Quelques mots sur quelques albums… à la thématique aquatique

Voici trois albums qui se déroulent au bord ou dans l’eau (mare, mer, océan…) et qui parlent de peurs, de découverte, de connaissances nouvelles… Voici donc quelques mots sur Pas de panique, petit crabe, Scritch scratch dip clapote ! et Le dégât des eaux.

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Pas de panique, petit crabe, de Chris Haughton
(Thierry Magnier, 2019)

Pas de panique, petit crabe (couverture)Du même auteur, je connaissais Chut, on a un plan et Oh non, George !, mais celui-ci est moins humoristique, même si l’on retrouve les répétitions faisant avancer l’histoire. C’est l’histoire d’un voyage initiatique dans lequel Petit Crabe et Très Grand Crabe quittent leur trou d’eau pour découvrir l’océan : guère rassuré, Petit Crabe doit se dépasser et aller plus loin que là où il se croyait capable d’aller. La vie est remplie d’épreuves, de nouveautés, et s’il faut savoir prendre son temps et y aller progressivement, il faut également oser.

Le monde extérieur et connu est globalement sombre, avec des teintes bleutées, mais les profondeurs se révèlent colorées et lumineuses, pleines de vie. Une magnifique récompense pour saluer le courage d’un petit crabe qui a vaincu sa peur de l’inconnu.

Un album tendre et motivant qui raconte aux petits comment on peut vaincre sa peur et marcher main dans la main, pince dans la pince, avec une personne de confiance pour explorer ses possibilités, ses capacités.

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Scritch scratch dip clapote !, de Kitty Crowther
(L’École des Loisirs, coll. Pastel, 2002)

Scritch scratch dip clapote (couverture)Un album bien plus vieux qui a déjà vingt ans ! Une histoire sur la peur du noir quand la nuit s’en vient et que papa et maman se retirent dans leur propre chambre. Toutes les histoires, tous les câlins et tous les bisous du monde n’empêchent pas ce terrifiant moment d’advenir : celui où la nuit s’installe et où des bruits effrayants se font entendre. Essayer de s’endormir, réveiller les parents, se glisser entre eux… mais, pour apprivoiser sa peur, quelle meilleure solution que de la comprendre ? Il faut alors sortir dans la nuit et découvrir qui fait « scritch scratch dip clapote »…

Avec ces grenouilles anthropomorphes, l’album évoquera tout d’abord des scènes quotidiennes : les rituels préalables au coucher, les tentatives pour repousser le moment fatidique, les allers-retours entre les chambres enfantine et parentale, les peurs nocturnes amplifiées par une imagination galopante… Par la suite, même si le père de Jérôme tente d’abord de l’obliger à rester dans son lit, il change d’avis quand il entend à son tour le bruit étrange. J’ai beaucoup aimé alors ce moment d’écoute paternelle, de compréhension et de partage père-fils qui tous deux vont acquérir la connaissance rassurante de la source du bruit.

En revanche, les dessins ne me plaisent pas vraiment. Réalisés aux pastels gras (ou aux crayons de couleur ?), elles sont très simples, d’un style graphique qui ne me touche pas du tout. De plus, la mise en page ne les met pas en valeur, ce qui est un peu dommage.

Si je regrette vivement de ne pas adhérer aux illustrations, Scritch scratch dip clapote ! reste un très chouette album sur les terreurs nocturnes et les endormissements laborieux, auquel s’ajoute le plaisir des onomatopées !

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Le dégât des eaux,
de Pauline Delabroy-Allard (textes) et Camille Jourdy (illustrations)
(Thierry Magnier, 2020)

Le dégât des eaux (couverture)Une flaque d’eau près de la machine à laver et Nino part dans un grand rêve marin à base de plongée dans la lagune vénitienne et de régate sur ses canaux. Se dévoile alors un carnaval impossible et loufoque où se côtoient humains, animaux anthropomorphes, sirènes et moult créatures. Nino y fait des rencontres, partage la joie simple d’une journée exceptionnelle… sans savoir que cela fait écho à ce qui l’attend au réveil.
Car voici un album qui réserve une surprise à la fin… En effet, derrière une histoire poétique voguant sur les flots, se cache un sujet bien plus ordinaire. Je ne dévoilerai rien à ce sujet, vous laissant le plaisir de la découverte, mais j’ai trouvé qu’il s’agit d’une manière bien originale d’aborder un sujet pourtant vu et revu.

