Érèbe, de Rozenn Illiano (2020)

Érèbe (couverture)Paris, 1888. Lisbeth St. John se sent piégée dans sa vie de fille de bonne famille. Sa seule échappatoire : ses rêves qui l’emmènent jusqu’à un monde mystérieux, Érèbe, son hiver perpétuel et son unique autre habitant, Elliot Valentine. Mais cet univers éthéré va se révéler lié avec la malédiction qui semble poursuivre sa famille et les conséquences sur la vie de la jeune fille seront quant à elle tout à fait réelles.

A l’occasion de sa sortie en numérique à petit prix, mardi prochain, Rozenn Illiano m’a proposé de découvrir cette histoire dans le superbe écrin de la version luxe (couverture rigide, jaquette veloutée et grand confort de lecture). J’en profite pour la remercier du fond du cœur.

Après ma lecture d’Elisabeta avec sa plongée quasi immédiate dans l’action et l’intrigue, j’ai tout d’abord dû m’habituer au rythme tranquille de ce récit. J’ai d’abord souhaité arriver plus vite au cœur du sujet avant de me fondre dans cette cadence plus tranquille, comme une balade sous la neige, une évasion poétique.
La tonalité est hivernale, la nuit est reine et le silence roi. Un tapis de neige, un château désert, un hululement discret, de vieilles demeures familiales, les échos d’un cirque… Une ambiance a priori paisible, évidemment troublée par des secrets de famille et des évènements dramatiques. Si l’histoire principale se déroule sur plusieurs mois, la chronologie s’étend en réalité sur plusieurs siècles, révélant l’avenir et le futur (probable mais non figé) des deux familles. Le drame s’est en effet noué des décennies plus tôt, semant son lot de tragédies et de souffrances.

Au récit est entremêlé des chapitres « Passé » et « Futur » qui nous montrent des instants, des bribes d’événements ponctuels qui s’éclaircissent au fil du roman. Peu à peu, nous comprenons qui est qui, l’identité de ces silhouettes, leurs interactions, leur insertion dans cette grande histoire familiale. J’avoue être particulièrement séduite par cette manière de dévoiler les choses progressivement, de connecter les personnes, les lieux et les péripéties, de rétablir la chronologie et la généalogie (sans se référer aux arbres généalogiques en fin de roman).

La rencontre de Lisbeth et Elliot s’inscrit donc dans une lignée de décès et d’amours malmenées. Même s’ils m’ont moins marquée que d’autres protagonistes (Oxyde, Saraï, Agathe…), les personnages sont très sympathiques et bien campés. Je craignais l’aspect romance, mais finalement, elle se fait toute douce et très discrète et n’a posé aucun problème. J’en venais même à espérer leur bonheur.
Rares sont les personnages manichéens et, même si j’aurais pu souhaiter davantage de faux-semblants et de retournements de situation, tous et toutes suivent leur ligne de conduite (même si elle n’est pas toujours très jolie), leurs objectifs, guidé·es par leurs rêves, leurs rancunes, leurs espoirs (parfois déçus). Il y a de la nuance, de la crédibilité et de la vie dans ces protagonistes, ce qui est le plus important. J’ai beaucoup aimé les relations père-fils ou mère-fils, tantôt mâtinées d’exigence ou de tendresse, de rudesse ou d’inquiétude, de connivence ou de secrets : ces échanges sont bien écrits et m’ont particulièrement convaincue.
Dans les personnages du passé, j’ai été fascinée par la figure de Victoria, sa majesté, ses choix et les épreuves qu’elle a dû affronter. J’aurais plaisir à la retrouver peut-être, à travers d’autres histoires.

Une histoire de rivalité entre deux familles, voilà qui n’est pas nouveau. La raison est un peu plus originale du fait de la situation presque chimérique du territoire revendiqué (un univers qui stimule l’imagination et fait rêver la solitaire que je suis !). Quoi qu’il en soit, l’autrice donne corps à cette haine qui s’étire sur des décennies, des siècles, au point que tous et toutes en ont oublié la source, écartant et dénigrant celles et ceux qui tentent de tendre la main vers l’autre côté, spirale infernale conduisant vers une issue sanglante.

