La langue des bêtes, de Stéphane Servant (2015)

La langue des bêtes (couverture)A la lisière de la forêt, non loin du Village, vit une étrange communauté installée dans de vieilles caravanes et un chapiteau tout déchiré. Le Père, Belle, Colodi, Pipo (et son lion Franco) et Major Tom sont d’anciens saltimbanques que la vie a malmenés avant de les abandonner dans ce coin du monde. La reine de leur clan : la Petite. Une môme sauvage autour de laquelle ils tissent un passé fait d’histoires et d’aventures. Mais un jour, une autoroute est construite et le campement doit être rasé. Pour la Petite, une seule solution existe : appeler la Bête du Puits aux Anges pour sauver sa famille.

Au fil des pages, Stéphane Servant se fait conteur. Il magnifie une réalité pas toujours rose et sublime le campement du Puits aux Anges. Il peint des instants d’une beauté incroyable, d’autres douloureusement cruels. Les mots, délicats, ciselés, font naître des paysages, des odeurs et des lumières, résonner les bruits de la forêt et ceux de la civilisation, et ressentir mille émotions et autres sensations aussi immatérielles. Des émotions brutes, animales, passionnées.
La petite tribu ici rencontrée est irrésistible et leur histoire déchirante. Impossible de ne pas s’attacher à cette bande de bras cassés, d’écorchés vifs et de cœurs brisés. En tête, la Petite qui, avec ses grands yeux noirs insondables, se révèle être une gamine touchante, à la fois sauvage et en quête d’affection, entre force et fragilité, silencieuse et observatrice.

C’est un récit onirique qui m’a complètement emportée, je me suis évadée pour passer dans cet univers si magique et pourtant si vrai. La frontière entre la réalité et le rêve, entre la vie et la magie, se trouble. Et cette poésie parfois macabre nous embarque pour un voyage sublime et tourmenté. Sourire ému aux lèvres le temps d’une page, cœur serré et entrailles nouées la page d’après, envie de laisser échapper un cri sauvage, soif d’amour, désir de révolte. Quelques baffes en passant.
Réflexion sur la vie moderne, sur nos écrans, nos murs et nos serrures. Sur nos routes et nos désirs de « toujours plus vite ». Invitation à visiter un autre monde, à regarder la nature, à prendre son temps et se faire un peu moins matérialiste pour un instant. Questionnement sur le fait de grandir, sur les épreuves infligées par la vie, sur les souffrances jamais totalement résorbées, sur les rêves oubliés. Mais aussi sur celui de se relever, de regarder devant soi et de continuer à avancer. Histoire de vie et de mort, d’amour et de cœurs déchirés, récit à la fois extraordinaire et violent de l’existence humaine.

Un roman mystérieux et envoûtant comme les bois, triste comme la vie, mais aussi plein d’espoir et de rêves. Un tourbillon sombre et violemment poétique, fascinant et délicat. A lire aussi bien pour l’histoire que pour la musicalité et la puissance des mots.

« Nous mettions en scène ce qui fait que l’homme est plus qu’un homme. Qu’il est à la fois un animal et un dieu. Capable de déclencher des tempêtes, de frémir devant une souris, de se faire respecter d’un fauve, de trembler au moment de sa naissance comme à celui de sa mort. Ce mystère qui fait de nous des êtres doués de haine et d’amour. »

« Cette nuit-là, dans son lit, la Petite comprend qu’un homme peut parfois étrangement ressembler à ces marionnettes aux mécanismes brisés. Il faut du temps. De la patience pour démêler les fils et en renouer certains. Et personne d’autre que des frères, des amis, ne peut faire cela. C’est pour ça que nous rugissons, pense la Petite en sombrant dans le sommeil. Parce que nous somme une famille, une tribu, une bande de bêtes sauvages faite pour l’amour et la guerre et les victoires et les défaites.
Et ce soir est un soir de victoire car Pipo est revenu parmi eux. »

