L’Amant, de Marguerite Duras (1984)

L'AmantPour ce mois de mars, la thématique du rendez-vous de « Les classiques, c’est fantastique » était « Marguerite VS Marguerite : Duras VS Yourcenar ».
Je n’avais aucun livre de l’une ou de l’autre dans ma PAL (et je fais généralement coïncider les challenges avec ma PAL) et je dois avouer que Marguerite Yourcenar est une autrice que je n’ai très envie de lire, pour le moment en tout cas (ne me demandez pas pourquoi, je ne suis juste pas très attirée par ses écrits, j’ai peut-être tort mais c’est comme ça). En revanche, Marguerite Duras a fait partie de ces autrices et auteurs qui ont beaucoup compté pour moi à une certaine période de ma vie (disons entre 16 et 21 ans), celles et ceux qui étaient inlassablement lus et relus… avant de le mettre de côté.
J’ai donc décidé de relire L’Amant, ce livre qui avait fait partie de mes livres de chevet. Exercice périlleux, la redécouverte risquant de pulvériser mes souvenirs nostalgiques.

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J’ai retrouvé l’histoire initiatique et sensuelle dont je me souvenais. Si le tout me semble moins inédit et intense que dans mon adolescence, j’ai reconnu ce qui me faisait vibrer à cette époque.
À commencer par l’écriture particulière de Marguerite Duras. Certes, elle offre parfois une description vibrante de la vie indochinoise – l’image de la maison ruisselante après un lavage à grande eau, les sons des rues de Cholen derrière les persiennes… – et fait appel à nos sens pour vivre avec elle cette époque. Mais elle donne aussi parfois la sensation d’un rêve. La première et la troisième personne se côtoient. La narration est décousue, sautant d’une pensée à une autre, revenant sur le passé et rebondissant dans le futur, voltigeant sur la ligne du temps, racontant d’une fois rythmée et poétique cette histoire adolescente. J’ai une nouvelle fois été attrapée par ce très court roman, transportée par ses mots dans la chaleur vietnamienne.

C’est l’histoire d’un premier amour, d’une découverte des plaisirs charnels – des plaisirs éprouvés aussi par la femme – et de l’adoration d’un homme, d’une passion décriée. La rencontre, les rendez-vous, la fin… Mais c’est aussi l’histoire d’une famille éclatée, une famille qui ne se parle pas, la vie coincée entre une mère qui sombre, un frère aîné tyrannique et une concession incultivable (racontée dans Un barrage contre le Pacifique). L’emprise se fait cruelle, les joies familiales s’estompent et  le tout prend des connotations terribles, sombres, malsaines.

Histoire d’amour et de désir, certes, mais aussi tragédie familiale. Une narration épurée, qui me donne cet étrange et paradoxal sentiment d’aller à l’essentiel tout en vagabondant dans les souvenirs. Un texte presque scandé, hypnotisant.

Le début :
« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

« Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. Du moment qu’on est vu, on ne peut pas regarder. Regarder c’est avoir un mouvement de curiosité vers, envers, c’est déchoir. Aucune personne regardée ne vaut le regard sur elle. il est toujours déshonorant. »

L’Amant, Marguerite Duras. Éditions France Loisirs, 1985 (1984 pour la première édition). 110 pages.

Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021)

Annie au milieu (couverture)Trois voix pour raconter une famille. Harold, Velma et Annie. Un frère et des sœurs presque comme les autres, sauf qu’Annie a quelque chose en plus. Un chromosome, pour être précise. Mais elle a aussi un travail, des amis et une passion : les majorettes. Elle se fait une joie de défiler pour la fête du printemps, mais l’entraîneuse décide de l’évincer. Pas assez douée, pas assez fine, trop enthousiaste… trop différente, quoi.