Cette intrigue qui possède son lot de révélations et de surprise élargit encore une fois l’univers de Rozenn Illiano, nous faisant partir à la rencontre des énigmatiques marcheurs de rêves. Cependant, comme toujours (ou presque) dans son Grand Projet, le livre est parfaitement indépendant. A titre personnel, j’ai pris grand plaisir à chercher les indices, les croisements avec d’autres romans de l’autrice, mais c’est un jeu facultatif. (J’ai également été enchantée des références à un autre roman que j’aime beaucoup, Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern.)

En dépit de quelques lenteurs dans la première moitié du roman, j’ai été charmée par cet univers onirique qui ferait presque penser à un conte. Une histoire de rivalités, de famille et de rencontre amoureuse joliment menée par la sensibilité atypique de Rozenn Illiano. Je reste éternellement enchantée par cet assemblage progressif des pièces du puzzle racontant l’histoire enlacée des St. John et des Valentine et fascinée par ce nouveau pan du Grand Projet.

« Érèbe n’est toujours qu’un rêve. Ce qui y naît aussi. Ce ne sont que des rêves dans des rêves, mais rien ne dit que ce n’est pas réel. »

« J’ai appris avec le temps que parler de l’avenir le provoque. Vouloir échapper à notre sort est le plus sûr moyen de s’y précipiter. »

Érèbe, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2020. 348 pages.

Plus d’informations sur le site de l’autrice.

Pour aller plus loin, vous pourrez trouver sur le blog Tasse de thé & Pile de livres un entretien avec Rozenn Illiano : il aborde cette réédition, ses personnages, son Grand Projet, etc.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey (1964)

Et quelquefois j'ai comme une grande idée (couverture)La petite ville de Wakonda, Oregon, est le théâtre d’une grève acharnée. Sauf qu’une famille refuse de se plier aux consignes du syndicat et continue de travailler et de couper arbre après arbre : les Stamper. Retranchés là-haut, dans leur maison à deux doigts de tomber dans la rivière, le vieil Henry et Hank, son fils apparemment indestructible, mènent la désobéissance en se serrant les coudes. Jusqu’au retour du fils cadet, parti depuis douze ans, et de son désir de vengeance.

J’avais ce livre depuis des mois (Noël 2019 pour être précise) et depuis, j’attendais le fameux bon moment pour le lire. Avec Coline, nous avons finalement cessé d’attendre pour le provoquer grâce à une lecture commune motivante et comme toujours enthousiasmante. Et quel roman, mes aïeux ! Comment vous raconter ?…

Comment vous raconter… l’immersion dans ce torrent de mots qui nous plonge dans un brouhaha de vie. Car ce qui frappe en premier, c’est cette narration unique et sinueuse.
Pendant que le temps joue de l’accordéon et que le récit fait des bonds, les discours s’entremêlent, les points de vue se succèdent, les voix s’élèvent en cœur par un jeu constant de parenthèses et d’italiques, on passe du « il » au « je » dans une même phrase. Et pourtant, incroyable mais vrai, le roman est d’une fluidité limpide. C’est tout simplement hypnotisant, on se laisse entraîner dans le fleuve de cette histoire, parfois calme parfois impétueux comme la Wakonda Auga au fil du roman, on ne résiste pas et on attend avec impatience de découvrir ce que le prochain coude du torrent nous révèlera.
Ainsi, l’on suit les conversations et les événements du point de vue des différents protagonistes simultanément, ce qui confère au récit une richesse fantastique. Les ressentis, les pensées, les désaccords, tout se présente à nous sans que l’on ait à y revenir plus tard. Tout cela contribue à proposer une psychologie fouillée et à creuser les relations entre les personnages, notamment Hank et Lee.

