Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », de Mireille Havet (2010)

(Me revoilà, après quelques semaines d’absence. J’ai, cette année encore, manqué le rendez-vous mensuel du « C’est le 1er), mais je me rattraperais fin août avec un 2 en 1. Je vous laisse avec un livre lu en juin pendant que je me penche sur les rares de juillet…)

Journal 1927-1928 (couverture)Il m’aura fallu six ans et demi avant de retrouver le chemin du Journal de Mireille Havet avec ce volume qui trônait pourtant sur ma table de nuit depuis son acquisition. Si mes listes n’étaient pas formelles, je n’aurais jamais cru que j’avais laissé tant de temps tant le souvenir de mes lectures reste vivace. Je ne comprends même pas comment il a pu en être ainsi tant l’émotion de la retrouver était forte.
Je parcours mes anciennes chroniques – parues à une époque où ce blog tournait un peu au ralenti, me semble-t-il – et je m’aperçois que je n’arrive pas à parler de ces journaux correctement, c’en est assez désespérant.

Elle est loin, la jeune femme si prometteuse de 1918. On retrouve la diariste rongée par les drogues qu’elle consomme sans mesure aucune, dans des proportions sans cesse grandissantes. Avec le constat de sa « déchéance » tant financière que physique et intellectuelle, son envie de mourir se fait omniprésente. Rien d’autre ne paraît réellement pérenne dans ce qu’est devenu le quotidien de Mireille Havet.
Elle continue ses tentatives de désintoxication, voit chaque nouvel essai comme celui qui signera son retour à la vie, fait pénitence, dénigre les années et attitudes passées, promet de renouer avec une vie saine, avec l’écriture, remercie Dieu d’avoir été sauvée. Elle vibre alors d’un optimisme joyeux, violent, enfantin, qui lui fait voir le monde beau, bon et gentil et fait naître en elle une foi apparemment indéfectible. Contraste terrible avec ce que l’on pressent, ce que l’on sait de la suite, à savoir la rechute que l’on appréhende tout en sachant inéluctable. (Cruellement, c’est grâce à cette suite funeste qui s’annonce que son discours d’illuminée par sa religion n’est pas trop insupportable à lire…) Et effectivement, elle replonge, toujours plus sévèrement. Regrettant son passé prometteur, elle se dit esclave, morte encore vivante. Souffre et perd le compte des doses.
Malgré tout, elle continue d’aimer. Elle aime follement Robbie. Puis Alice. Puis Renée et Norma. Elle les aime toutes, ces femmes qui traversent sa vie, le temps d’une année, d’un mois ou d’une nuit. Ses sentiments sont sans cesse exacerbés à l’extrême, tant dans la passion que dans le mépris qui suit la rupture. Ses mots d’amour et de désir se font, avec la même véhémence, insultes assassines.

« Je ne suis plus un enfant qui attire la compassion et un intérêt attendri. Comme les autres, seule comme les autres, un cas entre des millions, sans autre singularité qu’un glorieux et étincelant début et une fin lamentable, complètement anonyme et obscure pour tout ce même monde qui, à 15, 16, 17 et jusqu’à 25 ans même, m’accordait du génie et, en échange, me promettait une gloire sans précédent.
Beaux rêves de sucre rose d’une petite fille sotte et crédule, plus crédule et sincère, même, que vraiment vaniteuse et outrecuidante. »

