Un don, de Toni Morrison (2008)

Un don (couverture)Seconde participation du mois au rendez-vous « Les classiques c’est fantastique » dont le thème mettait les autrices à l’honneur. Certes, ma lecture est plutôt récente, mais Toni Morrison a tout de même reçu le prix Nobel de littérature en 1993, donc je me permets de la glisser là.

Dans l’Amérique du XVIIe siècle, quatre femmes (et un homme) prennent la parole pour raconter un bout de leur histoire gravitant autour de celle de Jacob dont la mort à cause de la variole menace leurs existences. Florens, Lina, Sorrow, Rebekka. Blanches, Noire, Indienne, esclave, servante, libre, native ou immigrée.

Ce roman pas très long nous offre un coup d’œil sur la vie quotidienne à cette époque. En toile de fond se dessinent l’esclavage, l’élimination des Amérindiens, les divergences religieuses, la violence. La dépendance à un seul également, le chef de maison, l’homme, dont la disparition fait basculer leur vie et leur avenir. De manière générale, ce roman semble traiter de la servitude, celle que l’on subit ou que l’on s’impose, celle imposée par d’autres hommes, celles liées à un sexe ou une couleur de peau, celles tournées vers la quête de pouvoir et de richesse, celle née du désir…

Roman polyphonique qui nous dévoile les liens, les rencontres, les attachements entre les différents protagonistes. Êtres humains luttant pour leur vie, pour une once de liberté, de respect, d’amour et de joie, dans un monde dur, patriarcal et injuste en dépit des promesses de ces terres sauvages. Malmenés par la vie et par leurs pairs. Personnages vendus, envoyés loin de chez eux, maltraités, traumatisés, et pourtant riches d’une voix intérieure intense. Tous s’observent, se jugent, s’apprécient ou se méfient, mais notre opinion en tant que lectrice évolue lorsque l’on découvre leur récit, leur point de vue.

Le récit est un peu chaotique dans son discours, dans sa chronologie. Nous voguons au fil des pensées des personnages, ce qui confère parfois à la narration un côté erratique, divagant. Passé et présent s’entremêlent ; faits, espoirs et rêveries se succèdent.

J’avais lu ce roman il y a dix ans peut-être et je l’avais remis dans ma PAL après un déménagement car je n’en avais plus aucun souvenir. Après relecture, je pressens que mes souvenirs vont se désagréger à nouveau. Ce n’est pas désagréable à lire, la plume est même intéressante, mais je suis restée un peu à côté. En dépit d’une fin très touchante, je ne me suis pas sentie suffisamment investie pour être réellement touchée, pour être marquée durablement par cette histoire.

Un don est un récit complexe et intéressant par certains aspects. Malheureusement, il est aussi confus, trop riche peut-être en thématiques, avec une construction qui manque un peu de fluidité, d’où un sentiment très mitigé et un souvenir évanescent.

« Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse. Quel que fût ce que chacun aimait, recherchait ou voulait fuir, leurs avenirs étaient séparés et imprévisibles. Une seule chose était certaine, le courage seul ne suffirait pas. Sans les liens du sang, il ne voyait rien à l’horizon pour les unir. »

« Entre la menace d’un massacre immédiat et la promesse du bonheur conjugal, elle ne croyait ni en l’un ni en l’autre. Pourtant, sans argent ni inclinaison à vendre des marchandises, à ouvrir une échoppe ou à se placer comme apprentie contre le gîte et le couvert, et avec les couvents exclusivement réservés aux classes les plus hautes, ses perspectives se limitaient à servante, prostituée ou épouse, et, bien qu’on racontât des histoires horribles sur chacune de ces trois carrières, la troisième semblait encore la plus sûre. C’était celle qui lui permettrait peut-être d’avoir des enfants et, donc, une garantie d’affection. Comme tout avenir qui pouvait se révéler possible pour elle, celui-là dépendait de la personnalité de l’homme qui aurait les choses en mains. D’où l’idée que le mariage avec un homme inconnu dans un pays lointain présentait des avantages indéniables : la séparation d’avec une mère qui avait échappé de justesse au supplice de la noyade ; d’avec des frères qui travaillaient nuit et jour avec son père et apprenaient auprès de lui leur attitude méprisante envers la sœur qui avait aidé à les élever ; mais c’était avant tout un moyen d’échapper aux regards en biais et aux mains grossières de tous les hommes, sobres ou ivres, qu’elle pouvait croiser. L’Amérique. Quel que fût le danger, comment cela pouvait-il vraiment être pire ? »