« Elle se plaît à voir leurs yeux et leurs bouches s’arrondir au fur et à mesure qu’elle dévide la pelote de ses mots. C’est une sensation grisante que celle de faire naître dans ces esprits des images qui estompent les contours de la réalité. Comme une brume qui viendrait là les envelopper, si dense qu’ils pourraient se perdre tout à fait. »

La langue des bêtes, Stéphane Servant. Rouergue, 2015. 443 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Pensionnaire Voilée :
lire un livre se déroulant dans le monde du cirque

 

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Les Marvels, de Brian Selznick (2015)

Les Marvels (couverture)Après Le musée des merveilles, je reviens vous parler de Brian Selznick avec son nouveau livre, Les Marvels (et ce n’est sûrement pas la dernière fois que vous verrez son nom sur ce blog puisque j’ai acheté au salon de Montreuil L’invention de Hugo Cabret et La boîte magique d’Houdini.

L’histoire commence en 1766, avec une pièce de théâtre jouée sur un bateau avec le jeune Billy dans l’un des rôles principaux. Il est le point de départ d’une lignée de cinq générations d’acteurs, les Marvels, et d’un récit en images qui nous mène jusqu’en 1900. Nous faisons ensuite un bond de cent ans et, passant à une narration en mots, nous retrouvons le jeune Joseph, égaré dans Londres après avoir fui son pensionnat. Dans chaque pièce de l’étrange demeure de son oncle Albert Nightingale, un homme bougon et renfermé, il découvre les traces des Marvels et décide de percer le mystère de sa famille.

J’ai retrouvé avec bonheur « un récit en mots et en images », une nouvelle fois émerveillée par la richesse du récit seulement composé de dessins. Ce livre en devient une pure œuvre d’art. J’ai pris un immense plaisir à côtoyer ses comédiens dans ce magnifique théâtre londonien. Brian Selznick utilise intelligemment des coupures de journaux pour nous donner les seules informations que le dessin ne peut pas nous donner comme le nom des personnages. Seul petit regret : que certains dessins soient parfois un peu cachés par la pliure, rendant certains détails peu visibles.
L’ouvrage est esthétiquement envoûtant. Les gros plans sur les visages sont juste sublimes et d’une belle expressivité. Quant aux décors, ils nous plongent en un clin d’œil dans un autre univers. En effet, après le musée, Brian Selznick invoque à nouveau des lieux hors du temps, hors du monde avec le théâtre et la maison d’Albert Nightingale. Anciens et éternels, ils sont porteurs de rêves et magie.

L’histoire est à la fois plus complexe et tout aussi touchante que celle du Musée des merveilles. C’est un récit sur la famille et sur notre place dans le monde. Les personnages des deux romans que j’ai lus se sentent différents de leur famille. Rose et Ben, dans Le musée des merveilles, étaient des sourds avec des parents entendants et Joseph se sont trop rêveur pour ses riches parents qui sillonnent le monde pour gérer des banques ou occuper d’autres postes dans le genre. Cette thématique de « trouver sa place » me parle énormément car ce sont des questions que je ne cesse de me poser. Voilà pourquoi, à mon avis, j’ai été aussi sensible à ces histoires.
L’un des points qui m’a également énormément touchée dans Les Marvels est la façon dont est traitée l’homosexualité dans ce récit. Si certains personnages sont gays, ce n’est absolument pas le sujet du livre. Les mots « gay » ou « homosexuel » ne sont même jamais écrits (de la même manière que le mot « hétérosexuel » est rarement écrit lorsqu’un roman met en scène un couple composé d’un homme et d’une femme). Deux hommes s’aiment et ce n’est pas plus sujet à discussion que s’il s’agissait d’un homme et d’une femme. Ils ont des problèmes, mais être gay n’en fait pas partie. C’est très agréable et apaisant de lire une histoire où l’homosexualité ne conduit à aucun drame, n’est caution à aucun événement triste. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que cela me fasse un tel bien.

