Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

Sex Story 3

(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

Sex Story 4

Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie (2014 et 2009)

Nous sommes tous des féministes (couverture)

Par contre, oui, la couverture est moche…

Aujourd’hui, je vous présente un tout petit livre que j’ai découvert à Pixie du blog La baie des livres (et je la remercie en passant). Chimamanda Ngozi Adichie est une auteure nigériane qui notamment publié Americanah en 2015 (je cite celui-ci car c’est avec ce roman que je souhaitais la découvrir).
Elle nous propose ici le texte remanié d’une conférence donné en 2012 au TEDxEuston, un colloque annuel consacré à l’Afrique. Elle y parle féminisme et égalité à travers des anecdotes et des réflexions personnels. Elle s’y présente comme une féministe africaine heureuse.

Elle commence par démonter cette image que le mot « féminisme » évoque à certaines personnes. Non, la féministe ne déteste pas les hommes (d’ailleurs, elle peut même être un homme), peut être féminine, ne souhaite pas la domination des femmes sur le monde, n’est pas forcément poilue et peut avoir le sens de l’humour. En ce qui me concerne, je ne comprends pas cette répulsion envers le mot « féministe ». Je suis féministe, je souhaite simplement avoir les mêmes droits que les hommes, être payée de la même manière, avoir le droit d’être seule dans la rue, ne pas être reléguée à la perpétuation de l’espèce humaine, etc. Bref, « féministe » n’est pas un gros mot.

Ici, pas de théorie. Nous sommes dans la réalité vécue et percutante. C’est à travers des souvenirs, des humiliations et des situations qui l’ont confronté au sexisme dès son enfance qu’elle demande seulement un changement dans notre façon d’appréhender les genres. Il faut cesser d’enfermer chacun dans des cases, des codes qui obligent les unes à être féminines, fragiles, gentilles et surtout pas féministes, les autres à être virils, forts, agressifs et surtout pas féministes. Oui, les hommes aussi sont concernés.

« Nous réprimons leur humanité. Notre définition de la virilité est très restreinte. La virilité est une cage exiguë, rigide, et nous y enfermons les garçons.
Nous apprenons aux garçons à redouter la peur, la faiblesse, la vulnérabilité. Nous leur apprenons à dissimuler leur vrai moi, car ils sont obligés d’être, dans le parler nigérian, des hommes durs. »

Il n’est pas question ici de nier les différences entre hommes et femmes. Comme le dit l’auteure, « les différences biologiques entre garçons et filles sont incontestables, mais la société les exacerbe ». Il est simplement question de laisser chacun et chacune devenir ce qu’il  ou elle désire. On conditionne les filles à aimer le rose, les poupées, les talons hauts et la cuisine, on oriente les garçons vers le bleu, les voitures, le foot et le bricolage. On incite les premières à la discrétion et à la douceur tandis qu’on pousse les seconds à s’affirmer et à s’imposer en tant que leaders. C’est triste à pleurer. L’éducation donnée aux enfants est déjà sexiste, il est logique que les inégalités se retrouvent à l’âge adulte. C’est donc le point de départ à tout changement.

Chimamanda Ngozi Adichie possède beaucoup d’humour et de lucidité, elle n’aborde pas le sujet avec colère ou défaitisme. Elle croit à l’évolution des mentalités. Son écriture est simple et joyeuse, on se croirait entre ami.es.

Quant à la nouvelle, elle aborde le féminisme à travers l’histoire d’une femme nigériane que l’on marie à un homme du pays parti faire fortune aux Etats-Unis. Le mariage s’est fait par l’intermédiaire de marieuses et la jeune femme découvre, une fois sur place, que le silence a été fait sur certains aspects de leur union. Solitude, dépendance envers son mari, américanisation forcée… voilà ce qui l’attend de l’autre côté de l’océan. Une nouvelle sensible qui illustre parfaitement une triste vérité (et qui donne envie de lire les romans de Chimamanda Ngozi Adichie).