« C’est là que j’ai appris que je n’étais pas une personne de mon pays, ni de mes familles. J’étais une negrita. Tout. Langue, vêtements, dieux, danse, habitudes, décoration, chant – tout se fondait dans la couleur de ma peau. »

Un don, Toni Morrison. Éditions 10/18, coll. Domaine étranger, 2010 (2008 pour l’édition originale).  Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke. 192 pages.

Classiques fantastiques - Sacrées femmes

La petite Fadette, de George Sand (1849)

La petite Fadette (couverture)L’histoire est autant celle de la petite Fadette que celle de deux bessons, deux jumeaux, Sylvinet et Landry Barbeau. Semblables de corps, leurs esprits et leurs cœurs se révéleront bien différents.

N’ayant jamais lu cette autrice jusqu’à présent, La petite Fadette est mon premier pas dans son œuvre. Et l’excursion fut plutôt agréable.

J’ai tout de suite aimé la langue de ce petit roman, mâtinée de patois. Ce parler berrichon confère à la narration un côté chantant très plaisant. L’immersion dans ce monde paysan est immédiate tandis que je savourais ces mots inusités aux sonorités mélodieuses.

« Elle guérissait les blessures, foulures et autres estropisons. »
« Il s’effrayait de laisser l’endosse à son cher besson. »
« Il ne faut pas détemcer ton frère. »
« (…) Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu’il était ébiganché et mal jambé de naissance. »
« Il y a longtemps que tu veux m’émalicer en m’appelant moitié de garçon. »

Si l’histoire est gentillette, l’intrigue est maigre, mais repose presque entièrement sur l’étude psychologique des personnages, leur évolution, leurs interactions. C’est fait avec finesse et permet un attachement aux personnages, notamment Landry et la petite Fadette. On se prend à souhaiter le meilleur à ces deux-là. Sylvinet est un personnage plus ambigu, plus difficile à aimer tout de go. Autant la gentillesse, l’intelligence, la droiture et la bonne humeur des deux premiers les rendent facilement aimables, autant les sentiments torturés de Sylvinet font osciller entre la pitié, la sympathie, l’exaspération, voire un chouïa de mépris. Cependant, ces mêmes sentiments lui offrent une humanité plus réaliste, car faillible, à côté de tant d’autres personnages si admirables de caractère.
La petite Fadette parle de gémellité, de jalousie, d’amour sous différentes formes, mais aussi des a priori basés sur les apparences et les réputations. La petite Fadette est surnommé « grelet » (grillon) pour sa laideur, et « fadet, follet » pour son image de sorcière. Le récit invite donc à dépasser les apparences, mais l’on touche là à un des défauts du livre…

Pour le reste, l’évolution est très classique : on se doute bien que la pauvre, laide, méchante et méprisée petite Fadette grandira et deviendra par un moyen ou un autre riche, jolie, gentille et estimée. C’était évident et un peu facile : tout en doutant d’y couper, je l’ai vivement regretté car j’avais beaucoup aimé le passage où, discutant avec Landry, elle fait preuve d’indépendance, de force, de raison et de conviction, exprimant qui elle est en toute honnêteté. Ainsi, le roman inviterait à regarder au-delà du physique ou des racontages de village, à apprendre à connaître la personne pour son esprit et son cœur, ce que Landry fait très bien au départ. Sauf que la petite Fadette finit par adopter une apparence « plus convenable », se pliant complètement aux attentes et au regard des autres.
Le discours reste très chrétien : avoir bon cœur, mettre du cœur à l’ouvrage, avoir foi en Dieu en restant humble, rendre le bien pour le mal, etc. À ces notions de générosité, d’ardeur travailleuse et de piété, s’ajoutent – surtout pour la petite Fadette – celles de rentrer dans le rang, de ne pas faire de vagues, de faire bonne figure. J’avoue avoir été surprise par certains propos très genrés et conservateurs car j’avais dans l’idée – erronée de toute évidence – que l’autrice aurait dépassé cela (en partie tout du moins), mais le roman reste, à ce niveau-là, très ancré dans son époque.