Comme dans le volume précédent, son journal côtoie son agenda. Différence tranchante entre le premier – littéraire, passionné, faisant l’impasse sur de nombreux sujets (jugés sans doute trop terre-à-terre) de sa vie – et le second – factuel, à l’écriture sèche, allant à l’essentiel, énumérant noms, lieux et activités quotidiennes. La lecture en parallèle des deux supports permet de croiser ce qu’elle vit et ce qu’elle raconte.
Dans son journal, Mireille Havet n’est pas sans faire preuve d’une certaine grandiloquence. Ses mots subliment, exaltent le vécu, même quand celui-ci est maussade ou maladif. Elle exagère, elle dramatise, elle exacerbe ses sentiments et son vécu, donnant à tout cela une puissance renversante et magnifique. Avec ces longues phrases, son discours se fait hypnotique. Une hypnose qui fait vibrer dans une course digne d’un manège de fête foraine, de l’exaltation la plus joyeuse aux bas-fonds de la déchéance.
Lorsqu’elle est trahie par Robbie, partie dans son dos pour son Écosse natale, son journal fait le récit d’une rupture, de celles qui laminent, déchiquettent et laissent pour morte, mais dont, finalement, on se remet envers et contre tout. Elle écrit le désespoir, l’incompréhension, la haine rancunière et les remords qui retirent les mots cruels écrits juste avant. C’est beau, douloureux et triste. Paradoxalement, c’est cet événement qui la tue (ses mots) qui fait revivre son journal et la rend volubile à nouveau alors qu’elle y écrivait assez peu pendant les mois heureux avec Robbie.

« Ma vie est devenue ce fumier où, nuit et jour, je me roule, oublieuse, par instants, de ses réalités, asphyxiée littéralement tant l’odeur est forte et me monte à la tête, oublieuse de tout, à moitié idiote, figée moi-même en statue de fumier, en statue d’ordure et d’horreur recouverte, recouverte… sans nom, sans pensée, sans mémoire, à demi aveugle et dans un noir cent fois plus épais, plus vaste que celui de la cécité, n’attendant qu’une chose au monde, n’espérant qu’elle, celle-ci, d’être éveillée enfin de mon cauchemar par la vraie mort humaine. »

Evidemment, elle n’est pas parfaite. Elle se montre même parfois insupportable. Quand elle se montre mesquine envers une personne autrefois aimée. Quand elle répète inlassablement qu’elle n’a « pas d’amis » alors qu’il se trouve toujours quelqu’un pour sonner à sa porte ou pour lui prêter de l’argent. Quand elle se plaint d’être mal aimée. Mais peu importe. Elle écrivait pour elle-même, elle pouvait bien se raconter comme elle en avait envie. Et puis, ces exagérations résonnent d’un accent de vérité et de passion absolument irrésistible, donc comment lui en vouloir ?

« Ô Morphine, qui donc s’occuperait de moi, qui donc s’immiscerait dans ma vie de supplices et d’injures misérables, sinon toi, puisque tout et tous m’ont depuis longtemps abandonnée ?
Ô Morphine, tu es mon secret, mon amie la plus folle, mon ennemie la plus sûre et ma sauvegarde, puisqu’il paraît qu’il faut vivre malgré ses blessures et ses amputations. Mais qui donc peut le comprendre ou le comprendrait loyalement et férocement comme je l’avoue cette nuit où, dans l’excès de ma solitude et de mon impuissance, l’amertume de vivre et la rancœur des souvenirs font éclater ma poitrine et rongent mes paupières comme des vers. »

Mireille Havet, comme toujours à vif, comme toujours poignante. Désespérée, suicidaire, droguée, et pourtant animée d’une envie de vivre qui resurgit sans cesse, d’un espoir assez incroyable finalement de retrouver le cours de sa vraie vie et d’oublier ces années de déchéance et d’impuissance.

« Je n’écrirai plus d’histoires, Mary ! j’aimais trop les histoires, j’ai voulu, avant de les écrire, en avoir, et la réalité s’est substituée à la création, ma vie à l’ouvrage que je devais faire sur la vie, ma mort à la mort imaginaire de nos fins de chapitres, et pour finir sur un mauvais jeu de mots, l’héroïne à nos héros ! »

Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2010. 350 pages.

