L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul (challenge « Tour du monde »)

Dans l’optique de vider ma PAL de livres parfois ignorés depuis trop longtemps, j’ai rejoint le challenge « Tour du monde » du Petit pingouin vert.

Après L’équation africaine la semaine dernière, voici trois mini-chroniques sur des romans lus dans ce cadre : L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul.

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ÉTATS-UNIS – L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

L'empreinte (couverture)Alexandria Marzano-Lesnevich est étudiante en droit lorsque sa route croise celle de Ricky Langley, un pédophile emprisonné pour le meurtre d’un jeune garçon. Une rencontre qui va bouleverser ses convictions. Dans ce livre, à la fois témoignage et enquête, elle relate aussi bien l’histoire de Ricky que son propre passé et tente de dépasser ses propres traumatismes.

En début d’année, j’ai lu Dernier jour sur terre de David Vann qui, sur le même principe, mettait en parallèle la vie et les actes du tueur de masse Steve Kazmierczak et les jeunes années de l’auteur. J’ai ressenti le même type d’émotions lors de ces deux lectures. C’est un genre qui me laisse à la fois atterrée, perplexe, glacée, interrogative et, je l’avoue, un peu perplexe face à ce magma inhabituel d’incertitudes.

Ce livre m’a retourné les entrailles, ce qui était totalement prévu du fait des histoires pédophiles qu’il renferme. J’ai été écœurée à plusieurs reprises, au point de faire traîner cette lecture dans laquelle il n’était pas toujours agréable de baigner. Cela dit, de ces atrocités naissent des réflexions assez passionnantes sur les relations familiales, les tabous, les hontes et les secrets. A travers son livre, l’autrice porte un regard sur elle-même, sur sa famille, sur le passé, sur les exactions d’un grand-père, un questionnement intime jusqu’à la résilience.
A l’instar de Steve, Ricky se révèle être un personnage complexe. Un pédophile et un tueur, certes, mais son passé, l’histoire assez atroce de sa naissance, ses tentatives pour éviter le pire, tout cela amène à ressentir compassion pour un homme torturé et surtout indécision sur son cas (une indécision sur laquelle entre-déchireront les avocats lors de ses multiples procès). Le portrait psychologique que trace l’autrice est à la fois fouillé, complexe et fascinant.
Et en même temps, j’étais une nouvelle fois embarrassée de cette position de voyeuse dans laquelle l’autrice m’a plongée. Voyeuse de la vie de Ricky et de l’intimité de l’autrice. C’est décidément une expérience que je n’apprécie pas vraiment et que je ne pense pas renouveler de sitôt.

C’est une lecture qui m’a profondément remuée. Du début à la fin, j’ai ressenti le besoin d’en parler, de raconter ce que je lisais, de partager mes questionnements, mes doutes, mes dégoûts, comme pour me décharger d’un poids.
Un livre violent, puissant et dérangeant, mais aussi indubitablement passionnant.

« Dans les livres, je découvre la sourde vibration de tout ce qui est indicible. Les personnages pleurent comme je voudrais pleurer, aiment comme je voudrais aimer, ils crient, ils meurent, ils se battent la poitrine et ils braillent de vie. Mes journées sont poisseuses d’un sommeil cotonneux qui les étouffe et les emmêle. »

« Un individu peut être en colère et éprouver tout de même de la honte. Un individu peut brûler de haine contre sa mère et tout de même l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fierté. Un individu peut se sentir débordé par tout ce qu’il voudrait être et ne voir aucun moyen d’y parvenir. »

« Qui sait comment chacun trouve sa place dans une famille ? Les rôles sont-ils assignés ou choisis ? Et au demeurant, même entre frères et sœurs – même entre jumeaux –, on ne grandit pas dans la même famille. On n’a pas le même passé. »

L’Empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich. Sonatine, 2019 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié. 470 pages.

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CHINE – L’ingratitude, de Ying Chen (1995)

L'ingratitude (couverture)Une jeune Chinoise se suicide pour échapper à l’emprise étouffante de sa mère. Après sa mort, elle observe les vivants, relate ses derniers jours et se penche sur sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour et de haine étroitement entremêlées, dans laquelle les deux femmes semblent incapables de vivre sans l’autre… comme de vivre avec l’autre. Des rapports mère-fille si toxiques que la mort finit par apparaître comme le seul moyen de s’en délivrer.

