Trademark, tome 2, Vie TM, de Jean Baret (2019)

(VieTM est le second tome d’une trilogie, mais ils peuvent se lire indépendement car les tomes présentent des personnages et des univers différents.)

Vie TM (couverture)« Sylvester Staline, citoyen X23T800S13E616, tourne des cubes colorés. Un boulot qui en vaut bien un autre, au fond, et qui a ses avantages. Son compte en banque affiche un solde créditeur de 4632 unités. Et si son temps de loisirs mensuel est débiteur de huit heures, son temps d’amitié restant à acheter est dans le vert. Sans même parler de son temps d’amour : plus de quarante-trois heures ! Une petite anomalie, c’est sûr ; il va falloir qu’il envisage de dépenser quelques heures de sexe… Mais de là à ce qu’un algorithme du bonheur intervienne ? Merde ! À moins que cela ait à voir avec cette curieuse habitude qu’il a de se suicider tous les soirs ? Il n’y a jamais trop songé, à vrai dire… Sylvester ne le sait pas encore, mais il pourrait bien être le grain de sable, le V de la vendetta dans l’horlogerie sociale du monde et ses dizaines de milliards d’entités. D’ailleurs, les algorithmes Bouddha et Jésus veillent déjà sur lui… » (Quatrième de couverture)

Cette lecture m’a laissée un peu perplexe. Je ne sais pas vraiment ce que j’en ai pensé. Ou en tout cas, j’ignore si je l’ai vraiment apprécié ou pas. Il faut dire que l’éditeur place la barre haute lorsqu’il dit, concluant un « mot » précédant le roman, qu’il s’agit d’« un colossal uppercut à l’estomac doublé d’un coup de talon là où ça fait mal ; le projet de SF politique du XXIe siècle ». Le genre d’éloge qui, chez moi, conduit généralement à une déception. Je préfère éviter d’avoir des attentes trop élevées car, si je suis globalement bon public, trop me vanter un roman (ou un film) a souvent l’effet inverse. Je n’irais pas juste à dire que je suis déçue en ce qui concerne VieTM, mais je n’ai pas l’impression non plus que les promesses mirobolantes de l’éditeur aient été tenues.

Il y a toutefois quelque chose de particulièrement déprimant dans ce livre. Un écho de la vacuité de ma propre vie, ce qui est une thématique que je remâche régulièrement (je suis quelqu’un de tellement positif…). Evidemment, le futur décrit est loin d’être un copié-collé de nos existences et nous n’en sommes pas au point de l’humanité décrite dans le livre : isolé·es dans des appartements, maintenus en vie presque éternellement grâce à un « TedTM » (un lit nutritif qui régénère les cellules et capable de ressusciter un macchabée), absolument incapables de survivre sans la technologie avancée qui emprisonnent les personnages du roman, partageant notre vie entre le travail, les loisirs, l’amitié et l’amour selon des temps chronométrés et surveillés par des algorithmes, ignorant ce qu’est un véritable contact entre être humain hors réalité virtuelle. Mais quand même. Tous nos emplois sont-ils parfaitement intelligents et utiles à la société ? Les algorithmes n’ont-ils pas pris une place non négligeable dans nos existences ? Nos survols des articles Wikipédia sont-ils si éloignés des « infomercials », résumés en trois minutes sur tous les sujets possibles et imaginables, qui envahissent le champ visuel de Sylvester ? Les absurdités des discours algorithmiques sont-ils plus fous que notre paperasserie administrative qui se révèle parfois parfaitement absconse et sans fin ?

« Ses AgfariensTM vous entourent et vous suivent, garantissant votre interactivité avec le monde. Les données vous concernant sont à l’abri, sauvegardées pour l’éternité dans notre vault, librement accessibles par tous. »

Sylvester Staline ressent un mal-être, indéfini mais bien présent. Et tous les soirs, il se suicide. Lorsque des algorithmes, des « codes-stars cravates », se penchent sur son cas, ajoutant des antidépresseurs dans son TedTM, le poussant à suivre un séminaire nihiliste (ça aurait pu être religieux, scientifique, ésotérique, agnostique, mais il a choisi au hasard et c’est tombé sur nihiliste), il ne va cesser de se démarquer de ses concitoyens car il s’interroge. Quel est le but de sa vie ? Quelle est sa vie ? A-t-il déjà rencontré, réellement, physiquement, d’autres êtres humains ou sa vie entière a-t-elle été bercée par des algorithmes ? Que signifie cette époque où tout est à portée de main, mais où l’on ne crée plus rien, où l’on ne fait que recycler un passé révolu ?
Dans le roman, il y a des dizaines voire des centaines de milliards d’êtres humains sur la planète. Ils peuvent se rencontrer n’importe quand dans leurs hubs virtuels, les relations amicales sont tarifées, les relations sexuelles se font à distance. Ils portent des pseudonymes qui tournent en dérision (même si ce n’est pas mon genre d’humour, ça a un peu fait un plat avec moi) des célébrités réelles ou imaginaires du passé comme Nabot Léon, Baraque Obama, Jean-Paul Tartre, Harry Poppers ou Zara Foutra. Sauf que, pour eux, il n’y a aucune notion d’humour, c’est simplement que ces noms ne veulent plus rien dire. Il n’y a plus de respect, d’admiration envers quiconque (sauf quelqu’un ayant énormément de contacts – tiens, ça me rappelle quelque chose – ou possédant de jolis et coûteux trucs virtuels) car les sentiments sincères ont disparus. Il n’y a plus de croyances, il n’y a plus de morale – la mort, les viols, la zoophilie deviennent des loisirs parfaitement ordinaires –, il n’y a plus de vie privée – on partage des sexfies avec tout le monde –, bref, cela donne lieu à des passages très crus et répugnants (ouf, il y a quand même un certain gouffre entre eux et moi !). Tout est virtuel donc rien ne porte à conséquence. On ne peut plus tuer, on ne peut plus faire souffrir et on ne peut plus déranger le système.
Un univers aberrant, improbable, excessif et outrancier qui parvient tout de même à interroger les absurdités de notre propre monde, à refléter un peu du vide de nos propres vies.

