Deux livres pour beaucoup de désespoir : Comme un seul homme et La Proie

Ou le pendant involontaire de mes « deux romans pour un peu d’espoir ».

J’ai enchaîné ces deux romans et, sans être identiques, ils ont de tels points communs qu’il m’a paru judicieux de les réunir dans un même article. Deux romans très réalistes qui malmènent des adolescents à travers des familles disloquées. Des fausses promesses et de la manipulation. Descentes aux enfers pour tout le monde ! Des couples qui ne s’aiment plus et qui montrent de la méchanceté envers leurs propres enfants, des adultes pervers et antipathiques. Un drogué d’un côté, une alcoolique de l’autre. Chez celle ou celui qui lit ces histoires, un poids dans le ventre, de la peur pour ces jeunes, une angoisse face aux avenirs sombres qui se profilent à l’horizon, bref, une tension qui broie les entrailles.
Deux romans que j’ai lus alors qu’un grand soleil brillait dehors : une luminosité peu en accord avec la noirceur et le désespoir suintant de ces récits.

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Comme un seul homme, de Daniel Magariel (2017)

Comme un seul homme (couverture)La « guerre » est gagnée : suite à son divorce, le père a obtenu la garde de ses deux fils. Au programme : déménager pour le Nouveau-Mexique et commencer une vie meilleure. Sauf que les choses ne vont pas se passer ainsi. Isolés dans leur nouvelle ville, les deux frères se retrouvent seuls pour gérer un père toxique qui cache sous la fumée de ses cigares bon marché des odeurs bien plus addictives et dangereuses.

A première vue, c’est un livre court – moins de deux cents pages – et une histoire relativement simple. Mais ce récit réaliste se révèle surtout extrêmement puissant. Comme quoi, il ne faut pas se fier à la taille lorsque l’écriture est acérée.

C’est une plongée dans une famille dysfonctionnelle, avec ce père qui monte ses enfants contre leur mère, qui les pousse à témoigner contre elle, à l’accuser de violences pour obtenir la garde. Ce père qui tentera ensuite de les séparer eux, de détruire leur complicité qu’il jalouse, qu’il perçoit comme une menace. L’homme charismatique qui fascinait ses fils sombre dans la déchéance, devient versatile, envieux, capricieux, paranoïaque, bref, véritablement dangereux.
Le jeune narrateur, aveuglé par l’aura de ce père adulé, ne perçoit pas tout de suite la folie de son père, mais la malveillance et la manipulation sont bel et bien présentes depuis les premières pages. Quant à nous, nous sommes témoins d’une situation qui dégénère, d’un danger sans cesse grandissant et l’on ne peut que s’inquiéter pour ces deux garçons physiquement mais surtout psychologiquement menacés par leur père.

Longtemps, le plus jeune frère tentera de sauver leur trio, de croire à cet idéal d’une nouvelle vie dans laquelle ils se serreront les coudes. Un rêve qui s’effiloche tandis qu’un huis-clos se met en place. L’horizon du narrateur se réduit rapidement à l’appartement, lieu sordide et oppressant dans lequel rôde un monstre bien réel et totalement imprévisible. Seule lueur dans cette obscurité : la solidarité des deux frères, leur soutien mutuel jamais trahi. Là réside leur seul espoir de s’en sortir.

Tout au long du récit, la mère sera invisibilisée. Personnage lointain, probablement détruit par le père, terrifié. Elle ne sera évoquée que dans de rares souvenirs et sa voix au téléphone ne suffira pas à lui donner une présence. Son absence et ses manquements lorsqu’ils l’appellent à l’aide soulignent simplement et tragiquement la solitude des deux frères.

Un roman très sombre, percutant et violent psychologiquement parlant. Une puissante découverte pour laquelle je peux une nouvelle fois remercier le Joli.

« J’ai résisté contre son pouvoir de persuasion en convoquant des images de mon père. Je l’imaginais regardant par la fenêtre dans le parc, la seule lumière dans la pièce étant le bout allumé de son cigare, il réfléchissait avec tristesse à ce qu’il avait fait, aux gens qu’il avait perdus, repoussés. Parfois, mentalement, j’étais mon père. Après tout, n’étions-nous pas lui et moi totalement au-delà du pardon ? N’étions-nous pas les deux qui avaient trahi ma mère de la pire façon ? Et puis qu’est-ce qui faisait dire à mon frère qu’elle pouvait nous aider ? Elle ne s’était encore jamais opposée à mon père. Pourquoi le ferait-elle maintenant ? »

Comme un seul homme, Daniel Magariel. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. 187 pages.

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La Proie, de Philippe Arnaud (2019)

La Proie (couverture)Au Cameroun, la jeune Anthéa n’est pas très douée à l’école où les mots et les chiffres lui glissent entre les doigts. Elle préfère nettement aider sa mère au marché. C’est là qu’une famille blanche la repère et propose à ses parents de l’emmener avec eux lors de leur retour en France. Elle ira dans les mêmes écoles que leurs enfants, elle pourra ensuite aider ses parents dont le quotidien est difficile. Seule Anthéa ne partage pas l’enthousiasme du village, elle craint le pire, mais déjà la voilà dans l’avion aux côtés de Christine, Stéphane et leurs enfants, François et Elisabeth.

Ma dernière découverte Exprim’ pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions Sarbacane. Si je n’avais pas été entièrement convaincue par le précédent roman de Philippe Arnaud, Jungle Park, j’étais bien décidée à lui offrir une seconde chance. Et je ne l’ai pas regretté.

