Le koala tueur et autres histoires du bush, de Kenneth Cook (1986)

Le koala tueur et autres histoires du bush (couverture)Quinze nouvelles à la rencontre des Aborigènes et des mineurs, des koalas et des crocodiles, des chameaux et des serpents. Si les crocodiles et les serpents vous terrifient, sachez que les koalas et les chameaux ne sont pas plus inoffensifs… Kenneth Cook témoigne ici qu’il en a souvent fait les frais.

Je ne suis pas une adepte des nouvelles, je l’avoue. A l’exception des œuvres de Stefan Zweig et d’Edgar Allan Poe, je ne suis pas friande de ce genre qui ne parvient que rarement à me rassasier. Pourtant, j’ai apprécié cette lecture. Je ne sais quel souvenir j’en garderai, mais je dois dire que Kenneth Cook maîtrise l’art de la nouvelle et parvient en quelques mots à dépeindre les personnages ubuesques rencontrés au fil de ses voyages. La fin de la nouvelle arrive toujours trop vite – d’où la légère frustration – mais la chute arrive toujours à point nommé sans qu’il n’y ait rien à ajouter. Des historiettes pittoresques, farfelues, irréelles, cocasses.

Kenneth Cook trace un portrait hostile et pourtant désopilant de cet arrière-pays australien. Entre les animaux fous et la désinvolture, voire l’inconscience – parfois doublée d’un alcoolisme latent – des locaux, la vie du narrateur y est souvent mise en danger. L’auteur raconte ces anecdotes, présentées comme 100% authentiques bien que parfois complètement improbables, avec beaucoup d’amusement, une perpétuelle curiosité et une pincée de résignation.
Cook pose un regard plein d’autodérision aussi bien sur son physique peu adapté aux situations périlleuses réclamant agilité, vélocité et/ou endurance que sur sa soi-disant lâcheté (que j’associerais souvent à un simple esprit de conservation). Un ton humoristique très agréablement maîtrisé. Sa prose efficace regorge de phrases bien tournées, bien trouvées, de remarques drôles, pertinentes et malignes.

Finalement, mon seul petit reproche tient à la manière dont est constitué le recueil. Peut-être les textes ont-ils été écrits à différentes époques et simplement regroupés ensemble, mais je trouve que l’unité de l’ouvrage aurait pu être pensée différemment. On a des explications qui reviennent dans plusieurs histoires, des répétitions qui auraient pu être évitées pour plus de fluidité. Un point négatif qui disparaît si vous préférez picorer les histoires de temps à autre au lieu de dévorer tout le recueil comme je l’ai fait.

Une lecture très plaisante en somme à la découverte d’une faune australienne complètement loufoque. Démêler le vrai du faux ? Pourquoi faire alors qu’on peut se laisser embarquer pour un voyage aussi dépaysant ?

 Cook a publié deux autres recueils d’« histoires du bush », La vengeance du wombat et L’ivresse du kangourou. Il ne me déplairait pas de connaître ses mésaventures avec la boule de poil qu’est le wombat…

« Parmi mes nombreux défauts, je suis affligé de l’incapacité de distinguer les personnes saines d’esprit des fous à lier. Peut-être la différence est-elle minime, peut-être suis-je moi-même légèrement demeuré. »

« Dans toute l’Australie à l’ouest de Bogan, on peut truander un homme, s’enfuir avec sa femme, spolier sa fille, débaucher ses fils, voire lui voler son chien, il lui sera toujours possible de vous pardonner, mais refuser de boire avec lui vous recale dans la sous-classe des dingos, des parias à jamais, des irrécupérables ; vous ne valez même pas la balle qu’il aurait pourtant plaisir à vous loger dans la peau. »

« L’un des mythes répandus sur l’Australie, c’est qu’elle n’abrite aucune créature dangereuse, hormis les crocodiles, les serpents et les araignées. C’est faux. Il y a aussi des Aborigènes et des chameaux. Individuellement, ils sont redoutables. Ensemble, ils sont quasi mortels. »

« Si des pensées parvenaient à traverser mon cerveau terrorisé, elles consistaient à me demander si j’allais chuter et mourir, me faire entraîner dans l’immensité désertique et mourir, ou affronter l’haleine du chameau une nouvelle fois et mourir. »

Le koala tueur et autres histoires du bush, Kenneth Cook. Le Livre de Poche, 2011 (1986 pour l’édition originale. Editions Autrement, 2009, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Australie) par Mireille Vignol. 218 pages.

