Parenthèse 9ème art – Histoires de femmes

Si j’espère vous donner envie de découvrir ces différents romans graphiques intelligents, bouleversants, déchirants, je pense que cet article vous convaincra également que Déjeuner sous la pluie est un blog à suivre impérativement du fait des excellents conseils prodigués par Maned Wolf…

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Pucelle (2 tomes), de Florence Dupré La Tour (2020-2021)

Récit autobiographique, Pucelle raconte la non éducation sexuelle reçue par Florence dans sa famille, riche, blanche, chrétienne et conservatrice. Une simple règle : on ne parle pas de « la chose ». Mais l’imagination de la petite puis jeune fille tourne à plein régime et les images qui y naissent sont terrifiantes, pleine de souffrance, de honte et de sang.

C’est parfois d’une violence abominable dans l’éducation inculquée concernant le corps, la sexualité et la place des femmes. C’est l’histoire de l’intégration progressive et insidieuse de l’infériorité des femmes : une mère soumise, une Histoire au masculin marqué par une seule figure féminine, Jeanne d’Arc la Pucelle, l’impact des tabous et de la religion, un père distant et parfois humiliant, une vision de l’avortement totalement biaisée… Son corps et son esprit s’affrontent, l’un tiraillé par des désirs naissants, l’autre façonné par la honte inculquée par l’Église. C’est la naissance d’une haine de soi, des autres parfois, d’un mal-être dévorant et abyssal. C’est révoltant au possible et cheminer aux côtés de Florence se révèle parfois éprouvant.

C’était pourtant mal parti car le dessin n’est pas du tout pour me séduire avec un côté exagéré, caricatural. Je lui reconnais cependant une belle expressivité des émotions ressenties : en quelques traits simples, la dessinatrice fait naître la peur, l’indignation, l’excitation et le mal-être. Cependant, je suis passée outre sans difficulté tant l’histoire était intéressante et ahurissante parfois. La narration est vive et captivante et l’on s’attache sans mal à Florence.

Un récit glaçant, grinçant et d’une tristesse sans égale par moments, mais vraiment passionnant pour l’impact d’une éducation sur la construction de soi. C’est parfois cru, mais c’est aussi juste et franc. Malgré de la dérision, le sujet est très sérieux et véritablement percutant.
Je remercie donc Maned Wolf pour la découverte car, si j’avais simplement feuilleté ces romans graphiques, je m’en serais peut-être détournée et serait passée à côté d’une poignante découverte.

Pucelle (2 tomes), Florence Dupré La Tour. Dargaud, 2020-2021.
– Tome 1, Débutante, 2020, 179 pages ;
– Tome 2, Confirmée, 2021, 230 pages.

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (2020)

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)Anaïs Nin, sa vie, ses amours, ses relations, ses écrits, son journal…

Alberte et moi nous étions lancées dans le journal d’Anaïs Nin l’année dernière, mais la rencontre n’avait pas été très concluante, notamment à cause de la mise en scène permanente d’Anaïs, June et compagnie. Et si j’ai beaucoup aimé ce roman graphique, je n’y ai pas retrouvé tout à fait la même Anaïs Nin que dans son journal, dans le sens où j’ai préféré celle de Léonie Bischoff, moins agaçante à mon sens et même assez envoûtante. Son histoire a tout pour me toucher dans cette version-là – une personnalité forte et audacieuse, une quête pour s’exprimer et se trouver, une recherche de liberté… –, mais je ne peux me défaire des sentiments nés de la lecture du journal et garde donc cette réserve vis-à-vis du personnage qu’était Anaïs Nin, impossible à cerner tant elle propose des réalités différentes.
En revanche, on retrouve ses relations complexes avec les hommes qui tentent de la posséder, de la manipuler pour qu’elle corresponde à leur désir, à leur idéal. On retrouve ce jeu d’illusions, de mensonges, de rêves dont semble tissé le quotidien d’Anaïs Nin. (Autre différence de taille, la BD fait intervenir le mari d’Anaïs qui avait été complètement occulté dans son journal…)

En revanche, le point sur lequel cette BD est un coup de cœur, c’est au niveau du graphisme. J’ai été totalement fascinée par le trait de Léonie Bischoff. Ses lignes, ses couleurs, sa maîtrise du crayon de couleur donnent naissance à des planches, à des cases absolument somptueuses. Je me suis très souvent attardée pour contempler la manière dont elle amenait de la lumière, dont elle donnait vie à une étoffe, à une position, à une chevelure. Son style est tout simplement époustouflant et vibrant, à la fois doux et onirique.