Comment parler de ce roman ? J’ai été incapable de le lâcher : page après page, il m’a aimantée et secouée. Il m’a un peu rappelé le film Get out : la sympathie que cette famille blanche lui manifeste au début est rapidement troublée par des remarques choquantes relevant du racisme ordinaire avant que la situation n’empire de façon dramatique : de petites choses étranges deviennent de plus en plus énormes, incroyables, insensées. Mais si elles prennent une dimension futuriste dans Get out avec une technologie non existante de nos jours, le quotidien d’Anthéa reste très réaliste et, par conséquent, bien plus poignant. S’instaure peu à peu un esclavage qui ne dit pas son nom. Mais tout se passe progressivement, au fil des mois, des années. Une lente déchéance, des droits qui s’évanouissent, des rapports de force qui se mettent en place dans des non-dits et des regards.

Dans cette famille qui se déchire, qui se déteste, entre des adultes fourbes, faux et manipulateurs, l’ambiance devient pesante, puis malsaine, mauvaise. Leur méchanceté se tourne aussi envers leurs enfants, mais c’est surtout Anthéa qui en paie le prix. Il est loin, l’Eden promis, espéré. La folie couve et explose parfois, mais c’est surtout la mauvaise foi, la fausseté et les mensonges qui règnent en maîtres. Si les paroles et actions de Stéphane et Christine nous semblent, à nous comme à Anthéa, aberrantes, inhumaines, sournoises, il est impossible de discuter avec eux.
Au fil du récit, on s’interroge. Que veulent-ils réellement ? Jusqu’où vont-ils aller ? Le mal étend ses tentacules tranquillement, avec subtilité, s’approchant caché derrière un sourire. L’angoisse monte et l’on craint le pire pour Anthéa. C’est une lecture qui prend aux tripes et qui pèse sur le cœur. Glaçant.

Anthéa semble longtemps pétrifiée, face à un quotidien de plus en plus tragique. Mais, de la même manière que l’auteur fait lentement évoluer la situation, il nous donne à ressentir les craintes, les doutes et les rêves d’Anthéa. Or, l’espoir que tout finisse par s’arranger, la peur que cela empire, la résignation, la méconnaissance d’un nouveau monde, la pression faite sur elle (elle est mineure, ils détiennent son passeport, elle leur doit tant…), la peur de décevoir sa famille… tout cela concourt à la maintenir dans l’inaction.
Le roman s’étale sur six ou sept ans : la petite Anthéa de neuf ans des premières pages aura bien grandi, trop vite, trop brutalement, quand arrivera la dernière ligne. La fillette rêveuse et créative se transforme en une femme lucide et résistance qui émeut du début à la fin.

Esclavagisme moderne, racisme, violences faites aux femmes et aux enfants… Le soleil et la terre rouge du pays bamiléké, les occupations innocentes – contes sous le grand kolatier, petites sculptures dans la terre, corde à sauter et rires avec sa cousine –, les bonheurs du Cameroun natal s’effacent rapidement, coulés sous le gris des immeubles et du bitume. Un thriller bouleversant et une héroïne que je n’oublierai pas sitôt.

« Douce Anthéa ; tranquille, sérieuse. C’est ce qu’ils disent tous. La fillette, elle, ne comprend pas comment elle peut présenter aux autres ce visage lisse, alors qu’en elle, c’est – autant et en même temps que la joie – le tumulte, l’anxiété, la peur. La peur de mal faire, de ne pas suffire. D’être… oui, insuffisante, comme l’écrit le maître sur les copies qu’il lui rend d’un air navré. »

« Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? »

« Se souvenir, à tout prix. Modeler dans sa mémoire un jour de la semaine par année, entre huit et douze ans. Elle se concentre dessus chaque soir, entre la toilette d’Elisabeth et le retour des adultes. Elle fouille chaque moment, en extrait la saveur, les parfums qui lui sont attachés, s’offre un voyage quotidien dans son pays natal. C’est à double tranchant, bien sûr, car ensuite le gris de l’appartement, la dureté de ces gens avec qui elle vit, devient plus difficile encore à supporter… mais c’est vital.
Pour tenir, elle tente de se persuader qu’un retour chez elle, à ce stade, serait un échec, une honte pour ses parents aux yeux du village, des autres.
Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. »

La Proie, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2019. 291 pages.

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Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Les pluies (2 tomes), de Vincent Villeminot (2017)

Deux fratries – Kosh et Malcolm Kamiesh, Lou, Noah et Ombre Magliostro – se retrouvent seules parmi les décombres d’un monde noyé sous les pluies diluviennes qui sévissent depuis plusieurs mois. Lorsqu’ils sont séparés, Kosh fait une promesse : celle qu’ils se retrouveront et ne se quitteront plus. Mais si le déluge peut faire ressortir le meilleur de certains êtres humains, il libère surtout le pire. Une telle promesse peut-elle être tenue dans de telles conditions ?

Je ne vais pas faire durer le suspense : ces deux romans m’ont laissée plus que mitigée. Je me sens un peu seule dans ce cas vu les éloges que ces romans ont pu récolter, mais tant pis, préparez-vous à une avalanche de critiques !
Le premier tome m’a beaucoup agacée, j’ai soupiré, j’ai levé les yeux au ciel, j’ai hésité à continuer, je me suis interrogée quant à la lecture du second. Mais puisqu’ils se lisaient rapidement – deux jours pour deux livres – et que je suis quand même quelqu’un qui aime avoir le fin mot de l’histoire (même si celle-ci l’ennuie), j’ai continué. J’ai (relativement) bien fait car le second volume rehausse un peu le niveau, je l’ai trouvé un peu plus intéressant que le premier (mais tout aussi oubliable).