C’est un texte court qui me laissera un souvenir plutôt éthéré. Je l’ai trouvé très beau, avec une atmosphère profondément triste et amère, d’une cruauté poignante ; il est aussi très fort sur ce qu’il raconte, sur la place parfois si difficile à trouver dans la société, sur l’apparente impossibilité de satisfaire ses désirs, ceux des personnes chères et ceux attendus par le poids des traditions. Cependant, il n’a pas su conserver de constance dans les sentiments provoqués chez moi et je me suis parfois éloignée du récit. Je pense cependant que j’ai mal choisi ma lecture et qu’un récit lent et contemplatif à une période où mon esprit était en ébullition et assez stressé, n’était pas l’idée du siècle.

« On n’est jamais seul. On est toujours fille ou fils de quelqu’un. Femme ou mari de quelqu’un. Mère ou père de quelqu’un. Voisin ou compatriote de quelqu’un. On appartient toujours à quelque chose. On est des animaux sociaux. Autrui est notre oxygène. Pour survivre, tu ne peux pas te passer de ça. Même les minuscules fourmis le comprennent mieux que toi. »

L’ingratitude, Ying Chen. Editions Actes Sud, coll. Babel, 2007 (1995 pour la première édition). 154 pages.

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AFGHANISTAN – Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Les cerfs volants de Kaboul (couverture)Amir est Patchoun sunnite, Hassan Hazara chiite. Malgré tout ce qui les oppose, ces frères de lait ont grandi ensemble et, depuis toujours, partagent leurs jeux et leur enfance jusqu’à un événement terrible qui va bouleverser leur vie. Vingt-cinq ans plus tard, Amir, qui vit alors aux États-Unis, reçoit un appel qui est, pour lui, comme une main tendue. Un appel qui lui promet une possibilité de corriger le passé.

Les cerfs-volants de Kaboul, un autre livre qui dormait dans ma PAL depuis des années pour des raisons inexpliquées. C’est un roman d’une grande fluidité, dont la narration efficace pousse à tourner les pages sans pouvoir sans détacher. Les rebondissements sont parfois prévisibles (par exemple, une fois arrivé le moment du coup de téléphone, on se doute bien de la manière dont Amir va pouvoir corriger ses erreurs), mais le récit n’en pâtit pas grâce à cette écriture qui reste prenante.

L’histoire est parfois terrible, avec des scènes insupportables d’inhumanité. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié la manière dont l’auteur traite les maltraitances (je reste vague pour ne pas spoiler un fait que j’ignorais en commençant ma lecture) : il ne se complaît pas dans des descriptions interminables quand quelques mots suffisent à nous faire comprendre ce qu’il en est, quand l’atrocité de la chose n’a pas besoin de détails pour être violemment ressentie. La seconde partie du récit, quant à elle, laisse apercevoir ce monde si éloigné du nôtre, celui d’un pays en guerre, avec son cortège d’injustices, de misère et d’actes barbares.
Autant la première partie était allégée par les petites joies d’une enfance privilégiée – ode nostalgique à cette période insouciante d’avant les conflits, aux courses dans les rues de la vie, aux combats de cerfs-volants… –, autant la partie « adulte » est beaucoup plus sombre et triste, portrait de l’Afghanistan ensanglantée par les talibans, un pays dont toutes les couleurs semblent avoir disparues.
J’ai apprécié qu’elle conduise à cette fin un peu douce-amère, en suspens. Le livre se ferme sur une braise d’espoir et à nous de souffler sur cette étincelle pour la faire grandir ou de l’étouffer sous la cendre, selon la façon dont notre cœur imagine la suite de cette histoire.

Le personnage d’Amir, qui est aussi le narrateur, m’a inspiré des sentiments mitigés. Enfant, il m’a souvent révoltée. Pas tellement par sa « pire des lâchetés » évoquée par le résumé de la quatrième de couverture : certes, il a été lâche, mais il n’était qu’un enfant, un enfant pas très courageux. Disons qu’il aurait pu en parler plutôt que laisser un secret s’installer et ronger l’entièreté de sa vie – et celle de bien d’autres personnages – mais son cœur tourmenté et ses relations compliqués avec son père ne rendaient pas la confession aisée. Mais j’ai davantage été outrée par les petites humiliations, les moqueries secrètes, les tours mesquins joués à Hassan. Plusieurs fois, j’ai songé qu’il ne méritait pas l’affection de quelqu’un comme Hassan, personnage bouleversant que j’ai regretté de ne pas côtoyer plus longtemps tant sa bonne humeur et sa gentillesse illuminaient le récit.
Certes, il est difficile pour moi d’imaginer un monde aussi hiérarchisé que le sien, un monde qui lui répète sans arrêt que sa naissance le place bien au-dessus d’un Hazara, un monde dans lequel son meilleur ami est aussi son serviteur, mais son comportement reste assez méprisable.
Malgré tout, il est le narrateur dont on partage les doutes et les regrets, donc il est compliqué de le détester purement et simplement en dépit de ses défauts. Et l’auteur propose ici un personnage complexe, torturé depuis l’enfance, qui est loin d’être un héros, mais fouillé sur le plan psychologique.