Ce roman champêtre n’est pas exempt de défauts, mais conserve pourtant un charme désuet indubitable. Outre la délicatesse et la musicalité de l’écriture, il y a de la poésie dans la façon dont George Sand raconte la campagne berrichonne du XIXe siècle, ses habitants, leurs coutumes et superstitions. Une lecture agréable et tendre. Dommage toutefois que George Sand n’ait pas su proposer jusqu’au bout une femme indépendante, forte de son intelligence, de sa débrouillardise et de sa connaissance des plantes et de la nature.

« Il allait, toujours se remémorant et creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances de son bonheurs passé. Ça n’eût paru rien à un autre, et pour lui c’était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n’ayant courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu’il endurait. Il ne pensait qu’au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie continuelle. »

« Je n’ai pas besoin de plaire à qui ne me plaît point. »

La petite Fadette, George Sand. Éditions Baudelaire, 1966 (1849 pour l’édition originale). 246 pages.

Rendez-vous « Les classiques c’est fantastique »
Sacrées autricesClassiques fantastiques - Sacrées femmes

Stand Still Stay Silent, tomes 1 et 2, de Minna Sundberg (2018-2019)

Ces BD m’ont tout d’abord attirée pour leurs couvertures vues sur la toile à plusieurs reprises. Si je trouvais très jolies et intrigantes, je n’étais pas allée plus loin dans la lecture de chroniques ou de résumés et, les ayant empruntées à la médiathèque, je me suis plongée dans l’histoire sans la moindre idée du sujet.

Et le premier tome m’a énormément plu.

D’une part, l’intrigue. Une pandémie a ravagé la planète et n’a laissée derrière elle qu’une poignée de survivant·es dans les pays nordique. En outre, une magie s’est éveillée, transformant les animaux en trolls, géants* ou autres créatures. 90 ans plus tard, six explorateurs (et quels explorateurs) s’aventurent dans le monde silencieux (hors des frontières nettoyées et débarrassées de ses monstres et autres germes).
*Oubliez votre conception du troll ou du géant, cela désigne ici des sortes de créatures mutantes pas franchement ragoûtantes, gardant encore plus ou moins leur ancienne forme. Certaines scènes m’ont rappelé les films The Thing vu l’aspect quelque peu anarchique de certaines bestioles.
D’autre part, le cadre. Direction la Finlande, la Norvège, la Suède, le Danemark et l’Islande (devenue l’équivalent d’une super puissance dans le monde d’après). C’est original et dépaysant (mais pas pour l’autrice et dessinatrice suédo-finlandaise évidemment). Son univers propose un mélange réjouissant de langues, de traditions, de croyances, ce qui est enthousiasmant à découvrir.

Le premier tome est surtout introductif, ce qui ne veut pas dire ennuyeux car il s’est révélé agréable et fluide, constituant une bonne base pour cette série. On découvre l’apparition de la pandémie dans une première partie aux échos très actuels, puis le contexte dans lequel va se dérouler les BD et les personnages.
Les personnages constituent une équipe de bras cassés, aux personnalités diverses et attachantes. Leur mission : partir dans le monde silencieux en quête d’autres survivants (et ramener quelques bouquins devenus précieux en passant). Leurs relations constituent une bonne part du récit, avec les heurts inévitables dus à des caractères fortement différents, des affinités qui se dessinent au-delà de la barrière de la langue. J’ai particulièrement au personnage de Lalli, mage silencieux et réservé.