Je dois avouer que je n’ai pas complètement accroché à cet album. J’ai trouvé la partie onirique quelque peu survolée, avec des sauts dans le temps (cohérents cependant avec le déroulé parfois anarchique des songes) et personnellement cette prolifération dense d’êtres en tous genres m’a semblé quelque peu cauchemardesque bien loin de l’idée de liesse qu’elle était censée évoquer… Toutefois, cet ouvrage est plaisant par la richesse des illustrations toutes douces de Camille Jourdy remplie de détails à observer en plus d’être bien construit et atypique. Cela reste donc une lecture très intéressante.

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Sur ce, joyeux Noël à tous et à toutes !

Quelques mots sur quelques albums…

J’ai un peu de mal actuellement à préparer mes articles, donc je vous propose rapidement un petit melting-pot d’albums (même si le premier ouvrage présenté est plutôt un roman très atypique…). D’autres viendront dans les semaines à venir !

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Caché, de Corine Dreyfuss
(Thierry Magnier, 2017)

Caché (couverture)Un roman pour les bébés, voilà qui est original. Et c’est pourtant ainsi que se présente ce livre. A l’intérieur, pas la moindre image ! Pas de couleur non plus. Du noir et du blanc, des chiffres et des lettres, le rappel du titre en haut de la page, des chapitres, une pagination (et une préface aussi, mais celle-ci est uniquement destinée aux adultes). Un roman donc. Sauf que tout se joue sur la typographie qui utilise judicieusement l’espace de la page. De grandes lettres, des toutes petites, des qui s’agrandissent ou rapetissent ou se répètent, des phrases qui tournicotent, écrites dans un sens ou dans l’autre, des silences, des exclamations, des interrogations… et à partir de là une lecture vivante aux intonations variées pour une partie de cache-cache étonnante. Un ouvrage très original qui, d’après ce que j’ai pu lire, fonctionne très bien auprès de son jeune public !

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L’enfant et la baleine et L’enfant, la baleine et l’hiver, de Benji Davies
(Milan, 2013 et 2016)

Deux histoires qui se font suite, racontant l’étonnante amitié entre un petit garçon solitaire et une jeune baleine. Noé, au prénom prédestiné, est touchant par la solitude qui l’habite entre une mère absente et un père pêcheur pris par son travail, ce qui ne l’empêche pas d’être plein de sollicitude et d’inquiétude au sujet de ce dernier. Vous l’aurez compris, ces albums, assez simples finalement, regorgent de tendresse, entre amour filial et amitié. J’ai été particulièrement séduite par les illustrations qui offrent deux ambiances très différentes avec un trait très doux. Le premier album, se déroulant pendant l’été, est rempli de couleurs chaudes et lumineuses, alors que le second nous plonge immédiatement au cœur d’un hiver froid et sombre. Les paysages de bord de mer sont magnifiques et j’ai pris grand plaisir à rechercher tous les petits détails (à commencer par trouver les six chats de Noé sur certaines pages). Deux albums très mignons aux illustrations particulièrement agréables !

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Selpan, de Guillemine Patin (texte) et Étienne Friess (dessin)
(Les P’tits Bérets, coll. Les mains vertes, 2016)

Selpan (couverture)

Naples, été caniculaire. Deux enfants, juchés sur un tas de sacs poubelles, s’inventent un autre monde à partir de détritus tirés à l’aveugle. Ils rêvent de nature, d’arbres, de balades dans un environnement qui sent bon. Les voilà partis dans un univers tellement éloigné de leur quotidien qu’il en devient pour eux comme onirique. Seulement, ce rêve gardera des traces du réel : des poubelles colorées comme d’étranges fruits tombés à terre, le hublot d’une vieille machine à laver dans un tronc comme un trou de hibou beaucoup trop moderne.
Si les aquarelles d’Étienne Friess – dont j’ai à plusieurs reprises admiré le travail – offrent une bonne bouille à ces deux gamins, la ville n’est guère sublimée ou idéalisée. Une vue large de cette ville-poubelle montre une accumulation d’immeubles à perte de vue, un paysage triste et morne.
Un album que j’ai trouvé un peu triste pour cette enfance sans nature, pour ce monde sans oiseaux ni verdure.

Petites chroniques : Le temps de l’innocence, La chose, Zombies : mort et vivant.

