Sandman, volume 3 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman 3 (couverture)Je ne comptais absolument faire un article sur ce troisième volume de Sandman. En ayant déjà écrit deux pour les deux premiers tomes, j’avais nommé mon fichier word « Sandman – Mini-critiques » en pensant n’écrire que quelques lignes sur les prochains opus et le publier lorsque j’aurais enfin fini. Et puis, j’ai commencé à écrire…

J’avais entendu du mal de cette troisième intégrale (lecture laborieuse, histoire peu intéressante…), voilà sans doute pour quelle raison j’ai longtemps repoussé ma lecture. A tort car celle-ci s’est révélée aussi captivante que les précédentes.

L’histoire principale, la plus longue divisée en plusieurs chapitres, s’intitule « Le jeu de soi ». C’est une histoire de femmes, qui parle aussi beaucoup d’identité. Barbie, Wanda, Thessalie, Hazel et Fowglove, le Coucou : une bimbo d’apparence très superficielle, une transsexuelle, une sorcière millénaire, un couple de lesbiennes et une fillette avide de découvrir le monde… Toutes se révèlent très attachantes, fortes et chouettes à suivre. Elles prouvent toutes qu’il ne faut pas se fier aux apparences et qu’un univers absolument merveilleux peut se cacher à l’intérieur de n’importe qui. C’est un aspect de Sandman que j’apprécie beaucoup, cette capacité de mettre en scène aussi bien des hommes que des femmes, ces dernières étant aussi intelligentes et crédibles (et cruelles parfois) que les premiers.
L’intérêt des annexes – qui n’est à mes yeux plus à prouver – se fait une nouvelle fois ressentir. En effet, nous avions déjà croisé Barbie (alors en couple avec Ken) ainsi que Judy, l’ex-petite amie de Foxglove, dans la première intégrale. Si ma mémoire ne me permet malheureusement pas de me souvenir de détails comme cela, je trouve absolument génial de recroiser des personnages ou leurs proches, étendant l’univers et accroissant l’influence de Sandman sur chaque vie terrestre (et non terrestre d’ailleurs).

 

Neil Gaiman continue de nous plonger dans l’Histoire (et à travers elle, les pouvoirs du Sandman) en nous emmenant à la rencontre de révolutionnaires français, du jeune Marco Polo, de l’empereur romain Auguste, devenu clochard le temps d’une journée, et d’un autre empereur plus surprenant – et inconnu pour moi jusqu’alors –, Sa Majesté Impériale Norton Ier. De son vrai nom Joshua Norton, il s’était autoproclamé en 1959 empereur des Etats-Unis.
Petite anecdote dont tout le monde se fout : je m’émerveille parfois des hasards des lectures. Dans l’une des histoires, l’un des personnages évoque Jack Talons-à-Ressorts (Spring-Heeled Jack en anglais). Un homme dont je n’avais jamais entendu parler avant de lire – à peine deux semaines avant ma lecture de Sandman – le quatrième tome d’Axolot qui racontait entre autres l’histoire de ce mystérieux personnage, connu pour ses griffes, son rire diabolique et, logiquement, ses bonds gigantesques.

 

Même si son caractère et ses relations avec ses frères et sœurs se dessinent un peu plus lors d’un concours dans lequel l’entraînent Délire, Désir et Désespoir (« Trois septembres et un janvier »), Sandman est finalement assez peu présent. Evidemment, il intervient toujours d’une façon ou d’une autre dans les aventures des différents protagonistes, mais elles ne tournent pas autour de lui. Le Rêve peut se manifester de bien des manières.

 

Graphiquement, deux histoires se détachent du lot.
La première est « Le Théâtre de minuit » : toute de teintes sépia, un peu floues, c’est malheureusement l’une des parties qui m’a le moins intéressée. On refait un petit bond dans le passé, lorsque Sandman était encore emprisonné, pour découvrir ce que se passait au-dessus de sa tête et la multitude de personnages a bien failli me perdre.
La second tourne autour de Désir et non pas de Sandman. Intitulée « Les fleurs de l’Amour », elle a été imaginée pour une anthologie en 1997 et il s’agit apparemment de sa première réédition. Le dessin – plus peinture que dessin d’ailleurs – la rend unique. Visuellement sublime, elle est aussi touchante car elle nous présente un Désir plus tendre que d’ordinaire.

 

Des histoires parfois sombres à souhait, des personnages bien campés et passionnants, un univers qui continue sa croissance… Bref, Sandman continue de conquérir mon cœur !

Sandman, volume 3 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2013 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 431 pages.

Mes chroniques précédentes : intégrale 1 et intégrale 2

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La guerre des Lulus, tomes 1 à 5, de Régis Hautière et Hardoc (2013-2017)

 

Les aventures de cinq adolescents, surnommés les Lulus à cause de leurs prénoms – Lucien, Ludwig, Luigi, Lucas et Luce –, pendant la Grande Guerre. De la France à la Belgique en passant par l’Allemagne, de bonnes en mauvaises rencontres, d’espoirs en désillusions, un voyage qui les mènera aux portes de l’âge adulte.

Cette bande de copains hétéroclite, très unie malgré leurs différences et leurs disputes, est très sympathique à suivre. Les quatre garçons, orphelins, prennent Luce sous leur aile pour l’aider à retrouver ce qu’eux ont perdu à jamais : ses parents, perdus de vue lors de leur fuite de Belgique. Ils réalisent peu à peu la gravité de leur situation. Isolés, ils ne se rendent pas tout de suite compte que la guerre est là, terrible, et qu’elle va durer (à leur décharge, les journaux et discours de l’époque affirmaient que cela avait être une guerre éclair). Le premier tome est assez léger, malgré leur solitude et leurs difficultés, et le ton s’assombrit par la suite.