Ensuite, graphiquement parlant, j’aime beaucoup. Déjà, l’aquarelle, faut avouer que j’adore ça, donc c’est une bonne base.  C’est très soigné et certaines planches sont magnifiques. Le trait de Minna Sundberg est plaisant et ses personnages ont vraiment une bonne tête qui les rend sympathiques. L’illustratrice offre des ambiances visuellement fortes en variant les teintes de ses planches selon le lieu ou l’atmosphère (orangé pour le début de la pandémie, bleuté, violacé, verdâtre pour le monde silencieux…). Le découpage, loin d’être figé, évolue selon l’action, le cadre ou la situation : cases de petite taille, allongée ou aux contours fluides, nécessité d’incliner parfois l’ouvrage à 90°, etc.
Seul petit reproche : les scènes d’action sont parfois un peu confuses et j’ai alors du mal à en suivre le déroulé…

L’histoire est entrecoupée de pages « documentaires » consacrées à différents thèmes. Nous avons ainsi des apartés sur les différents types de monstres ou de magie, sur une coutume, sur la procédure de purification d’une zone, sur la linguistique ou encore sur le cas particulier des chats. C’est évidemment très intéressant à lire, histoire d’en apprendre toujours plus, et cela permet d’obtenir des informations précieuses tout en évitant les passages trop didactiques dans lesquels les personnages s’expliqueraient les choses de manière assez artificielle dans le but de nous informer, nous lectrices et lecteurs.
(Dommage que je n’ai pas vu avant de tourner la dernière page l’antisèche sur les drapeaux nordiques et les personnages avec leur métier, les langues parlées, leur immunité ou non !)

Le second tome m’a paru un peu moins intéressant finalement, même si j’ai apprécié ma lecture. J’ai trouvé qu’il ne s’y passait pas grand-chose, que l’intrigue progressait peu. J’aurais aimé que la quête se précise ou gagne un peu en ambition et en profondeur. Seule l’arrivée du sixième protagoniste, présent sur la couverture du premier tome mais alors très mystérieux encore, enrichit un peu l’histoire.

De beaux romans graphiques qui débutent comme de la SF post-apocalyptique mais tournent à la fantasy, à base de magie et de créatures improbables. Un premier tome prometteur et séduisant qui donne envie de tout savoir sur cet univers et ses personnages. Le second tome stagne un peu, mais j’attends la suite pour me faire un avis plus définitif sur cette série.

Stand Still Stay Silent, tomes 1 et 2, Minna Sundberg. Éditions Akileos, 2018-2019. Traduit par Diane Ranville. 301 et 259 pages.

Le Cercle, T1, Elisabeta, de Rozenn Illiano (2017)

Elisabeta (couverture)Novembre 2014, une éclipse solaire obscurcit le monde et sème la zizanie au sein du Cercle, société millénaire regroupant les Immortels du monde entier. D’un côté, Saraï, Immortelle assignée à résidence, retrouve son don parapsychique jusque-là éteint ; de l’autre, Giovanna, Gemella (aka source de sang pour un vampire) se fait agresser par un Immortel et reçoit la vie éternelle. Ces événements les positionnent comme hors-la-loi aux yeux des règles de la société vampirique et menacent leur existence.
Au fil de l’histoire, qui se déroule sur moins d’une année, se dessine un plan, un puzzle improbable et complexe qui, d’un murmure de révolte, fait rêver à une révolution, appuyée par l’esprit d’une Reine déchue.

