Moonrise, de Sarah Crossan (2017)

J’avais lu Inséparables cet été et, ce mois-ci, je l’ai découvert dans sa version originale. One est aussi addictif en anglais qu’en français. Et tout aussi poignant. Je ne serai toutefois pas capable de vous faire une analyse de la traduction de Clémentine Beauvais ou une étude comparée des textes en anglais et en français, mais le travail de cette dernière me semble très fidèle à celui de Sarah Crossan et elle a su trouver les mots justes pour raconter en français cette fabuleuse histoire.

Mais aujourd’hui, je suis là pour vous parler du nouveau roman de l’autrice : Moonrise.
Joe Moon avait sept ans quand son grand frère a été arrêté et emprisonné pour meurtre. Dix ans plus tard, ils se revoient pour la première fois, pour la plus terrible des raisons : Ed va être exécuté.

Moonrise (couverture)

Encore une histoire joyeuse comme vous pouvez le voir.

Passé et présent s’entremêlent à merveille dans ce récit. Il y a ce dernier été, les retrouvailles, dans ce contexte si difficile, la prison et ses rituels, la redécouverte de l’inconnu que son frère est devenu, la vie de Joe dans cette ville paumée du Texas, la rencontre avec Nell. Et il y a les souvenirs de ce frère adoré, ce frère qui était comme un père et un ami pour le petit Joe, des flash-backs des errances de leur mère et de la froideur de leur tante.

Si Inséparables m’avait bouleversée, ce livre m’a noué les entrailles. Les préparatifs pour l’exécution m’ont presque rendue malade. Lorsque Joe retrouve son frère, un peu plus d’un mois avant la date fixée, il reste à Ed, qui clame son innocence, quelques recours : le passage devant la Cour Suprême des Etats-Unis, la grâce du gouverneur… Impossible de ne pas espérer pour lui et pour sa famille. J’ai été révoltée par la brutalité des policiers qui ont arraché une confession à Ed alors qu’il n’avait pas dix-huit ans, par l’injustice de ce système qui assassine un homme (potentiellement innocent qui plus est) et déchire une famille.

En dépit de toute cette noirceur, le livre parle aussi de garder espoir même lorsqu’il n’y en a plus, de continuer à aimer la vie lorsque la mort est si proche. Il s’interroge aussi sur comment dire au revoir. Il y a énormément de tendresse dans l’écriture de Sarah Crossan et j’ai juste adoré la relation entretenue par les deux frères. Leurs hésitations, les doutes de Joe qui surviennent après des années de certitudes. Leur enfance soudée. Et à présent, devoir dire au revoir, dire je t’aime, des mots parfois difficiles à prononcer.

Comme Inséparables, le roman se dévore, même si j’ai tenté de le faire durer le plus longtemps possible. Il faut dire que la forme se prête parfaitement au « Encore un chapitre… encore un… encore un… encore… » puisque les « chapitres » ne font en moyenne qu’une ou deux pages. L’anglais est accessible et je n’ai, globalement, pas eu de problème de compréhension. Quant à l’écriture en vers libres, elle fait son effet et apporte poésie, fluidité et légèreté (une légèreté pas vraiment présente dans le sujet même du livre). Les mots de Sarah Crossan prennent à la gorge, magnifiques et terribles dans leur simplicité.

Moonrise est un nouveau coup de cœur. Un roman dur et bouleversant sur la peine de mort, le pardon, les adieux, la famille, la vie et la mort. Comme Inséparables/One avant lui, ce roman en vers libres signé Sarah Crossan résonne fortement en moi et tous deux m’habitent encore, longtemps après avoir tourné la dernière page. Difficile d’en dire beaucoup plus, à part une chose : lisez-le.

Moonrise, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2017. En anglais. 385 pages.

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The Broken Bridge, de Philip Pullman (1990)

The Broken Bridge (couverture)Ginny a seize ans, elle vit seule avec son père au bord de la mer, elle rêve de devenir une artiste comme sa mère haïtienne, son meilleur ami est revenu dans la région, bref, la vie est belle. Mais la découverte d’un demi-frère jamais vu jamais évoqué, va bousculer son royaume bien ordonné. Et ce n’est que le premier de toute une série de chamboulements.

