Parenthèse 9ème art – Histoires de femmes

Si j’espère vous donner envie de découvrir ces différents romans graphiques intelligents, bouleversants, déchirants, je pense que cet article vous convaincra également que Déjeuner sous la pluie est un blog à suivre impérativement du fait des excellents conseils prodigués par Maned Wolf…

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Pucelle (2 tomes), de Florence Dupré La Tour (2020-2021)

Récit autobiographique, Pucelle raconte la non éducation sexuelle reçue par Florence dans sa famille, riche, blanche, chrétienne et conservatrice. Une simple règle : on ne parle pas de « la chose ». Mais l’imagination de la petite puis jeune fille tourne à plein régime et les images qui y naissent sont terrifiantes, pleine de souffrance, de honte et de sang.

C’est parfois d’une violence abominable dans l’éducation inculquée concernant le corps, la sexualité et la place des femmes. C’est l’histoire de l’intégration progressive et insidieuse de l’infériorité des femmes : une mère soumise, une Histoire au masculin marqué par une seule figure féminine, Jeanne d’Arc la Pucelle, l’impact des tabous et de la religion, un père distant et parfois humiliant, une vision de l’avortement totalement biaisée… Son corps et son esprit s’affrontent, l’un tiraillé par des désirs naissants, l’autre façonné par la honte inculquée par l’Église. C’est la naissance d’une haine de soi, des autres parfois, d’un mal-être dévorant et abyssal. C’est révoltant au possible et cheminer aux côtés de Florence se révèle parfois éprouvant.

C’était pourtant mal parti car le dessin n’est pas du tout pour me séduire avec un côté exagéré, caricatural. Je lui reconnais cependant une belle expressivité des émotions ressenties : en quelques traits simples, la dessinatrice fait naître la peur, l’indignation, l’excitation et le mal-être. Cependant, je suis passée outre sans difficulté tant l’histoire était intéressante et ahurissante parfois. La narration est vive et captivante et l’on s’attache sans mal à Florence.

Un récit glaçant, grinçant et d’une tristesse sans égale par moments, mais vraiment passionnant pour l’impact d’une éducation sur la construction de soi. C’est parfois cru, mais c’est aussi juste et franc. Malgré de la dérision, le sujet est très sérieux et véritablement percutant.
Je remercie donc Maned Wolf pour la découverte car, si j’avais simplement feuilleté ces romans graphiques, je m’en serais peut-être détournée et serait passée à côté d’une poignante découverte.

Pucelle (2 tomes), Florence Dupré La Tour. Dargaud, 2020-2021.
– Tome 1, Débutante, 2020, 179 pages ;
– Tome 2, Confirmée, 2021, 230 pages.

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (2020)

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)Anaïs Nin, sa vie, ses amours, ses relations, ses écrits, son journal…

Alberte et moi nous étions lancées dans le journal d’Anaïs Nin l’année dernière, mais la rencontre n’avait pas été très concluante, notamment à cause de la mise en scène permanente d’Anaïs, June et compagnie. Et si j’ai beaucoup aimé ce roman graphique, je n’y ai pas retrouvé tout à fait la même Anaïs Nin que dans son journal, dans le sens où j’ai préféré celle de Léonie Bischoff, moins agaçante à mon sens et même assez envoûtante. Son histoire a tout pour me toucher dans cette version-là – une personnalité forte et audacieuse, une quête pour s’exprimer et se trouver, une recherche de liberté… –, mais je ne peux me défaire des sentiments nés de la lecture du journal et garde donc cette réserve vis-à-vis du personnage qu’était Anaïs Nin, impossible à cerner tant elle propose des réalités différentes.
En revanche, on retrouve ses relations complexes avec les hommes qui tentent de la posséder, de la manipuler pour qu’elle corresponde à leur désir, à leur idéal. On retrouve ce jeu d’illusions, de mensonges, de rêves dont semble tissé le quotidien d’Anaïs Nin. (Autre différence de taille, la BD fait intervenir le mari d’Anaïs qui avait été complètement occulté dans son journal…)

En revanche, le point sur lequel cette BD est un coup de cœur, c’est au niveau du graphisme. J’ai été totalement fascinée par le trait de Léonie Bischoff. Ses lignes, ses couleurs, sa maîtrise du crayon de couleur donnent naissance à des planches, à des cases absolument somptueuses. Je me suis très souvent attardée pour contempler la manière dont elle amenait de la lumière, dont elle donnait vie à une étoffe, à une position, à une chevelure. Son style est tout simplement époustouflant et vibrant, à la fois doux et onirique.

