Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Le Dit du Genji, de Murasaki-shikibu (XIe siècle)

Le Dit du Genji (coffret)Voilà une chronique difficile à écrire. Parce que j’ai énormément de choses à vous dire et que je ne sais pas où commencer (d’ailleurs, je vais rapidement vous perdre vu la longueur de l’article), parce que j’ai peur de ne pas rendre hommage à ce livre, parce que c’est un roman atypique qui détonne complètement parmi mes lectures habituelles (non, je ne suis pas familière des récits japonais du XIe siècle).

Le Dit du Genji est une œuvre millénaire. Ecrit au XIe siècle, il raconte la vie politique mais surtout amoureuse du Prince Genji. Considéré comme le premier roman psychologique, il est attribué à une femme dont le vrai nom nous est resté inconnu. En effet, Murasaki est le nom du personnage féminin principal tandis que Shikibu se rapporte à la fonction de son père (de l’autrice donc) qui était un lettré à la cour.

Le Dit du Genji (couverture)

  • Les us et coutumes d’une époque

 Présenté comme une histoire vraie, Le Dit du Genji nous offre une plongée dans le Japon de l’époque de Heian (794-1185) dans la cour impériale sise dans la ville du même nom (l’actuelle Kyôto). Le Genji étant un Prince de sang, nous nous familiarisons peu à peu avec les usages de la cour et les protocoles.
Riche en détails, le récit donne une bonne place aux us et coutumes de l’époque : les fêtes religieuses, les conjurations lors de maladies, les mariages, les entrées en religion, les abdications (j’ai d’ailleurs été surprise par le fait que les empereurs laissent volontiers la place à leur successeur, il n’y a pas du tout de lutte pour le pouvoir dans le roman, ce qui change des histoires de dirigeants avides et accrochés à leur trône) et même une célébration de l’entrée dans la vieillesse… à quarante ans (eh oui, il n’est pas surprenant de trouver, dans une œuvre aussi vieille, quelques éléments qui détonnent avec notre quotidien).
En revanche, nous restons dans un milieu de nobles et la peinture du Japon du XIe siècle n’est nullement complète. Les paysans et autres gens du commun sont présentés soit avec condescendance, soit comme un tableau bucolique (ce qui n’en est souvent pas moins condescendant d’ailleurs…).

« Des années et des mois durant, il lui avait été loisible de la voir à sa convenance, quand elle-même lui témoignait sa passion ; or, dans l’orgueilleux nonchaloir de son cœur, il ne s’était alors guère montré empressé. Et puis, lorsqu’il en était venu à soupçonner qu’elle était affligée d’une tare redoutable, il en avait été dégrisé et leurs liens s’étaient relâchés ; mais voici que cette entrevue insolite faisait dans son esprit revivre les jours d’antan et qu’il découvrait, avec un trouble infini, le sentiment qu’il éprouvait encore à son égard. Des images du passé, de l’avenir, se pressaient dans son esprit, et il céda à ses larmes. La femme retenait les siennes, décidée à ne point laisser paraître sa propre faiblesse, mais son attitude montrait que c’était au-dessus de ses forces ; de plus en plus ému, il lui remontra qu’il était temps encore de renoncer à son départ. »
– Livre X, L’arbre sacré –

  • La place des femmes

Je parlais des éléments qui surprendront, voire choqueront, un lecteur ou une lectrice du XXIe siècle. En voici un autre : le traitement des femmes. « Ça y est, elle commence son laïus féministe. » Eh bien oui, mais je précise dès à présent que je ne condamne pas catégoriquement le roman pour une simple raison : il a été écrit il y a mille ans.

Le Genji, homme d’une beauté presque surnaturelle, grand séducteur, a, au fil du récit, de multiples maîtresses, dont certaines deviendront des épouses officielles. Il n’hésite pas à les harceler pour obtenir ce qu’il veut : une tentative de viol initie ainsi sa première histoire d’amour, il presse tant une autre qu’elle tombe malade, l’esprit jaloux d’une amante délaissée vient torturer son épouse…
De mon point de vue de femme du XXIe siècle, ce n’est donc pas toujours un personnage recommandable (son petit-fils, le Prince Parfumé, sera de ce point de vue là encore plus insupportable) mais ce n’est absolument pas présenté ainsi. Sa beauté est si éclatante que le monde est sans cesse en admiration devant lui, chacun – hommes et femmes – lui passera (presque) tout, chacun le trouvera touchant dans sa détresse (comprendre « quand une femme lui résiste un peu ») et tant pis pour la femme concernée qui se retrouve seule contre le monde entier (par exemple, lorsqu’il force la porte de la chambre de la demoiselle d’Akashi, cette dernière est seule pour s’opposer à lui car il a l’accord du père de la jeune fille qui souhaite pour elle un mariage grandiose). Mais ça, c’est seulement la façon dont j’ai vu les choses en lisant entre les lignes car le Genji, surnommé le Prince Radieux, n’est jamais vraiment déprécié dans le récit.