Je vous propose un petit melting-pot  de lectures faites ces derniers mois. Novembre avec Le temps de l’innocence d’Edith Wharton, un classique de la littérature américaine ; décembre avec La chose de John W. Campbell, une novella de SF pas toute jeune non plus mais étonnement moderne ; janvier avec Zombies : mort et vivant de Zariel, une œuvre graphique surprenante.

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Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton (1920)

Le Temps de l'innocence (couverture)Ce roman, qui a offert le Prix Pulitzer à son autrice en 1921, raconte un amour impossible dans la bonne société new-yorkaise dans les années 1870. C’est avant tout la description précise d’un monde d’apparence, d’hypocrisie et de bonnes manières. Les convenances qui le régissent annihilent toute tentative d’évasion. Suivre son cœur, ses désirs, n’est pas une option lorsque l’on est de haute extraction et que tous les regards se fixent sur vous. Une plongée dans un univers dirigé par les attentes de la famille et de la société.
Loin du romantisme qui abat tous les obstacles, c’est une histoire qui laisse un sentiment doux-amer. Une histoire de croisée des chemins, celui du cœur et celui du devoir, qui se referme avec un soupir sur ce qui aurait pu être. Ce n’est pas le récit d’une vie gâchée, mais d’une vie affadie.
Une autrice que je ne connaissais que de nom et une agréable découverte.

(Instant ronchon : je l’ai lu dans l’édition RBA « Romans éternels » et j’ai été un peu irritée par la pluie de virgules qui s’est un moment abattue sur le texte. Il y en avait trop. Partout. Aux endroits les plus improbables et inappropriés. Heureusement, ça n’a pas été sur l’ensemble du livre, mais ce fut quelques pages laborieuses pour moi.)

Le temps de l’innocence, d’Edith Wharton. Éditions RBA, coll. Romans éternels, 2020 (1920 pour la parution originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Madeleine Saint-René Taillandier. 305 pages.

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La chose, de John W. Campbell (1938)

La chose (couverture)

« QUOI ? C’était un livre au départ ?! », fit mon cerveau quand il repéra La chose parmi les titres des éditions du Bélial’. « Et il a 80 ans en plus ! », ajouta-t-il. « Ce sera un petit cadeau surprise parfait pour Monsieur, dis donc ! », songea-t-il juste après dans un éclair de génie. Et trois jours après Noël, le fourbe me poussa à le subtiliser pour le lire avant son légitime propriétaire. (Petite intro sur ma vie, ne me remerciez pas.)
Donc La chose. Novella publiée en 1938, elle est surtout connue pour ses adaptations cinématographiques : The Thing from Another World par Christian Nyby (1951) et The Thing par John Carpenter (1982) (et son préquel sorti en 2011). Si vous ne connaissez pas l’histoire, regardez le film de Carpenter. (Je rigole : en gros, des scientifiques en Antarctique trouvent une chose congelée depuis vingt millions d’années, la décongèlent parce qu’il faut que la chose (aux capacités d’imitation hors du commun) ait une chance de foutre le bordel, et effectivement ça tourne mal pour les humains.)

L’écriture est fluide et ne semble aucunement datée en dépit des décennies écoulées. Et, bien que je sois une néophyte, il ne me semble pas détonner parmi des publications bien plus récentes. Certes, j’admets ne pas toujours avoir suivi Campbell dans ses explications scientifiques. Non seulement j’ai eu du mal à visualiser son test avec le sang et le chien (non repris dans le film), mais je trouve qu’il force un peu trop l’aspect science-fiction sur la fin en rajoutant des technologies extraterrestres. J’ai peut-être trouvé cela non nécessaire parce que je n’ai pas vraiment ressenti le « ouf, on l’a eu chaud » que la fin devait sans doute susciter.
Cependant, son roman met surtout en avant les réactions des hommes et les psychoses que fait naître la présence de la chose, et c’est là ce que j’ai particulièrement aimé. La science et la logique perdent de leur réalité dans cette solitude gelée et cèdent la place à des réactions on ne peut plus humaines. La confiance s’érode, les regards se font défiants et les liens de fraternité se dénouent, tandis que d’autres semblent devenir fous de terreur.

Le récit court mais efficace d’un huis-clos paranoïaque prenant, quoiqu’un peu trop rapide à mon goût pour transmettre une réelle tension.

