Bel-Ami, de Guy de Maupassant (1885)

Bel-AmiCes derniers temps, j’ai eu une bonne envie de classiques et j’en profite pour tirer des reliques de ma PAL. D’où ma lecture de Bel-Ami. L’ascension sociale d’un homme de peu de talent et de peu de goût pour le travail grâce aux femmes qu’il rencontre et séduit et, à travers elles, à leur époux, leur influence, leur argent, leur cercle…

C’est un roman très agréable à lire, et, n’eussent été des vacances de Noël bien remplies, nul doute que j’aurais pu le dévorer au lieu de le traîner pendant deux semaines tant j’ai été séduite par l’intelligence et la fluidité de l’écriture de Maupassant. Si vous redoutez les classiques, Bel-Ami me semble tout à fait accessible !

J’ai eu peu de sympathie envers un George Duroy avide, manipulateur et perpétuellement insatisfait. Son infatuation face à son physique avantageux, son orgueil quant à ses effets sur les femmes et le dédain – voire la cruauté – dont il peut faire preuve envers celles qui ne lui sont plus assez utiles le rendent peu attachant. Néanmoins, son utilisation rusée des jeux de pouvoir et sa science de marionnettiste tirant les ficelles adéquates des relations et influences sont du début à la fin plaisantes à suivre avec cette question : jusqu’où ira-t-il, cet homme sans argent, ce journaliste dépourvu de talent pour l’écriture ? Les apparences (physiques et spirituelles), des recommandations, un choix judicieux de relations (féminines et masculines), voilà la recette du succès pour ce fat dont l’auteur semble se moquer tout au long du récit.
Cependant, j’en serais presque arrivée à ressentir un brin de compassion pour lui. Au départ, ses espoirs de gloire et de fortune restent assez modestes – certes, il les souhaite toujours faciles –, mais alors que se succèdent les réussites, que s’améliore sa situation, que s’anoblit le monde qu’il côtoie, il semble se perdre lui-même. Dévoré par la cupidité et la jalousie, il devient de plus en plus méprisant et détestable, de plus en plus lamentable et cruel. La malédiction de l’argent et du pouvoir – ce désir perpétuellement insatisfait qui rugit de plus en plus fort – enterre le fils des humbles aubergistes normands pour laisser la place à une créature puissante mais sans cœur.

En revanche, j’ai été particulièrement surprise – une bonne surprise – par le personnage de Madeleine Forestier. Les femmes dans les classiques n’ont pas toujours la meilleure place ou la psychologie la plus fouillée, mais Madeleine se distingue indubitablement. Femme de journaliste, elle fait preuve d’une incontestable intelligence, d’une grande finesse et d’un talent d’écrivaine qui assure un franc succès à chacun de ses articles. Sauf qu’étant femme et par là même exclue de la vie politique, elle est obligée de se servir de ces derniers pour donner libre cours à son esprit. Très cultivée, elle traite avec les hommes d’État sans frémir et sait gérer ses affaires tout en revendiquant sa liberté. Une femme libre, passionnante et clairement féministe, qui malheureusement succombera elle aussi à ce Bel-Ami à la moralité douteuse…

« Comprenez-moi bien. Le mariage pour moi n’est pas une chaîne, mais une association. J’entends être libre, tout à fait libre de mes actes, de mes démarches, de mes sorties, toujours. Je ne pourrais tolérer ni contrôle, ni jalousie, ni discussion sur ma conduite. Je m’engagerais, bien entendu, à ne jamais compromettre le nom de l’homme que j’aurais épousé, à ne jamais le rendre odieux ou ridicule. Mais il faudrait aussi que cet homme s’engageât à voir en moi une égale, une alliée, et non pas une inférieure ni une épouse obéissante et soumise. Mes idées, je le sais, ne sont pas celles de tout le monde, mais je n’en changerai point. Voilà. »

Maupassant peint aussi une époque, la Troisième République, et insère dans son roman des échos à des événements d’alors, tel que des magouilles coloniales au Maghreb, l’ascension et la chute d’hommes politiques. Il raconte l’influence de la presse, le pouvoir de l’argent, les racontant de manière peu flatteuse. Arnaques, oisiveté entre interviews fictives et séances de bilboquet dans les bureaux, relations entremêlées de l’information, du pouvoir et de l’argent, opportunisme…

