Deux Mini Syros Soon : L’enbeille et L’envol du dragon

L'enbeille (couverture)L’enbeille, d’Eric Simard (2016)

L’enbeille se sent agressée dès qu’on l’approche. Son dard surgit alors du bas de son dos pour piquer… Pourra-t-elle un jour le maîtriser ?

Je vous avais parlé l’année dernière du petit livre fabuleux qu’était L’enfaon, il était temps pour moi de découvrir une autre histoire de cette même série. Sans être un coup de cœur comme L’enfaon, L’enbeille n’en est pas moins une petite histoire pleine de justesse et d’émotions.

L’enbeille ne supporte pas d’être examinée, touchée et, au moindre stress, son dard sort. Elle décide donc de fuir le centre et de trouver un endroit solitaire où celui-ci ne sera plus une menace, mais voilà que L’enlézard décide de la suivre… L’enbeille est une jeune fille dont l’anxiété pourra parler à bien des gens (en tout cas, ce fut le cas pour moi) : en quelques mots, Eric Simard nous fait comprendre les déchirements qui la traversent, ses doutes et ses craintes. Quelques péripéties et une petite aventure qui dessinent une jolie histoire célébrant le triomphe de l’amitié et de la confiance, que ce soit en soi ou en les autres.

« Il n’en faut pas beaucoup pour que je me sente agressée. Au moindre contact, à la moindre parole qui me contrarie, mon aiguillon vibre en moi et veut surgir. C’est plus fort que moi, je ne contrôle pas cette réaction. C’est pour cette raison que les infirmiers rappellent régulièrement aux autres humanimaux du centre qu’ils ne doivent surtout pas me déranger.
(…)
Aujourd’hui, j’ai onze ans et ceux qui m’entourent se méfient de moi. Je n’ai pas d’amis. »

L’enbeille, Eric Simard. Syros, coll. Mini Syros Soon, série Les Humanimaux, 2016. 42 pages.

L'envol du dragon (couverture)L’envol du dragon, de Jeanne-A Debats (2011)

J’ai découvert ce livre sur le blog La tête en claire (qui partage d’ailleurs mon coup de cœur sur L’enfaon) où elle nous disait «  je n’ai pas envie de vous parler du livre, je voudrais surtout que vous vous plongiez dedans sans rien en savoir comme ce fut mon cas. Je peux seulement vous dire qu’il y a des dragons dedans… ». Comme je suis bonne élève, c’est exactement ce que j’ai fait, je n’ai même pas regardé le résumé, et je ne peux que vous inciter à faire de même. Il s’agit tout simplement d’une petite merveille !
Si vous voulez malgré tout quelques détails, en voici.

Valentin est terriblement malade et, pour fuir ce corps affaibli, pour oublier ses douleurs, il s’évade dans un jeu vidéo dans lequel il incarne un jeune dragon. Il n’a plus qu’un seul but : parvenir à voler.

Une nouvelle fois, Syros propose un texte absolument magnifique. Il ne faut que quelques phrases à Jeanne-A Debats pour poser ses personnages qui n’ont rien de superficiels. La relation père-fils est bouleversante au possible tant sont grandes et belles la compréhension et l’empathie montrées par le père de Valentin vis-à-vis de ce qu’éprouve son fils.
En jonglant entre les passages durs et pesants dans la chambre hantée par la maladie et l’allégresse des moments de jeu, l’autrice crée un contraste foudroyant qui rend chaque retour à la réalité pesant.

Comme avec L’enfaon (promis, c’est la dernière fois que je cite ce titre… pour cet article), la SF – ici, ce jeu vidéo totalement immersif grâce à une puce implantée dans le cerveau qui fait croire à celui-ci qu’il est réellement celui d’un dragon ! – est brillamment utilisée pour parler du quotidien, de notre réalité avec ses coups durs et ses moments de grâce (comme lorsque l’on accomplit un rêve).

Un concentré de tendresse et de tristesse pudique et néanmoins étonnamment puissant qui nous réserve une poignante surprise dans ses dernières lignes.

« Il ne faut pas m’en vouloir si je ne cherche pas à faire de nouvelles connaissances. Je n’ai pas beaucoup de temps, or il en faut pour s’attacher aux gens. »

« La puce d’interface à la base de ma nuque me chatouille un peu, puis, d’un seul coup, les murs et les draps disparaissent, mon corps rabougri devient léger comme une plume… »

L’envol du dragon, Jeanne-A Debats. Syros, coll. Mini Syros Soon, 2011. 41 pages.