Si je n’ai pas vraiment d’affinité avec Anaïs Nin, je dois avouer que découvrir sa vie sous le trait de Léonie Bischoff fut plus plaisant que le biais de son journal. L’autrice a bien rendu la complexité d’Anaïs Nin et des rôles qu’elle (se) jouait tout en donnant vie à sa témérité et à sa force. Ce fut même un choc graphique tant je reste sous le charme de son coup de crayon.

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff. Casterman, 2020. 190 pages.

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Le Chœur des femmes, d’Aude Mermilliod,
d’après le roman de Martin Winckler (2021)

Le choeur des femmes (couverture)Major de promo et interne à l’hôpital, Jean est bien décidée à se diriger vers la chirurgie, mais là voilà obligée de passer six mois dans le service gynécologique du docteur Karma. Écouter les femmes ne l’intéresse pas et la patience de ce médecin qui fait parler ses patientes de leurs petits tracas l’exaspèrent. Mais les témoignages se succèdent et le mur d’insensibilité de Jean se fissure.

Encore une fois, c’est Maned Wolf qui, dans le même article, m’a fait découvrir cette bande-dessinée (il y a comme des redites dans cet article…). Et encore une fois, c’était une excellente recommandation. C’est un titre touchant qui laisse la place aux femmes et à leur voix. Quelle que soit la gravité du problème, le docteur Karma, puis Jean laissent s’exprimer l’émotion, la pudeur, la gêne, les questions et désamorcent toutes les situations avec patience, bienveillance et explications claires. Dans ce service, point de condescendance, point de patientes qui ressortent en se sentant malmenées, stupides ou sans réponse.

C’est une lecture fascinante et intelligente qui aborde des sujets variés : intersexuation, examens ou interventions abusives, consentement, désir d’enfants, avortement, douleurs, pratiques gynécologiques alternatives… L’occasion de montrer une pratique médicale différente, plus empathique, de clarifier certains tabous, de casser la gueule à certaines idées reçues. Certains passages révoltent, d’autres émeuvent, le tout passionne : une belle réussite !

(Les photos correctes viennent de BD Gest’, les pourries de Bibi…)

Un roman graphique juste et sensible qui donne envie de trouver des soignant·es faisant preuve de la même compétence et du même respect que ces deux-là.

Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod, d’après le roman de Martin Winckler. Le Lombard, 2021. 232 pages.

La ballade d’Iza, de Magda Szabó (1963)

La ballade d'Iza (couverture)1960, Vince Szöcs se meurt, laissant sa femme, Etelka, seule dans une maison emplie de souvenirs. Heureusement, celle-ci peut compter sur sa fille, Iza, doctoresse reconnue et aimée, pour lui faciliter la vie. Sans lui demander son avis, afin de lui ôter tout souci, Iza emmène sa mère à Budapest dans son appartement confortable et moderne. Mais dans cette vie apparemment idyllique, la vieille femme commence à mourir elle aussi.

L’an passé, j’avais découvert cette autrice hongroise avec La Porte, un récit troublant et surprenant qui m’avait fascinée ; quand je suis tombée sur ce livre, je n’ai donc pas hésité une seconde et, encore une fois, c’est un succès sans fausse note.

Le récit est lent, donc passez votre chemin si vous préférez les intrigues dynamiques. L’histoire se déroule tranquillement, jour après jour, et nous invite à cheminer aux côtés d’Etelka Szöcs. Un personnage terriblement triste et poignant qui vient de tout perdre : son mari, sa maison, son village, ses connaissances, son passé. Magda Szabó m’a fait ressentir viscéralement l’angoisse de cette petite vieille qui n’ose se confronter à cette fille si aimante pour affirmer ses propres désirs. Toute tâche lui est retirée – elle doit se reposer, prend soin d’elle – mais, pour elle qui a toujours été active, qui a toujours tenu seule sa maison, c’est la pétrifier dans une gangue d’ennui et d’inutilité. L’appartement que chaque villageois de son pays natal lui envie devient sa prison. Page après page, l’atmosphère se fait pesante, déprimante, mortifère.