Bel-Ami trace d’une plume acéré le portrait d’un arriviste sans scrupules dévoré par ses désirs de gloire et de reconnaissance. De nombreux protagonistes – bien plus attachants ou intéressants finalement que lui – feront les frais de son ambition. Manipulations, trahisons, ruses et scandales font le sel de ce roman réaliste qui aura su m’accrocher par les péripéties de cette irrésistible ascension dans la société bourgeoise du XIXe siècle et me surprendre par le personnage de Madeleine Forestier.

« La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement quand on monte, mais ça va vite quand on descend. À votre âge, on est joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais d’ailleurs. Au mien, on n’attend plus rien… que la mort. »

« Il s’arrêta en face d’elle ; et ils demeurèrent de nouveau quelques instants les yeux dans les yeux, s’efforçant d’aller jusqu’à l’impénétrable secret de leur cœurs, de se sonder jusqu’au vif de la pensée. Ils tâchaient de se voir à nu la conscience en une interrogation ardente et muette : lutte intime de deux êtres qui, vivant côte à côte, s’ignorent toujours, se soupçonnent, se flairent, se guettent, mais ne se connaissent pas jusqu’au fond vaseux de l’âme. »

Bel-Ami, Guy de Maupassant. Folio classique, 2014 (1885). 435 pages.

Bilan de mon année livresque 2021 et souhaits pour 2022

Adieu 2021…

Je ne pensais pas que c’était possible, mais j’ai encore moins lu en 2021 qu’en 2020. Ce n’est pas moi qui vais vous filer des complexes avec des chiffres inconcevablement élevés. Je cumule donc 58 romans, 68 lectures graphiques (BD, comics, mangas) et… 5 non-fiction. C’est tout à fait misérable face à d’autres blogueuses, mais je n’en conçois aucun dépit, ce qui me rassure. Les explications : une réorientation professionnelle avec reprise d’une formation à domicile et stages, le partage avec d’anciens et nouveaux loisirs (amigurumi, puzzles, jeux vidéo, jeux de société, films et séries), l’incapacité de résister au sommeil le soir, du temps en famille cet été et cet hiver… Bref, le choix d’accorder du temps à d’autres choses et mon incapacité à me forcer à lire plus ou plus vite.

Si je suis incapable d’établir des classements et des préférences précises, je vous propose mes dix meilleures lectures en romans (tous genres confondus) et en lectures graphiques.

Romans

Les Rougon-Macquart, tomes 2 et 3, La curée & Le ventre de Paris Phèdre Night Travelers Le Livre des Martyrs, tomes 1 et 2, Les jardins de la lune & Les portes de la maison des morts Et quelquefois j’ai comme une grande idée (probablement LA lecture la plus marquante, encore améliorée par une lecture commune avec Coline) – Des souris et des hommes La maison au milieu de la mer céruléenne Les groseilles de novembre

 Lectures graphiques

Harleen Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1 – L’épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur, tome 2 – Les Ogres-Dieux (toute la série) – Ama, le souffle des femmes Géante Peau d’homme Pucelle, tomes 1 et 2 – Moi, ce que j’aime, c’est les monstres

Flops

Malheureusement, les erreurs, les mauvais choix, les déceptions font aussi partie de la vie d’une lectrice et l’année fut aussi marquée par des lectures tièdes, voire catastrophiques (Chroniques d’Espérance en tête)… et quelques abandons.

Le lac Les Diaboliques Journal de prison 1959 La nuit des labyrinthes

En ignorant les séries de BD ou mangas, l’autrice la plus lue est Rozenn Illiano : je ne crois pas avoir déjà lu autant de livres – ne faisant pas partie d’une saga – d’une même romancière (ou d’un même romancier) dans une même année. J’ai vraiment mis un bon pied dans son Grand Projet cette année avec Night Travelers, 18.01.16, Le rêve du prunellier, Elisabeta et Érèbe.