Même si leur exode vers de meilleurs horizons ne commence qu’à la fin du second volume, les Lulus ne vont cesser de faire des rencontres, certaines plus heureuses que d’autres. Ils se lieront notamment d’une belle amitié, quasi paternelle, avec un Allemand, seront aidés – voire sauvés – par un vieux sabotier, par les habitants du familistère de Guise (un lieu incroyable que je vous encourage vivement à visiter si vous en avez l’occasion !), par un photographe un peu menteur, des résistants…

Cette saga nous montre, à travers des yeux d’enfants, l’arrière bien plus que le front très souvent raconté. Les magouilles pour survivre, les peurs des habitants, l’effilochement de la conviction selon laquelle la guerre ne durera pas, la pénurie alimentaire… Etrangement, je trouve les femmes bien absentes alors que leur rôle a été très important pendant cette période. Parmi les rencontres faites par les Lulus, il y a finalement peu (pas ?) de femmes réellement importantes… Luce elle-même n’est pas très importante, ni très utile. Elle éveille les premiers désirs des garçons, reçoit leurs cadeaux et joue son rôle de femme plus sage et raisonnable qu’eux… Bref, rien de très nouveau. Ce ne sera pas le membre des Lulus dont je garderai le plus vif souvenir.
Les tomes 4 et 5 sont plus sombres et tentent d’aborder bien des sujets : les pertes, le deuil, l’éclatement de leur petite troupe, les trahisons et la guerre vécue de très près pour certains Lulus côtoient les disputes d’adolescent, les sentiments, les premières amours et la relation plus compliquée entre Luce et les garçons.

 

Sachez cependant que ces cinq albums ne vous fourniront pas une histoire complète et achevée. Un détail qui m’a beaucoup agacée, gâchant presque ma lecture des deux derniers tomes qui s’essoufflent un peu à mes yeux. En effet, une ellipse de près d’un an est faite entre les années 1916 et 1917, épisode au cours duquel les Lulus se retrouvent en Allemagne ! Cette partie sera racontée dans un diptyque intitulé La perspective Luigi. De même, à la fin du cinquième tome, les Lulus sont séparés, certains en très fâcheuse position : évidemment, nous avons envie de connaître le fin mot de cette histoire… il faudra donc attendre une prochaine BD sur l’après-guerre des Lulus ! J’aurais clairement préféré une aventure complète avec toutes ses péripéties et avec une fin digne de ce nom plutôt que cet éclatement, cette absence de conclusion et ces promesses de futurs BD qui me semblent une simple tactique de marketing pour vendre plus. Exaspérant…

Visuellement, le dessin d’Hardoc est très agréable, réaliste et détaillé, mais il ne m’a pas particulièrement touchée même si j’ai trouvé certains jeux de lumière ainsi que le choix des palettes de couleurs très réussis. Les personnages sont expressifs – comme le montrent également les croquis concluant chaque volume – et les enfants murissent et grandissent.

 

Une fiction sur la Première Guerre mondiale qui est loin d’être dénuée d’intérêt, mais qui n’est pas exempte de défauts, des femmes globalement invisibles et une stratégie marketing un peu trop marquée ayant fini par atténuer le plaisir de la lecture. Ces BD deviennent de plus en plus sombres et l’ambiance détendue et bon enfant des deux premiers volumes est bien loin lorsqu’arrivent les morts et les douleurs des deux derniers tomes. Le troisième tome marque à mon goût l’apogée qualitative – l’histoire, le cadre, les protagonistes, la profondeur des sujets abordés… – de cette série. Le point de vue choisi, très judicieux, parlera aux plus jeunes comme aux plus grands et les entraînera tous découvrir la vie à l’arrière des lignes avec, à la clé, une bonne dose d’humour et d’aventure.

La guerre des Lulus, Régis Hautière et Hardoc. Casterman, 2013-2017. 56 pages :
– Tome 1 : 1914, La maison des enfants trouvés. 2013 ;
– Tome 2 : 1915, Hans. 2014 ;
– Tome 3 : 1916, Le tas de briques. 2015 ;
– Tome 4 : 1917, La déchirure. 2016 ;
– Tome 5 : 1918, Le Der des ders. 2017.

 

Proxima du Centaure, de Claire Castillon (2018)

Proxima du Centaure (couverture)Apothéose… Apothéose est unique et occupe toutes les pensées de Wilco. Tous les matins, il la regarde passer sous sa fenêtre jusqu’à ce matin où, pour la voir quelques secondes de plus, il se penche un peu trop. Et il tombe.

Je ne connaissais pas du tout le sujet du livre car, pour une fois, le résumé est extrêmement succinct et ne dévoile pas tout de l’histoire. (Et en plus, j’ai à mon habitude survolé le résumé. Même s’il ne fait que deux lignes, oui.) J’ai donc été surprise lorsque j’ai compris ce qu’il en était car c’est bien la première fois que je rencontre le sujet de la tétraplégie – du moins aussi directement – dans la littérature de fiction (quel que soit le public visé).

Immobilisé dans la coque qui protège son corps brisé, Wilco nous livre un long monologue. 222 pages dans la tête de cet adolescent, témoin muet des disputes avec les médecins focalisés sur l’hypothèse du suicide, des tâtonnements de ses parents pour rendre son quotidien le plus confortable possible et des espoirs désespérés de sa grande sœur.
Enfermé dans son esprit, il ressuscite des souvenirs de son enfance et se fait observateur, commentateur. Il contemple l’amour de ses parents et remarque mille détails auquel il n’aurait pas prêté attention s’il était toujours valide, il étudie les craintes, les convictions, les rituels et les embarras des proches qui se succèdent autour de son lit d’hôpital, il se souvient d’un voisin solitaire dont les manies ne lui semblent plus si absurdes. Isolé de tous, il devient plus compréhensif et plus proche des gens qui l’entourent.

Cependant, c’est dans son imagination qu’il se retire le plus : « Personne ne peut savoir le monde qui se déploie dans mes parois. » Puisque son corps ne répond plus, c’est en pensée qu’il s’évade quotidiennement. Il imagine ce qui se passe dans sa famille lorsqu’elle n’est pas avec lui, ce que fait Vadim son meilleur ami. Et surtout ce que vit Apothéose. Une Apothéose qui l’aimerait comme il l’aime, qui penserait à lui comme il pense à elle. Des rêves déchirants pour combattre la solitude.

