Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

De sang et d’encre, de Rachel Kadish (2017)

De sang et d'encre2000 (et non 2017 comme l’indique la quatrième de couverture). Helen Watt, professeur d’université proche de la retraite, est contactée par un ancien élève pour examiner de vieux papiers dissimulés dans une cache secrète de sa maison depuis trois cents ans. La spécialiste de l’histoire juive et Aaron Levy, un étudiant américain plongée dans une thèse compliquée, réalisent rapidement qu’un trésor est à portée de main. Qui est cet Aleph auteur de ces manuscrits ?
1656. Esther Velasquez, orpheline, quitte Amsterdam sous la protection d’un rabbin aveugle. Jeune femme passionnée par l’étude et le savoir, elle va lui servir de scribe pendant des années jusqu’à ce que la Grande Peste vienne dévorer la ville.

Une découverte pour laquelle je peux remercier Babelio sur un sujet original. J’ai eu un peu de mal à entrer dans le récit ; cent pages environ m’ont été nécessaires pour m’y immerger. Outre une écriture peut-être trop minutieuse, avec des circonvolutions inutiles, j’avais l’impression d’être laissée de côté par cet univers de grandes études, de thèses et autres doctorats que je n’ai pas fréquenté. Cependant, ma progression laborieuse du début a vite été de l’histoire ancienne et je me suis plongée dans les deux histoires qui s’entremêlent dans ce récit.
Les chapitres alternent les époques. D’un côté, il y a l’enquête de papier menée par Helen et Aaron ; de l’autre, la vie d’Esther qui progresse peu à peu et qui éclaire les lettres lues par les deux experts. Les suppositions et les déductions d’un côté ; les faits tels qui se sont produits de l’autre.

Esther est une femme intelligente, avide de savoir, de discussions, de débats et de confrontations avec les philosophes ayant marqué son siècle, à commencer par le fameux Spinoza. Je dois admettre que leurs échanges philosophiques se sont révélés parfois laborieux pour moi tant c’est un domaine que je ne connais et ne pratique guère. En réalité, ce n’était pas incompréhensible, mais ces passages avaient tendance à glisser sur mon esprit, aussi insaisissables que de l’eau entre mes doigts. Dans le petit entretien qui clôt le livre, l’autrice explique qu’elle n’avait pas de culture philosophique avant l’écriture de ce roman et que cela lui a demandé un dur travail pour appréhender les concepts et les textes des philosophes : je trouve ça plutôt rassurant dans le sens où cela sera peut-être à ma portée le jour où j’éprouverai l’envie de consacrer du temps à ces sujets.

Toutefois, ce livre a été plutôt une bonne découverte.
Tout d’abord, j’ai aimé en apprendre davantage sur cette histoire juive dont j’ignorais tout. Les supplices des Juifs sérafades sous l’Inquisition, leur exil du Portugal vers Amsterdam, la reconstruction de la communauté juive londonienne à partir de 1656, etc., tout a été une complète découverte pour moi. Je ne pense que quiconque ayant déjà des connaissances sur le sujet trouverait ici matière à se régaler car la romancière ne fait que tracer les grandes lignes, mais, de mon point de vue de néophyte, j’ai trouvé ça intéressant.

Ensuite, l’aspect humain des personnages a joué. Rachel Kadish utilise des ressorts connus, certes, mais qui fonctionnent. L’utilisation d’un duo composé de personnalités très différentes avec Helen et Aaron et des portraits de femmes passionnées. Des femmes qui veulent vivre sans être perpétuellement asservies aux attentes de la société et des hommes. Des femmes aux buts divers mais qui finalement recherchent toutes une forme d’indépendance. Des femmes dont la fin ne sera pas toujours sereine et heureuse. Constantina, rebelle méprisée par sa communauté, avide de plaisirs ; Mary, rêvant du grand amour ; Esther, bien sûr, passionnée par les études et rejetant les liens du mariage et de la maternité… Cependant, pour être honnête, je les ai apprécié·es, j’ai aimé suivre les protagonistes féminins et masculins, mais je ne me trouve pas particulièrement marquée par ces rencontres. Comme si Rachel Kadish avait échoué à me les rendre véritablement vivant·es.

Dense, lent, De sang et d’encre est un roman historique intéressant, qui fonctionne bien, même s’il aurait sans doute pu être raccourci et amputé de quelques répétitions. Je retiendrai surtout l’utilisation d’un cadre historique atypique que je n’avais jusqu’alors jamais rencontré. Une bonne lecture.