Émilie Chazerand étant une autrice que j’affectionne, c’est avec plaisir que j’ai emprunté Annie au milieu à une copine. Pourtant, je l’avoue, j’ai eu un peu de mal au début avec la narration d’Annie. Du fait de son handicap, cette dernière a un parler très simple (à première vue, car ça ne l’empêchera pas de faire l’air de rien des remarques plus que pertinentes sur sa famille) avec des mots de liaison absents et une conjugaison très rudimentaire. C’est comme les récits avec une voix d’enfants : des fois, ça marche et on adhère sans réserve, des fois, ça sonne faux et c’est juste long. Ainsi, il y avait deux possibilités sur le long terme : soit ça allait me lasser tant et plus, soit j’allais m’habituer… et c’est ce qu’il s’est produit car, comme le dit si bien Velma, il est impossible de ne pas s’attacher à Annie, à sa gentillesse, sa candeur, sa bonne humeur. J’en profite pour glisser qu’il semblerait que le personnage d’Annie soit très juste et représentatif de ce handicap, de ce que c’est que de vivre avec. (Personnellement, je reconnais mon ignorance pour juger de cela.)

Ce roman nous plonge dans une période charnière de la vie d’une famille touchante quoiqu’éparse. C’est bien pour cela que la période est cruciale : on constate rapidement que seule Annie cimente encore cette maison et que ses membres sont à deux doigts de rompre tout lien entre eux. Annie est l’étoile de ce système, le centre d’attraction autour duquel gravitent les autres membres-satellites. Mais du fait de son handicap, elle est aussi celle qui attire à elle toutes les attentions et les parents ne savent finalement plus grand-chose des pensées et des tourments de leurs deux autres enfants.
J’ai vraiment aimé les trois voix très différentes des trois enfants. C’est un exercice que l’autrice a su gérer à la perfection, en jouant avec la forme et les registres. C’est superbement écrit, les dialogues sont un régal, les images sont jubilatoires tant elles sont bien trouvées, bref, c’est un délice et je n’ai pu qu’admirer la maîtrise d’Émilie Chazerand à trouver le mot juste, celui qui bouleverse ou celui qui fait rire.

L’histoire clame le droit à la différence, à l’originalité, à la loufoquerie. Le droit d’être écouté également et respecté dans ses choix et ses désirs. Le droit au rêve. Le regard des autres revient souvent, que ce soit celui des camarades du lycée ou, encore plus pesant parfois, de la famille. Harold s’étiole face au désespoir de décevoir ses parents pendant que Velma s’invisibilise. L’un brûle de l’envie de crier les secrets qui le dévore, l’autre devient iceberg à force d’être ignorée. Deux enfants qui ont grandi seuls, dans l’ombre d’Annie, loin de l’attention de leurs parents parce qu’ils étaient « faciles ».
En plus de tous les questionnements autour du handicap, de la présence d’un enfant handicapé au sein d’une famille et de l’inclusion, d’autres sujets sont donc abordés selon les personnages : l’homosexualité et le coming-out, la maladie, le deuil, la charge mentale, l’adolescence, le décrochage scolaire, etc. Cela aurait pu sembler beaucoup, mais c’est finalement ce qui donne toujours plus de corps et de véracité aux personnages et c’est juste très bien dosé, se mariant à merveille tant avec la personnalité des différents protagonistes qu’avec le ton de cette histoire. Une tonalité qui aurait pu être dure, mais qui finalement fait plus de bien que de mal au moral.

Cependant, avis tout personnel qui ne remet nullement en cause la justesse de ce roman : je crois que je commence à me lasser de cette littérature. J’ai eu exactement le même ressenti avec Les enfants des Feuillantines : une certaine lassitude née de la redondance. Cette prolifération de romans tendres sur des familles cabossées, ces récits qui parlent de choses pas forcément drôles mais qui font sourire, qui attendrissent, qui donnent envie de croire que la vie peut être belle, ces personnages excentriques et humains à la fois, ces conclusions pleines d’espoir et de couleurs…

Annie au milieu est un très beau roman, porté par des personnages forts et hauts en couleurs et une plume parfaitement réjouissante. La vie n’est pas facile, mais ce roman reste lumineux sans tomber dans le misérabilisme. Encore une belle lecture, une lecture qui fait du bien, venue de l’écurie Exprim’.