Entre poésie et humour, entre rêve et réalité, Proxima du Centaure est un texte à la fois très beau et très triste, mais en même positif et sans la moindre lamentation. En quelques mots, Claire Castillon croque des personnages d’une humanité et d’une justesse folle que l’on aura tous pu côtoyer un jour ou l’autre. Un roman bouleversant sur la difficulté de communiquer et sur la séparation, mais aussi sur l’amour, y compris celui qui unit les frères et les sœurs, les enfants et les parents. Une perle totalement atypique !

« Je l’appelle Apothéose, et ce mot contient elle et moi, les ondes qui chargent l’air dès qu’elle entre dans mon champ de vision, mes organes qui se diluent quand elle s’éloigne et ceux qui se coagulent quand elle approche. Ses lunettes sont la partie de son corps que je préfère. Elles l’agrandissent. Elles la recadrent. C’est un plomb dans ma tête cette fille, une cymbale, deux, et boum, et boum, dit ma mère. Boum et boum, répète-t-elle. En deux temps. Puis, comme d’habitude, elle ajoute :
– En plus, il était huit heures sept, l’heure de sa naissance à six minutes près. »

Proxima du Centaure, Claire Castillon. Flammarion jeunesse, 2018. 222 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

L’Archipel, tome 1 : Latitude, de Bertrand Puard (2018)

L'Archipel T1 (couverture)A 16 ans, Yann Rodin est emprisonné dans la plus terrible des prisons : l’Archipel. Il est pourtant innocent, mais, pour son plus grand malheur, il est le sosie de Sacha Pavlovitch, le fils d’un trafiquant d’armes aux mains déjà bien sales malgré son jeune âge.

Bertrand Puard revient avec le premier tome d’une nouvelle série, L’Archipel, dans laquelle on retrouve les ingrédients de sa précédente trilogie, Bleu Blanc Sang :

  • Une action assez ramassée dans le temps ;
  • Des rebondissements en série et une grande vivacité dans la narration ;
  • Des personnages troubles dont la fiabilité n’est jamais prouvée ;
  • Un cadre très contemporain (l’histoire se passe en 2019).

Le résultat est un roman d’une grande fluidité qu’il est difficile de lâcher. C’est une histoire de manipulation, de mensonges, de trahisons. Une histoire dans laquelle n’importe qui peut se découvrir simple pion alors qu’il se croyait maître de son destin.

On sent rapidement que Yann et Sacha vont se découvrir des liens plus étroits encore que ceux de l’échange d’identité. Leurs passés comportent des zones d’ombre, leurs chemins se croisent de diverses manières et leurs futurs seront encore plus étroitement liés. La narration leur offre la parole à tour de rôle, nous permettant de les découvrir sans filtre et de nous attacher à eux.
La tension est grandissante, notamment du côté de Sacha. Des interrogations, voire des remords, montent en lui ; il fait des recherches internet sur son double, sur sa mère, sur son histoire, recherches dont nous lecteurs savons qu’elles sont enregistrées ; un journaliste semble décider à fouiller la double histoire de Sacha et de Yann…

Un reproche toutefois : l’action est très rapide. Presque trop en fait. Certes, c’est ce qui rend le roman haletant, mais cela le rend parfois presque superficiel. Nous avons finalement assez peu de temps pour découvrir cet Archipel qui donne son titre à la série et Sacha se joue de l’adversité avec une facilité déconcertante (je ne vous dis pas pour quoi faire). J’aurais parfois aimé plus de difficulté car la faiblesse des obstacles annihile tout suspense.
De la même façon, certains personnages sont à peine esquissés avant de disparaître. Je ne doute pas qu’ils auront un rôle à jouer dans la suite (je pense notamment à celle qui a le plus attiré mon attention, Algo, une prisonnière pas comme les autres, aux crimes encore inconnus, et aux détenus 666 et 72), mais leur passage est un peu trop fulgurant. Ainsi, à part Yann et Sacha que l’on suit de près, je n’ai pas réussi à m’attacher ou à ressentir de l’empathie pour un seul autre protagoniste.

Un premier tome sur les chapeaux de roue qui aurait peut-être gagné à prendre un peu plus son temps pour explorer les thèmes passionnants mis en place comme le trafic d’identités et cette prison internationale isolée près des glaces de l’Antarctique et destinée aux pires criminels de la planète. Beaucoup de questions restent en suspens : la société R.I.P., le passé de Marc-Antoine, le rôle d’Aliocha et celui d’Algo…

« Je n’ai plus de famille depuis longtemps. Ma vie tient plus du torrent de montagne que de la paisible rivière sur un coteau. J’ai l’habitude de vivre à la dure, et c’est ce qui fait dire à mes rares proches que je fais bien plus que mes seize ans. Mais, à ce moment-là, lorsqu’ils m’ont dressé sur mes jambes, forcé à marcher et emmené je ne savais où, à ce moment-là donc, je n’avais qu’une envie : m’effondrer comme un garçon de mon âge qui sent bien que sa vie vient de se fracasser contre un mur.
Ils étaient convaincus que j’étais ce type que je n’étais pas. »

« Bientôt, sa rencontre avec Aliocha, le prêtre orthodoxe qui habitait le fort. Curieusement, il ne la craignait pas. Peut-être parce que le prêtre était aveugle.
Peut-être.
Mais il se disait aussi qu’une personne privée de vue serait la plus à même de se rendre compte de la manigance. On ne voit que ce qu’on veut voir. Et lorsqu’on ne voit rien… »

« Nouria, Sacha et Yann étaient condamnés à avancer. Ils ne pourraient jamais plus mener l’existence tranquille des adolescents de leur âge.
A présent, ils voulaient vivre avec une intensité folle, jusqu’à la mort s’il le fallait.
Rien n’était terminé. Tout commençait pour eux, pour des raisons diverses, à des échelons différents.
En effet, leur rencontre n’était pas tout à fait le fruit du hasard.
Mais à présent, ils avaient toute latitude pour agir selon leur propre volonté.
Et elle seule. »

L’Archipel, tome 1 : Latitude, Bertrand Puard. Casterman, 2018. 279 pages.