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Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, d’Emilie Chazerand (2018)

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana (couverture)Shirley Banana est élevée dans un couvent où la vie n’est pas rose. Elle est même franchement répugnante, que l’on parle de la nourriture, des locaux ou de ses occupant·es. Le jour où la terrible Mère Sup’ lui dit de se plaindre à Dieu de sa punition, Shirley s’exécute et sa diatribe pousse le Très-Puissant à venir lui rendre une petite visite.

Après la colo du Génie de la lampe de poche, l’orphelinat tenu par les Sœurs ! Aucun doute, on est dans le même genre d’adultes défaillants, d’enfants survoltés et de décors sordides. Si Shirley est moins supérieurement intelligente de Vladimir Poulain, héros du premier roman made in Pépix de l’autrice, elle est tout aussi amusante. Elle a un peu tendance à cafouiller entre tous ses mots qui se ressemblent et son éducation est plus sommaire, mais elle n’a pas sa langue dans sa poche et ce n’est pas parce qu’elle est née moche dans l’endroit le plus pourri de la terre qu’elle n’a pas le droit de rêver un peu.
Les situations rocambolesques s’enchaînent et les personnages défilent. Les vannes fusent et le regard acéré que Shirley pose sur le petit peuple puant, biscornu, fracassé en dedans ou en dehors et abandonné qui l’entoure donne lieu à des descriptions sans concession et d’une folle inventivité, mais parfaitement efficaces, on visualise toujours très bien la personne ou la situation concernée. Pas de doute, Shirley est bien la petite sœur de Vania Strudel !
Ne commettez pas l’erreur de commencer ce livre au petit-déjeuner. Je sais de quoi je parle, les tartines vont peut-être avoir du mal à passer. Ça pue, ça pète, la bouffe est immonde, les culottes s’échangent dans les dortoirs, je n’ose pas imaginer la tête de toilettes. Y a pas à dire, la plume d’Emilie Chazerand est diablement efficace question images répugnantes. Un détail qui devrait faire son effet auprès du premier public de ce roman, les lecteurs et lectrices de 8-9 ans.

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana (illustration)

Mais l’amitié est bien présente et, même si Christelle Cancoillotte n’arrête pas de geindre, même si Nathan Cervelas est un exaspérant petit génie, même si Amandine Painperdu est trop souvent intenable, même si Dino Split est travaillé par « l’appel de la puberté », on sent bien qu’elle les aime, ces tordu·es, ces rejeté·es, ces spécimens uniques qui sont ses frères et ses sœurs depuis toujours.
Et puis ce couvent moyenâgeux question hygiène, c’est quand même un peu leur maison, même si c’est parce que c’est le seul endroit où on a voulu d’eux. Alors Shirley, tu pars ou tu restes ?

Un roman complètement loufoque aux personnages totalement barrés – et parfaitement capturés par l’illustratrice, Joëlle Dreidemy – qui apporte une tonne d’humour, mais aussi une montagne de tendresse pour la famille, atypique peut-être, dont on s’entoure.

« Shirley Banana.
Deux yeux qui se disent flûte, cinq cheveux tout fins et une cervelle pleine de mythomâneries.
Trouvée dans un cageot, emballée dans du papier journal comme un gigot, avec un bout de cordon lombilical qui pendait encore.
(Et peut-être même qu’il est toujours là… SURPRISE !)
Livrée avec un petit mot qui disait :
«  Cet enfant est la poubelle de nos vieux : séchez-là dans vos draps et faites-lui souvent des binious. »

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, Emilie Chazerand, illustré par Joëlle Dreidemy. Sarbacane, coll. Pépix, 2018. 211 pages.

Recueil de mini-chroniques, spécial BD

Zaï zaï zaï zaï, de Fabcaro (2015)

Zaï zaï zaï zaï (couverture)Parce qu’il n’a pas sa carte du magasin, un homme se retrouve traqué et jugé par tout le monde. Des politiciens aux médias, de ses amis aux gens dans les bistrots, chacun y va de son avis pendant que l’ennemi public n°1 se lance dans une fuite éperdue.

