Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)

Americanah (couverture)J’ai enfin lu Americanah ! Ce livre était dans ma PAL depuis trois ans peut-être. Trois ans que j’attendais le bon moment. Et quand je me suis enfin décidée, ce n’était pas tant le bon moment que ça puisque j’ai fait une pause au milieu pendant mon week-end à Paris – pour lequel j’avais pris un livre moins épais pour optimiser au mieux mon sac – puis pour lire La Passe-miroir – que voulez-vous, priorité priorité… –, donc j’ai finalement étalé cette lecture sur plusieurs semaines. Ça valait bien la peine d’attendre trois ans. Bref.

 De quoi ça parle ? D’Ifemelu qui quitte le Nigeria pour aller étudier aux États-Unis, de son arrivée là-bas, de ses galères, de ses succès, de ses amours, de son blog sur la race. D’Obinze, son grand amour du lycée et de l’université, qu’elle laisse derrière elle, de son séjour en Angleterre, de ses difficultés, de ses réussites. D’Ifemelu qui rentre au Nigeria, des années plus tard. De l’expatriation, du retour au pays. De qui on est.

Je ne lis pas beaucoup de littérature africaine. Quand ma PAL aura atteint une taille que je jugerai raisonnable, j’y remédierai. En attendant, j’espère lire rapidement d’autres romans de Chimamanda Ngozi Adichie à commencer par L’autre moitié du soleil peut-être tant j’ai été séduite et emportée par Americanah.

Il fait partie de ces romans qui me plongent dans un corps, dans une vie, dans des préoccupations qui me sont totalement inconnues. Indéniablement, je ne sais pas ce que ça fait d’être Noire même si je suis un peu au courant tout de même des inégalités et de ce genre de choses. Je ne peux pas m’imaginer ce que c’est au quotidien. Notamment dans des détails très terre-à-terre comme les cheveux ou la couleur des pansements. J’aurais aimé lire davantage d’articles de blog signés Ifemelu et j’aurais aimé suivre son blog, avec son ton parfois désabusé et ses remarques qui m’ont parfois poussée à m’interroger.
Racisme ordinaire, immigration, féminisme, intégration, couple, famille, différences sociales et culturelles, argent, changements de regards, identité, acceptation de soi… J’ai adoré les questions et les réflexions soulevées par ce livre et c’est peut-être pour cela que la dernière centaine de pages m’a un peu moins convaincue. Ça se lit toujours très bien, mais l’histoire se focalise sur les retrouvailles et les relations entre Ifemelu et Obinze, laissant de côté les sujets plus sociétaux. La suite de leur histoire d’amour ne m’a pas franchement renversée, mais c’est finalement une toute petite partie du roman, donc cela n’a pas impacté mon enthousiasme.

Ce n’est certes pas un roman très dynamique, c’est un roman sur la vie, sur le quotidien, sur des petits riens, mais j’ai été complètement embarquée par la narration fluide de l’autrice. C’est triste, c’est drôle, c’est dur, c’est facile, c’est déstabilisant, c’est confortable : les anecdotes se succèdent et dessinent une vie ordinaire et riche. Côtoyer Ifemelu et Obinze a été un réel plaisir, j’aurais pu vivre encore un peu plus longtemps avec eux et je suis quelque peu mélancolique à l’idée de les quitter.
Ifemelu m’a semblé étonnement… concrète. Ça peut paraître étrange dit comme ça (je trouve ça étrange), mais elle ne m’a pas simplement paru être un personnage de papier, mais une vraie personne de chair, de sang, de poils, d’imperfections. Elle est particulièrement vivante, on ne la comprend pas toujours, elle peut agacer parfois, mais je me suis vraiment attachée à elle, à son intelligence, à ses doutes, à son caractère bien trempé. C’est un roman sensoriel, vivant. On sent l’odeur du riz jollof, on vit l’élection d’Obama de façon plus intense que je ne l’ai vécue en vrai, on est bousculé par la foule… les expériences se succèdent et donnent corps à ce très beau récit.

Un roman très juste, intelligent et percutant qui m’a ouvert des horizons inconnus et des sujets qui sont bien loin de mon quotidien. Je l’attendais depuis longtemps et je suis encore sous le charme de cette lecture.

« Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ? Tu es en Amérique à présent. »

« En Amérique, le racisme existe mais les racistes ont disparu. Les racistes appartiennent au passé. Les racistes sont de méchants Blancs aux lèvres minces dans les films qui traitent de l’époque des droits civiques. Le problème est là : les manifestations de racisme ont changé mais pas le langage. Par exemple : si vous n’avez pas lynché quelqu’un, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Si vous n’êtes pas un monstre assoiffé de sang, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Quelqu’un devrait être chargé de dire que les racistes ne sont pas des monstres. Ce sont des gens qui ont une famille aimante, des gens ordinaires qui payent leurs impôts. Quelqu’un devrait avoir pour mission de décider qui est raciste et qui ne l’est pas. A moins que le moment soit venu d’éliminer le mot « raciste ». De trouver quelque chose de nouveau. Comme « Syndrome de trouble racial ». Et on pourrait avoir plusieurs catégories pour ceux qui en sont affectés : bénin, moyen et grave. »

« Le racisme n’aurait jamais dû naître, par conséquent n’espérez pas recevoir une médaille pour l’avoir réduit. »

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie. Folio, 2016 (2013 pour l’édition originale. Gallimard, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour. 684 pages.

Challenge Voix d’autrices : lire une autrice racisée

Terrible vertu, d’Ellen Feldman (2016)

Terrible vertu (couverture)Racontée à la première personne, cette biographie romancée a su m’intéresser bien que ce ne soit pas mon genre de prédilection. Je l’avoue, j’y ai découvert la figure de Margaret Sanger que je ne connaissais pas jusqu’alors. C’est d’ailleurs le sujet et l’opportunité de découvrir une femme qui a changé la vie de millions d’autres qui m’a attirée vers ce livre que me proposait Babelio.

Ellen Feldman donne la parole à Margaret Sanger, l’imagine déroulant son histoire : sa mère brisée par la ribambelle sans fin de grossesses et de fausses couches, son militantisme, ses luttes, ses amours, ses condamnations… jusqu’à la création du planning familial et de l’acceptation de la contraception tant par la loi que par le grand public. Se dessine alors le portrait d’une femme rebelle et déterminée, qui faisait partie de ses électrons libres en rupture avec les discours majoritaires de leur époque : elle suit des réunions socialistes, prône une vie sexuelle épanouie et dénonce cette hypocrisie qui réserve la contraception aux femmes riches.
Sa vie, son point de vue… toutefois nuancé par les brèves interventions ici et là des personnes qui l’ont connue : son mari Bill Sanger, ses fils, ses amants, sa sœur, etc. Ces passages sont sans doute mes préférés car ils complexifient le personnage. En effet, l’autrice, loin d’encenser cette femme redoutable, place dans leur bouche reproches et ressentiment. On découvre qu’elle a sacrifié beaucoup de choses – et en premier lieu, ses enfants – pour son combat, blessant ses proches et s’aveuglant parfois elle-même pour ne pas reconnaître ses torts. C’est un personnage parfois antipathique et finalement plus faillible qu’elle ne l’avoue.
Mes sentiments pour elle furent compliqués, mitigés. Tantôt admiratifs, tantôt agacée. J’ai aussi eu de la compassion pour elle. Elle qui ne voulait pas se marier, elle a finalement cédé face à l’insistance de Bill Sanger. Elle qui ne voulait pas d’enfants – sachant qu’en plus la grossesse était dangereuse pour elle qui souffrait de tuberculose –, elle a cédé à son mari. J’avoue avoir eu une pointe d’appréhension à ce moment-là, la voyant renoncer à ses convictions de jeunesse. Heureusement, elle ne prend pas le même chemin que sa mère et je trouve néanmoins admirable sa façon de ne jamais oublier son combat (et son propre plaisir), refusant de se résigner au rôle de gentille mère au foyer. Elle n’était ni toute noire, ni toute blanche, elle a commis des erreurs, mais elle a aussi changé son époque.

Margaret Sanger

De plus, son combat m’a passionnée. Impossible de ne pas être révoltée par la situation des femmes croisées dans ce livre. Vie d’injustice, d’inégalité, de violence et de pauvreté. Leur plaisir est réprimé, ignoré ou dénigré ; celles des quartiers pauvres sont condamnées à une vie de misère entourée de trop nombreuses bouches à nourrir ; outre l’ignorance due à une éducation interdite par la loi (parler de contraception dans un journal – comme The Woman Rebel créé par Maragaret Sanger – était considéré comme obscène), l’impossibilité d’accéder aux moyens de contraception les rendaient dépendantes de la bonne volonté de leur mari pour ne pas tomber enceinte (seuls les hommes pouvaient acheter des préservatifs – coûteux – par exemple). Parfois au détriment de son propre bonheur, elle a lutté pour ses idées, pour la justice, pour l’égalité, pour la santé des femmes tout au long de sa vie

Du fait de l’aspect romancé, du côté « discussion avec Margaret Sanger », c’est un livre prenant et agréable à lire en plus d’être instructif. Margaret Sanger ne fera sans doute pas l’unanimité, mais elle n’en reste pas moins une femme forte, décidée, qui a sans nul doute possible fait avancer la cause des femmes en se préoccupant de leur santé et de leur droit à disposer de leur corps.