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Inséparables, de Sarah Crossan (2015)

Inséparables (couverture)Grace et Tippi sont inséparables. Pour cause, elles sont aussi siamoises. Elles ont seize ans et, pour la première fois, elles vont entrer au lycée.

Je n’en dis pas plus car il n’y a pas besoin d’en savoir davantage. Il faut entrer dans le roman sans trop en savoir, pour se laisser emporter, pour se laisser bouleverser.
Puisque je savais que je ne pouvais pas passer à côté de ce livre tant m’attiraient  son sujet et son écriture en vers libres, j’ai évité les critiques qui ont fleuri partout sur la blogo. J’avais fait cette erreur avant de découvrir Songe à la douceur et le souvenir des dizaines de chroniques dithyrambiques avait perturbé ma lecture – au demeurant merveilleuse.

« Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Deux.
Une histoire qui raconte ce que c’est d’être Une. »

Quelques pages pour s’habituer au rythme si rare des vers libres… et la magie opère. Cette forme donne une douceur, une poésie et une musique vraiment particulières qui se marient incroyablement bien avec cette belle histoire. Une fois happée par les mots de l’autrice, je n’ai pu lâcher le roman avant la dernière page.

L’amitié, la découverte d’un nouvel univers, l’amour pour et de sa jumelle, un autre amour naissant et interdit, le tout étant narré par Grace. Inséparables m’a fait ressentir des émotions brutes. J’ai souri, j’ai espéré, j’ai voulu changer le passé, j’ai pleuré, j’ai aimé la vie.
La fin a vraiment été rude et je suis restée un moment assommée face à ce tourbillon littéraire qui m’avait transportée et fait disparaître les heures. Le refermer a été un déchirement tant j’ai aimé Tippi et à Grace. Dur de trouver sa prochaine lecture après cet ouragan de délicatesse.

Ce livre n’est pas uniquement émouvant, il est aussi passionnant. Des sœurs siamoises ne sont pas des personnages principaux courants dans la littérature, c’est bien la première fois que j’entends leur voix. Grâce à une riche documentation, Sarah Crossan a su raconter avec justesse les difficultés de leur vie, mais aussi et surtout le bonheur que cela leur procure et l’extraordinaire amour qui les lie. Etre ainsi unies n’est nullement une malédiction pour elles, contrairement à ce que pensent les gens qu’elles rencontrent. Au contraire, elles ne peuvent imaginer de vivre sans l’autre.

Il faut dire que Sarah Crossan réussit ici un véritable exploit en abordant une foultitude de sujets sensibles sans jamais tomber dans le pathos. Jugez plutôt (je ne vous dirai pas qui est concerné par quoi). On parle d’exclusion, de chômage, de maladies, d’alcoolisme, du regard des autres, des médias, de la différence. Il y aurait de quoi faire pleurer dans les chaumières, non ? Et pourtant, ce n’est rien de tout ça qui fait pleurer car c’est avant tout leur amour infini qui m’a chamboulée.

 

 

Avec sa douce couverture velouté et son papier épais, Inséparables est un livre que l’on voudrait feuilleter, caresser, lire pendant des heures car Rageot a offert un bien bel écrin à ce chef-d’œuvre. Oui, un chef-d’œuvre et un coup de cœur absolu, renversant et poignant. Lisez Inséparables, vous ne regretterez pas cette rencontre avec ces jumelles inoubliables par leur courage, leur humour, leur maturité et leur sensibilité.

> Tous mes articles sur Sarah Crossan

Inséparables, Sarah Crossan. Rageot, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Clémentine Beauvais. 405 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Homme à la Lèvre Tordue : 
lire un livre dans lequel le personnage principal a une déformation physique

La tresse, de Laetitia Colombani (2017)

La tresse (couverture)Tresse n. f. Assemblage de trois mèches, de trois brins entrelacés.
Cette définition ouvre ce roman qui tressera la vie de trois femmes, chacune sur un continent différent. Smita, l’Indienne, est une Intouchable qui, pour protéger sa fille de la vie de misère qui est la sienne, décide de quitter son village, consciente de la punition qu’elle pourrait encourir. Alors que son père est dans le coma suite à un accident, Giulia, la Sicilienne, découvre la faillite de l’atelier familial de perruque. Avocate renommée, Sarah, la Canadienne, flirte avec les sommets lorsqu’elle apprend qu’elle est gravement malade.