Pas de place au doute : nous allons faire une plongée dans le registre de la parodie et de l’absurde. C’est hilarant (j’ai ri à chaque planche ou presque), mais pas seulement…

En effet, les points de vue se multiplient (le risible aussi) et peu à peu se dessine une réjouissante parodie de notre société. Elle critique la politique d’hyper sécurité, l’indifférence, l’intolérance et la xénophobie, l’hypocrisie et le conformisme… Elle se moque gentiment des régions françaises (« Ici, en Lozère, je serai en sécurité, ils ne captent ni télé ni radio. »), des films policiers et/ou d’action, les médias, les révoltes adolescentes contre les parents…

Si le dessin est très minimaliste, Fabcaro propose néanmoins une bande dessinée très immersive. Elle rappelle irrésistiblement des situations de notre quotidien et, dès les premières pages, a aussitôt lancé un film dans ma tête avec des images, des bruits, des voix (notamment celle des journalistes… vous savez…cette (insupportable) voix (merci à Alberte Bly pour la découverte de cette vidéo vraiment bien faite))

Chorale, futée, atypique et franchement barge, voilà comment je qualifierais cette BD  désopilante qui souligne avec justesse quelques tares de notre société. Autant d’humour et autant d’intelligence, pourquoi se priver ?

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro. Editions 6 pieds sous terre, 2015. 72 pages.

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Les années douces (2 tomes), de Jirô Taniguchi,
d’après le roman d’Hiromi Kawakami (2008)

Les années douces (couverture)

Les rencontres entre Tsukiko et son ancien professeur maintenant à la retraite. Entre la trentenaire et celui qu’elle appelle « le maître », se noue une relation où l’affection est de plus en plus prégnante.

Les années douces 2 (couverture)C’est un récit très lent, très tendre qui se déroule ici. On regarde ces deux cœurs solitaires s’approcher et se découvrir peu à peu. C’est tranquille, délicat, tout en douceur. Pas de grandes aventures, pas de rebondissements inattendus, juste des instants du quotidien narrés avec beaucoup de pudeur et de simplicité.

J’avoue que j’ai particulièrement aimé la première partie (heureusement, la plus longuement évoquée dans ces deux volumes) de leur relation, lorsque celle-ci était plus floue, oscillant entre amitié, respect et amour platonique. La suite est plus conventionnelle bien que toujours aussi justement narrée.
Si les « Maître ! » incessants de Tsukiko m’ont parfois agacée, presque gênée par cette connotation hiérarchique dans une relation d’égale à égal, je me suis toutefois identifiée à cette femme timide, qui a l’impression de ne pas être suffisamment adulte. J’ai été touchée de la voir, elle si solitaire malgré une vie active, découvrir l’autre et constater la place qu’il a prise dans sa vie comme ça, mine de rien, au fil des conversations.

Les rencontres des deux personnages s’effectuent la plupart du temps dans un petit troquet et la nourriture accompagne tout le récit. Et s’opère alors ce talent tout japonais semble-t-il de rendre tout et n’importe quoi (certains plats ont de quoi surprendre) parfaitement alléchant. (Je pense notamment aux films d’animation de Miyazaki ou autres qui me mettent toujours l’eau à la bouche.)

Les dessins de Taniguchi soulignent tout cela – émotions, timidité, tendresse, mets appétissants – avec fluidité et précision. J’ai aimé scruter les visages, contempler les paysages, m’immerger dans ces pages crayonnées.

Ce n’est pas un coup de cœur, peut-être la narration ne s’y prêtait-elle pas. Ce fut une lecture agréable, douce, sereine, onirique parfois. Je ne sais quelles émotions elle laissera en moi, mais je pressens que je n’en garderais qu’un souvenir diffus quoique paisible et heureux.

Les années douces (2 tomes), Jirô Taniguchi, d’après le roman d’Hiromi Kawakami. Casterman, coll. Ecritures, 2010-2011 (2008 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu. 200 pages (tome 1) et 238 pages (tome 2).

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Saveur Coco, de Renaud Dillies (2013)

Saveur Coco (couverture)Deux amis, Jiři et Pôlka, errent dans le désert, assoiffés. La seule dépression en vue est loin d’être climatique. Entre mirages, poissons volants et noix de coco inviolables, les deux compères ne semblent pas prêts de se désaltérer

Ne vous attendez pas à un début et une fin bien nette. Non, ici, le scénario est comme un désert qui s’étend à l’infini. Entre la première et la dernière page, on n’aura pas vraiment le sentiment d’avoir avancé, juste celui d’un bref voyage étonnant et poétique en compagnie d’une cigogne et d’un renard anthropomorphiques.