« Il avait, ce disant, l’air si sombre qu’il en donnait le frisson :
              « S’il m’est interdit
              désormais et pour toujours
              de vous rencontrer
              combien de vies faudra-t-il
              que je passe en gémissant
Votre salut de même, pour sûr en sera entravé ! »
A cette déclaration, elle ne put retenir un soupir :
« Que votre rancœur
allât en des vies futures
jusqu’à me poursuivre
serait sachez-le la preuve
de votre frivolité. »
Elle avait dit ces mots avec un apparent détachement qui lui fit sentir qu’il était inutile d’insister, mais ce qu’elle devait penser lui rendait tout aussi pénible cet entretien, aussi s’en fut-il, à peine conscient. »

– Livre X, L’arbre sacré –

Je continue d’ailleurs ma parenthèse féministe.
Le mot « viol » ne sera jamais prononcé – nonobstant la notion de consentement, on parlera plutôt de « liaison » –, l’acte n’est même jamais présenté comme tel (et la langue est telle que ce n’est parfois pas évident de ne pas passer à côté), mais en ce qui me concerne, aussi implicite que ce soit, c’est bel et bien ce dont il s’agit.
Je ne nierai pas que la façon dont les femmes sont regardées, étudiées, évaluées et en même temps surprotégées est parfois agaçante. Par exemple, elles ne doivent pas être vues des autres (même le fils du Genji ne découvrira le visage de Murasaki, sa belle-mère, qu’en l’épiant en secret) mais si l’une d’elles se laisse apercevoir, c’est elle qui en sera blâmée même si l’homme a forcé sa porte ou ne cesse de la poursuivre de ses assiduités comme on dit.
Elles sont soumises à une pression perpétuelle. Sans protecteur masculin, elles risquent une vie peu reluisante, mais elles doivent faire très attention à leur mariage sans qu’elles aient vraiment leur mot à dire dans le choix de leur époux. Le mot d’ordre : ne surtout pas déchoir, ne pas céder à un homme, etc. Ainsi le Prince Huitième conseillera à ses filles de vivre recluses dans la montagne lorsqu’il ne sera plus et de « s’épargner ainsi les fâcheux éclats de la médisance. »
De même – et je terminerai là-dessus –, la grossesse à onze ans pour la fille du Genji choque un peu.

Attention, je ne veux pas donner l’impression d’écrire un réquisitoire. Non seulement, ce n’est pas une succession de viols, mais surtout il faut vraiment effectuer une remise en contexte. D’ailleurs, même si l’on exigeait beaucoup des femmes – ce qui n’a pas vraiment changé –, elles sont tout de même globalement respectées. Il est d’ailleurs surprenant, en lisant ce livre si raffiné, si avisé sur ce qui agite les cœurs et les esprits des hommes et des femmes, de mettre en parallèle l’histoire de l’Europe alors en plein Moyen-âge.
Je me dois tout de même de réhabiliter un peu le personnage du Genji. Ce dernier est tendrement épris de Murasaki : tous deux ont une relation complice et émouvante. (C’était pourtant mal parti : il en a fait sa protégée toute jeune et celle-ci, devenue grande, est quelque peu tombée des nues en apprenant qu’il voulait l’épouser.) Il la placera toujours au-dessus des autres, s’inquiétera de ses sentiments (notamment lorsque l’Empereur l’obligera à épouser l’une de ses filles) et lui demandera souvent son avis. En outre, passées les erreurs orgueilleuses de la jeunesse, il est, étonnamment peut-être, d’une grande fidélité envers les femmes qu’il a aimées. Il ne les abandonne pas et fait construire une grande demeure pour leur offrir à toutes confort et sécurité. Il accepte les défauts de chacune et leur rend régulièrement visite même si certaines relations amoureuses se transforment en amitié respectueuse. De même le Commandant Suave sera par la suite plein de respect pour les femmes et se révélera incapable de mal agir.

« Il avait cru qu’il faisait encore nuit noire, or déjà l’aube était proche, et si maintenant il tremblait qu’on ne le surprît c’était par égard pour la femme ; que celle-ci parut souffrante, ainsi qu’on le lui avait dit, il en avait compris la cause, et le malaise qu’il avait ressenti en en découvrant le signe indiscutable qui, à la confusion de la dame, marquait sa taille, avait contribué pour une bonne part à son renoncement, tout autant, songea-t-il, que cette irrésolution dont il était coutumier, mais se montrer impitoyable ne pouvait le satisfaire davantage ; à supposer même qu’il eût cédé aux troubles impulsions du moment et se fût laissé aller à quelque geste inconsidéré, jamais il n’eût retrouvé la paix du cœur, et quand bien même il eût, à toute force, voulu entretenir avec elle une secrète intrigue, c’était se préparer à soi-même bien des avanies et jeter la femme dans un complet désarroi, se dit-il encore ; mais en dépit de ces sages réflexions, il ne parvenait à se dominer, à cette heure où il était la proie de sa malencontreuse passion. Qu’il fût persuadé qu’il ne pourrait plus vivre sans la voir relevait d’un état d’esprit décidemment bien fâcheux ! »
– Livre XLIX, Sarments de vigne vierge –