« Il arrive qu’une femme, en certaines circonstances, puisse acquérir ce qu’elle désire en dehors de la protection d’un homme. Si tu trouves le moyen de vivre comme tu l’entends, si peu naturel que ce puisse être, tu porteras sur tes épaules les vœux de milliers d’épouses. Ce qui ne les empêchera pas d’être les premières à te maudire en public comme si tu étais le diable en personne. »

« Le corps d’une femme, dit le monde, est une prison où son esprit ne peut que s’étioler. »

De sang et d’encre, Rachel Kadish. Cherche-midi, 2020 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli. 564 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Pierre de Mazarin :
lire un livre se déroulant à l’époque du Cardinal Mazarin (XVIIe siècle)

Le cœur des louves, de Stéphane Servant (2013)

Le coeur des louves (couverture)Célia, rapidement rejointe par sa mère, vient s’installer dans la maison de feue sa grand-mère dans un village isolé dans les montagnes. Mais leur retour ne plaît pas à tout le monde et remue les cendres du passé.

J’ai découvert La langue des bêtes il y a plus de deux ans, me revoilà enfin reposant l’autre livre de Stéphane Servant qui me faisait extrêmement envie, Le cœur des louves. Pour être honnête, je suis un peu plus mitigée sur ce titre. Non, mitigée est trop fort et j’ai tout de même énormément apprécié cette lecture.

Pour parler tout de suite de ce qui m’a dérangée, c’est que je l’ai trouvé beaucoup trop long. Surtout dans la première moitié où j’avais l’impression de lire et relire sans cesse la même chose. Les mêmes émotions, les mêmes interrogations, les mêmes scènes. J’ai eu la sensation que le texte aurait pu être réduit de moitié sans problème. Cependant, la seconde moitié a su passer outre ce sentiment d’enlisement et je me suis enfin élancée sur les talons de Célia et de Tina.

En dépit de mes réserves, ce récit a aussi su me convaincre par son propos. Réalisme teinté de fantastique. Les femmes qui se font louves, la violence de la nature humaine, la dureté d’une société patriarcale, les peurs ancestrales gravées dans les tripes, les non-dits, les secrets de famille qui reviennent éclabousser le présent, la recherche de la liberté et de l’émancipation.

Le texte est poétique, d’une poésie dure. A l’image de la nature qui se dévoile à celles et ceux qui savent la regarder et l’écouter. Exploration de la forêt, escalade des reliefs rocheux, plongée dans le Lac Noir ; la nature est omniprésente, guide dans le parcours initiatique de Célia et Alice, de l’adolescence à l’âge adulte. Peu à peu naît une atmosphère ensorcelante, sauvage, sombre, qui entoure ce village perdu dans les montagnes. Une ambiance de légendes, de contes et de terreurs nocturnes.

Autre chose, en dépit de mon enthousiasme révolté pour ce cri de révolte hurlé à la Lune et à la face des hommes par ces femmes maltraitées, repoussées, violentées, méprisées, je n’ai pas réussi à m’attacher réellement à Célia. Ni à sa mère. Seule Tina, la grand-mère à la réputation de « sorcière » et de « putain », m’a touchée par son histoire emplie de brutalité, d’injustices et de liberté.

Le cœur des louves est donc une lecture palpitante, envoûtante, exigeante aussi, dont l’intrigue, les thématiques et l’écriture forment un tableau des plus magiques, éclaboussé de vérités parfois cruelles. Je regrette donc le sentiment de longueurs et le manque d’empathie envers bon nombre de personnages.

« Les bêtes les plus terrifiantes ne viennent pas la nuit. Elles n’ont ni griffes ni crocs. Elles vont sur deux jambes et elles ont tout de l’apparence d’un homme. Les bêtes peuvent parfois avoir le visage d’un père. »

« Le plus terrible, c’est que les gens ont pas oublié ce qui s’était passé ici. Ici, ils oublient jamais. Comme si leur mémoire venait se graver dans la montagne. Il faut des millions d’années pour qu’ils oublient et qu’ils pardonnent. Et pourtant, si tu savais… Eux aussi ils en ont des secrets. Des choses immondes qu’ils planquent dans des placards. »

« Il y avait quelque chose de grisant dans cette sensation. Comme quand on est en équilibre en haut d’un mur. L’impression que tout est ouvert devant soi. Et aussi la crainte. La peur de chuter. D’être entraînée par son propre poids vers le vide. Mais c’est peut-être de cette angoisse-là que naît le plaisir d’être bien vivante. Sans la peur de la chute, on ne ressent peut-être pas le plaisir de la liberté. »

Le cœur des louves, Stéphane Servant. Éditions du Rouergue, coll. Doado, 2013. 541 pages.

Né d’aucune femme, de Franck Bouysse (2019)

Né d'aucune femme (couverture)« « Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
– Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
– Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
– De quoi parlez-vous ?
– Les cahiers… Ceux de Rose. »
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
 »

Voilà le résumé de la quatrième de couverture. Débrouillez-vous, je ne vous en dirai pas plus. j’ignorais tout de ce roman. Je savais simplement, depuis sa sortie (ce qui ne fait qu’un peu plus d’un an), que je le lirai un jour. Autant dire que j’ai été ravie de plonger entre ses pages.

