Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, de Chimamanda Ngozi Adichie (2017)

Chère IjeaweleSecond essai de l’autrice nigériane, Chère Ijeawele est la réponse de Chimamanda Ngozi Adichie à une amie qui lui demande quelques conseils pour donner une éducation féministe à sa fille. Elle aborde la question sous divers angles, du rôle du père aux termes utilisés en passant par les jouets proposés, le mariage et le rapport au corps.

Dans Nous sommes tous des féministes, Chimamanda Ngozi Adichie conseillait déjà d’offrir aux enfants une éducation non sexiste qui serait positive et plus juste pour les filles comme pour les garçons. Elle creuse ici le sujet et nous offre quinze suggestions pleines de bon sens.

Evidemment, elle prêche une convaincue. Les vêtements bleus pour les uns, roses pour les autres, les jouets classés par sexe, les horripilants « parce que tu es une fille » comptent déjà parmi mes sujets de bataille et d’exaspération quotidienne. Mais il n’empêche, c’est tellement rassurant et plaisant de lire des ouvrages comme celui-ci, de se dire que des personnes vont le lire et peut-être changer de point de vue sur les femmes et sur l’éducation différenciée que reçoivent les filles et les garçons. Je me répète par rapport à ce que j’ai dit de Nous sommes tous des féministes, mais il faut que ce livre tombe entre le plus de mains possibles ! Il faut le faire lire à tout le monde, femmes et hommes, parents, futurs parents ou non car nous pouvons tous y trouver des idées pour améliorer la condition féminine.

En abordant la question du mariage, souvent présenté comme le plus grand achèvement de la vie d’une femme, elle aborde aussi les changements qu’il implique pour l’épouse et non pour le mari : le changement de nom de famille et de titre. Et elle m’a fait réfléchir sur le fameux débat « Madame/Mademoiselle ». J’avoue ne m’être jamais vraiment penchée sur la question, acceptant l’un comme l’autre sans trop réfléchir. Le Madame me donne un coup de vieux, mais le Mademoiselle – parfois entendu avec un ton bien condescendant et paternaliste au travail par ailleurs – me dit « Tu n’as pas atteint la sacro-sainte condition de femme mariée » (que je ne prévois d’ailleurs pas vraiment de connaître, cela signifie-t-il que je serais une Mademoiselle – sous-entendu une vieille fille, une pas-tout-à-fait-femme – toute ma vie ?). Pourquoi le statut marital d’une femme doit être connu de tous tandis qu’un homme sera appelé Monsieur toute sa vie ? C’est finalement très intrusif. Je n’en ferai peut-être pas mon cheval de bataille principal, mais les mots ont une importance et celui-là aussi.
Désolée pour ce pavé, mais il me permet de souligner le fait que ce petit livre amène à réfléchir, que l’on se considère déjà comme féministe ou pas, que l’on soit déjà informée ou pas.

S’exprimant avec un ton clair et enjoué, l’autrice utilise beaucoup d’exemples concrets tirés de son expérience personnelle. Si je les trouve passionnant car ils ancrent son manifeste dans le réel, j’apprécie également l’aperçu – très rapide évidemment – qu’ils donnent de la société nigériane et de la culture igbo, sujets auxquels je ne connais rien. Elle met en outre dans son livre beaucoup de bienveillance et d’optimisme : une véritable bouffée d’air frais.

Un petit livre percutant et inspirant qui devrait être offert et lu par tous et toutes pour voir le monde changer un peu.

« Je suis convaincue de l’urgence morale qu’il y a à nous atteler à imaginer ensemble une éducation différente pour nos enfants, pour tenter de créer un monde plus juste à l’égard des femmes et des hommes. »

 « En refusant d’imposer le carcan des rôles de genre aux jeunes enfants, nous leur laissons la latitude nécessaire pour se réaliser pleinement. Considère Chizalum comme une personne. Pas comme une fille qui devrait se comporter comme ci ou comme ça. Apprécie ses points forts ou ses faiblesses en tant qu’individu. Ne la compare pas à ce qu’une fille devrait être. Compare-la à ce qu’elle devrait être en donnant le meilleur d’elle-même. »

Chère Ijeawele, ou un manifeste pour une éducation féministe, Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Marguerite Capelle. 77 pages.