Un roman intense, captivant, qui donne à voir deux visages de l’Afghanistan, et une touchante histoire d’amitié et de pardon.

« Les enfants ne sont pas des livres de coloriage. Tu ne peux pas les peindre avec tes couleurs préférées. »

« Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l’enfance, elle, y est quasi inexistante. »

Les cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini. Editions 10/18, coll. Domaine étranger, 2006 (2003 pour l’édition originale. Belfond, 2005, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Bourgeois. 405 pages.

Dernier jour sur terre, de David Vann (2011)

Dernier jour sur terre (couverture)Découvert grâce à une copinaute, Dernier jour sur terre n’est pas forcément un livre vers lequel je me serais tournée spontanément (même si j’aurais fini par y arriver vu que j’ai bien l’intention de trouver le temps de découvrir tous les romans de David Vann dont j’ai lu Sukkwan Island– que j’ai adoré – et Impurs – dont je n’ai finalement aucun souvenir -) : il tourne autour du tueur de masse Steve Kazmierczak qui a tué cinq étudiant·es de son université le 14 février 2008. David Vann entremêle biographie romancée, autobiographie et enquête autour de l’histoire de Steve. Pourquoi Steve a-t-il commis ces actes et pourquoi pas lui en dépit du suicide de son père, de son enfance accompagnée par les armes, de sa désocialisation dans son adolescence ?

Sans surprise peut-être, cette lecture s’est révélée glaçante. Il y a la tuerie de Steve évidemment – même si je dois avouer que je ne comprends pas que les fusillades ne fassent pas plus de morts – mais en réalité, c’est tout le rapport aux armes qui est terrifiant.
C’est quelque chose que je n’ai jamais compris mais à chaque fois je tombe des nues. La façon dont les Américain·es raisonnent me dépasse totalement, c’est pour moi une aberration totale. D’un côté, on dit que la ville toute entière est traumatisée par les actes de Steve, mais les élus continuent de refuser toute limitation concernant l’achat d’armes de poing. Leurs raisonnements m’apparaissent comme délirants et je crois que le gouffre entre nous est totalement infranchissable.
J’ai donc été atterrée encore et encore. Devant ces enfants recevant des armes dès leur plus jeune âge (comme le reste, ce n’était pas une découverte, mais ça me semble tellement inconcevable et stupide que je reste abasourdie à chaque fois). Devant ces enfants emmenés dans des parties de chasse où l’abattage de leur premier cerf est considéré comme un rite de passage immanquable. Devant ces adolescents qui tuent les oiseaux depuis leur jardin et observent leurs voisins à travers la lunette de leur fusil. Puis devant cette armée qui refuse Steve après avoir découvert son passé psychiatrique… et après lui avoir appris à tirer, à recharger à toute allure, à ne pas ressentir d’émotions quand il tire.
Un plaidoyer contre le libre achat des armes à feu et une bonne critique de l’armée qui délaisse ses soldats psychologiquement fragiles et de la société américaine…

« Le 13 février 2002, ils le larguent dans sa ville d’origine, Elk Grove Village. Aucun avertissement à quiconque, personne ne signale qu’il puisse un jour risquer d’être un danger pour lui-même ou pour autrui, ils se contentent de le larguer là, comme le fait toujours l’armée. »