C’est ça, Saveur Coco. Pas une histoire au sens où on l’entend, mais de la poésie. Poésie des mots, poésie des images.
Dialogues savoureux, bons mots et jolies répliques. C’est décalé, c’est loufoque, c’est inclassable. Mais on se prend de sentiment pour ce duo improbable, pour ces deux amis si différents que l’épreuve de la soif amènera à déteindre un peu sur l’autre.
Couleurs lumineuses et faciès attendrissant. C’est un régal pour les yeux. Ça jaillit, ça éblouit, ça émerveille. Pleines pages, petites cases, rondeurs, angles droits, absence de bordures, banderoles… le tout foisonne d’inventivité tandis que le Soleil omniprésent, le sombrero et les enluminures colorées nous emmènent dans un univers d’inspiration mexicaine.

Cette fable absurde, portée par une quête totalement vaine, déstabilise sans aucun doute, laissant un goût d’inachevé dans l’air. Et pourtant, si ça ne se hisse pas au niveau d’un Abélard, ça sort des chemins battus et c’est tout simplement délicieux.

Saveur Coco, Renaud Dillies. Dargaud, 2013. 80 pages.

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Momo, (2 tomes), de Jonathan Garnier (scénario) et Rony Hotin (dessin) (2017)

Momo T1 (couverture)Momo est une petite fille élevée par sa grand-mère dans un petit village en bord de mer. Nouveaux copains, rencontres inoubliables, petits et grands malheurs, bref, la vie avec beaucoup de justesse et d’amour.

Momo T2 (couverture)Cette BD a été une bouffée de tendresse enfantine. Sous sa tignasse, Momo est absolument renversante de force et de fragilité. Elle amuse et émeut, on se prend d’amour pour cette petite fille solitaire trop éloignée de ses parents. Son innocence est parfois mise à rude épreuve, mais cette guerrière sait rebondir et retrouver d’un coup la combativité joyeuse des enfants. Sa franchise et sa curiosité naturelles lui permet de fendre les carapaces que certains forgent autour de leur cœur. Elle a de multiples facettes, la petite Momo, c’est ce qui la rend si touchante et si réaliste à l’image de celles et ceux qui l’entoure.

Le fantastique en moins, j’ai retrouvé du Miyazaki dans cette histoire, tant dans le dessin que dans les paroles des personnages. J’y ai retrouvé Ponyo sur la falaise, Le château ambulant ou encore Mon voisin Totoro.

Momo, c’est une boule d’énergie, ce sont des rires à chaque coin de rue, c’est une montagne de mignonnerie et d’attendrissement, ce sont aussi quelques froides averses de tristesse qui glacent le cœur. Je vous préviens, Momo est bien trop adorable pour laisser indifférent·e, vous risquez d’y laisser quelques miettes de votre cœur !

Momo (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Rony Hotin (dessin). Casterman, 2017. 88 pages (tome 1) et 83 pages (tome 2).

Je suis ton soleil, de Marie Pavlenko (2017)

Je suis ton soleil (couverture)L’année de terminale a à peine commencé que le « théorème de la scoumoune » s’abat sur Déborah. Rien que des bottes grenouilles à se mettre aux pieds, un chien obèse, puant et bavant à sortir, un père soi-disant overbooké qui trouve le temps de se balader avec une superbe brune, une mère qui passe ses soirées à découper des magazines, une meilleure amie qui ne parle que de son nouveau petit ami… L’année s’annonce brillante.

J’ai découvert Marie Pavlenko en 2015 avec l’excellent La Mort est une femme comme les autres et Je suis ton soleil confirme que c’est une autrice que j’ai très envie de suivre.

Dès le premier chapitre, nous sommes liées à Déborah, elle nous entraîne dans les rues de Paris pour partager cette dernière année au lycée. Autour d’elle des personnages tout aussi sympathiques – ses deux nouveaux amis, sa meilleure amie (qui a su me surprendre et m’attendrir), ses parents, sa libraire préférée, ses profs… et son chien de la honte !
Humour et sensibilité sont les maîtres-mots de ce roman extrêmement tendre. On savoure les phrases, les répliques, les situations. Marie Pavlenko dédramatise des sujets lourds (que je ne préciserai pas pour vous laisser la surprise) avec une incroyable justesse. Déborah analyse les gens et ses déboires avec beaucoup d’esprit. Une légère distance et une verve décapante et pince-sans-rire. C’est fin et désopilant.