Iza, pourtant, ne pensait pas à mal et ne se rend pas compte de ce que sa personnalité a de dévorant. S’astreignant à une discipline de fer, s’interdisant toute émotion trop ouvertement exprimée, elle aspire la vie autour d’elle, refusant à sa mère le temps de pleurer correctement son époux, interdisant son père toute nostalgie envers le passé. Ce passé qui l’a modelée et qui nous donne des pistes pour comprendre cette apparente insensibilité. Pourtant, elle est pleine de bonnes intentions et veut simplement apporter confort et bonheur à une mère qui lui a tout donné dans son enfance : un juste retour des choses à ses yeux, une torture pour Etelka.
Comme Emerence dans La Porte, elle est un personnage que l’on ne peut ni aimer ni détester complètement. Ses qualités sont indéniables, mais ce sont parfois elles qui se transforment en terribles défauts.

La dernière partie signe le temps de la désillusion et, bien que déroutante au premier abord – qu’est-ce que ces changements de point de vue vont apporter à l’histoire, me demandais-je –, elle clôt le roman en un point d’orgue bouleversant. Ce roman raconte la difficulté de comprendre l’autre, aussi proche soit-il, ainsi que la nécessité de parler et surtout d’écouter les désirs et les besoins de la personne que l’on veut combler. Il raconte le gouffre entre des personnages qui s’aiment immensément mais d’un amour qui devient toxique. Il raconte les raisons de vivre et le drame de celles et ceux qui n’entendent pas que ces raisons puissent différer des leurs.

Profondément mélancolique, mélange déchirant de nostalgie, d’amour, de renoncement et de souvenirs, récit de l’incompréhension entre les êtres, La ballade d’Iza est un roman magnifique, superbement écrit. Magda Szabó s’impose comme une autrice incontournable par ses portraits psychologiques ciselés et magnifiquement vivides.

« Quand enfin Iza la laissa seule en lui souhaitant d’être heureuse entre ces murs, elle s’approcha en chancelant du fauteuil de Vince, dont elle avait reprisé si souvent et si soigneusement le tissu, et s’y assit. Seule la ligne élégante du fauteuil lui rappelait son apparence d’origine ; le nouveau tissu à rayures grises et bleues le rajeunissait, lui donnait une allure pimpante. Tout avait disparu, tout ce qu’elle avait sauvé de leur pauvreté d’autrefois avec tant de patience, avec une adresse, une ingéniosité inépuisables, il ne restait plus aucun témoin de ses talents à tromper le temps destructeur. Sa chambre était belle, et en toute objectivité elle devait reconnaître qu’il ne lui manquait rien, qu’Iza avait remplacé ce qu’elle avait abandonné. Des serviettes flambant neuves à rayures multicolores s’empilaient sur les étagères de l’armoire, dans des pochettes de nylon, comme les draps neufs. Ce qui arrivait était affreux. »

La ballade d’Iza, Magda Szabó. Éditions Viviane Hamy, 2005 (1963 pour l’édition originale). Traduit du hongrois par Tibor Tardös, revu et corrigé par Chantal Philippe et Suzanne Canard. 261 pages.

Lu dans le cadre du challenge Tour du monde – HONGRIE

Apple and Rain, de Sarah Crossan (2014)

Apple and Rain (couverture)Pourquoi – pourquoi ? – ce livre a-t-il dormi dans ma PAL depuis deux ans et demi – comme me le rappelle impitoyablement le ticket de caisse de Waterstones glissé à l’intérieur – alors que mon amour pour l’œuvre de Sarah Crossan n’est plus à prouver ? Cette question, que je me pose pour plus de la moitié des livres de ladite PAL, n’aura jamais de réponse précise.

Apple and Rain, c’est l’histoire d’Apple (et de Rain, vous y croyez ?). Apple qui n’attend qu’une chose : le retour de sa mère partie onze ans plus tôt. Apple qui voit l’incroyable se produire. Apple qui rêve à un futur radieux, qui quitte une grand-mère trop stricte pour emménager chez cette belle et cool et unique maman. Apple qui déchante. Apple qui apprend. Apple qui écrit des poèmes grâce au meilleur des professeurs d’anglais.
(Et Rain, et Rain ?, me demanderez-vous. Rain, je vous laisse la découvrir par vous-même. (Et c’est là que je réalise que ça ne va pas être simple d’écrire une chronique sans en parler, mais je vais y arriver).

Avec ce livre, j’ai renoué avec deux plaisirs. Celui de relire un livre en anglais et celui de retrouver la plume de Sarah Crossan.