  • Des thèmes souvent universels…

En dépit des siècles qui nous séparent de l’écriture du roman, celui-ci aborde des thèmes universels et immortels tels que l’amour – le Genji recherche durant de nombreuses années l’amour absolu et la femme parfaite –, mais aussi, via le fils du Genji, l’adolescence, la relation avec un père strict qui exige de lui qu’il étudie avec sérieux et régularité. En effet, par la voix du Genji, Murasaki-shikibu évoque l’importance des études, délaissées par les nobles de l’époque. En cela, son personnage n’est pas du tout représentatif des mœurs de l’époque.
En outre, présentant les arts et loisirs qui occupaient les loisirs des membres de la cour impériale, l’autrice offre également quelques leçons pour les lecteurs et lectrices de l’époque : parfums, accords de couleurs pour vêtements, littérature de fiction et dits historiques, calligraphie…

Murasaki-shikibu n’hésite pas à bousculer un peu son époque en parlant de choses qui choquaient la distinction et la retenue polie de l’aristocratie de l’époque. Elle parle d’accouchement, de la laideur d’une femme de haut rang ou du corps pourrissant d’une autre (ne vous attendez pas à entendre parler d’asticots ou de fluides s’échappant de la dépouille, tout reste toujours très subtil et est davantage affaire de couleurs et de rigidité). L’humour n’est d’ailleurs pas absent. Par exemple, le jeu de séduction dans lequel s’embourbe le Genji avec une femme de cour âgée qui ne recule devant rien est (tendrement) moqueur.

  • … dans un écrin de sensibilité et de raffinement

 L’intériorité des personnages tient une place cruciale dans ce roman qui n’est aucunement une histoire d’action. Murasaki-shikibu offre à ses personnages, principaux ou secondaires, de multiples facettes. Elle dissèque les relations amoureuses, celles qui embellissent ou qui s’essoufflent avec le temps, la jalousie, le désir et les frustrations, les doutes et les lassitudes.

Le récit, lent et méditatif, illustre parfaitement l’expression « mono no aware », que j’avais déjà rencontrée dans les livres de Minh Tran Huy, et qui désigne, pour reprendre les termes de l’avant-propos du Dit du Genji, « la tristesse inhérente à la beauté du monde » ou « la beauté poignante des choses fragiles ». De nombreux protagonistes sont sujets à la mélancolie et conscients de la nature éphémère de toutes choses du monde, que ce soit leur propre existence, la vie des plantes et autres êtres vivants, les sentiments ou encore les positions sociales. « L’impermanence de toutes choses en ce monde » se révélera, avec le désir de « se retirer de ce siècle dégénéré », être le leitmotiv du Genji (et du Commandant Suave par la suite). Son exil, bien que temporaire, le confrontera à l’expérience de la solitude est renforcera cette certitude que rien n’est assuré.

« Il était toutefois plus que jamais pénétré de la conviction de l’impermanence de cette vie et, constatant que l’Empereur avait désormais acquis un peu plus de maturité, il songeait sérieusement, semblait-il, à renoncer au monde. A considérer les exemples des temps jadis, il était constant que ceux qui, avant l’âge, s’étaient distingués en accédant aux rangs et titres les plus altiers, n’avaient pu longtemps en disposer. En ce règne, se disait-il, sa position et la faveur dont il jouissait passaient la mesure. Pour un temps, il avait été réduit à néant, et c’était en compensation des épreuves subies durant sa disgrâce que jusqu’à ce jour sa vie se trouvait prolongée. Dorénavant il avait tout lieu de craindre pour sa prospérité, voire pour son existence. »
– Livre XVII, Le concours de peintures –