Depuis un ou deux ans, je poursuis l’envie de diminuer ma PAL, de la réduire à une vingtaine de romans pour renouer avec le plaisir de la spontanéité quant au choix de mes lectures. Je suis passée de 70 à 56 livres, autant dire que ce n’est pas un résultat mirifique et que les livres continuent d’affluer dans ma PAL sans que je ne les voie arriver. Les efforts seront donc à poursuivre dans l’année…

… et bonjour 2022 !

Je n’ai pas l’intention de me fixer des objectifs chiffrés qui sont à présent contraires avec mon envie primordiale de vivre des lectures plaisirs, de lire ce que j’ai envie comme j’ai envie (même si cela implique parfois de ne pas lire par désir de faire autre chose). Cependant, voici quelques envies livresques et petits challenges à relever en 2022.

  • Réduire ma PAL…

… et passer sous les 40 titres ?

  • Continuer la découverte des Rougon-Macquart

Je reste dans l’idée de lire deux titres de cette longue saga dans l’année, ce qui m’emmènera à la découverte de La conquête de Plassans et La faute de l’abbé Mouret.

  • En sortir 22 en 2022 ?

En sortir 22 en 2022Empruntant l’idée à Moka, je tente le défi de sortir 22 livres de ma PAL cette année. Pour être honnête, je n’escompte pas réussir à 100% ce challenge, mais je ne perds rien à essayer. Et peut-être pourrais-je ainsi entamer l’année 2023 (quel horizon lointain !) avec une PAL résolument plus mince !

Voici donc les titres sélectionnés, sans ordre de lecture…
1 – Mes vrais enfants, de Jo Walton – Parce que cadeau de Noël 2020.
2 – L’autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie – Parce que cadeau de Noël 2019.
3 – Sorcières, la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet – Parce cadeau de Noël 2018 (hum).
4 – La Horde du Contrevent, d’Alain Damasio – Parce que ça suffit de repousser la lecture des livres qui me font le plus envie (combattons nos mauvaises habitudes !).
5 – Stardust, de Neil Gaiman – Parce que Neil Gaiman.
6 – La rivière pourquoi, de David James Duncan – Parce que Monsieur Toussaint Louverture.
7 – Personne ne gagne, de Jack Black – Parce que Monsieur Toussaint Louverture bis.
8 – Le dernier stade de la soif, de Frederick Exley – Parce que Monsieur Toussaint Louverture ter (monomanique, moi ?).
9 – The Jungle Book, de Rudyard Kipling – Parce qu’illustré par MinaLima et parce que lire en anglais ne me ferait pas de mal.
10 – Québec Bill Bonhomme, d’Howard Frank Mosher – Parce que je ne sais pas de quoi parle ce livre mais que ça me dit bien de partir au Canada.
11 – Fille noire, fille blanche, de Joyce Carol Oates – Parce que ce livre m’était tombé des mains il y a très longtemps et qu’il est temps de réessayer.
12 – Au zénith, de Duong Thu Huong – Parce que j’avais beaucoup aimé d’autres livres d’elle-même si je les ai oubliés depuis.
13 – La conquête de Plassans, d’Emile Zola – Parce que c’est le prochain Rougon-Macquart à lire.
14 – La faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola – Parce que je veux en lire deux par an.
15 – Town, de Rozenn Illiano – Parce que je continue l’exploration de son œuvre.
16 – Le livre des martyrs, T3, Les souvenirs de la glace, de Steven Erikson – Parce que j’ai très très envie de poursuivre cette sage même si ses 1150 pages me font peur.
17 – Les mystères d’Udolphe, d’Ann Radcliffe – Parce que classique qui m’intéresse beaucoup depuis très longtemps.
18 – Les raisins de la colère, de John Steinbeck – Parce que j’ai eu un immense coup de cœur pour Des souris et des hommes en 2021.
19 – La mélancolie du monde sauvage, de Katrina Kalda – Parce qu’il serait temps que je lise ce livre qu’une amie m’a offert.
20 – Superstition, de David Ambrose – Parce que cette histoire de fantôme est dans ma PAL depuis des siècles et qu’il serait temps de lui laisser une chance.
21 – Le pavillon d’or, de Yukio Mishima – Parce que je n’ose toujours pas me lancer dans La mer de la fertilité (toujours potentiellement partante, Alberte ?).
22 – Bienvenue au club, de Jonathan Coe – Parce que je n’avais pas franchement accroché à La pluie, avant qu’elle tombe et que je ne veux pas trimballer celui-là pendant des années.