La tresse nous offre un triste bilan sur la condition des femmes. Ces trois femmes doivent lutter contre les préjugés de la société, contre les violences faites aux femmes. Chaque jour de leur vie est un défi.
Evidemment, Smita est celle dont le destin est le plus insupportable dans « ce pays qui décidément n’aime pas beaucoup les femmes » : la femme comme une possession du mari, le viol utilisé comme une arme et comme une punition (pas seulement pour punir la femme concernée, mais aussi pour punir son père, son frère…). Mais il y a également Sarah déchirée entre son travail et ses enfants. Dans son monde de requins, la maternité et la maladie sont presque considérées comme des fautes professionnelles. Giulia, quant à elle, doit lutter contre le poids des traditions lorsque l’on vient d’une vieille famille palermitaine.
En mille occasions, les femmes sont stigmatisées, victimes dans l’indifférence générale. Evidemment, ça me bouleverse. Je m’identifie à elles et cette situation me met en rage.

« Qui croit-elle donc être, face à cette violence, cette avalanche de haine ? Pense-t-elle pouvoir y échapper ? Se croit-elle plus forte que les autres ? »

Smita, Giulia, Sarah… Les chapitres s’alternent et cette construction, pour être classique – surtout lorsque l’on rajoute des attrapes en fin de chapitre du genre « C’est alors que le miracle se produit. » –, fonctionne à merveille. J’ai été incapable de lâcher le livre, poussée par la curiosité de connaître leur destin. Peu à peu des boucles se forment et un lien entre les trois femmes se dessinent. Sans le savoir, sans se connaître, elles sont liées. J’ai aimé cette idée de cette solidarité entre les continents, de cette tresse multiculturelle.

La tresse est à mon goût un roman bouleversant et je remercie l’autrice de dénoncer ce qu’elle dénonce. Néanmoins, je ne le trouve pas parfait pour autant. Je lui reproche d’être un peu trop court et donc de ne pas creuser assez loin ses trois intrigues ainsi que ses personnages. Elle se concentre tellement sur les injustices qu’elles doivent affronter qu’elle oublie parfois de leur donner un côté plus humain. Par exemple, pour Sarah, on ne parle que du travail sous différentes déclinaisons (les enfants et le travail, la maladie et le travail, etc.), mais comment va-t-elle parler de sa maladie à ses enfants, comment vit-elle cette situation à un point de vue personnel ? Seule Giulia échappe à ce sort et a droit à des instants de joie dans sa vie. Autre conséquence de la brièveté du roman : le dénouement arrive de manière quelque peu abrupte.
Je l’ai également trouvé un poil trop documentaire par moments. Je pense notamment au passage sur le viol en Inde, plusieurs exemples de viols sont donnés, certains ont d’ailleurs fait parler en Occident. Je trouve cette énumération un peu forcée comme si l’autrice tenait à justifier son propos.

Un roman féministe qui, s’il n’est pas exempt de défauts, m’a fait connaître l’abattement et la rage avant, enfin, de m’apaiser grâce aux trois derniers chapitres, lueurs d’espoir. Un hymne aux femmes et à la liberté. Un premier roman réussi.

« Smita le sait : une femme n’a pas de bien propre, tout appartient à son époux. En se mariant, elle lui donne tout. En me perdant, elle cesse d’exister. »

« Alors Giulia aime Kamal en secret. Leurs amours sont clandestines. Ce sont des amours sans papiers. »

« Il valait mieux mentir, inventer, broder, tout, plutôt qu’avouer qu’on avait des enfants, en d’autres termes : des chaînes, des liens, des contraintes. Ils étaient autant de freins à votre disponibilité, à l’évolution de votre carrière. Sarah se souvient de cette femme, dans l’ancien cabinet où elle exerçait, qui venait d’être promue associée et qui, à l’annonce de sa grossesse, s’était vue destituée, renvoyée au statut de collaboratrice. C’était une violence sourde, invisible, une violence ordinaire que personne ne dénonçait. »

La tresse, Laetitia Colombani. Grasset, 2017. 221 pages.

Je suis une fille de l’hiver, de Laurie Halse Anderson (2009)

Je suis une fille de l'hiverLes filles de l’hiver, ce sont Lia et Cassie lancées dans une quête morbide de minceur. Mais les deux amies se sont éloignées et lorsque, une nuit, Cassie tente à trente-trois reprises d’appeler Lia, celle-ci ne répond pas, ignorant qu’il s’agit de la dernière nuit de son ancienne amie.