Cette chronique est extrêmement brouillonne et confuse, j’ignore si vous parviendrez à y comprendre quelque chose, mais c’est bien la preuve que ce roman me laisse perplexe. Je l’ai trouvé exagéré, poussé à l’extrême – dans ses descriptions de sexe ou de massacre, dans ses insultes ou expressions vulgaires (raah, ce « à plus on se suce », je n’en pouvais plus de lire !) – et parfois long dans ses répétitions – néanmoins très utiles car on ressent à merveille l’aliénation et la routine assommante dans lesquelles le protagoniste est enfermé –, mais il éveille indubitablement des questionnements et j’ai été enthousiasmée par cette fin percutante et parfaite.

Une découverte pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions du Bélial’ car, même si j’ai très envie de découvrir davantage cette maison d’édition, je n’aurais probablement pas choisi ce livre insolite. Et je suis tout de même intriguée par le premier tome de la trilogie Trademark, BonheurTM.

Bonheur TM (couverture)

« Dans son état médicamenteux semi-méditatif, une grande vérité lui apparaît. Ces cubes sont une parabole sur sa vie. Chacun fait partie d’un immense complexe, entouré de millions d’autres cubes. Aucun ne sait pourquoi il est là, ni quelle est son utilité. Tous sont connectés et pourtant perdus dans un univers incompréhensible. N’est-ce pas à cela que sa vie ressemble ? »

« V dit :
« La société moderne a aspiré vos esprits. Vos corps sont emprisonnés entre quelques murs, régénérés, certes, mais vos esprits sont éparpillés en mille rêveries numériques. Vous êtes des milliards, des dizaines de milliards, des centaines de milliards dans des zones similaires, dans des buildings similaires, dans des pièces similaires, des corps immobiles, inutiles, piégés dans la prison de l’esprit que les algorithmes ont construite pour vous. » »

Trademark, tome 2, VieTM, Jean Baret. Le Bélial’, 2019. 301 pages.

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Billy Brouillard (3 tomes), de Guillaume Bianco (2008-2012)

Billy Brouillard est un petit garçon à l’imagination débordante. Son don de « trouble-vue » lui permet de déceler une réalité invisible pour la plupart des gens. Une racine devient un serpentaire, un vieil épouvantail un esprit resté sur terre, une simple flaque le royaume d’une princesse solitaire.
Dans le premier tome – Le don de trouble vue –, Billy découvre son chat Tarzan, compagnon pas toujours volontaire de ses jeux, mort dans les bois. Résoudre le mystère de la mort devient donc sa mission afin de ramener Tarzan dans le monde des vivants. Dans le second tome – Le petit garçon qui ne croyait plus au Père Noël –, il remet en doute l’existence de ce singulier personnage. Non seulement celui-ci a échoué à lui ramener Tarzan, mais voilà qu’il découvre un costume dans la chambre de ses parents. Dans le troisième tome – Le chant des sirènes –, convaincu d’avoir perdu son don de « trouble-vue », Billy Brouillard se résigne à appréhender le monde dans toute sa triste réalité, avec ses humains mangeurs de cadavres et ses océans bientôt vides. Jusqu’à ce qu’une mésaventure l’entraîne au fin fond des enfers pour y délivrer l’âme d’une étrange sirène prénommée Prune.

Les romans graphiques Billy Brouillard m’attiraient depuis longtemps sans avoir pour autant l’occasion de les découvrir. Ils faisaient partie de ces livres desquels, lorsque je les voyais en librairie, je me disais « oh, j’ai trop envie de les lire, ceux-là, il faut que je me les offre une prochaine fois ! », sauf que de prochaine fois en prochaine fois… je ne les lisais toujours pas. Du coup, je me suis résigné à simplement l’emprunter à la bibliothèque.
J’ai commencé par Le chant des sirènes, découvrant après coup qu’il s’agissait du troisième volume, mais cela n’a été d’aucune importance dans la compréhension de l’histoire et du personnage. (J’ai sans doute raté des références aux volumes précédents en revanche.)
Et je me suis régalée.
Et je me suis ensuite procurée les deux premiers tomes évidemment.

Ouvrages quelque peu hybrides, ces bandes dessinées entremêlent à l’histoire principale des poèmes et comptines, du récit en prose, des bestiaires surprenants, des extraits de la « Gazette du bizarre », des anecdotes sur les talismans ou les superstitions, les cauchemars ou les esprits, des récits sur des personnages aux destins tragiques – la fille aux chats, la petite sirène qui ne voulait plus en être une, la fille aux couteaux… –, des recettes de philtres magiques, etc. Quelques bizarreries se glissent ici et là, comme ce premier tome dont la pagination reste bloquée jusqu’à la fin au chiffre 13. Le tout dégage une atmosphère quelque peu désuète. Comme un grimoire que l’on aurait déniché au fond du grenier.