C’est un roman empli de douceur, d’élégance et de raffinement. Les saisons et la nature y tiennent un rôle très important, ce qui confère au roman une tonalité très contemplative et reposante. Elles ne sont d’ailleurs pas invoquées en vain ou simplement pour « faire joli », mais, subtiles métaphores, sont souvent porteuses de sens. (Mais j’y reviendrai (non, je n’ai pas du tout fini…).)
Les titres de chapitres, et les surnoms de femmes, donnent le ton : « La belle-du-soir », « Jeune grémil », « La fête aux feuilles d’automne », « Ce mince nuage… », « Jeunes herbes », « Sarments de vigne vierge », etc. Les protagonistes vont d’ailleurs régulièrement admirer les fleurs omniprésentes qui poussent ici et là. La résidence de la Sixième Avenue où le Genji installe ses femmes est divisée en quatre demeures. Celles de l’été et de l’hiver sont pour les femmes de rang de moindre importance tandis que le printemps et l’automne, considérés comme les plus belles saisons, sont réservées à celles possédant le rang le plus élevé, dont Murasaki. Son inauguration, donne lieu à de splendides descriptions de ce qui m’est apparu comme un lieu enchanteur avec ses cours d’eau, ses plantes et ses arbres qui se pareront de leurs plus belles couleurs à telle ou telle saison. La description des saisons, des fleurs et des cérémonies mois après mois trouve son paroxysme dans le livre-chapitre 41, « Illusions », très lent et poétique puisqu’il s’agit du dernier dans lequel apparaît le Genji.

              « Le pin qui étendait
              son ombre tutélaire
              s’est-il desséché
              ses aiguilles s’éparpillent
              en cette année qui s’achève »

– Livre X, L’arbre sacré –

  • Une lecture parfois difficile

 Je ne vais pas vous mentir, ma lecture a tout d’abord été assez laborieuse et très lente. Il m’a fallu un mois pour arriver à bout du premier livre, mais beaucoup moins pour les deux suivants. En effet, l’écriture est extrêmement poétique et précieuse, ce qui la rend très exigeante. Elle demande de la concentration, non seulement à cause de la minutie et de l’élégance avec lesquelles les phrases sont construites, mais aussi pour comprendre pleinement l’histoire.
Tout n’est pas explicite (en tout cas pas pour une lectrice du XXIe siècle) : par exemple, il n’est pas dit « ils se marièrent », non, on te parle de nuits passées ensemble et de petits gâteaux et, trois pages plus loin ou dans une légende d’illustrations, on parlera de la femme comme d’une épouse. La première fois, je suis revenue en arrière pour voir ce que j’avais raté. En fait, je n’avais rien raté sauf le fait qu’un mariage est officialisé lorsque l’homme passe trois nuits auprès de sa promise, s’en va avant l’aube les deux premières et partage avec elles des gâteaux le troisième matin. Ce n’est pas évident (la première fois parce qu’une fois au courant, ça va mieux) lorsqu’on ne sait pas que cette succession d’événements est synonyme de mariage.

De même, les personnages s’expriment souvent en courts poèmes, des wakas, pour exprimer leurs sentiments, leur tristesse, leur amour… Et comme je le disais plus haut, ils le font souvent avec des métaphores puisées dans la nature (les arbres et les fleurs, les nuages…). Au bout d’un moment, on sait que tel élément est une image pour tel autre, mais n’étant familière de la poésie (et encore moins japonaise), il m’a fallu un petit temps d’adaptation. Signe de leur culture, ils font également régulièrement appel à des poèmes célèbres à l’époque, références qui m’étaient bien entendu totalement inconnues.

Enfin, il n’y a pas ou peu de prénoms et de noms. A l’exception d’un ou deux subalternes, les hommes sont uniquement désignés par leurs titre (des titres qui évoluent et passent de l’un à l’autre en fonction des promotions, des titres qu’ils sont plusieurs à avoir comme les Princes par exemple…) tandis que les femmes – Murasaki exceptée – sont généralement identifiées par des surnoms (Belle-du-jour, Parure Précieuse, Oie-sauvage-au-séjour-des-nues, dame du « séjour où fleurs au vent se dispersent »). Les surnoms rendent tout de même les femmes bien plus faciles à reconnaître, sauf pour ce qui est des princesses et anciennes princesses d’Isé et de Kano et des Dames de la Chambre ou du Clos aux Glycines/au Paulownia/etc., ce qui a été un casse-tête du début à la fin pour moi.

Heureusement, ma lecture s’est fluidifiée progressivement pour mon plus grand plaisir et j’ai profité de ce texte ensuite avec beaucoup de confort, mais il est vrai que la langue et le style tranchent vigoureusement avec mes lectures habituelles. J’ai également fortement apprécié la présence des annexes réunies dans un petit livret. Les résumés de chaque chapitre, les arbres généalogiques (avec les noms japonais, points de repère fixes pour suivre les changements de grades et de titres) et les petites biographies de chaque personnage m’ont été d’une aide précieuse.