C’est un mini-livre. Moins de cent pages. Ce serait tellement beau si tout le monde pouvait le lire. Evidemment que moi, ça m’intéresse, mais elle prêche une convaincue. Alors si je trouve très agréable de lire des gens qui pensent comme moi, je trouve qu’il serait encore plus intéressant que Nous sommes tous des féministes tombe entre les mêmes de celles et ceux qui s’en fichent ou qui n’ont pas conscience de ce problème. Car les cas concrets et l’écriture accessible et fluide de Chimamanda Ngozi Adichie pourraient sûrement leur ouvrir les yeux.

C’est un petit livre, mais le contenu est important. Le propos est clair et intelligent et sert parfaitement la réflexion que Chimamanda Ngozi Adichie nous incite à mener. A travers des souvenirs personnels, elle expose clairement que femmes et hommes n’ont pas les mêmes droits, ni les mêmes devoirs et que la domination masculine s’est frayée un chemin un peu partout. Alors, ça coûte 2€, franchement allez-y !

« Partout dans le monde, la question du genre est cruciale. Alors j’aimerais aujourd’hui que nous nous mettions à rêver à un monde différent et à le préparer. Un monde plus équitable. Un monde où les hommes et les femmes seront plus heureux et plus honnêtes envers eux-mêmes. En voici le point de départ : nous devons élever nos filles autrement. Nous devons élever nos fils autrement. »

Nous sommes tous des féministes, suivi de Les Marieuses, de Chimamanda Ngozi Adichie. Gallimard, coll. Folio 2€, 2015 pour Nous sommes tous des féministes et 2013 pour Les Marieuses (2014 et 2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Nigéria) par Sylvie Schneiter et Mona de Pracontal. 87 pages.

Miss Alabama et ses petits secrets, de Fannie Flagg (2010)

Miss Alabama et ses petits secrets (couverture)Maggie Fortenberry, ex-Miss Alabama, a décidé de dire adieu au monde, à la vie et à sa chère petite ville de Birmingham. Ce n’est pas qu’elle est spécialement déprimée, mais, à soixante ans, toujours célibataire et employée dans une agence immobilière, sa vie ne ressemble pas à celle qu’elle s’était imaginée. Puisque son existence ne sera plus qu’un lent déclin, autant éviter ça. Elle a tout préparé pour ne causer aucun souci à personne avec sa disparition. Sauf que, pour faire plaisir à son amie Brenda en allant voir un spectacle avec elle, Maggie accepte de repousser l’échéance d’une semaine. Ce ne sera que le premier imprévu d’une longue série…

J’avais aimé le film Beignets de tomates vertes (je m’aperçois aujourd’hui que je ne m’en souviens plus) et, à force de voir ce livre encensé partout à sa sortie, puis de systématiquement tomber dessus à la bibliothèque, j’ai fini par être intriguée et avoir très envie de le lire. Saiwhisper et L_Bookine du blog Les pages qui tournent m’en ont donné l’occasion grâce à un concours organisé en fin d’année (encore merci à elles !). J’ai mis un peu de temps avant d’enfin attaquer ce livre et… ah ! Déception ! Malheureusement, le roman de Fannie Flagg ne m’a pas particulièrement transportée.

Si j’ai trouvé que les personnages étaient gentiment clichés, je ne m’en suis pas offusquée car je m’y attendais un peu. On regrettera néanmoins ce clivage terriblement marqué entre les gentilles filles de l’agence Red Mountain Realty (l’agence de Maggie) et leur méchante concurrente, Babs Bingington.
De plus, j’ai eu beaucoup de difficulté à m’attacher à Maggie. Si d’une part, elle m’est sympathique par ses doutes, ses regrets, ses timidités qui sont souvent les miennes, elle m’a également agacée par son attachement perpétuel au passé. Son rêve est une vie de cinéma, comme dans un vieux film en Technicolor, et une vie dans la classe aisée de la société. Bref, des rêves qui ne sont, pour le coup, absolument pas les miens. En outre, ses fameuses seize bonnes raisons d’en finir m’ont laissée… perplexe. Parmi les plus futiles, on trouve notamment « plus besoin de se faire teindre les cheveux » et « plus de mauvais plateaux-télé ». C’est vrai qu’il est beaucoup plus compliqué de vivre avec les cheveux gris et se mettre à la cuisine que de se suicider.
Finalement, j’ai trouvé les femmes qui entourent Maggie beaucoup plus intéressantes qu’elle, à commencer par Brenda aux ambitions aussi grandes que son appétit et, évidemment, la grande petite Hazel, cette géante d’un mètre deux, pleine de vie, de bonne humeur, de rêves et de volonté pour les exaucer.