La parenthèse 7ème art – Janvier 2018

Même s’il y a quelques personnages féminins très intéressants (Moonee, Mildred Hayes, Katharine Graham…), la réalisation reste très masculine ! Une seule femme derrière la caméra ce mois-ci ! Mais je suis déjà bien contente d’être retournée au cinéma (les mois précédents étaient quand même assez minables à ce niveau-là), donc je ne vais pas me plaindre… Du très bon au très mauvais, je vous laisse découvrir mes découvertes du mois !

  1. The Florida Project, de Sean Baker

Moonee a 6 ans et un sacré caractère. Lâchée en toute liberté dans un motel de la banlieue de Disney world, elle y fait les 400 coups avec sa petite bande de gamins insolents. Ses incartades ne semblent  pas trop inquiéter Halley, sa très jeune mère. En situation précaire comme tous les habitants du motel, celle-ci est en effet trop concentrée sur des plans plus ou moins honnêtes pour assurer leur quotidien… (Allociné)

The Florida Project (affiche)

J’étais très impatiente de découvrir ce film sorti en décembre (il aurait probablement été dans mon top si j’avais eu le temps de le voir plus tôt), notamment pour la petite Brooklynn Prince qui joue Moonee et que j’avais vu sur un plateau télé. La joie de vivre sauvage dont elle fait preuve, aussi bien dans la vie que dans le film, est vraiment communicative et enthousiasmante. En outre, après un rattrapage de Tangerine, le précédent film de Sean Baker, je me doutais que l’empathie et le réalisme avec laquelle il filme les laissés pour compte allait une nouvelle fois me toucher.
Tangerine (affiche)Essentiellement interprété par des amateurs, The Florida Project raconte le quotidien de ces marginaux qui vivent à deux pas du royaume des touristes, du consumérisme et de l’argent joyeusement dépensé pendant les vacances et qui, eux-mêmes, ont bien du mal à joindre les deux bouts. Ce n’est pas un film à l’action trépidante : on suit Moonee dans ses frasques et dans ses amitiés (notamment avec la touchante Jancey, la dernière scène entre les deux fillettes est juste bouleversante), la caméra la suit de près et se place d’ailleurs à hauteur d’enfant.
Si le soleil éclatant et les couleurs vives du motel et des bâtiments alentours échouent à dissimuler la dureté et les galères de la vie des habitants du lieu, c’est aussi un film drôle, tendre et touchant. On s’attache aux personnages, aux enfants bien sûr, mais aussi à cette mère aimante bien que dépassée et à ce gérant compréhensif qu’est Willem Dafoe (un personnage magnifique et sensible qui montre vraiment son talent, contrairement à son rôle dans le film juste en dessous). La fin est subtilement amenée (je me suis tout d’abord interrogée sur le pourquoi de ces fréquents plans de Moonee dans son bain) et déchirante.
Un petit bijou atypique qui, après la communauté trans de LA, nous fait découvrir un autre visage des Etats-Unis. Sean Baker est clairement un réalisateur que je vais suivre de près !

  1. Le Crime de l’Orient-Express (VO : Murder on the Orient Express), de Kenneth Branagh

Le luxe et le calme d’un voyage en Orient Express est soudainement bouleversé par un meurtre. Les 13 passagers sont tous suspects et le fameux détective Hercule Poirot se lance dans une course contre la montre pour identifier l’assassin, avant qu’il ne frappe à nouveau. D’après le célèbre roman d’Agatha Christie. (Allociné)

Le Crime de l'Orient-Express (affiche)

Aucun doute, je ne serai pas allée voir seule ce film car je prévoyais une grosse déception. Je ne m’étais pas trompée. Bon, mea culpa, je vais peut-être un peu virulente, mais il y eu dans ce film plusieurs petits détails exaspérants.
Premièrement. Kenneth Branagh ne m’a pas convaincue en Poirot. En outre, on nous le dépeint en homme blessé au cœur brisé (c’est à la mode de toute façon) par une certaine Katherine (il revient régulièrement pleurnicher sur la photo de celle-ci d’ailleurs, ce qui est parfaitement agaçant). J’ai lu quelques Agatha Christie, je ne suis pas une experte, mais confirmez-moi une chose : c’est une invention, cette Katherine ? En plus, Poirot étant Belge laisse régulièrement échapper des mots français lorsqu’il parle (normal), mais quand il est tout seul dans sa cabine en train de parler à sa photo, il parle tout en anglais. Logique…
Ensuite. L’énigme qui ouvre le film est facile comme tout, pas besoin d’être Hercule Poirot pour se douter qu’ils ne vont pas déclencher une guerre de religion en accusant un imam, un prêtre ou un rabbin. Et l’allusion finale à Mort sur le Nil  m’a prodigieusement agacée. C’est le genre de clin d’œil facile pour flatter l’intelligence des spectateurs (et éventuellement laisser une porte ouverte pour un autre film) qui se diront « oh, c’est Mort sur le Nil ». Sauf que dans Mort sur le Nil, Poirot est déjà en Egypte au moment du meurtre, on ne va pas le chercher au fin fond de l’Europe pour lui annoncer qu’un meurtre a été commis sur un bateau de croisière. Là, d’ici à ce qu’il arrive sur place, la macchabée risque d’être un peu frelatée.
Mais surtout, ce que je redoutais, ayant lu le roman et connaissant la fin, c’est l’ennui. Et effectivement, les tours et détours de Poirot pour annoncer le truc et les pseudos scènes d’action inutiles m’ont vivement impatientée. (Après, j’ai bien conscience que c’est un point négatif uniquement pour celles et ceux qui savent qui a commis le crime et que ceux qui découvriront l’histoire y prendront un bien plus grand plaisir.)
Allez, à part ça, Kenneth Branagh a dû faire un sacré boulot pour adopter cet accent à couper au couteau et le film est plutôt réussi esthétiquement parlant. Les paysages, la lumière, les couleurs, tout ça quoi… (Mais bon, c’est bien gentil, mais quand il n’y a que ça de positif à dire…)
Pardonnez ma langue de vipère, mais il fallait que je laisse filer l’agacement que ce film a suscité chez moi. Cela mis à part, Le Crime de l’Orient-Express vu par Kenneth Branagh est un film grand public, avec une brochette de célébrités qui jouent leur rôle ni plus ni moins, propre et bien léché, un peu long certes et qui manque d’une touche d’originalité. Disons que ça se regarde… (J’ai essayé de finir sur une touche positive, mais je n’y arrive décidément pas.)