Comment vous raconter… cette rencontre avec cette famille pour le moins rustique, mais terriblement attachante. Lire Et quelquefois j’ai comme une grande idée, c’est vivre au sein de la famille Stamper, c’est se languir d’eux lorsque le récit nous en éloigne, c’est apprendre à les connaître au travers de mille épisodes de leur histoire et de leur quotidien, ce qui les a construits, ce qui les a changés, ce qui a fait d’eux qui ils sont, ces personnages des bois si parfaitement campés.
On ne va pas se mentir, c’est là un univers majoritairement masculin, en dépit de l’insaisissable Viv, la femme de Hank, réservée et solitaire, en dépit d’éclats d’intrépidité. Une communauté rude et passionnée dans ses combats, dans ses sentiments, dans ses rancœurs, dans ses hontes, dans ses fiertés. Henry, le patriarche, volubile et infatigable même à moitié plâtré, voire braillard et épuisant. Joe Ben, l’éternel optimisme à la bonne humeur communicative, celui qui réchauffe les cœurs et remonte le moral sans même en avoir conscience. Lee, le cadet, l’intellectuel, celui qui bouscule tout, celui que j’ai parfois eu envie de secouer, parce qu’à côté, il y a Hank. Et c’est d’ailleurs ce que Lee détesterait : une fois de plus, le voilà éclipsé par ce grand frère, admiré pour sa force et sa volonté, mais que l’on apprend à connaître de manière tellement plus intime et sensible.
Et puis il y a tous les autres, ceux que l’on croise surtout au Snag, le bar local : Teddy, le barman perpétuel observateur des comportements humains, notamment ceux qui font sonner les pièces sur son comptoir, Evenwrite, le bûcheron récemment introduit dans la bureaucratie syndicale, Jenny l’Indienne, et tant d’autres bouseux, alcooliques, incultes qui sont en même temps tellement plus que ça car rien ni personne n’est manichéen dans ce roman.

Comment vous raconter… cet univers sauvage et rude, la découverte de la vie sur les bords de la Wakonda Auga. La force irrésistible du courant, menace permanente qui contraint Hank à consolider sans cesser les berges qui soutiennent sa maison ; l’humidité, si prégnante que l’on se sent moite rien qu’en s’imprégnant des mots ; la résistance de la forêt, qui griffe, fait trébucher, coupe, assomme ou pire encore, face aux intrusions des humains ; les animaux, moments de grâce, de douleur ou de mort, de l’acharnement d’une chienne chassant seule un ours au comportement incompréhensible d’un cerf en passant par de jeunes lynx qui m’ont fait passer par une palette d’émotions.

Comment vous raconter… la tension de certains chapitres, soixante ou quatre-vingts pages dévorées sans pouvoir se détacher du livre, l’émotion de certaines scènes que ce soit dans la joie, dans la sérénité (tout à fait, c’est très rare, mais non absent), dans la colère ou dans l’amertume ou un maelström de sentiments et de sensations. C’est un roman autour des choix et de leurs conséquences, des choix qui prennent au piège, qui affirment qui l’on est, qui scellent le destin d’une famille.

Je me sens totalement incapable de vous raconter tout ça, d’écrire une chronique qui rendrait justice à ces neuf cents pages de beauté et de cruauté, à ce trop-plein d’humanité, à cette histoire touffue, dramatique et déchirante, à ce bijou de la littérature américaine, à ce roman original et unique qui rejoint mon panthéon des « pareils à nul autre ».
Quitter les Stamper après tant de jours à leurs côtés me fend le cœur, mais quel bonheur d’avoir enfin lu ce livre sensationnel et d’avoir découvert cette écriture sidérante. Ce sera indubitablement l’une de mes meilleures lectures de l’année, donc je vous invite à laisser une chance à ce roman incroyable.

« La famille logeait à la graineterie en ville quand le froid était rude, et, sinon, sous la grande tente de l’autre côté de la rivière lorsqu’ils s’activaient au chantier de la maison qui, comme tout le reste dans la contrée, poussait avec une obstination muette et lente au fil des mois, apparemment en dépit de tout ce que Jonas faisait pour en retarder l’achèvement. La maison elle-même s’était mise à le hanter : plus elle grandissait, plus il se sentait paniqué et pris au piège. Elle se tenait là, sur la rive, cette saleté, énorme, pas encore peinte, impie. Sans ses fenêtres, on aurait dit un crâne, dont les orbites noires observaient la rivière couler en contrebas. Tenant du mausolée plutôt que de l’habitation ; d’un lieu où finir sa vie, pendait Jonas, plutôt que du lieu d’un nouveau départ. Car cette terre débordait de mort ; cette terre d’abondance, où les plantes poussaient en une seule nuit, où Jonas avait vu un champignon éclore sur la carcasse d’un castor et, en quelques heures furtives, atteindre la taille d’un grand chapeau – cette terre de richesses était littéralement saturée d’une mort humide et terrifiante. »