Si vous ne l’avez pas encore compris, The Broken Bridge, apparemment non traduit en français, nous plonge dans une histoire de famille. Jusqu’à ses seize ans, Ginny n’a pas vraiment eu l’occasion de s’interroger sur son passé, malgré d’étranges souvenirs qui remontent parfois à la surface. Mais les secrets restent rarement enfouis pour toujours et c’est finalement ça, le cœur du roman. Plus qu’avec les secrets autour de son passé, c’est avec les mensonges, surtout ceux d’un père adoré, et les conséquences de ceux-ci que Ginny va devoir apprendre à vivre.

Philip Pullman met en scène une héroïne noire et, comme je n’en rencontre pas tant que ça dans les romans, je tenais à le saluer, d’autant plus qu’il le fait admirablement bien. Car Ginny reste une ado comme les autres. Certes, le sujet de la couleur de sa peau est parfois abordé car il arrive qu’elle s’interroge à ce sujet, sur le fait d’être noire, d’avoir des racines à la fois au Pays de Galles et à Haïti, de se sentir différente de ses ami.es, de parfois être confrontée au racisme aussi. Mais ce n’est pas la question au centre du roman. D’ailleurs, elle n’en fait souvent pas cas car sa vie est semblable à celle des jeunes des environs. Finalement, Ginny s’interroge surtout car elle cherche sa place et sa voie, comme peut être amené à le faire n’importe qui.
Ginny est une héroïne à laquelle on s’identifie facilement. Elle est parfois agaçante, on aimerait qu’elle se plaigne un peu moins de temps en temps, mais elle n’en est pas moins attachante et parfaitement crédible. D’ailleurs Philip Pullman met en place d’autres personnages féminins intéressants comme la meilleure amie de Ginny ou la sœur de celle-ci.

Deux petits reproches toutefois. Premièrement, alors que des indices se dévoilaient petit à petit, la vérité arrive sous la forme de longues discussions, certes passionnantes car on a bien envie de connaître le mot de la fin, mais qui casse un peu le rythme. Deuxièmement, la touche de fantastique. Dans un livre parfaitement ancré dans la réalité, j’ai du mal. Même si je comprends le lien avec Haïti et le vaudou, j’ai quand même du mal. Ça me semble hors de propos. Mais bon, il est si bref que je peux passer outre.

Une héroïne réaliste, des descriptions vivantes du Pays de Galle, une histoire de famille intrigante et intéressante. Il m’a manqué le petit truc qui m’aurait vraiment enthousiasmée, mais The Broken Bridge est toutefois une bonne lecture.

Ginny knew what she felt now; she felt apprehensive. A sister living twenty miles away, a grown-up sister with a house and a job and worldly wisdom, was a piece of good fortune; but an unseen brother your own age who was going to invade your own home was a threat.

The Broken Bridge, Philip Pullman. Editions MacMillan, 2017 (1990 pour l’édition originale). En anglais. 294 pages.

Inséparables, de Sarah Crossan (2015)

Inséparables (couverture)Grace et Tippi sont inséparables. Pour cause, elles sont aussi siamoises. Elles ont seize ans et, pour la première fois, elles vont entrer au lycée.

Je n’en dis pas plus car il n’y a pas besoin d’en savoir davantage. Il faut entrer dans le roman sans trop en savoir, pour se laisser emporter, pour se laisser bouleverser.
Puisque je savais que je ne pouvais pas passer à côté de ce livre tant m’attiraient  son sujet et son écriture en vers libres, j’ai évité les critiques qui ont fleuri partout sur la blogo. J’avais fait cette erreur avant de découvrir Songe à la douceur et le souvenir des dizaines de chroniques dithyrambiques avait perturbé ma lecture – au demeurant merveilleuse.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux.
Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Une. »

Quelques pages pour s’habituer au rythme si rare des vers libres… et la magie opère. Cette forme donne une douceur, une poésie et une musique vraiment particulières qui se marient incroyablement bien avec cette belle histoire. Une fois happée par les mots de l’autrice, je n’ai pu lâcher le roman avant la dernière page.

L’amitié, la découverte d’un nouvel univers, l’amour pour et de sa jumelle, un autre amour naissant et interdit, le tout étant narré par Grace. Inséparables m’a fait ressentir des émotions brutes. J’ai souri, j’ai espéré, j’ai voulu changer le passé, j’ai pleuré, j’ai aimé la vie.
La fin a vraiment été rude et je suis restée un moment assommée face à ce tourbillon littéraire qui m’avait transportée et fait disparaître les heures. Le refermer a été un déchirement tant j’ai aimé Tippi et à Grace. Dur de trouver sa prochaine lecture après cet ouragan de délicatesse.