En sortir 22 en 2022

  • Un genre par mois

Un genre par moisGrâce à Light and Smell, j’ai découvert le challenge Un genre par mois créé par Chez Iluze et j’ai décidé de me prêter au jeu vu qu’il n’est pas trop contraignant. Pas de pression et tant pis si je rate un mois.

Le programme de l’année :
Janvier : fantasy ou aventure
Février : science-fiction
Mars : historique (roman, documentaire, romance historique…)
Avril : bulles graphiques (BD, romans graphiques, mangas, comics…)
Mai : jeunesse et young adult (albums, romans…)
Juin : non fiction
Juillet : thriller, policier, polar
Août : classique ou pièce de théâtre
Septembre : nouvelle ou novella
Octobre : fantastique ou horreur
Novembre : contemporain
Décembre : romance

Je ne vais pas donner de titres prévisionnels car cela se fera aussi en fonction des autres challenges, du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique », des 22 titres cités plus haut, etc. Mais à part pour ce qui est de la romance, je pense que je ne manquerai pas de matière !

Voilà pour ce bilan qui conclut une timide année de lectures.

Quels sont vos souhaits livresques pour 2022 ? Lectures, challenges et rendez-vous, PAL… quels sont vos projets littéraires ?

Je vous souhaite à tous et à toutes de très belles lectures,
des découvertes surprenantes aux relectures confortables !

Les Rougon-Macquart, tome 3, Le Ventre de Paris, d’Emile Zola (1873)

Le ventre de ParisCe troisième volume nous entraîne au cœur des Halles, l’estomac, le grenier du Paris du Second Empire. Florent, récemment évadé du bagne de Cayenne où il avait été envoyé à tort, y retrouve son demi-frère Quenu, charcutière bien établi en compagnie de son épouse, la belle Lisa, et de sa fille Pauline. Il s’introduit dans la vie de ce quartier de commerçants, qui ne va pas tarder à être troublé par ses idées humanitaires, ses rêves révolutionnaires d’égalité pour tous et de renversement du pouvoir établi.

Le lien avec les Rougon-Macquart se fait par Lisa, petite-fille de Macquart, et par son neveu, Claude Lantier (qui sera au cœur de L’Œuvre). Loin des avidités frénétiques de certains membres de sa famille, Lisa veut simplement garder son train de vie confortable, son quotidien sans souci et respecté, son estomac plein. Quenu et elle s’insèrent dans un univers repu, comblé de nourriture et d’argent. C’est le monde des « Gras » qui va être chamboulé par la venue d’un « Maigre », un étranger, un être qui a connu la faim, un homme qui menace leur ordinaire privilégié avec ses idées utopiques. De là naît la haine, la détestation de deux mondes, de deux pensées, l’une ne pensant qu’à engraisser et à nourrir les siens, l’autre refusant ces mains avides – de viande, de gras, d’argent.
Ces corps gavés, éblouissants de santé triomphante, révèle alors un esprit étroit, égoïste, refermé sur ses intérêts, cruel aussi, un cœur lâche et inconstant. Derrière les sourires, ce ne sont alors plus que commérages sans fin, cancans mensongers, manigances dans les arrière-boutiques, trahisons, jusqu’à la dénonciation la plus dramatique. Comme le dira Claude Lantier à la fin du roman, « quels gredins que les honnêtes gens ! ».

Zola étant Zola, ce roman est une peinture vivante des Halles. Sous le soleil, la pluie ou la neige, le jour, la nuit ou à l’aube. Il donne à voir les entassements de vivres, à arpenter les innombrables boutiques, bancs et étalages. Au fil des chapitres, il trace des tableaux sensuels, riches en odeurs, couleurs, textures, atmosphères, bruits. C’est un roman qui s’expérimente avec les cinq sens, qui nous étouffe parfois sous ses viandes, ses poissons, ses tripailles, ses fromages. Zola orchestre des symphonies olfactives. Les senteurs émanent des étals, des rues et des marchandises, tout autant que des protagonistes même. Derrière ces accumulations de provisions apparaissent des relents de pourriture, des exhalaisons parfois pestilentielles, qui entrent en résonance avec les paroles et les actes de leurs gardiens.