« Je crois que les bonnes histoires commencent par un amour fou.
Et les meilleures d’entre elles se terminent avec des fous.
Qui s’aiment. »

« L’infirmière Sylvie de l’UAT, elle dit souvent : « Le monde est une soupe. Et toi, Annie, tu es une fourchette. C’est aussi simple que ça. » Ça veut dire on va pas ensemble le monde et moi. Velma, c’est une grande cuillère et maman c’est carrément une louche. Parfois ça me rend triste, parfois ça va. »

« Et pendant une seconde, une petite seconde, je l’avais haïe de tout mon corps, de tout mon sang et mes os. J’avais voulu qu’elle crève. Nan, mieux : qu’elle n’ait jamais existé. Parce que mes retours de l’école auraient été si différents sans elle. Papa aurait été sympa, sûrement. Il m’aurait regardé, il m’aurait souri. Il aurait eu le temps, la patience, l’envie… qui sait ? »

Annie au milieu, Émilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2021. 312 pages.

La petite Fadette, de George Sand (1849)

La petite Fadette (couverture)L’histoire est autant celle de la petite Fadette que celle de deux bessons, deux jumeaux, Sylvinet et Landry Barbeau. Semblables de corps, leurs esprits et leurs cœurs se révéleront bien différents.

N’ayant jamais lu cette autrice jusqu’à présent, La petite Fadette est mon premier pas dans son œuvre. Et l’excursion fut plutôt agréable.

J’ai tout de suite aimé la langue de ce petit roman, mâtinée de patois. Ce parler berrichon confère à la narration un côté chantant très plaisant. L’immersion dans ce monde paysan est immédiate tandis que je savourais ces mots inusités aux sonorités mélodieuses.

« Elle guérissait les blessures, foulures et autres estropisons. »
« Il s’effrayait de laisser l’endosse à son cher besson. »
« Il ne faut pas détemcer ton frère. »
« (…) Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu’il était ébiganché et mal jambé de naissance. »
« Il y a longtemps que tu veux m’émalicer en m’appelant moitié de garçon. »

Si l’histoire est gentillette, l’intrigue est maigre, mais repose presque entièrement sur l’étude psychologique des personnages, leur évolution, leurs interactions. C’est fait avec finesse et permet un attachement aux personnages, notamment Landry et la petite Fadette. On se prend à souhaiter le meilleur à ces deux-là. Sylvinet est un personnage plus ambigu, plus difficile à aimer tout de go. Autant la gentillesse, l’intelligence, la droiture et la bonne humeur des deux premiers les rendent facilement aimables, autant les sentiments torturés de Sylvinet font osciller entre la pitié, la sympathie, l’exaspération, voire un chouïa de mépris. Cependant, ces mêmes sentiments lui offrent une humanité plus réaliste, car faillible, à côté de tant d’autres personnages si admirables de caractère.
La petite Fadette parle de gémellité, de jalousie, d’amour sous différentes formes, mais aussi des a priori basés sur les apparences et les réputations. La petite Fadette est surnommé « grelet » (grillon) pour sa laideur, et « fadet, follet » pour son image de sorcière. Le récit invite donc à dépasser les apparences, mais l’on touche là à un des défauts du livre…

Pour le reste, l’évolution est très classique : on se doute bien que la pauvre, laide, méchante et méprisée petite Fadette grandira et deviendra par un moyen ou un autre riche, jolie, gentille et estimée. C’était évident et un peu facile : tout en doutant d’y couper, je l’ai vivement regretté car j’avais beaucoup aimé le passage où, discutant avec Landry, elle fait preuve d’indépendance, de force, de raison et de conviction, exprimant qui elle est en toute honnêteté. Ainsi, le roman inviterait à regarder au-delà du physique ou des racontages de village, à apprendre à connaître la personne pour son esprit et son cœur, ce que Landry fait très bien au départ. Sauf que la petite Fadette finit par adopter une apparence « plus convenable », se pliant complètement aux attentes et au regard des autres.
Le discours reste très chrétien : avoir bon cœur, mettre du cœur à l’ouvrage, avoir foi en Dieu en restant humble, rendre le bien pour le mal, etc. À ces notions de générosité, d’ardeur travailleuse et de piété, s’ajoutent – surtout pour la petite Fadette – celles de rentrer dans le rang, de ne pas faire de vagues, de faire bonne figure. J’avoue avoir été surprise par certains propos très genrés et conservateurs car j’avais dans l’idée – erronée de toute évidence – que l’autrice aurait dépassé cela (en partie tout du moins), mais le roman reste, à ce niveau-là, très ancré dans son époque.