Pour défendre un peu ces romans, je dois admettre que le souvenir de ma lecture précédente – la trilogie du Tearling – jouait en leur défaveur. Après des chapitres de plusieurs dizaines de pages, après des personnages et des intrigues fouillées et approfondies, tout m’a semblé trop léger ici. Les chapitres sont très courts, quelques pages à peine, les phrases le sont tout autant. Contrairement aux romans d’Erika Johansen, le rythme est effréné, les péripéties s’enchaînent à toute vitesse. Bien trop vite à mon goût.
Si vite que, finalement, rien n’a d’importance. On ne s’attarde sur rien, on ne s’inquiète de rien car, à peine évoquée, chaque situation, chaque problématique est déjà résolue. Les épreuves qu’ils rencontrent pourraient être atroces s’ils ne s’en sortaient pas si aisément. La mort des parents de Kosh et Malcom sous les yeux de leur aîné dans les premières pages ? Pas le temps de s’en attrister. Lou tombée entre les mains (mal intentionnées, les mains) de petites brutes ? Pas le temps de trembler que Kosh leur a déjà réglé leur compte.

Parce que Kosh… qu’il est fort, ce Kosh. Et modeste, discret, efficace. Il a quatorze ans et il sait tout faire, de la survie en milieu inondé aux combats contre des pirates en passant par le corps-à-corps avec des requins. Rien que ça. Qu’il soit débrouillard, je veux bien, lui et son frère sont des fils de paysans qui côtoient la nature depuis leur plus jeune âge, qui ont appris à la connaître, à l’apprivoiser, à y vivre, mais quand même, tout cela manque de réalisme à mon goût car ils n’en restent pas moins des enfants, des adolescents comme nous l’avons été, protégés par leurs parents, allant à l’école, jouant dans les bois.
Et puis, il y a son amour pour Lou. Le premier chapitre nous plonge dans le bain en nous racontant comment ils sont tombés amoureux au premier regard, au premier mot échangé : hurlement intérieur et hésitation quant à abandonner là ma lecture. Mais il aurait été dommage de manquer les lettres qu’il écrit à sa Lou alors qu’ils sont séparés… Solennelles, si peu naturelles et tellement compassées que j’oscillais entre rires et exaspération. Passages choisis :

« Je brûle d’avoir de tes nouvelles, ma chère Lou.
J’espère celles de mon petit frère, aussi, qui est l’être qui me manque le plus après toi.
Je t’aime et te garde, souvenir précieux, dans chaque minute de ma mémoire. »

« Cette nuit, je voudrais te savoir contre moi, la tête sur mon épaule, dormant paisiblement. Alors, alors seulement, je n’aurais plus de cauchemar, je saurais que tu ne risques rien ; et je ne fermerais pas un œil de la nuit, heureux de savoir que je t’offre une protection, un rempart. »

« Plus aucun enfant ne pleure lorsque tombent les premières gouttes d’un grain d’été, dans l’alizé. »

« Peut-être suis-je trop enclin à l’indulgence et au pardon pour les amoureux imprudents. »

Bref, on a compris, le garçon est très très très mature pour ses quatorze ans (et probablement possédé par un vieux sage à barbe blanche). Je suis d’accord que tous et toutes ont dû grandir très vite pour s’adapter à cet environnement hostile, mais est-ce une raison pour écrire comme un épistolier aguerri ? C’est fourni dans le kit de survie ?

Et les autres ?
Malcolm suit le chemin de son grand frère dans le second tome : il est l’homme de la situation, celui qui prend les choses en main, il se révèle davantage, un autre héros à venir. Noah est celui qui cause des ennuis, qui essaie de trouver sa place dans cette bande où tout semble tourner autour des Kamiesh et de sa grande sœur.
Mais les filles alors ?
Nous exclurons Ombre du débat, elle joue son rôle de bébé mignon et innocent, braillant et chouinant quand il faut rendre l’ambiance encore plus pesante, souriant le reste du temps. Lou est l’amoureuse, celle qui faut protéger et sauver – absente de la moitié du premier temps, elle n’a pas vraiment de faits marquants à son actif dans le second – et puis, elle est si attentionnée avec sa petite sœur, si tendre, si… maternelle. Tout l’inverse de Chiloé qui est, pendant un certain temps, celle qui vient déranger les plans des deux fratries, celle qui entraîne Noah dans des mauvais coups, l’insolente qui se déshabille sans pudeur, celle qui tente de séduire le chevalier blanc qu’est Kosh, de détourner ce Lancelot des temps modernes de son véritable amour. Rien à dire, des personnages féminins forts, marquants, sans stéréotypes, comme on les aime…

 Le post-apocalyptique est un genre que j’apprécie et l’idée d’un monde noyé sous les pluies avait tout pour me plaire. En réalité, on s’aperçoit qu’il pleut sans discontinuer depuis huit mois, certes, mais que les Kamiesh et Magliostro vivent tout ce temps de façon quasi-normale ; que si des tsunamis viennent détruire leur vie, il s’arrête assez vite de pleuvoir (de façon aussi inexplicable et inexpliquée que lorsque l’eau avait commencé à tomber).
Mais pour offrir un compliment à ces livres, la description de cette situation qui empire peu à peu est plutôt réussie. La folie des foules terrifiées, l’égoïsme, les crimes, le « chacun pour soi » ne sont pas difficile à imaginer. Les autorités qui tentent de faire régner un semblant d’ordre en virant à la dictature. Plus rares, inattendus, des éclats de bonté, des perles de générosités. Une description plutôt juste du chaos qui s’emparerait de nos sociétés, de nos villes, de nos vies si un tel scénario venait à se produire.