Au risque de passer pour une psychopathe sans cœur, je ne suis pas bouleversée par une fusillade qui se passe à des milliers de kilomètres de chez moi (et encore moins surprise étant donné de la prolifération des armes dans le pays en question). En revanche, je ne m’attendais pas à tant de compassion envers Steve.
Il a été souvent rejeté – par sa mère, par ses pairs, par l’armée… – et longtemps gavé de médicaments pas toujours efficaces contre ses angoisses, ses TOC, sa paranoïa, etc. Son suivi a été désastreux et je ne comprends qu’il ait pu s’en cesse cacher – y compris à des professionnels de la santé – ses antécédents. Malgré ses études brillamment réussies, malgré les éloges de ses professeurs et des autres étudiants, malgré un prix remporté, il avait le sentiment de ne rien valoir, de n’être qu’une merde, d’être pris dans un cycle infernal qui le ramenait toujours à l’échec. Un abyssal manque de confiance, une dévalorisation terrible… et je ne m’attendais pas à ce qu’il y a ait un aspect de lui que je pourrai comprendre (alors qu’il y en a tant qui me sont fermés). Il a fait de nombreuses tentatives de suicide et cette tuerie semblait n’avoir pour unique but que de mener à sa fin : il apparaît presque davantage comme un suicidé que comme un tueur.
L’auteur ne le présente pas comme un monstre (contrairement aux médias qui ont tendance à tout de suite diaboliser les tueurs), mais comme un être humain, ce qui était très appréciable et bien plus intéressant.

« Les commentaires inquiétants, l’obsession des armes et des tueurs, le temps passé au stand de tir, les problèmes psychiatriques. Que doit faire un tueur de masse pour se faire remarquer ? »

Toutefois, cette lecture m’a également mise très mal à l’aise. Je ne lis presque pas de polar (tiens, j’ai essayé d’en lire un récemment, je l’ai abandonné très vite réalisant que les thématiques – viol, pédophilie, chantage suite à de l’échangisme, etc. – ne m’intéressaient absolument pas), je n’aime pas vraiment les témoignages (sur des maladies, des enfances maltraitées ou autre) (et encore, quand c’est la personne concernée qui choisit de s’exposer, c’est une autre question) et là… j’avais le sentiment d’être une voyeuse. La fluidité de ma lecture m’a presque choquée. L’auteur y raconte la vie privée de Steve, ce que j’ai trouvé terriblement intrusif à propos d’une vraie personne, peu importe ce qu’il a fait. Je rejoins un peu, semble-t-il, Jessica, une amie de Steve, à propos de certaines anecdotes :
« Vous ne pouvez pas écrire là-dessus, dit-elle. Steve était si attaché à sa vie privée. »
Et encore, Steve est mort. Dans ma vision de la mort, il s’en fiche de ce qu’on écrit sur lui. Mais je pensais surtout à ses proches justement, à celles et ceux qui doivent continuer à vivre avec ça – ça réunissant les meurtres de Steve, les médias et ce livre. Nous, nous sommes loin, mais quid des gens qui habitent la ville natale de Steve, la ville de son université, qui connaissent ses amis, sa sœur, sa famille ? David Vann est tout de même un auteur plutôt connu, donc lu (même si j’ai lu dans une de ses interviews que ce livre n’a pas été un succès aux États-Unis – pas très étonnant quand on sait qu’il critique notamment les armes et l’armée). Je ne sais pas, j’ai été dérangée et désolée pour eux parfois. D’autant que l’auteur n’en trace pas toujours un portrait très flatteur.
Un malaise que semble apparemment partager David Vann lorsqu’il répond aux reproches de Jessica :
« – Je suis vraiment désolé, dis-je. Je n’ai encore jamais fait ça et je crois que je ne le referai jamais.
Et c’est la vérité. Cette histoire était glauque et je n’ai aucune envie de mener à nouveau une telle enquête. »

Bizarrement fascinante, flippante, étonnamment compatissante, très humaine, mais très dérangeante également, cette étude sociologique d’un tueur mais aussi des États-Unis – presque aussi coupable que lui finalement – était décidément une lecture très perturbante.

« Tout s’est effondré au cours de cet automne-là, tout. Son travail à Rockville. Jim Thomas et ses amis de NIU sur le forum de discussion WebBoard. Jessica. Susan. Les crises d’angoisse. Le Prozac et ses effets secondaires. Craigslist. C’est le début de la fin. La séquence finale, qui va devenir aussi planifiée et minutée que les tortures de Jigsaw. »