Ce livre n’est pas uniquement émouvant, il est aussi passionnant. Des sœurs siamoises ne sont pas des personnages principaux courants dans la littérature, c’est bien la première fois que j’entends leur voix. Grâce à une riche documentation, Sarah Crossan a su raconter avec justesse les difficultés de leur vie, mais aussi et surtout le bonheur que cela leur procure et l’extraordinaire amour qui les lie. Etre ainsi unies n’est nullement une malédiction pour elles, contrairement à ce que pensent les gens qu’elles rencontrent. Au contraire, elles ne peuvent imaginer de vivre sans l’autre.

Il faut dire que Sarah Crossan réussit ici un véritable exploit en abordant une foultitude de sujets sensibles sans jamais tomber dans le pathos. Jugez plutôt (je ne vous dirai pas qui est concerné par quoi). On parle d’exclusion, de chômage, de maladies, d’alcoolisme, du regard des autres, des médias, de la différence. Il y aurait de quoi faire pleurer dans les chaumières, non ? Et pourtant, ce n’est rien de tout ça qui fait pleurer car c’est avant tout leur amour infini qui m’a chamboulée.

Avec sa douce couverture velouté et son papier épais, Inséparables est un livre que l’on voudrait feuilleter, caresser, lire pendant des heures car Rageot a offert un bien bel écrin à ce chef-d’œuvre. Oui, un chef-d’œuvre et un coup de cœur absolu, renversant et poignant. Lisez Inséparables, vous ne regretterez pas cette rencontre avec ces jumelles inoubliables par leur courage, leur humour, leur maturité et leur sensibilité.

> Lire aussi ma critique de Moonrise

Inséparables, Sarah Crossan. Rageot, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Clémentine Beauvais. 405 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme à la Lèvre Tordue : 
lire un livre dans lequel le personnage principal a une déformation physique

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac (1985)

Au bonheur des ogres (couverture)Benjamin Malaussène est l’aîné en charge d’une petite tribu joyeusement bordélique depuis la dernière fugue de leur mère. Il est aussi bouc émissaire pour un grand magasin. Et quand des bombes explosent sous son nez dans le dit magasin, des regards suspicieux commencent à se tourner vers sa tête de coupable.

La langue est extraordinaire. Derrière une narration énergique qui ne perd pas de temps, on sent l’amour des mots, le choix du terme adéquat, on sent la poésie et l’influence de la littérature (bon nombre d’auteurs sont d’ailleurs cités et le titre lui-même est un clin d’œil à Zola).
Mais plus que cette belle prose, c’est le ton adopté par Daniel Pennac qui m’a particulièrement plu dans ce premier épisode de la vie des Malaussène, c’est la voix de son héros. L’humour y est omniprésent et subtil, souvent cynique et second degré. Descriptions et comparaisons, jeux de mots, remarques à mi-voix, c’est truculent et délicieux à lire.
Le plus étonnant est la façon dont cela transforme totalement l’ambiance du roman. En effet, les mésaventures du Magasin et les découvertes réalisées par Benjamin sur les victimes ne sont pas extrêmement joyeuses. Certaines sont même franchement atroces. Pourtant, je suis certaine que je garderai davantage le souvenir de la folklorique famille que celui des horreurs sanglantes.

La famille Malaussène est le second élément contribuant au plaisir de la lecture : Benjamin, cinq frères et sœurs et un chien épileptique. Farfelus et atypiques, ses membres sont très différents dans leur caractère et leurs loisirs, mais ils sont unis autour de leur grand frère dont les histoires acadabrantesques les ravissent. Les retrouver sera sans nul doute l’une de mes principales motivations pour poursuivre cette saga afin de connaître la suite de leurs péripéties et des déboires de Benjamin.

Evidemment, tout est exagéré dans ce roman, tant les personnages que les situations. Mais c’est ce qui lui donne un côté déjanté totalement magique. En outre, cette loufoquerie n’empêche pas Pennac de parler avec justesse de la famille, de l’amour, de la différence, de la société et de la vie en général. Malgré sa malchance et son cynisme affiché, Benjamin considère le monde avec énormément de tendresse.

Energique combinaison de comédie, de chronique familiale et d’enquête policière, Au bonheur des ogres est un roman très divertissant, totalement savoureux et extrêmement bien écrit.

