quelque chose. On est des animaux sociaux. Autrui est notre oxygène. Pour survivre, tu ne peux pas te passer de ça. Même les minuscules fourmis le comprennent mieux que toi. »

L’ingratitude, Ying Chen. Editions Actes Sud, coll. Babel, 2007 (1995 pour la première édition). 154 pages.

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AFGHANISTAN – Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Les cerfs volants de Kaboul (couverture)Amir est Patchoun sunnite, Hassan Hazara chiite. Malgré tout ce qui les oppose, ces frères de lait ont grandi ensemble et, depuis toujours, partagent leurs jeux et leur enfance jusqu’à un événement terrible qui va bouleverser leur vie. Vingt-cinq ans plus tard, Amir, qui vit alors aux États-Unis, reçoit un appel qui est, pour lui, comme une main tendue. Un appel qui lui promet une possibilité de corriger le passé.

Les cerfs-volants de Kaboul, un autre livre qui dormait dans ma PAL depuis des années pour des raisons inexpliquées. C’est un roman d’une grande fluidité, dont la narration efficace pousse à tourner les pages sans pouvoir sans détacher. Les rebondissements sont parfois prévisibles (par exemple, une fois arrivé le moment du coup de téléphone, on se doute bien de la manière dont Amir va pouvoir corriger ses erreurs), mais le récit n’en pâtit pas grâce à cette écriture qui reste prenante.

L’histoire est parfois terrible, avec des scènes insupportables d’inhumanité. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié la manière dont l’auteur traite les maltraitances (je reste vague pour ne pas spoiler un fait que j’ignorais en commençant ma lecture) : il ne se complaît pas dans des descriptions interminables quand quelques mots suffisent à nous faire comprendre ce qu’il en est, quand l’atrocité de la chose n’a pas besoin de détails pour être violemment ressentie. La seconde partie du récit, quant à elle, laisse apercevoir ce monde si éloigné du nôtre, celui d’un pays en guerre, avec son cortège d’injustices, de misère et d’actes barbares.
Autant la première partie était allégée par les petites joies d’une enfance privilégiée – ode nostalgique à cette période insouciante d’avant les conflits, aux courses dans les rues de la vie, aux combats de cerfs-volants… –, autant la partie « adulte » est beaucoup plus sombre et triste, portrait de l’Afghanistan ensanglantée par les talibans, un pays dont toutes les couleurs semblent avoir disparues.
J’ai apprécié qu’elle conduise à cette fin un peu douce-amère, en suspens. Le livre se ferme sur une braise d’espoir et à nous de souffler sur cette étincelle pour la faire grandir ou de l’étouffer sous la cendre, selon la façon dont notre cœur imagine la suite de cette histoire.

Le personnage d’Amir, qui est aussi le narrateur, m’a inspiré des sentiments mitigés. Enfant, il m’a souvent révoltée. Pas tellement par sa « pire des lâchetés » évoquée par le résumé de la quatrième de couverture : certes, il a été lâche, mais il n’était qu’un enfant, un enfant pas très courageux. Disons qu’il aurait pu en parler plutôt que laisser un secret s’installer et ronger l’entièreté de sa vie – et celle de bien d’autres personnages – mais son cœur tourmenté et ses relations compliqués avec son père ne rendaient pas la confession aisée. Mais j’ai davantage été outrée par les petites humiliations, les moqueries secrètes, les tours mesquins joués à Hassan. Plusieurs fois, j’ai songé qu’il ne méritait pas l’affection de quelqu’un comme Hassan, personnage bouleversant que j’ai regretté de ne pas côtoyer plus longtemps tant sa bonne humeur et sa gentillesse illuminaient le récit.
Certes, il est difficile pour moi d’imaginer un monde aussi hiérarchisé que le sien, un monde qui lui répète sans arrêt que sa naissance le place bien au-dessus d’un Hazara, un monde dans lequel son meilleur ami est aussi son serviteur, mais son comportement reste assez méprisable.
Malgré tout, il est le narrateur dont on partage les doutes et les regrets, donc il est compliqué de le détester purement et simplement en dépit de ses défauts. Et l’auteur propose ici un personnage complexe, torturé depuis l’enfance, qui est loin d’être un héros, mais fouillé sur le plan psychologique.

Un roman intense, captivant, qui donne à voir deux visages de l’Afghanistan, et une touchante histoire d’amitié et de pardon.

« Les enfants ne sont pas des livres de coloriage. Tu ne peux pas les peindre avec tes couleurs préférées. »

« Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l’enfance, elle, y est quasi inexistante. »

Les cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini. Editions 10/18, coll. Domaine étranger, 2006 (2003 pour l’édition originale. Belfond, 2005, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Bourgeois. 405 pages.

L’équation africaine, de Yasmina Khadra (2011)

L'équation africaine (couverture)Veuf depuis peu de temps, le docteur Kurt Krausmann accepte de suivre un ami pour un périple en voilier jusqu’aux Comores. Sauf que ledit voilier est attaqué par des pirates au large de la Somalie. Pris en otage, maltraités, traînés à travers un paysage désespérément désertique, les deux Allemands voient leur voyage devenir un cauchemar au quotidien.

Ayant peu lu en juillet, ayant l’esprit bien occupé début août par mon emménagement, sans compter les températures invivables, j’ai voulu opter pour un livre que je pressentais captivant, avec quelques péripéties, bref, l’inverse de ma lecture précédente, L’ingratitude de Ying Chen. Et une histoire de prise d’otage me semblait pas mal.