Les autres chroniques sur Mireille Havet

Mommy, de Xavier Dolan, avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval et Suzanne Clément (Canada, 2014)

Mommy (affiche)Évidemment, j’arrive après la bataille, j’ai pourtant vu Mommy, cinquième film de Xavier Dolan et deuxième film de l’année 2014, en avant-première. Bref, sans importance. Ce qui importe n’est pas quand, où j’ai découvert le film, mais bien ce bijou que j’ai déjà vu deux fois (la seconde fois, des détails sautent aux yeux, on attend des passages qui nous giflent à nouveau…)

Mommy (Anne Dorval et Antoine-Olivier Pilon)Steve est un adolescent souffrant d’un trouble de déficit de l’attention/hyperactivité (T.D.A.H.) et de l’attachement, agressif et violent en période de crise, ultra-possessif (et ainsi prêt à tuer sa mère pour qu’elle ne l’abandonne pas) et potentiellement dangereux. Renvoyé de l’institution où il avait été placé, sa mère, Die, se voit dans l’obligation de le reprendre avec elle. Une troisième personne va intervenir dans leur face-à-face explosif, Kyla, la voisine bègue.

Les acteurs sont tous incroyables et le trio fonctionne à merveille.

Mommy (Antoine-Olivier Pilon)Antoine-Olivier Pilon – que j’ai découvert dans le clip d’Indochine, College Boy, réalisé par Xavier Dolan, car sa brève apparition dans Laurence Anyways ne suffisait pas à parler d’une quelconque découverte – semble être un jeune homme parfaitement équilibré dans la vie et pourtant, il incarne un Steve avec une justesse déroutante. Tantôt insupportable gueule d’ange, tantôt insultant et violent, il a tout compris à ce personnage psychologiquement malade et très sensible. Encore une fois, comme avec Pierre-Yves Cardinal pour Francis (Tom à la ferme) ou Melvil Poupaud pour Laurence (Laurence Anyways), Xavier Dolan a su trouver l’acteur parfait pour le rôle.

Mommy (Anne Doval alias Die)Anne Dorval reprend le rôle de la mère. Un peu vulgaire, un peu adolescente attardée (les costumes en disent beaucoup) et souvent dépassée, mais combative et aimante, Diana « Die » Desprès est un nouvel aspect de cette figure qui traverse l’œuvre de Dolan. Ce n’est plus la Chantal Lemming de J’ai tué ma mère, kitsch, encore plus vulgaire et surtout manipulatrice et culpabilisante. Die est vraiment attachante malgré ses défauts et Anne Dorval est une nouvelle fois totalement géniale. Elle ne baisse jamais les bras, elle affronte l’adversité. La mort de son mari, son fils difficile, les problèmes d’argent, le chômage, elle affronte tout, juchée sur ses chaussures plateformes, le menton relevé. J’ai beaucoup d’admiration pour ce personnage et pour l’actrice.

 Mommy (Suzanne Clément alias Kyla)Après avoir interprété la flamboyante Fred de Laurence Anyways, Suzanne Clément avait le personnage le moins défini du trio. Kyla est habillée sans originalité, Kyla est silencieuse, Kyla ne révèle rien de sa vie. Et pourtant, grâce à Suzanne Clément, Kyla prend de l’épaisseur et de l’importance. Ses sourires timides, ses regards vers cet excentrique duo, ses bégaiements, ses changements dans la manière de se coiffer, son secret que l’on devine peu à peu bien qu’elle détourne sans cesse la conversation d’elle-même… autant d’éléments qui en font un personnage touchant et essentiel. Elle apporte un peu de calme au milieu des cris de Steve et Die (elle est même parfois frustrante par sa lenteur d’expression) et surtout, elle leur apporte un équilibre et une sérénité qui leur étaient impossible en tête-à-tête.

Mommy, malgré sa fin et son sujet, est un film lumineux. Poignant, dur parfois, mais également drôle. Le trio ne se laisse jamais abattre en dépit des épreuves et espère toujours. Ils ne se pleurent pas dessus, ce n’est pas « La vie est trop injuste… ».

Mommy (Anne Dorval et Suzanne Clément)Le format carré nous amène au plus proche des personnages, de leur souffle, de leur peau, de leurs yeux. Un geste ou un regard en dit parfois plus long que les mots. Sur une musique du « trésor national », la scène de la première soirée que Steve, Die et Kyla passent ensemble l’illustre bien : les mots ne veulent rien dire, tout passe dans les regards. Toutes les attentes, tous les espoirs des personnages… Cette scène est tout simplement incroyable, une des plus fortes du scénario.