Le rythme est lent et ce n’est que dans la seconde moitié que le roman s’accélère (un peu). Miss Alabama et ses petits secrets est un roman assez mélancolique, mais qui reste de la lecture détente. C’est une petite histoire un peu facile qui ne va pas trop loin (je pense notamment à la question des droits civiques qui est finalement que survolée). S’il reste un roman globalement très réaliste, je trouve la fin trop… Trop. Trop gentille, trop tout-est-bien-qui-finit-bien-sauf-pour-la-méchante, trop conte de fées.

Malgré une ambiance douce-amère, ce roman qui aurait pu être une charmante histoire sur le temps qui passe, les chemins que l’on n’a pas pris et les regrets est resté beaucoup trop superficiel pour me plaire.

 « Tandis qu’elle prenait le chemin de la colline, passant devant le Country Club et contournant English Village, l’image d’une jeune fille flotta soudain dans son esprit. Une jeune fille qu’elle avait dû voir, jadis, dans un film. Mais lequel ? La Mélodie du bonheur, peut-être ? Une image qu’elle n’arrivait pas vraiment à fixer – jusqu’à ce  que Maggie comprenne : ce n’était pas une actrice, c’était elle. Elle qui retrouvait ici cette humeur mélancolique qui, en fait, ne l’avait jamais quittée. Cette étrange solitude qui l’habitait depuis toujours. Un désir languissant pour quelque chose d’impossible à définir. »

Miss Alabama et ses petits secrets, Fannie Flagg. Le cherche-midi, 2014 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Piningre. 433 pages.

The Girls, d’Emma Cline (2016)

The Girls (couverture)« Je levai les yeux à cause du rire, et je continuai à regarder à cause des filles.

Je remarquai leurs cheveux tout d’abord, longs et pas coiffés. Puis leurs bijoux qui captaient l’éclat du soleil. Toutes les trois étaient trop loin, je ne voyais que les contours de leurs traits, mais ça n’avait pas d’importance : je savais qu’elles étaient différentes de toutes les autres personnes dans le parc. »

C’est ainsi qu’Evie, 14 ans, rencontre pour la première Suzanne. Suzanne dont la liberté, l’impudence et la sauvagerie l’attirent irrésistiblement. En suivant Suzanne, elle découvre un ranch à la marge de la société, et les autres filles « aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent les flots », et Russell, le leader dont les filles suivent aveuglément les préceptes.

Je l’ignorais en commençant le roman, mais Russell Hadrick n’est autre que Charles Manson, commanditaire de plusieurs assassinats en 1969, notamment de Sharon Tate, femme de Roman Polanski. Quant à Suzanne, elle est l’avatar de Susan Atkins (surnommée Sadie). Toutefois, le premier roman d’Emma Cline n’est pas un documentaire. Si les faits et les caractères des personnages, elle a librement adapté cette histoire en créant ses propres personnages.

 

Evie est un personnage témoin. A côté. Et ce, malgré sa volonté désespérée d’être parmi les autres. La majeure partie du roman suit la Evie adolescente, mais chaque partie commence avec une Evie d’une quarantaine d’année, plus critique, marquée par son passé, une Evie qui n’a jamais oublié Suzanne.

Quatre parties segmentent le roman. La première signe la découverte des filles et du ranch, ainsi que de Russell. Dans la seconde, Evie est totalement et irrémédiablement accro à Suzanne. Et, bien qu’elle soit sporadiquement dérangée par un accès de violence de Russell ou par les conditions dans lesquelles elles vivent, elle trouve toujours des excuses et des explications. Dans la troisième, la situation s’aggrave. « Le ranch n’avait jamais fait partie du monde extérieur, mais il s’isola encore plus. » « Une carapace durcissait autour de la propriété. » Enfin, une Evie adulte reprend la parole dans la quatrième, nous montrant que finalement, rien n’a changé.