 La chose, John W. Campbell. Le Bélial’, coll. Une heure-lumière, 2020 (1938 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-Paul Durastanti. 118 pages.

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Zombies : mort et vivant, de Zariel (2020)

Zombies (couverture)

Grâce à Babelio, j’ai pu découvrir cette œuvre atypique signée Zariel. Zombies : mort et vivant est un leporello, un livre-accordéon qui déploie deux fresques de près de trois mètres. D’un côté, les humains, sains de corps, vacants à leurs occupations ; de l’autre, les zombies, pourrissants et affamés.

Seulement, comme le constate le narrateur, retranché derrière ses fenêtres, « rien n’a changé ». L’artiste dénonce la surconsommation, aussi aveugle que la quête de viande des morts-vivants, l’égoïsme, ce « chacun pour soi » qui règne en maître recto comme verso. Il y a bien quelques personnages rêveurs, ou polis, ou simplement différents des autres – à l’instar de ces zombies au regard fixé sur le ciel –, mais rien ne change vraiment.

Le texte est court, les phrases laconiques, mais percutantes et parfois tristement véridiques. Les traits épais racontent la violence d’un monde routinier, d’une société individualiste, de visages mornes, avides ou léthargiques. Quant aux teintes en noir, gris, rouge et jaune uniquement, entre ombres et lumières, elles transmettent une atmosphère sombre et affligée.

Un objet original et fascinant, un observateur désabusé et pessimiste, une ronde méphistophélique et une vision particulièrement critique, amère et cynique d’un vis-à-vis de l’humanité.

« A force de les regarder, je les envie d’être comme ils sont.
Ils ne se soucient de rien, ne se posent plus de questions, avancent bêtement sans rien demander.
Je ne sais même pas s’ils ont une conscience.
Quelle idée stupéfiante, vivre sans conscience, sans doutes, sans problèmes… »

Zombies : mort et vivant, Zariel. ActuSF, 2020.

Peter Pan sous diverses formes

Il est temps de publier cet article entamé il y a plusieurs mois sur les différents supports qui m’ont permis de croiser le personnage de Peter Pan au cours de l’année 2019 !

Au programme, deux livres et deux films (pas de jaloux) :

  • le film Neverland de Marc Forster ;
  • le roman Peter Pan de J.M. Barrie ;
  • le film Hook ou la revanche du Capitaine Crochet de Steven Spielberg ;
  • et le texte dans sa version illustrée par Quentin Gréban.

Bon voyage au Pays imaginaire !

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Neverland, film de Marc Forster (2004)

Londres, début du XXe siècle. L’écrivain James M. Barrie est en quête d’un nouvel élan dans sa vie comme dans son œuvre : son mariage avec la comédienne Mary Ansell est dans l’impasse et le public londonien boude sa dernière pièce. Au cours d’une promenade, il fait la connaissance de Mrs Llewelyn Davies et ses quatre fils. De la complicité grandissante entre l’écrivain et les enfants naît une précieuse source d’inspiration. Ensemble, ils commencent à tisser la trame fantastique et visionnaire de Peter Pan. (Résumé présent sur le DVD)

Neverland (affiche)J’avais vu ce film il y a plusieurs années et je n’en avais gardé qu’un souvenir flou. J’ai eu envie de le revoir et, à mon plus grand plaisir, j’ai été enchantée par cette histoire, entre drame et humour. Ce James Barrie me rappelle le Edward Bloom de Big Fish, un homme débordant d’imagination qui transforme le quotidien en aventures extraordinaires. Sa vision du monde et ses jeux avec les enfants injectent une pincée de magie et de fabuleux dans une vie autrement banale. Mondes réel et imaginaire s’entremêlent au fil des histoires initiées par Barrie et ses jeunes compagnons de jeu. C’est fantasque, onirique et parfaitement réjouissant.

Tout n’est pas exact dans ce film qui prend, comme souvent, quelques libertés avec la réalité : Mrs Lleweyn Davies n’était pas veuve par exemple et il n’y avait alors que trois enfants. Mais peu importe – à mes yeux en tout cas – car il reste un très joli film qui montre que responsabilités et complications de l’âge adulte ne sont pas incompatibles avec l’émerveillement et le plaisir d’inventer des histoires même s’il devient de plus en plus dur de croire aux fées lorsqu’on grandit.
De plus, il est amusant de repérer au fil du film les premiers éléments que l’on retrouvera dans Peter Pan. J’ai également été très intéressé par les pistes qu’il offre pour comprendre l’œuvre originale, c’est-à-dire tout ce qui touche à l’enfance de Barrie. Une enfance trop vite perdue suite à la mort d’un frère – qui, par conséquent, ne grandira jamais – avec une mère qui ne s’en est jamais remise.

