Gris comme le cœur des indifférents, de Pascaline Nolot (2023)

Gris comme le coeur des indifférentsPascaline Nolot m’avait totalement subjuguée avec Rouge – un roman à la fois prenant, intelligent, poignant et magnifiquement écrit –, aussi n’ai-je pas hésité quand Babelio m’a proposé de recevoir son petit dernier (merci à eux et à ScriNeo !).

Petit, c’est le mot, car l’ouvrage fait à peine cent pages. Si je m’attendais à en être frustrée, ce ne fut pas le cas.
L’autrice parvient parfaitement à dérouler son histoire en dépit de la brièveté de celle-ci. Au fil des chapitres aux titres chromatiques, elle raconte une violence malheureusement ordinaire, celle subie par les femmes, infligée par leurs maris, leurs compagnons, leurs ex. Par la voix de Lyra – adolescente-témoin déjà fissurée par la vie, grande sœur bouclier contre celui qui devrait être protecteur, fille en colère –, elle exprime la souffrance, la peur, l’esprit fragilisé, l’emprise, la crainte des autres et de leur possible visage caché (« Si l’un est perverti, pourri, pourquoi les autres ne seraient-ils pas tout aussi moisis ? »), mais aussi le silence des voisins, l’inaction des gendarmes, la culpabilisation des victimes ou – heureusement – quelques mains tendues. Elle se fait voix de toutes ces anonymes assassinées, de leurs orphelins oubliés, de ces vies brisées tristement noyées dans la masse.
La narration n’est pas linéaire. Il s’agit de la lutte d’un esprit fracassé par l’inconcevable pour se protéger plutôt qu’affronter l’insoutenable réalité. Le puzzle se dévoile au fil des souvenirs – heureux de temps en temps ou dramatiques souvent – qui s’imposent en dépit de la fiction rassurante, du rêve éveillé.
Et si ça paraît presque inutile de le dire au vu du sujet, c’est un livre aussi horrible et cruel que révoltant et poignant.

Comme dans Rouge, la plume est très belle. Pleine de douceur, elle rime et roule comme de la poésie en prose, tout en racontant la cruauté, la violence, la douleur et la peine. Cependant, si je devais exprimer une réserve, ce serait à ce niveau-là. En tant que lectrice, je me suis délectée de la qualité littéraire de ce texte, mais, étrangement parfois, elle a parfois induit une certaine distance avec la narratrice quand sa langue imagée et soignée m’éloignait de son enfance et adolescence dévastées.

Un récit douloureux et bouleversant traité avec justesse et un texte qui met en rogne autant qu’il est déchirant.

« Grâce à ça, les jumeaux et moi, nous savons que les monstres existent. Ils vivent à nos côtés, avec nous. Parfois, ils se font même appeler « Papa ». Les contes de fées n’ont rien inventé. »

« Car mon père, ce Géant, ce Malfaisant, est tout à la fois prince monstrueux et monstre charmant. Le jour doré m’a prouvé que la société se laissait berner, bercer par sa troublante gémellité et qu’elle était même capable de le médailler, lui offrant alibi de bonne conscience et entière impunité sur un plateau rutilant. »

« Mon esprit déraille. Mon corps dérape. Je glisse sur une flaque écarlate. Après les ors, le sang… Ma mémoire impitoyable m’arrache au faste pour attirer vers un nouveau souvenir glaçant.
Ma volonté se cabre, résiste, s’accroche à la réalité du présent… se brise. Malgré moi, je me retrouve projetée sur le carrelage souillé et froid. »

Gris comme le cœur des indifférents, Pascaline Nolot. ScriNeo, 2023. 99 pages.