Chez Rozenn Illiano, j’avais déjà croisé des sorciers, des exorcistes, un Sidhe, mais je n’avais fait que croiser les Immortels au détour de la nouvelle Les Archivistes (18.01.16). Ce roman a donc été l’occasion d’en apprendre beaucoup plus et j’ai été totalement séduite par sa conception des vampires, ou plutôt des Immortels comme ils préfèrent être appelés.
Les vampires, cette espèce vue et revue… Pas forcément facile de proposer quelque chose d’original, mais l’autrice (pas forcément fan des vampires à la base) a mis l’accent sur la création d’une société fouillée et passionnante. Le roman nous amène à regarder des siècles en arrière et à découvrir l’histoire, la hiérarchie et la culture du Cercle. Le Cercle regroupe plusieurs notions : les Immortels, leur société et la magie du sang qui régit cette société. C’est un peu compliqué à expliquer comme ça, mais j’ai vraiment aimé cette magie unique qui coule dans les veines des Immortels et la façon dont elle s’articule avec leur organisation, leurs traditions, leurs lois.
La société vampirique est donc millénaire, archaïque et, sans surprise, gangrenée par des traditions et des lois conservatrices. L’idée a été vraiment creusée et l’on découvre peu à peu la déchéance des Immortels, l’affaiblissement de leur pouvoir, la mainmise de quelques Maîtres sur la gouvernance et l’établissement de lois liberticides. De plus, l’Église s’est immiscée dans les affaires des Immortels, imposant une restriction de leurs mouvements, de leurs droits, une obligation à rester cachés sous peine d’être traqués et annihilés : souvent farouche opposante des « forces diaboliques », l’Église se fait ici complice. Loin des vampires vacant à leurs occupations en tout impunité, jouant de leur force voire de leurs pouvoirs surnaturels, les Immortels de Rozenn Illiano sont soumis à des règles strictes et injustes, notamment pour les femmes obligées de se marier. (Évidemment, société archaïque + intervention de l’Église + hommes jaloux du pouvoir des femmes = pas bon pour ces dernières.)
Côté biologie, les Immortels d’Elisabeta sont très intéressants aussi. Pas de vampires « végétariens » ici, ils se nourrissent bien de sang humain ; et certes ils sont inhumainement beaux. En revanche, leur « âge » (depuis leur transformation) a un véritable impact sur la gestion du manque de sang, sur leur tolérance à la lumière, sans parler du fait qu’eux aussi connaissent un vieillissement ! Se nourrir n’est pas une opération langoureuse, agréable et pseudo-sexuelle, mais donne plutôt lieu à un comportement de junkie et à des souffrances pas piquées des hannetons : ça résonne comme une bonne malédiction et on ne les envie pas vraiment. Je vais m’arrêter là, mais il y a encore plein de choses à découvrir au sujet de ces Immortels-là : leur surprenante pulsion autodestructrice, leur déclin physique et psychique, leurs prophéties, l’impact de la leucémie dont souffrait Saraï de son vivant… Quoi qu’il en soit, sachez qu’être un vampire chez Rozenn Illiano n’est pas synonyme de vie libre et tranquille !

Cependant, les romans de Rozenn Illiano sont tout à fait contemporains. Celui-ci se passe en 2014-2015 et l’univers – au-delà de cette société ancestrale et ritualisée – s’inscrit dans notre monde. La plume se fait protéiforme : touchant parfois à la poésie à travers des descriptions fortes et délicates, plaçant un vocabulaire très moderne dans la bouche des personnages. Ces derniers trouveront des échos en nous : si on s’attachera à la fougue et la colère de Giovanna ou à la compassion et l’intelligence de Saraï, tous les autres personnages, aussi secondaires et esquissés soient-ils, se révèlent intéressants, subtils et justes.
Elisabeta est donc un récit à deux voix. L’alternance des voix permet un dynamisme, un rythme enlevé, qui donne envie de tourner les pages pour connaître la suite des péripéties de nos deux héroïnes (et de la galaxie de personnages gravitant autour d’elles). C’est une histoire très efficace et prenante qui nous balade entre l’Italie et la France, de Paris à la Bretagne et, si elle paraît parfois un peu trop facile pour nos protagonistes, il y a tellement de richesse autour que je ne me suis pas senti frustrée pour un sou.

L’autrice adopte également un procédé original concernant la fin du roman. Comme vous le savez peut-être, ses romans sont tous liés entre eux, faisant partie d’un univers commun, du Grand Projet, mais restent totalement indépendants les uns des autres. Ainsi, le roman se finit sur un épilogue classique qui fait que vous pouvez en rester là. Mais, Elisabeta s’achevant un jour très spécial, essentiel dans la chronologie du Grand Projet, s’ajoute ensuite une seconde fin qui annonce la suite des événements, à découvrir dans d’autres romans. J’ai trouvé l’idée intéressante, permettant aux uns de s’en tenir là, aux autres de continuer l’aventure.