 « L’important, c’est que les femmes doivent avoir le contrôle de leur corps, expliquai-je. Sans ce contrôle, nous sommes esclaves de la nature, de la société, des hommes. »

« D’autres lettres arrivaient aussi en abondance. La plupart m’étaient envoyées à New York, mais il m’arrivait d’en trouver cinq ou dix dans les hôtels où je passais.
          Chère Madame Sanger,
J’ai neuf enfants, deux mort-nés, et mon mari n’a pas de travail. Je me tuerai si j’en attends un autre.
         
Chère Madame Sanger,
Je vais régulièrement à l’église, je m’efforce de bien tenir ma maison et mon mari est respecté dans notre ville, mais il me battra si je retombe enceinte. C’est ce qu’il a fait la dernière fois.
         
Chère Madame Sanger,
Le docteur dit qu’une nouvelle grossesse tuerait ma femme. Je sais que je ne devrais plus la toucher, mais la chair est faible. »

« J’en avais assez de traiter les symptômes de la maladie. J’étais résolue à agir pour la prévention. J’arrêterais mon activité d’infirmière afin de me consacrer à la contraception. Je libérerais les femmes de leur entrave biologique. Je délierais l’amour de ses conséquences. Et je veillerais à ce que tout enfant arrivant dans ce monde fût désiré et choyé. »

Terrible vertu, Ellen Feldman. Cherche-midi, 2019 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Le Plouhinec. 301 pages.

Challenge Voix d’autrice : une bio/autobiographie

En compagnie, d’Aurore Evain et Sarah Pèpe (2019)

En compagnie (couverture)Mon affection pour les éditions iXe n’est plus à démontrer et je remercie Babelio pour l’opportunité offerte de découvrir l’un de leurs derniers titres. En compagnie se scinde en deux parties.

Tout d’abord, Aurore Evain nous présente une Histoire d’autrice de l’époque latine à nos jours. Une histoire linguistique. Une bataille. Une opposition séculaire entre usages et considérations intellectuelles. Une redécouverte de la langue démasculinisée. Une corrélation entre vocabulaire et valorisation sociale.
J’en connaissais déjà les grandes lignes grâce aux ouvrages d’Eliane Viennot, mais celui-ci, en se focalisant sur un seul mot, est beaucoup plus détaillé pour ce qui est de l’histoire du terme autrice, de ses premières apparitions, sa légitimité, ses occurrences, son utilisation, les piques qu’il suscita, etc.
J’ai notamment découvert que le destin d’autrice fut étroitement lié à celui d’actrice et qu’il fut un temps où c’était le second qui était banni. Dans les dictionnaires latin-français du XIVe siècle, auctor/auctrix signifiait seulement accroisseur/accroisseresse  ou augmenteur/augmenteresse, bref, aucune idée de création là-dedans ; parallèlement, un actor jouait la comédie certes, mais évoque aussi le droit, la justice… et la littérature. Une position sociale très valorisée donc, or, surprise !, actor n’a alors pas de féminin. C’est quatre siècles plus tard qu’apparaîtra actrice quand acteur ne signifiera plus que comédien et que disparaîtra autrice lorsque qu’auteur prendra des galons. Pour citer l’autrice de cet essai, « il en ressort une nouvelle fois que l’existence lexicographique d’un féminin dépend moins des critères d’usage, d’analogie ou d’euphonie habituellement mis en avant, que la valeur sémantique que le terme recouvre au masculin. Quand cette valeur est forte, plurielle et socialement valorisante, le féminin n’est pas référencé dans les ouvrages sur la langue, même si la place des femmes dans la société peut justifier son emploi. » Une anecdote très éclairante !
Elle clôture son essai par un épilogue plus personnel dans lequel elle raconte son parcours personnel : la découverte du sexisme de la langue, ses recherches, ses premiers essais, les évolutions constatées… jusqu’à sa rencontre avec Sarah Pèpe et la parution du présent ouvrage.