Les éditions La belle colère ne m’ayant que rarement déçue (une seule fois, c’est raisonnable) et ayant été très touchée par Vous parler de ça de la même autrice, c’est confiante que je me suis lancée dans ce roman. Je ne ferai pas monter le suspense, Je suis une fille de l’hiver est un terrible et magnifique roman.

Une histoire terrible.
Je ne suis pas Lia, mais deux amies ont connu l’anorexie, je les ai soutenues comme j’ai pu, mais être plongée dans la tête de Lia m’a profondément remuée. Ce combat perpétuel qu’elle mène contre son envie de manger, contre son corps, contre elle-même, ce manque d’envie de guérir, cette quête malsaine de réduire sans cesse son poids… C’est particulièrement dérangeant. De plus, Lia est hantée par Cassie, écrasée par la culpabilité. De son point de vue, elle doit se punir, elle doit souffrir. On a envie de l’aider, de lui montrer comment on la voit, de la prendre dans nos bras ou de la secouer, mais en même temps, elle ne semble pas avoir réellement envie de s’en sortir.
Telle est l’une des causes du désespoir de ses parents. Son père qui, totalement dépassé, tente de  fermer les yeux sur sa rechute. Sa mère, cardiologue, qui ne lui parle que comme un docteur et non comme une mère. Sa belle-mère qui tente de la soutenir tout en protégeant la demi-sœur de Lia. Pour l’avoir éprouvé, je comprends totalement leur accablement et le sentiment d’impuissance qui les traverse.

Une plume magnifique.
Le roman est porté par le long monologue fébrile de Lia. Une écriture vive et imagée qui nous entraîne dans son esprit tourmenté. Régulièrement reviennent les pensées qui obsèdent la jeune fille : les calories qui lui sautent aux yeux face à chaque aliment, des pensées barrées, comme censurées, l’annonce de la mort de Cassie, le nombre d’appels restés sans réponse et les insultes.

« ::stupide/moche/stupide/chienne/stupide/grosse
/stupide/bébé/stupide/ratée/stupide/perdue:: »

C’est un roman sur la vie telle qu’elle est, il ne se passe pas des événements extraordinaires tous les jours, pourtant j’ai à peine trouvé le temps de respirer. Laurie Halse Anderson traite ce sujet avec intelligence et pudeur. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais connu ça moi-même, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle tombait dans des clichés.

Je suis une fille de l’hiver est un roman bien écrit, fort et intelligent. Il est extrêmement dur à lire et m’a fait réaliser bien des aspects pervers de cette maladie. Etonnamment peut-être, pour un roman si sombre, la fin est malgré tout porteuse d’espoir. Malgré cela, ce n’est pas une lecture qui m’a laissée tout à fait indemne.

« On se donnait la main pour traverser la forêt sur le sentier de pain d’épices, et le sang coulait de nos doigts. On a dansé avec des sorcières et embrassé des monstres. On s’est transformées en filles de l’hiver, et quand elle a tenté de s’enfuir, je l’ai ramenée de force dans la neige parce que j’avais peur d’être seule. »

Je suis une fille de l’hiver, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. 315 pages.

Histoire du garçon qui courait après son chien qui courait après sa balle, d’Hervé Giraud (2016)

Histoire du garçon qui courait... (couverture)Ils sont trois « comme les trois doigts de la main (de la tortue Ninja) » : le narrateur, sa sœur jumelle Cali et le chien Rubens. Depuis quatorze ans, tout est parfait dans le meilleur des mondes jusqu’au jour où le chien disparaît alors qu’il court après sa balle. Cela bouleverse l’ordre établi et Cali tombe malade. Seul à la maison, le garçon décide de retrouver son chien, ce qui permettra forcément à sa sœur de guérir.

Un petit roman sur la fatalité et qui, pourtant, ne baisse jamais les bras. Toujours dans la lune, empoté et pourtant totalement déterminé, le garçon a décidé de croire que sa sœur pouvait guérir, qu’il pouvait réparer les choses, faire en sorte que tout redevienne comme avant, et il n’abandonne jamais.
J’ai également beaucoup apprécié la manière dont la maladie de Cali et le séjour prolongé à l’hôpital sont évoqués. On est loin des histoires un peu larmoyantes et grandiloquentes sur tous ces enfants malades (littérature que je n’apprécie pas plus que ça). Le point de vue est décalé, mais Cali n’est pas oubliée pour autant. Au contraire, on sent qu’elle est toujours là, dans la tête, dans les gestes et dans les actions du garçon.