Ces bandes dessinées se démarquent réellement par leur esthétique gothique et leur atmosphère macabre. J’y ai retrouvé un petit côté Tim Burton, le Tim Burton des poèmes du Petit enfant huître, de Beetlejuice ou encore du court-métrage Vincent. Difficile de ne pas faire de rapprochement entre ces deux enfants très imaginatifs, curieux et avides d’expériences morbides – même si l’un utilise son chien et l’autre son chat (voire sa petite sœur). Ces pages sont remplies de choses mortes et visqueuses, de créatures rampantes et sifflantes, de morts et de mutilations… le tout raconté avec cette légèreté et ce détachement qu’on peut trouver dans des contes affreux.

Trois BD sur l’enfance et tout ce qu’elle recèle de trésors, d’émerveillement, d’angoisses, de chagrins et de désillusions. Billy vit sa vie comme une aventure perpétuelle, peuplée de créatures fabuleuses et de monstres sanguinaires, mais il croise sur son chemin la mort, l’amour, l’amitié. C’est drôle, sinistre, dense, poétique, fantastique, morbide, farfelu, cruel, touchant. Au-delà des péripéties haletantes et de toutes les bizarreries qui les parcourt, ce sont aussi et surtout des odes sublimes à l’imagination dissimulées sous de magnifiques objets.

Billy Brouillard (3 tomes), Guillaume Bianco. Soleil, coll. Métamorphose.
– Tome 1, Le don de trouble vue, 2008, 143 pages ;
– Tome 2, Le petit garçon qui ne croyait plus au Père Noël, 2010, 103 pages ;
– Tome 3, Le chant des sirènes, 2012, 141 pages.

 

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Les mystères de Larispem, trilogie, de Lucie Pierrat-Pajot (2016-2018)

J’avais écrit un billet sur le premier tome, mais je reviens vous dire un mot sur cette trilogie que j’ai pris le temps de (re)découvrir du début à la fin puisque je n’avais jusque-là jamais lu les tomes suivants.

Contrairement à ce que j’avais dit à l’époque, je me suis cette fois glissée dans ce monde avec plaisir et l’histoire m’a immédiatement emportée dans ce Paris alternatif. Sans heurts, mais avec une grande fluidité.
J’ai été heureuse de retrouver cet univers steampunk mâtiné d’un soupçon de magie occulte. Vapeur, voxomatons, taureau mécanique, tripodes et dirigeables en tout genre hantent cette ville bondée, moderne, cacophonique. On quitte cette trilogie avec de l’argot louchébem plein les oreilles. Ce n’est pas automatique de former les mots ainsi, mais c’est tout simplement irrésistible. Une signature unique pour ces trois romans !

J’ai trouvé dans cette suite tout ce que j’en espérais lorsque je n’avais lu que le premier tome.
Larispem dévoile des facettes moins idylliques et moins égalitaires qu’elle le souhaiterait, avec un pouvoir parfois corrompu et partial. Si, cette fois, les privilèges sont accordés à une tranche du peuple de la Cité-État, il n’en reste pas moins que les dérives d’autrefois sont sur le point de redevenir celle du présent.
Beaucoup de découvertes quant à l’origine du pouvoir du sang, des révélations bouleversantes sur le passé d’une méchante qui devient de plus en plus charismatique alors que ses faiblesses sont révélées, le tout entremêlé, sans être submergé, d’action et d’aventures qui rythme le récit et nous pousse à enchaîner les chapitres.
S’il y a parfois quelques facilités dans la résolution des problèmes, si certaines directions adoptées par l’histoire sont très prévisibles – oui, je parle des histoires de cœur –, ces petits défauts pas rares dans la littérature jeunesse ne sont pas trop lourds et ne vampirisent pas l’histoire qui se dévore malgré tout de bon cœur sans se laisser arrêter sur ces petits détails.

Les personnages se nuancent et la frontière entre le bon et le mauvais tend parfois à se brouiller. J’ai beaucoup aimé le personnage de Liberté qui n’a rien d’une grande héroïne. Un peu ronde, timide, venue de la province, sensible, la jeune mécanicienne se révèle au fil des tomes et elle s’endurcit tout en gardant bon cœur. Elle pourra parfois surprendre, bien plus qu’une Carmine globalement plus brute de décoffrage. Carmine est sympathique (et impressionnante), mais j’ai trouvé son personnage plus linéaire tout au long de la trilogie.
On rencontre bien d’autres personnages, bien d’autres personnalités, toutes très diverses aux histoires multiples et joliment travaillées, simplement esquissés dans le premier tome : Maxime Sévère – que j’ai vraiment beaucoup aimé –, Isabella, Félix, Vérité, Fiori… mais je vous laisse les rencontrer si vous lisez un jour cette trilogie.

Les mystères de Larispem sont donc une belle trilogie rétrofuturiste dont les tomes ne cessent de se bonifier. L’histoire se développe tout comme l’uchronie ici proposée et les personnages qui se complexifient parfois à mon plus grand plaisir.

Les mystères de Larispem (3 tomes), Lucie Pierrat-Pajot. Gallimard jeunesse.
– Tome 1, Le sang jamais n’oublie, 2016, 259 pages ;
– Tome 2, Les jeux du siècle, 2017, 322 pages ;
– Tome 3, L’élixir ultime, 2018, 358 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pouce de l’Ingénieur :
lire un livre du genre « Steampunk »

 Challenge Voix d’autrice : un diptyque/une trilogie

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Terrible vertu, d’Ellen Feldman (2016)

Terrible vertu (couverture)Racontée à la première personne, cette biographie romancée a su m’intéresser bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection. Je l’avoue, j’y ai découvert la figure de Margaret Sanger que je ne connaissais pas jusqu’alors. C’est d’ailleurs le sujet et l’opportunité de découvrir une femme qui a changé la vie de millions d’autres qui m’a attirée vers ce livre que me proposait Babelio.