J’ai été globalement entraînée par ce récit, mais il reste avant tout très contemplatif. Ce n’est pas un tort à mes yeux et ça ne m’a heureusement pas empêché de lire avec fluidité. Je remercie la première partie qui, même si elle est finalement plutôt introductive, est d’un dynamisme qui facilite la progression dans le récit.
Cependant, ne nous mentons pas : c’est la partie africaine du roman qui me restera en tête. A travers les yeux de Kurt, nous expérimentons la captivité. Une sensation d’accablement pesant m’est tombée dessus. Ce poids naît de plusieurs facteurs. De la canicule assommante et du soleil aveuglant qui brûle le pays (pour le coup, le moment de ma lecture – début août – était bien choisi). De l’enfermement et de la répétition laborieuse des jours et des nuits. De la misère qui tranche si violemment avec le quotidien jusque-là aisé du narrateur (et du mien). De la bêtise aveugle, de la violence.

Pourtant, parmi les pirates, des personnalités se dessinent, plus complexes, comme des fulgurances, des espoirs fragiles à accorder en faveur de l’humanité. Des fragilités, des sensibilités, des rêves et des convictions dissimulées derrière les armes et les injures. Le mal n’est plus si absolu, on se prend à rêver d’un changement, d’une évolution, même si le sang, la sueur et la crasse de la souffrance et de la mort restent omniprésents.
Le récit terrible de deux cultures qui s’entrechoquent, se brisent, tentent parfois de communiquer. Parfois un émerveillement réciproque, une esquisse de compréhension, un élan d’admiration ; parfois l’incompréhension méprisante, la rancœur des années passées, la haine dévorante.

C’est aussi une longue introspection pour Kurt. Ce voyage devait être thérapeutique, il sera aussi traumatique que ce qui l’avait poussé à partir. Le besoin de comprendre, de se comprendre, de comprendre l’autre. L’autre, ce n’est pas seulement les Africains, mais aussi sa femme et son suicide incompréhensible. Un lent cheminement, des rencontres marquantes – Blackmoon le lunatique, Joma l’enragé, Bruno l’excentrique marcheur de la brousse… – qui lui apprendront qu’on peut toujours remonter la pente, même après les plus atroces épreuves, et qui lui permettront de recommencer à vivre. J’ai toutefois eu la sensation que tout allait trop vite sur la fin, que la résilience de Kurt se fait de manière très brutale, comme s’il était temps de boucler cette histoire qui menaçait de tourner en rond.
Je dois avouer que les personnages qui gravitent autour de Kurt m’ont bien davantage fascinée que le narrateur. Impossible de nier la tendresse envers Bruno qui semble parfois être resté trop longtemps sous le soleil ! Les personnages évitent tout manichéisme et sont source de fascination comme d’émotion.
Dommage peut-être que les femmes – à l’exception de sa femme, l’absente, celle qui par sa mort fait naître l’histoire – soient uniquement celles qui soignent, qui consolent, qui réconfortent, qui nourrissent, mais c’est une remarque post-lecture, cela ne m’a pas tant heurtée au cours de ma lecture. En revanche, la romance finale m’a parfois fait bailler d’ennui au bout de la dixième évocation de la beauté d’Elena (qui, accessoirement, est médecin, qui vit dans les camps d’Afrique depuis des années, et dont on peut supposer l’intelligence qui aurait peut-être pu aussi lui valoir les éloges du narrateur).

Et puis, il y a l’écriture de Yasmina Khadra. Me voilà assez partagée. D’un côté, je l’ai trouvée évocatrice, joliment imagée et puissante de justesse. Mais elle est aussi très lyrique, un lyrisme avec lequel elle chante les beautés de l’Afrique et de ses peuples (sans forcément tenter d’en atténuer les pires aspects et les plus macabres facettes). Et si c’était parfois très beau, c’était parfois un peu long tout en donnant épisodiquement l’impression que l’auteur se délectait lui-même du choix de ses épithètes.
Autre petit reproche, les grands discours placés dans la bouche de Bruno sur l’Africain. De la même manière que « LA femme » me dérange un tantinet, je ne comprends pas « L’Africain ». Alors que l’auteur s’évertue avec succès à tracer des portraits fouillés des principaux pirates, voilà qu’il donne l’impression que les Africain·es sortent du même moule sans jamais varier leurs réactions ou approches de la vie. J’avoue, je ne connais rien à l’Afrique et à ses habitants, mais je me dis que, de la même manière que je connais des Européen·es déterminé·es et d’autres défaitistes, il doit quand même avoir des petites nuances de l’autre côté de la Méditerranée.

Voilà bien des reproches finalement au sujet de ce roman. Pourtant, je vous l’assure, je l’ai lu avec plaisir, intérêt et fluidité. Disons que c’était une lecture pas si désagréable dont les défauts, même s’ils m’ont parfois fait tiquer, n’ont pas freiné mon voyage africain.

Je doute que ce soit le meilleur de Khadra et n’exclus pas la possibilité de me tourner vers un autre de ses romans un jour. Avez-vous des suggestions à me faire ?

« Le monde qui m’entoure m’enserre telle une camisole. C’est un monde de soif et d’insolation où, en dehors du cantonnement, il ne se passe jamais rien. Hormis les tourbillons de poussière que le vent déclenche et abandonne aussitôt, et les rapaces croassant dans un ciel aride, c’est le règne implacable du silence et de immobilité. Même le temps semble crucifié sur les rochers sinistres qui se dressent contre l’horizon pareils à de mauvais présages. »

L’équation africaine, Yasmina Khadra. Juillard, 2011. 327 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Crinière du Lion :
lire un livre se passant en Afrique

Lu dans le cadre du challenge Tour du Monde