L’écriture est belle, poétique, imagée. Hervé Giraud joue avec les mots, les phrases coulent comme une rivière et nous emportent au fil des pages. Le garçon nous offre sa perception de l’histoire, tout en innocence et en croyances mathématiques. Et finalement, pour un roman sur les malheurs qui peuvent nous tomber dessus à tout moment, il recèle beaucoup d’humour et d’instants de tendresse qui font sourire.

Une seule chose m’a gênée : le temps. L’histoire se déroule sur six mois. Six mois que Cali passe à l’hôpital, six mois pendant lesquels le garçon cherche Rubens. Au cours de sa quête, il rencontre plusieurs personnages qui lui indiquent la route prise par le fugueur, mais je n’ai pas compris pourquoi il ne poursuivait jamais son chemin après avoir reçu une nouvelle indication. A chaque fois, il refait marche arrière pour repartir plus tard. J’ai bien compris le côté symbolique de cette quête, mais cette temporalité un peu étrange m’a dérangée pour ce qui est de l’histoire, de la narration pure.

Un magnifique roman, sensible sans jamais tomber dans le pathos, touchant et décalé, émouvant dans sa simplicité.

« Et puis quoi ? Oui, je prends racine, Cali, le chien et moi, on est solides comme l’arbre, on n’est qu’un, une seule cellule, je suis les freins, elle est le moteur, lui le carburant, mais nous voici en panne et seule une tornade tropicale pourrait faire bouger nos branches. »

« Les chaussons disparus, les maladies ou les chiens qui se perdent sont autant d’accidents qui tournoient autour de nous et potentiellement peuvent nous atteindre. On a beau marcher courbé au fond de la tranchée, porter des gilets pare-balle ou rester enfermé en faisant des prières ou des opérations mentales et mathématiques, le risque existe et il vient nous chercher là où il l’a décidé. »

Histoire du garçon qui courait après son chien qui courait après sa balle, Hervé Giraud. Thierry Magnier, 2016. 122 pages.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut (2016)

En attendant Bojangles (couverture)Accompagné de Mademoiselle Superfétatoire, la demoiselle de Numidie de la famille, le fils de Georges et de [Georgette/Maryou/Renée/Liberty… compléter selon le prénom du jour] regarde, émerveillé, ses fantasques parents tournoyer sur « Mister Bojangles » de Nina Simone. Le vie est tellement hors du commun que le jeune garçon, narrateur de cette extraordinaire histoire, est obligé de mentir « à l’endroit chez moi et à l’envers à l’école ».

Le monde dans lequel vivent ses parents est totalement excentrique et improbable. Un vrai capharnaüm ! Ils ne se refusent rien, ils vivent leur amour (fou) sans limite et entraînent tous leurs proches dans la danse. Georges est prêt à tout pour rendre sa femme heureuse. Faire de la vie une fête, telle est leur volonté.
Et surtout, tout faire pour qu’elle dure toujours. Même lorsqu’un inspecteur des impôts vient leur réclamer une somme astronomique, même lorsque la folie douce de sa mère prend des proportions beaucoup plus dramatiques…

Quelle est attachante, cette famille hors normes. Ils sont drôles, ils sont libres, on ne peut que les aimer. Elle est si touchante dans sa folie, si innocente, entraînante, attendrissante.

C’est un texte vraiment bourré d’humour, mais qui cache beaucoup de désespoir. L’auteur nous a concocté un parfait cocktail d’émotions, entre gaieté et tristesse, entre rires et loufoquerie. Un ton très juste pour une belle histoire d’amour.

Petit reproche qui n’en est pas vraiment un : ce roman est trop court ! J’aurais aimé rester plus longtemps en leur compagnie, c’est bien souvent le cas lorsqu’on s’attache à des personnages. Il est court mais tout est dit. Donc c’est parfait.

Une écriture poétique et entraînante comme une chanson pour un premier roman chatoyant où l’allégresse le dispute au désespoir pour finalement entraîner tout le monde dans une danse follement inoubliable.