 

The Girls est un roman sensuel et dérangeant. Psychologiquement violent. L’intérêt réside davantage dans la relation dévorante, à sens unique entre Suzanne et Evie que dans l’appropriation de l’histoire de la Manson Family. Cependant, bien que son aura plane sans cesse au-dessus du ranch, Russell/Manson est à la périphérie du récit tandis que ses disciples en occupent le centre.

Là où le roman est particulièrement réussi, c’est dans son analyse des sentiments de ces filles que l’on ignore, que l’on n’entend pas et qui nourrissent peu à peu haine et frustration. Elle parle avec finesse de la complexité de leurs émotions, de leurs envies, de leurs rages, de leurs rêves et de leurs désappointements. Le désir d’Evie d’être reconnue, approuvée, aimée est d’une voracité incommensurable. Evie est paumée comme tant d’autres, et c’est cela qui fait d’elle et des autres filles des proies si faciles pour les manipulateurs comme Russell. En cela, The Girls est totalement un récit d’apprentissage, un récit sur l’adolescence qui sonne vrai et qui pourrait parfaitement se dérouler à notre époque.

Je suis en revanche plus mitigée envers le fait d’annoncer tout ce qui est à venir (même si cela m’a poussée à m’interroger sur la façon dont les choses allaient pouvoir évoluer jusqu’à cette funeste issue), mais cela ne gâche rien.

The Girls est, pour moi, un livre brillant dont je retiendrais l’écriture percutante et la profondeur psychologique de ces personnages féminins.

 

« J’aime imaginer que cela prît plus de temps que ça. Qu’il fallût me convaincre pendant des mois, me forcer la main lentement. Me courtiser avec prudence comme une amoureuse. Mais j’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir. »

« C’est seulement après le procès que certaines choses se précisèrent, cette nuit-là formait maintenant un arc familier. Tous les détails et les anomalies étaient rendus publics. Parfois, j’essaie de deviner quel rôle j’aurais pu jouer. Quelle responsabilité me reviendrait. Il est plus simple de penser que je n’aurais rien fait, peut-être les aurais-je arrêtés, ma présence étant l’ancre qui aurait maintenu Suzanne dans le monde des humains. C’était un souhait, la parabole convaincante. Mais il existait une autre possibilité lancinante, insistante et invisible. Le croque-mitaine sous le lit, le serpent au pied de l’escalier : peut-être que j’aurais fait quelque chose, moi aussi.

Peut-être que ça aurait été facile. »

The Girls, Emma Cline. Quai Voltaire, 2016 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch. 331 pages.

La saison des femmes, par Leena Yadav (Inde, 2016)

En pleine préparation de concours, je n’ai pas le temps de me plonger dans un livre et d’en faire une critique. Je dévore un tome des Annales du Disque-Monde quand j’ai quelques heures devant moi et c’est tout (peut-être ferai-je une critique pour l’intégralité de la série ou peut-être pas).

Donc voilà simplement une petite critique cinéma. Ça faisait longtemps, j’ai un peu mis de côté cet aspect du blog, mais j’ai quelques films dont j’ai envie de parler.

 

La saison des femmes (affiche)La saison des femmes est mon grand coup de cœur de ces dernières semaines ! Je l’ai A-DO-RÉ !.

C’est l’histoire de quatre femmes qui, dans un village rural de l’Etat du Gujurat écrasé par le poids étouffant des traditions et de la domination masculine, parviennent encore à rêver et à espérer.

Nous avons donc :

  • Rani (Tannishtha Chatterjee), une jeune veuve, dépassée par les agissements de son fils, Gulab, qu’elle a élevé seule et qui est devenu incontrôlable, tiraillée entre son éducation et ses désirs de liberté ;
  • Lajjo (Radhika Apte), une jeune femme battue régulièrement par son mari qui l’accuse d’être stérile qui tente comme elle peut de revendiquer sa liberté ;
  • Bijli (Surveen Chawla), une danseuse-prostituée, conspuée le jour par les hommes qui sont bien contents de venir la voir la nuit tombée ;
  • Janaki (Lehar Khan), une jeune adolescente promise et mariée à Gulab qui s’attire les foudres de celui-ci et de Rani en se rasant la tête.