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La tresse, de Laetitia Colombani (2017)

La tresse (couverture)Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés.
Cette définition ouvre ce roman qui tressera la vie de trois femmes, chacune sur un continent différent. Smita, l’Indienne, est une Intouchable qui, pour protéger sa fille de la vie de misère qui est la sienne, décide de quitter son village, consciente de la punition qu’elle pourrait encourir. Alors que son père est dans le coma suite à un accident, Giulia, la Sicilienne, découvre la faillite de l’atelier familial de perruque. Avocate renommée, Sarah, la Canadienne, flirte avec les sommets lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade.

La tresse nous offre un triste bilan sur la condition des femmes. Ces trois femmes doivent lutter contre les préjugés de la société, contre les violences faites aux femmes. Chaque jour de leur vie est un défi.
Evidemment, Smita est celle dont le destin est le plus insupportable dans « ce pays qui décidément n’aime pas beaucoup les femmes » : la femme comme une possession du mari, le viol utilisé comme une arme et comme une punition (pas seulement pour punir la femme concernée, mais aussi pour punir son père, son frère…). Mais il y a également Sarah déchirée entre son travail et ses enfants. Dans son monde de requins, la maternité et la maladie sont presque considérées comme des fautes professionnelles. Giulia, quant à elle, doit lutter contre le poids des traditions lorsque l’on vient d’une vieille famille palermitaine.
En mille occasions, les femmes sont stigmatisées, victimes dans l’indifférence générale. Evidemment, ça me bouleverse. Je m’identifie à elles et cette situation me met en rage.

« Qui croit-elle donc être, face à cette violence, cette avalanche de haine ? Pense-t-elle pouvoir y échapper ? Se croit-elle plus forte que les autres ? »

Smita, Giulia, Sarah… Les chapitres s’alternent et cette construction, pour être classique – surtout lorsque l’on rajoute des attrapes en fin de chapitre du genre « C’est alors que le miracle se produit. » –, fonctionne à merveille. J’ai été incapable de lâcher le livre, poussée par la curiosité de connaître leur destin. Peu à peu des boucles se forment et un lien entre les trois femmes se dessinent. Sans le savoir, sans se connaître, elles sont liées. J’ai aimé cette idée de cette solidarité entre les continents, de cette tresse multiculturelle.

La tresse est à mon goût un roman bouleversant et je remercie l’autrice de dénoncer ce qu’elle dénonce. Néanmoins, je ne le trouve pas parfait pour autant. Je lui reproche d’être un peu trop court et donc de ne pas creuser assez loin ses trois intrigues ainsi que ses personnages. Elle se concentre tellement sur les injustices qu’elles doivent affronter qu’elle oublie parfois de leur donner un côté plus humain. Par exemple, pour Sarah, on ne parle que du travail sous différentes déclinaisons (les enfants et le travail, la maladie et le travail, etc.), mais comment va-t-elle parler de sa maladie à ses enfants, comment vit-elle cette situation à un point de vue personnel ? Seule Giulia échappe à ce sort et a droit à des instants de joie dans sa vie. Autre conséquence de la brièveté du roman : le dénouement arrive de manière quelque peu abrupte.
Je l’ai également trouvé un poil trop documentaire par moments. Je pense notamment au passage sur le viol en Inde, plusieurs exemples de viols sont donnés, certains ont d’ailleurs fait parler en Occident. Je trouve cette énumération un peu forcée comme si l’autrice tenait à justifier son propos.

Un roman féministe qui, s’il n’est pas exempt de défauts, m’a fait connaître l’abattement et la rage avant, enfin, de m’apaiser grâce aux trois derniers chapitres, lueurs d’espoir. Un hymne aux femmes et à la liberté. Un premier roman réussi.

« Smita le sait : une femme n’a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En me perdant, elle cesse d’exister. »

« Alors Giulia aime Kamal en secret. Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers. »

« Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. »

La tresse, Laetitia Colombani. Grasset, 2017. 221 pages.

L’étrange disparition d’Esme Lennox, de Maggie O’Farrell (2006)

L_étrange disparition d_Esme Lennox (couverture)Quand Iris apprend qu’elle est responsable d’une vieille dame enfermée depuis plus de soixante ans dans un asile qui ferme ses portes, c’est un choc. Jamais le nom de cette grand-tante oubliée n’avait été prononcé devant elle. Sa mère, son frère adoptif, personne n’est au courant. Quant à sa grand-mère, Kitty, difficile de parler de quoi que ce soit avec cette vieille dame ravagée par la maladie d’Alzheimer. Avec Iris, Esme va découvrir une Ecosse qui a avancé sans elle et faire éclater de sombres secrets familiaux.