« Au commencement était autrice… et autrice devint théâtre.
Théâtre d’une revendication politique et féministe.
Théâtre d’une lutte pour une langue égalitaire, débarrassée des interventions sexistes d’un autre âge, nettoyée, pour les générations à venir, de ses mécanismes de délégitimation mis en place il y a quatre siècles.
Puis théâtre tout court : mise en espace d’une histoire d’effacement et de disparition, qui a « empêché » des générations d’autrices ; mise en voix d’une renaissance terminologique qui a libéré de nouvelles générations d’autrices. »

La seconde partie de ce livre propose une pièce de théâtre signée Sarah Pèpe et intitulée Presqu’illes. Dans cette pièce intervient de multiples personnages qui seront familiers à celles et ceux qui s’intéressent au féminisme et/ou qui connaissent un peu l’histoire de la langue (ou qui ont lu les ouvrages d’Eliane Viennot). Des anonymes : Elle, Ielles, Des Expertes, L’Écrivain-Vain, Le Philosophe, Je-Suis-Masculiniste, Je-Suis-Féministe, Je-Suis-Féministe-Mais, Je-Ne-Suis-Pas-Féministe-Mais, Je-Dis-Que-Je-Suis-Féministe-Même. Des figures historiques : Marie-Louise Gagneur, Jules Claretie, Leconte de Lisle, Charles de Mazade, Yvette Roudy, Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss. Ainsi que L’Enfant et L’Institutrice.
En huit scènes, Sarah Pèpe résume les disputes autour du mot autrice. Les commentaires qu’il fait naître chez les uns et les autres, les prises de positions, les prises de bec, les remarques acerbes des Académiciens, les défenses d’une autrice du XIXe siècle et d’une femme politique du XXe siècle.
L’Enfant, quant à elle, se prend le chou avec cette règle qui dit que « le masculin l’emporte sur le féminin » et ne comprend pas pour quelle raison son père, par sa seule présence, invisibilise toute une assemblée de femmes dans une phrase.

Si le sujet est un peu redondant avec l’essai qui le précède, la forme est intéressante. On savoure certaines répliques, on questionne avec L’Enfant, perplexe face à ces règles mouvantes et illogiques, on s’amuse du ridicule de certains personnages (coucou, L’Ecrivain-Vain !), on s’afflige des arguments emplis de mauvaise foi et de sexisme de ces « grands hommes ».
L’écriture et la présentation en revanche m’ont un peu dérangée. Ces phrases découpées me poussaient à lire comme un robot. J’ai eu du mal à y trouver une fluidité et c’est typiquement le genre de texte sur lequel je m’interroge : comment, à quel rythme, avec quelle cadence suis-je censée le lire ?

« L’ENFANT
Maintenant
Il faut que j’explique
A maman et à papa
Que la note de la maîtresse est juste
Parce que la règle de grammaire
N’est pas juste.
C’est compliqué.
Mais que
Si on désobéit
Plusieurs fois,
Si on est nombreux à désobéir,
Peut-être qu’elle disparaîtra.
Aussi,
Qu’il faut me laisser un peu de temps
Pour transformer la règle
Et qu’ils ne peuvent pas me juger
Sur une faute
Qui n’existera peut-être
Bientôt plus.
C’est compliqué. »

Un ouvrage intéressant qui exhume l’histoire méconnue de notre langue et qui nous rappelle qu’il n’est pas question ici de féminisation, mais simplement de démasculinisation. Un combat qui se gagnera avant tout grâce à l’usage quotidien que l’on fait et fera des mots.

En compagnie, Aurore Evain et Sarah Pèpe. Editions iXe, coll. iXe prime, 2019. 118 pages.

Challenge Voix d’autrices : une pièce de théâtre

Trois BD, trois autrices : Un autre regard, La tectonique des plaques et Underwater

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1,
d’Emma (2017)

Un autre regard, tome 1 (couverture)Je suivais déjà depuis quelques temps le blog d’Emma (je l’ai d’ailleurs citée à de nombreuses reprises dans mes « C’est le 1er… »), j’ai donc été ravie de l’opportunité de découvrir cette BD grâce à Babelio.

La manipulation, les violences policières et celle des opprimé.es, la maternité, l’épisiotomie, le regard des hommes sur les femmes, le clitoris… voilà les thèmes divers et variés abordés par la blogueuse Emma.