Après la course aux millions de La Curée, Zola dépeint ici un engraissement tranquille, la faim d’une vie bien rodée et d’une assiette débordante, sous la protection d’une honnêteté sans faille. Pour ces boutiquiers biens comme il faut, on ne mord pas la main qui nourrit, on reste fidèle à l’ordre établi, quitte à jeter aux chiens celui qui fait des vagues, aussi inoffensif soit-il. Avec Florent, on se noie parfois dans ces Halles gargantuesques, ce temple de la nourriture et des avidités matérialistes, au milieu de ces personnages dépourvus d’empathie et racontés sans concession par Zola.

« Non, la faim ne l’avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se rappelait pas une heure de plénitude. Il était devenu sec, l’estomac rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres ; il y rentrait, sur un lit de légumes ; il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu’il sentait pulluler autour de lui et qui l’inquiétait. La nuit heureuse de carnaval avait donc continué pendant sept ans. Il revoyait les fenêtres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville gourmande qu’il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier ; et il lui semblait que tout cela avait grandi, s’était épanoui dans cette énormité des Halles, dont il commençait à entendre le souffle colossal, épais encore de l’indigestion de la veille. »

« Mais Lisa revint à la question de savoir si l’on peut rester trois jours sans manger. Ce n’était pas possible.
– Non !, dit-elle, je ne crois pas ça… D’ailleurs, il n’y a personne qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit : « Un tel crève de faim », c’est une façon de parler. On mange toujours, plus ou moins… Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus…
Elle allait dire sans doute « des canailles sans aveu » ; mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue méprisante de ses lèvres, son regard clair, avouaient carrément que les gredins seuls jeûnaient de cette façon désordonnée. Un homme capable d’être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles. »

« Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des fromages. Tous, à cette heure, donnaient à la fois. C’était une cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes cuites, du gruyère et du hollande, jusqu’aux pointes alcalines de l’olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se détachaient, en notes piquées, les petites fumées brusques des neufchâtel, des troyes et des mont-d’or. Puis les odeurs s’effaraient, roulaient les unes sur les autres, s’épaississaient des bouffées du port-salut, du limbourg, du géromé, du marolles, du livarot, du pont-l’évêque, peu à peu confondues, épanouies en une seule explosion de puanteurs. Cela s’épandait, se soutenait, au milieu du vibrement général, n’ayant plus de parfums distincts, d’un vertige continu de nausée et d’une force terrible d’asphyxie. Cependant, il semblait que c’étaient les paroles mauvaises de Mme Lecoeur et de Mlle Saget qui puaient si fort. »

Les Rougon-Macquart, tome 3, Le Ventre de Paris, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1873 pour la première édition). 368 pages.

Rendez-vous en 2023 pour La conquête de Plassans et (si tout va bien) La faute de l’abbé Mouret !

C’est le 5, je balance tout ! # 60 – Décembre 2021

c-est-le-1er-je-balance-tout-banniere-bicolore-sapin

Rimant avec « C’est lundi, que lisez-vous ? », ce sympathique rendez-vous a été initié par Lupiot du blog Allez vous faire lire. Il permet de revenir sur le mois écoulé à travers quatre points :

  • Le Top et le Flop de ce que l’on a lu le mois dernier ;
  • Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier ;
  • Un lien adoré le mois dernier (hors chronique littéraire) ;
  • Ce que l’on a fait de mieux le mois dernier.