« Les camions ! Les tracteurs ! Les grues ! Moi je dis qu’il leur faut plus de puissance. Au diable les culs-terreux qui nous rabâchent sans arrêt avec leur bon vieux temps. Moi je peux vous dire qu’il y avait rien de bon dans le bon vieux temps sauf baiser les petites Indiennes à l’œil. Un point c’est tout. Question travail, question débardage tiens, c’était casse-toi le cul du matin au soir et t’avais à peine abattu trois arbres. Trois arbres ! Aujourd’hui, le premier petit morveux, il les met par terre tous les trois en une demi-heure avec une Homelite. Non monsieur. Le bon vieux temps peut aller au diable ! Le bon vieux temps, il a même pas fait une toute petite éclaircie dans l’ombre. Si tu veux te tailler une surface qui soye visible dans ces saloperies de collines, t’as intérêt à t’équiper avec ce que l’homme fait de mieux. Ecoute-moi : Evenwrite avec toutes ses conneries sur l’automatisation… il dit qu’il faut pas trop s’engager là-dedans. Je ne suis pas dupe. Moi je l’ai vue, de mes yeux vue. Je l’ai coupée et je l’ai vue repousser. Ça repoussera toujours, toujours ! Ça vivra bien après tout ce qu’est fait en chair et en os. Faut aller là-dedans avec des machines et tout arracher, nom de Dieu ! »

« Alors… je crois bien… que je ne devrais pas espérer qu’il fasse les choses autrement avec le petit Leland. Il va pas prendre un raccourci pour aller direct au moment où il sait déjà – oh oui il le sait ! – qu’il mettra fatalement une peignée au gamin. Parce que tout au fond de lui, il espère encore et encore que ça va pas se passer comme ça. Il faut qu’il continue à espérer que les choses se passeront autrement. Sinon, il va finir solitaire et méchant comme un vieux pitbull. »

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey. Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2015 (1964 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Antoine Cazé. 894 pages.

Anansi Boys, de Neil Gaiman (2005)

Anansi Boys (couverture)

Anansi Boys se déroule dans le même univers rempli de dieux qu’American Gods. Nous rencontrons ici Gros Charlie qui, à la mort de son père – Anansi donc – apprend que ce dernier était un dieu et qu’il a un frère appelé Mygal qui a hérité des pouvoirs paternels. Il découvre également à ses dépens que le frangin peut se révéler très très envahissant.

Je dois avouer – même si ça me fait un peu mal car j’adore habituellement le travail de Neil Gaiman – que je n’ai pas été tout à fait convaincue par cette histoire. Le ton de ce roman est plus humoristique que celui d’American Gods avec un Gros Charlie qui en voit de toutes les couleurs tandis que son frère tout en nonchalance s’incruste dans sa vie. Certaines touches d’humour, certaines répliques et réflexions parfois pince-sans-rire, ont su m’amuser, me faire rigoler en dedans : cependant, je n’ai pas accroché à cette succession de déboires. L’intrigue n’a pas su me passionner, m’embarquer dans ce périple mouvementé.
Du côté de la mythologie, je suis également restée sur ma faim. J’ai adoré les passages mettant en scène les mythes africains, les divinités qui parcourent encore la Terre du XXIe siècle, mais j’aurais bien aimé qu’il y en ait un peu plus.
Ce roman-ci n’a pas la richesse et la profondeur de son grand frère et c’est ce qui m’a frustrée car j’en attendais définitivement davantage.

Anansi Boys ce sont toutefois des personnages bien campés et intéressants quoique pas toujours sympathiques. Une belle-mère diabolique, un patron véreux, une flic surprenante et décidée, des sorcières floridiennes aux rituels un peu moins bien rodés qu’autrefois, une famille unique… et Gros Charlie bien sûr.
Car Anansi Boys c’est aussi une quête identitaire, celle d’un homme – un adulte pour une fois – qui va explorer son passé et, au fil d’épreuves dont il se serait peut-être bien passé, découvrir qui il est et prendre confiance en ses capacités. Gaiman explore la thématique du double avec Mygal, ce frère, cet alter ego, ce lui-même plus assuré, plus charmeur, plus admiré qui va finalement le faire trouver sa voie/voix. C’est d’ailleurs un aspect du récit qui m’a davantage convaincue.