Les personnages sont tous plus marvelous les uns que les autres, mais ce qui est aussi magique, c’est que le récit de Brian Selznick s’inspire d’une histoire et d’une maison véritables, Dennis Severs’ House, située à la même adresse et que j’ai bon espoir d’aller visiter en janvier. Si tel est le cas, je vous en reparlerai dans mon bilan mensuel.

Derrière cette magnifique couverture violette et or se cache un livre unique et étonnant, traversé par mille émotions, qui révèle un bel hommage à l’imagination, aux histoires, à la magie nichée dans le réel, à l’amour, au deuil et à la famille.
Un dernier mot, dernière tentative pour vous empêcher de passer à côté de cette œuvre magnifique : lisez Les Marvels.

Et je ne résiste pas à l’envie de partager la petite vidéo réalisée par l’équipe de Babelio !

« Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas. »

« Etait-ce son imagination ou entendait-il vraiment des murmures dans les autres pièces, des pas qui allaient et venaient, des martèlements de sabots de chevaux dehors dans la rue ? On aurait dit que d’autres cloches sonnaient quelque part au loin. Joseph voulu se lever et regarder par la fenêtre, même si au fond de lui il était sûr que les rues seraient vides. Il n’y aurait pas de chevaux. C’était comme si le monde était rempli de fantômes… »

« Joseph regarda de nouveau Frankie, stupéfait de voir à quel point il avait déjà approché certains éléments de l’histoire sans la connaître. Les mots « Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas » lui étaient apparus comme un avertissement, mais peut-être étaient-ils une incitation à aller plus loin, finalement. »

«  – Marcher le long de ce fleuve, c’est comme marcher sur un chemin chargé d’histoire, dit-il. C’est comme feuilleter un recueil sans fin d’histoires oubliées. Mais il y a d’autres évènements qui attendent d’être racontés et qui seront oubliés un jour, eux aussi. Quoi qu’il en soit, tout cela est enfoui sous vos pieds, en ce moment. »

Les Marvels, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard. 668 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Ligue des Rouquins 
lire un livre dans lequel un personnage est roux

Le musée des merveilles, de Brian Selznick (2011)

Le musée des merveilles (couverture)Publié sous le titre Wonderstruck, ce roman a tout d’abord été traduit en français sous le titre Black Out (j’avoue d’ailleurs avoir une préférence pour cette édition, couverture rigide et unique (j’entends par là « qui n’est pas l’affiche du film »)) avant de connaître une renaissance avec un nouveau titre, Le musée des merveilles, à l’occasion du film du même nom réalisé par Todd Haynes.
C’est l’histoire de deux enfants. Rose en 1927 et Ben en 1957 sont tous les deux sourds. Tous les deux, ils vont se rendre à New-York en quête de leur passé, et peu à peu, leur histoire va s’entremêler.

J’avais souvent vu les livres de Brian Selznick, auteur notamment de L’invention de Hugo Cabret, sans jamais les ouvrir. Aussi quand Babelio m’a gentiment envoyé ce livre ainsi que Les Marvels, j’ai eu la surprise de constater que les images n’étaient pas seulement là pour accompagner le texte. Il s’agit d’« un roman en mots et en images ». Ainsi, l’histoire de Ben est classiquement racontée en mots, comme un roman habituel, mais celle de Rose est uniquement composée d’images. Cette succession de dessins au crayon, en noir et blanc, a rapidement fait naître un film dans mon esprit au fil de ma « lecture ». Ces illustrations, riches en petits détails, se suffisent largement à elles-mêmes. Les 636 pages se dévorent en quelques heures car le tout est d’une grande fluidité.

Rose part à la recherche de sa mère, la grande absente de sa vie qui a confié à d’autres l’éducation et la surveillance de sa fille handicapée, tandis que Ben part à la recherche d’un père dont on ne lui a jamais parlé avec pour seul indice un livre dédicacé et un vieux marque-page. L’histoire est un peu simple et l’issue en est assez prévisible, mais elle recèle malgré tout une montagne de douceur et d’intelligence. Les personnages vont se croiser et peu à peu les images de Rose illustreront les mots de Ben, proposant un beau final à ce récit atypique.