***

  1. Le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois dernier.

Décembre est généralement un mois vide pour les lectures, étant donné que je passe généralement peu de temps chez moi pendant les vacances. La preuve étant que j’ai traîné un roman de 400 pages pendant plus de deux semaines… Donc trois romans (pas une BD !) pour la première moitié de décembre, voilà tout mon bilan ! (Un mois vide archi-vide cette année…)

Romans

Côté Top… L’avantage d’être limitée à trois romans, c’est que le choix est vite fait et il se porte sur Le ventre de Paris et ce cher Émile qui ne me déçoit pas avec ce roman sensoriel dont je vous parlerai tout bientôt !

Côté Flop… Idem dans ce sens, surtout avec cette Médousa très faible et passive… Une héroïne mythologique pas convaincante pour un sou.

Côté challenges…

  • Les Irréguliers de Baker Street : + 0, soit 52/60 ;
  • Les 4 éléments : + 0, soit 19/20 ;
  • Coupe des 4 maisons : 475 + 80 points = 555 points pour Serdaigle ;
  • Les classiques, c’est fantastique : Le thème du mois portait sur les classiques policiers et j’ai passé mon tour pour ce mois-là tant par manque d’inspiration, de titre correspondant dans ma PAL et de temps !
  • PAL : 52 + 5 – 1, soit 56 (Noël, forcément… heureusement que ce 5 compte trois BD !).

***

  1. Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier.

Oups, je n’ai noté aucun article littéraire ce mois-ci ! J’en ai pourtant lu, mais sans les garder de côté pour ce bilan.

***

  1. Un lien que j’ai adoré le mois dernier (hors critique littéraire).

La Lune Mauve, toujours passionnante, toujours fascinante, a publié un fantastique article bilan sur son InkToBreizh en compagnie de Marius Heureux. L’idée : participer à Inktober en s’appropriant les légendes bretonnes sous l’angle du féminisme. Elle y partage leurs créations et y raconte les légendes associées évidemment, mais cet article explique également leur démarche et choix artistiques, précise les recherches nécessaires, relate la genèse de leur Inktober personnel et les réflexions autour de la publication sur Instagram… Bref, au-delà du fait que leurs dessins sont très beaux, c’est aussi super riche et détaillé sous plein d’aspects.

Saint·e Marin·e par

Chez À livre ouvert, j’ai eu le plaisir de lire un très bel article hommage à l’année 2001 qui a vu apparaître sur grand écran Harry Potter à l’école des sorciers et Le seigneur des anneaux : La communauté de l’anneau. Si je n’ai vu que le premier de ces deux films au cinéma, j’ai néanmoins revécu toute l’émotion et l’enthousiasme qui ont vibré à chaque sortie cette année-là et celles qui ont suivies.

***

  1. Ce que j’ai fait de mieux le mois dernier (ou les petits bonheurs, c’est déjà bien).

 Finir un stage, ravie du temps passé avec ces loustics de moins de six ans.
Passer du temps en famille. Profiter des petits neveu et nièce.
Offrir des cadeaux et en recevoir.
Observer les oiseaux et surprendre biches et chevreuils.
Jouer. Recevoir de nouveaux jeux et jouer encore.
Se promener en profitant du (trop) beau temps.

J’espère que vous avez passé de beaux moments, que vos PAL n’ont pas trop grossies et que la nouvelle année ne s’annonce pas trop pesante pour vous !

Bonnes lectures et à bientôt pour un petit bilan rapide de mes lectures passées et à venir !

Quelques mots sur quelques albums… à la thématique aquatique

Voici trois albums qui se déroulent au bord ou dans l’eau (mare, mer, océan…) et qui parlent de peurs, de découverte, de connaissances nouvelles… Voici donc quelques mots sur Pas de panique, petit crabe, Scritch scratch dip clapote ! et Le dégât des eaux.

***

Pas de panique, petit crabe, de Chris Haughton
(Thierry Magnier, 2019)

Pas de panique, petit crabe (couverture)Du même auteur, je connaissais Chut, on a un plan et Oh non, George !, mais celui-ci est moins humoristique, même si l’on retrouve les répétitions faisant avancer l’histoire. C’est l’histoire d’un voyage initiatique dans lequel Petit Crabe et Très Grand Crabe quittent leur trou d’eau pour découvrir l’océan : guère rassuré, Petit Crabe doit se dépasser et aller plus loin que là où il se croyait capable d’aller. La vie est remplie d’épreuves, de nouveautés, et s’il faut savoir prendre son temps et y aller progressivement, il faut également oser.