Je récapitule : personnages peu crédibles et/ou fades et/ou caricaturaux, situations irréalistes, action trop rapide et trop superficielle, absence d’émotions vis-à-vis des protagonistes et de leurs mésaventures (si ce n’est un profond agacement), catastrophe climatique qui tombe comme une punition divine. Ajoutons une fin que je trouve trop prévisible et trop facile. Je rectifie mon sentiment de début de critique : plus que mitigée, c’est peu dire car, en réalité, je n’ai pas du tout aimé ce diptyque.

« – Hier, ton frère m’a demandé si on allait s’en sortir. Toi, tu me demandes comment. Ça fait une sacrée différence. »

Les pluies, de Vincent Villeminot. Fleurus, 2017. 339 pages (tome 1) et 329 pages (tome 2, Ensemble).

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La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan (2009)

La maison dans laquelle (couverture)Il m’aura fallu un an pour me lancer dans ce livre que l’on m’avait offert au Noël précédent et que je zieutais donc depuis un an. Ce livre magnifique, lourd, dense, à la couverture sombre pailletée d’argent, à cette quatrième de couverture marquée simplement de deux injonctions comme inscrites à la craie :

« NE PAS FRAPPER
NE PAS ENTRER »

L’envie de le savourer, l’envie de prendre mon temps, l’envie étrange de retarder le moment où je me plongerai dans cette histoire que je présentais étonnante. Et dès la première centaine de pages, j’ai senti que c’était un livre dont je n’allais pas vouloir ressortir.

Pour une fois, je vais vous donner le résumé de l’éditeur (les merveilleuses éditions Monsieur Toussaint Louverture) : « Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d’avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l’amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l’existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, le temps ne s’écoule pas toujours comme il le devrait, et la Loi y est impitoyable. Dans la Maison, vous atteindrez vos dix-huit ans transformé à jamais et effrayé à l’idée de devoir la quitter. »
Si tout est clair quand on a lu le roman de Mariam Petrosyan, il est un peu flou pour qui ne s’y est pas encore risqué et je pense vraiment qu’aborder ce roman sans en savoir grand-chose est une excellente idée. Je ne connaissais que l’histoire particulière de ce texte (écrit pendant une dizaine d’année par l’autrice arménienne, La Maison dans laquelle circulera pendant quinze ans de lecteurs en lecteurs avant de tomber entre les mains d’un éditeur qui le publiera en 2009 pour la première fois) et des bribes de ce résumé quelque peu nébuleux (puisque je survole plus que je ne lis les résumés) et ça m’a permis de partir à l’aventure sans a priori, sans attentes et prête à être surprise.
Longue introduction, je sais, pour vous dire que j’aimerais donc vous convaincre de partir dans l’inconnu, mais je vais tout de même développer un peu pour celles et ceux qui veulent en savoir plus.

La Maison dans laquelle est un texte troublant. Les narrateurs s’alternent, on oscille entre deux temporalités et c’est à nous de raccrocher les morceaux pour se constituer un tableau d’ensemble. Maison d’accueil pour enfants handicapés et/ou malades, physiquement ou mentalement, cette petite communauté possède ses lois, ses us et coutumes, ses légendes, ses rites. Comme celui qui consiste à baptiser chaque nouvel·le arrivant·e d’un nouveau surnom, lequel pourra changer au fil du temps. Les pièces du puzzle s’assemblent petit à petit, on devine qu’Untel était appelé Bidule dans le passé, on trépigne d’impatience à l’idée de découvrir ce qui est arrivé à tel autre, et les pages se tournent de plus en vite (alors qu’on voudrait aussi ralentir pour faire durer cette lecture stupéfiante).
Ça n’en est pas moins un roman où l’on suit le quotidien – et quel quotidien dans cette Maison où les enfants paraissent totalement libres, voire laissés à l’abandon (malgré la présence parfois d’éducateurs ou de professeurs) – de vrais personnages aux caractères bien trempés et très différents. Et comment ne pas s’attacher à cette bande de cabossés ? A ce trublion de Chacal Tabaqui, à ce Vautour torturé, à ce Shinx à l’aura impressionnante, à L’Aveugle maître de la Maison, à ce timide Macédonien, à Fumeur perdu parmi eux, leurs phrases sibyllines et leurs explications énigmatiques – notre reflet dans cette Maison où semble régner l’anarchie, mais bel et bien régie par des règles implicites.

C’est aussi un roman fantastique, ce qui ajoute une touche d’étrangeté à cette histoire. Au quotidien déjà extraordinaire, mais plus ou moins imaginable, s’enchevêtrent des filaments d’impossible, d’incompréhensible, de bizarre, de surnaturel. La Maison y est un personnage, peut-être le personnage central. Aussi vivante que celles et ceux qui l’habitent, elle déroule ses tentacules, recueille ou repousse, protège ou enferme. On ne comprend pas tout et ce n’est pas grave, la Maison ne peut être contenue dans mille pages, c’est tout un univers que nous n’avons pu qu’effleurer.