Pour le premier point, j’ai été ravie de constater la fluidité de ma lecture. J’ai cherché quelques mots, mais c’était rarement car ils bloquaient ma compréhension de l’histoire, plutôt parce qu’ils m’interpellaient, m’amusaient ou autre et que je voulais une traduction exacte. Entre Stranger Things regardée en VOSTFR, les Orphelins Baudelaire reregardée en VOST anglais, la suite du premier tome d’Harry Potter lu par des personnalités anglophones et ce livre, j’ai commencé à penser davantage en anglais qu’en français, ce qui est assez perturbant quand même. (Je raconte ma vie, mais je suis chez moi quand même…). Bref, c’était chouette.

Pour le second, il y a une petite différence avec mes précédentes lectures de cette autrice, c’est qu’il s’agit d’un livre en prose « classique ». Pas de vers libres ici. Pourtant, c’était aussi beau que ses autres romans. De plus, la poésie dispose malgré tout d’une place de choix.
Pendant qu’Apple se bat avec la vie, la poésie est au programme des cours d’anglais. Les poèmes suivent en filigrane le parcours d’Apple et les états d’esprit qui l’animent. Pour chaque « grande thématique », les élèves devront écrire un texte sur eux-mêmes, sur ce qui les effrayent, ce qu’ils aiment, etc., et Apple se découvrira un talent tout particulière et une harmonie avec les poètes·ses étudié·es.
(Rectification : je disais que je n’avais pas eu de problèmes pour ma lecture, mais il y a une toute petite exception : le chapitre sur les « nonsense poems » avec le Jabberwocky de Lewis Carroll – pour lequel on peut trouver des traductions sur internet – et un texte s’en inspirant écrit par Apple et Rain – pour lequel on ne peut pas trouver de traductions sur internet. Je confesse, j’ai essayé de comprendre et j’ai laissé tomber. Mon anglais n’est clairement pas au niveau de ce genre de jeux de langue.)

Que puis-je ajouter d’autre que je n’ai pas déjà dit dans mes autres chroniques ? Ce livre enfonce simplement le clou et confirme ce que je savais déjà : Sarah Crossan a vraiment ce talent sidérant pour écrire de belles histoires. Pas dans le sens cucul du terme. Simplement, ce sont des histoires tellement…. vibrantes.

J’ai adoré le goût doux-amer de ce roman qui raconte la déception, l’amertume, l’inquiétude. Qui raconte le désenchantement vis-à-vis d’une mère idéalisée ou d’une amie. Une histoire qui raconte comment les choses que l’on pouvait croire immortelles finissent.
Contrebalançant cette tristesse un peu aigre, il y a l’espoir. De rencontrer des personnes spéciales, uniques. De sortir grandie des épreuves, peut-être dotée d’une meilleure connaissance de soi et de ses talents. D’avoir gagné plus que ce qu’on a perdu. D’un futur plus apaisé.

Et puis, il y a ces personnages. Apple, Rain, Del… je n’avais pas envie de les quitter. Livre après livre, Sarah Crossan apparaît comme indubitablement douée pour peindre des duos (sœurs/frères/ami·es…) particulièrement lumineux et enthousiasmants. Je me fais avoir à chaque fois : immanquablement, je tombe sous le charme.
Si Rain est attendrissante (un chouïa inquiétante aussi parfois) et Del le genre de personnage que l’on ne peut qu’aimer spontanément, Apple est plus complexe, plus imparfaite. Ses décisions semblent parfois étranges ou hâtives, mais cela n’apparaît pas pour autant comme aberrant : elle a treize ans, elle est perdue, elle se trompe parfois, c’est inévitable. Ça ne fait que contribuer au réalisme du personnage.

Encore une fois, Sarah Crossan signe un magnifique bouquin, avec une histoire parfois solaire, parfois acide, qui donne envie de vivre encore un petit peu plus longtemps aux côtés d’Apple and Rain.

« And then I look at the flat paper bag and at Del and Rain picking their sweets. And I go from feeling happy to feeling like my heart is a stick of rock. Before now I didn’t even know I needed cheering up. I thought I was OK. I thought I was perfectly fine and that Rain was the one with the problem.
I load up my bag with cola bottles and realise Del was right – I’m a big sweet-and-sour fan.  »

Apple and Rain, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2015 (2014 pour la première édition). En anglais. 328 pages.

