La rivière pourquoi, de David James Duncan (1983)

La rivière pourquoi

Issu d’une famille bien barrée, Gus Orviston, jeune prodige de la pêche, décide un beau jour de tout plaquer pour s’installer dans une cabane au bord d’une rivière et  y pousser son art à son paroxysme. Sauf que, la solitude et quelques mésaventures aidant, ce sera surtout le lieu de rencontres, de surprises, de réflexions et, alors qu’il souhaitait tant s’isoler, d’ouverture aux autres.

Résumé certes succinct, mais ce n’est point un roman d’aventures, si ce n’est celle d’une aventure essentiellement intérieure. Autour de la pêche. Pourquoi pas. Je précise que personnellement je n’y connaissais absolument rien (et c’est toujours à peu près le cas), n’étant pas du tout intéressée par ce type de « loisir ». Mais c’est typiquement le genre de lecture qui se bonifie à être partagée avec la plus fantastique des copinautes, c’est-à-dire Coline/Maned Wolf.

Si mon désintérêt pour la pêche n’a pas été un frein, que ce soit pour apprécier ou pour suivre le roman en dépit de toutes les précisions halieutiques égrenées le long des pages, je dois avouer que certains passages trop riches en débat sur le sujet (comme tous les chapitres autour d’Izaak Walton, auteur du Parfait Pêcheur à la ligne) m’ont légèrement ennuyée et m’ont fait douter quant à la suite de la lecture.
En outre, je ne m’attendais pas au tournant philosophique, spirituel et quasi religieux parfois emprunté par le roman. Outre le fait que je n’étais pas vraiment prête, à ce moment-là, pour ce type de lecture, j’avoue que certaines scènes un peu mystiques m’auraient probablement laissée de marbre quelle que soit la situation. (Surtout que je m’attendais à ce que ça provoque un revirement sur la pêche, mais non, pas vraiment.)

Cependant, je ne regrette nullement cette lecture. Ne serait-ce que pour les portraits dessinés par l’auteur et qui sont tout bonnement fantastiques. Bien acérés et hilarants, ils constituent, pour moi, le point fort de ce roman. Chaque rencontre avec ces hommes et femmes atypiques et truculents, pleinement eux-mêmes dans leurs convictions, dans leurs excentricités, dans leur mode de vie, a été un régal perpétuellement renouvelé, jamais démenti.
En tête de file, H2O et Ma, les dynamiques parents du fameux Gus. Lui pêche à la mouche, elle pêche à l’appât, et à eux deux, ils transforment la maison familiale « en un petit Belfast de la pêche, déchirée par un « dialogue » interconfessionnel ne comprenant guère plus que des injures, sarcasmes, moqueries, vantardises et curieux corps-à-corps ». Il a aussi Bill Bob, le petit frère de Gus qui, étant totalement imperméable à la folie de la pêche qui envahit chaque coin de la maison, chaque conversation à la table familiale et chaque week-end, évolue dans son propre univers ; Titus et Descartes, les philosophes (Descartes étant un chien, mais cela n’empêche pas) ; Eddy (Eddy étant une fille), Abe (Abe étant… je vous laisse découvrir) et tous les autres. Quoi qu’il en soit, chaque interaction entre Gus et autrui était tout simplement réjouissante à lire et c’est dans ces moments-là que mon attention était la plus totale et mon plaisir le plus complet.
Et puis, il y a Gus. Gus, l’obsessionnel. Vis-à-vis de la pêche surtout. Mais aussi de la reine du monde Jardin de Bill Bob, de sa reine terrestre, de sa quête idéaliste et spirituelle. Gus, qui remet en question ce qu’il exaltait par-dessus tout, l’essence même de sa vie. Qui grandit, tour à tour avec et contre sa famille, toujours les pieds dans l’eau. Qui expérimente la joie et la détresse, la mélancolie et la solitude psychique plus que physique, qui frôle de se noyer à bien des titres. Dont les pas le mèneront aussi bien à la rencontre de la nature et de ses voisins que sur des sentiers plus introspectifs. Un personnage qui, d’une rivière à l’autre, parcourt bien du chemin.

Derrière cette couverture chatoyante et ondoyante se cache un roman d’apprentissage étonnant au ton caustique et drôle, mais aussi profond qui interroge le sens de la vie. Si certains passages m’ont moins passionnée, il faut cependant avouer que le roman est de manière générale fort bien écrit et que plume et narration s’unissent parfois pour nous cueillir par les émotions les plus intenses.