La Maison dans laquelle est un théâtre où se joue une pièce sur l’enfance, sur l’adolescence, sur la peur de l’inconnu, sur la terreur de grandir, sur la maladie, sur la folie. Bien que portée par l’amitié, cette fresque est terrible et cruelle, stupéfiante et trouble, parfois glauque et parfois drôle. Un roman unique, bouillonnant, mystérieux, initiatique, qui se laisse apprivoiser au fil de la lecture, qui s’éclaire parfois avant de nous plonger dans d’autres mystères. Un texte fou, onirique, dérangeant, envoûtant. Inoubliable.

Comment enchaîner sur un autre livre après ça ? Comment choisir un nouveau compagnon alors qu’on se sent si abandonnée, qu’on soupire encore et pour longtemps après celui qu’on a refermé ?

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »

« Bossu lui-même participait de cette angoisse qu’il avait fuie ; il l’avait apportée et installée au milieu des branches, en espérant que le silence et la vie dans le chêne la chasseraient puisqu’il n’était pas parvenu à s’en guérir. Tous se comportaient de la même façon : ils se démenaient pour cacher au plus profond d’eux ce qui leur appartenait, ils s’y dissimulaient même à leurs propres yeux, y enfermaient leurs oiseaux, ils reculaient, reculaient et transpiraient la peur. Et puis ils s’efforçaient de sourire, de lancer des boutades, de discuter, de se nourrir et de se multiplier. Bossu seulement ne savait pas faire comme tout le monde. Il n’avait pas la force de cacher quoi que ce soit, et ça le rendait encore plus malheureux. »

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit du russe (Arménie) par Raphaëlle Pache. 953 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman fantastique 

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Un si petit oiseau, de Marie Pavlenko (2019)

Un si petit oiseau (couverture)Abi a perdu un bras dans un accident de voiture. Depuis, sa vie n’est que lenteur, douleur et regards. Regards dégoûtés, regards apitoyés, regards curieux. Pour les éviter, elle ne sort plus. Mais les siens, les livres et les oiseaux que lui fait découvrir Aurèle, un ancien camarade de classe retrouvé par hasard, vont lui apprendre que sa vie n’est pas finie.

Pour l’instant, Marie Pavlenko ne m’a jamais déçue. La Mort est une femme comme les autres, Je suis ton soleil (petit clin d’œil : on croisera d’ailleurs Déborah et Isidore dans le parc de Vincennes !) et maintenant ce petit dernier.

Un si petit oiseau est un magnifique récit de reconstruction de soi. De sa vie, de son avenir. Abi réalise que son avenir n’est pas le trou noir qu’elle imaginait et que son bras disparu ne la rend pas inapte aux plaisirs et à la joie. Les peurs quotidiennes, les angoisses viscérales, les espoirs ténus, les joies inattendues, la destruction de ses anciens rêves… La justesse avec laquelle Abi et l’autrice expriment les émotions est poignante, elle nous attrape pour ne plus nous lâcher.
Rien de larmoyant dans le récit de Marie Pavlenko. Evidemment, Abi passe par de gros passages à vide – elle vient de perdre un bras, elle a quand même le droit de déprimer et de se plaindre un peu, non ? –, mais quant à vous, vous ne passerez pas quatre cents pages à vous apitoyer sur son sort car ce n’est pas la pitié qui traverse le roman, loin de là. L’humour ne s’éloigne jamais bien loin, notamment grâce à son irrécupérable père et sa toute aussi irrécupérable tante.
Comme dans ses livres précédents, les personnages de Marie Pavlenko sont à la fois loufoques et réalistes, touchants et uniques, imparfaits mais totalement inoubliables. J’avoue que l’idée d’une tante comme Coline ne serait pas pour me déplaire ! Le genre de personnages difficiles à quitter…

Les moments où Abi et Aurèle observent les oiseaux sont des passages plein de grâce et de douceur. Se retrouver dans une bulle de nature, parfois à deux pas de la ville pressée, regarder ce que les autres ne prennent pas le temps de voir, ce sont des moments si calmes, si uniques qui m’ont donné envie de découvrir à mon tour ce monde ailé. Reconnaître leurs chants, leurs plumages, leurs vols, leurs habitudes…

De fugitives excursions dans le passé d’Abi et dans l’esprit de ses parents ou de sa sœur permettent d’esquisser un portrait de l’Abigail d’avant l’accident ou de ressentir l’impuissance, la frustration, la colère, la tristesse et l’amour des personnes qui l’entourent. Sa mère, son père, sa tante et sa sœur tentent de la soutenir mais il est parfois difficile d’aider quelqu’un qui se débat dans une autre réalité que la nôtre, de comprendre un handicap ou une maladie si compliqués à appréhender lorsqu’on ne l’expérimente pas dans sa chair ou son esprit. J’ai trouvé tout cela extrêmement juste et réaliste, avec beaucoup de sensibilité. Ce qui n’a rien de très étonnant lorsque, lisant le « à propos de ce livre » qui constitue les dernières pages, on découvre la résonance que cette histoire trouve dans la vie personnelle de l’autrice.

Livre après livre, Marie Pavlenko a ce talent pour illuminer la vie sans tomber dans le pathos ou le niais, sublimer cette lutte que nous offre souvent l’existence. Si je ne suis pas d’un naturel aussi optimiste et que j’ai du mal à penser que les choses seraient aussi positives et jolies dans la vraie vie, je dois dire que ses livres sont à chaque fois une bouffée d’air frais, une bulle de douceur difficile à quitter. Beaucoup d’humour pour une montagne de pudeur et de tendresse, ça fait parfois du bien de sortir de sa vision noire du monde.