  1. I Am Not A Witch, de Rungano Nyoni

Shula, 9 ans, est accusée de sorcellerie par les habitants de son village et envoyée dans un camp de sorcières. Entourée de femmes bienveillantes, condamnées comme elle par la superstition des hommes, la fillette se croit frappée d’un sortilège : si elle s’enfuit, elle sera maudite et se transformera en chèvre… Mais la petite Shula préfèrera-t-elle vivre prisonnière comme une sorcière ou libre comme une chèvre ? (Allociné)

I am not a witch (affiche)

Honnêtement, je ne sais pas quoi penser de ce film qui me semblait très prometteur. Il m’a à la fois mise très mal à l’aise et profondément ennuyée. Mal à l’aise car, si ça se veut comédie grinçante, je l’ai trouvé violent et triste. Ennuyée car je l’ai trouvé plat et, malgré ses yeux ardents, le mutisme de la jeune héroïne m’a lassée. J’ai fini par laisser mon esprit vagabonder, ratant une bonne partie de la fin du film. Pas de critique donc de ce long-métrage étrange…

  1. Lucky, de John Carroll Lynch

 Lucky est un vieux cow-boy solitaire. Il fume, fait des mots croisés et déambule dans une petite ville perdue au milieu du désert. Il passe ses journées à refaire le monde avec les habitants du coin. Il se rebelle contre tout et surtout contre le temps qui passe. Ses 90 ans passés l’entraînent dans une véritable quête spirituelle et poétique. (Allociné)

Lucky (affiche)

Un magnifique dernier rôle, taillé sur mesure, pour Harry Dean Stanton. Une ode contemplative sur le temps qui passe, les années qui s’accumulent, sur une peur bravement dissimulée sous une résignation de façade. Le ton est assez mélancolique, mais optimiste en même temps. Les acteurs sont parfaits, les dialogues justes, le sujet universel. Lucky est un film sensible, intelligent et délicat, non dénué d’humour, porté par un Harry Dean Stanton absolument touchant et charismatique. Je n’ai pas mille choses à dire, ce film m’a remuée et c’est tout.

  1. Downsizing, d’Alexander Payne

Pour lutter contre la surpopulation, des scientifiques mettent au point un processus permettant de réduire les humains à une taille d’environ 12 cm : le « downsizing ». Chacun réalise que réduire sa taille est surtout une bonne occasion d’augmenter de façon considérable son niveau de vie. Cette promesse d’un avenir meilleur décide Paul Safranek  et sa femme à abandonner le stress de leur quotidien à Omaha (Nebraska), pour se lancer dans une aventure qui changera leur vie pour toujours. (Allociné)

Downsizing (affiche)

Bon. Que dire ? Cette critique va être laborieuse. Parce que je n’ai pas pensé grand-chose de ce film. Premièrement, je l’ai trouvé long – beaucoup trop long. Je pense qu’il y avait de bonnes idées au départ, mais le traitement qui en a été fait aboutit à un scénario sans surprise ni originalité. Voire mièvre. Le film se voulait sans doute critique de la société, il insiste bien sur le fait que, grands ou petits, rien ne change, les inégalités et les trafics persistent, mais c’est laborieux et peu passionnant. Les réflexions sur l’écologie et la fin de l’humanité restent totalement superficielles et n’apportent rien. Bien que plus drame que comédie, de nombreuses tentatives d’humour sont faites en tirant sur des clichés et des personnages caricaturaux. Si j’ajoute que ces derniers m’ont globalement ennuyée, voire agacée (raah, le passif Paul Safranek !), j’obtiens un film vraiment moyen…

  1. 3 Billboards, les panneaux de la vengeance (VO : Three Billboards Outside Ebbing, Missouri), de Martin McDonagh

Après des mois sans que l’enquête sur la mort de sa fille ait avancé, Mildred Hayes prend les choses en main, affichant un message controversé visant le très respecté chef de la police sur trois grands panneaux à l’entrée de leur ville. (Allociné)

3 Billboards (affiche)

3 Billboards trace un portrait assez amer de l’Amérique profonde dans cette petite bourgade où l’amour ne règne pas en maître puisqu’on y déteste les Noirs, les nains, les gays… De temps à autre, toute cette moquerie, parfois gratuite, met mal à l’aise. Les scènes qui m’ont le plus dérangée : l’humiliation systématique de James, joué par Peter Dinklage, et celle de Penelope, la nouvelle petite amie de l’ex-mari de Mildred, qui, puisqu’elle n’a que 19 ans, est forcément une cruche écervelée, intéressante seulement pour son corps jeune et frais…
Néanmoins, cela ne change rien au fait que 3 Billboards est une vraie claque, magistralement menée d’un bout à l’autre. Un thème dramatique et poignant, des personnages sobres et subtils, un scénario original, et un humour très noir.
Le casting est superbe : Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, Peter Dinklage, Caleb Landry Jones… Frances McDormand campe une femme qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui n’hésite pas à en venir à la violence s’il le faut. Seule la justice importe et retrouver le violeur et le meurtrier de sa fille. Une scène bouleversante vient nous montrer que toute cette colère destructrice vient, certes de la douleur, mais aussi de la culpabilité qui la ronge au souvenir des derniers mots, d’une violence inouïe, échangés avec sa fille. Difficile de ne pas s’attacher à cette Mildred froide et cassante (qui ne te laisserait sans doute pas t’attacher dans la vraie vie), mais d’une humanité folle,  à l’instar de tous les autres personnages. Pas de personnages 100% détestables, pas de personnages 100% gentils, mais toute une palette de caractères d’une grande justesse ! Même le plus haïssable d’entre eux laisse sa carapace de haine se fendre peu à peu.
Un film, grave, drôle, humain, noir, bref, excellent du début à la fin. Une fin par ailleurs très réussie puisqu’elle se joue avec brio de toutes nos attentes.