Tous mes articles sur Sarah Crossan

L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul (challenge « Tour du monde »)

Dans l’optique de vider ma PAL de livres parfois ignorés depuis trop longtemps, j’ai rejoint le challenge « Tour du monde » du Petit pingouin vert.

Après L’équation africaine la semaine dernière, voici trois mini-chroniques sur des romans lus dans ce cadre : L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul.

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ÉTATS-UNIS – L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

L'empreinte (couverture)Alexandria Marzano-Lesnevich est étudiante en droit lorsque sa route croise celle de Ricky Langley, un pédophile emprisonné pour le meurtre d’un jeune garçon. Une rencontre qui va bouleverser ses convictions. Dans ce livre, à la fois témoignage et enquête, elle relate aussi bien l’histoire de Ricky que son propre passé et tente de dépasser ses propres traumatismes.

En début d’année, j’ai lu Dernier jour sur terre de David Vann qui, sur le même principe, mettait en parallèle la vie et les actes du tueur de masse Steve Kazmierczak et les jeunes années de l’auteur. J’ai ressenti le même type d’émotions lors de ces deux lectures. C’est un genre qui me laisse à la fois atterrée, perplexe, glacée, interrogative et, je l’avoue, un peu perplexe face à ce magma inhabituel d’incertitudes.

Ce livre m’a retourné les entrailles, ce qui était totalement prévu du fait des histoires pédophiles qu’il renferme. J’ai été écœurée à plusieurs reprises, au point de faire traîner cette lecture dans laquelle il n’était pas toujours agréable de baigner. Cela dit, de ces atrocités naissent des réflexions assez passionnantes sur les relations familiales, les tabous, les hontes et les secrets. A travers son livre, l’autrice porte un regard sur elle-même, sur sa famille, sur le passé, sur les exactions d’un grand-père, un questionnement intime jusqu’à la résilience.
A l’instar de Steve, Ricky se révèle être un personnage complexe. Un pédophile et un tueur, certes, mais son passé, l’histoire assez atroce de sa naissance, ses tentatives pour éviter le pire, tout cela amène à ressentir compassion pour un homme torturé et surtout indécision sur son cas (une indécision sur laquelle entre-déchireront les avocats lors de ses multiples procès). Le portrait psychologique que trace l’autrice est à la fois fouillé, complexe et fascinant.
Et en même temps, j’étais une nouvelle fois embarrassée de cette position de voyeuse dans laquelle l’autrice m’a plongée. Voyeuse de la vie de Ricky et de l’intimité de l’autrice. C’est décidément une expérience que je n’apprécie pas vraiment et que je ne pense pas renouveler de sitôt.

C’est une lecture qui m’a profondément remuée. Du début à la fin, j’ai ressenti le besoin d’en parler, de raconter ce que je lisais, de partager mes questionnements, mes doutes, mes dégoûts, comme pour me décharger d’un poids.
Un livre violent, puissant et dérangeant, mais aussi indubitablement passionnant.

« Dans les livres, je découvre la sourde vibration de tout ce qui est indicible. Les personnages pleurent comme je voudrais pleurer, aiment comme je voudrais aimer, ils crient, ils meurent, ils se battent la poitrine et ils braillent de vie. Mes journées sont poisseuses d’un sommeil cotonneux qui les étouffe et les emmêle. »

« Un individu peut être en colère et éprouver tout de même de la honte. Un individu peut brûler de haine contre sa mère et tout de même l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fierté. Un individu peut se sentir débordé par tout ce qu’il voudrait être et ne voir aucun moyen d’y parvenir. »

« Qui sait comment chacun trouve sa place dans une famille ? Les rôles sont-ils assignés ou choisis ? Et au demeurant, même entre frères et sœurs – même entre jumeaux –, on ne grandit pas dans la même famille. On n’a pas le même passé. »

L’Empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich. Sonatine, 2019 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié. 470 pages.

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CHINE – L’ingratitude, de Ying Chen (1995)

L'ingratitude (couverture)Une jeune Chinoise se suicide pour échapper à l’emprise étouffante de sa mère. Après sa mort, elle observe les vivants, relate ses derniers jours et se penche sur sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour et de haine étroitement entremêlées, dans laquelle les deux femmes semblent incapables de vivre sans l’autre… comme de vivre avec l’autre. Des rapports mère-fille si toxiques que la mort finit par apparaître comme le seul moyen de s’en délivrer.