« Songeant aux ténèbres qui envahiraient le cœur de la mère quand elle l’imaginerait en d’autres mains, il en souffrait pour elle, aussi passa-t-il la nuit à lui renouveler ses assurances.
« De quoi me plaindrais-je, pourvu que vous l’éleviez à une condition moins misérable que la mienne ! » disait-elle, cependant qu’elle se défendait de verser des larmes pitoyables qui l’eussent ému. La petite demoiselle, dans son innocence, était impatience de monter en voiture. La dame sa mère la porta elle-même dans ses bras jusqu’à l’endroit où le char était rangé. Le babillage maladroit de l’enfant avait un charme exquis, et quand, tirant sa mère par la manche, elle l’invita à monter, celle-ci, au comble de sa détresse, dit :
« Séparée de force
de la jeune pousse du pin
au destin lointain
un jour me sera-t-il donné
d’en voir l’ombrage altier » »

– Livre XIX, Ce mince nuage… –

  • La découverte d’illustrations absolument fascinantes : les Genji-e

 Cette superbe édition, fruit du travail des éditions Diane de Selliers, est également fascinante pour ses illustrations. Je m’attendais à des parallèles avec des œuvres diverses de peintres japonais puisque le coffret porte la mention « illustré par la peinture traditionnelle japonaise », mais il s’agit en réalité – et ce n’est pas un reproche, cela s’est au contraire révélé être une totale découverte absolument passionnante – des Genji-e, des peintures illustrant des passages du roman.
En effet, Le Dit du Genji a immédiatement remporté un franc succès et était admiré avant même son achèvement. Il a inspiré lecteurs et artistes au fil des siècles. Une suite a été écrite au XIIe siècle, des critiques et commentateurs y ont trouvé un inépuisable sujet, tandis qu’en 1277, des nobles ont tenté de reproduire le concert féminin offert par le Genji dans le roman. Mais surtout, de nombreux peintres l’ont illustré. Les plus vieilles peintures retrouvées et présentées dans l’ouvrage datent de 1130-1140. La préface sur les Genji-e, très intéressante, présente l’histoire du genre et quelques artistes tout en donnant quelques précieuses explications sur la manière de « lire » les images.

Les Genji-e est un genre très codifié. Il était interdit de montrer directement une statue religieuse (ainsi, un Bouddha est signifié par des pétales de lotus) tandis que les visages des nobles sont représentés de manière très lisse, sans défaut ni relief. De même, les peintres se montraient réticents à montrer une demeure délabrée, des vêtements modestes ou un faciès laid si tout cela appartient à un noble… se heurtant ainsi au texte beaucoup moins farouche de Murasaki-shikibu. Toutefois, les peintures laissent une place non négligeable à l’expression personnelle de chaque artiste et c’est un aspect fascinant à observer : voir comment différents artistes ont illustré une même scène. Certains sont plus ou moins fidèles au texte, d’autres montrent un intérêt qui pour les scènes intimes et familiales, qui pour les grandes démonstrations d’apparat… Le récit est véritablement embelli par ses images d’un grand raffinement.
Je ne vais pas nier que les légendes des Genji-e se sont avérées cruciales pour percevoir toute la symbolique qui irrigue ces œuvres. Elles sont très enrichissantes et permettent d’appréhender correctement les peintures et de ne pas passer à côté de l’essentiel (ce qui aurait été le cas pour moi, avec mon regard d’Occidentale, sans ses précisions). En outre, elles aident parfois à comprendre certains événements décrits avec tant de subtilité (entre les codes et l’étiquette) que j’ai parfois manqué de passer à côté (l’histoire du mariage par exemple).

  • Les dix livres d’Uji 

J’ai été surprise de découvrir que le roman ne s’arrêtait pas avec la mort du Genji. Celui-ci étant entré en religion, il disparaît du récit car son statut de religieux est incompatible avec celui de personnage de récit romanesque selon les codes de l’époque. Les derniers chapitres laissent la place à la nouvelle génération avec le petit-fils du Genji, le Prince Parfumé, et son presque-fils, le Commandant Suave. Les dix derniers sont appelés « les dix livres d’Uji » et racontent leur rivalité amoureuse. J’ai cru ne pas pourvoir me faire à ce changement – je venais tout de même de passer deux mois avec le Genji – mais finalement les deux protagonistes ont su éveiller des sentiments tels que je me suis vraiment immergée dans leur histoire. D’un côté, on a donc le Prince Parfumé qui m’a sans cesse exaspérée. Ce personnage, insupportable de sans gêne et d’égoïsme, m’a souvent fait râler à haute voix, malheureusement, il n’a pas réagi à mes injonctions le priant de ne pas se comporter comme un idiot. De l’autre, le Commandant Suave, sensible à l’extrême, tellement réservé et malchanceux en amour que je n’ai pu qu’éprouver de la compassion pour lui. Définitivement, j’ai été de son côté et, la fin étant ouverte, j’espère vraiment que les choses se sont, par la suite, améliorées pour lui (oui, les personnages sont vivants pour moi).