  1. The Greatest Showman, de Michael Gracey

The Greatest Showman célèbre la naissance du show-business et l’émerveillement que l’on éprouve lorsque les rêves deviennent réalité. Inspirée par l’ambition et l’imagination de P.T Barnum, voici l’histoire d’un visionnaire parti de rien qui a créé un spectacle devenu un phénomène planétaire. (Allociné)

The Greatest Showman (affiche)

Sans être le film du mois, j’ai bien aimé cette comédie musicale (même si The Greatest Showman ne rivalisera certainement pas avec mes comédies musicales préférées et nous sommes très loin de Moulin Rouge qui touchait un peu au même univers). Tout y est peut-être un peu trop heureux et plein de bons sentiments, mais je trouve agréable d’entendre pour une fois des messages de tolérance, de dépassement de soi et d’amitié.
N’espérez pas trouver ici un biopic fidèle sur Phineas Taylor Barnum qui était bien moins sympathique que celui dépeint par Hugh Jackman. Cet aspect peut même déranger (car P.T. Barnum était loin du philanthrope montré dans le film et je ne suis pas sûre que les freaks de l’époque étaient autre chose qu’un moyen de s’enrichir), mais ce film se veut plutôt comme une fête et une célébration du spectacle populaire. Soit.
Pour suivre le rythme effréné impulsé par la musique, les péripéties s’enchaînent très rapidement. C’est peut-être le point noir du film : à part P.T. Barnum, les personnages sont simplement esquissés et peu profonds (pour être honnête, je n’ai pas vraiment compris ce que le personnage de Zac Efron, Philip Carlyle) apportait au cirque, enfin, j’ai compris ce qu’il était censé apporter, mais concrètement, ça passe un peu à la trappe…). Certes, il n’y a pas de temps mort, mais justement, les différents rebondissements sont parfois un peu trop rapidement expédiés.
Les chansons sont entraînantes (bien que parfois un peu redondantes à mon goût) et les chorégraphies époustouflantes. Visuellement, c’est un enchantement, il y a sans cesse du rythme et certains plans – notamment au cirque Barnum – sont tout simplement magiques. Cependant, j’aurais aimé fréquenter d’un peu plus près les « freaks », autres que la très belle Anne Wheeler (qui n’a sûrement pas connu tout à fait la même exclusion qu’une femme à barbe ou qu’un nain)… Dommage qu’elle soit autant mise en avant !
Pas exceptionnel et dispensable, mais sympathique tout de même !

  1. Pentagon Papers (VO : The Post), de Steven Spielberg

Première femme directrice de la publication d’un grand journal américain, le Washington Post, Katharine Graham s’associe à son rédacteur en chef Ben Bradlee pour dévoiler un scandale d’État monumental et combler son retard par rapport au New York Times qui mène ses propres investigations. Ces révélations concernent les manœuvres de quatre présidents américains, sur une trentaine d’années, destinées à étouffer des affaires très sensibles… Au péril de leur carrière et de leur liberté, Katharine et Ben vont devoir surmonter tout ce qui les sépare pour révéler au grand jour des secrets longtemps enfouis… (Allociné)

Pentagon Papers (affiche)

Scandale politico-militaire, réflexion sur la liberté de la presse, manipulation des pouvoirs publics… Le sujet est intéressant, mais la mise en scène est classique. De plus, même s’il ne peut véritablement y avoir de suspense puisque la fin de l’histoire est connue, je n’ai pas ressenti les risques pris par les journalistes – ils sont évoqués, mais pas transmis à mon goût – et je le regrette car cela m’aurait sans doute aidé à rentrer dans l’histoire. En effet, j’avoue avoir trouvé ce film un peu long, mais je plaide coupable, c’est de ma faute : ce genre de sujet – comme l’espionnage ou la politique – m’ennuie un peu.
En revanche, je trouve que Spielberg a très bien montré la situation délicate et inconfortable qu’était celle de Katherine Graham. En tant que femme, personne ne l’aurait choisie pour occuper ce poste majeur et ça n’aurait d’ailleurs pas été le cas sans la mort de son père et de son mari. Elle a dû se battre contre les idées reçues et la domination des hommes de son entourage pour imposer ses choix. Certaines scènes m’ont d’ailleurs fait ressentir avec une grande acuité l’oppression qu’elle a pu parfois subir, entourée d’hommes tentant à tout prix de lui imposer leur point de vue et de lui dicter ses prises de position.
Un film intéressant, mais qui me parle finalement assez peu.

C’est le 1er je balance tout ! # 13 – Janvier 2018

c-est-le-1er-je-balance-tout-banniere-bicolore-sapinRimant avec « C’est lundi, que lisez-vous ? », ce sympathique rendez-vous a été initié par Lupiot du blog Allez vous faire lire. Il permet de revenir sur le mois écoulé à travers quatre points :

  • Le Top et le Flop de ce que l’on a lu le mois dernier ;
  • Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier ;
  • Un lien adoré le mois dernier (hors chronique littéraire) ;
  • Ce que l’on a fait de mieux le mois dernier.

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  1. Le Top et le Flop de ce que j’ai lu le mois dernier.