C’est un texte court qui me laissera un souvenir plutôt éthéré. Je l’ai trouvé très beau, avec une atmosphère profondément triste et amère, d’une cruauté poignante ; il est aussi très fort sur ce qu’il raconte, sur la place parfois si difficile à trouver dans la société, sur l’apparente impossibilité de satisfaire ses désirs, ceux des personnes chères et ceux attendus par le poids des traditions. Cependant, il n’a pas su conserver de constance dans les sentiments provoqués chez moi et je me suis parfois éloignée du récit. Je pense cependant que j’ai mal choisi ma lecture et qu’un récit lent et contemplatif à une période où mon esprit était en ébullition et assez stressé, n’était pas l’idée du siècle.

« On n’est jamais seul. On est toujours fille ou fils de quelqu’un. Femme ou mari de quelqu’un. Mère ou père de quelqu’un. Voisin ou compatriote de quelqu’un. On appartient toujours à quelque chose. On est des animaux sociaux. Autrui est notre oxygène. Pour survivre, tu ne peux pas te passer de ça. Même les minuscules fourmis le comprennent mieux que toi. »

L’ingratitude, Ying Chen. Editions Actes Sud, coll. Babel, 2007 (1995 pour la première édition). 154 pages.

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AFGHANISTAN – Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Les cerfs volants de Kaboul (couverture)Amir est Patchoun sunnite, Hassan Hazara chiite. Malgré tout ce qui les oppose, ces frères de lait ont grandi ensemble et, depuis toujours, partagent leurs jeux et leur enfance jusqu’à un événement terrible qui va bouleverser leur vie. Vingt-cinq ans plus tard, Amir, qui vit alors aux États-Unis, reçoit un appel qui est, pour lui, comme une main tendue. Un appel qui lui promet une possibilité de corriger le passé.

Les cerfs-volants de Kaboul, un autre livre qui dormait dans ma PAL depuis des années pour des raisons inexpliquées. C’est un roman d’une grande fluidité, dont la narration efficace pousse à tourner les pages sans pouvoir sans détacher. Les rebondissements sont parfois prévisibles (par exemple, une fois arrivé le moment du coup de téléphone, on se doute bien de la manière dont Amir va pouvoir corriger ses erreurs), mais le récit n’en pâtit pas grâce à cette écriture qui reste prenante.

L’histoire est parfois terrible, avec des scènes insupportables d’inhumanité. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié la manière dont l’auteur traite les maltraitances (je reste vague pour ne pas spoiler un fait que j’ignorais en commençant ma lecture) : il ne se complaît pas dans des descriptions interminables quand quelques mots suffisent à nous faire comprendre ce qu’il en est, quand l’atrocité de la chose n’a pas besoin de détails pour être violemment ressentie. La seconde partie du récit, quant à elle, laisse apercevoir ce monde si éloigné du nôtre, celui d’un pays en guerre, avec son cortège d’injustices, de misère et d’actes barbares.
Autant la première partie était allégée par les petites joies d’une enfance privilégiée – ode nostalgique à cette période insouciante d’avant les conflits, aux courses dans les rues de la vie, aux combats de cerfs-volants… –, autant la partie « adulte » est beaucoup plus sombre et triste, portrait de l’Afghanistan ensanglantée par les talibans, un pays dont toutes les couleurs semblent avoir disparues.
J’ai apprécié qu’elle conduise à cette fin un peu douce-amère, en suspens. Le livre se ferme sur une braise d’espoir et à nous de souffler sur cette étincelle pour la faire grandir ou de l’étouffer sous la cendre, selon la façon dont notre cœur imagine la suite de cette histoire.

Le personnage d’Amir, qui est aussi le narrateur, m’a inspiré des sentiments mitigés. Enfant, il m’a souvent révoltée. Pas tellement par sa « pire des lâchetés » évoquée par le résumé de la quatrième de couverture : certes, il a été lâche, mais il n’était qu’un enfant, un enfant pas très courageux. Disons qu’il aurait pu en parler plutôt que laisser un secret s’installer et ronger l’entièreté de sa vie – et celle de bien d’autres personnages – mais son cœur tourmenté et ses relations compliqués avec son père ne rendaient pas la confession aisée. Mais j’ai davantage été outrée par les petites humiliations, les moqueries secrètes, les tours mesquins joués à Hassan. Plusieurs fois, j’ai songé qu’il ne méritait pas l’affection de quelqu’un comme Hassan, personnage bouleversant que j’ai regretté de ne pas côtoyer plus longtemps tant sa bonne humeur et sa gentillesse illuminaient le récit.
Certes, il est difficile pour moi d’imaginer un monde aussi hiérarchisé que le sien, un monde qui lui répète sans arrêt que sa naissance le place bien au-dessus d’un Hazara, un monde dans lequel son meilleur ami est aussi son serviteur, mais son comportement reste assez méprisable.
Malgré tout, il est le narrateur dont on partage les doutes et les regrets, donc il est compliqué de le détester purement et simplement en dépit de ses défauts. Et l’auteur propose ici un personnage complexe, torturé depuis l’enfance, qui est loin d’être un héros, mais fouillé sur le plan psychologique.