Il est parfois difficile de lutter contre le désenchantement et contre les cruautés de la vie, mais il ne fait pas de mal d’égayer tout ça, quand on le peut, d’une touche d’imagination et de magie.

Neverland (VO : Finding Neverland), réalisé par Marc Forster, avec Johnny Depp, Kate Winslet, Freddie Highmore… Film britannique, 2004. 1h40.

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Peter Pan, de J.M. Barrie (1911)

Peter Pan (couverture)Je me suis ensuite penchée sur le roman de l’écrivain écossais. Je l’avais acheté en Ecosse (cohérence oblige) en me disant que, s’agissant d’un livre destiné aux enfants, la lecture ne devrait pas en être trop ardue. Oups, erreur. J’ai été étonnée du niveau de langage du roman. Je mets cela sur le compte de l’âge du récit, mais il m’a posé beaucoup plus de difficultés qu’un roman contemporain. Du coup, je l’ai lu bien plus lentement que prévu, mais j’en suis finalement venue à bout ! (Et je suis assez fière d’avoir pris le temps d’ouvrir à nouveau un roman en anglais.)

A présent, partons pour Neverland. Et comment dire… si vous avez en tête une mignonne histoire enfantine, je vais peut-être briser quelques illusions.

Avant de passer au cœur de l’histoire, quand les enfants s’envolent par la fenêtre, je me permets de faire un aparté sur un personnage qui m’a sidérée par son comportement. Mr Darling. Le père. Une scène m’a fait tomber des nues – à tel point que je craignais d’avoir mal compris le texte anglais – car il agit alors comme un enfant pourri gâté qui fait une crise. Voilà un adulte qui n’a pas conservé le meilleur côté de son âme d’enfant ! C’est une scène tout à fait puérile – qui permettra d’ailleurs la rencontre et la fuite des enfants avec Peter Pan – dont le ridicule m’a laissée absolument bouche bée. Voilà, fin de l’aparté, mais je voulais signaler ce personnage d’adulte d’une immaturité rarement rencontrée.