Ellen Feldman donne la parole à Margaret Sanger, l’imagine déroulant son histoire : sa mère brisée par la ribambelle sans fin de grossesses et de fausses couches, son militantisme, ses luttes, ses amours, ses condamnations… jusqu’à la création du planning familial et de l’acceptation de la contraception tant par la loi que par le grand public. Se dessine alors le portrait d’une femme rebelle et déterminée, qui faisait partie de ses électrons libres en rupture avec les discours majoritaires de leur époque : elle suit des réunions socialistes, prône une vie sexuelle épanouie et dénonce cette hypocrisie qui réserve la contraception aux femmes riches.
Sa vie, son point de vue… toutefois nuancé par les brèves interventions ici et là des personnes qui l’ont connue : son mari Bill Sanger, ses fils, ses amants, sa sœur, etc. Ces passages sont sans doute mes préférés car ils complexifient le personnage. En effet, l’autrice, loin d’encenser cette femme redoutable, place dans leur bouche reproches et ressentiment. On découvre qu’elle a sacrifié beaucoup de choses – et en premier lieu, ses enfants – pour son combat, blessant ses proches et s’aveuglant parfois elle-même pour ne pas reconnaître ses torts. C’est un personnage parfois antipathique et finalement plus faillible qu’elle ne l’avoue.
Mes sentiments pour elle furent compliqués, mitigés. Tantôt admiratifs, tantôt agacée. J’ai aussi eu de la compassion pour elle. Elle qui ne voulait pas se marier, elle a finalement cédé face à l’insistance de Bill Sanger. Elle qui ne voulait pas d’enfants – sachant qu’en plus la grossesse était dangereuse pour elle qui souffrait de tuberculose –, elle a cédé à son mari. J’avoue avoir eu une pointe d’appréhension à ce moment-là, la voyant renoncer à ses convictions de jeunesse. Heureusement, elle ne prend pas le même chemin que sa mère et je trouve néanmoins admirable sa façon de ne jamais oublier son combat (et son propre plaisir), refusant de se résigner au rôle de gentille mère au foyer. Elle n’était ni toute noire, ni toute blanche, elle a commis des erreurs, mais elle a aussi changé son époque.

Margaret Sanger

De plus, son combat m’a passionnée. Impossible de ne pas être révoltée par la situation des femmes croisées dans ce livre. Vie d’injustice, d’inégalité, de violence et de pauvreté. Leur plaisir est réprimé, ignoré ou dénigré ; celles des quartiers pauvres sont condamnées à une vie de misère entourée de trop nombreuses bouches à nourrir ; outre l’ignorance due à une éducation interdite par la loi (parler de contraception dans un journal – comme The Woman Rebel créé par Maragaret Sanger – était considéré comme obscène), l’impossibilité d’accéder aux moyens de contraception les rendaient dépendantes de la bonne volonté de leur mari pour ne pas tomber enceinte (seuls les hommes pouvaient acheter des préservatifs – coûteux – par exemple). Parfois au détriment de son propre bonheur, elle a lutté pour ses idées, pour la justice, pour l’égalité, pour la santé des femmes tout au long de sa vie

Du fait de l’aspect romancé, du côté « discussion avec Margaret Sanger », c’est un livre prenant et agréable à lire en plus d’être instructif. Margaret Sanger ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle n’en reste pas moins une femme forte, décidée, qui a sans nul doute possible fait avancer la cause des femmes en se préoccupant de leur santé et de leur droit à disposer de leur corps.

 « L’important, c’est que les femmes doivent avoir le contrôle de leur corps, expliquai-je. Sans ce contrôle, nous sommes esclaves de la nature, de la société, des hommes. »

« D’autres lettres arrivaient aussi en abondance. La plupart m’étaient envoyées à New York, mais il m’arrivait d’en trouver cinq ou dix dans les hôtels où je passais.
          Chère Madame Sanger,
J’ai neuf enfants, deux mort-nés, et mon mari n’a pas de travail. Je me tuerai si j’en attends un autre.
         
Chère Madame Sanger,
Je vais régulièrement à l’église, je m’efforce de bien tenir ma maison et mon mari est respecté dans notre ville, mais il me battra si je retombe enceinte. C’est ce qu’il a fait la dernière fois.
         
Chère Madame Sanger,
Le docteur dit qu’une nouvelle grossesse tuerait ma femme. Je sais que je ne devrais plus la toucher, mais la chair est faible. »

« J’en avais assez de traiter les symptômes de la maladie. J’étais résolue à agir pour la prévention. J’arrêterais mon activité d’infirmière afin de me consacrer à la contraception. Je libérerais les femmes de leur entrave biologique. Je délierais l’amour de ses conséquences. Et je veillerais à ce que tout enfant arrivant dans ce monde fût désiré et choyé. »

Terrible vertu, Ellen Feldman. Cherche-midi, 2019 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 301 pages.

Challenge Voix d’autrice : une bio/autobiographie

Celle qui attend, de Camille Zabka (2019)

Celle qui attend (couverture)Alexandre est emprisonné. Délit de fuite, conduite sans permis, infractions diverses, le voici à Fleury-Mérogis. Quand sortira-t-il ? Il n’en sait encore rien. Et de l’autre côté – des murs, de la frontière franco-allemande –, il y a Pénélope, sa femme, qui l’attend et s’occupant, jour après jour, du déménagement, du travail, la société de son mari, des courses, de leur fille Pamina.