Je suis une nouvelle fois ravie d’avoir découvert un livre de Gaiman avec les illustrations de Daniel Égnéus que je trouve fascinantes et inquiétantes, évocatrices et mystérieuses. Elles soulignent un autre aspect du roman, un peu caché à la lecture du fait de sa facette comique, à savoir qu’il s’agit quand même d’un monde dangereux avec vengeance, meurtre, intrigue, sorcellerie et sang à la clé. Je regrette simplement qu’elles ne soient pas plus nombreuses : encore une fois, un goût de trop peu…

Une lecture sympathique sans être le « signé Gaiman » le plus marquant qu’il soit. Un roman un peu trop rocambolesque à mon goût, un mélange indéfini de roman policier, de conte et de fantastique, le tout intriqué de burlesque.

« Les histoires sont comme les araignées, avec leurs longues pattes, et les histoires sont aussi comme les toiles d’araignées dans lesquelles l’homme s’englue mais qui ont l’air si jolies quand on les voit sous une feuille, dans la rosée du matin, élégamment reliées les unes aux autres, chacune à sa voisine. »

« Bien entendu, tous les parents font honte à leurs enfants. C’est inhérent à la fonction. La nature des parents est de faire honte à leurs enfants par le simple fait d’exister, tout comme la nature des enfants d’un certain âge est de frémir de honte, de gêne et de mortification si leurs parents leur adressent seulement la parole dans la rue. »

Anansi Boys, Neil Gaiman, illustré par Daniel Égnéus. Au Diable Vauvert, 2019 (2005 pour l’édition originale. 2006 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel. 412 pages.

Trois petites chroniques : Le livre des martyrs, Le discours et Les sœurs Carmines

J’ai un peu de mal en ce moment à écrire les longues chroniques dont j’étais coutumière. J’ai toujours envie de partager mes avis, mais sans avoir le courage ou la matière pour écrire davantage. Donc encore une fois, un trio un peu foutraque…

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 Le livre des martyrs, T1, Les jardins de la lune, de Steven Erikson (1999)

Le livre des martyrs T1 (couverture)Vous cherchez une lecture légère et sans prise de tête ? Un livre à lire entre deux stations de métro ? Un premier pas dans la fantasy ? Alors Les jardins de la lune ne sont pas pour vous !

Avant de commencer ma lecture, tous les avis que j’avais pu croiser – et la préface de l’auteur en rajoute une couche – soulignaient le fait que rentrer dedans pouvait être compliqué, que l’auteur ne donnait pas toutes les clés dans les deux premiers chapitres et que, en gros, soit on adorait, soit on abandonnait au premier tiers. Comme j’ai déjà les trois premiers tomes, j’ai donc commencé ma lecture aussi excitée qu’anxieuse à l’idée de ne pas accrocher et d’être perdue.
En fait, ça va. Certes, c’est une lecture qui nécessite de la concentration ; certes, il ne faut pas s’attendre à trouver une explication dès la première apparition d’un terme créé pour l’univers ; certes, il faut dépatouiller ça seul·e au fil des pages. Mais ce n’est pas un traité de physique quantique non plus. Pour être honnête, à présent, j’appréhende davantage la reprise d’un tome à l’autre selon le temps écoulé entre deux lectures et le niveau de détails qu’il me restera du tome précédent…

Quoi qu’il en soit, j’ai adoré cette intrigue. Un Empire qui cherche à s’étendre, des soldats désabusés, des dieux qui truquent la partie, une histoire passée qui irrigue le présent… Les personnages sont en effet nombreux, mais on ne s’emmêle pas les pinceaux tant ils sont intéressants, avec un caractère, une histoire et des intérêts propres, sans tomber dans des clichés. Et certains sont tellement captivants que c’est un vrai plaisir de les rencontrer et de passer du temps avec eux.
De nombreux peuples se côtoient et j’ai trouvé très agréable de sortir des habituels elfes, nains et orcs pour faire la rencontre de communautés originales. L’histoire est riche en intrigues, en rebondissements et en ambiguïtés, s’inscrivant dans un univers tellement vaste que je comprends comment l’auteur a pu écrire une saga de dix tomes. Le ton est épique, souvent grave, mais l’humour n’en est pas absent, ce qui est toujours agréable quand bien amené. C’est de plus très visuel et, voyageant avec les protagonistes, j’ai adoré traverser les paysages, les villes et autres lieux magiques.

Bref, pour moi, tout est réussi dans ce premier tome, absolument fascinant et d’une richesse ahurissante, et j’ai hâte de lire la suite ! Amateurs et amatrices de fantasy, je pense que Le livre des martyrs est une aventure à tenter !