Nous autres simples mortels, de Patrick Ness (2015)

Nous autres simples mortels (couverture)Pour Mikey et sa bande, il ne reste que quelques semaines avant qu’ils ne soient tous séparés par l’entrée à la fac. Quelques semaines pour prendre soin de sa grande sœur, pour passer le bac, pour profiter des dernières vacances estivales, pour peut-être embrasser Henna…

Tout d’abord, j’ai été perplexe face au côté fantastique qui est étrangement amené. En effet, la progression de cette histoire – lumière bleue, morts d’adolescents, lutte contre des êtres d’une autre dimension… – est essentiellement narrée… dans les titres de chapitres. Par exemple, « CHAPITRE CINQUIEME, où l’indie kid Kerouac pousse la Porte des Immortels, ouvrant une faille à la Famille royale et à sa Cour pour qu’elles pénètrent temporairement dans ce monde ; puis Kerouac découvre que la Messagère lui a menti ; il meurt, solitaire. » La divergence entre les intitulés et le contenu des chapitres est assez déstabilisante au début car ils n’ont pas grand-chose à voir ; ne vous attendez pas à croiser à votre tour ces Immortels ! L’histoire fantastique qui, normalement, couramment, devrait être au cœur du récit, est ici racontée à la périphérie.
En réalité, Mikey et ses amis ne sont pas des héros. Ils ne sont pas les Élus qui sauveront le monde. Ils sont ceux qui sont habituellement au second plan, qui parfois donnent un coup de main aux héros – plus ou moins volontairement – mais qui ne sont pas en confrontation directe avec les adversaires.  En dépit du fait que son meilleur ami détient des pouvoirs assez inhabituels, ce sont des anti-héros parfaits et j’ai trouvé ça totalement surprenant et réjouissant, presque brillant dans cette manière de jouer avec les codes de la fantasy pour les détourner.

Finalement, le roman parle des petits faits du quotidien, l’extraordinaire pour qui l’ado qui les vit, c’est intime et grand à la fois (même si ce n’est pas aussi spectaculaire qu’un combat contre des êtres surnaturels). Et il s’accompagne d’un discours sur la différence et la santé mentale qui est à la fois juste et poignant. Un roman sur l’adolescence et ses quêtes identitaires comme il y en a beaucoup, mais que j’ai trouvé véritablement émouvant (alors que cette littérature commence à peiner à me toucher…).

Ainsi, je dois dire que ce roman sur la banalité néanmoins fantastique m’a véritablement étonnée. Je ne peux pas dire que je l’ai aimé sans réserve, mais il a une originalité indéniable et tout à fait plaisante, ce qui en fait une lecture très intéressante et atypique !

« Curieux comment les choses évoluent tout le temps. Un jour on lève les yeux, et tout est différent. »

« Tout le monde n’est pas nécessaire l’Élu. Tout le monde n’est pas nécessairement le gars qui va changer le monde. La plupart des gens doivent juste vivre leurs vies du mieux qu’ils le peuvent, en accomplissant des choses qui sont grandes pour eux, en ayant des amis merveilleux, en essayant de rendre leurs vies meilleures, en aimant les gens. Tout en sachant que le monde n’a pas de sens mais en essayant d’être heureux quand même. »

Nous autres simples mortels, Patrick Ness. Gallimard jeunesse, coll. Pôle fiction, 2018 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Bruno Krebs. 359 pages.

L’Amant, de Marguerite Duras (1984)

L'AmantPour ce mois de mars, la thématique du rendez-vous de « Les classiques, c’est fantastique » était « Marguerite VS Marguerite : Duras VS Yourcenar ».
Je n’avais aucun livre de l’une ou de l’autre dans ma PAL (et je fais généralement coïncider les challenges avec ma PAL) et je dois avouer que Marguerite Yourcenar est une autrice que je n’ai très envie de lire, pour le moment en tout cas (ne me demandez pas pourquoi, je ne suis juste pas très attirée par ses écrits, j’ai peut-être tort mais c’est comme ça). En revanche, Marguerite Duras a fait partie de ces autrices et auteurs qui ont beaucoup compté pour moi à une certaine période de ma vie (disons entre 16 et 21 ans), celles et ceux qui étaient inlassablement lus et relus… avant de le mettre de côté.
J’ai donc décidé de relire L’Amant, ce livre qui avait fait partie de mes livres de chevet. Exercice périlleux, la redécouverte risquant de pulvériser mes souvenirs nostalgiques.