Le monde extérieur et connu est globalement sombre, avec des teintes bleutées, mais les profondeurs se révèlent colorées et lumineuses, pleines de vie. Une magnifique récompense pour saluer le courage d’un petit crabe qui a vaincu sa peur de l’inconnu.

Un album tendre et motivant qui raconte aux petits comment on peut vaincre sa peur et marcher main dans la main, pince dans la pince, avec une personne de confiance pour explorer ses possibilités, ses capacités.

***

Scritch scratch dip clapote !, de Kitty Crowther
(L’École des Loisirs, coll. Pastel, 2002)

Scritch scratch dip clapote (couverture)Un album bien plus vieux qui a déjà vingt ans ! Une histoire sur la peur du noir quand la nuit s’en vient et que papa et maman se retirent dans leur propre chambre. Toutes les histoires, tous les câlins et tous les bisous du monde n’empêchent pas ce terrifiant moment d’advenir : celui où la nuit s’installe et où des bruits effrayants se font entendre. Essayer de s’endormir, réveiller les parents, se glisser entre eux… mais, pour apprivoiser sa peur, quelle meilleure solution que de la comprendre ? Il faut alors sortir dans la nuit et découvrir qui fait « scritch scratch dip clapote »…

Avec ces grenouilles anthropomorphes, l’album évoquera tout d’abord des scènes quotidiennes : les rituels préalables au coucher, les tentatives pour repousser le moment fatidique, les allers-retours entre les chambres enfantine et parentale, les peurs nocturnes amplifiées par une imagination galopante… Par la suite, même si le père de Jérôme tente d’abord de l’obliger à rester dans son lit, il change d’avis quand il entend à son tour le bruit étrange. J’ai beaucoup aimé alors ce moment d’écoute paternelle, de compréhension et de partage père-fils qui tous deux vont acquérir la connaissance rassurante de la source du bruit.

En revanche, les dessins ne me plaisent pas vraiment. Réalisés aux pastels gras (ou aux crayons de couleur ?), elles sont très simples, d’un style graphique qui ne me touche pas du tout. De plus, la mise en page ne les met pas en valeur, ce qui est un peu dommage.

Si je regrette vivement de ne pas adhérer aux illustrations, Scritch scratch dip clapote ! reste un très chouette album sur les terreurs nocturnes et les endormissements laborieux, auquel s’ajoute le plaisir des onomatopées !

***

Le dégât des eaux,
de Pauline Delabroy-Allard (textes) et Camille Jourdy (illustrations)
(Thierry Magnier, 2020)

Le dégât des eaux (couverture)Une flaque d’eau près de la machine à laver et Nino part dans un grand rêve marin à base de plongée dans la lagune vénitienne et de régate sur ses canaux. Se dévoile alors un carnaval impossible et loufoque où se côtoient humains, animaux anthropomorphes, sirènes et moult créatures. Nino y fait des rencontres, partage la joie simple d’une journée exceptionnelle… sans savoir que cela fait écho à ce qui l’attend au réveil.
Car voici un album qui réserve une surprise à la fin… En effet, derrière une histoire poétique voguant sur les flots, se cache un sujet bien plus ordinaire. Je ne dévoilerai rien à ce sujet, vous laissant le plaisir de la découverte, mais j’ai trouvé qu’il s’agit d’une manière bien originale d’aborder un sujet pourtant vu et revu.

Je dois avouer que je n’ai pas complètement accroché à cet album. J’ai trouvé la partie onirique quelque peu survolée, avec des sauts dans le temps (cohérents cependant avec le déroulé parfois anarchique des songes) et personnellement cette prolifération dense d’êtres en tous genres m’a semblé quelque peu cauchemardesque bien loin de l’idée de liesse qu’elle était censée évoquer… Toutefois, cet ouvrage est plaisant par la richesse des illustrations toutes douces de Camille Jourdy remplie de détails à observer en plus d’être bien construit et atypique. Cela reste donc une lecture très intéressante.

***

Sur ce, joyeux Noël à tous et à toutes !