Parlons maintenant de Peter Pan. Vous imaginez un enfant malicieux qui incarne l’innocence et la beauté de l’enfance ? Erreur. Peter est un véritable tyran qui  se révèle franchement inquiétant au fil du roman. Parlerons-nous de ses pertes de mémoire quasiment instantanées qui lui font oublier Wendy et ses frères maintes et maintes fois juste le temps du vol jusqu’au Pays Imaginaire ? De la façon dont il impose sa loi aux autres enfants perdus, de leur interdire de savoir quelque chose qu’il ignore (par exemple, être capable de distinguer les jumeaux alors lui n’y parvient pas), de proscrire tout bavardage sur les parents ? De son imitation angoissante d’un Captain Hook fraîchement dévoré ? De son arrogance ? Quel monstre de vanité ! Imbu de lui-même jusqu’à l’exaspération (la mienne, je veux dire), il ne cesse de se jeter des fleurs – combien de fois il nous apprendra qu’il est le garçon le plus génial du monde ? – et de s’attribuer les mérites des autres. Tout ce qu’il fait n’a qu’un but : le mettre en valeur et tant pis s’il doit mettre d’autres enfants en danger. Dépourvu de la moindre empathie, Peter n’a qu’un seul centre d’intérêt : lui-même. Une conversation avec Wendy, des années après leurs aventures communes, le montre particulièrement bien : il a purement et simplement oublié celles et ceux qui en étaient les autres protagonistes, à savoir Captain Hook et Tinker Bell.
Mais surtout, Peter Pan a des pulsions qui sont loin d’être celles que l’on aimerait trouver chez un enfant. Un extrait (qui se situe lors du voyage aller vers Neverland) vous éclairera peut-être :
« His courage was almost appalling. ‘Do you want an adventure now’, he said casually to John, ‘or would you like to have your tea first?’
Wendy said ‘tea first’ quickly, and Michael pressed her hand in gratitude, but the braver John hesitated.
‘What kind of adventure?’ he asked cautiously.
‘There’s a pirate asleep in the pampas just beneath us’, Peter told him. ‘If you like, we’ll go down and kill him.’ »
Tranquillou. Le garçon assassine des pirates. Des vrais, pas des Playmobils. En effet, malgré quelques scènes au comique détonnant digne d’un dessin animé (par exemple, quand l’auteur explique que les enfants perdus, les pirates, les Indiens, les bêtes sauvages et le crocodile, se poursuivent sans fin car ils tournent dans le même sens, faisant inlassablement le tour de l’île), c’est un lieu de tous les dangers où la mort rôde. Tandis que les indiens scalpent tout ce qui bouge – jusqu’au sauvetage de Tiger Lily –, des enfants tuent et se font parfois tuer et les pirates se feront correctement massacrer à la fin de l’histoire.
Concernant les enfants, il y a aussi un passage un peu flou : « The boys on the island vary, of course, in numbers, according as they get killed and so on ; and when the seem to be growing up, which is against the rules, Peter thins them out; but at this time there were six of them, counting the Twins as two. » Qu’est-ce que cela signifie? Est-ce qu’il les tue, purement et simplement ? Est-ce qu’il les pousse à quitter la bande des enfants perdus (pour rejoindre les pirates ou autres) ou à abandonner l’île pour vivre leur vie d’adulte parmi leurs semblables ? Certaines traductions françaises semblent avoir adopté le choix de l’assassinat, mais pour avoir cherché un peu, il semble que la formulation anglaise prête davantage au débat et à l’indécision.
Voilà, un petit aperçu de qui est Peter Pan. Un garçon insupportable et cruel, coincé dans son corps d’enfants et dans sa haine des adultes. Haine née d’avoir été abandonné et remplacé par un autre enfant dans le cœur de sa propre mère. Cette mère qu’il cherchera sans cesse en Tinker Bell, en Wendy, en la fille de Wendy, etc., sans jamais voir, sans jamais comprendre, sans jamais imaginer que l’amour qu’elles tentent de lui offrir n’est pas celui d’une mère. C’est donc un antihéros très sombre et torturé.

Wendy, quant à elle, m’a posé problème à cause de son rôle. Elle n’est pas fillette, elle est une maman. C’est d’ailleurs pour cela que Peter Pan l’a invitée à rejoindre Neverland : pour être la maman des enfants perdus. En quoi ça consiste ? Raconter des histoires certes, mais surtout repasser, recoudre, faire le ménage (elle détestera le navire des pirates – il était apparemment inimaginable qu’une fille soit attirée par l’aventure pirate – car il est décidément bien trop sale), faire à manger (faire semblant de faire à manger plutôt) et surveiller l’heure du coucher. Ah, et appeler Peter « father ». Jouer au papa et à la maman, c’est une chose que tout le monde ou presque aura fait, mais là, c’était trop. C’était presque dérangeant. Cela sonnait vraiment « conditionnement à ton futur rôle de femme au foyer et de mère » (ce que Wendy deviendra quelques années après son retour dans le monde réel). Certes, l’œuvre a plus d’un siècle, il faut recontextualiser, tout ça tout ça, mais ça fait quand même grincer des dents. (Petite anecdote : le titre du roman était à l’origine Peter and Wendy, mais celle-ci a fini par disparaître des couvertures bien que l’histoire suive bien davantage son parcours que celui de Peter Pan.)

Ce fut donc un étrange moment de lecture. Déstabilisant car je ne m’attendais pas à ressentir si peu d’attachement vis-à-vis des personnages, mais j’ai adoré découvrir ce conte bien plus glauque et malsain et déprimant que l’image que j’en avais auparavant.

Peter Pan, James Matthew Barrie. Puffin Books, coll. Puffin Chalk, 2013 (1911 pour l’édition originale). 206 pages. En anglais.