 

Tout au long du film, on a donc un peu tout un panorama de ce qu’une femme peut subir : viol, soumission, coups, mariage forcé… Mais toutes les quatre se rebelleront à leur manière, ou tenteront de le faire. Elles ont la volonté, l’idée d’agir, mais elles ne savent pas forcément comment.

J’ai beaucoup aimé le personnage de Rani car elle montre comment une jeune fille qui, comme Janaki, est mariée de force et comment ses rêves de liberté et de bonheur sont peu à peu écrasés, la transformant à son tour en une femme autoritaire, respectueuse des traditions, qui achètera une adolescente pour son fils comme elle-même avait été achetée. J’ai également été désolée de constater que la situation ne va pas en s’arrangeant car Leena Yadav montre que les jeunes sont les plus virulents quant au respect des traditions et au rôle des femmes. Elle explique dans une interview:

« Les gens aiment croire qu’avec l’éducation, on devient plus ouvert d’esprit, ce qui n’est pas vrai. L’éducation ne le garantit pas. Et dans ces villages, ce qui se passe, c’est que la jeune génération d’hommes est éduquée. Ils sont partis dans les villes pour apprendre. Donc ils ont vu comment étaient les femmes là-bas. Et quand ils reviennent dans leur village, ils se disent qu’il faut faire attention sinon les filles deviendront comme celles des villes. J’ai trouvé ça très intéressant. Pour moi, c’est aussi le reflet du monde où il y a un vrai retour en arrière. »

Leena Yadav trace un portrait de l’Inde et de la condition des femmes partout dans le monde (ne nous leurrons pas, l’histoire est peut-être située dans un village rural, elle n’en est pas moins universelle).

 

Malgré cette violence patriarcale omniprésente, c’est un film plein d’espoir. Les images sont colorées tout comme les vêtements des femmes. La réalisatrice ne renie pas les films de son pays et offre à Bijli quelques scènes chantées comme dans les films de Bollywood. Humour et horreur se côtoient, mais les quatre femmes du film tentent toujours de rester optimistes. Elles continuent à espérer, à rêver de bonheur, d’amour et de liberté.

Un film féministe et fort dont je garde un souvenir solaire et plein d’espoir.

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, de Sonia Maria Giacomini (2016)

Femmes et esclaves (couverture)« Les femmes noires sont des « choses », des « faitouts » plus encore que des bonnes à tout faire, des objets qui s’achètent et se vendent en raison de leur statut d’esclaves. Mais parce qu’elles sont femmes, en sus d’être esclaves elles sont aussi objets sexuels, nourrices, punching-balls de leurs chères maîtresses. »

Le Brésil est le pays qui a vécu le plus longtemps sous l’esclavage. De 1530 à 1888 (soit plus de 350 ans), quatre à cinq millions d’esclaves furent déportés. Les esclaves constituaient 40% de la population brésilienne lors de la déclaration d’indépendance en 1822.

Publié aux éditions iXe, cet essai, paru au Brésil en 1988, aborde la double oppression des Noires, en tant qu’esclaves et en tant que femmes, en pointant quelques sujets propres aux femmes esclaves tels que la maternité, la condition de nourrices, les violences sexuelles et les relations avec les maîtresses. Il pose comme limites temporelles 1850, fin de la traite négrière, et 1888, abolition de l’esclavage.

 

Le premier chapitre traite de la maternité, refusée aux femmes esclaves. Le mot « mère » se rapportait à la femme blanche ou à la « mère nègre », la nourrice des enfants blancs. D’un point de vue productif, la traite était plus intéressante pour les maîtres que les naissances : le travail devait donc continuer durant les grossesses. De plus, certaines femmes avortaient ou tuaient leur enfant pour ne pas leur transmettre leur condition d’esclave.

La famille esclave n’est pas davantage mentionnée dans les documents. Les esclaves devaient se soumettre au bon-vouloir des maîtres qui décidaient des relations entre esclaves puisqu’ils avaient le droit de vendre séparément des concubins ou une mère et ses enfants. L’auteure s’interroge également sur les rapports de sexe entre esclaves : l’homme esclave ne pouvait exercer un patriarcat comme le maître puisque l’autorité, l’argent, le pouvoir lui étaient refusés.