Ce roman champêtre n’est pas exempt de défauts, mais conserve pourtant un charme désuet indubitable. Outre la délicatesse et la musicalité de l’écriture, il y a de la poésie dans la façon dont George Sand raconte la campagne berrichonne du XIXe siècle, ses habitants, leurs coutumes et superstitions. Une lecture agréable et tendre. Dommage toutefois que George Sand n’ait pas su proposer jusqu’au bout une femme indépendante, forte de son intelligence, de sa débrouillardise et de sa connaissance des plantes et de la nature.

« Il allait, toujours se remémorant et creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances de son bonheurs passé. Ça n’eût paru rien à un autre, et pour lui c’était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n’ayant courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu’il endurait. Il ne pensait qu’au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie continuelle. »

« Je n’ai pas besoin de plaire à qui ne me plaît point. »

La petite Fadette, George Sand. Éditions Baudelaire, 1966 (1849 pour l’édition originale). 246 pages.

Rendez-vous « Les classiques c’est fantastique »
Sacrées autricesClassiques fantastiques - Sacrées femmes

Parenthèse 9ème art – Histoires de femmes

Si j’espère vous donner envie de découvrir ces différents romans graphiques intelligents, bouleversants, déchirants, je pense que cet article vous convaincra également que Déjeuner sous la pluie est un blog à suivre impérativement du fait des excellents conseils prodigués par Maned Wolf…

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Pucelle (2 tomes), de Florence Dupré La Tour (2020-2021)

Récit autobiographique, Pucelle raconte la non éducation sexuelle reçue par Florence dans sa famille, riche, blanche, chrétienne et conservatrice. Une simple règle : on ne parle pas de « la chose ». Mais l’imagination de la petite puis jeune fille tourne à plein régime et les images qui y naissent sont terrifiantes, pleine de souffrance, de honte et de sang.

C’est parfois d’une violence abominable dans l’éducation inculquée concernant le corps, la sexualité et la place des femmes. C’est l’histoire de l’intégration progressive et insidieuse de l’infériorité des femmes : une mère soumise, une Histoire au masculin marqué par une seule figure féminine, Jeanne d’Arc la Pucelle, l’impact des tabous et de la religion, un père distant et parfois humiliant, une vision de l’avortement totalement biaisée… Son corps et son esprit s’affrontent, l’un tiraillé par des désirs naissants, l’autre façonné par la honte inculquée par l’Église. C’est la naissance d’une haine de soi, des autres parfois, d’un mal-être dévorant et abyssal. C’est révoltant au possible et cheminer aux côtés de Florence se révèle parfois éprouvant.

C’était pourtant mal parti car le dessin n’est pas du tout pour me séduire avec un côté exagéré, caricatural. Je lui reconnais cependant une belle expressivité des émotions ressenties : en quelques traits simples, la dessinatrice fait naître la peur, l’indignation, l’excitation et le mal-être. Cependant, je suis passée outre sans difficulté tant l’histoire était intéressante et ahurissante parfois. La narration est vive et captivante et l’on s’attache sans mal à Florence.

Un récit glaçant, grinçant et d’une tristesse sans égale par moments, mais vraiment passionnant pour l’impact d’une éducation sur la construction de soi. C’est parfois cru, mais c’est aussi juste et franc. Malgré de la dérision, le sujet est très sérieux et véritablement percutant.
Je remercie donc Maned Wolf pour la découverte car, si j’avais simplement feuilleté ces romans graphiques, je m’en serais peut-être détournée et serait passée à côté d’une poignante découverte.

Pucelle (2 tomes), Florence Dupré La Tour. Dargaud, 2020-2021.
– Tome 1, Débutante, 2020, 179 pages ;
– Tome 2, Confirmée, 2021, 230 pages.