« Seulement, quand on a grandi dans ces banlieues – qu’on a vu les rivières, les forêts, les fermes et les étangs mourir autour de soi et qu’on a eu la chance de s’échapper tous les week-ends et vacances scolaires et de se retrouver sur la berge d’un torrent sauvage peuplé de beaux poissons tout ça pour rentrer à la maison et voir de pauvres gosses pleins d’espoir équipés de cannes de fortune s’escrimant au bord de cours d’eau empoisonnés où même les écrevisses ont péri – ça nous touche, et au plus profond de moi, quelque chose commençait aussi à périr. »

« Enfin, le froid m’a envahi. Enfin, il m’a gagné de la tête aux pieds. Enfin, je me suis senti glacé et solitaire au point que toutes mes pensées, mes souffrances et mes idées se sont figées. Je n’étais plus triste. Je n’étais plus rien. Rien – une configuration aléatoire de molécules. Mon cœur battait peut-être encore, mais je ne m’en rendais pas compte. Je n’avais conscience que d’une seule chose : devant ce gouffre béant qui portait le nom de Mort, je ne savais rien, mes actes ne signifiaient rien, mes sensations ne transmettaient rien. Ce n’était pas une pensée éphémère. C’était un vide palpable qui me rongeait, plus réel que le froid. J’étais vide, un néant dénué de sens, hypnotisé sur son rocher dans le brouillard. A partir de cet instant, l’image du cadavre dérivant au fil du courant a cessé de me hanter. Ce n’était plus nécessaire : il avait fait son œuvre. »

« Il fallait que je dise quelque chose. Seulement à elle, je ne pouvais dire que quelque chose de beau, et mon esprit était plein de ses cheveux, ma langue était redevenue truite et pour une truite, dire quelque chose de beau, même de tiré par les cheveux, c’était impossible. »

« Ces tremblements et secousses intérieurs ne m’étaient pas inconnus : ils provoquaient dans ma tête et dans mon cœur ce que prendre un poisson avait toujours fait à mes mains tenant la canne. Mais ces ébranlements provenaient d’un flux intérieur autre que celui du sang. C’était un cours d’eau que mes cinq sens ne seraient jamais en mesure d’appréhender. »

La rivière pourquoi, David James Duncan. Éditions Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2021 (1983 pour l’édition originale. 1999 pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Lederer. 475 pages.

Deux romans graphiques : L’homme gribouillé et La louve boréale

Aujourd’hui, je vous présente deux lectures graphiques, avec des femmes plongées dans des histoires sombres, agrémentées d’un soupçon de fantastique.

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L’homme gribouillé, de Serge Lehman (scénario) et Frederik Peeters (dessin) (2018)

L'homme gribouillé (couverture)Quand j’ai feuilleté ce roman graphique dont j’avais entendu le plus grand bien, j’ai été quelque peu dubitative notamment face à ce dessin très léché et ces grandes pages grisées. Mais une fois ma lecture entamée, quel plaisir, quelle cavalcade, quelle lecture captivante !

Entre meurtres et touche fantastique, nous plongeons surtout dans des secrets de famille. De Maud, la grand-mère excentrique, écrivaine à succès, à Clara, l’adolescente au talent de conteuse déjà affirmé en passant par sa mère, Betty et ses crises d’aphasie, quels non-dits entre ces trois générations ? Quels mystères ? Tout bascule le jour où Betty et Clara découvrent qu’un corbeau fait chanter Maud. Pourquoi ? Et qui est-il, cet affreux emplumé à l’aura surnaturelle ?

Mère et fille se lancent en quête de leur identité et de l’histoire de leurs ancêtres en allant de rencontres en rencontres, de la pluie parisienne aux brumes doubistes. Leur parcours sera jalonné par des personnages certainement atypiques et parfois un peu louches. Max Corbeau est d’abord simplement inquiétant (un peu comme le Sans-Visage du Voyage de Chihiro) sous son masque et son chapeau, mais devient peu à peu franchement terrifiant et chacune de ses apparitions suscite un petit frisson de plaisir et d’appréhension mêlés.
J’ai également adoré le duo formé par Betty et Clara. Les relations mère-fille (sur toutes les générations) sont très bien racontées et les personnages sont bien campés. J’ai tout de suite adhéré à la maussaderie muette de Betty, à son caractère bien trempé, à ses failles et à ses paniques, puis Clara m’a séduite par son enthousiasme, sa façon de soutenir sa mère et de la combattre à d’autres moments. Des caractères nuancés et parfaitement racontés tant par l’expressivité des illustrations que par les dialogues.