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J’ai retrouvé l’histoire initiatique et sensuelle dont je me souvenais. Si le tout me semble moins inédit et intense que dans mon adolescence, j’ai reconnu ce qui me faisait vibrer à cette époque.
À commencer par l’écriture particulière de Marguerite Duras. Certes, elle offre parfois une description vibrante de la vie indochinoise – l’image de la maison ruisselante après un lavage à grande eau, les sons des rues de Cholen derrière les persiennes… – et fait appel à nos sens pour vivre avec elle cette époque. Mais elle donne aussi parfois la sensation d’un rêve. La première et la troisième personne se côtoient. La narration est décousue, sautant d’une pensée à une autre, revenant sur le passé et rebondissant dans le futur, voltigeant sur la ligne du temps, racontant d’une fois rythmée et poétique cette histoire adolescente. J’ai une nouvelle fois été attrapée par ce très court roman, transportée par ses mots dans la chaleur vietnamienne.

C’est l’histoire d’un premier amour, d’une découverte des plaisirs charnels – des plaisirs éprouvés aussi par la femme – et de l’adoration d’un homme, d’une passion décriée. La rencontre, les rendez-vous, la fin… Mais c’est aussi l’histoire d’une famille éclatée, une famille qui ne se parle pas, la vie coincée entre une mère qui sombre, un frère aîné tyrannique et une concession incultivable (racontée dans Un barrage contre le Pacifique). L’emprise se fait cruelle, les joies familiales s’estompent et  le tout prend des connotations terribles, sombres, malsaines.

Histoire d’amour et de désir, certes, mais aussi tragédie familiale. Une narration épurée, qui me donne cet étrange et paradoxal sentiment d’aller à l’essentiel tout en vagabondant dans les souvenirs. Un texte presque scandé, hypnotisant.

Le début :
« Un jour, j’étais âgée déjà, dans le hall d’un lieu public, un homme est venu vers moi. Il s’est fait connaître et il m’a dit : « Je vous connais depuis toujours. Tout le monde dit que vous étiez belle lorsque vous étiez jeune, je suis venu pour vous dire que pour moi je vous trouve plus belle maintenant que lorsque vous étiez jeune, j’aimais moins votre visage de jeune femme que celui que vous avez maintenant, dévasté. »

« Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. Du moment qu’on est vu, on ne peut pas regarder. Regarder c’est avoir un mouvement de curiosité vers, envers, c’est déchoir. Aucune personne regardée ne vaut le regard sur elle. il est toujours déshonorant. »

L’Amant, Marguerite Duras. Éditions France Loisirs, 1985 (1984 pour la première édition). 110 pages.

Annie au milieu, d’Émilie Chazerand (2021)

Annie au milieu (couverture)Trois voix pour raconter une famille. Harold, Velma et Annie. Un frère et des sœurs presque comme les autres, sauf qu’Annie a quelque chose en plus. Un chromosome, pour être précise. Mais elle a aussi un travail, des amis et une passion : les majorettes. Elle se fait une joie de défiler pour la fête du printemps, mais l’entraîneuse décide de l’évincer. Pas assez douée, pas assez fine, trop enthousiaste… trop différente, quoi.

Émilie Chazerand étant une autrice que j’affectionne, c’est avec plaisir que j’ai emprunté Annie au milieu à une copine. Pourtant, je l’avoue, j’ai eu un peu de mal au début avec la narration d’Annie. Du fait de son handicap, cette dernière a un parler très simple (à première vue, car ça ne l’empêchera pas de faire l’air de rien des remarques plus que pertinentes sur sa famille) avec des mots de liaison absents et une conjugaison très rudimentaire. C’est comme les récits avec une voix d’enfants : des fois, ça marche et on adhère sans réserve, des fois, ça sonne faux et c’est juste long. Ainsi, il y avait deux possibilités sur le long terme : soit ça allait me lasser tant et plus, soit j’allais m’habituer… et c’est ce qu’il s’est produit car, comme le dit si bien Velma, il est impossible de ne pas s’attacher à Annie, à sa gentillesse, sa candeur, sa bonne humeur. J’en profite pour glisser qu’il semblerait que le personnage d’Annie soit très juste et représentatif de ce handicap, de ce que c’est que de vivre avec. (Personnellement, je reconnais mon ignorance pour juger de cela.)