L’identification est immédiate et l’attachement irréversible. On est joyeuse avec Deborah, on souffre avec elle, on se met en colère avec elle, bref, on vit les hauts et les bas de la vie avec elle. Elle est le reflet de nos réalités, imparfaite, impulsive, touchante, désabusée et néanmoins pleine d’espoir. Râler après le chien qu’on aime très fort malgré tout, traîner en pyjama, manger des pâtes, dire des choses et le regretter après, rester parfois bouche bée et manquer de répartie, toujours avoir un livre dans son sac, comment ne pas s’y reconnaître ?

C’est un livre dans lequel on se projette, un livre qui fait du bien.
Un livre avec des amis comme on en rêve, une vie comme on l’espère.
Un livre qui réchauffe le cœur, illumine le quotidien et offre un peu d’optimisme.
Un livre que l’on est triste de refermer à l’idée de quitter Déborah, et Jamal, et Victor, et les autres. Ces personnages si prégnants qui ont partagé notre vie le temps d’une lecture.

En outre, ce livre est un bijou pour celles et ceux qui aiment les mots, les livres et les jolies phrases. Outre la poésie drolatique de la plume de Marie Pavlenko, c’est également l’occasion de s’amuser en traquant toutes les références littéraires cachées ici et là. Dans les noms des personnages (le nom de famille de Déborah est Dantès, la copine de son ami Victor (Gary est son patronyme) s’appelle Adèle, prénom de la femme et de l’une des filles de Victor Hugo…), dans les titres de chapitres (3 : « Déborah veut mourir, bercée par la vague de la mer tempétueuse », 6 : « Déborah se demande si ces amants-là, qui ont vu deux fois leurs cœurs s’embraser, c’est pas du pipeau », 16 : « L’angoisse atroce, despotique, sur le crâne incliné de Déborah plante son drapeau noir », etc.) ou encore dans le texte (Harry Potter, Victor Hugo…).

Lumineux, hilarant, profond. Magnifique et tendre. Bouleversant. Je suis ton soleil est un texte superbe à ressortir les jours où la pluie s’installe à l’intérieur de soi. La vie avec ses orages, ses grisailles et ses rayons de soleil.

 « ☀ Qui est Éloïse?
Ma meilleure copine, la sœur dont j’ai toujours rêvé, une fille géniale. Bien sûr, madame Soulier, notre prof de SVT, ne partage pas mon avis. Elle a écrit sur son bulletin qu’Éloïse est « l’élève la plus nulle que j’ai jamais connue de toute ma carrière de professeur SVT. Un bocal à la place du cerveau. Elle mériterait d’être disséquée. » Je m’en fous. J’aime son côté fêlé. »

« J’ai achevé la cartographie d’une île inconnue. J’en faisais le tour depuis plusieurs semaines, mais il me manquait un bout. Désormais, j’ai l’intégralité de l’île Jamal en tête. »

« Je reprends Victor Hugo dans une sorte de bouillabaisse personnelle. Je suis transportée mieux que sur un tapis volant, mais je lui en veux. Hugo abuse grave. Il se fout de moi, il m’assassine, il me torture. Il est mort depuis longtemps, et pourtant, par un miracle un peu timbrée, il est entré dans ma tête. »

« Je vais finir vieille fille. Sur ma tombe, on lira :
« Ci-gît Déborah, la fille qui aimait les grenouilles. Las, aucune n’eut la décence de se transformer en prince charmant. » »

« Il faut une oreille pour faire des confidences. Sans écoute, on se tait. »

Je suis ton soleil, Marie Pavlenko. Flammarion jeunesse, 2017. 466 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre que je voudrais offrir à tout le monde

Kaamelott : un livre d’histoire, sous la direction de Florian Besson et Justine Breton (2018)