Un roman intense, captivant, qui donne à voir deux visages de l’Afghanistan, et une touchante histoire d’amitié et de pardon.

« Les enfants ne sont pas des livres de coloriage. Tu ne peux pas les peindre avec tes couleurs préférées. »

« Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l’enfance, elle, y est quasi inexistante. »

Les cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini. Editions 10/18, coll. Domaine étranger, 2006 (2003 pour l’édition originale. Belfond, 2005, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Bourgeois. 405 pages.

Mini-critiques : Misery et Ogresse

Deux histoires avec des femmes inquiétantes, du sang et de la peur. Malheureusement, l’une a fonctionné avec moi, l’autre beaucoup moins…

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Misery, de Stephen King (1987)

Misery (couverture)Paul Sheldon est un écrivain libéré : il a tué Misery Chastain, son héroïne qu’il ne supportait plus. Mais les événements s’enchaînent : finir un nouveau grand roman, se bourrer pour fêter ça, prendre la route, avoir un accident de voiture… et être « secouru » par Annie Wilkes, son « admiratrice numéro un ». Qui, vivant très mal la mort de son idole, séquestre l’écrivain pour la faire revivre, de manière plausible évidemment ! Le début d’un long calvaire…

Une relecture du premier livre que j’ai lu de King alors que j’étais adolescente. Si je me souvenais du gros de l’histoire, je ne m’en rappelais pas les rebondissements (je ne gardais le souvenir que d’une seule scène incluant une tondeuse à gazon…).

Ça a été une très bonne relecture ! J’avoue avoir été happée par ce huis-clos diablement efficace : j’ai eu du mal à lâcher avant de l’avoir terminé. Les relations avec les fans ne sont pas toujours faciles et Paul Sheldon l’apprend à ses dépens à coups de tortures physiques et psychologiques dont on ne sait lesquelles sont les pires. Séquestré, drogué, brutalisé, bientôt addict au Novril, un antidouleur très puissant, Paul se retrouve totalement sous l’emprise d’une ancienne infirmière psychotique. De rébellions en abandons, de révoltes en soumission, son calvaire le conduit aux limites de la folie et nous, liés que nous sommes toutes ses pensées, à toutes ses souffrances, nous lisons ça avec une fascination bien morbide.
Annie Wilkes est aussi captivante que repoussante. Magnétique. Elle inspire tantôt le mépris, tantôt la pitié et souvent l’horreur. Elle terrifie par sa ruse, surprend par certaines réflexions et il est terrible de voir qu’en dépit de ses actes, elle parvient à nous toucher. C’est qu’on finirait par s’attacher à elle !
Amour obsessionnel, paranoïa, folie, addiction, souffrance physiques et mentales… c’est un roman angoissant et addictif. Comme l’évoque Paul, arrive rapidement le il faut que (je sache ce qui se passe ensuite / je sache ce qu’Annie va faire / je sache comment ça va finir…). J’ai beaucoup aimé toutes ses réflexions sur l’écriture, cette mise en abîme sur ce travail d’écrivain, ainsi que le contraste entre le récit horrifique qui se déroule ici et les passages mièvres des aventures de Misery écrites par Paul pendant sa détention.

Palpitant, répugnant parfois, oppressant, bref, addictif et réussi !

 « Si elle n’allait pas bien le matin, son état n’avait fait qu’empirer depuis. Elle allait maintenant très mal. Il se rendit alors compte qu’il la voyait dépouillée de tous ses masques : telles était la véritable Annie, l’Annie intérieure. »

Misery, Stephen King. Editions Albin Michel, 1989 (1987 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par William Desmond. 391 pages.