Détail qui ne pouvait que me séduire, les histoires et les contes sont omniprésents dans ce roman graphique : les histoires effrayantes de Maud, celles de Clara, des rituels, des sectes étranges… et ces créatures surprenantes mais épouvantablement réelles. Difficile de ne rien révéler des légendes soulevées, des histoires réveillées, donc cette chronique sera assez courte. La fin surprend et il est assez agréable d’avancer sur un chemin insoupçonné – je m’attendais vraiment à emprunter d’autres voies.

Une BD-thriller fantastique et palpitante, à l’atmosphère pluvieuse, poisseuse, bref, définitivement sombre, et au dessin en noir et blanc merveilleusement approprié.

L’homme gribouillé, Serge Lehman (scénario) et Frederik Peeters (dessin). Delcourt, 2018. 327 pages.

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La louve boréale, de Núria Tamarit (2022)

La louve boréale (couverture)J’avais beaucoup aimé Géante illustré par Núria Tamarit, je n’ai donc pas hésité à saisir l’occasion de découvrir sa nouvelle création (qu’elle a écrite et dessinée) grâce à Babelio.

La louve boréale raconte l’histoire de Joana qui, fuyant son pays ravagé par la guerre, débarque dans ce Nouveau Monde qui promet or et succès. Seulement, c’est avant tout une terre cruelle que trouve Joana, une terre disputée par les hommes et les loups sur laquelle les femmes semblent ne pas avoir leur place.

Ce roman graphique est donc l’occasion de faire passer un double message. D’un côté, un message féministe, avec des femmes qui souffrent par la main des hommes mais qui se relèvent, qui se battent pour avoir leur part. De l’autre, un message écologique qui alerte sur la terre exploitée et épuisée, sur les animaux méprisés et maltraités. La louve boréale raconte donc la cupidité des humains, la méchanceté envers celles et ceux jugés plus faibles, la misogynie. En saupoudrant le tout d’une touche de fantastique avec les apparitions d’une louve gigantesque, bras vengeur de la nature armé de crocs redoutables.

Même si je suis évidemment en accord avec le propos, j’ai trouvé cette BD trop didactique. L’intrigue est très linéaire et un peu trop rapide. Je pourrais lui reprocher un manque de profondeur, avec une histoire qui enfonce un peu des portes ouvertes. Ce pourrait être un roman graphique très riche (en plus de ce que j’ai déjà évoqué, on trouve des questions liées à l’immigration, la guerre, les souvenirs du passé, les éléments déchaînés, la confiance parfois trahie, parfois justement placée…), mais le tout est un petit peu trop superficiel à mon goût malheureusement.

J’ai en revanche aimé le dessin (les décors plus que les personnages). Si les scènes d’un passé idyllique mais disparu – tel un paradis perdu – sont colorisées par des couleurs franches, les teintes se font bien plus sombres et profondes dans le Nouveau Monde, royaume de la nuit, de la neige et de la violence. Les cieux de Núria Tamarit sont particulièrement sublimes, morceaux de rêves qui donnent envie de s’isoler loin de la civilisation pour se planter sous les étoiles.

Dommage qu’un léger manque d’originalité vienne gâcher cette histoire d’aventures qui parle de liberté, de la beauté de la nature et de la sauvagerie de l’être humain.

La louve boréale, Núria Tamarit. Sarbacane, 2022. Traduit de l’espagnol par Ingrid Hein Leo. 212 pages.

Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan

Les enfants sont roisMélanie Claux et Clara Roussel sont de la même génération, cette génération qui a grandi avec la téléréalité et l’essor des réseaux sociaux. Devenues adultes, leurs vies ont emprunté des voies diamétralement opposées, mais un événement tragique va les réunir : Kimmy, 6 ans, fille de Mélanie et star de Youtube, a disparu.

Pour mon premier Delphine de Vigan, l’expérience fut incroyablement enthousiasmante. Feuilletant d’un air distrait ce roman emprunté à la bibliothèque un soir où je n’avais envie de rien, j’ai lu la première page, et la seconde, et le chapitre d’après, et la moitié du roman dans la soirée. Et l’autre moitié le lendemain.