Ma critique ne sera pas bien longue. Pourquoi ? Parce que, si j’ai apprécié ma lecture, si j’ai été parfois attendrie par le personnage d’Alexandre – que l’on suit beaucoup plus que sa femme –, si j’ai aimé suivre cette chronique des jours passés en prison, je n’ai pas énormément de choses à en dire.
Histoire inspirée d’un véritable Alexandre qui a écrit de nombreuses lettres à sa femme et sa fille pendant les cent sept jours de sa détention. Il nous raconte tout ce qui fait la prison : la promiscuité, les apprentissages sur le comportement à adopter, les différents codétenus, les conflits, le temps passé à fixer le plafond, les petites occupations, les rendez-vous avec les juges et avocats, les reports, l’inquiétude, les regrets… C’est un récit particulièrement réaliste. Humain aussi évidemment.
Qui raconte comment la souffrance est partagée. Pas toujours très bien comprise par celles et ceux qui ne la vivent pas, l’épreuve est éprouvante pour lui qui est dedans comme pour elles qui sont dehors. Pour cette petite fille qui ne comprend pas pourquoi son papa est « au coin », pourquoi il ne rentre pas. Pour sa femme qui gère tout à bout de bras. Pour lui dont la nonchalance, voire la naïveté des premiers jours se retrouvent bien vite effacée par cette vie dans une cage.

Pourtant, je n’ai pas été aussi happée et touchée que ce à quoi je m’attendais. J’ai trouvé la lecture intéressante et non pas dénuée de qualités comme j’ai pu le dire précédemment, mais je l’ai trouvée aussi assez banale. Peut-être ai-je également été surprise par la douceur qui en ressort, par ce personnage plutôt lumineux, par une certaine délicatesse qui a échoué à me faire ressentir la rudesse de cette histoire. Quoi qu’il en soit, je pense que je l’oublierai malheureusement assez vite finalement.

Cette lecture m’a donc laissée un peu mitigée, mais elle possède d’indéniables qualités et je vous invite à lui laisser une chance si le sujet vous intéresse.

« Un instant infime, tout appliqué qu’il était à écrire, il s’est cru libre. Libre de pouvoir descendre sur les quais, pour aller saluer Clément au Bistrot des Augustins. Prendre un verre même peut-être. Il en est tout étourdi. Il a cru qu’il était libre. Il a cru aux arbres derrière la fenêtre, aux péniches, aux pavés, au vent qui vient de loin, aux odeurs de marrons grillés. Il a cru au goût du vin, aux brèves de comptoir. Il a cru qu’il irait guetter le passage de Pénélope rentrant du travail devant le restaurant où ils gardent les voitures. »

« Il doit écrire cette lettre. C’est une mission délicate. Pénélope lui a raconté que Pamina a subi des moqueries au Kindergarten. Un enfant a décrété qu’elle était « trop foncée » pour qu’il joue avec elle. Alexandre a mal au cœur. Il sait.
         Pamina ma princesse,

        Maman m’a raconté qu’un enfant avait été vilain avec toi. Ça risque d’arriver encore de rencontrer des enfants ou des grands qui se méfient ou te rejettent parce que ta peau n’a pas la même couleur que la leur. Ta peau a la couleur du caramel et c’est si joli. Petit j’étais le seul enfant à la peau noire dans ma classe. Je te montrerai la photo un jour si tu veux. Les autres trouvaient ça bizarre c’est parce qu’ils n’étaient pas habitués.
Alexandre prend une grande inspiration. Il sait. Il sait l’injustice et la rage, l’humiliation et le mépris. »

« Je vais devoir aller prendre l’air avec Pamina. Nous partons à Lille chez mon amie Lisa. Ça ne me réjouit pas, je n’en ai pas l’énergie, mais je dois le faire pour elle et moi. Je ne veux pas lui montrer l’exemple d’une maman qui attend fébrilement le retour de son homme. Nous, nous ne sommes pas prisonnières. Alors, on ne doit pas s’enfermer dans la seule attente de ton retour. Je ne veux pas que, plus tard, ma fille soit celle qui attend un type.
Même si comme toi, c’est un type bien. »

Celle qui attend, Camille Zabka. L’Iconoclaste, 2019. 261 pages.

La longue marche des dindes, de Kathleen Karr (1998)

La longue marche des dindes (couverture)Après Les Misérables, après le drame, après les 1800 pages, après la plume dantesque de Victor Hugo, après ce coup de cœur annoncé… après tout ça, j’avais besoin de quelque chose d’un peu plus léger, d’un peu plus court, d’un peu moins attendu. Je me suis donc tournée vers La longue marche des dindes, un livre dont je n’avais jamais entendu parler avant qu’Arcanes ouvertes ne donne son avis dessus. Ce qu’elle en disait m’avait bien emballée et je l’avais rapidement repéré à la bibliothèque.
Et quelle jolie surprise ce fut !

Derrière ce titre intrigant se cache une aventure pas moins rocambolesque. 1860, États-Unis. Simon Green n’est pas fait pour l’école, c’est le moins qu’on puisse dire après un quatrième CE1… à quinze ans. Mais il n’est pas idiot pour autant et il a quand même appris les multiplications. Alors quand on lui dit que les dindes vendues ici vingt-cinq cents valent cinq dollars à Denver, il fait rapidement le calcul… et ce sont pas les mille kilomètres entre Union, Missouri, et Denver, Colorado, qui l’empêcheront de déployer ses ailes et de lancer sa petite affaire !