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Ogresse, d’Aylin Manço (2020)

Ogresse (couverture)Me voilà bien embêtée. Doublement embêtée. Tout d’abord, parce que je ne sais pas quoi dire sur ce livre que je dois pourtant chroniquer puisqu’il m’a été gracieusement envoyé par Babelio. Ensuite, parce que ne pas aimer un livre Exprim’ ne m’est jamais agréable, j’ai ce sentiment d’avoir été trahie par quelque chose qui ne m’avait jamais fait défaut – ce n’est pourtant pas le cas, puisqu’il y a d’autres titres qui ont échoué à me convaincre, mais Exprim’ étant, dans mon esprit, synonyme de textes forts, je suis à chaque fois surprise dans la mayonnaise ne prend pas. Autant dire que ça va être difficile d’écrire une chronique.

De quoi ça parle, pour commencer ? De Hippolyte – H – qui entame une année compliquée : entre son meilleure ami d’enfance devenu un abruti sexiste, son  père qui s’est fait la malle, sa mère qui s’enferme à la cave et la disparition de la vieille voisine qu’elle ignorait depuis des mois (après des années à manger ses shortbreads), la rentrée ne s’annonce pas simple. Et cela se confirme le soir où sa mère lui saute dessus et la mord (rien que ça).

Ce n’est pas que je n’ai pas aimé lire ce livre. C’est juste que je me demande « Pourquoi ? ». Pourquoi avoir écrit cette histoire ? Pourquoi tous ces mots ? J’ai l’impression d’être totalement passée à côté de quelque chose de crucial, d’avoir raté le sens caché d’une histoire qui aurait dû me renverser. C’est comme si j’avais lu un texte de philosophie dont j’avais compris tous les mots sans comprendre leur sens une fois alignés page après page.

Pas de surprise au fil du texte puisque le résumé raconte à peu près tout – bien qu’il ne fasse pas mention des amis d’Hippolyte. Ogresse, c’est une histoire d’adolescence – très bien narrée certes, avec ses amitiés qui se nouent, s’engueulent, s’observent de loin, se renouent, avec ses amours, ses désirs, ses expériences, ses courages et ses lâchetés, avec ses problèmes familiaux et scolaires, avec ses préjugés, ses injures, ses regards… – mixée avec film Grave.
Pourquoi n’ai-je pas adhéré à ces quatre adolescents, particulièrement bien campés, si juste avec leurs forces et leurs faiblesses – avec une mention spéciale à Benji, sa bonne humeur toute douce et ses tirades grandioses à thématique culinaire –, moi qui suis si sensible aux personnages ?
Ce n’était pas désagréable à lire, les personnages sont bons, mais en même temps, j’ai trouvé ça fade. Ça n’a généré chez moi ni attachement particulier aux personnages, ni frisson d’appréhension, ni tension… Tout au plus, un écœurement grandissant face à tous ces plats de viande – cœur, foie, steak et autres morceaux sanguinolents.

Moi qui suis d’ordinaire si bon public, qui aime généralement tout ce que je lis puisque, comme un poisson trop naïf, je me fais à chaque fois hameçonner par l’intrigue, les personnages ou la plume de l’écrivain·e, me voilà bien perplexe face aux ferventes chroniques que ce livre récolte – même si j’en suis malgré tout heureuse pour son autrice. J’ai lu certaines de ces chroniques pour tenter d’y trouver soit l’étincelle qui me ferait aimer ce roman, soit un indice pour le pourquoi de mon indifférence, mais je suis simplement restée perplexe face à cet enthousiasme. Comme si je n’avais pas lu le même livre.

Je crois que ce genre d’avis est le pire que je puisse ressentir pour un livre. Je préférerais un bon « je l’ai détesté pour telle, telle et telle raison, je ne l’ai pas aimé, je sais ce que j’en pense » à cette indifférence tiédasse traduisible par « ce n’était pas mauvais, il y avait des éléments qui sont/auraient pu être très réussis, mais ça ne réveille rien chez moi ». Tant pis, Ogresse n’était pas pour moi.

« Il manque un mot dans la langue française, un mot pour qualifier les événements qui sont impossibles mais qui surviennent tout de même. Quelque chose de tellement inconcevable que, quand ça se produit, c’est comme si l’univers se fendait en deux, et vous vous retrouvez du mauvais côté, dans un monde presque pareil mais tout à fait différent. »

Ogresse, Aylin Manço. Sarbacane, coll. Exprim’, 2020. 274 pages.