Les « mères nègres » étaient les nourrices des enfants blancs. Ces esclaves laitières étaient presque systématiquement séparées de leurs enfants (pour ne pas partager le lait). J’ai été vraiment choquée par les annonces qui paraissaient dans les journaux, par les termes employés qui les reléguaient au rang d’animaux : « ayant mis bas il y a deux mois », « à vendre avec ou sans son petit », « à donner pour élevage »…

Ensuite, les femmes esclaves connaissaient une exploitation sexuelle, contrairement aux hommes esclaves. A la fois objets sexuels des maîtres et initiatrices sexuelles pour les fils de ceux-ci, elles étaient alors la cible de la haine des maîtresses jalouses. Une autre question soulevée alors est celle de la sexualité entre esclaves : elle existait, mais sous quelles formes sachant que l’ombre des maîtres planait sur eux à chaque instant ?

Enfin, le cinquième et dernier chapitre se penche sur la relation entre maîtresses et femmes esclaves. Ces dernières étaient en effet très présentes dans la sphère domestique dirigée par les maîtresses, l’une des rares tâches et occupations des femmes de maîtres, souvent peu éduquées et connaissant peu de plaisirs au quotidien. Elles étaient la proie de la jalousie et les punitions étaient fréquentes : des coups aux mutilations, en passant parfois par le meurtre d’enfants soupçonnés d’être le fils du maître.

Cet essai aborde également les résistances de la part des esclaves, du sabotage et gaspillage quotidien jusqu’aux fuites et aux meurtres auxquels ils sont parfois contraints, notamment pour tenter de protéger un être aimé. Il casse l’image d’une prétendue « douceur » de l’esclavage brésilien.

 

Le sujet est pointu et très délimité, tant géographiquement que temporellement (Brésil, de 1850 à 1888). Mais, outre le fait qu’il se lit sans difficulté, cet essai qui croise les questions de classe, de race et genre est passionnant. J’ai déjà lu des choses sur l’esclavage en général (mais rien sur la société esclavagiste brésilienne), mais aucun qui n’abordait spécifiquement le sort des femmes.

Les recherches sont basées sur l’analyse de journaux d’époque publiés à Rio de Janeiro pendant la période étudiée (1850-1888). De nombreuses annonces liées aux esclaves (ventes, fuites…), mais aussi des articles, des textes de lois et quelques poèmes, illustrent le propos de cet essai. Les sources sont donc peu importantes et les documents adoptant le point de vue des esclaves inexistants, ce qui a empêché l’auteure de creuser certains sujets.

Beaucoup de questions sont donc posées, questions qui pourraient être à l’origine de futurs axes de recherche, mais les réponses fournies ne sont parfois que des suppositions. L’auteure reconnaît plusieurs fois les limites de sa documentation, mais le but était aussi de soulever un point souvent délaissé, faute d’y apporter des réponses.

Un essai important puisqu’il se focalise sur un point délaissé de l’esclave – la situation des femmes – qui dessine un tableau cruel du quotidien des femmes esclaves.

 

 « Des enfants nés libres de mères esclaves devenaient ainsi l’aberration suprême, comme si l’ère de ces « aberrations » était vraiment inaugurée par la mise en application de la loi Rio Branco. Combien de petits « rejetons » pardos* ou presque blancs n’étaient pas déjà des enfants de maîtres, de feitor*, d’hommes libres ? Par ailleurs, on connaît des cas où la femme esclave est la mère de son propre maître, ou encore des cas de frères possédant leurs frères. »

« Compte tenu du mépris objectif dans lequel était tenue l’institution du mariage, pourtant aussi sacrée, en théorie, pour les esclaves que pour les personnes libres, quelles garanties pouvaient bien avoir des concubins de rester proches l’un de l’autre ? Aucune. Tout était soumis à l’humeur du maître, selon qu’il était peut-être moins insensible… ou plus intéressé par la reproduction de son cheptel de race. »

 « L’existence de « mères nègres » révèle une facette supplémentaire de la mainmise de la casa-grande* sur la senzala*, dont le corollaire inévitable était la négation de la maternité des esclaves et le massacre de leurs enfants. Pour que l’esclave devienne la mère nègre de l’enfant blanc, il fallait lui interdire d’être la mère de son enfant nègre. La multiplication des petits maîtres impliquait l’abandon et la mort des négrillons. En intégrant ainsi la femme noire au cycle reproductif de la famille blanche, l’esclavage réaffirmait l’impossibilité pour les esclaves de créer leur propre espace reproductif.