Ce livre nous place dans la peau de deux personnages sourds. On ressent parfois violemment la difficulté de communiquer, d’appréhender le monde lorsque le son est coupé. Rose m’a également fait prendre conscience d’un aspect de l’histoire du cinéma que je n’avais jamais envisagé. 1927, époque charnière : passage du cinéma muet au parlant. 1927, sortie du célèbre film d’Alan Crosland, Le chanteur de jazz, qui comporte un passage parlé. Or, pour les sourds, c’est un choc qui les exclut des salles de cinéma.

En dépit de l’apparente simplicité du récit, Black Out / Le musée des merveilles est une belle et tendre histoire sur la surdité et la famille tandis que l’univers du musée crée une bulle hors du monde. Et surtout, ses illustrations délicates et sa forme totalement originale valent vraiment le coup d’être découvertes.

Une immense merci à Babelio, aux éditions Bayard et à Brian Selznick pour les livres et pour l’excellente rencontre qui a suivi leur lecture !

« Bientôt, il était de nouveau devant le diorama. A bout de souffle, il s’agenouilla et plongea son regard dans les yeux des loups. Ils semblaient brûler de secrets que Ben était sûr de ne jamais découvrir. »

« Ben songea que, peut-être, chacun de nous était un cabinet de curiosités. »

Le musée des merveilles, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2011 pour l’édition originale. Bayard jeunesse, 2012, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Danièle Laruelle. 636 pages.

Moonrise, de Sarah Crossan (2017)

J’avais lu Inséparables cet été et, ce mois-ci, je l’ai découvert dans sa version originale. One est aussi addictif en anglais qu’en français. Et tout aussi poignant. Je ne serai toutefois pas capable de vous faire une analyse de la traduction de Clémentine Beauvais ou une étude comparée des textes en anglais et en français, mais le travail de cette dernière me semble très fidèle à celui de Sarah Crossan et elle a su trouver les mots justes pour raconter en français cette fabuleuse histoire.

Mais aujourd’hui, je suis là pour vous parler du nouveau roman de l’autrice : Moonrise.
Joe Moon avait sept ans quand son grand frère a été arrêté et emprisonné pour meurtre. Dix ans plus tard, ils se revoient pour la première fois, pour la plus terrible des raisons : Ed va être exécuté.

Moonrise (couverture)

Encore une histoire joyeuse comme vous pouvez le voir.

Passé et présent s’entremêlent à merveille dans ce récit. Il y a ce dernier été, les retrouvailles, dans ce contexte si difficile, la prison et ses rituels, la redécouverte de l’inconnu que son frère est devenu, la vie de Joe dans cette ville paumée du Texas, la rencontre avec Nell. Et il y a les souvenirs de ce frère adoré, ce frère qui était comme un père et un ami pour le petit Joe, des flash-backs des errances de leur mère et de la froideur de leur tante.

Si Inséparables m’avait bouleversée, ce livre m’a noué les entrailles. Les préparatifs pour l’exécution m’ont presque rendue malade. Lorsque Joe retrouve son frère, un peu plus d’un mois avant la date fixée, il reste à Ed, qui clame son innocence, quelques recours : le passage devant la Cour Suprême des Etats-Unis, la grâce du gouverneur… Impossible de ne pas espérer pour lui et pour sa famille. J’ai été révoltée par la brutalité des policiers qui ont arraché une confession à Ed alors qu’il n’avait pas dix-huit ans, par l’injustice de ce système qui assassine un homme (potentiellement innocent qui plus est) et déchire une famille.

En dépit de toute cette noirceur, le livre parle aussi de garder espoir même lorsqu’il n’y en a plus, de continuer à aimer la vie lorsque la mort est si proche. Il s’interroge aussi sur comment dire au revoir. Il y a énormément de tendresse dans l’écriture de Sarah Crossan et j’ai juste adoré la relation entretenue par les deux frères. Leurs hésitations, les doutes de Joe qui surviennent après des années de certitudes. Leur enfance soudée. Et à présent, devoir dire au revoir, dire je t’aime, des mots parfois difficiles à prononcer.