« « Avec ma main amie,
Blaise Cendrars. »

Une porte grince dans le tréfonds de son esprit, un coin poussiéreux sur lequel se déverse un maigre rai de lumière.
Blaise signe avec sa main amie. il honnit peut-être son moignon qui rime avec rognon, coupé au-dessus du coude, comme elle. Mais ce qu’il met en avant, c’est l’autre. La main qui subsiste. Qui résiste.
Abi ouvre sa main, la ferme.
Son amie. »

« Millie étudie sa sœur. La planche devant elle, sa silhouette bancale. Elle est toujours surprise de la voir. Pourtant, Abi est à la maison depuis plus de quatre mois, mais à chaque fois le choc est le même : la silhouette rabotée la traumatise. Elle se la prend en pleine figure, se demande si elle s’y fera un jour. »

Un si petit oiseau, Marie Pavlenko. Flammarion, 2019. 393 pages.

Les sorcières du clan du nord (2 tomes), d’Irena Brignull (2016-2017)

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, d’Irena Brignull (2016)

Les sorcières du clan du nord, T1 (couverture)Deux jeunes filles qui ne se sentent pas à leur place. L’une dans un monde ordinaire de lycéenne un peu rebelle, un peu exclue ; l’autre dans une communauté de sorcières. Leur rencontre est un bouleversement pour l’une comme pour l’autre, leurs frontières sont repoussées et une lumière de compréhension pointe à l’horizon. Serait-ce pour elles le moment de rétablir le cours du destin ?

Avec le Joli, nous nous sommes improvisées une lecture commune sur le premier tome des Sorcières du clan du nord. Ce n’était pas prévu, mais je savais qu’elle allait le lire prochainement et, tombant dessus à la bibliothèque, j’ai eu envie de le découvrir à mon tour.
Et me voilà assez mitigée. Pas convaincue en fait. Pas rassasiée. J’ai aimé certaines choses, j’ai été agacée par beaucoup d’autres (beaucoup beaucoup d’autres), mais je me dis que lire la suite me permettrait peut-être de me faire un avis plus définitif. Autant dire qu’on est loin du coup de cœur !

Cette lecture commençait plutôt bien. Les premiers chapitres nous donnent une longueur d’avance sur les protagonistes puisque l’on connaît les détails de ce sortilège de minuit qui offre le titre du volume – qui en fait les frais, qui en est à l’origine, pour quelle raison, etc. –, mais parviennent à intriguer. J’avoue que j’ai été longtemps motivée par la volonté d’en savoir davantage sur le monde de Clarée, sur ce monde féminin des sorcières, puisque le monde des « ivraies » (comprendre les sans pouvoirs, les Moldus en somme) dans lequel a grandi Poppy m’est bien assez familier comme ça.
Les deux adolescentes sont dotées de personnalités antagonistes et pourtant leur alchimie se comprend et se perçoit tout de suite. Si différentes, elles se ressemblent malgré tout et s’offrent mutuellement une compréhension, un soutien et une amitié que ni l’une ni l’autre ne rencontre dans son propre monde. Leur duo devient trio à l’arrivée de Leo, personnage atypique d’adolescent sans abri. En soi, je n’ai rien contre ce pauvre Leo, sauf que sa présence est peut-être bien ce qui m’a le plus dérangée.

Car voilà le gros, l’énorme, l’éléphantesque point négatif à mes yeux : le triangle amoureux. Le procédé a bien rarement mes faveurs, mais il m’a particulièrement ennuyée ici. Les sentiments ne sont pas chose aisée à comprendre, certes, c’est sûr qu’on en a là une belle illustration. L’indécision des personnages et les retournements de veste de Poppy concernant Leo finissent par être insupportables. J’ai été désappointée de voir l’amitié entre Clarée et Poppy  passer au second plan derrière leur obsession respective pour ce garçon. (Le pire, c’est que je pressens que c’est quelque chose qu’on retrouvera dans la suite : le triangle amoureux inutile n’a pas fini de dérouler ses tentacules !)
D’où une sensation de longueurs assez paradoxale au vu de la fluidité de l’écriture. Ma lecture a un peu regagné en plaisir vers la fin, lorsque l’action s’est un peu accélérée et que certaines protagonistes ont enfin été amenées à la confrontation. (Mais c’est peut-être uniquement parce qu’il se passait enfin quelque chose d’autre que Leo Leo Leo…)
(Cela dit, mon amie Le Joli m’a fait une remarque totalement juste : Leo aussi devient fade avec la mise en place de ce triangle amoureux. Le pauvre garçon a quand même une vie pas ordinaire pour un adolescent et pas joyeuse pour un sou, mais après sa rencontre avec les filles, son rôle se réduit à celui du beau gosse qui fait battre les cœurs. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, alors on dit merci le Joli !)

Me vient en tête une autre explication possible à cette lecture parfois laborieuse. Je n’y ai peut-être pas trouvé l’originalité à laquelle je m’attendais. Non seulement l’histoire en elle-même ne comporte pas de réelle surprise (puisque le prologue nous a déjà tout expliqué), mais en plus, les protagonistes ne semblent rencontrer aucune difficulté, aucune épreuve, aucun obstacle à leur niveau, tout se résout toujours très vite (à l’exception des histoires avec Leo…).