Et cet incroyable moment sur la chanson Wonderwall d’Oasis justifiait à lui seul le format 1:1. Je ne veux pas trop en dire, mais Dolan introduit à cet instant une respiration qui libère aussi bien le personnage et le spectateur. Et c’est un véritable coup de génie.

Esthétiquement parlant, Mommy est vraiment un beau film, autant que Tom à la ferme était – volontairement – laid. Les lumières et les couleurs sont chaudes, la musique est magique comme toujours. Il y a vraiment une dynamique qui est également marquée par les dialogues aussi savoureux que d’habitude. Les mots, le rythme, la poésie au bon moment, l’écriture est magnifique.

 Mommy (Antoine-Olivier Pilon alias Steve)

Mommy, comment dire… c’est une véritable perle. Un film qui dit : la vie est dure, soit, alors battons-nous pour la rendre la plus belle possible. On passe du rire à la gorge nouée, Xavier Dolan sait trouver le bon dosage.

« Ça arrive pas dans la vie d’une mère qu’elle aime moins son fils. La seule chose qui va arriver, c’est que je vais t’aimer de plus en plus fort, et c’est toi qui vas m’aimer de moins en moins. »

 Mommy (Die, Steve et Kyla)

Les autres films de Xavier Dolan :

Le blues des petites villes, de Fanny Chiarello (2014)

Le blues des petites villes (couverture)A 14 ans (et demi !), Sidonie est différente de ceux qu’elle refuse de nommer ses camarades et elle l’affirme haut et fort. Elle trouve futiles les « décalcomanies », ces filles qui « efforcent de ressembler à leur star préférée, et elles ont toutes la même » et les « morses », ces garçons qui « sont pour la plupart en pleine mue, les pauvres, mais continuent de parler trop fort ». Ses meilleures amies ne le restent jamais très longtemps et elle se sent très seule. Pour elle, « le seul espoir, c’est de partir. » Partir à la grande ville, là où les monuments et les établissements culturels pullulent dans les rues, là où l’on tutoie Rimbaud, là où l’on joue de la musique et écrit des poèmes, là où la conformité n’existe plus.

Tout change lorsqu’elle où elle rencontre Rébecca, une fille différente des autres, mais différente d’elle aussi. La vie prend alors une autre saveur, un petit goût plus épicé, mais plus doux aussi. Dans cette dingue de blues aux chaussures en alligator, Sidonie trouve bien plus qu’une meilleure amie.

 

Ce roman pour jeunes adolescents de Fanny Chiarello, à paraître à la rentrée littéraire 2014, est vraiment sympathique. L’héroïne est attachante sans être véritablement une héroïne. Certes, elle est très intelligente et différente du « commun des mortels » (du moins, en nous offrant sa version de l’histoire, elle nous donne l’impression que le monde qui l’entoure est une masse uniforme), mais c’est sa fragilité sous la carapace qui m’a touchée. (De plus, elle m’a semblé très familière, il y a comme une impression de déjà-vu.) Pour se protéger, elle fuit le monde, elle est désagréable, mais tente désespérément de se trouver une meilleure amie, quelqu’un qui serait, comme elle, « une irrégularité sur la morne frise que forment les décalcomanies et les morses ».

N’étant pas une grande lectrice de littérature jeunesse/ado, je ne sais pas si l’homosexualité, et notamment l’homosexualité féminine, est fréquemment abordée. En tout cas, j’ai trouvé ça très agréable de sortir des amourettes (ou grandes histoires) hétérosexuelles. J’ai d’autant plus apprécié la manière dont la relation est présentée. On ne parle pas qu’en terme d’ « amour », on parle avant tout de connivence, de rencontre intellectuelle fusionnelle, de la sensation d’avoir trouvé la personne qui correspond parfaitement. Leur amour n’en est pas minimisé et, au contraire, n’en apparaît que plus fort.