« Si l’on remet cela en perspective, pourtant, six morts par balle ne représentent pas grand-chose aux États-Unis, et le débat autour de Cole Hall est hors sujet, que l’on me pardonne d’écrire pareille chose. Au cours d’un week-end que je passais à enquêter à DeKalb les 19 et 20 avril 2008, il y a eu trente-six fusillades à Chicago, donc neuf homicides. Est-ce en « faire tout un baratin médiatique » que d’évoquer ceci ? Avec des armes comme un fusil d’assaut AK-47, qui deviennent de plus en plus faciles à se procurer dans le pays. Nous recensons plus de dix mille morts par balles chaque année, et en juin 2008 la Cour Suprême a maintenu le droit de chaque Américain à porter une arme, en invalidant une loi de Washington D.C. qui interdisait la possession d’une arme à feu. Et rendant plus difficile ce même genre d’interdictions à Chicago et ailleurs. Après la fusillade de NIU, le pouvoir législatif de l’Illinois a tenté de voter une loi qui aurait pu limiter l’achat d’armes de poing à un pistolet par mois et par personne, ce qui impliquait tout de même qu’une personne pouvait se procurer douze armes par an, et même cela n’a pas été voté. Les propres élus de DeKalb ont voté contre. Chaque fois que je roule dans Champaign pour interviewer Jessica, je vois des panneaux en bordure de route qui affirment : LES ARMES SAUVENT DES VIES. Si ça, ce n’est pas de la manipulation, qu’est-ce qu’on entend alors par « manipulation » ? »

Dernier jour sur terre, David Vann. Gallmeister, coll. Totem, 2014 (2011 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski. 251 pages.

La parenthèse 9ème art – Délices et Balthazar

Je fais un peu les fonds de tiroirs, mais j’ai trop de mini-chroniques qui attendent d’être complétées et publiées, donc en voici déjà une au sujet de deux bandes dessinées. Une que j’ai beaucoup aimée… l’autre moins.

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Délices : ma vie en cuisine, de Lucy Knisley (2013)

Délices (couverture)J’avoue que, plus que le style graphique de Lucy Knisley, ce qui m’a poussée à emprunter ce roman graphique à la bibliothèque était la perspective de me lécher les babines. Et je dois dire que cela a plutôt bien fonctionné, mais j’y reviens dans un instant.

Lucy Knisley revient sur sa relation avec la nourriture qui est intrinsèquement liée à son histoire familiale. Entourée de gastronomes – mère, père, oncle, amis de la famille –, la petite Lucy n’a pas été élevée aux céréales et aux pâtes (en tout cas, pas aux « pâtes à rien » comme on dit chez moi). Dans sa mémoire, mille et une saveurs se bousculent… tout comme les anecdotes qui ont marqué son enfance et adolescence. Le travail au marché avec sa mère, les poules, les découvertes inattendues au cours de voyages au Mexique et au Japon, les tentatives ratées voire immondes, les rébellions à base de repas McDo d’où découle un discours très déculpabilisant sur le gras et la malbouffe, etc. J’ai admiré cette mémoire gustative et j’ai souvent eu faim à la mention de tous ces plats réconfortants, exotiques, simples ou raffinés, sains ou gras…

… mais rien ne m’a autant fait envie que les recettes qui clôturent chaque chapitre. J’ai eu envie de pesto, de makis, d’huevos rancheros, de champignons et de cookies (même si je vais garder ma recette qui me convient à merveille). Même si elles se parcourent sans déplaisir, les planches qui racontent son histoire ne présentent pas un trait renversant. Très colorées, elles sont, à mon goût, un peu trop simples, avec ces couleurs trop lisses, franches et sans nuances. En revanche, quand elle dessine les aliments, j’avoue que ça donne envie de se lancer en cuisine sur le champ. Je compte d’ailleurs bien les garder dans un petit coin, histoire de me lancer un de ces jours.

Une autobiographie culinaire totalement savoureuse. Lucy Knisley revient sur son histoire avec humour, tendresse et surtout appétit. Un très bon moment de lecture.

Délices : ma vie en cuisine, Lucy Knisley. Delcourt, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Margot Negroni. 173 pages.

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Balthazar, de Fabrice Jaccottet (2019)

Balthazar (couverture)Balthazar est un petit garçon féru de lectures qui réfléchit beaucoup. Sur tous les sujets. La vie, l’humain, le monde… A ces côtés, Wilhelmina, une fillette très sensible dotée d’un sommeil très capricieux, et Anne-Sophie, un bébé très intelligent toujours en train d’écrire sur son ordinateur.