« Dans le journal que je viens d’acheter, on s’étend longuement sur le « monstrueux attentat du Magasin ». Comme un seul mort ne suffit pas, l’auteur de l’article décrit le spectacle auquel on aurait pu assister s’il y en avait eu une dizaine ! (Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous…) Puis le journaleux consacre tout de même quelques lignes à la biographie du défunt. C’est un honnête garagiste de Courbevoie, âgé de soixante-deux ans, que le quartier pleure à chaudes larmes, mais qui « par bonheur » était célibataire et sans enfants. Je n’hallucine pas, j’ai bien lu « par bonheur célibataire et sans enfants ». Je regarde autour de moi : le fait que le Dieu Hasard bute « par bonheur » les célibataires en priorité, ne semble pas perturber le petit monde familial du métropolitain. »

« Le début d’une idée commence à germer quand j’enfile la première jambe de mon pantalon. Ça se précise à la seconde. Ce n’est pas loin d’être l’idée du siècle quand je boutonne ma chemise. Et je jubile tellement en laçant mes godasses qu’elles partiraient sans moi réaliser ce projet de génie. »

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, Daniel Pennac. Gallimard, coll. Folio, 1988 (Gallimard, 1985, pour la première édition). 286 pages.

Les Géants, de Benoît Minville (2014)

Les géants (couverture)Marius et Estéban sont amis depuis toujours, liés par leur amour du surf et du Pays Basque. Liés aussi par la fraternité qui unit leurs deux familles. Les uns sont pêcheurs, les autres ouvriers, et tous se serrent les coudes dans les coups durs. Or, dans la série des coups durs, la famille de Marius doit  en affronter un plutôt corsé : le retour du grand-père, César, qui, loin d’être mort comme le croyaient Marius et sa sœur, vient de purger vingt ans de prison.

(Petit jeu des 7 familles pour s’y retrouver. La famille d’Esteban : Henriko, le père, Samia, la mère, et Bartolo, le petit frère. La famille de Marius : Auguste, le père, Enora, la mère, et Alma, la petite sœur. Et César, le grand-père.)

Je l’avoue, j’ai parfois été agacée par la société assez patriarcale ici décrite – d’ailleurs, à l’exception d’Alma, les femmes sont globalement assez effacées… même si elles savent heureusement se faire entendre – et par le comportement machiste de certains hommes, notamment Marius (un peu lourd avec ses « ma sœur, ma sœur, MA sœur », ma chose tant que tu y es !) et Henriko (entre son côté macho et son comportement vis-à-vis de son fils autiste, Henriko est, de toute manière, le personnage que j’ai le moins apprécié même si l’auteur parvient finalement à nous faire comprendre ses peurs et ses doutes). En dépit de cela, l’humanité de ce roman m’a parlée et j’ai été touchée par ces deux garçons prêts à se battre dans la vie avec toutes les armes dont ils disposent : leur volonté, leur famille, leurs rêves, leurs poings…
La plume de l’auteur vivante, rythmée et sans fioriture se glisse sans difficulté dans la peau des différents protagonistes. Et tous m’ont conquise. J’ai ri avec le petit Bartolo, je me suis sentie proche d’Alma, j’ai eu envie de prendre la mer avec Marius. Il y aussi la relation entre Bartolo et Estéban, son grand frère, son héros et la manière dont Enora et Samia défendent, protège et dirige leur tribu.

C’est une histoire de famille qui parle aussi bien des valeurs transmises à ses enfants et de l’héritage parental que de la difficulté à trouver sa place et de la communication parfois compliquée entre parents et enfants. L’arrivée de César va bouleverser la famille de Marius en exhumant quelques secrets, parfois difficiles à digérer pour ce dernier.
C’est aussi un récit de gangsters et, comme on peut s’y attendre, des balles seront tirées et du sang coulera avant la fin du roman. D’ailleurs, les films de mafieux ont souvent tendance à m’endormir, notamment lors des scènes de baston et le même effet s’est produit là. Le déferlement de violence est le passage qui, globalement, m’a le moins intéressée. En revanche, les conséquences du séisme César sont passionnantes.

Malgré une fin trop rapide à mon goût – j’ai un petit goût d’inachevé, j’aurais aimé en savoir plus sur ce que pensaient les personnages suite aux derniers événements –, Les Géants reste un excellent roman, humain, émouvant, sur deux familles inhabituelles, sur les secrets, sur l’amitié et sur le Pays Basque auquel l’auteur rend un très bel hommage.