Simon m’a été d’emblée sympathique. Certes, ses talents ne sont pas scolaires, mais sa gentillesse, sa générosité et son sens pratique sont fédérateurs. Belles ou mauvaises rencontres le feront grandir au fil de ce récit initiatique. Si certains chercheront à abuser de ses qualités, d’autres feront tout pour l’aider à trouver sa place dans ce monde. Alors certes, le récit est gentil et positif, et certains retournements de situation peuvent parfois sembler un peu faciles, mais j’avoue que j’ai trouvé ça agréable pour une fois et j’ai suivi leurs péripéties avec plaisir.
J’ai adoré toute la clique qui entoure Simon, cet ingénu aux éclairs de génie. Miss Rogers, son institutrice qui croit en lui d’une bien belle façon ; Bidwell Peece, l’amoureux des bêtes que Simon extirpe de la boisson ; Emmett, le brave petit chien du précédent ; Jabeth, l’esclave en fuite ; Lizzie, la jeune fille explosive qui refuse d’être traitée comme une poupée. Ne pas se fier aux apparences et croire aux talents de chacun·e, voilà une leçon à retenir !

 C’est également un beau voyage à travers les États-Unis. Un pays où tout n’est pas rose, loin de là. Certes, le petit peut y devenir grand – à condition de ne pas être réduit à néant par la méchanceté et la cupidité d’autrui –, mais c’est aussi un pays divisé par l’esclavage, un pays qui martyrise les Indiens, qui massacre inutilement les bisons.

Solidarité, amitié, honnêteté… et c’est parti pour un voyage lumineux qui ne cessera de faire grandir notre tendresse pour ces protagonistes hauts en couleurs.

« – Simon, elle a répété. Simon.
J’ai souri de toutes mes dents.
– Y a pas : vous avez mon nom sur le bout de la langue, Miss Rogers.
– C’est exact, elle a soupiré. Cela n’a rien de surprenant.
Sa bouche s’est plissée comme pour une moue. Elle jouait avec une boucle de ses cheveux d’or.
– Simon, elle a repris, il m’est très pénible de te le dire, mais tu te rends bien compte…
– Oui, m’dame ?
– Tu te rends bien compte que tu viens d’achever ton CE1. Pour la quatrième fois.
– Oui, m’dame. Ç’a été encore plus plaisant que d’habitude.
Elle a froncé les sourcils.
– Quoi qu’il en soit… (Elle s’est tue, puis elle a inspiré profondément et elle a lâché, dans un souffle : ) Je crois que tu as exploré jusqu’au tréfonds les arcanes du CE1, Simon. Je crois qu’il est temps pour toi de le quitter.
J’ai sauté de joie.
– Ça veut dire que je vais enfin passer en CE2 ?
– Hélas non. Tu es déjà le plus âgé de mes élèves, Simon Green. Si fort que j’ai pu apprécier ta compagnie, il est temps pour toi d’affronter le monde. De déployer tes ailes. »

« – Le territoire indien ? Je n’ai jamais vu d’Indiens de toute ma vie !
– Pas étonnant, Simon pas étonnant, vu que notre Etat éclairé du Missouri les a tous fichus dehors y a que’ques années. Les a expédiés un peu plus loin à l’ouest, quoi. Le gouvern’ment leur a raconté qu’il y avait là-bas plein de bonnes terres où ils pourraient s’établir pour toujours.
– Et alors ? j’ai demandé.
Peece a soupiré.
– Eh ben alors, « pour toujours » dans l’esprit des Indiens et « pour toujours » dans l’esprit des Blancs m’ont tout l’air d’être deux notions bien différentes, Simon. »

La longue marche des dindes, Kathleen Karr. L’École des loisirs, coll. Neuf, 1999 (1998 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Hélène Misserly. 249 pages.

Les Misérables, de Victor Hugo (1862)

Les Misérables (couverture)Ecrire un résumé des Misérables ? Je ne crois pas que ça va être possible. Est-ce vraiment nécessaire ?
Dans le doute, je pique celui de Babelio : « Dans la France chaotique du XIXe siècle, Jean Valjean sort de prison. Personne ne tend la main à cet ancien détenu hormis un homme d’église, qui le guide sur la voie de la bonté. Valjean décide alors de vouer sa vie à la défense des miséreux. Son destin va croiser le chemin de Fantine, une mère célibataire prête à tout pour le bonheur de sa fille. Celui des Thénardier, famille cruelle et assoiffée d’argent. Et celui de Javert, inspecteur de police dont l’obsession est de le renvoyer en prison… »

J’ai dû taper cinquante débuts de phrase avant de les effacer de plus en plus rageusement. Conclusion : je ne sais vraiment pas comment commencer cette chronique. Premièrement, parce que je ne doute qu’elle soit bien utile – on parle des Misérables quand même, pas d’un obscur petit bouquin… – et, deuxièmement, parce que je doute de pouvoir vous dire à quel point cette lecture a été une gigantesque claque, un pur bonheur de lecture, un émerveillement à chaque ligne ou presque. Bref, un « coup de cœur », mais cette formule semble bien trop faible, fade et éculée pour être utilisée ici.

J’ai lu Notre-Dame de Paris il y a dix ans et, pour être honnête, je ne m’en souviens pas parfaitement. Je me souviens avoir été fascinée par cette lecture, mais je ne pourrais plus en parler bien précisément (sentez-vous venir la relecture ?). Les Misérables, quant à eux, sont dans ma PAL depuis si longtemps que je ne me souviens plus où j’ai récupéré cette étrange édition. J’avoue que la longueur de l’œuvre, non pas qu’elle m’effrayait, m’a longtemps poussée à remettre à plus tard cette lecture. Enfin décidée, ça a été un choc dès les premières pages.