Je ne savais pas comment allait tourner ma critique lorsque je me suis assise devant mon ordinateur, mais je me rends compte que je ne trace pas un portrait flatteur de ce roman. A mon goût, là où le bât blesse vraiment, c’est que le récit est trop prévisible, manquant de surprise et/ou d’originalité, y compris dans ce choix de se tourner vers la romance en délaissant cette étonnante amitié. Le tout n’est pas dépourvu de qualités : des personnages attachants, une jolie écriture qui décrit les lieux, les gens et les événements avec beaucoup de poésie, une magie proche de la nature et des animaux… mais ça n’a pas été suffisant à mes yeux.

« Les petites filles naquirent au moment où les horloges égrenaient les douze coups de minuit. Lorsqu’elles sortirent enfin du ventre de leurs mères, mouillées et gluantes, leur petit visage chiffonné par l’effort de l’accouchement, les poings serrés et les yeux fermés, un nuage sombre passa devant la pleine lune. Dans la forêt, le ciel devint noir. Une chauve-souris tomba, foudroyée en plein vol ; un saumon argenté remonta à la surface de la rivière, sans vie ; des escargots se desséchèrent à l’intérieur de leur coquille ; des papillons de nuit tombèrent en poussière, portés par la brise nocturne, et une chouette dévora ses petits.
Un sort avait été jeté.
 »

« – Et un jour, tu iras plus loin ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ce n’est pas au nombre de mes pas que je mesure le voyage de ma vie. »

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 359 pages

 

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive (2017)

Les sorcières du clan du nord, T2 (couverture)Rapportant le premier tome à la bibliothèque, voilà que le second me tend les bras depuis son présentoir. C’est parti, allons-y gaiement (ou pas), c’est le moment ou jamais de confirmer ou d’infirmer cette opinion plutôt négative à propos du premier.

(Pas de résumé ici, d’une part pour éviter les spoilers, de l’autre parce que l’histoire est tellement brouillonne que je serais bien en peine d’en écrire un. Les événements mis en avant sur la quatrième de couverture me semblent par exemple bien superficiels.)

Je suis maintenant en capacité de confirmer que cette saga ne m’a pas du tout séduite. Je l’ai lu en quelques heures seulement, mais j’ai tout de même réussi à m’ennuyer pendant cette lecture. La présence de Leo, ou plutôt son importance, m’a horripilée. On a un roman de femmes – Poppy, Clarée, Charlock, Melanie, Badiane… – et tout semble tourner autour de lui. J’ai eu l’impression que même la fin n’avait pas d’autre but que de voir Leo heureux et comblé. Insupportable.
Aux oubliettes, l’ébauche du premier tome sur une histoire d’amitié entre Poppy et Clarée. J’ai, par ailleurs, détesté la façon dont est traitée Clarée, je pense que l’autrice a vraiment essayé d’éviter ça, mais au final, elle apparaît quand même comme la fille un peu simplette (alors que je ne pense pas du tout qu’elle le soit, elle est au contraire d’un naturel joyeux et d’une simplicité rafraichissante) dont tout le monde se fout un peu et qui ne sert pas à grand-chose.
Les flash-backs sur l’adolescence de Charlock et Badiane m’ont davantage plu que l’histoire présente, peut-être parce que c’était une plongée dans les coutumes du clan et qu’on retrouvait cette amitié par ailleurs envolée entre Clarée et Poppy (pas « envolée » dans le sens où elles ne sont plus amies, « envolée » dans le sens où ça n’a absolument aucune importance). Attention, ce n’était pas non plus l’extase, mais disons que je me suis moins ennuyée pendant ces passages-là.

Alors cette fois, pas de prologue pour te raconter toute l’histoire et pourtant, je n’ai pas eu le moindre frisson d’excitation, de curiosité, d’appréhension. Le néant. Les événements se succèdent, mais rien ne semble avoir de réelle importance. Rien ne dure assez longtemps en tout cas pour que l’on puisse prendre conscience de la potentielle importance de telle ou telle action. J’ai eu une sensation de tourner en rond, que les personnages se couraient après, se fuyaient, se retrouvaient, se quittaient à nouveau, se réunissaient. Bref, que ça n’en finissait pas.
Plus d’une fois, je me suis interrogée sur ce qui poussait les protagonistes à agir de telle ou telle façon. Pourquoi l’exil en Afrique ? Pour quelles raisons a-t-elle été emprisonnée ? A quoi ça a servi ? De même, l’introduction des autres clans m’a globalement semblé inutile. Du moins, j’ai trouvé inutile de présenter des sorcières d’apparences si diverses pour à peine évoquer leurs caractéristiques. Ok, celles-ci ont la peau froide et glace le sang de leurs adversaires, ok, celles-là ont la peau comme de l’écorce et s’y entendent à manipuler les racines. Comment vivent-elles, d’où viennent leurs différences, pourquoi les sorcières du clan du nord sont-elles si « classiques » par rapport aux autres ? Mystère.

Cette duologie (je suppose que c’en est une, j’espère en tout cas) n’aura donc pas du tout été un coup de cœur. Les personnages sont creux, leurs relations fades et convenues, le scénario confus, répétitif et vide d’émotions. Plus de sept cents pages pour survoler une histoire, superficiellement présenter un univers et tourner autour d’un garçon, non, décidément, je suis bien loin de la bonne lecture.

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 363 pages

Challenge Voix d’autrices : un roman de fantasy

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (2015)

Les petites reines (couverture)La lecture de Comme des images, bien que mitigée, m’a donné des envies de relecture… Je commence donc avec Les petites reines !