Kaamelott, un livre d'histoire (couverture)Le Graal pourrait-il être un bocal à anchois ? Comment Perceval connaît-il la Poétique d’Aristote ? Merlin tient-il du démon ou de la pucelle ? Les règles du sloubi seraient-elles inspirées de celles du trut ? Les dragons étaient-ils des anguilles ? Recrutait-on les chevaliers à la taverne ? Pourquoi le casque du Viking est-il cornu ? S’est-on rendu compte à Kaamelott que l’empire romain avait pris fin ?
La série télévisée Kaamelott qui met en scène le roi Arthur et les chevaliers de la Table Ronde a marqué le public par son humour décapant, ses personnages loufoques et ses répliques devenues cultes. Mais faut-il prendre au sérieux la façon dont elle réécrit aussi bien la légende arthurienne qu’une période historique charnière, entre Antiquité tardive et Moyen Âge ? C’est le pari qu’a fait une équipe de jeunes chercheurs : montrer que, au-delà des anachronismes qui font toute la saveur de la série, Kaamelott produit un discours riche d’enseignement. Tant il est vrai que chaque génération réactualise ses mythes, les parodiant ou les réinventant pour mieux se les approprier.

Ce livre est né suite à un colloque en 2017. A l’intérieur, plusieurs spécialistes, maîtres de conférences, docteurs et doctorants, sociologues, historiens, musicologues, etc., abordent différents aspects – politique, culturel, artistique, historique… – de la série Kaamelott. Ils et elles se pencheront tour à tour sur Perceval, les moqueries amusées envers les chercheurs, les monstres et le merveilleux, la justice, Guenièvre, Merlin, la civilisation, l’armée et l’occupation romaines, la nourriture, les arts et les jeux…

J’adore Kaamelott (et ça y est, je suis à jour en ayant enfin vu le livre VI !) et j’ai été ravie d’avoir l’opportunité de découvrir cet essai grâce à Babelio et aux éditions Vendémiaire. C’est un ouvrage très éclairant et très agréable à lire – bien que le chapitre sur la musique avec ses histoires d’intervalles, de quintes et d’octaves me soit resté un peu hermétique (mais je dois reconnaître que je suis une quiche en affaires musicales).

Au fil des chapitres éclate le talent d’Alexandre Astier (au cas-où il y aurait encore quelques doutes) pour jouer avec le décalage entre le Moyen-Âge réel et le Moyen-Âge fantasmé tout en détournant des éléments attendus et en insérant des références à notre société actuelle et à ses problématiques. Il se détache des romans médiévaux et s’amuse avec le gouffre entre les attentes, les rêves des spectateurs et une réalité bien plus trivial : un Merlin plutôt mauvais, un rapport assez détaché et peu sacré au Graal – auquel on préfère des objectifs matérialistes et personnels –, des chevaliers bien loin d’avoir les qualités attendues, l’absence totale d’émerveillement de la part des chevaliers pourtant confrontés à des dragons, des gobelins et diverses manifestations magiques…
Ce livre fait le point sur ce que les chercheurs savent de cette époque, ce que le grand public en sait, ce que l’on croit savoir mais qui est faux (souvent des erreurs construites par les représentations des siècles suivants), ce que l’on ne sait pas, ce que l’on imagine ; il remet à plat la chronologie parfois malmenée par une série qui emprunte tant à l’Antiquité qu’au Bas ou au Haut Moyen-Âge ; il explique la construction de certains mythes comme le casque à corne du Viking. Les auteurs et autrices jonglent avec tous ces éléments avec souplesse et clarté.

Kaamelott : un livre d’histoire démontre que, en plus d’être extrêmement drôle, touchante, maligne et addictive, le secret de cette série tient aussi à son intelligence et à son habileté à jouer avec les codes et les connaissances des spectateurs.
Il intéressera les fans de Kaamelott désireux d’en savoir plus sur les ressorts historiques de la série comme les passionnés d’histoire.

« Ainsi, au-delà d’un registre comique nourri par un décalage constant entre la représentation traditionnelle du chevalier et ceux qu’elle tourne en ridicule, Kaamelott nous invite à travers sa lecture d’un motif typiquement médiéval à une réflexion sur la recherche de la gloire, sur les mécanismes de la fabrication des légendes et sur le rapport qui s’établit entre Arthur et ses chevaliers, ses élèves, ses amis, qui pourraient presque être considérés comme ses enfants. Des enfants qui, loin de tout idéalisation, ne récoltent que mésaventures et humiliations, entraînant la déception du roi qui, cependant, jamais ne les punit ou ne les renie. »

« En réinventant en profondeur la légende arthurienne, Alexandre Astier nous dit finalement que la quête compte plus que son accomplissement, le voyage plus que la destination, et qu’à la fierté de la trouvaille il faut préférer la maturation de la recherche. »

Kaamelott : un livre d’histoire, sous la direction de Florian Besson et Justine Breton. Vendémiaire, 2018. 330 pages.