J’ai donc été happée par cette intrigue passionnante et captivante autour de la disparition de Kimmy et des enfants youtubeurs. Les retranscriptions de stories ou les descriptions par genre des types de vidéos produites enrichissent le roman avec ces intermèdes « ludiques » (par leur forme, moins par leur fond) et visuels.
C’était un monde inconnu pour moi – j’avais déjà vu des extraits ici ou là, sans creuser par désintérêt – dans lequel j’ai plongé avec incrédulité. Découvrir ses jeunes enfants accumuler les jouets, les vêtements, devenir des publicités vivantes pour la malbouffe et les marques, être mis en scène dans tous les aspects de leur vie, m’a attristée. Découvrir que le Cheese Challenge évoqué dans le roman – consistant à jeter une tranche de fromage fondu au visage de son bébé et de filmer sa réaction – était réel m’a écœurée. Découvrir ces défis ayant pour seul objectif d’acheter, acheter tout et n’importe quoi, acheter plus de nourriture que quiconque peut manger, m’a fait me demander si l’on vivait dans le même monde. Dans ce monde où tout le monde sourit, je n’y ai vu que fausseté, tristesse, aberration et maltraitance qui ne dit pas son nom. Les ravages psychologiques de cette exposition abusive aux réseaux sociaux exposés à la fin du roman ne m’ont donc pas étonnée… Mon avis est peut-être tranché à l’image de celui de l’autrice, mais c’est un roman qui ne peut que, au minimum, pousser au questionnement.

Si j’ai deviné très vite l’identité de la personne responsable de l’enlèvement ainsi que ses motivations, cela n’a pas gâché mon plaisir tant les personnages sont fascinants.
Je me suis fortement identifiée à Clara, la flic, la procédurière, avec qui j’ai quelques points communs : le non-désir d’enfant, la sensation d’un gouffre infranchissable entre le monde dans lequel on vit et nous, l’incompréhension face aux déballages personnels sur les réseaux sociaux, ou encore le petit plaisir de marcher plutôt que de prendre les transports en commun.
Mélanie, la mère, est quant à elle sidérante et effarante dans son aveuglement et son entêtement, mais le début du roman, qui nous présente rapidement les parcours de Mélanie et de Clara, permet de la comprendre un peu, de saisir son besoin maladif de reconnaissance, son manque de confiance en elle, son sentiment d’infériorité vis-à-vis de sa sœur, le mépris de sa mère et son désir d’être quelqu’un. Des pistes pour comprendre pourquoi elle ne peut rien lâcher, rien désavouer, rien regretter…

Terrifiant portrait de notre société de consommation, société d’apparence et d’exhibition, Les enfants sont rois est un roman glaçant et prenant de la première à la dernière page. La forme mêle avec brio enquête policière, documentaire, critique virulente pour un roman qui se dévore et ne laisse pas indemne.

« Chaque famille cultive sa fable. Ou tout au moins une version épique de son histoire, enrichie au fil du temps, à laquelle s’ajoutent peu à peu des prouesses, des coïncidences, des détails remarquables, voire quelques affabulations. »

« Avoir un enfant ne rentrait pas dans ses projets. D’une part, elle n’était pas certaine d’être elle-même tout à fait adulte, et d’autre part, l’époque lui semblait résolument hostile. Elle avait la sensation qu’une mutation silencieuse, profonde, sournoise, d’une violence sans précédent, était en train de se produire – une étape de trop, un seuil funeste franchi dans la grande marche du temps –, sans que personne ne puisse l’arrêter. En au milieu de cette gigantesque toile, privée de rêves et d’utopies, il lui aurait paru fou de propulser un enfant. »

« Pendant quelques minutes, Clara tenta d’imaginer Kimmy ay milieu de cette pièce saturée d’objets, dont chaque élément semblait avoir été dupliqué ou multiplié.
Que peuvent désirer des enfants qui ont tout ?

Quel genre d’enfants vivent ainsi, ensevelis sous une avalanche de jouets, qu’ils n’ont même pas eu le temps de désirer ?
Sammy l’observait, l’air grave. Elle lui sourit.
Quels adultes deviendront-ils ? »

« Ses parents s’étaient trompés Ils croyaient que Big Brother s’incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait s’insurger. Mais Big Brother n’avait pas eu besoin de s’imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d’être son propre bourreau. Les frontières de l’intime s’étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d’un clic, d’un cœur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie.
Chacun était devenu l’administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.
 »

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 2021. 347 pages.

Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021)

Annie au milieu (couverture)Trois voix pour raconter une famille. Harold, Velma et Annie. Un frère et des sœurs presque comme les autres, sauf qu’Annie a quelque chose en plus. Un chromosome, pour être précise. Mais elle a aussi un travail, des amis et une passion : les majorettes. Elle se fait une joie de défiler pour la fête du printemps, mais l’entraîneuse décide de l’évincer. Pas assez douée, pas assez fine, trop enthousiaste… trop différente, quoi.

Émilie Chazerand étant une autrice que j’affectionne, c’est avec plaisir que j’ai emprunté Annie au milieu à une copine. Pourtant, je l’avoue, j’ai eu un peu de mal au début avec la narration d’Annie. Du fait de son handicap, cette dernière a un parler très simple (à première vue, car ça ne l’empêchera pas de faire l’air de rien des remarques plus que pertinentes sur sa famille) avec des mots de liaison absents et une conjugaison très rudimentaire. C’est comme les récits avec une voix d’enfants : des fois, ça marche et on adhère sans réserve, des fois, ça sonne faux et c’est juste long. Ainsi, il y avait deux possibilités sur le long terme : soit ça allait me lasser tant et plus, soit j’allais m’habituer… et c’est ce qu’il s’est produit car, comme le dit si bien Velma, il est impossible de ne pas s’attacher à Annie, à sa gentillesse, sa candeur, sa bonne humeur. J’en profite pour glisser qu’il semblerait que le personnage d’Annie soit très juste et représentatif de ce handicap, de ce que c’est que de vivre avec. (Personnellement, je reconnais mon ignorance pour juger de cela.)

Ce roman nous plonge dans une période charnière de la vie d’une famille touchante quoiqu’éparse. C’est bien pour cela que la période est cruciale : on constate rapidement que seule Annie cimente encore cette maison et que ses membres sont à deux doigts de rompre tout lien entre eux. Annie est l’étoile de ce système, le centre d’attraction autour duquel gravitent les autres membres-satellites. Mais du fait de son handicap, elle est aussi celle qui attire à elle toutes les attentions et les parents ne savent finalement plus grand-chose des pensées et des tourments de leurs deux autres enfants.
J’ai vraiment aimé les trois voix très différentes des trois enfants. C’est un exercice que l’autrice a su gérer à la perfection, en jouant avec la forme et les registres. C’est superbement écrit, les dialogues sont un régal, les images sont jubilatoires tant elles sont bien trouvées, bref, c’est un délice et je n’ai pu qu’admirer la maîtrise d’Émilie Chazerand à trouver le mot juste, celui qui bouleverse ou celui qui fait rire.

L’histoire clame le droit à la différence, à l’originalité, à la loufoquerie. Le droit d’être écouté également et respecté dans ses choix et ses désirs. Le droit au rêve. Le regard des autres revient souvent, que ce soit celui des camarades du lycée ou, encore plus pesant parfois, de la famille. Harold s’étiole face au désespoir de décevoir ses parents pendant que Velma s’invisibilise. L’un brûle de l’envie de crier les secrets qui le dévore, l’autre devient iceberg à force d’être ignorée. Deux enfants qui ont grandi seuls, dans l’ombre d’Annie, loin de l’attention de leurs parents parce qu’ils étaient « faciles ».
En plus de tous les questionnements autour du handicap, de la présence d’un enfant handicapé au sein d’une famille et de l’inclusion, d’autres sujets sont donc abordés selon les personnages : l’homosexualité et le coming-out, la maladie, le deuil, la charge mentale, l’adolescence, le décrochage scolaire, etc. Cela aurait pu sembler beaucoup, mais c’est finalement ce qui donne toujours plus de corps et de véracité aux personnages et c’est juste très bien dosé, se mariant à merveille tant avec la personnalité des différents protagonistes qu’avec le ton de cette histoire. Une tonalité qui aurait pu être dure, mais qui finalement fait plus de bien que de mal au moral.