Voyage dans l’espace entre l’Inde et l’Angleterre, voyage dans le temps entre les années 1930 et 2010, c’est finalement un roman assez court, tout en flash-back et en souvenirs. Roman polyphonique aussi qui nous fait cheminer dans l’esprit indécis d’Iris, celui fixé sur le passé d’Esme et celui, fluctuant, de Kitty. La construction du roman fonctionne, la plume de l’autrice est agréable et l’on est rapidement pris par ces pages.

L’étrange disparition d’Esme Lennox est une histoire de famille avec ses secrets et ses conflits. Pas de grosse surprise cependant, l’intrigue est assez simple et les fameux secrets se devinent en moins de cinquante pages. Toutefois, la psychologie fouillée des personnages permet à la sauce de prendre en dépit de la tournure prévisible rapidement adoptée par le récit.
La modernité d’Iris et de son frère offre un contraste saisissant avec la mentalité prude et stricte ayant dominé l’enfance d’Esme et Kitty.
Quant à Esme, elle est un personnage fascinant. Petite fille rebelle, jeune femme recherchant la liberté et l’indépendance, notamment à travers les études, fuyant la bonne société, les bonnes manières et les politesses que sa mère tente désespérément de lui inculquer (ayant écrit les deux critiques avec peu d’intervalle, elle se confondait d’ailleurs un peu dans mon esprit avec la petite Charity aussi sauvage qu’elle). C’est un personnage qui m’a été rapidement sympathique. Comme Charity, elle aurait sans doute pu faire de belles choses de sa vie si on ne lui avait pas coupé les ailes avant ces dix-ans en l’enfermant dans une cage.

L’autrice cite deux livres qui lui ont été utiles pour forger le destin d’Esme : The Female Malady : Women, Madness and English Culture et Sanity, Madness and the Family. Probablement deux ouvrages forts intéressants, mais révoltants. J’ai été indignée du sort d’Esme, or ce type d’internement totalement abusif et injustifié est basé sur des histoires vraies. Une simple demande de la famille et hop, une vie volée ! Une vie volée à laquelle s’ajoutent diverses tortures, pour la seule raison qu’elles ne rentraient pas dans la norme, qu’elles n’étaient pas celles dont leurs parents rêvaient, qu’elles dérangeaient.

Un drame familial sombre, sensible et triste, mais traitée avec sobriété. La solitude, le souvenir, la folie, la famille, tout cela se mêle dans une histoire pleine d’humanité qui se dévore d’une seule traite.

« Un œil clairvoyant voit dans une grande Folie
Une divine Raison
Trop de Raison – et c’est l’extrême Folie –
Cette Règle prévaut
Dans ce domaine comme en Tout –
Consentez – et vous êtes sain d’esprit –
Contestez – et aussitôt vous êtes dangereux –
Et mis aux fers – »

Emily Dickinson, exergue du roman

« Nous ne sommes que des vaisseaux par lesquels circulent nos identités, songe Esme : on nous transmet des traits, des gestes, des habitudes, et nous les transmettons à notre tour. Rien ne nous appartient en propre. Nous venons au monde en tant qu’anagrammes de nos ancêtres. »

L’étrange disparition d’Esme Lennox, Maggie O’Farrell. Editions 10/18, 2009 (2006 pour l’édition originale. Editions Belfond, 2008, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Royaume-Unis) par Michèle Valencia. 231 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Charles August Milverton :
lire un livre dont le titre comporte un nom et un prénom

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

Sex Story 3

(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

Sex Story 4

Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie (2014 et 2009)

Nous sommes tous des féministes (couverture)

Par contre, oui, la couverture est moche…

Aujourd’hui, je vous présente un tout petit livre que j’ai découvert à Pixie du blog La baie des livres (et je la remercie en passant). Chimamanda Ngozi Adichie est une auteure nigériane qui notamment publié Americanah en 2015 (je cite celui-ci car c’est avec ce roman que je souhaitais la découvrir).
Elle nous propose ici le texte remanié d’une conférence donné en 2012 au TEDxEuston, un colloque annuel consacré à l’Afrique. Elle y parle féminisme et égalité à travers des anecdotes et des réflexions personnels. Elle s’y présente comme une féministe africaine heureuse.