Ma chronique est très succincte, mais si vous voulez davantage de détails, je vous conseille l’excellent article du Culte d’Apophis, beaucoup plus complète et convaincante que la mienne.

Le livre des martyrs, T1, Les jardins de la lune, Steven Erikson. Éditions Leha, 2018 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Emmanuel Chastellière. 628 pages.

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Le discours, de Fabrice Caro (2018)

Le discours (couverture)Le discours, c’est :

Un repas de famille, une rupture fraîche de trente-huit jours, la perspective d’un discours au mariage de sa sœur, un esprit qui cavale, imagine, part en vrille, anticipe, extrapole, panique sur deux cents pages.

Des retours sur le passé, des hypothèses pour l’avenir, de la lassitude pour l’instant présent.

De l’humour grâce au regard désabusé d’Adrien, des passages qui vous feront sourire, laisser échapper un éclat de rire, voire un peu plus parfois. Un regard critique sur la famille et les relations sociales, des gaffes et des pensées acérées (car Adrien est un observateur féroce de la faune humaine).

De la mélancolie aussi : les défis d’une vie à deux, les névroses et les angoisses de chacun·e, le temps qui passe, la difficulté de s’intégrer. Donc on sourit, oui, mais on est un peu triste aussi en entrant dans la tête de cet Adrien un chouïa déprimé.

Un roman doux-amer, cocasse, qui frôle l’absurde avec délicatesse et manie l’ironie avec brio. Ce n’est pas aussi constamment désopilant que Zaï Zaï Zaï Zaï, mais c’est touchant, immersif et fort sympathique.

Le film fraîchement sorti en salles est très réussi également. D’une grande fidélité, il m’a convaincue par le jeu de ses acteurs et actrices. Benjamin Lavernhe brise le quatrième mur pour nous entraîner dans ses questionnements, ses doutes, ses angoisses et ses échecs.

Le discours, Fabrice Caro. Folio, 2020 (2018 pour la première édition). 209 pages.

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Les sœurs Carmines (3 tomes), d’Ariel Holzl (2017-2018)

J’ai enfin fini la trilogie des Sœurs Carmines ! Et c’était très chouette.

J’ai tout de suite adhéré à l’atmosphère gothique qui tourne au macabre des sujets quotidiens, à l’instar de l’éducation non pas sexuelle mais criminelle à base de pilule du non-lendemain et de protection des regards gênants des témoins. Grisaille, le théâtre des événements, semble nous plonger dans un univers digne de Tim Burton. Entre la rue Aigre et l’avenue Scolopendre, l’on peut croiser vampires, loups-garous, gorgones et fantômes tandis que les familles nobles se font la guerre pour le trône et que les pauvres meurent à tour de bras pour revenir en « rapiécés », de la main-d’œuvre bon marché.
Le tout est mâtiné d’un humour noir, parfois cinglant, qui joue avec la mort et la souffrance pour dresser le tableau d’un quotidien sanglant. L’écriture est vive, piquante, dynamique et entraînante.

Les trois sœurs sont très différentes, entre le bon cœur et la maladresse de Merryvère, le cynisme, le flegme et l’orgueil de Tristabelle, l’innocence futée et les amitiés spectrales de Dolorine. Cette dernière m’a un peu rappelé la petite Flora dans la mini-série The Haunting of Bly Manor. Mignonne et inquiétante à la fois, un combo irrésistible.

Petit « néanmoins », j’ai un peu moins aimé le troisième tome (même s’il reste une bonne lecture) qui nous éloigne un peu de Grisaille et passe un peu vite sur certaines choses comme les mystérieux Amécrins.

Une trilogie décalée et efficace dont je retiendrais avant tout l’univers sinistre particulièrement riche et enthousiasmant avec ses classes sociales, sa faune, ses coutumes, ses risques et périls.

« Elle devrait se laisser aller davantage. La vie était courte à Grisaille ; on tuait les semaines en attendant qu’elles ne vous tuent. »
Tome 1, Le complot des corbeaux

Les sœurs Carmines (3 tomes), Ariel Holzl. Éditions Naos :
– Tome 1, Le complot des corbeaux, 2017, 269 pages ;
– Tome 2, Belle de gris, 2017, 270 pages ;
– Tome 3, Dolorine à l’école, 2018, 271 pages.

Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.