Cependant, avis tout personnel qui ne remet nullement en cause la justesse de ce roman : je crois que je commence à me lasser de cette littérature. J’ai eu exactement le même ressenti avec Les enfants des Feuillantines : une certaine lassitude née de la redondance. Cette prolifération de romans tendres sur des familles cabossées, ces récits qui parlent de choses pas forcément drôles mais qui font sourire, qui attendrissent, qui donnent envie de croire que la vie peut être belle, ces personnages excentriques et humains à la fois, ces conclusions pleines d’espoir et de couleurs…

Annie au milieu est un très beau roman, porté par des personnages forts et hauts en couleurs et une plume parfaitement réjouissante. La vie n’est pas facile, mais ce roman reste lumineux sans tomber dans le misérabilisme. Encore une belle lecture, une lecture qui fait du bien, venue de l’écurie Exprim’.

« Je crois que les bonnes histoires commencent par un amour fou.
Et les meilleures d’entre elles se terminent avec des fous.
Qui s’aiment. »

« L’infirmière Sylvie de l’UAT, elle dit souvent : « Le monde est une soupe. Et toi, Annie, tu es une fourchette. C’est aussi simple que ça. » Ça veut dire on va pas ensemble le monde et moi. Velma, c’est une grande cuillère et maman c’est carrément une louche. Parfois ça me rend triste, parfois ça va. »

« Et pendant une seconde, une petite seconde, je l’avais haïe de tout mon corps, de tout mon sang et mes os. J’avais voulu qu’elle crève. Nan, mieux : qu’elle n’ait jamais existé. Parce que mes retours de l’école auraient été si différents sans elle. Papa aurait été sympa, sûrement. Il m’aurait regardé, il m’aurait souri. Il aurait eu le temps, la patience, l’envie… qui sait ? »

Annie au milieu, Émilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2021. 312 pages.

Mes vrais enfants, de Jo Walton (2014)

Mes vrais enfantsMes vrais enfants est un roman dont j’ai beaucoup entendu parler et que j’étais impatiente de lire (même si je l’ai fait dormir plus d’un an dans ma PAL). Souvent encensé, la quatrième de couverture parle même du « chef-d’œuvre de Jo Walton ».

Nous y découvrons Patricia Cowan, vieille dame « vraiment confuse » finissant sa vie dans une maison de retraite. Or, il y a une certaine inconstance dans sa vie actuelle : non seulement la configuration de son hospice change légèrement selon les jours, mais plus important, parfois elle se rappelle avoir eu quatre enfants et parfois seulement trois. Deux vies qui s’entremêlent et qui vont nous être racontées. Une enfance et une adolescence uniques jusqu’à un choix décisif qui déchira son existence en deux.

Deux chemins totalement différents pour deux vies aussi plausibles l’une que l’autre. Deux vies concrètes. Deux vies avec des hauts et des bas et des enfants qu’elle ne peut qu’aimer.
Les chapitres alternent les deux existences de Patricia : celle où elle était Tricia ou Trish et celle où elle était Pat. Le roman aborde alors des sujets à la fois intimes et universels : les relations sexuelles heureuses ou malheureuses, les enfants, la vie professionnelle, les lieux et les modes de vie, les vacances, les découvertes qui transforment une vie… J’ai été touchée par l’envie d’apprendre et de partager de Pat comme de Tricia, par sa route sur le chemin de l’épanouissement personnel quel que soit la dureté de son quotidien, ainsi que par son pacifisme exercé dans toutes ses existences.
Derrière les récits intimistes se peignent également deux mondes particulièrement différents. Notre Histoire s’y dessine en filigrane, nous faisant revivre les luttes pour les droits des femmes et des homosexuels, la guerre froide et la conquête spatiale, la crise du canal de Suez, et d’autres événements forts du XXe siècle. Cependant, des modifications d’abord légères – JFK assassiné par une bombe – laissent place à des transformations majeures. Dans l’une des versions de la Terre, les pays apprennent de leurs erreurs pour progresser vers une harmonie universelle, tandis que, dans l’autre, les sociétés se déchirent et s’enferrent dans la guerre, le terrorisme et la violence. Pas de grandes descriptions sociétales, le tout est évoqué subtilement, au détour d’une conversation, d’un journal télévisé ou, parfois, d’un événement qui frappe directement les protagonistes.