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (2020)

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)Anaïs Nin, sa vie, ses amours, ses relations, ses écrits, son journal…

Alberte et moi nous étions lancées dans le journal d’Anaïs Nin l’année dernière, mais la rencontre n’avait pas été très concluante, notamment à cause de la mise en scène permanente d’Anaïs, June et compagnie. Et si j’ai beaucoup aimé ce roman graphique, je n’y ai pas retrouvé tout à fait la même Anaïs Nin que dans son journal, dans le sens où j’ai préféré celle de Léonie Bischoff, moins agaçante à mon sens et même assez envoûtante. Son histoire a tout pour me toucher dans cette version-là – une personnalité forte et audacieuse, une quête pour s’exprimer et se trouver, une recherche de liberté… –, mais je ne peux me défaire des sentiments nés de la lecture du journal et garde donc cette réserve vis-à-vis du personnage qu’était Anaïs Nin, impossible à cerner tant elle propose des réalités différentes.
En revanche, on retrouve ses relations complexes avec les hommes qui tentent de la posséder, de la manipuler pour qu’elle corresponde à leur désir, à leur idéal. On retrouve ce jeu d’illusions, de mensonges, de rêves dont semble tissé le quotidien d’Anaïs Nin. (Autre différence de taille, la BD fait intervenir le mari d’Anaïs qui avait été complètement occulté dans son journal…)

En revanche, le point sur lequel cette BD est un coup de cœur, c’est au niveau du graphisme. J’ai été totalement fascinée par le trait de Léonie Bischoff. Ses lignes, ses couleurs, sa maîtrise du crayon de couleur donnent naissance à des planches, à des cases absolument somptueuses. Je me suis très souvent attardée pour contempler la manière dont elle amenait de la lumière, dont elle donnait vie à une étoffe, à une position, à une chevelure. Son style est tout simplement époustouflant et vibrant, à la fois doux et onirique.

Si je n’ai pas vraiment d’affinité avec Anaïs Nin, je dois avouer que découvrir sa vie sous le trait de Léonie Bischoff fut plus plaisant que le biais de son journal. L’autrice a bien rendu la complexité d’Anaïs Nin et des rôles qu’elle (se) jouait tout en donnant vie à sa témérité et à sa force. Ce fut même un choc graphique tant je reste sous le charme de son coup de crayon.

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff. Casterman, 2020. 190 pages.

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Le Chœur des femmes, d’Aude Mermilliod,
d’après le roman de Martin Winckler (2021)

Le choeur des femmes (couverture)Major de promo et interne à l’hôpital, Jean est bien décidée à se diriger vers la chirurgie, mais là voilà obligée de passer six mois dans le service gynécologique du docteur Karma. Écouter les femmes ne l’intéresse pas et la patience de ce médecin qui fait parler ses patientes de leurs petits tracas l’exaspèrent. Mais les témoignages se succèdent et le mur d’insensibilité de Jean se fissure.

Encore une fois, c’est Maned Wolf qui, dans le même article, m’a fait découvrir cette bande-dessinée (il y a comme des redites dans cet article…). Et encore une fois, c’était une excellente recommandation. C’est un titre touchant qui laisse la place aux femmes et à leur voix. Quelle que soit la gravité du problème, le docteur Karma, puis Jean laissent s’exprimer l’émotion, la pudeur, la gêne, les questions et désamorcent toutes les situations avec patience, bienveillance et explications claires. Dans ce service, point de condescendance, point de patientes qui ressortent en se sentant malmenées, stupides ou sans réponse.

C’est une lecture fascinante et intelligente qui aborde des sujets variés : intersexuation, examens ou interventions abusives, consentement, désir d’enfants, avortement, douleurs, pratiques gynécologiques alternatives… L’occasion de montrer une pratique médicale différente, plus empathique, de clarifier certains tabous, de casser la gueule à certaines idées reçues. Certains passages révoltent, d’autres émeuvent, le tout passionne : une belle réussite !

(Les photos correctes viennent de BD Gest’, les pourries de Bibi…)

Un roman graphique juste et sensible qui donne envie de trouver des soignant·es faisant preuve de la même compétence et du même respect que ces deux-là.

Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod, d’après le roman de Martin Winckler. Le Lombard, 2021. 232 pages.

Missouri 1627, de Jenni Hendriks et Ted Caplan (2019)

Missouri 1627Veronica Clarke est une élève modèle : major de promo, membre de l’équipe de volley, future étudiante à Brown, populaire, etc. Sauf qu’elle est enceinte. Adieu avenir radieux. Une seule solution : une clinique d’Albuquerque à 1627 kilomètres de chez elle. Pour l’y conduire : son ancienne meilleure amie, Bailey Butler.

J’avoue que j’avais quelques doutes à la lecture du synopsis. Le côté road-trip un peu barré, ça peut fonctionner ou pas. Heureusement, le voyage s’est bien passé ici. Enfin, pas toujours pour les deux filles, mais pour moi. Certes, j’ai eu l’impression que les déboires en série étaient un peu trop rapprochés pour être totalement crédibles. Mais c’est aussi ce qui confère du piquant à ce livre, ce qui fait que l’on enchaîne les chapitres pour savoir comment elles vont se sortir de chaque mauvais pas pour continuer leur chemin.
Le côté humoristique vient adoucir le sujet fort sérieux de l’avortement. Cela ne le décrédibilise pas, mais apporte un souffle d’air frais et offre une bonne répartition de gravité et de légèreté, de joie et de tristesse, d’adolescence insouciante et de réflexions matures. D’autres sujets sont également abordés comme ceux du consentement, de la famille, de la religion, de l’amitié…

De plus, ce qui fonctionne très bien, c’est le duo Veronica-Bailey. Autrefois meilleures amies, leurs routes se sont séparées au lycée quand Veronica est devenue cette fille idéale, machine à bonnes notes, quand Bailey est devenue trop excentrique, trop colérique, trop sombre. Cet improbable voyage est l’occasion pour elles de se redécouvrir, de se retrouver, de se pardonner.
Leurs différences ne tournent cependant pas à la caricature. Veronica fait parfois preuve de cran et d’audace tandis que Bailey a évidemment des failles à nous révéler. J’ai vraiment aimé la complémentarité et l’alchimie de ces deux filles aux portraits tracés avec justesse.
C’est aussi un voyage initiatique pour Veronica. Cette occasion de réfléchir aux années passées et aux choix effectués va transformer son regard sur elle-même et sur ce qu’elle considère comme important.
Si Veronica et Bailey trouveront bien des obstacles pour leur mettre des bâtons dans les roues, elles feront également quelques rencontres teintées de bienveillance et de compréhension : ces instants qui font du bien et permettent de contrebalancer la méchanceté, l’égoïsme ou les convictions dévastatrices de certain·es.

Un roman divertissant et bien dosé : un équilibre entre le sérieux de la thématique et le fol enthousiasme qui parcourt ce périple, entre la raison de Veronica et l’insouciance apparente de Bailey, entre le jeu perpétuel des apparences et la sincérité que peuvent offrir certaines rencontres. Si certaines péripéties sont parfois un chouïa trop rocambolesques, Missouri 1627 n’en est pas moins une lecture agréable et vite dévorée.

« Tu t’enfuis au moindre problème parce que tu as peur de casser ton image. Parce que tu as besoin que tout le monde te trouve parfaite. Tu as un B à un devoir ? Tu prétends que tu étais malade et tu réclames une seconde chance. Ton mec est un connard ? Tu fais semblant d’organiser un week-end en amoureux, avec photos à l’appui, pour que tes amies ne se doutent de rien. Les parents de ta meilleure amie divorcent et elle est un peu perturbée ? Tu la largues pour des espèces de robots surdoués ! »

« Bientôt, mes parents, mes amis, tout le monde apprendra la vérité, et il ne restera plus rien de la Veronica Clarke d’avant.
Oubliées mes excellentes notes et mon investissement dans le conseil des étudiants.
La seule chose que l’on retiendra de moi, c’est que je me suis fait avorter.
 »

Missouri 1627, Jenni Hendriks et Ted Caplan. Bayard, 2021 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sidonie Van den Dries. 365 pages.