  • Une lecture atypique et inoubliable

Tournant la dernière page, j’ai été prise par des émotions parfois contradictoires. La joie et la fierté d’être arrivée jusqu’au bout, la tristesse de dire adieu à ce livre – je n’avais jamais mis autant de temps à lire un seul livre en continu – ou encore le désir de m’y replonger (pour mieux profiter de la première partie dont la lecture avait été laborieuse). Pendant quelques jours, je me suis sentie désœuvrée, abandonnée sans ce roman-fleuve pour me tenir compagnie. Le livre lu ensuite – La Cité exsangue  – en a d’ailleurs pâti et je lui ai reproché sa brièveté. En effet, qu’est-ce que 300 pages contre 1300 avec trois colonnes de texte par page ?
Malgré les siècles qui nous séparent – induisant forcément des éléments en désaccord avec mes convictions (la situation des femmes ne me fait guère rêver, même si l’on connaît bien pire de nos jours, de même que les pudeurs et déshonneurs des personnages ne me parlent pas directement) – et en dépit de l’exigence du texte, ce fut clairement une lecture atypique, subtile et délicate, emplie de beauté et de douceur. Littérature et poésie, arts et philosophie, connaissance et mise à nu des femmes et des hommes, récit fictionnel et richissime documentation sur les mœurs de l’époque… un chef d’œuvre.

Je ne peux que saluer le travail absolument merveilleux – et pharaonique – des éditions Diane de Selliers, ne serait-ce que pour l’œuvre iconographique (de la recherche à travers le monde des Genji-e aux commentaires de chacune des peintures), ainsi que la traduction de René Sieffert qui lui a demandé vingt ans de labeur.

« « Je vais à la tombe de Sa Majesté. Auriez-vous quelque message ? » dit-il.
Elle ne put parler tout de suite, puis après avoir longuement hésité :
« Mon soutien n’est plus
celui qui vit est chassé
de ce monde de misère
qu’en vain j’ai voulu fuir
et en larmes passent mes jours »
Dans son trouble extrême, il lui était impossible d’exprimer de façon cohérente les pensées qui l’assaillaient :
« Lors de son trépas
je croyais avoir épuisé
toutes les tristesses
or voici que le destin
me frappe une fois encore » »

– Livre XII, Suma –

Le Dit du Genji, Murasaki-shikibu. Editions Diane de Selliers, coll. La petite collection, 2008 (écrit au XIe siècle). Traduit du japonais par René Sieffert. 1302 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre de plus de 500 pages

Challenge Voix d’autrices 2018 [TERMINE]

challenge-voix-autrices-2018-v1b

Créé par Arcanes ouvertes, ce challenge propose de découvrir, à travers 50 items, 50 autrices et 50 œuvres ! La diversité des catégories permet en plus de toucher à tous les genres et, éventuellement, de s’aventurer hors de son domaine de prédilection.
Dates : du 1er janvier au 31 décembre 2018

Mon avancement : 26/50

Bonnes lectures !

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie (2017)

Chère IjeaweleSecond essai de l’autrice nigériane, Chère Ijeawele est la réponse de Chimamanda Ngozi Adichie à une amie qui lui demande quelques conseils pour donner une éducation féministe à sa fille. Elle aborde la question sous divers angles, du rôle du père aux termes utilisés en passant par les jouets proposés, le mariage et le rapport au corps.

Dans Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie conseillait déjà d’offrir aux enfants une éducation non sexiste qui serait positive et plus juste pour les filles comme pour les garçons. Elle creuse ici le sujet et nous offre quinze suggestions pleines de bon sens.

Evidemment, elle prêche une convaincue. Les vêtements bleus pour les uns, roses pour les autres, les jouets classés par sexe, les horripilants « parce que tu es une fille » comptent déjà parmi mes sujets de bataille et d’exaspération quotidienne. Mais il n’empêche, c’est tellement rassurant et plaisant de lire des ouvrages comme celui-ci, de se dire que des personnes vont le lire et peut-être changer de point de vue sur les femmes et sur l’éducation différenciée que reçoivent les filles et les garçons. Je me répète par rapport à ce que j’ai dit de Nous sommes tous des féministes, mais il faut que ce livre tombe entre le plus de mains possibles ! Il faut le faire lire à tout le monde, femmes et hommes, parents, futurs parents ou non car nous pouvons tous y trouver des idées pour améliorer la condition féminine.

En abordant la question du mariage, souvent présenté comme le plus grand achèvement de la vie d’une femme, elle aborde aussi les changements qu’il implique pour l’épouse et non pour le mari : le changement de nom de famille et de titre. Et elle m’a fait réfléchir sur le fameux débat « Madame/Mademoiselle ». J’avoue ne m’être jamais vraiment penchée sur la question, acceptant l’un comme l’autre sans trop réfléchir. Le Madame me donne un coup de vieux, mais le Mademoiselle – parfois entendu avec un ton bien condescendant et paternaliste au travail par ailleurs – me dit « Tu n’as pas atteint la sacro-sainte condition de femme mariée » (que je ne prévois d’ailleurs pas vraiment de connaître, cela signifie-t-il que je serais une Mademoiselle – sous-entendu une vieille fille, une pas-tout-à-fait-femme – toute ma vie ?). Pourquoi le statut marital d’une femme doit être connu de tous tandis qu’un homme sera appelé Monsieur toute sa vie ? C’est finalement très intrusif. Je n’en ferai peut-être pas mon cheval de bataille principal, mais les mots ont une importance et celui-là aussi.
Désolée pour ce pavé, mais il me permet de souligner le fait que ce petit livre amène à réfléchir, que l’on se considère déjà comme féministe ou pas, que l’on soit déjà informée ou pas.