Une immortalité entravée, pliant sous le poids des règles, des restrictions et des obligations. Des jeux de pouvoirs et une quête de liberté. Trois femmes fortes aux caractères bien distincts qui pourtant se retrouvent pour lutter pour leur survie et contre une société injuste et patriarcale. Un roman au contexte et aux personnages fouillés et captivants. Une lecture réjouissante qui m’a donnée envie de lire la suite, Sinteval !

« Nous nous découvrons si semblables et si différents après notre transformation… une version parfaite de nous-mêmes, sans aucun défaut, mais si froide et hautaine. Nous oublions vite ce reflet d’autrefois dans le miroir, disparu à jamais. En nous transformant, nous disons au revoir à notre humanité, aux échos de normalité que nous possédions auparavant, et à la lumière. Nous nous cachons dans les ombres de l’Histoire, invisibles aux mortels. Nous n’avons plus grand-chose à voir avec ces êtres légendaires dont je rapporte l’existence dans mes registres ; à présent, nous ne sommes plus que des monstres domestiqués, des prédateurs mis en cage. »

Le Cercle, T1, Elisabeta, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2017. 500 pages.

Petites chroniques de romans récents : Feu et Tant que le café est encore chaud

Je réunis ici deux chroniques de livres que j’ai pu lire grâce à Babelio. Je les remercie donc, même si ces lectures se sont révélées peu convaincantes. Entre le roman à l’écriture intéressante mais à l’intrigue lassante et celui à l’écriture fade et à l’intrigue… passable, ça n’a pas été le grand amour entre ces histoires et moi…

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Feu, de Maria Pourchet (2021)

Feu (couverture)Laure s’englue dans une vie monotone entre son job de prof d’université, son famille et son pavillon de banlieue. Clément est blasé de tout, à commencer par son métier dans la finance, seul son chien compte dans sa vie. Leur rencontre, alors que tout les oppose, est un choc inattendu.

L’écriture est le point fort de ce roman. Imagée, riche et dynamique, elle se révèle particulièrement vivante et évocatrice. J’ai été séduite par cette plume vive et immersive, efficace. De plus, pour partager la voix de Laure, l’autrice utilise ce « tu » qui détonne par sa rareté, fascine et captive, déroulant sa vie et ses pensées comme un mantra, une litanie. Son style un peu heurté, pressé, pousse à une lecture rapide et c’est bien grâce à cela que je suis parvenue au bout de ce roman.

Cependant, l’histoire m’a moins convaincue. Elle raconte un amour des temps modernes, un amour avec tout le bien et la douleur qu’il engendre, un amour ou plutôt un désir dévorant et une passion. Les différentes étapes de la vie de cet amour se déroulent au fil des pages, la découverte, le désir, les espoirs, les mises à l’épreuve… C’est sûrement juste et sincère, mais je n’ai pas partagé leurs émotions.

Sans doute l’absence d’attachement aux personnages m’aura-t-elle nui, me faisant ressentir davantage de lassitude que de passion. Je me suis ennuyée entre les désirs dévorants de Laure et le cynisme de Clément (trois jours depuis ma lecture et son prénom s’était déjà effacé de ma mémoire), avec son argent, son détachement surexprimé, son mépris. Bien qu’expression d’un mal-être dévorant, sa posture m’aura plus souvent exaspérée que touchée. Clément se fait sans doute la voix de nos sociétés désabusées, mais ses valeurs sont si loin des miennes que je n’ai pas pu m’y identifier tout au long du roman.

Ça raconte le désir et le désamour, la petitesse, la crédulité, les rencontres parfois improbables, la vie qui passe, qui parfois stagne et ennuie. C’est une histoire comme un météore, brûlante, mais fugace. Une histoire d’adultère qui ne m’aura pas fait vibrer et qui n’a d’original que la voix de Maria Pourchet.