Oh, boy !, de Marie-Aude Murail (2000)

Oh, boy ! (couverture)Siméon, Morgane et Venise sont orphelins. Et leur trouver une nouvelle famille se révèle plutôt compliqué. Surtout quand les deux tuteurs potentiels se détestent et que tous ne portent pas un intérêt bien sincère aux jeunes Morlevent. Qui, de leur côté, ont fait un « jurement » de toujours rester ensemble : « Les Morlevent ou la mort ! ».

Alors que tout le monde semble avoir lu Marie-Aude Murail dans son enfance, ce n’est pas mon cas. Je l’ai découverte l’année dernière avec Miss Charity (gros coup de cœur) et je récidive cette année avec Oh, boy ! (gros coup de cœur bis).

On s’attache très fort à cette fratrie tout simplement irrésistible en dépit de quelques stéréotypes. Siméon, 14 ans, intelligent et sagace. Morgane, 8 ans, réservée et cultivée. Venise, 5 ans, douce et attendrissante. Et puis leur grand demi-frère, Barthélemy, 26 ans, lunaire, maladroit et généreux. Tous se complètent à merveille. Que serait Bart sans la perspicacité de Siméon ? Que serait Siméon sans la tendresse de ses sœurs ? Que serait Venise sans les explications de Morgane ?

Difficile de ne pas songer à Quatre sœurs avec ce récit qui propose une vision de la vie parfois loufoque, mais néanmoins pas dépourvu de justesse et de réalisme. C’est très drôle certes, mais c’est également très dur par moments, une tristesse que je ne soupçonnais pas le moins du monde. Je tairai les sujets abordés car j’ai pris tellement de plaisir à découvrir ce livre sans rien savoir de plus que ce que le résumé survolé m’avait appris que je vous recommande de faire de même. Sachez toutefois que leur nouvelle condition d’orphelins et les difficiles questions de tutelle et d’adoption ne sont pas les sujets les plus pénibles.

Enfin, si vous n’êtes pas encore convaincu.es, sachez que Oh, boy ! est porté par une écriture absolument fantastique. C’est extrêmement bien écrit, on se régale des remarques de Venise, on se délecte des échanges entre ces personnalités si diverses, on savoure les mots de la première à la dernière page que l’on tourne à regret. C’est fin, c’est sensible et délicat, c’est une réussite dans le rire et dans les larmes.

Un livre qui se croque, se déguste ou se dévore comme un carré de chocolat !

« Depuis la veille, ils étaient des enfants-qui-n’ont-pas-de-parents. Venise l’admettait parfaitement. Les gens n’avaient pas de raison de lui mentir. En même temps, ça n’avait aucun sens. Maman était peut-être morte, mais elle devrait la conduire à la danse, lundi, parce que la dame du cours de danse, elle n’aime pas qu’on manque. »

« C’était drôle, ce cadeau que la vie lui avait fait, cette fratrie un instant offerte sur un plateau et qui, maintenant, lui passait sous le nez. Depuis le début, avant même d’être né, il avait déjà tout perdu. »

« Morgane avait profité d’un temps de silence pour parler. Elle, la petite qu’on oubliait, coincée entre son frère surdoué et sa sœur si facile à aimer. »

Oh, boy !, Marie-Aude Murail. L’Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2000. 207 pages.

Challenge Voix d’autrices : un livre qu’on m’a conseillé 

La fourmi rouge, d’Emilie Chazerand (2017)

La fourmi rouge (couverture)Vania Strudel se trouve fort mal pourvue par la vie. Son nom imagé, son père taxidermiste, son ptosis qui lui fait un drôle de regard… et maintenant son meilleur ami en couple avec sa pire ennemie ! Elle se pense malchanceuse, mais un mail anonyme va lui apprendre que son originalité fait sa force et qu’elle est une fourmi rouge !

Encensé de tous côtés à sa sortie, il a fallu que je laisse passer la vague de dithyrambes pour pouvoir m’attaquer tranquillement à cette lecture. Et en rajouter une couche pour les retardataires ! Car il n’y a pas à dire, ce livre est extra.