Pourtant, ces premières pages ne sont pas forcément les plus fascinantes qui soient. Lorsque l’on attend ces personnages que l’on connaît tous – Jean Valjean, Fantine, Cosette… –, voilà qu’il faut commencer par quatre-vingt-dix pages sur la vie, les pensées, les actions, le budget, les repas, la famille, les petites habitudes de l’évêque Monseigneur Bienvenue. Je peux vous dire que je le connais bien mieux que je ne connais ma petite sœur à présent ! Parlons tout de suite du sujet qui fâche : y a-t-il des longueurs dans Les Misérables ? Oui, mais peu importe. L’ami Victor aime causer de toute évidence. Et quand il a envie de s’étendre sur un sujet, il ne s’en prive pas. Et bam !, dans les dents les soixante-dix pages sur Waterloo (pour arriver à la minuscule et peu recommandable implication de Thénardier dans cette bataille). Et tiens, voilà des rédactions sur le couvent des bernardines-bénédictines de l’obédience de Martin Vega, sur les égouts de Paris dont tu connaîtras bientôt la moindre pierre, sur l’argot, sur ci, sur ça. Et pourtant. Si une partie de moi, je l’avoue, avait souvent bien envie de retourner à l’intrigue principale – parce que je les ai bien aimés, ces personnages –, j’étais également bien captivée. Les enthousiastes peuvent bien parler de ce qui leur chante, leur ferveur leur confère toujours une éloquence assez irrésistible. Hugo est de cette trempe-là. C’est pourquoi, même lors des dissertations les moins attirantes, je n’ai jamais réussi à m’ennuyer. Mon amour des descriptions, des tours et détours, a été comblé. Même si, quand il a la bonté de te dire qu’il va « indiquer brièvement [note de moi-même : non] un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons », tu as envie de lui de demander « Victor, est-ce bien nécessaire ? ».
(Il y a aussi un petit côté « Révise ta culture générale avec Victor Hugo » car le monsieur aime bien mettre des références ici et là, évoquer la figure de tel personnage historique, mythologique, biblique ou autres. J’avoue que, j’ai fini par abandonner l’idée de me renseigner sur ceux que je ne connaissais pas quand les noms commençaient à avoir tendance à s’accumuler…)
D’un bout à l’autre, je n’ai été que fascination pour la verve de Victor Hugo. Ce livre est bavard, foisonnant, intarissable. C’est d’une telle richesse, une telle réussite littéraire que je n’ai pas de mots pour décrire le plaisir que j’ai pris à le lire. Mon cerveau était en admiration permanente, s’émerveillant des tournures, des portraits, de l’ironie qui se glisse ici et là, des descriptions, des échanges. Il a le sens du grandiose, du saisissant. Qu’il parle du pauvre ou de Napoléon, de la misère ou de la révolution, ses mots font naître des images qui restent en tête comme gravée au fer rouge. C’est tellement bien écrit qu’il n’y a rien à dire, juste à savourer chaque ligne.

Ma connaissance des Misérables était, je dois dire, assez parcellaire. J’en connaissais les grandes lignes grâce à une version abrégée peut-être lue intégralement (sans certitude) et un très vieux visionnage d’une des adaptations cinématographiques. Et j’en connaissais les principaux protagonistes évidemment. Jean Valjean, Cosette, Gavroche, Eponine, Javert, les Thénardiers… des noms propres passés dans le langage courant. « Fais pas ta Cosette, hein ! » « Pff, pire que des Thénardier… ».
Et franchement, j’ai adoré ces personnages – bon, moins en ce qui concerne Cosette et Marius une fois que ces deux-là se rencontrent (et évidemment, qui survit à la fin ?) – auxquels se sont ajoutés d’autres que je ne connaissais pas comme Grantaire ou Enjolras. Au milieu de tout cet amour pour ces êtres, j’ai eu deux immenses coups de foudre : le premier pour Gavroche qui illumine le récit à chacune de ses apparitions, le second pour Eponine dont j’ai totalement découvert la destinée triste et tragique. Et il m’a semblé que tous ces personnages présentaient différentes facettes d’un autre protagoniste : le peuple. Celui de Paris notamment. Car Les Misérables est aussi et surtout un roman social dans lequel Hugo prend la défense des pauvres, des petits, de ceux qu’on maltraite et exploite. Le peuple est là, dans toute sa misère, sa grandeur, sa médiocrité, son courage, ses bassesses, ses générosités, sa libertés, ses enfermements, ses peurs, ses espoirs, ses révolutions…
Certes, ils manquent parfois de nuances, chose qui serait agaçante dans n’importe quel autre roman, et certains événements auraient pu être évités si les gens se parlaient un peu – oui, Jean, je te parle – mais là… comment ne pas être emportée par leur enthousiasme, leur conscience, leur bonté, leur sévérité, leur innocence, leur fourberie (je vous laisse relier protagonistes et traits de caractère) ? Comment ne pas ressentir de compassion pour Jean Valjean ? J’avoue avoir ressenti un petit frisson de plaisir – je commence à me dire qu’il y avait quelque chose d’inhabituellement sensuel pendant cette lecture, serait-ce parce que je passe rarement autant de temps avec le même bouquin ? – à chaque fois que deux d’entre eux se rencontraient. J’ai été chavirée par ces scènes où Fantine fait tout pour payer les Thénardier (je n’en dis pas plus, mais les sacrifices auxquels elle consent, et la façon dont ils sont narrés, m’ont vraiment noué les entrailles. Et les formidables apparitions d’un Javert plus sévère que la Justice dont les doutes me stupéfieront. Et la cupidité insondable des Thénardier. Et l’impertinence espiègle et enjouée de Gavroche. Et… je pourrais continuer comme ça pendant longtemps, juste pour le plaisir égoïste de revivre ma lecture.