Le premier chapitre a failli m’inquiéter : je m’attendais à une « vraie histoire » et voilà une ouverture ultra poétique… et ultra floue. Le deuxième chapitre était à peine mieux. Heureusement, dès le troisième, nous voilà lancée dans l’intrigue et tout sentiment de perplexité est vite oublié.
Remplacé par du malaise, de la tension, de la crainte pour Rose. L’atmosphère devient crispante et angoissante tant on redoute l’inéluctable. On le sent dès les premières pages des carnets de Rose que la vie de cette jeune fille tirera vers le noir, vers le cruel, vers la souffrance et le désespoir. Encore une fois, dans cette histoire entre dominants et dominés, les femmes sont souvent les perdantes. Pas toujours certes, et certains hommes font partie du second groupe, mais elles sont rares, celles qui ont le pouvoir de commander.
La seconde partie est plus calme. L’inquiétude diminue – on se dit que le pire est passé – et la lecture se fait moins effarante. Pas moins prenante cependant, tant on se prend avec plaisir au jeu de la déduction et des hypothèses pour relier tous les indices. Même si j’ai réussi à deviner la plupart des révélations avant que l’auteur ne les expose, je dois dire que le tout est joliment ficelé.

Roman polyphonique, je suis passée d’un personnage à l’autre avec l’avidité de connaître la suite, de retrouver tel ou tel protagoniste. Efficacité redoutable pour un rythme presque haletant par moments. Certains personnages révulsent, d’autres m’ont emplie de compassion, d’autres m’ont laissée indécise, ne sachant pas sur quel pied danser face à eux. Les fous, les lâches, les cruels, les empathiques, les terrifiés. Les maîtres et les esclaves. Les puissants et les faibles. Les mots de Franck Bouysse font naître sympathie et antipathie avec la même facilité, avec la même violence.

L’écriture m’a envoûtée. Rien que pour elle, je lirai d’autres livres de cet auteur. S’il offre la parole à différents personnages, si Edmond, ne serait-ce que par la mise en page, est très reconnaissable, c’est la voix de Rose qui m’a le plus séduite. A la poésie, aux images originales et superbes, s’ajoute une note patoisante irrésistible. Cette oralité donne une présence à la jeune fille, une franchise et une simplicité absolument renversantes.
Né d’aucune femme, c’est ce genre de livre dont je relis certains passages plusieurs fois tant ils sont beaux, tant ils sont forts, tant ils sont magnifiquement écrits, tant ils remuent les entrailles.

Né d’aucune femme est un récit romanesque, violent, humain, terrible, sombre jusqu’au sordide parfois, poignant, porté par une plume puissante et imagée. Sublime dans le genre qui prend aux tripes.

(Par contre. C’est quoi ce bazar dans la chronologie à un moment donné ? J’ai retourné l’affaire dans tous les sens, j’en ai discuté avec ma mère qui venait de le lire aussi, j’ai même fait une petite frise des événements pour être sûre de ne rien oublier, mais il n’y a rien à faire : Onésime a vécu un jour et une nuit de moins que Rose. (Pour les personnes qui auraient lu le livre, ça vous parle ? C’est entre les événements de l’écurie et de la forge – désolée, je reste volontairement vague pour ne pas spoiler.) Sans blague, comment peut-on laisser passer un truc pareil ? (Ou alors je n’ai pas compris quelque chose et il faut m’expliquer…))

« Le silence me pesait pas et j’aurais pu jurer que c’était le seul endroit où se sentir bien, si jamais le silence peut être un endroit où se réfugier quand on se sent pas bien avec quelqu’un, ou peut-être trop bien. »

« Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, qu’il y en avait deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent ou du sang, ou même des deux à la fois, et puis les lâches. Lâche, comme Edmond. Parce qu’être lâche, c’est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour plus rien voir de ce qui dérange. »

« J’ai collé la poupée sous mon nez et je me suis mise à la sentir. Mon enfance était entièrement contenue dans son odeur, comme une carte que j’avais toujours été en mesure de déplier et qui me permettait d’aller dans un endroit que j’étais la seule à connaître. Avant. Tout ce qui venait de céder à l’intérieur de moi. Il y a des vies qu’on raconte dans des grands livres, et moi, je possédais rien que cette poupée que je tenais, une sorte de livre sans pages, que personne à part moi était capable de lire. »

« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je crois pas que ce moment existe il me convient. Au moins, les mots, eux, ils me laissent pas tomber. Je les respire, les mots-monstres et tous les autres. Ils décident pour moi. Je désire pourtant pas être sauvée. »

Né d’aucune femme, Franck Bouysse. La Manufacture de livres, 2019. 333 pages.

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

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