Mireille Laplanche, Astrid Blomvall et Hakima Idriss ont été élues « Boudins de l’année ». Mais celles-ci, accompagnées du Soleil (alias Kader, alias le frère d’Hakima), décident de rallier Paris depuis Bourg-en-Bresse pour prendre leur revanche. Le plan : gate-crasher la garden-party du 14 juillet à l’Elysée. Le moyen de transport : le vélo ! Le financement : des boudins, bien sûr !

La plume de Clémentine Beauvais est énergique et truculente, me rappelant celle de Pennac dans la saga Malaussène que je savoure peu à peu. Car, avant tout, c’est drôle et déjanté. C’est hilarant d’un bout à l’autre, et cela on le doit à Mireille et ses répliques foudroyantes. D’une intelligence aigüe – à l’image du roman dont elle est l’héroïne –, son sens de la répartie n’a pas d’égal et sèche sur pied tous ses détracteurs (et fait mourir de rire ses lecteurs).
Cynique, tendre, insupportable, têtue, Mireille Laplanche est terriblement attachante. A la fois ordinaire et extraordinaire. Ordinaire car elle vit la même chose que des centaines d’adolescentes (le road-trip à vélo mis à part) dans le même monde que nous. Extraordinaire grâce à sa verve, son énergie et sa capacité à transformer (pour un temps du moins) les insultes en force. Une héroïne comme on en veut plus dans la littérature, une héroïne que l’on aimerait connaître, une héroïne que j’aurais aimé rencontrer plus jeune.

Des mairesses, une Présidente de la République, une journaliste pour avoir l’exclusivité des déclarations de Mireille… Pas de doute, les femmes sont bien là, au premier comme au second plan ! Comme quoi, c’est possible d’avoir autre chose que des maîtresses, des boulangères ou des pharmaciennes…
Ce roman féministe à bien des égards offre un véritable pied de nez au culte de la beauté en sublimant ces trois héroïnes qui ne répondent pas aux diktats en vogue de nos jours. Nos trois héroïnes sont des vraies filles avec des défauts et des complexes, mais surtout avec de belles qualités. Pas des mannequins photoshopés. En s’appropriant l’insulte si blessante, elles délivrent confiance et espoir à tout le monde.
Cependant, Clémentine Beauvais ne tombe jamais dans le cucul et, si elle met en valeur la solidarité, l’amitié ou le dépassement de soi, elle n’essaie pas de nous faire croire que leur vie va devenir un conte de fées. La méchanceté gratuite sera toujours là et rien ne dit que la fierté de nos trois copines durera toujours.

Au fil de ce road-trip décoiffant, on découvre bien d’autres personnages attachants : Kader, la mère de Mireille et même son beau-père (en dépit du portrait peu flatteur qu’elle trace de lui au début), Adrienne… Les réseaux sociaux, le handicap, la guerre et la culpabilité se joignent au harcèlement scolaire et aux complexes, mais le pardon et l’optimisme ne sont jamais loin. C’est là tout le talent de Clémentine Beauvais : la réalité, la lucidité et la subtilité ne quittent jamais ces pages, mais l’humour omniprésent et les messages d’espoir distillent un parfum de liberté, de légèreté et de bonne humeur.

Qui aurait cru que, derrière cette couverture argentée et rose flashy, se cachait une telle merveille ? (Bon, maintenant, tout le monde le sait, mais à l’époque de sa sortie, ce livre m’aurait fait peur !) Hilarant, moderne et positif, ce bouquin donne une furieuse envie de prendre son vélo et de partir en vadrouille (ce que j’ai plus ou moins prévu de faire une fois que j’aurai quitté Paris [ce qui est le cas depuis six mois, pour dire que cette chronique traîne depuis un moment dans mes tiroirs…]), de manger du crottin de Chavignol et de s’aimer un peu plus ! A dévorer encore et encore.

« – Mais comment tu peux avaler ça, toi, d’être élue Boudin du lycée Marie-Darrieussecq ? C’est dur… C’est vraiment dur, quand même…
– Oh, je dispose d’une capacité de détachement surhumaine. Je sais que ma vie sera bien meilleure quand j’airai vingt-cinq ans ; donc, j’attends. J’ai beaucoup de patience.
– C’est triste de devoir attendre d’aller mieux.
J’ai envie de lui répondre, Oh, seulement les trois premières années. Après, on s’y fait. Mais il est clair que la pauvre Astrid, chez les sœurs, n’a pas eu le même entraînement que moi : on n’a pas dû lui répéter assez souvent qu’elle était grossémoche. Alors que moi, c’est arrivé tellement de fois que désormais je m’en gausse. Ça glisse comme de l’eau sur des feuilles de lotus.
Bon, sauf quand je suis un peu crevée, ou que j’ai mes règles, ou un rhume ; dans ces moments-là, OK, il peut arriver que je perde mon imperméabilité. Mais pas ce soir. Ce soir, ça va, et la Boudin d’Or a besoin de moi.
»

« – Je ne comprends pas pourquoi vous vous entêtez à revendiquer ce nom de Boudins ! s’offusque Maman. C’est un mot horrible.
– On le rendra beau, tu vas voir. Ou au pire, on le rendra puissant.
(Rubrique trucs et astuces de la vie, par Tata Mireille : prends les insultes qu’on te jette et fabrique-toi des chapeaux avec.) »

Les petites reines, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2015. 270 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Cycliste Solitaire :
lire un livre dans lequel l’héroïne pratique le vélo