Elle commence par démonter cette image que le mot « féminisme » évoque à certaines personnes. Non, la féministe ne déteste pas les hommes (d’ailleurs, elle peut même être un homme), peut être féminine, ne souhaite pas la domination des femmes sur le monde, n’est pas forcément poilue et peut avoir le sens de l’humour. En ce qui me concerne, je ne comprends pas cette répulsion envers le mot « féministe ». Je suis féministe, je souhaite simplement avoir les mêmes droits que les hommes, être payée de la même manière, avoir le droit d’être seule dans la rue, ne pas être reléguée à la perpétuation de l’espèce humaine, etc. Bref, « féministe » n’est pas un gros mot.

Ici, pas de théorie. Nous sommes dans la réalité vécue et percutante. C’est à travers des souvenirs, des humiliations et des situations qui l’ont confronté au sexisme dès son enfance qu’elle demande seulement un changement dans notre façon d’appréhender les genres. Il faut cesser d’enfermer chacun dans des cases, des codes qui obligent les unes à être féminines, fragiles, gentilles et surtout pas féministes, les autres à être virils, forts, agressifs et surtout pas féministes. Oui, les hommes aussi sont concernés.

« Nous réprimons leur humanité. Notre définition de la virilité est très restreinte. La virilité est une cage exiguë, rigide, et nous y enfermons les garçons.
Nous apprenons aux garçons à redouter la peur, la faiblesse, la vulnérabilité. Nous leur apprenons à dissimuler leur vrai moi, car ils sont obligés d’être, dans le parler nigérian, des hommes durs. »

Il n’est pas question ici de nier les différences entre hommes et femmes. Comme le dit l’auteure, « les différences biologiques entre garçons et filles sont incontestables, mais la société les exacerbe ». Il est simplement question de laisser chacun et chacune devenir ce qu’il  ou elle désire. On conditionne les filles à aimer le rose, les poupées, les talons hauts et la cuisine, on oriente les garçons vers le bleu, les voitures, le foot et le bricolage. On incite les premières à la discrétion et à la douceur tandis qu’on pousse les seconds à s’affirmer et à s’imposer en tant que leaders. C’est triste à pleurer. L’éducation donnée aux enfants est déjà sexiste, il est logique que les inégalités se retrouvent à l’âge adulte. C’est donc le point de départ à tout changement.

Chimamanda Ngozi Adichie possède beaucoup d’humour et de lucidité, elle n’aborde pas le sujet avec colère ou défaitisme. Elle croit à l’évolution des mentalités. Son écriture est simple et joyeuse, on se croirait entre ami.es.

Quant à la nouvelle, elle aborde le féminisme à travers l’histoire d’une femme nigériane que l’on marie à un homme du pays parti faire fortune aux Etats-Unis. Le mariage s’est fait par l’intermédiaire de marieuses et la jeune femme découvre, une fois sur place, que le silence a été fait sur certains aspects de leur union. Solitude, dépendance envers son mari, américanisation forcée… voilà ce qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Une nouvelle sensible qui illustre parfaitement une triste vérité (et qui donne envie de lire les romans de Chimamanda Ngozi Adichie).

C’est un mini-livre. Moins de cent pages. Ce serait tellement beau si tout le monde pouvait le lire. Evidemment que moi, ça m’intéresse, mais elle prêche une convaincue. Alors si je trouve très agréable de lire des gens qui pensent comme moi, je trouve qu’il serait encore plus intéressant que Nous sommes tous des féministes tombe entre les mêmes de celles et ceux qui s’en fichent ou qui n’ont pas conscience de ce problème. Car les cas concrets et l’écriture accessible et fluide de Chimamanda Ngozi Adichie pourraient sûrement leur ouvrir les yeux.

C’est un petit livre, mais le contenu est important. Le propos est clair et intelligent et sert parfaitement la réflexion que Chimamanda Ngozi Adichie nous incite à mener. A travers des souvenirs personnels, elle expose clairement que femmes et hommes n’ont pas les mêmes droits, ni les mêmes devoirs et que la domination masculine s’est frayée un chemin un peu partout. Alors, ça coûte 2€, franchement allez-y !

« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. En voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, coll. Folio 2€, 2015 pour Nous sommes tous des féministes et 2013 pour Les Marieuses (2014 et 2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal. 87 pages.