Le ton est sérieux, mais n’est pas dénué d’humour. Emma dénonce des tabous et des problèmes dans l’air du temps et elle le fait très bien. Les anecdotes qu’elle raconte permettent d’aborder différents sujets avec intelligence. Les planches sont suffisamment longues pour ne pas frustrer le lecteur et peuvent donner des idées pour approfondir certains thèmes par la suite.

Les dessins minimalistes laissent la place au texte et au fond et l’on constate rapidement que des efforts sont encore à faire pour vaincre le sexisme de notre société. Comme souvent face à ce genre d’ouvrage, j’ai sifflé d’exaspération lorsqu’elle rapporte des remarques des plus insupportables.

Un livre intelligent et incisif !

Un autre regard : trucs en vrac pour voir les choses autrement, tome 1, Emma. Massot éditions, 2017. 110 pages.

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La tectonique des plaques,
de Margaux Motin (2013)

La tectonique des plaques 135 ans, mère célibataire, les sorties entre copines, l’alcool, les gaffes de sa petite fille, une histoire d’amour toute neuve avec l’un de ses meilleurs potes, un changement de vie… Bref, la vie quotidienne de Margaux Motin.

J’ai pris cette BD un peu au hasard à la bibliothèque, sans trop savoir de quoi elle parlait (je ne connaissais que le nom de Margaux Motin, nullement son travail). La surprise a été plutôt bonne pour moi qui cherchais une lecture légère.

Il y a quelque chose de très authentique, beaucoup d’autodérision, une pointe de vulgarité, et beaucoup d’amour finalement (pour sa fille dont la perspicacité et les tirades donnent lieu à de beaux moments, ses copines, son copain – le temps que ça dure –, pour la vie tout simplement). L’humour est très présent – des fois, ça marche, des fois, ça tombe à plat – et certaines planches m’ont beaucoup amusée, parfois parce que je m’y reconnaissais en dépit du fait que je ne suis on ne peut plus différente de Margaux. Si j’ai tout de suite adoré l’excentricité rafraîchissante du personnage, il m’a fallu quelques pages pour apprécier son côté Parisienne un peu égocentrique, très « fringues et maquillage » et ce sont les histoires « à la maison » qui m’ont aidée à l’aimer.

Plus maligne qu’une simple succession de gaffes, La tectonique des plaques est la confession touchante d’une pointe de folie, d’un cœur immense et d’un cerveau qui carbure un peu trop. Les dessins, croqués sur le vif, sont en parfaite adéquation avec le dynamisme général de la BD. Un mélange trash et tendre pour un agréable moment de loufoquerie.

La tectonique des plaques, Margaux Motin. Editions Delcourt, coll. Tapas :-*, 2013. 192 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande-dessinée

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Underwater, le village immergé, tomes 1 et 2,
de Yuki Urushibara (2009-2011)

Lorsqu’elle s’évanouit sous le soleil de plomb qui étouffe le Japon, Chinami se retrouve dans un petit village au bord d’une rivière à la fraîcheur bienfaisante où elle fait la rencontre de Sumio qui vit là, seul avec son père. Les secrets qu’elle va y découvrir va bouleverser toute sa famille.

Cette duologie mêle plusieurs points de vue issus des différents membres de la famille : Chinami, sa mère, sa grand-mère… Leurs récits et leurs souvenirs s’entrecroisent et se complètent pour former un tout (dans le tome 1 du moins, ce qui l’a rendu plus passionnant que le second). L’on découvre ainsi progressivement les liens qu’entretient la famille avec le village abandonné.

Histoire familiale délicatement ciselée, Underwater aborde les sujets du deuil, de la résilience, de la mémoire, des souvenirs douloureux et heureux. Comment s’occuper des vivants sans oublier les morts ? Comment laisser partir les fantômes et poursuivre sa vie ? La météo – au début, caniculaire d’un côté, pluvieux de l’autre – semble être un indicateur du chemin parcouru par les personnages, chacun à leur manière, chacun à leur rythme.

Suffisamment vrais et travaillés pour que l’on se sente proche d’eux, les personnages sont une réussite, accrue par la belle expressivité des dessins. Ceux-ci sont également immersifs lorsqu’ils nous montrent le village, sa rivière et sa cascade. La mort annoncé de celui-ci ne fait que renforcer le sentiment de mélancolie lorsque l’on visite ce paradis perdu détruit par la modernité.