Pour prolonger la découverte de Peter Pan, je vous invite à vous rendre sur le blog Histoire naturelle de bibliophiles pour son très bon article joyeusement intitulé « Maman ou putain, les femmes dans Peter Pan ». Le ton est donné…

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Hook ou la revanche du Capitaine Crochet, film de Steven Spielberg (1991)

« Peter Banning alias Peter Pan est devenu un brillant avocat d’affaires qui a tout oublié de ses merveilleuses aventures. Mais le terrible capitaine Crochet, lui, n’a pas oublié. Pour enfin, régler leur compte, il enlève une nuit Jack et Maggie, les enfants de Peter. C’est en compagnie de Tinkerbell que Peter s’envole à nouveau pour le pays de Nulle Part. » (Allociné)

Hook (affiche)Je n’avais jamais vu ce film, mais la présence de Robin Williams et Maggie Smith ont suffi à me convaincre à lui laisser sa chance. Ce fut pour moi un bon divertissement pour un jour pluvieux. J’ai passé un bon moment et je me suis laissée porter par les aventures de Peter Banning bien que l’intrigue soit cousue de fil blanc. Pas de réelle surprise ni sur les péripéties, ni sur l’humour, ni sur les petits messages sur la famille.
Les deux acteurs principaux sont excellents dans leur rôle respectif : si je ne doutais pas de Robin Williams, j’ai été bluffée par Dustin Hoffman que je n’ai absolument pas reconnu (bien que sachant que c’était lui) et qui joue un Capitaine Crochet absolument parfait. Le reste du casting est à l’avenant, c’est-à-dire excellents dans leurs rôles respectifs. (Et puis, il y a Maggie Smith. Oui, je l’ai déjà dit, mais ça me fait toujours plaisir.)

Cependant, je n’ai absolument pas retrouvé l’ambiance du roman. Le film est bon enfant tout comme l’ambiance à Neverland. Comme je me l’imaginais avant de lire le livre. Peter Banning retrouve son âme d’enfant et l’avocat trop sérieux redécouvre le plaisir du jeu et du rire. On se bat sans se tuer (adieu, le massacre final du roman) et chacun retrouve une part d’innocence. Pourtant, à mon goût, Peter Banning n’a jamais été si proche du caractère du Peter Pan de papier lorsqu’il était cet adulte égoïste et aveugle à la peine de sa famille.
Ce n’est pas nécessairement un mal car Spielberg s’est approprié l’histoire pour créer son Peter Pan, sa suite, mais j’avoue que je serais curieuse de voir un film avec un Peter aussi sombre et dangereux que dans le livre. Savez-vous si de telles adaptations existent ?

Conclusion ? Un film très agréable, pas du genre à révolutionner le septième art, mais à nous faire passer un très bon moment.

Hook ou la revanche du Capitaine Crochet (VO : Hook), réalisé par Steven Spielberg, avec Robin Williams, Dustin Hoffman, Maggie Smith, Julia Roberts… Film américain, 1991, 2h15.

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(C’est bientôt la fin.)

Je pensais vous parler d’autres versions de Peter Pan, notamment en films – Netflix proposant notamment dans son catalogue Pan de Joe Wright (2015) et le Peter Pan de P.J. Hogan (2004) – mais je me suis aperçue que ces versions ne m’intéressaient pas vraiment (et que je n’avais pas vraiment envie de regarder le Disney), donc je vais m’arrêter là côté septième art. Je vous invite simplement à découvrir la petite vidéo de Math se fait des films sur le dessin animé Disney : je me dis que mes souvenirs sont peut-être erronés car les mauvais sentiments n’ont pas l’air loin à voir ces extraits.

Juste un dernier mot sur la version illustrée par Quentin Gréban.

Peter Pan (Gréban) (couverture)Quentin Gréban est un illustrateur dont j’aime beaucoup les grandes aquarelles, j’ai encore cette année été conquise par Maman aux textes signés par Hélène Delforge et cet article était l’occasion rêvée de ressortir son Peter Pan de ma bibliothèque.

Je ne m’attarderai pas sur le texte : c’est une version abrégée et adaptée, ce qui n’est guère ma tasse de thé. Je préfère avoir le texte complet et avoir toutes les clefs en main. Ici, on rencontre tout de même le Peter dur du roman, mais des passages manquants ou ayant été raccourcis, sa violence et son égocentrisme ne se font pas autant ressentir.
Les illustrations sont en revanche sublimes. Si elles ne soulignent pas forcément la noirceur de cette  histoire – avec un Peter Pan plus malicieux et attendrissant que dans le roman –, elles présentent des personnages lumineux et expressifs. Le Pays Imaginaire sera laissé à l’imagination de celles et ceux qui liront ce livre, car ce sont bien ses habitants qui sont au cœur des aquarelles et crayonnés de Quentin Gréban. Chacun a droit à son ou ses portraits. La taille de l’ouvrage est l’occasion de pleines pages fascinantes.
Bref, un très bel ouvrage !