Comme Inséparables, le roman se dévore, même si j’ai tenté de le faire durer le plus longtemps possible. Il faut dire que la forme se prête parfaitement au « Encore un chapitre… encore un… encore un… encore… » puisque les « chapitres » ne font en moyenne qu’une ou deux pages. L’anglais est accessible et je n’ai, globalement, pas eu de problème de compréhension. Quant à l’écriture en vers libres, elle fait son effet et apporte poésie, fluidité et légèreté (une légèreté pas vraiment présente dans le sujet même du livre). Les mots de Sarah Crossan prennent à la gorge, magnifiques et terribles dans leur simplicité.

Moonrise est un nouveau coup de cœur. Un roman dur et bouleversant sur la peine de mort, le pardon, les adieux, la famille, la vie et la mort. Comme Inséparables/One avant lui, ce roman en vers libres signé Sarah Crossan résonne fortement en moi et tous deux m’habitent encore, longtemps après avoir tourné la dernière page. Difficile d’en dire beaucoup plus, à part une chose : lisez-le.

Moonrise, Sarah Crossan. Bloomsbury, 2017. En anglais. 385 pages.

The Broken Bridge, de Philip Pullman (1990)

The Broken Bridge (couverture)Ginny a seize ans, elle vit seule avec son père au bord de la mer, elle rêve de devenir une artiste comme sa mère haïtienne, son meilleur ami est revenu dans la région, bref, la vie est belle. Mais la découverte d’un demi-frère jamais vu jamais évoqué, va bousculer son royaume bien ordonné. Et ce n’est que le premier de toute une série de chamboulements.

Si vous ne l’avez pas encore compris, The Broken Bridge, apparemment non traduit en français, nous plonge dans une histoire de famille. Jusqu’à ses seize ans, Ginny n’a pas vraiment eu l’occasion de s’interroger sur son passé, malgré d’étranges souvenirs qui remontent parfois à la surface. Mais les secrets restent rarement enfouis pour toujours et c’est finalement ça, le cœur du roman. Plus qu’avec les secrets autour de son passé, c’est avec les mensonges, surtout ceux d’un père adoré, et les conséquences de ceux-ci que Ginny va devoir apprendre à vivre.

Philip Pullman met en scène une héroïne noire et, comme je n’en rencontre pas tant que ça dans les romans, je tenais à le saluer, d’autant plus qu’il le fait admirablement bien. Car Ginny reste une ado comme les autres. Certes, le sujet de la couleur de sa peau est parfois abordé car il arrive qu’elle s’interroge à ce sujet, sur le fait d’être noire, d’avoir des racines à la fois au Pays de Galles et à Haïti, de se sentir différente de ses ami.es, de parfois être confrontée au racisme aussi. Mais ce n’est pas la question au centre du roman. D’ailleurs, elle n’en fait souvent pas cas car sa vie est semblable à celle des jeunes des environs. Finalement, Ginny s’interroge surtout car elle cherche sa place et sa voie, comme peut être amené à le faire n’importe qui.
Ginny est une héroïne à laquelle on s’identifie facilement. Elle est parfois agaçante, on aimerait qu’elle se plaigne un peu moins de temps en temps, mais elle n’en est pas moins attachante et parfaitement crédible. D’ailleurs Philip Pullman met en place d’autres personnages féminins intéressants comme la meilleure amie de Ginny ou la sœur de celle-ci.

Deux petits reproches toutefois. Premièrement, alors que des indices se dévoilaient petit à petit, la vérité arrive sous la forme de longues discussions, certes passionnantes car on a bien envie de connaître le mot de la fin, mais qui casse un peu le rythme. Deuxièmement, la touche de fantastique. Dans un livre parfaitement ancré dans la réalité, j’ai du mal. Même si je comprends le lien avec Haïti et le vaudou, j’ai quand même du mal. Ça me semble hors de propos. Mais bon, il est si bref que je peux passer outre.