Underwater (planche)

Attirée par les douces aquarelles des couvertures, j’ai été captivée aussi bien par l’histoire difficile mais si banalement humaine des personnages que par le destin de ce village enchanteur et hors du temps. Une touche d’onirisme, un zeste de légende, une bonne dose de poésie et beaucoup d’humanité. Une belle lecture.

Underwater, le village immergé, Yuki Urushibara. Editions Ki-oon, coll. Latitudes, 2016 (2009 et 2011 pour les éditions originales). Traduit du japonais par Thibaud Desbief. 248 et 248 pages

Challenge Voix d’autrices : un manga

 

Challenge Voix d’autrices 2018 [TERMINE]

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Créé par Arcanes ouvertes, ce challenge propose de découvrir, à travers 50 items, 50 autrices et 50 œuvres ! La diversité des catégories permet en plus de toucher à tous les genres et, éventuellement, de s’aventurer hors de son domaine de prédilection.
Dates : du 1er janvier au 31 décembre 2018

Mon avancement : 26/50

Bonnes lectures !

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, de Camille Emmanuelle (2017)

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques (couverture)Camille Emmanuelle dénonce le conservatisme des romances érotiques, ce genre littéraire également appelé « Mommy porn » qui  a explosé suite au succès inexplicable de 50 nuances de Grey. L’autrice sait de quoi elle parle puisqu’elle-même en a écrit une douzaine parce qu’il faut bien manger et payer son loyer de temps en temps. Autant dire que ce qu’elle a découvert des coulisses de la romance a bien hérissé le poil de cette spécialiste du féminisme, du genre et de la sexualité.

« J’ai arrêté d’écrire de la littérature cucul (c’est comme ça que je nomme les romances). J’aimerais que tu arrêtes, Manon, d’en lire. Pour cela, je vais te raconter les coulisses de cette écriture. Un récit que ne te fera pas jouir, mais qui, je l’espère, te fera rire. »

Je ne lis pas de romances érotiques, c’est un genre qui ne m’attire absolument pas (et les couvertures et résumés ne m’aident pas à m’en approcher), j’avais de forts préjugés envers ces romans, mais ce que j’ai appris dans ce livre dépasse… tout.

Déjà, Camille Emmanuelle se voit attribuer une fausse biographie : elle est Américaine, ses histoires se passent aux Etats-Unis et elle remercie à la fin d’imaginaires amis américains. La personnalité de l’autrice, pourquoi faire ? Il faut pouvoir la remplacer par quelqu’un d’autre en cas de problème. De toute façon, son éditrice lui imposera moult corrections pour rentrer dans les clous. La créativité n’existe plus.

« … je suis la nègre d’une auteure qui n’existe pas. Je suis la ghost writer d’un fantôme. »

Personnages pathétiques et figés dans des tableaux Excel, intrigues interchangeables et réglées comme du papier à musique, marques de luxe citées à la pelle… Le style littéraire est pauvre, voire inexistant. Ce serait un moindre mal si c’était l’unique problème posé par les romances érotiques.
Sauf que ce n’est pas le cas. Les romances ont beau parler de sexe, elles contribuent surtout à entretenir une vision sexiste et réactionnaire des relations femmes-hommes et du désir féminin. L’homme est fort, beau et riche (immensément riche, juste riche ne serait pas suffisant), mais il a une blessure secrète (et c’est pour ça qu’il est tout caparaçonné de sa virilité). La femme est… gourde. Elle est innocente, timide, faible, vierge et admirative face à l’homme. Leur sexualité est censée exciter les lectrices, mais se révèle conventionnelle et barbante. La pénétration est le but ultime (et ça tombe bien, l’homme n’a jamais de faiblesse à ce niveau-là). Bref, une vision stéréotypée et puante de la femme et de la sexualité.

« Un roman érotique n’est pas moderne parce que son héroïne mange des putains de cupcakes, il est moderne parce qu’il présente une vision nuancée, complexe, curieuse et diverse du plaisir et du sexe. »

Ces romances vantent le pouvoir de l’argent, le bonheur se trouve dans une énième paire de Louboutin. La richesse et les paillettes, voilà ce qui fait apparemment rêver. C’est tellement fade et vain. Rien de politique, rien de trop intelligent, pas de mention d’artistes qui risqueraient d’attirer l’attention de la lectrice vers une culture plus enrichissante. (Ce qui m’a fait rire, c’est que Camille Emmanuelle explique qu’il faut citer beaucoup de marques, des références qui parleront à la lectrice… Sauf que je n’en connaissais qu’une sur deux lorsqu’elle donnait des exemples. Je ne suis décidément pas la « target » idéale !)