Côté Top… Ce mois-ci, je veux parler des Carnets de Cerise, de Joris Chamblain et Aurélie Neyret. Car, arrivée à la fin du cinquième tome,  Des premières neiges aux Perséides, je suis tombée des nues en découvrant qu’il s’agissait du dernier tome. Les illustrations d’une douceur et d’une beauté à couper le souffler sont ce que l’on remarque en premier. Il suffit d’un regard pour qu’Aurélie Neyret nous emmène dans cet univers de couleurs chaudes et de tendresse. Un trait magnifique pour des histoires intelligentes et sensibles. Les deux premiers tomes étaient diaboliquement mignons et Cerise laissait deviner les belles émotions par lesquelles elle allait nous faire passer, mais, après une relecture des tomes 3 et 4 qui m’ont tous deux laissée l’œil humide, j’appréhendais presque le contenu douloureux de ce nouvel opus. Enfin, nous en apprenons plus sur ce père absent et Cerise n’aura personne d’autre qu’elle-même à sauver. Bouleversante Cerise… C’est une formidable et touchante histoire initiatique qui, au fil des tomes, a su parler avec justesse et poésie de sujets difficiles comme le deuil, la culpabilité, la dépression, la solitude… J’ai fermé le livre un sourire attendri et ému sur les lèvres et, dans le cœur, le petit regret de devoir lui dire au revoir. Ces cinq volumes sont clairement cinq joyaux dans ma bibliothèque.

(Vous avez également pu lire à quel point j’ai aimé Je suis une légende et Où passe l’aiguille et vous verrez dans les semaines à venir que c’est aussi le cas de Sandman, Chaussette, Proxima du Centaure et The Weight of Water. Quant aux Culottées, c’est évidemment génial et incroyablement instructif, mais ça, tout le monde le sait, dont je ne ferai probablement pas de critique dessus.)

Côté Flop… C’est le cœur qui lâche en dernier de Margaret Atwood est sans aucun doute le livre qui m’a laissée de marbre en janvier… J’en suis vraiment déçue et si vous voulez découvrir le pourquoi du comment, je vous invite à lire ma chronique.

 Côté challenges,

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  1. Une chronique d’ailleurs lue le mois dernier.

Oups… J’ai assez peu lu vos articles ce mois-ci et j’ai oublié de garder dans un coin les meilleurs d’entre eux, donc désolée, je n’ai rien à dire…

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  1. Un lien que j’ai adoré le mois dernier (hors critique littéraire).

Comme ci-dessus, je n’ai rien à vous proposer ce mois-ci… Désolée !

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  1. Ce que j’ai fait de mieux le mois dernier.

Un mois de janvier assez chargé. Chercher une maison pour notre déménagement à venir nous occupe pas mal ainsi que les allers-retours en région rennaise tandis que les premiers cartons ont fait leur apparition.

Nous avons également passé quatre jours à Londres (dont je suis revenue avec tous les livres de Sarah Crossan qui me manquaient encore). Au programme :

  • l’exposition Harry Potter à la British Library : je ne connaissais pas le point de vue adopté (les différentes matières étudiées à Poudlard) et ce voyage à travers la magie, les siècles et le monde s’est révélé très intéressant et très riche, le tout étant complété par des manuscrits et des dessins de J.K. Rowling, des esquisses et des originaux de Jim Kay… ;
  • la visite de The House of MinaLima : parfait pour examiner de près des détails invisibles dans les films (journaux, couvertures de livres de cours, emballages de produits Weasley, etc.) dans une maison colorée aux étages desservis par un petit escalier tout à fait potterien ;
  • The Viktor Wynd Museum of Curiosties, Fine Art & Natural History : un musée de curiosité situé dans le sous-sol d’un bar, un lieu étrange, intrigant et parfois dérangeant (comme il se doit) rempli de squelettes, de photographies, de sculptures et autres objets bizarres et fascinants… ;
  • Dennis Severs’ House : un lieu que je voulais absolument voir après ma lecture des Marvels et qui m’a laissée un peu mitigée. Certes l’expérience est surprenante, l’ambiance particulière attendue est bien là et le voyage est très certainement dépaysant, mais, au lieu d’innombrables rappels comme quoi « voler c’est pas bien » et du souffle des vigiles dans mon dos, j’aurais préféré des informations sur les objets ou l’époque par exemple… :
  • Et de la marche (beaucoup de marche…) dans West End, dans les parcs, dans le petit cimetière de St Pancras Old Church (un endroit stupéfiant et paisible avec une mignonne petite église et une accumulation de tombes absolument extraordinaire), Camden, etc.

Nous sommes également allés voir deux fois Eddie Izzard au théâtre. Je ne le connaissais pas et j’ai découvert un artiste unique et incroyable. Il est anglais, mais joue en français, improvise en français, blague en français. Ce show « En rodage » est en fait une première esquisse pour son futur spectacle « Wunderbar ». Qu’il donne une voix aux animaux ou qu’il parle du monde actuel, son humour parfois caustique, parfois absurde ne m’a pas laissé une seconde de répit. 50 minutes, c’est bien trop court, on en voudrait toujours plus. Captivant et magnifique, j’ai découvert un artiste exceptionnel que je suivrai à présent de près, qui m’a donné envie de revoir l’intégrale des Monty Python et qui me manque déjà un peu !

Je m’excuse pour ce bref bilan, je ferai peut-être mieux le mois prochain (peut-être ou peut-être pas, mais le déménagement est une bonne excuse !). A vous ! Qu’avez-vous lu ? Qu’avez-vous fait ?

Où passe l’aiguille, de Véronique Mougin (2018)

Où passe l'aiguille (couverture)Où passe l’aiguille, c’est l’histoire de Tomi, le cousin de l’autrice. De 14 à 88 ans, de la Hongrie à la France, des camps de concentration à la haute couture, une vie terrible, une vie ébouriffante, une vie d’audace et de chance, une vie de chagrin et de joies.

Tout d’abord, il y a Tomi. Un personnage très fort et éminemment sympathique. C’est un garçon, puis un adolescent, puis un homme impulsif, passionné, intelligent, impertinent, rêveur. Il saisit la moindre opportunité, la moindre chance d’avancer, de survivre, d’apprendre, dût-il voler ou mentir ou tricher. Même plongé dans le pire cauchemar, il n’abandonne jamais et s’empare de la plus petite étincelle qui le fera vivre un peu longtemps. Il est passionnant de le suivre, de découvrir les chemins empruntés, les intersections et les choix qui le mèneront à une belle carrière dans la haute couture.
C’est aussi un beau portrait d’adolescent. L’importance de l’amitié, la fascination pour les femmes, la rébellion d’avec sa famille et sa communauté, ses contradictions (lui qui fuit les leçons de son père sur les costumes pour hommes reste intéressé par certains tissus, par la couleur… par la salopette de plombier), sa volonté de trouver sa propre voie (qu’il finira par découvrir dans la mode pour femme, un chemin unique, mais liée à sa famille malgré tout)… Un portrait moderne qui pourra parler aux adolescents du XXIe siècle.