Je vais avoir un peu de mal à chroniquer cette bande dessinée signée par un auteur suisse (ça change) découverte grâce à Babelio. 127 pages, quatre strips de trois cases par pages remplis de réflexions sur notre société – l’addiction aux smartphones, l’école, etc. –, de jeux avec le support visuel qu’est la BD et d’humour parfois absurde. Le contraste entre la philosophie de certaines discussions, leur jeune âge et le comportement enfantin de Wilhelmina crée un décalage parfois amusant, parfois perturbant. Certains passages m’ont amusée, j’en ai trouvé d’autres très malins ou bien pensés, certaines piques ont sonné juste. Mais j’ai également trouvé ça un peu long. Peut-être est-ce un format qui fonctionne mieux lorsqu’on le picore de temps en temps – comme lorsque Balthazar était publié dans un quotidien – mais ma lecture a manqué de fluidité. Est-ce dû au côté absurde, au format strips ou au fait que tout me n’a pas intéressé ? Un peu des trois sans doute.

Une découverte originale, mais qui ne restera pas longtemps dans ma mémoire.

Balthazar, Fabrice Jaccottet. Slatkine, 2019. 127 pages.

La parenthèse 9ème art – Nos embellies, La parenthèse, L’obsolescence programmée de nos sentiments

Je vous propose aujourd’hui un sandwich : deux BD du genre « cocooning » (avec plus ou moins de réussite) et, entre les deux, un roman graphique dur et surprenant qui transpire la souffrance.

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Nos embellies, de Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin) (2018)

Nos embellies (couverture)Quatre personnes. Elles n’ont pas le même âge ni la même vie, mais toutes sont un peu seules au même moment. Par hasard, elles se rencontrent et tentent de remettre de l’ordre dans leur présent.

Nos embellies n’est pas une bande dessinée pleine de surprises, nous avons déjà rencontré ces personnages dans d’autres histoires, d’autres contextes. Mais ce n’est pas un problème. Nos embellies est une bulle de douceur. Pour une fois, ces quatre protagonistes se protégeront un peu des violences du monde, du passé et du présent, et s’écouteront avec bienveillance pour trouver une nouvelle harmonie.
Ce n’est pas une histoire cucul pour autant, c’est un cocktail d’émotions simples et réalistes, une harmonie intergénérationnelle – peut-être éphémère même si on leur souhaite le contraire – que tout le monde peut espérer trouver un jour. Chacun pourra s’identifier en Lily, Balthazar, Jimmy ou Pierrot.

Les dessins ne m’ont pas particulièrement marquée, mais ils servent très bien l’histoire. Marie Devoisin s’en sort très bien, qu’il s’agisse de magnifier ces paysages montagnards que d’exprimer les sentiments, les tourments et les joies des personnages.

Une BD-cocon dans laquelle on se sent très vite chez soi, entre les montagnes enneigées et la chaleureuse maison de Pierrot. Elle n’est pas inoubliable, mais n’en est pas moins une bonne bouffée de fraîcheur et d’optimisme !

Nos embellies, Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin). Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2018. 70 pages.

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La parenthèse, d’Elodie Durand (2010)

La ParenthèseUne petite tumeur nichée au creux de son cerveau va bousculer son existence. Crises d’épilepsie, amnésies, médicaments, traitements lourds… tout cela va contribuer à mettre la vie de Judith/Elodie entre parenthèses.

C’est l’article du Joli qui m’avait donné envie de découvrir cette bande-dessinée (tout comme celle présentée ci-dessous). A vrai dire, j’ai eu le temps d’oublier quel en était le sujet et je l’ai découverte sans a priori.

C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée. A travers ses dessins crayonnés en noir et blanc, la disposition souvent aérée du texte,  l’autrice a su communiquer sa détresse liée à sa maladie. Les crises dont elle ne se rappelle rien, le sommeil qui envahit ses journées, l’inaction, l’incapacité à réfléchir, l’oubli des choses les basiques. Sa peur, son impuissance, son déni face à cette terrifiante descentes aux Enfers. Ce qu’elle raconte donne l’impression d’une personne déconnectée du monde, évoluant dans un monde à part, ralenti, comme si elle était sous l’eau.

Les dessins m’ont déstabilisée au début, mais m’ont finalement plu dans leur simplicité et leur éloquence. Ils collent à merveille avec l’ambiance du récit : dérangeants parfois, torturés, en souffrance. Certains d’entre eux m’ont rappelé ceux de Manu Larcenet pour le fabuleux Journal d’un corps.