« Voilà ce que Bartolo attendait à chaque fois qu’Esteban le prenait avec lui : ce moment où son grand frère devenait la goutte de sirop capable de colorer l’océan. »

« Regarde, petit frère : c’est chez toi, ici. Regarde, petit frère. Notre étoile est là-haut, on est peut-être pas nés sous la plus brillante, mais on apprendra ensemble. A devenir. »

« Avec le temps, ils avaient appris à se parler en laissant la pudeur ailleurs, c’était devenu une de leurs forces, être capables d’aborder n’importe quel sujet sans rougir. Eux, pourtant deux grands durs incapables de montrer leurs sentiments, au premier abord. Dès qu’ils se retrouvaient, c’était plus facile. »

Les Géants, Benoît Minville. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 284 pages.

L’étrange disparition d’Esme Lennox, de Maggie O’Farrell (2006)

L_étrange disparition d_Esme Lennox (couverture)Quand Iris apprend qu’elle est responsable d’une vieille dame enfermée depuis plus de soixante ans dans un asile qui ferme ses portes, c’est un choc. Jamais le nom de cette grand-tante oubliée n’avait été prononcé devant elle. Sa mère, son frère adoptif, personne n’est au courant. Quant à sa grand-mère, Kitty, difficile de parler de quoi que ce soit avec cette vieille dame ravagée par la maladie d’Alzheimer. Avec Iris, Esme va découvrir une Ecosse qui a avancé sans elle et faire éclater de sombres secrets familiaux.

Voyage dans l’espace entre l’Inde et l’Angleterre, voyage dans le temps entre les années 1930 et 2010, c’est finalement un roman assez court, tout en flash-back et en souvenirs. Roman polyphonique aussi qui nous fait cheminer dans l’esprit indécis d’Iris, celui fixé sur le passé d’Esme et celui, fluctuant, de Kitty. La construction du roman fonctionne, la plume de l’autrice est agréable et l’on est rapidement pris par ces pages.

L’étrange disparition d’Esme Lennox est une histoire de famille avec ses secrets et ses conflits. Pas de grosse surprise cependant, l’intrigue est assez simple et les fameux secrets se devinent en moins de cinquante pages. Toutefois, la psychologie fouillée des personnages permet à la sauce de prendre en dépit de la tournure prévisible rapidement adoptée par le récit.
La modernité d’Iris et de son frère offre un contraste saisissant avec la mentalité prude et stricte ayant dominé l’enfance d’Esme et Kitty.
Quant à Esme, elle est un personnage fascinant. Petite fille rebelle, jeune femme recherchant la liberté et l’indépendance, notamment à travers les études, fuyant la bonne société, les bonnes manières et les politesses que sa mère tente désespérément de lui inculquer (ayant écrit les deux critiques avec peu d’intervalle, elle se confondait d’ailleurs un peu dans mon esprit avec la petite Charity aussi sauvage qu’elle). C’est un personnage qui m’a été rapidement sympathique. Comme Charity, elle aurait sans doute pu faire de belles choses de sa vie si on ne lui avait pas coupé les ailes avant ces dix-ans en l’enfermant dans une cage.

L’autrice cite deux livres qui lui ont été utiles pour forger le destin d’Esme : The Female Malady : Women, Madness and English Culture et Sanity, Madness and the Family. Probablement deux ouvrages forts intéressants, mais révoltants. J’ai été indignée du sort d’Esme, or ce type d’internement totalement abusif et injustifié est basé sur des histoires vraies. Une simple demande de la famille et hop, une vie volée ! Une vie volée à laquelle s’ajoutent diverses tortures, pour la seule raison qu’elles ne rentraient pas dans la norme, qu’elles n’étaient pas celles dont leurs parents rêvaient, qu’elles dérangeaient.

Un drame familial sombre, sensible et triste, mais traitée avec sobriété. La solitude, le souvenir, la folie, la famille, tout cela se mêle dans une histoire pleine d’humanité qui se dévore d’une seule traite.

« Un œil clairvoyant voit dans une grande Folie
Une divine Raison
Trop de Raison – et c’est l’extrême Folie –
Cette Règle prévaut
Dans ce domaine comme en Tout –
Consentez – et vous êtes sain d’esprit –
Contestez – et aussitôt vous êtes dangereux –
Et mis aux fers – »

Emily Dickinson, exergue du roman

« Nous ne sommes que des vaisseaux par lesquels circulent nos identités, songe Esme : on nous transmet des traits, des gestes, des habitudes, et nous les transmettons à notre tour. Rien ne nous appartient en propre. Nous venons au monde en tant qu’anagrammes de nos ancêtres. »