« C’est toute une vision de la société – ultra-libérale, culturellement appauvrie et réactionnaire – qui est promue à longueur de page. Eh oui ! Manon, je n’ai pas écrit des mommy porns, mais bien des « Zemmour porns », réacs et bêtifiants. Je suis un peu la Monsanto de la littérature érotique. Et, alors que je suis une auteure féministe, j’ai contribué à délivrer aux femmes des messages extrêmement vieillots sur leur corps, leur vie, leurs rêves, leurs fantasmes. »

Le ton est drôle et sarcastique, bref, c’est juste hilarant (le lire dans le train n’était donc pas forcément l’idée du siècle). Certes, au bout d’un moment, la bêtise rétrograde de ces romances devient rageante. Franchement, pour la première fois de ma vie, j’ai eu envie de brûler des livres.

Le choix des citations a été un véritable challenge (c’est d’ailleurs pour ça que j’en ai semé partout), on pourrait citer quasiment toutes les pages tant ce livre est incisif et pertinent. La sexualité et le monde présentés dans ces livres sont tristes à pleurer et un tel succès pour cette littérature me déprime un peu. Mais en ce qui concerne Lettre à celle qui lit…, c’est à lire, c’est à relire, c’est à offrir, c’est un énooooorme coup de cœur !

(Et Camille Emmanuelle nous offre également quelques pistes pour une littérature érotique féministe. A explorer…)

« Je n’étais pas une auteure qui trouvait l’inspiration à une terrasse de café de Manhattan et avait envie de faire rêver ses lectrices. Non, j’écrivais à la chaîne et étais le rouage d’une « fabrique à fantasmes ». Les romances sont quasi exclusivement écrites par des femmes. Et ces femmes, dont j’ai fait partie, sont comme celles qui, au XVIIIe siècle, aidaient les autres femmes à serrer leur corset. La femme ainsi ficelée retenait sa respiration, puis souffrait en silence toute la journée, empêchée dans ses mouvements. Elle correspondait à ce qu’on attendait d’elle. Aujourd’hui, ces corsets sont mentaux, et empêchent tout autant de respirer et de se sentir libre. »

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, Camille Emmanuelle. Les Echappés, 2017. 133 pages.

Pussy Riot Grrrls, émeutières, de Manon Labry (2017)

Pussy Riot Grrls (couverture)Des Riot Grrrls américaines du début des années 1990 aux Pussy Riot russes des années 2010, ce livre retrace l’histoire féministe et révoltée d’un mouvement punk et DIY qui aura connu, au fil des décennies, de multiples mutations et réappropriations par des femmes du monde entier.

« Revolution, Grrl Style, Now ! »

Début des années 1990, des groupes comme L7, Bikini Kill, Lunachicks et bien d’autres lancent un mouvement basé sur une idéologie punk, radicale, DIY et féministe. Ces chanteuses et musiciennes se révoltent contre le capitalisme et la société de consommation, contre le patriarcat qui règne aussi dans le milieu punk et la violence près des scènes de concert et contre les formes « classiques » de féminisme jugées trop austères et théoriques. Leur but : « rendre le punk plus féministe et le féminisme plus punk ».
Par le biais de la musique et des fanzines, elles découvrent d’autres femmes comme elles, elles promeuvent l’entraide et le soutien, elles crient le mal-être et les injustices et inciter les autres femmes à agir, à créer, à s’exprimer.

Les relations avec la presse mainstream sont conflictuelles : les Riot Grrrls protestent contre la récupération commerciale du mouvement et les définitions et limitations données par les médias d’une révolution qui se veut évolutive, mouvante et créative. De plus, le courant Riot Grrrls essuie des critiques internes et externes, notamment par rapport au manque de femmes de couleur et au terme « girl » jugé restrictif.

« Non seulement il est majoritairement blanc, non seulement la revendication valorisante du mot « fille » empêche de nombreuses personnes de le rejoindre et de le soutenir (pour des raisons d’identité sexuelle/de genre, d’âge, etc.), mais beaucoup trouvent qu’il recrute surtout parmi une population relativement aisée, favorisée par sa couleur de peau, son appartenance de classe et son niveau d’instruction. Aux yeux d’une partie des contemporain.es, le phénomène est élitiste, voire arrogant. »

Dans les années 2000, si les pionnières des années 1990 se sont éloignées, les Riot Grrrls sont toujours là et Internet et les blogs jouent un rôle important dans la diffusion du mouvement. Les Ladyfests (dont le premier est organisé en 2000) et les Girl Rock Camps visent à amplifier le phénomène, flouter les limites, le faire voyager, permettre aux femmes de se l’approprier de diverses manières et renouveler les pratiques, tout en promouvant les productions culturelles de femmes et en favorisant les échanges de savoir et les discussions.
Ce chemin nous conduit peu à peu aux Pussy Riot, opposées à la présidence de Poutine et à la censure imposée par le gouvernement.