Ce roman nous plonge dans une période charnière de la vie d’une famille touchante quoiqu’éparse. C’est bien pour cela que la période est cruciale : on constate rapidement que seule Annie cimente encore cette maison et que ses membres sont à deux doigts de rompre tout lien entre eux. Annie est l’étoile de ce système, le centre d’attraction autour duquel gravitent les autres membres-satellites. Mais du fait de son handicap, elle est aussi celle qui attire à elle toutes les attentions et les parents ne savent finalement plus grand-chose des pensées et des tourments de leurs deux autres enfants.
J’ai vraiment aimé les trois voix très différentes des trois enfants. C’est un exercice que l’autrice a su gérer à la perfection, en jouant avec la forme et les registres. C’est superbement écrit, les dialogues sont un régal, les images sont jubilatoires tant elles sont bien trouvées, bref, c’est un délice et je n’ai pu qu’admirer la maîtrise d’Émilie Chazerand à trouver le mot juste, celui qui bouleverse ou celui qui fait rire.

L’histoire clame le droit à la différence, à l’originalité, à la loufoquerie. Le droit d’être écouté également et respecté dans ses choix et ses désirs. Le droit au rêve. Le regard des autres revient souvent, que ce soit celui des camarades du lycée ou, encore plus pesant parfois, de la famille. Harold s’étiole face au désespoir de décevoir ses parents pendant que Velma s’invisibilise. L’un brûle de l’envie de crier les secrets qui le dévore, l’autre devient iceberg à force d’être ignorée. Deux enfants qui ont grandi seuls, dans l’ombre d’Annie, loin de l’attention de leurs parents parce qu’ils étaient « faciles ».
En plus de tous les questionnements autour du handicap, de la présence d’un enfant handicapé au sein d’une famille et de l’inclusion, d’autres sujets sont donc abordés selon les personnages : l’homosexualité et le coming-out, la maladie, le deuil, la charge mentale, l’adolescence, le décrochage scolaire, etc. Cela aurait pu sembler beaucoup, mais c’est finalement ce qui donne toujours plus de corps et de véracité aux personnages et c’est juste très bien dosé, se mariant à merveille tant avec la personnalité des différents protagonistes qu’avec le ton de cette histoire. Une tonalité qui aurait pu être dure, mais qui finalement fait plus de bien que de mal au moral.

Cependant, avis tout personnel qui ne remet nullement en cause la justesse de ce roman : je crois que je commence à me lasser de cette littérature. J’ai eu exactement le même ressenti avec Les enfants des Feuillantines : une certaine lassitude née de la redondance. Cette prolifération de romans tendres sur des familles cabossées, ces récits qui parlent de choses pas forcément drôles mais qui font sourire, qui attendrissent, qui donnent envie de croire que la vie peut être belle, ces personnages excentriques et humains à la fois, ces conclusions pleines d’espoir et de couleurs…

Annie au milieu est un très beau roman, porté par des personnages forts et hauts en couleurs et une plume parfaitement réjouissante. La vie n’est pas facile, mais ce roman reste lumineux sans tomber dans le misérabilisme. Encore une belle lecture, une lecture qui fait du bien, venue de l’écurie Exprim’.

« Je crois que les bonnes histoires commencent par un amour fou.
Et les meilleures d’entre elles se terminent avec des fous.
Qui s’aiment. »

« L’infirmière Sylvie de l’UAT, elle dit souvent : « Le monde est une soupe. Et toi, Annie, tu es une fourchette. C’est aussi simple que ça. » Ça veut dire on va pas ensemble le monde et moi. Velma, c’est une grande cuillère et maman c’est carrément une louche. Parfois ça me rend triste, parfois ça va. »

« Et pendant une seconde, une petite seconde, je l’avais haïe de tout mon corps, de tout mon sang et mes os. J’avais voulu qu’elle crève. Nan, mieux : qu’elle n’ait jamais existé. Parce que mes retours de l’école auraient été si différents sans elle. Papa aurait été sympa, sûrement. Il m’aurait regardé, il m’aurait souri. Il aurait eu le temps, la patience, l’envie… qui sait ? »

Annie au milieu, Émilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2021. 312 pages.

La petite Fadette, de George Sand (1849)

La petite Fadette (couverture)L’histoire est autant celle de la petite Fadette que celle de deux bessons, deux jumeaux, Sylvinet et Landry Barbeau. Semblables de corps, leurs esprits et leurs cœurs se révéleront bien différents.