L’étrange disparition d’Esme Lennox, Maggie O’Farrell. Editions 10/18, 2009 (2006 pour l’édition originale. Editions Belfond, 2008, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Royaume-Unis) par Michèle Valencia. 231 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Charles August Milverton :
lire un livre dont le titre comporte un nom et un prénom

Le Grand Méchant Renard, de Benjamin Renner (2015) et son adaptation en film d’animation (2016)

Le Grand Méchant Renard (couverture)Le renard est un habitué de la ferme. Il entre, salue le chien, le cochon et le lapin, tente de manger la poule, se prend une raclée par cette dernière et repart avec des navets faute de poulet pour son repas. Inspiré par le loup, il met au point un plan : voler des œufs pour élever les poussins jusqu’à ce qu’ils soient prêts à être mangés.
Mais évidemment, on se doute bien que son plan va tomber à l’eau comme tous les autres. Sinon, pas d’histoire et, surtout, pas d’humour.

Car l’humour est bien le point fort de cette bande dessinée. Elle est hilarante par les situations, les dialogues parfois caustiques, les personnages… avec en tête ce pauvre renard que l’on ne peut s’empêcher de prendre un peu en pitié tant il échoue dans toutes ses entreprises. La pauvre bête en voit de toutes les couleurs, humilié par tous les animaux, martyrisé par trois poussins trop aimants et trop dynamiques.
Mais son cœur de papa poule fond malgré tout devant ses trois terreurs et, avouons-le, nous aussi. Leur relation est touchante, pleine de taquineries et d’amour. Le renard se montrera prêt à tout pour les protéger du loup (qui, lui, est un vrai Grand Méchant). Sans oublier de se protéger lui-même de la poule et de son club d’extermination des renards ! Ce qui nous donnera de nouvelles occasions de rire de ses déboires.

Les aquarelles sont toutes douces et toutes jolies. Les protagonistes sont tous très expressifs, ce qui contribue à l’excellence de la BD. J’ai beaucoup apprécié le trait de Benjamin Renner. Les délicates petites vignettes, sans aucun détail superflu, donnent un aspect très léger et aéré à la bande dessinée. Le résultat : les pages tournent toutes seules et l’on dévore l’ouvrage sans s’en rendre compte.

Le Grand Méchant Renard est un véritable coup de cœur tant pour son scénario que pour son dessin. Oscillant entre humour et tendresse, c’est une bande dessinée originale et adorable, à mettre entre toutes les mains.

Le Grand Méchant Renard (extrait)

Et le film d’animation alors ?

Le grand méchant renard (affiche)Après avoir relu et adoré la BD, je suis allée découvrir l’adaptation cinématographique par Benjamin Renner et Patrick Imbert. Et autant vous le dire tout de suite, je suis déçue. Dans ce film d’animation, le rideau du théâtre de la ferme s’ouvre trois fois pour nous raconter trois histoires : « Un bébé à livrer », « Le Grand Méchant Renard » et « Il faut sauver Noël » (un choix peut-être étrange vu la saison, mais pourquoi pas…).

Parlons tout d’abord de la seconde qui reprend le scénario de la bande dessinée et sur laquelle se focalisait toutes mes attentes. Si les éléments et les rebondissements principaux sont bien là, je n’ai pu que constater que certaines coupes avaient été effectuées dans les dialogues notamment. Logique, allez-vous me dire, on pouvait s’y attendre. Certes, mais je ne m’attendais pas à ce que tous les passages les plus drôles à mon goût disparaissent. Le résultat est bien moins humoristique et moins fin que la bande dessinée. Idem pour certaines scènes trop mignonnes entre les poussins et leur mère adoptive. Dommage…
Quant aux deux autres histoires qui tournent autour des personnages du cochon, du lapin et du canard, elles sont assez bateau et je dois reconnaître ne pas avoir été touchée du tout. Disons que je pense que le public visé est quand même un public très jeune.

En revanche, l’animation est plutôt jolie surtout pour les paysages en aquarelle que j’ai adorés et d’ailleurs préférés aux personnages. Une remarque à ce propos sur l’apparence des poussins, bien moins mignons que dans la BD (mais peut-être plus facile à animer avec leur nouveau physique lorsqu’ils sont plus grands ?).

Voilà, une déception donc. Il est peut-être préférable de le découvrir lorsque l’on a aucune attente grâce à la BD.

Le grand méchant renard 2

Le Grand Méchant Renard, Benjamin Renner. Editions Delcourt, collection Shampooing, 2015. 189 pages.