Je déteste parler de roman sur l’homosexualité car personne ne dit d’un roman où une femme et un homme tombent amoureux qu’il s’agit d’un roman sur l’hétérosexualité. Malgré tout, ce terme peut s’y appliquer. En étant deux filles, on retrouvera l’incompréhension, les moqueries, l’homophobie, le rejet des parents, etc. Décidément, homosexualité = tragédie. C’est désespérant !

Un roman à écouter avec du classique, du blues et du jazz en fond sonore, des personnages auxquels on s’attache très vite. Un très bon moment qui a ravivé pas mal de souvenirs personnels.

 

« Depuis toujours, je bute sur un jeu d’enfant, et d’enfant en bas âge. Le réel n’entre pas dans les contours de mon imagination, de même qu’une pièce triangulaire n’entre pas dans un trou rond. Un rêve m’invite à chercher dans cette résidence universitaire quelque chose qui serait fait pour moi, or j’y trouve un poster de football et une odeur de chaussettes avariées. Je passe pour renfrognée, mais je suis seulement blessée par le manque de magie en ce monde. La vie est une longue déception, et pour ne pas passer la mienne à pleurnicher, je raille, je joue les caustiques, je maugrée. Chacun ses défenses. D’autres préfèrent le vernis à ongles de toutes les couleurs pour se divertir de la triste réalité, mais moi, je regarde en face son affreuse grimace et je lui en renvoie une de ma composition. »

 « Est-ce que chacun n’a pas un détail qui le rend un peu différent ? Ne serait-ce qu’un tout petit peu ? Quel individu ne porte pas en germe une particularité qui lui vaudra d’être incompris ? Qui pourrait jurer qu’il ne sera jamais rejeté ? Imagine qu’il existe un M. Normalité. Un jour, il se cogne la tête contre le coin d’un placard de cuisine après s’être lavé les mains, le choc est si fort qu’il tombe dans les pommes et se réveille paraplégique. Maintenant, imagine M. Normalité parader sur son fauteuil roulant électrique sous le regard apitoyé des passants, et dis-moi : est-ce qu’il se sent encore M. Normalité ? Est-ce qu’il a encore envie de jeter tous ceux qui ne lui ressemblent pas dans une grande machine à laver ? »

Le blues des petites villes, Fanny Chiarello. L’école des loisirs, coll. Médium, 2014. 204 pages.

The Perks of Being a Wallflower, de Stephen Chbosky, avec Logan Lerman, Emma Watson et Ezra Miller (Etats-Unis, 2013)

The perks of being a wallflowerThe Perks of Being a Wallflower, qui peut être traduit par « les avantages d’être laissé pour compte », est sorti en France sous le titre Le monde de Charlie (non, mais je n’arrive pas à m’y faire. Un si beau film pour un titre si naze). Il s’agit de l’adaptation du livre Pas raccord écrit par Stephen Chbosky lui-même (livre depuis réédité sous le titre Le monde de Charlie).

Il est sans doute difficile d’adapter au cinéma un roman épistolaire où l’on a connaissance de toutes les pensées, de toutes les joies, de tous les doutes du personnage principal. A moins d’utiliser une voix off qui exprime ces pensées, on ne peut pas avoir la même intimité avec le personnage principal. Il faut montrer les choses, plus d’éléments sont laissés à l’appréciation, à la compréhension du spectateur. Stephen Chbosky fait toutefois parler Charlie et le montre en train d’écrire ses fameuses lettres.

Les personnages du roman expérimentent et vivent plusieurs situations que je ne veux pas révéler afin de ne pas gâcher le film à quelqu’un qui ne l’aurait pas vu. Or il est impossible de tout mettre dans un film d’1h40. J’avais vu le film avant de lire le livre et j’ai été surprise de voir tous les passages qui avaient été mis de côté. C’est parfois un peu dommage, certains auraient été intéressants à voir dans le film, d’autres ont été bien remplacé ou abrégés. Mais le film reste tout de même une bonne adaptation.

Comme je l’ai dit, j’ai vu le film avant de lire le livre. En temps normal, je n’aime pas trop faire ça, les livres étant généralement mieux que les films. Mais pour cette fois, c’est sans doute mieux, je ne sais pas si j’aurai lu le livre si je n’avais pas vu le film.