« En février de cette année-là [2012], le « concert action » qu’elles performent dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou a en effet un énorme retentissement international. Inattendue, insoupçonnable, cette spectaculaire résurgence de la culture punk féministe frappe d’autant plus les esprits qu’elle signale une reterritorialisation non moins étonnante : nul n’avait prévu qu’elle se manifesterait avec autant de fracas dans un contexte aux antipodes de celui dans lequel le mouvement Riot Grrrl avait surgi vingt ans plus tôt. »

Voilà pour les grandes lignes, mais à part ça, qu’est-ce que j’en ai pensé ?

Je souligne d’ordinaire toujours l’accessibilité des essais des éditions iXe… mais pas cette fois. Dire qu’il n’est pas très facile à lire est une manière édulcorée de dire que j’ai un peu galéré. Contrairement à Women’s Lands ou Femmes et esclaves que j’avais dévorés, cet essai m’a résisté.
Non pas qu’il n’est pas intéressant, il l’est totalement, mais il y a beaucoup de noms, de références à des groupes, de dates et je m’y suis parfois un peu perdue. Surtout, je me suis sentie pénalisée par un manque de connaissance en musique et histoire musicale. Certains passages se sont révélés un peu laborieux pour moi qui n’y connais rien en musique et ne m’y intéresse pas plus que ça. (Par exemple, quand un titre me dit « Le virage électroclash/électropunk », je reste interdite car c’est à peu près du chinois pour moi.)
Je plaide donc coupable et je pense que ce livre sera beaucoup plus agréable à lire pour quelqu’un intéressé à la fois par le féminisme et par la musique.

Il y a toutefois des chapitres plus lisibles que d’autres : les premiers présentant les idées des Riot Grrrls et ceux sur les Layfests ou les Pussy Riot, par exemple, sont à la fois passionnants et fluides. J’ai trouvé parfaitement fascinante la capacité du mouvement de se réinventer, de se régénérer et, finalement, de n’avoir jamais disparu même lorsque certain.es le pensaient éteint.

Pussy Riot Grrrls est un livre riche, foisonnant, un peu ardu certes, mais qui m’a fait découvrir une nouvelle forme de féminisme. En racontant cette histoire toujours forte et vivace, Manon Labry nous incite, nous lectrices, à agir comme les premières Riot Grrrls et toutes celles qui leur ont succédées, à déconstruire les idées patriarcales insidieusement intégrées, à repousser la consommation bête et méchante, à s’exprimer et à créer afin de construire sa propre identité.

« Ulcérées par un hétérosexisme et un capitaliste omniprésents, elles choisissent la créativité comme mode d’action et font de la culture populaire un terrain privilégié de la lutte pour le politique. »

« La parole se libère, les ripostes s’inventent. Les figures charismatiques qui ont inventé la scène Riot Grrrl, les Hanna, les Vail, les Wolfe, les Dresch, les Tucker et toutes les autres, ont produit l’étincelle grâce à laquelle une myriade de jeunes femmes comprennent, enfin, que leur mal-être n’est pas l’effet d’un trouble mental et qu’elles peuvent suivre leurs désirs et passer à l’action. »

« Elles « prennent la balle au bond et courent plus loin avec », selon la formule imagée d’Allison Wolfe et de Molly Neuman, elles écrivent une nouvelle page de l’histoire de ce courant multiforme, qui entend le rester et refuse d’être catalogué sous un nom unique. Elles prouvent aussi que la jeune génération ne s’en laisse pas conter par les apôtres de l’inutilité et de la ringardise de l’engagement féministe. Enfin, par leur « réinvention » du courant Riot Grrrl, les Pussy Riot prouvent que de nouvelles formes de mobilisation peuvent surgir, qu’il est encore possible et toujours nécessaire de découvrir des connexions entre art, féminisme et politique. »

Pussy Riot Grrrls, émeutières, Manon Labry. Editions iXe, coll. Racine de iXe, 2017. 216 pages.