N’ayant jamais lu cette autrice jusqu’à présent, La petite Fadette est mon premier pas dans son œuvre. Et l’excursion fut plutôt agréable.

J’ai tout de suite aimé la langue de ce petit roman, mâtinée de patois. Ce parler berrichon confère à la narration un côté chantant très plaisant. L’immersion dans ce monde paysan est immédiate tandis que je savourais ces mots inusités aux sonorités mélodieuses.

« Elle guérissait les blessures, foulures et autres estropisons. »
« Il s’effrayait de laisser l’endosse à son cher besson. »
« Il ne faut pas détemcer ton frère. »
« (…) Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu’il était ébiganché et mal jambé de naissance. »
« Il y a longtemps que tu veux m’émalicer en m’appelant moitié de garçon. »

Si l’histoire est gentillette, l’intrigue est maigre, mais repose presque entièrement sur l’étude psychologique des personnages, leur évolution, leurs interactions. C’est fait avec finesse et permet un attachement aux personnages, notamment Landry et la petite Fadette. On se prend à souhaiter le meilleur à ces deux-là. Sylvinet est un personnage plus ambigu, plus difficile à aimer tout de go. Autant la gentillesse, l’intelligence, la droiture et la bonne humeur des deux premiers les rendent facilement aimables, autant les sentiments torturés de Sylvinet font osciller entre la pitié, la sympathie, l’exaspération, voire un chouïa de mépris. Cependant, ces mêmes sentiments lui offrent une humanité plus réaliste, car faillible, à côté de tant d’autres personnages si admirables de caractère.
La petite Fadette parle de gémellité, de jalousie, d’amour sous différentes formes, mais aussi des a priori basés sur les apparences et les réputations. La petite Fadette est surnommé « grelet » (grillon) pour sa laideur, et « fadet, follet » pour son image de sorcière. Le récit invite donc à dépasser les apparences, mais l’on touche là à un des défauts du livre…

Pour le reste, l’évolution est très classique : on se doute bien que la pauvre, laide, méchante et méprisée petite Fadette grandira et deviendra par un moyen ou un autre riche, jolie, gentille et estimée. C’était évident et un peu facile : tout en doutant d’y couper, je l’ai vivement regretté car j’avais beaucoup aimé le passage où, discutant avec Landry, elle fait preuve d’indépendance, de force, de raison et de conviction, exprimant qui elle est en toute honnêteté. Ainsi, le roman inviterait à regarder au-delà du physique ou des racontages de village, à apprendre à connaître la personne pour son esprit et son cœur, ce que Landry fait très bien au départ. Sauf que la petite Fadette finit par adopter une apparence « plus convenable », se pliant complètement aux attentes et au regard des autres.
Le discours reste très chrétien : avoir bon cœur, mettre du cœur à l’ouvrage, avoir foi en Dieu en restant humble, rendre le bien pour le mal, etc. À ces notions de générosité, d’ardeur travailleuse et de piété, s’ajoutent – surtout pour la petite Fadette – celles de rentrer dans le rang, de ne pas faire de vagues, de faire bonne figure. J’avoue avoir été surprise par certains propos très genrés et conservateurs car j’avais dans l’idée – erronée de toute évidence – que l’autrice aurait dépassé cela (en partie tout du moins), mais le roman reste, à ce niveau-là, très ancré dans son époque.

Ce roman champêtre n’est pas exempt de défauts, mais conserve pourtant un charme désuet indubitable. Outre la délicatesse et la musicalité de l’écriture, il y a de la poésie dans la façon dont George Sand raconte la campagne berrichonne du XIXe siècle, ses habitants, leurs coutumes et superstitions. Une lecture agréable et tendre. Dommage toutefois que George Sand n’ait pas su proposer jusqu’au bout une femme indépendante, forte de son intelligence, de sa débrouillardise et de sa connaissance des plantes et de la nature.

« Il allait, toujours se remémorant et creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances de son bonheurs passé. Ça n’eût paru rien à un autre, et pour lui c’était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n’ayant courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu’il endurait. Il ne pensait qu’au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie continuelle. »

« Je n’ai pas besoin de plaire à qui ne me plaît point. »

La petite Fadette, George Sand. Éditions Baudelaire, 1966 (1849 pour l’édition originale). 246 pages.

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