Ensuite, il y a l’écriture de Véronique Mougin : fluide et imagée, tantôt tendre, passionnée ou dure. Mais toujours saupoudrée d’une touche d’humour. En harmonie parfaite avec le caractère vif, impétueux et sans cesse affamé de Tomi, avec sa gouaille d’adolescent débrouillard. D’un bout à l’autre, de sa plume particulièrement vivante, l’autrice se glisse dans la peau de l’adolescent, de l’homme, du déporté, du créateur avec une aisance confondante et nous fait vivre, souffrir et aimer avec lui.
Le récit à la première personne est émaillé, entre chaque chapitre, de prises de paroles des autres personnages, importants ou secondaires, qui gravitent autour de Tomi. Procédé agréable qui nous apporte d’autres informations, d’autres visions des événements et du jeune homme.

Le récit est évidemment terrible. Les horreurs se succèdent, la faim, le froid, la peur, la cruauté des bourreaux et des détenus. Mais le roman parle aussi de l’après, du retour au pays, de l’antisémitisme qui n’a pas disparu avec la fin de la guerre, du pillage de leurs affaires, de leurs maisons, de leurs ateliers. Et surtout, Tomi et les autres survivants se posent sans cesse la question de comment vivre avec, comment continuer après ça. Les cauchemars récurrents, les souvenirs qui menacent de resurgir, la peur. Parler, se taire et tout enfouir, boire pour oublier, parler aux morts, espérer, chacun à sa méthode pour tenter de rester en vie parmi les fantômes.
C’est également un récit sur la résilience et sur la solidarité. L’amitié et le groupe apparaissent comme cruciaux pour Tomi. Son père, son meilleur ami et le père de celui-ci étaient ses ancres dans les camps et il trouvera, dans la maison de couture, une seconde famille capable de tenir ses démons à distance. C’est peut-être ce que j’ai trouvé le plus beau et le plus émouvant dans ce roman…

Pour être honnête, j’avais quelques appréhensions vis-à-vis de ce livre. Quelques-unes étaient liées à la période de la Seconde Guerre mondiale. Encore une énième roman sur la Seconde Guerre mondiale ? Oui… et non. Car l’autrice raconte d’autres épisodes que ceux mille fois racontés et de nouveaux détails sur la survie dans les ghettos, les camps, l’après font toujours leur apparition. Et c’est captivant et bouleversant.
Cependant, mes principaux préjugés reposaient sur la mode. La haute couture n’est pas un art qui me passionne et je craignais la lassitude. Mais Véronique Mougin a totalement réussi à me surprendre sur ce terrain de jeu. Avec Tomi, j’ai découvert au camp la beauté du geste, la renaissance des vêtements sous les mains expertes et les histoires humaines derrière les créations. L’entrain et la passion vibrant dans le corps et l’esprit de son narrateur, elle fait vivre les tissus, tourbillonner les couleurs, danser les perles, les boutons et les dentelles. Et elle a su me passionner, le temps d’une lecture, pour cet univers que je ne connaissais pas.

Un récit de vie vibrant et poignant, un homme qui a traversé un cauchemar et qui a cherché le moyen de le laisser à la porte, une vie où la mort et l’art s’entremêlent, cousus sur une toile de souvenirs, de pleurs, de passions et de beauté.
Aussi, même si vous avez l’impression d’avoir déjà tout lu sur la Seconde Guerre mondiale, même si la mode ne vous intéresse guère, accordez une chance à ce récit à la fois historique et personnel, fort et étonnamment non dénué d’humour.

Merci à Babelio, à Flammarion et évidemment à Véronique Mougin pour cette lecture et la rencontre qui a suivi, une rencontre passionnante et touchante.

« Ce n’est pas ma faute, le fil est fourbe. De naissance. Dès le départ de sa vie, il se planque, vas-y pour l’attraper dans le cocon du papillon, dans la fleur du coton, dans la tige du lin et je ne te parler même pas de le choper sur le dos du mouton, pour y arriver il faut se lever tôt. Je n’invente rien : les gars dans le temps ont mis des millénaires à le domestiquer (je tiens l’information de Serena qui lit des revues compliquées sur les siècles passés). On dit « filer » la laine, l’affaire a l’air toute mignonne-facile, en réalité c’est la guerre : pour sortir un fil correct il faut battre la laine la tremper l’étirer la tordre, du sauvage je te dis. D’ailleurs il en reste toujours quelque chose : quand tu t’apprêtes à passer cette saleté de fil dans le chas il gigote encore. Tu as beau tenir l’aiguille et viser sans trembler, il faut toujours qu’il s’échappe, alors quand il s’agit de le coudre droit… Franchement ce n’est pas de la mauvaise volonté de ma part, on ne peut pas consacrer sa vie à un truc aussi retors. »

« Je ne m’étonne plus de rien ici. C’est ce qui s’en va en premier après l’espoir, l’étonnement. »

« Moi, je vois cette chose, en balayant. Je vois la grande réparation du fil qui va et vient, l’aiguille qui passe et repasse et efface les plaies, la vie même est prise dans cette toile-là alors ils pourront dire ce qu’ils veulent, les salauds, les kapos, les SS, qu’on est des Untermensch des vermines des bestioles à écraser mais les mains animales résistent au grand rien, au broyage, à la disparition, et ça a quand même une sacrée gueule. »

Où passe l’aiguille, Véronique Mougin. Flammarion, 2018. 452 pages

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Ruban Moucheté :
lire un livre dont le titre comporte un mot se référant à la mode

Challenge Voix d’autrices : un livre que je n’ai pas réussi à lâcher

Challenge Les 4 éléments : un personnage tout feu tout flamme