Une BD pour se rappeler – confrontant ses propres réminiscences avec les souvenirs de sa famille –, une BD pour apprendre à vivre avec cette part d’elle-même. Une BD en montagnes russes où les rechutes succèdent aux petites victoires qui rendent la vie si belle, où on la voit plonger dans un gouffre noir ou regrimper la pente.

La parenthèse, Elodie Durand. Delcourt, coll. Encrages, 2010. 221 pages.

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L’obsolescence programmée de nos sentiments, de Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin) (2018)

L'obsolescence programmée de nos sentiments (couverture)A 62 ans, Méditerranée vient de perdre sa mère : la voilà l’aînée de la famille. Un statut effrayant car la voici une personne âgée aux yeux de la société.
Ulysse vient de perdre son travail de déménageur et sa vie s’emplit soudain d’un grand vide. Que faire de ses mains, de son corps à présent ?

Après la maladie chez une jeune femme, voilà une BD qui parle de vieillesse. De la lente et inéluctable dégradation du corps, l’esprit qui refuse de s’engager sur cette pente glissante. Les regrets, les peurs, les débilisations. Mais aussi de la vie qui n’est pas terminée pour autant car cette BD nous parle aussi et surtout d’un renouveau. Des projets pour ne pas s’encroûter, des rencontres, l’amour qui rejaillit.

Le sujet est globalement joliment traité, tout en tendresse pour ces deux êtres qui se sentent encore jeunes d’esprit si ce n’est de corps, qu’importe ce qu’en dira la société. Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincue. C’est une jolie histoire pleine de bons sentiments, un peu trop peut-être (même si je ne saurais expliquer ce qui fait que Nos embellies fonctionne davantage car nous sommes sur le même type d’histoires qui font chaud au cœur), mais la fin m’a laissé totalement perplexe. Je ne la trouve pas appropriée. Le reste de l’album était subtil et réaliste et le récit bascule dans une sorte d’irréalité assez perturbante. Pourquoi ce choix ?

Un ouvrage sympathique mais oubliable malgré la douceur réaliste des dessins d’Aimée de Jongh.

L’obsolescence programmée de nos sentiments, Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin). Dargaud, 2018. 142 pages.

La parenthèse 9ème art – Imbattable, Ceux qui restent, Goupil ou face

Entre la mise en réseau des médiathèques de mon coin de Bretagne et mon nouveau poste dans une autre bibliothèque, mes possibilités d’emprunts de BD se sont multipliées. Ces articles, recueil de chroniques courtes, risquent donc d’être plus fréquents qu’auparavant. Après la parenthèse 7ème art consacrée aux films, j’inaugure donc la parenthèse 9ème art (pourquoi se faire des nœuds au cerveau à trouver un titre ?) qui viendra ici et là se glisser entre mes autres chroniques.

Voici donc une première sélection composée de titres très différents les uns des autres.

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Imbattable (2 tomes), de Pascal Jousselin (2017-2018)

Imbattable, T1 (couverture)Dans la bande-dessinée, un simple coup de crayon donne vie aux faits les plus improbables qui soient, tout devient possible… et plus encore lorsque l’auteur joue avec l’objet qu’est la BD.
Les cases, les bulles, la 2D, les pages… tous ces éléments ne sont plus de simples outils pour raconter une histoire, mais ils deviennent des outils pour les personnages. Des super-héros et des super-vilains d’un nouveau genre !
Le résultat est très original et amusant à regarder : voici une BD qui fait tournoyer le regard, la lecture linéaire est parfois cassée, les yeux montent et descendent, reviennent en arrière. On prend son temps pour apprécier le chemin parcouru, on revient souvent sur chaque case, le dessin a vraiment une importance cruciale.

Imbattable, T2 (couverture)De la même manière que nous savons pertinemment qu’une planche de Gaston Lagaffe se terminera sur une bourde (ou une grosse colère de Prunelle), l’issue de chaque historiette est sans surprise, Imbattable portant son nom à merveille. Mais aucune lassitude ne survient, même à la lecture du tome 2 : d’une part, parce que chaque BD est assez courte, et d’autre part, car l’auteur a su se renouveler et enrichir ce monde de papier.

Ces deux ouvrages exploitent comme jamais les particularités de la BD et le résultat visuel est totalement enthousiasmant. Ça se lit très vite, mais c’est un petit régal !
Si ces BD se lisent avant tout pour les jeux graphiques, l’auteur s’offre aussi le luxe, sous l’humour, de passer de petits messages contre la démagogie des politiciens ou la pollution engendrée par les grosses entreprises avides de profits juteux.