« Cette musique était vraiment folle, elle était triste et gaie en même temps, et elle mettait ma mère dans le même état. Elle durait longtemps mais s’arrêtait toujours trop vite et ma mère s’écriait : « Remettons Bojangles ! » en tapant vivement dans ses mains.
Alors il fallait s’emparer du bras pour remettre le diamant sur le bord. Il ne pouvait y avoir qu’un diamant pour donner une musique pareille. »

« Je m’étais dit que j’étais moi aussi légèrement frappé de folie et que je ne pouvais décemment pas m’amouracher d’une femme qui l’était totalement, que notre union s’apparenterait à celle d’un unijambiste avec une femme tronc, que cette relation ne pouvait que claudiquer, avancer à tâtons dans d’improbables directions. »

« – Mais enfin, dans quel monde vivons-nous? On ne vend pas les fleurs, les fleurs c’est joli et c’est gratuit, il suffit de se pencher pour les ramasser. Les fleurs c’est la vie, et à ce que je sache on ne vend pas la vie ! »

 « Le problème, c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien sûr, la partie visible restait sur ses épaule, mais le reste, on ne savait pas où il allait. »

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut. Finitude, 2016. 158 pages.

Nos étoiles contraires, de John Green (2013)

Nos étoiles contraires (couverture)Je n’ai pas besoin de voir les 1317 critiques sur Babelio pour savoir que je ne présenterai pas une exclusivité aujourd’hui en débarquant avec Nos étoiles contraires, j’ai plutôt l’impression d’être la seule personne à n’avoir pas encore vibré avec Hazel et Augustus (je n’ai pas vu le film non plus)… Donc pour l’histoire, pas de spoiler : Augustus Waters est en rémission d’un cancer, Hazel Grace Lancaster vit avec un cancer incurable, et entre eux, naît l’amour, le vrai, le grand, le fou.

J’éprouve toujours de la réticence envers les livres (ou les films ou autre chose) dont je n’entends que du bien. Non pas que je doute des goûts des lecteurs, mais j’ai toujours peur d’être déçue. C’était actuellement le cas avec Songe à la douceur de Clémentine Beauvais que j’ai finalement lu hier (et dont je vous reparlerai bientôt). Mais j’ai quand même fini par lire Nos étoiles contraires

Et que d’émotions ! J’ai souri et j’ai même ri avec eux, j’ai été émue, attendrie, j’ai été en colère… Et. J’ai même pleuré un petit peu et je peux vous dire que c’est extrêmement rare. Quel est le dernier livre à avoir stimulé mes glandes lacrymales ? Je n’aurais su le dire avant dimanche soir.

Pourtant, malgré tout cela, je ne dirais pas qu’il s’agit d’un coup de cœur total : il m’a beaucoup touchée, John Green sait de toute évidence manier les émotions de ses lecteurs, mais je sais que je ne le placerai pas aux côtés de mes favoris, de mes adorés, de mes vrais coups de cœur.

L’humour ironique d’Hazel m’a complètement séduite, elle m’a beaucoup fait rire. Et la manière dont elle vit la maladie, son réalisme, son cynisme, son humour bravache m’a impressionnée. Cependant, John Green ne tombe pas dans le travers ne nous présenter des adolescents toujours forts, toujours joyeux, toujours optimistes. J’ai aimé Augustus comme Hazel l’a aimé en le voyant à travers ses yeux. Ils sont tellement attachants, tous les deux… Qu’elle est belle et qu’elle est triste, cette relation amoureuse qui serait semblable à toute autre si ces deux-là n’avaient vécu comme des étoiles filantes.

John Green a su trouver le ton juste, mélange d’humour, d’intelligence et de sensibilité, pour cette histoire d’amour aussi lumineuse que douloureuse.

« Mes pensées sont des étoiles qui ne veulent plus former de constellations. »

« – Tant qu’on ne l’allume pas, la cigarette ne tue pas, a-t-il déclaré, quand maman est arrivée à ma hauteur. Et je n’en ai jamais allumé une seule de ma vie. C’est une sorte de métaphore. Tu glisses le truc qui tue entre tes lèvres, mais tu ne lui donnes pas le pouvoir de te tuer. »

« Contre qui je suis en guerre ? Contre mon cancer ? Et mon cancer, c’est qui ? C’est moi. Les tumeurs sont faites de moi. Elles sont faites de moi comme mon cerveau, mon cœur sont faits de moi. C’est une guerre civile dont le vainqueur est déjà désigné. »

Nos étoiles contraires, John Green. Nathan, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert. 330 pages