Miss Alabama et ses petits secrets, de Fannie Flagg (2010)

Miss Alabama et ses petits secrets (couverture)Maggie Fortenberry, ex-Miss Alabama, a décidé de dire adieu au monde, à la vie et à sa chère petite ville de Birmingham. Ce n’est pas qu’elle est spécialement déprimée, mais, à soixante ans, toujours célibataire et employée dans une agence immobilière, sa vie ne ressemble pas à celle qu’elle s’était imaginée. Puisque son existence ne sera plus qu’un lent déclin, autant éviter ça. Elle a tout préparé pour ne causer aucun souci à personne avec sa disparition. Sauf que, pour faire plaisir à son amie Brenda en allant voir un spectacle avec elle, Maggie accepte de repousser l’échéance d’une semaine. Ce ne sera que le premier imprévu d’une longue série…

J’avais aimé le film Beignets de tomates vertes (je m’aperçois aujourd’hui que je ne m’en souviens plus) et, à force de voir ce livre encensé partout à sa sortie, puis de systématiquement tomber dessus à la bibliothèque, j’ai fini par être intriguée et avoir très envie de le lire. Saiwhisper et L_Bookine du blog Les pages qui tournent m’en ont donné l’occasion grâce à un concours organisé en fin d’année (encore merci à elles !). J’ai mis un peu de temps avant d’enfin attaquer ce livre et… ah ! Déception ! Malheureusement, le roman de Fannie Flagg ne m’a pas particulièrement transportée.

Si j’ai trouvé que les personnages étaient gentiment clichés, je ne m’en suis pas offusquée car je m’y attendais un peu. On regrettera néanmoins ce clivage terriblement marqué entre les gentilles filles de l’agence Red Mountain Realty (l’agence de Maggie) et leur méchante concurrente, Babs Bingington.
De plus, j’ai eu beaucoup de difficulté à m’attacher à Maggie. Si d’une part, elle m’est sympathique par ses doutes, ses regrets, ses timidités qui sont souvent les miennes, elle m’a également agacée par son attachement perpétuel au passé. Son rêve est une vie de cinéma, comme dans un vieux film en Technicolor, et une vie dans la classe aisée de la société. Bref, des rêves qui ne sont, pour le coup, absolument pas les miens. En outre, ses fameuses seize bonnes raisons d’en finir m’ont laissée… perplexe. Parmi les plus futiles, on trouve notamment « plus besoin de se faire teindre les cheveux » et « plus de mauvais plateaux-télé ». C’est vrai qu’il est beaucoup plus compliqué de vivre avec les cheveux gris et se mettre à la cuisine que de se suicider.
Finalement, j’ai trouvé les femmes qui entourent Maggie beaucoup plus intéressantes qu’elle, à commencer par Brenda aux ambitions aussi grandes que son appétit et, évidemment, la grande petite Hazel, cette géante d’un mètre deux, pleine de vie, de bonne humeur, de rêves et de volonté pour les exaucer.

Le rythme est lent et ce n’est que dans la seconde moitié que le roman s’accélère (un peu). Miss Alabama et ses petits secrets est un roman assez mélancolique, mais qui reste de la lecture détente. C’est une petite histoire un peu facile qui ne va pas trop loin (je pense notamment à la question des droits civiques qui est finalement que survolée). S’il reste un roman globalement très réaliste, je trouve la fin trop… Trop. Trop gentille, trop tout-est-bien-qui-finit-bien-sauf-pour-la-méchante, trop conte de fées.

Malgré une ambiance douce-amère, ce roman qui aurait pu être une charmante histoire sur le temps qui passe, les chemins que l’on n’a pas pris et les regrets est resté beaucoup trop superficiel pour me plaire.

 « Tandis qu’elle prenait le chemin de la colline, passant devant le Country Club et contournant English Village, l’image d’une jeune fille flotta soudain dans son esprit. Une jeune fille qu’elle avait dû voir, jadis, dans un film. Mais lequel ? La Mélodie du bonheur, peut-être ? Une image qu’elle n’arrivait pas vraiment à fixer – jusqu’à ce  que Maggie comprenne : ce n’était pas une actrice, c’était elle. Elle qui retrouvait ici cette humeur mélancolique qui, en fait, ne l’avait jamais quittée. Cette étrange solitude qui l’habitait depuis toujours. Un désir languissant pour quelque chose d’impossible à définir. »

Miss Alabama et ses petits secrets, Fannie Flagg. Le cherche-midi, 2014 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Piningre. 433 pages.