« Le silence n’est pas le mystère du raisonnement intérieur mais la suspicion de la niaiserie avec mains moites. »

« C’est là que se justifie ma rémunération dont le montant n’aurait aucun sens pour la plupart des gens, à part trouver un vaccin universel ou négocier la paix au Proche-Orient : je dois retenir. L’information, la rumeur, le moindre stagiaire qui voudrait essayer le 06 d’une journaliste des Echos, le moindre partenaire qui voudrait partager un ressenti personnel un tant soit peu négatif. Tant que la Terre entière ignore le problème, il n’y en a pas, quand bien même le problème aurait la taille d’une nation, telle est l’idée générale aux fondements de ma mission. Si le monde a oublié l’existence du septième continent, celui des déchets, ou sans aller chercher si loin, bêtement la Syrie, c’est grâce à tous les gens comme moi. »

Feu, Maria Pourchet. Fayard, 2021. 367 pages.

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Tant que le café est encore chaud, de Toshikazu Kawaguchi (2015)

Tant que le café est encore chaud (couverture)Dans un café tokyoïte, on sert un café particulier : celui-ci peut ramener la personne servie dans le passé. Cependant, les règles sont nombreuses et les deux plus importants dissuasives : rien ne changera le présent et le voyage ne dure que tant que le café est encore chaud.

Le roman est divisé en quatre parties, quatre histoires de femmes qui voyagent à travers le temps, et des liens se tissent entre ces sections, approfondissant la psychologie et le passé des personnages ainsi que leurs relations. A travers leurs récits personnels, le récit aborde les thématiques du deuil, de la résilience, de l’espoir. Regardant en arrière pour corriger des regrets, exprimer des sentiments trop pudiquement tus, les héroïnes voient leur cœur et leur vision de leur vie changer.

C’est un roman feel-good, ce qui n’est pas le genre que j’affectionne le plus, donc c’est gentil, mais un peu trop plein de bons sentiments pour moi (et là, je songe à ma chronique énamourée de La maison au milieu de la mer céruléenne qui était aussi plein de bons sentiments mais que j’ai adoré). Cependant, la lecture se déroule sans heurt à fréquenter ce café si particulier. Un huis-clos sans sentiment d’oppression ou de terreur, où les larmes (celles des protagonistes, les miennes étaient à des années-lumière d’affleurer) coulent plus souvent sous l’effet de la joie ou de la paix que du chagrin, c’est presque original.

L’écriture est particulièrement insipide. Je ne sais pas à quel point la traduction est fidèle au ton, au vocabulaire de l’auteur. C’est une plume facile, assez banale, avec un vocabulaire peu recherché et des répétitions. A mes yeux, les (nombreux) passages « émotions » étaient flagrants d’un désir d’attendrir ou de bouleverser qui ne m’a pas atteinte, justement parce que ça manquait un peu de finesse.

(Je dois d’ailleurs dire que la lecture commençait sous des auspices plutôt mitigés. Tout d’abord à cause d’une description : « Son physique en revanche était loin d’être standard : des yeux et un nez bien dessinés dignes d’une star de la pop, une petite bouche, un visage ovale tout en finesse et de splendides cheveux noirs mi-longs, si brillants qu’ils dessinaient une auréole lumineuse autour de sa tête. Même dissimulé par les vêtements, on devinait sans peine un joli corps bien proportionné. Tout le monde se retournait sur cette créature splendide qui paraissait surgie d’un magazine de mode. Fumiko était l’archétype de la femme belle et intelligente. Mais elle n’en avait pas forcément conscience. » C’est bête, mais 1, encore une fille parfaitement belle, 2, « créature », 3, même pas foutus de trouver des synonymes pour nous dire à quel point elle est splendide, 4, et en plus elle l’ignore, ben voyons, elle est intelligente aussi, apparemment, mais elle ne ferait pas le lien entre les regards, les tentatives de séduction mentionnées plus tard et la joliesse de l’enveloppe de son cerveau ? Cinquième page, premier soupir.
Et nous avons tout de suite enchaîné avec un cafouillage temporel où l’on apprend que « le petit ami avec qui vous sortez depuis trois ans » a été rencontré deux ans plus tôt. Deuxième soupir.)

La conclusion pourrait donc être résumée en : pas désagréable, mais oubliable.

Tant que le café est encore chaud, Toshikazu Kawaguchi. Albin Michel, 2021 (2015 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Miyako Slocombe. 238 pages.