Pour une fois, ce roman nous permet de suivre un personnage sur presque l’ensemble de sa vie, et non pas un intervalle de quelques jours, mois ou années comme c’est finalement souvent le cas. Côtoyer aussi longuement une héroïne est une idée réjouissante, tout comme l’idée de la connaître parfaitement, dans toutes ses versions.
Toutefois, raconter deux vies entières en quatre cents pages oblige à une certaine concision, d’où une impression de simple chronologie biographique un peu rigide et monotone. Une certaine distance étant induite malgré la narration de choses très intimes, il y eut des passages où j’étais à deux doigts de l’indifférence et, bien que j’ai pu les apprécier énormément, je ne me suis pas réellement attachée aux autres personnages gravitant autour d’elle – famille ou amis. Heureusement l’autrice s’attarde parfois sur des épisodes précis pendant quelques pages, ce qui atténue cette sensation de survol. Les années passant, le personnage s’étoffant, les différentes Histoires se développant, cette sensation quelque peu désagréable s’est faite moins prégnante ; malgré tout, je regrette cette raideur et ce manque d’implication personnelle ressentis sur une bonne partie du roman.

 Nécessité d’efficacité oblige, j’ai toutefois admiré la manière dont, en quelques mots, l’autrice parvient à caractériser ses personnages. Ainsi, on ne se perd nullement parmi la cohorte d’enfants tant tous sont individualisés, racontés à travers quelques anecdotes, choix, passions et traits de caractères. Certes, cela est un peu moins vrai au niveau des petits-enfants, dont certains ne feront que de fugaces apparitions.
Véritables sources d’enchantement pour moi, les voyages à Florence – ville que je ne connais absolument pas – m’ont fait particulièrement rêver. Ces moments sont d’une beauté extrême, d’une paix apaisante et l’autrice m’a donné une vive envie de découvrir cette cité apparemment splendide.

La fin apporte une réflexion intéressante et déchirante : quelle vie choisir ? Celle du bonheur personnel ou celle de la paix mondiale ? Se sacrifier pour le progrès et l’harmonie ou choisir la voie du bien-être intime quitte à l’éprouver dans un monde cruel et égoïste ? Les choix individuels peuvent-il changer le monde ? Quel est le poids d’une seule personne à l’échelle de la planète ?

En dépit d’une narration trop mécanique regrettable, Mes vrais enfants reste une très belle uchronie. La diversité des thématiques abordées avec beaucoup de naturel apporte une richesse réjouissante à ce roman dont l’arrière-plan historique se révèle aussi passionnant que les histoires personnelles du premier plan. Chef-d’œuvre, non, mais bonne lecture malgré tout.

« Son cerveau la trahissait. Elle était persuadée de vivre dans deux réalités différentes, de dériver sans cesse de l’une à l’autre. Ce devait être à cause de ce cerveau défectueux. Comme un ordinateur infecté par un virus qui empêchait l’accès à certains dossiers et l’écriture dans d’autres. C’était Rhodri qui employait cette métaphore. Rhodri, l’une des rares personnes qui considéraient sa démence comme un simple problème à résoudre ou à contourner. Elle ne l’avait plus vu depuis longtemps. Trop longtemps. Sûrement parce qu’il était très occupé. Ou alors, elle se trouvait dans l’autre monde, celui où il n’existait pas. »

« « – Personne n’est célèbre, au début. On ne le sait que plus tard. Ces gens-là n’ont rien de particulier, en fait. Parmi ceux que vous connaissez, n’importe qui peut devenir célèbre. Ou pas. Comment savoir qui va se distinguer ? Vous-même, vous pourriez très bien le devenir aussi. Vous pourriez changer le monde.
– C’est un peu tard », gloussa l’infirmière. Ce petit rire dévalorisant, Pat détestait l’entendre chez les autres femmes. Le rire qui limitait les possibles.
 »

« Quand Cathy les rejoignit, Trish la trouva bien silencieuse. « Mamie va bien ? lui demanda-t-elle.
– Oui. Elle est assise au soleil près de la fenêtre. Elle a prétendu qu’elle lisait, mais son bouquin était à l’envers. Elle a apprécié le poulet. Elle m’a dit un truc vraiment bizarre : qu’elle n’arrivait pas à se rappeler qui j’étais, mais qu’elle se souvenait qu’elle m’aimait. »

Mes vrais enfants, Jo Walton. Folio SF, 2019 (2014 pour l’édition originale, 2017 pour l’édition française). Traduit de l’anglais (Pays de Galles) par Florence Dolisi. 425 pages.