J’ai adoré le film. Il m’a touché ; comme en lisant le livre, je me suis sentie proche des personnages.

Comme le livre, il est parfois drôle, parfois émouvant.

Il est aussi incroyablement beau et juste.

Les acteurs incarnent fidèlement les personnages du roman et leur donnent corps avec justesse. On les comprend. On a l’impression qu’ils peuvent nous comprendre.

Emma Watson était plutôt attendue avec ce film après avoir joué plus de dix ans Hermione Granger dans les films Harry Potter. Peut-être ne suis-je pas impartiale, mais je l’ai trouvé excellente dans le rôle de Sam, parfois sûre d’elle, parfois fragile. On ne peut pas ne pas l’aimer.

De même qu’Ezra Miller (Patrick) qui a les capacités – me semble-t-il – de devenir un grand acteur. Je l’avais déjà admiré dans We need to talk about Kevin et The Perks of Being a Wallflower confirme l’admiration que j’ai pour lui. Il est drôle mais il peut également être poignant. Il semble tellement naturel dans ce rôle, on dirait qu’il joue son propre rôle, qu’il est lui-même. Il est exceptionnel. Chacune de ses apparitions rendent une scène incroyable. On y croit vraiment. C’est le genre de films dont j’ai du mal à me détacher tellement j’ai l’impression que c’est vrai. Et il n’est pas mal non plus dans la peau de Frank N Furter (The Rocky Horror Picture Show). En tout cas, j’attends avec impatience son prochain film, comme j’attendais chacune de ses apparitions.

Quant à Logan Lerman, c’était pour moi une véritable révélation. En regardant sa filmographie, je constate que je l’ai déjà vu dans The Patriot et Le nombre 23. Aucun souvenir de lui. Dans The Patriot, il avait huit ans, il devait jouer l’un de mômes, mais dans Le nombre 23, je n’arrive absolument pas à me rappeler son personnage. Je ne savais même pas que c’était lui qui jouait Percy Jackson, ces films ne m’intéressant absolument pas. Bref. Une révélation. Une très bonne révélation. Il est aussi attachant, aussi décalé vis-à-vis de ses condisciples que l’est le Charlie du roman.

Un film drôle, touchant, beau avec, pour ne rien gâcher, une excellente BO ! David Bowie (pour la scène dans le tunnel en remplacement de Fleetwood Mac dans le livre), The Smiths et plusieurs groupes de l’époque accompagnent Charlie, Sam et Patrick.

Quand je le vois, la seule chose dont j’ai envie, c’est le revoir.

« Welcome to the Island of Misfit Toys. »

Sam.

Le monde de Charlie, de Stephen Chbosky (1999)

Le monde de Charlie (couverture)Edité en France pour la première fois en 2008 – soit près de dix ans après sa sortie aux Etats-Unis sous le titre Pas raccord, Le monde de Charlie a été réédité lors de la sortie de son adaptation au cinéma.

Comme l’indique le second titre – explicite, mais naze –, on entre dans le monde de Charlie, un garçon « pas raccord », un garçon « dégénéré » selon les autres de son âge, un garçon « exceptionnel » selon son prof de Lettres. On rentre dans son univers, avec ses livres, ses chansons, ses films, avec ses pensées. L’histoire se déroule à travers plusieurs lettres que Charlie écrit à un inconnu – ou à nous – et lui raconte sa première année de lycée. Cette nouvelle année s’annonce aussi angoissante et solitaire que l’année précédente, sauf qu’il fait la connaissance de Sam et Patrick qui lui parle, le découvre et l’intègre dans leur groupe d’amis.

C’est un superbe roman qui se rapproche sous certains rapports de L’Attrape-cœurs de J. D. Salinger, livre que « Bill », le prof de Lettres prête d’ailleurs à Charlie au cours de son année. Un roman sur l’adolescence, la découverte d’un monde nouveau, un monde où l’on fume, où l’on sort, où l’on parle de sexe, où l’on écoute de la bonne musique, mais avant tout un monde où l’on a des amis, où l’on se sent à sa place, où l’on se sent éternel.