Une héroïne réaliste, des descriptions vivantes du Pays de Galle, une histoire de famille intrigante et intéressante. Il m’a manqué le petit truc qui m’aurait vraiment enthousiasmée, mais The Broken Bridge est toutefois une bonne lecture.

Ginny knew what she felt now; she felt apprehensive. A sister living twenty miles away, a grown-up sister with a house and a job and worldly wisdom, was a piece of good fortune; but an unseen brother your own age who was going to invade your own home was a threat.

The Broken Bridge, Philip Pullman. Editions MacMillan, 2017 (1990 pour l’édition originale). En anglais. 294 pages.

Inséparables, de Sarah Crossan (2015)

Inséparables (couverture)Grace et Tippi sont inséparables. Pour cause, elles sont aussi siamoises. Elles ont seize ans et, pour la première fois, elles vont entrer au lycée.

Je n’en dis pas plus car il n’y a pas besoin d’en savoir davantage. Il faut entrer dans le roman sans trop en savoir, pour se laisser emporter, pour se laisser bouleverser.
Puisque je savais que je ne pouvais pas passer à côté de ce livre tant m’attiraient  son sujet et son écriture en vers libres, j’ai évité les critiques qui ont fleuri partout sur la blogo. J’avais fait cette erreur avant de découvrir Songe à la douceur et le souvenir des dizaines de chroniques dithyrambiques avait perturbé ma lecture – au demeurant merveilleuse.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux.
Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Une. »

Quelques pages pour s’habituer au rythme si rare des vers libres… et la magie opère. Cette forme donne une douceur, une poésie et une musique vraiment particulières qui se marient incroyablement bien avec cette belle histoire. Une fois happée par les mots de l’autrice, je n’ai pu lâcher le roman avant la dernière page.

L’amitié, la découverte d’un nouvel univers, l’amour pour et de sa jumelle, un autre amour naissant et interdit, le tout étant narré par Grace. Inséparables m’a fait ressentir des émotions brutes. J’ai souri, j’ai espéré, j’ai voulu changer le passé, j’ai pleuré, j’ai aimé la vie.
La fin a vraiment été rude et je suis restée un moment assommée face à ce tourbillon littéraire qui m’avait transportée et fait disparaître les heures. Le refermer a été un déchirement tant j’ai aimé Tippi et à Grace. Dur de trouver sa prochaine lecture après cet ouragan de délicatesse.

Ce livre n’est pas uniquement émouvant, il est aussi passionnant. Des sœurs siamoises ne sont pas des personnages principaux courants dans la littérature, c’est bien la première fois que j’entends leur voix. Grâce à une riche documentation, Sarah Crossan a su raconter avec justesse les difficultés de leur vie, mais aussi et surtout le bonheur que cela leur procure et l’extraordinaire amour qui les lie. Etre ainsi unies n’est nullement une malédiction pour elles, contrairement à ce que pensent les gens qu’elles rencontrent. Au contraire, elles ne peuvent imaginer de vivre sans l’autre.

Il faut dire que Sarah Crossan réussit ici un véritable exploit en abordant une foultitude de sujets sensibles sans jamais tomber dans le pathos. Jugez plutôt (je ne vous dirai pas qui est concerné par quoi). On parle d’exclusion, de chômage, de maladies, d’alcoolisme, du regard des autres, des médias, de la différence. Il y aurait de quoi faire pleurer dans les chaumières, non ? Et pourtant, ce n’est rien de tout ça qui fait pleurer car c’est avant tout leur amour infini qui m’a chamboulée.

Avec sa douce couverture velouté et son papier épais, Inséparables est un livre que l’on voudrait feuilleter, caresser, lire pendant des heures car Rageot a offert un bien bel écrin à ce chef-d’œuvre. Oui, un chef-d’œuvre et un coup de cœur absolu, renversant et poignant. Lisez Inséparables, vous ne regretterez pas cette rencontre avec ces jumelles inoubliables par leur courage, leur humour, leur maturité et leur sensibilité.