C’est une œuvre totalement intemporelle. Certes, elle se déroule dans une période historique bien précise – malheureusement pas celle que je maîtrise le mieux, merci aux cours d’histoire qui résumaient beaucoup le XIXe siècle –, mais elle ne semble jamais datée.
Sauf peut-être sur deux points. (Je m’excuse par avance si cela dénote une méconnaissance de l’homme qu’était Hugo ou une mauvaise interprétation de l’œuvre, j’avoue que je ne suis pas allée lire mille essais à son sujet sur à ma lecture.)
Le premier touche à une chose que j’ai eu du mal à ressentir comme les personnages : le rapport avec les forçats. J’ignore s’il s’agissait d’une réalité ou d’une petite exagération dramatique de la part de l’auteur pour dénoncer cela justement, mais la révulsion des gens envers les forçats m’a semblé totalement déraisonnée. Ce ne sont pas des êtres humains, ils sont plus bas que des rats. On les chasse, on les méprise, on les craint, Cosette dit qu’elle mourrait de croiser un tel homme… Relativiser n’est pas dans leur vocabulaire. Surtout que Jean Valjean est allé aux galères pour avoir volé un pain. Certes, le vol, c’est mal, mais quand même, ce n’est pas si dramatique que ça. C’est le seul moment où je me sentais un peu déphasée par rapport à l’humeur des protagonistes.
Le second, sans surprise, c’est la place des femmes. A part Eponine qui se démarque un peu – bien que ses actions soient principalement guidées par l’amour de Marius –, les femmes sont surtout obéissance et faiblesse (ce qui n’empêche pas les élans élogieux de l’auteur). La brave petite Cosette devient une jeune fille avec toute la délicatesse qui s’impose. Même la Thénardier est totalement sous la coupe de son mari et sa stature, sa force, ne lui valent que d’être qualifiée d’« hommasse ». Je m’y attendais un peu, j’y étais d’avance résignée – même si j’aurais accepté avec joie une bonne surprise – mais certaines réflexions sont quand même bien périmées (du moins, je l’espère…). Exemple : « Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu’une femme sans enfants. » (Cependant, le paragraphe précédent est un bel exemple du rôle des jouets dans la détermination sexiste des rôles : « La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »)
J’avoue que j’ai parfois grincé des dents et que mon admiration se teintait alors d’exaspération. Heureusement, dans une œuvre de plus de mille huit cents pages, ces moments se font rares. Je le souligne parce que c’est un désaccord que j’ai avec le roman, avec l’auteur, mais c’était le seul et j’espère que ça ne vous découragera pas ! Il ne pouvait pas être parfait, tout de même…

Ma critique est déjà bien trop longue, je m’arrête ici, il est de toute manière impossible de faire le tour de ce roman en une seule lecture et en un seul article.

Vous l’aurez compris, j’ai été complètement tourneboulée par cette lecture. J’étais à fond dedans, j’y songeais quand je ne lisais pas, j’en ai parlé sans cesse pendant des semaines, je me rongeais les sangs pour les personnages, j’avais hâte de retrouver ceux que je venais de quitter, j’étais complètement révoltée par les injustices qu’ils subissent régulièrement. C’est une expérience inoubliable et je ne m’en remets toujours pas.

Une chose est sûre, je ne laisserai plus dix ans s’écouler avant ma prochaine lecture hugolienne. Je suis tout à fait nulle pour établir des programmes de lecture, mais je suis bien décidée à relire Notre-Dame de Paris l’an prochain. Ensuite, ce sera au tour de L’homme qui rit. Et après… on verra bien !

 « Libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. »

« Fantine était un de ces êtres comme il en éclot, pour ainsi dire, au fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l’ombre sociale, elle avait au front e signe de l’anonyme et de l’inconnu. Elle était née à Montreuil-sur-Mer. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d’autre nom. A l’époque de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, elle n’avait pas de famille ; point de nom de baptême, l’église n’était plus là. Elle s’appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle recevait l’eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l’appela la petite Fantine. Personne n’en savait davantage. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. A dix ans, Fantine quitta la ville et s’alla mettre en service chez des fermiers des environs. A quinze ans, elle vint à Paris « chercher fortune ». Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu’elle put. C’était une jolie blonde avec de belles dents. Elle avait de l’or et des perles pour dot, mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.
Elle travailla pour vivre ; puis, toujours pour vivre, car le cœur a sa faim aussi, elle aima. »

« Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante, laissait voir deux choses qui n’ont rien de très funèbre, une cour entourée de murs tapissés de vigne et la face d’un portier qui flâne. Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus sans en emporter une idée riante. C’était pourtant un lieu sombre que l’on avait entrevu.
Le seuil souriait ; la maison priait et pleurait. »

« Ce n’est rien de mourir, c’est affreux de ne pas vivre. »

Les Misérables (2 tomes), Victor Hugo. Le Figaro, coll. La bibliothèque de Jean d’Ormesson, 2009 (1862 pour la première édition). 898 pages et 897 pages.