Peter Pan, James Matthew Barrie, illustré par Quentin Gréban, édition adaptée et abrégée par Xavier Deutsch, à partir de la traduction d’Yvette Métral (Flammarion, 1982). Editions Mijade, 2014. 92 pages.

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C’est la fin de cet article consacré à Peter Pan !
Connaissez-vous le roman (ou la pièce de théâtre) de J.M. Barrie ?
Avez-vous un film (ou autre) à me conseiller ?

Spécial albums coups de coeur – Le secret du Rocher noir et Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough

Je vous propose ici deux albums qui m’ont vraiment tapé dans l’œil en novembre. Vous connaissez sans doute le second – Rébecca Dautremer ? qui ça ? – mais peut-être pas le premier qui vaut néanmoins le détour.

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Le secret du Rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2017)

Le secret du rocher noir (couverture)Erine aimerait accompagner sa maman pêcheuse en mer, mais celle-ci refuse, jour après jour, à cause de la légende du Rocher noir, accusé de causer la perte de bien des bateaux en changeant de place ! La petite fille est curieuse et, un jour, parvient à se glisser en douce sur le bateau…

L’histoire en elle-même est très prenante : poussée par son courage et sa curiosité, Erine part à l’aventure pour finalement passer un message de paix et de solidarité. S’ouvrant à la différence, poussant au-delà des apparences menaçantes, elle va finalement agir pour protéger la nature.
La mise en page est très agréable. Sur les pages épaisses, les illustrations s’étalent tantôt en pleine page, tantôt en vignettes. Le texte est court et l’on se laisse porter par le rythme de cette histoire.

Mais ce sont les illustrations qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. J’avais hâte de tourner cette couverture cartonnée, parsemée de dizaines de petits poissons en relief. Les illustrations de Joe Todd-Stanton subliment la mer, les profondeurs et, surtout, la faune qui la peuple (les méduses sont magnifiques par exemple). Au fil des pages, toutes sortes d’espèces font leur apparition : dauphins, phoques, seiches, méduses, pieuvre géantes et, bien entendu, mille et un poissons. Ces créatures de toutes tailles, couleurs et formes créent une mosaïque multicolore, un ballet fascinant et mystérieux autour de cet être de pierre, protecteur de cette diversité. On ne se lasse pas de les détailler pour en découvrir toutes les richesses. Les couleurs et les contrastes sont magnifiques et offrent un superbe album sur le monde sous-marin.
(Petit dilemme personnel : vous mettre les plus belles ou ne pas révéler la suite de l’histoire ? J’ai opté pour le second choix, donc les plus jolies pages restent à découvrir.)

Un album sublime, poétique et optimiste dans lequel une petite fille ouvre les yeux des adultes et les incite à protéger l’océan et ses habitants.

Le secret du Rocher noir, Joe Todd-Stanton. L’École des Loisirs, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Reinharez. 38 pages.

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Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, de Rébecca Dautremer (2018)

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough (couverture)Ce n’est pas la première fois que Rébecca Dautremer m’enchante avec l’un de ses albums très grands formats. Contrairement à d’autres, je suis loin de connaître toute son œuvre, mais je prends toujours plaisir à les lire. Et l’histoire de Jacominus n’a pas fait exception à la règle.

S’absorber dans cette histoire d’un quotidien finalement banal mais globalement heureux – et pour une fois, il est agréable de croiser quelqu’un d’ordinaire. Douze scènes, douze instantanés, douze heures, un tour d’horloge, une existence. Suivre le chemin de l’enfance, du deuil, de la paternité, de l’amitié, de la vieillesse. Se souvenir d’un petit rien, une odeur, un son, un instant, une présence. Savourer les mots. Y revenir encore une fois. Se reconnaître dans un petit lapin.

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough 2

Se plonger dans les immenses tableaux et s’attarder longtemps sur chaque page. Caresser du regard la douceur des illustrations. Admirer la multitude de petits détails qui se cachent dans ses grandes planches. Souligner du doigt la courbe d’un arbre ou les mailles d’un gilet de laine. Observer de près fleurs et feuilles mortes.

Tendresse. Poésie. Sensibilité. Émotion. Simplicité. Vie.

Plus qu’un album, un petit bijou.

 Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2018. 52 pages.

Les autres livres chroniqués de Rébecca Dautremer :