Dès le début, Vania m’a harponnée par son cynisme et sa repartie cinglante (une qualité que je rêverais d’avoir, malheureusement mes réparties cinglantes ont souvent deux ou trois heures de retard…). Désabusée, elle trace des portraits parfois au vitriol de son entourage : des tableaux sévères, critiques, mais néanmoins justes et surtout très drôles. Sa première cible n’est autre qu’elle-même : elle élève en effet l’autodérision au rang d’art. (Si vous avez aimé Mireille des Petites reines de Clémentine Beauvais – il faut vraiment que je publie ma chronique ! –, vous aimerez forcément Vania !)
De plus, sa vie foutraque et sa rentrée en seconde catastrophique lui donnent du grain à moudre pour ruminer sa malchance et le résultat est tout simplement décapant. J’ai ri d’un bout à l’autre et je l’ai fermé en ayant qu’une envie : l’ouvrir à nouveau. (Mais comme il est souvent comparé à Je suis ton soleil de Marie Pavlenko qui m’attend aussi depuis le dernier salon de Montreuil, je vais offrir une chance à celui-ci.)

Toutefois, La fourmi rouge n’est pas qu’un roman humoristique, c’est aussi dur et violent et triste comme la vie. Avec cette narration à la première personne, on se sent très proche de l’héroïne (et ce n’est pas seulement parce que j’ai eu le même petit accident dentaire que Vania) et ce récit déborde également de mille autres émotions que la joie. Vania utilise la fuite et les blagues – reine de l’autodérision, n’oubliez pas – pour se dissimuler et nier les épreuves de sa vie. La plume d’Emilie Chazerand oscille ainsi avec justesse et harmonie entre ironie corrosive et sensibilité.
Les personnages aussi farfelus que possible – son père, sa meilleure amie, la mère de celle-ci, sa voisine du dessus… je vous laisse le plaisir de les découvrir sans rien vous en dire – sont toutefois très réalistes, très humains, avec des rêves, des désirs, des espoirs, des blessures. C’est ce qui fait la délicatesse de ce roman.

Quand on sort de ce roman (qui parle pourtant de divers sujets pas très drôles), on se sent bien, on a envie d’aimer la vie, de profiter de ses proches, d’apprécier les lubies de l’existence et de penser qu’une gagnante émergera de nous. Ça ne dure guère, mais on se sent joyeuse et reboostée (en ce qui me concerne, assez énergique pour me décider à finir Dans les forêts de Sibérie qui est passé à un cheveu de l’abandon. Cher Sylvain, vous pouvez dire « merci Vania ! »).
Un livre aussi intelligent, aussi comique, aussi bouleversant, aussi frais, aussi incisif, aussi tendre, aussi vrai, aussi incroyable… sérieusement, vous n’allez pas le laisser passer ?

« Je souris à Pirach. C’est tellement génial de partager son cerveau détraqué avec quelq’un, d’être à deux sur les mêmes pensées folles plutôt que seul face à sa raison.
– Bon. Maintenant, raconte-moi tout !
– Tout quoi ?
– Bah, tout… ça, déjà !
Je montre son torse avec un geste ample, comme Catherine Laborde lorsqu’elle désigne des anticyclones sur tout l’Ouest de la France.
– J’ai fait un peu de sport. J’ai soulevé deux trois trucs. Rien d’extravagant. Je crois que j’ai toujours eu ce corps, au fond. Sauf que je ne le savais pas.
– Je comprends. Je suis exactement dans la même situation. Sauf que c’est mon corps qui ne le sait pas, pour le coup. »

« Je ne veux plus me laisser pisser dessus par le destin. »

« On tirait des plans sur des tas de comètes qui ne traversaient jamais nos ciels bas de plafond. »

« La naissance de Bastien coïncide aussi avec le moment où j’ai commencé à vraiment tout mélanger. A ne plus bien faire la distinction entre mes bobards et la réalité. Je crois que lentement, insidieusement, je me suis prise au jeu. Je me suis perdue dans l’engrenage de mes inventions fantaisistes et abracadabrantes.
Et le hic, quand on a menti une première fois, c’est qu’il faut tenir tout le long. Je veux dire, à la fois tout le long du mensonge et tout le long de la vie. On ne peut plus revenir en arrière, sinon c’est la honte, le mépris et la solitude. Or, garder sur son visage le masque de l’imposture, c’est super difficile – ça glisse à la moindre sueur froide. »

La fourmi rouge, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 254 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Marchand de Couleurs Retiré des Affaires :
lire un livre dont le titre comporte le nom d’une couleur

 Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

Mes chroniques sur les autres livres d’Emilie Chazerand :