S’exprimant avec un ton clair et enjoué, l’autrice utilise beaucoup d’exemples concrets tirés de son expérience personnelle. Si je les trouve passionnant car ils ancrent son manifeste dans le réel, j’apprécie également l’aperçu – très rapide évidemment – qu’ils donnent de la société nigériane et de la culture igbo, sujets auxquels je ne connais rien. Elle met en outre dans son livre beaucoup de bienveillance et d’optimisme : une véritable bouffée d’air frais.

Un petit livre percutant et inspirant qui devrait être offert et lu par tous et toutes pour voir le monde changer un peu.

« Je suis convaincue de l’urgence morale qu’il y a à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes. »

 « En refusant d’imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu’individu. Ne la compare pas à ce qu’une fille devrait être. Compare-la à ce qu’elle devrait être en donnant le meilleur d’elle-même. »

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. 77 pages.

La tresse, de Laetitia Colombani (2017)

La tresse (couverture)Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés.
Cette définition ouvre ce roman qui tressera la vie de trois femmes, chacune sur un continent différent. Smita, l’Indienne, est une Intouchable qui, pour protéger sa fille de la vie de misère qui est la sienne, décide de quitter son village, consciente de la punition qu’elle pourrait encourir. Alors que son père est dans le coma suite à un accident, Giulia, la Sicilienne, découvre la faillite de l’atelier familial de perruque. Avocate renommée, Sarah, la Canadienne, flirte avec les sommets lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade.

La tresse nous offre un triste bilan sur la condition des femmes. Ces trois femmes doivent lutter contre les préjugés de la société, contre les violences faites aux femmes. Chaque jour de leur vie est un défi.
Evidemment, Smita est celle dont le destin est le plus insupportable dans « ce pays qui décidément n’aime pas beaucoup les femmes » : la femme comme une possession du mari, le viol utilisé comme une arme et comme une punition (pas seulement pour punir la femme concernée, mais aussi pour punir son père, son frère…). Mais il y a également Sarah déchirée entre son travail et ses enfants. Dans son monde de requins, la maternité et la maladie sont presque considérées comme des fautes professionnelles. Giulia, quant à elle, doit lutter contre le poids des traditions lorsque l’on vient d’une vieille famille palermitaine.
En mille occasions, les femmes sont stigmatisées, victimes dans l’indifférence générale. Evidemment, ça me bouleverse. Je m’identifie à elles et cette situation me met en rage.

« Qui croit-elle donc être, face à cette violence, cette avalanche de haine ? Pense-t-elle pouvoir y échapper ? Se croit-elle plus forte que les autres ? »

Smita, Giulia, Sarah… Les chapitres s’alternent et cette construction, pour être classique – surtout lorsque l’on rajoute des attrapes en fin de chapitre du genre « C’est alors que le miracle se produit. » –, fonctionne à merveille. J’ai été incapable de lâcher le livre, poussée par la curiosité de connaître leur destin. Peu à peu des boucles se forment et un lien entre les trois femmes se dessinent. Sans le savoir, sans se connaître, elles sont liées. J’ai aimé cette idée de cette solidarité entre les continents, de cette tresse multiculturelle.

La tresse est à mon goût un roman bouleversant et je remercie l’autrice de dénoncer ce qu’elle dénonce. Néanmoins, je ne le trouve pas parfait pour autant. Je lui reproche d’être un peu trop court et donc de ne pas creuser assez loin ses trois intrigues ainsi que ses personnages. Elle se concentre tellement sur les injustices qu’elles doivent affronter qu’elle oublie parfois de leur donner un côté plus humain. Par exemple, pour Sarah, on ne parle que du travail sous différentes déclinaisons (les enfants et le travail, la maladie et le travail, etc.), mais comment va-t-elle parler de sa maladie à ses enfants, comment vit-elle cette situation à un point de vue personnel ? Seule Giulia échappe à ce sort et a droit à des instants de joie dans sa vie. Autre conséquence de la brièveté du roman : le dénouement arrive de manière quelque peu abrupte.
Je l’ai également trouvé un poil trop documentaire par moments. Je pense notamment au passage sur le viol en Inde, plusieurs exemples de viols sont donnés, certains ont d’ailleurs fait parler en Occident. Je trouve cette énumération un peu forcée comme si l’autrice tenait à justifier son propos.