Découvrez ici les premières planches du tome 1 !

Imbattable, Pascal Jousselin. Editions Dupuis. 48 pages.
– T1, Justice et légumes frais, 2017
– T2, Super-héros de proximité, 2018.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Ceux qui restent, de Josep Busquet et Alex Xöul (2018)

Ceux qui restent (couverture)Une BD qui donne la parole à des oublié·es, des invisibles. Tout le monde connaît Peter Pan, mais qui s’est déjà interrogé sur le quotidien des parents Darling pendant que leurs enfants étaient loin et combattaient des pirates ? Pas moi en tout cas ! Josep Busquet et Alex Xöul, eux, l’ont fait… et la réalité est bien moins chatoyante que les aventures vécues par leur progéniture.

Ici, c’est le jeune Ben Hawking qui disparaît : enlèvement, fugue, crime ? La police est sur les dents, les médias se déchaînent et les parents tentent de surmonter ça – l’attente, l’angoisse, la suspicion des autres – du mieux qu’ils peuvent.

Je pense que l’analyse que font les auteurs de cette situation extraordinaire est plutôt juste. Les réactions – tant celles du couple que celles de l’extérieur – lors de la première disparition et de la première réapparition, celles lorsque cela se reproduit, l’éclatement inéluctable de la famille, les drames annoncés… Comment croire une telle chose – que les enfants partent réellement dans d’autres mondes –, qu’il ne s’agit pas du fruit de leur imagination ? Finalement, l’enchantement ne dure qu’un temps…

Les teintes sépia collent plutôt bien, d’une part, avec l’atmosphère un peu surannée de cette histoire et, d’autre part, avec un quotidien que l’on imagine sans difficulté bien plus terne que celui dans les mondes explorés par ces enfants « élus ».

Une bande-dessinée pas très gaie qui s’intéresse à la face cachée des récits d’aventures enfantines qui transmet beaucoup de douceur et de compassion pour ces familles dévastées. 

Ceux qui restent, Josep Busquet (scénario) et Alex Xöul (dessins). Editions Delcourt, 2018. 128 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, de Lou Lubie (2016)

Goupil ou face (couverture)Je ne suis pas une grande lectrice de témoignages, encore moins quand ceux-ci concernent une maladie. Mais ça m’arrive et il se trouve que Goupil ou face m’avait tapé dans l’œil depuis un bon moment. Et c’est une lecture que je ne regrette pas.

Après la question « qui pense aux parents ? », en voici une nouvelle : qui connaît la cyclothymie ? Avant de lire cet ouvrage, j’aurais répondu, comme ci-dessus, pas moi !

Outre le fait que pour moult raisons, le sujet me parle et me touche, c’est surtout une BD tout simplement passionnante qui vulgarise un trouble mental méconnu. Lou Lubie raconte sa cyclothymie avec clarté et humour, poésie et sincérité. Les hauts, les bas, les compromis, la peur d’un gouffre qui ne disparaîtra jamais totalement… Elle ne rend jamais sa maladie « glamour », elle ne se présente pas comme exceptionnelle du fait de cette particularité de son cerveau ; le propos est assez dur et on comprend bien que sa vie est un combat.

On apprend beaucoup de choses sur la bipolarité (dont la cyclothymie est une branche) tout en se prenant d’affection pour cette jeune femme et son renard récalcitrant à toute forme d’apprivoisement. Nous la suivons de près : les premières manifestations de sa maladie, les diagnostiques erronés, la révélation lorsqu’elle put enfin mettre un mot sur ce qui se passe dans sa tête, la rencontre avec ce renard tantôt flamboyant, tantôt aussi noir que les abysses, les luttes quotidiennes…

Le choix de ne rehausser le noir et blanc que de touches rousses est totalement pertinent. Il souligne tant la fourrure de ce renard cynique et dévorant que les deux faces principales de ce trouble mental (qui en comporte en réalité des dizaines), à savoir la dépression et l’excitation exacerbée (vous apprendrez dans ce livre qu’on appelle cela l’hypomanie).

Un dessin très mignon et une présentation ludique pour un discours érudit et un sujet profond qui touche 6% de la population.

Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, Lou Lubie. Editions Vraoum !, 2016. 144 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande dessinée

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Voilà, cette première parenthèse se termine, mais je suis déjà en train de préparer la seconde !
A bientôt et bonnes lectures !