> Lire aussi ma critique de Moonrise

Inséparables, Sarah Crossan. Rageot, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Clémentine Beauvais. 405 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme à la Lèvre Tordue : 
lire un livre dans lequel le personnage principal a une déformation physique

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac (1985)

Au bonheur des ogres (couverture)Benjamin Malaussène est l’aîné en charge d’une petite tribu joyeusement bordélique depuis la dernière fugue de leur mère. Il est aussi bouc émissaire pour un grand magasin. Et quand des bombes explosent sous son nez dans le dit magasin, des regards suspicieux commencent à se tourner vers sa tête de coupable.

La langue est extraordinaire. Derrière une narration énergique qui ne perd pas de temps, on sent l’amour des mots, le choix du terme adéquat, on sent la poésie et l’influence de la littérature (bon nombre d’auteurs sont d’ailleurs cités et le titre lui-même est un clin d’œil à Zola).
Mais plus que cette belle prose, c’est le ton adopté par Daniel Pennac qui m’a particulièrement plu dans ce premier épisode de la vie des Malaussène, c’est la voix de son héros. L’humour y est omniprésent et subtil, souvent cynique et second degré. Descriptions et comparaisons, jeux de mots, remarques à mi-voix, c’est truculent et délicieux à lire.
Le plus étonnant est la façon dont cela transforme totalement l’ambiance du roman. En effet, les mésaventures du Magasin et les découvertes réalisées par Benjamin sur les victimes ne sont pas extrêmement joyeuses. Certaines sont même franchement atroces. Pourtant, je suis certaine que je garderai davantage le souvenir de la folklorique famille que celui des horreurs sanglantes.

La famille Malaussène est le second élément contribuant au plaisir de la lecture : Benjamin, cinq frères et sœurs et un chien épileptique. Farfelus et atypiques, ses membres sont très différents dans leur caractère et leurs loisirs, mais ils sont unis autour de leur grand frère dont les histoires acadabrantesques les ravissent. Les retrouver sera sans nul doute l’une de mes principales motivations pour poursuivre cette saga afin de connaître la suite de leurs péripéties et des déboires de Benjamin.

Evidemment, tout est exagéré dans ce roman, tant les personnages que les situations. Mais c’est ce qui lui donne un côté déjanté totalement magique. En outre, cette loufoquerie n’empêche pas Pennac de parler avec justesse de la famille, de l’amour, de la différence, de la société et de la vie en général. Malgré sa malchance et son cynisme affiché, Benjamin considère le monde avec énormément de tendresse.

Energique combinaison de comédie, de chronique familiale et d’enquête policière, Au bonheur des ogres est un roman très divertissant, totalement savoureux et extrêmement bien écrit.

« Dans le journal que je viens d’acheter, on s’étend longuement sur le « monstrueux attentat du Magasin ». Comme un seul mort ne suffit pas, l’auteur de l’article décrit le spectacle auquel on aurait pu assister s’il y en avait eu une dizaine ! (Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous…) Puis le journaleux consacre tout de même quelques lignes à la biographie du défunt. C’est un honnête garagiste de Courbevoie, âgé de soixante-deux ans, que le quartier pleure à chaudes larmes, mais qui « par bonheur » était célibataire et sans enfants. Je n’hallucine pas, j’ai bien lu « par bonheur célibataire et sans enfants ». Je regarde autour de moi : le fait que le Dieu Hasard bute « par bonheur » les célibataires en priorité, ne semble pas perturber le petit monde familial du métropolitain. »

« Le début d’une idée commence à germer quand j’enfile la première jambe de mon pantalon. Ça se précise à la seconde. Ce n’est pas loin d’être l’idée du siècle quand je boutonne ma chemise. Et je jubile tellement en laçant mes godasses qu’elles partiraient sans moi réaliser ce projet de génie. »

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, Daniel Pennac. Gallimard, coll. Folio, 1988 (Gallimard, 1985, pour la première édition). 286 pages.