Un roman féministe qui, s’il n’est pas exempt de défauts, m’a fait connaître l’abattement et la rage avant, enfin, de m’apaiser grâce aux trois derniers chapitres, lueurs d’espoir. Un hymne aux femmes et à la liberté. Un premier roman réussi.

« Smita le sait : une femme n’a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En me perdant, elle cesse d’exister. »

« Alors Giulia aime Kamal en secret. Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers. »

« Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. »

La tresse, Laetitia Colombani. Grasset, 2017. 221 pages.

L’étrange disparition d’Esme Lennox, de Maggie O’Farrell (2006)

L_étrange disparition d_Esme Lennox (couverture)Quand Iris apprend qu’elle est responsable d’une vieille dame enfermée depuis plus de soixante ans dans un asile qui ferme ses portes, c’est un choc. Jamais le nom de cette grand-tante oubliée n’avait été prononcé devant elle. Sa mère, son frère adoptif, personne n’est au courant. Quant à sa grand-mère, Kitty, difficile de parler de quoi que ce soit avec cette vieille dame ravagée par la maladie d’Alzheimer. Avec Iris, Esme va découvrir une Ecosse qui a avancé sans elle et faire éclater de sombres secrets familiaux.

Voyage dans l’espace entre l’Inde et l’Angleterre, voyage dans le temps entre les années 1930 et 2010, c’est finalement un roman assez court, tout en flash-back et en souvenirs. Roman polyphonique aussi qui nous fait cheminer dans l’esprit indécis d’Iris, celui fixé sur le passé d’Esme et celui, fluctuant, de Kitty. La construction du roman fonctionne, la plume de l’autrice est agréable et l’on est rapidement pris par ces pages.

L’étrange disparition d’Esme Lennox est une histoire de famille avec ses secrets et ses conflits. Pas de grosse surprise cependant, l’intrigue est assez simple et les fameux secrets se devinent en moins de cinquante pages. Toutefois, la psychologie fouillée des personnages permet à la sauce de prendre en dépit de la tournure prévisible rapidement adoptée par le récit.
La modernité d’Iris et de son frère offre un contraste saisissant avec la mentalité prude et stricte ayant dominé l’enfance d’Esme et Kitty.
Quant à Esme, elle est un personnage fascinant. Petite fille rebelle, jeune femme recherchant la liberté et l’indépendance, notamment à travers les études, fuyant la bonne société, les bonnes manières et les politesses que sa mère tente désespérément de lui inculquer (ayant écrit les deux critiques avec peu d’intervalle, elle se confondait d’ailleurs un peu dans mon esprit avec la petite Charity aussi sauvage qu’elle). C’est un personnage qui m’a été rapidement sympathique. Comme Charity, elle aurait sans doute pu faire de belles choses de sa vie si on ne lui avait pas coupé les ailes avant ces dix-ans en l’enfermant dans une cage.

L’autrice cite deux livres qui lui ont été utiles pour forger le destin d’Esme : The Female Malady : Women, Madness and English Culture et Sanity, Madness and the Family. Probablement deux ouvrages forts intéressants, mais révoltants. J’ai été indignée du sort d’Esme, or ce type d’internement totalement abusif et injustifié est basé sur des histoires vraies. Une simple demande de la famille et hop, une vie volée ! Une vie volée à laquelle s’ajoutent diverses tortures, pour la seule raison qu’elles ne rentraient pas dans la norme, qu’elles n’étaient pas celles dont leurs parents rêvaient, qu’elles dérangeaient.

Un drame familial sombre, sensible et triste, mais traitée avec sobriété. La solitude, le souvenir, la folie, la famille, tout cela se mêle dans une histoire pleine d’humanité qui se dévore d’une seule traite.

« Un œil clairvoyant voit dans une grande Folie
Une divine Raison
Trop de Raison – et c’est l’extrême Folie –
Cette Règle prévaut
Dans ce domaine comme en Tout –
Consentez – et vous êtes sain d’esprit –
Contestez – et aussitôt vous êtes dangereux –
Et mis aux fers – »

Emily Dickinson, exergue du roman

« Nous ne sommes que des vaisseaux par lesquels circulent nos identités, songe Esme : on nous transmet des traits, des gestes, des habitudes, et nous les transmettons à notre tour. Rien ne nous appartient en propre. Nous venons au monde en tant qu’anagrammes de nos ancêtres. »

L’étrange disparition d’Esme Lennox, Maggie O’Farrell. Editions 10/18, 2009 (2006 pour l’édition originale. Editions Belfond, 2008, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Royaume-Unis) par Michèle Valencia. 231 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Charles August Milverton :
lire un livre dont le titre comporte un nom et un prénom

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.