Dans une société où l’idéologie dominante considère la maternité comme la fonction sociale de base pour les femmes, l’esclave devenue nourrice vit, avec la négation de sa maternité, la négation de sa condition de femme. Aussi paradoxal que cela paraisse, c’est sa physiologie féminine – sa capacité de lactation – qui fait obstacle à la réalisation de son potentiel maternel. »

« Si l’esclavage renvoie les esclaves à l’état de « choses » (« propriété d’autrui »), le caractère patriarcal de la société induit une distinction entre « chose-homme » et « chose-femme ». La condition esclave ne suffit pas à « expliquer » l’utilisation sexuelle des femmes esclaves, car dans ce cas les hommes esclaves auraient tout autant été la cible des assauts sexuels des maîtres. La possibilité d’user des esclaves comme objets sexuels ne se concrétise que pour les femmes sur qui pèse, en tant que telles, l’ordre social patriarcal qui détermine et légitime la domination des hommes sur les femmes. »

« Le développement physique de l’esclave adolescente marque le passage, pour l’esclave du statut d’« animal de compagnie » à celui d’« objet sexuel », avec des conséquences inévitables sur la relation maîtresse-esclave. En associant la Noire au plaisir sexuel du Blanc, en assimilant son corps à l’agent responsable du viol institutionnalisé, l’idéologie dominante en faisait aussi – comme si sa chosification sexuelle ne suffisait pas – la cible des inavouables sentiments de jalousie des maîtresses. La littérature de l’époque abonde en exemples de mutilations, ablations, déformations et autres atrocités pratiquées par les maîtresses sur le corps des Noires, et visant très intentionnellement les zones corporelles communément identifiées à leur pouvoir de séduction : le fessier, les dents, les oreilles, les joues, etc. » 

 « En reconstituant l’histoire des révoltes et des quilombos*, l’historiographie récente a réussi à déconstruire le mythe de l’« esclave docile et passif ». Un pas important a ainsi été franchi, et il nous semble essentiel d’aller plus loin dans cette voie en identifiant aussi les manifestations quotidiennes de la résistance esclave. Prises isolément, elles pourraient paraître insignifiantes et inoffensives alors qu’elles ont contribué à créer un climat de tension permanente dans le quotidien des familles patriarcales. »

« Nous pensons avoir fourni, tout au long de cet essai, suffisamment d’éléments pour démontrer que, dans le récent passé colonial-esclavagiste du Brésil, l’oppression des femmes blanches n’a jamais eu pour contrepartie une plus grande liberté des Noires esclaves. La répression de la sexualité des Blanches et la pseudo-liberté sexuelle des Noires ne sont que deux formes particulières, déterminées par des positions de classe différentes, de l’exercice de la domination patriarcale-esclavagiste. »

 

Vocabulaire

  • *Parda, pardo : métis.se de Blanc.he et de Noir.e.
  • *Feitor : contremaître sur une exploitation agricole ou une plantation.
  • *Casa-grande : maison du maître.
  • *Senzala : quartier des esclaves.
  • *Quilombos : organisation clandestine d’esclaves ayant fui la servitude.

Quelques dates :

  • 1850 : la loi Eusébio de Queirós proclame la fin de la traite négrière.
  • 1871 : la loi Rio Branco, dite du Ventre libre, libère les enfants nés de femmes esclaves après cette date.
  • 1885 : la loi Saraiva-Cotegipe, dite sur les sexagénaires, libère tous les esclaves de plus de 60 ans.
  • 1888 : la loi Aurea, dite d’Or, proclame l’abolition.

 

Femmes et esclaves : l’expérience brésilienne, 1850-1888, Sonia Maria Giacomini. Editions iXe, coll. xx-y-z 2016 (1988 pour l’édition originale). Traduit du portugais (Brésil) par Clara Domingues. 153 pages.