C’est vraiment un roman intelligent. Un vrai, bon roman sur l’adolescence, sur les questions que l’on peut se poser, sur les découvertes que l’on fait sur le monde et sur soi-même, sur la peur face à ce monde qui n’est pas rose. Charlie se pose énormément de questions, ce qui m’a amené à m’en poser également, à réfléchir sur des choses auxquelles je n’avais jamais pensées. Charlie apparaît parfois comme très naïf dans sa manière d’agir avec les autres, dans sa manière d’écrire et de raconter ses expériences (drogue, homosexualité, amour, sorties, alcool…). D’ailleurs, je n’ai pas vraiment fait attention, mais j’ai eu l’impression qu’au fur et à mesure que l’année se déroule, l’écriture devenait plus riche : est-ce effectivement le cas car Charlie fait des progrès et utilise, comme Bill lui suggérait, davantage de vocabulaire ou est-ce simplement moi qui me suis habituée à l’écriture ? Mais il n’est pas idiot. Il est attachant, il est intelligent, il regarde tout et questionne, dissèque, comprend. C’est d’ailleurs ce que lui dit Patrick : « Tu vois les choses. T’en parles pas. Et tu comprends. »

J’ai beaucoup apprécié le fait que Charlie ne devient pas le garçon « le plus cool du lycée », Charlie n’est pas le garçon le plus cool du lycée au sens où la masse des lycéens l’entendent. La bande dans laquelle il s’intègre est composée de marginaux, de personnes un peu mises à l’écart (et qui s’y mettent aussi volontairement). Ils ont leur caractère, leur style, leurs goûts. Leur histoire. Charlie, Sam et Patrick ont vécu ou vivent tous trois des moments difficiles.

Charlie est très fragile psychologiquement au début du roman. Cela empire jusqu’à la fin lorsqu’il réalise que ces amis vont tous partir à l’université et qu’il se sentira seul à nouveau, mais paradoxalement, il s’améliore également : il « s’implique » sur les conseils de Bill, il voit les bons moments, il s’attache fortement à ses amis et, par la même occasion, à la vie.

Je me suis beaucoup identifiée à chacun de ces trois personnages (même s’il ne m’est rien arrivé d’aussi terrible). Mes années lycées se sont passées de la même manière que celles de Charlie et je retrouve un peu de mon caractère dans le leur. Sam dit : « J’ai décidé d’être la personne que je suis vraiment. Et je vais essayer de trouver cette personne. » Je cherche encore et sans doute, chercherai-je toujours.

Je sais que le fait de m’être identifiée comme ça a énormément contribué au plaisir que j’ai eu de lire ce roman. Se reconnaître dans un livre, ça donne l’impression que quelqu’un nous comprend. C’est assez étrange car des milliers de personnes l’ont lu et peut-être des dizaines, des centaines parmi eux ont eu le même sentiment. Je crois que l’on peut retirer beaucoup de choses de ce roman, notamment beaucoup de réflexion.

J’ai l’impression que je ne saurai jamais comment donner envie de lire ce livre.
Il est touchant, il est drôle, il est pertinent.
Il est vrai.

Petit plus très sympa : les listes des musiques écoutées et des livres par Charlie tout au long du roman. Ça m’a donné envie de me faire une petite playlist et j’ai rajouté des livres à lire sur mes listes.

Ma critique du film

« Il faut d’abord que tu saches que je suis à la fois triste et heureux, et que j’ai toujours pas compris comment ça se fait. »

« Du coup, je me dis que c’est pour des tas de raisons différentes qu’on est comme on est. Et qu’on les connaîtra jamais toutes, ces raisons. Mais même si on ne peut pas choisir d’où on vient, à partir de là, on peut quand même choisir où on veut aller. On peut faire des choses. Et essayer de se sentir bien quand on les fait. »

Le monde de Charlie, Stephen Chbosky. Sarbacane, coll. Exprim’, 2012 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Blandine Longre. 252 pages.