Si je n’ai pas vraiment d’affinité avec Anaïs Nin, je dois avouer que découvrir sa vie sous le trait de Léonie Bischoff fut plus plaisant que le biais de son journal. L’autrice a bien rendu la complexité d’Anaïs Nin et des rôles qu’elle (se) jouait tout en donnant vie à sa témérité et à sa force. Ce fut même un choc graphique tant je reste sous le charme de son coup de crayon.

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff. Casterman, 2020. 190 pages.

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Le Chœur des femmes, d’Aude Mermilliod,
d’après le roman de Martin Winckler (2021)

Le choeur des femmes (couverture)Major de promo et interne à l’hôpital, Jean est bien décidée à se diriger vers la chirurgie, mais là voilà obligée de passer six mois dans le service gynécologique du docteur Karma. Écouter les femmes ne l’intéresse pas et la patience de ce médecin qui fait parler ses patientes de leurs petits tracas l’exaspèrent. Mais les témoignages se succèdent et le mur d’insensibilité de Jean se fissure.

Encore une fois, c’est Maned Wolf qui, dans le même article, m’a fait découvrir cette bande-dessinée (il y a comme des redites dans cet article…). Et encore une fois, c’était une excellente recommandation. C’est un titre touchant qui laisse la place aux femmes et à leur voix. Quelle que soit la gravité du problème, le docteur Karma, puis Jean laissent s’exprimer l’émotion, la pudeur, la gêne, les questions et désamorcent toutes les situations avec patience, bienveillance et explications claires. Dans ce service, point de condescendance, point de patientes qui ressortent en se sentant malmenées, stupides ou sans réponse.

C’est une lecture fascinante et intelligente qui aborde des sujets variés : intersexuation, examens ou interventions abusives, consentement, désir d’enfants, avortement, douleurs, pratiques gynécologiques alternatives… L’occasion de montrer une pratique médicale différente, plus empathique, de clarifier certains tabous, de casser la gueule à certaines idées reçues. Certains passages révoltent, d’autres émeuvent, le tout passionne : une belle réussite !

(Les photos correctes viennent de BD Gest’, les pourries de Bibi…)

Un roman graphique juste et sensible qui donne envie de trouver des soignant·es faisant preuve de la même compétence et du même respect que ces deux-là.

Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod, d’après le roman de Martin Winckler. Le Lombard, 2021. 232 pages.

Spécial Loïc Clément et Anne Montel : Le temps des mitaines (roman), Miss Charity et Chroniques de l’île perdue

Après un article consacré à quelques BD de Loïc Clément (avec ou sans Anne Montel), voici les petites chroniques de trois ouvrages de ce formidable duo dont il est impossible de se lasser.

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Le Temps des Mitaines, T1, Le mystère de la chambre morne (2020)

Le Temps des mitaines (couverture)C’est vraiment double malchance pour Céleste, Prosper, Angus et Nocte: non seulement ils sont collés pour toute la journée de ce samedi, mais en plus Caïus, la brute de l’école, est là également ! Et, comme si ça ne suffisait pas, les voilà coincés dans une bulle temporelle…

Vous connaissez peut-être Le Temps des Mitaines en BD, voici un premier roman dans ce même univers d’animaux anthropomorphes dotés de pouvoirs étranges. Sans surprise de la part de ce duo magique, ce fut une très chouette lecture !

C’est un texte très fin, drôle parfois et tendre surtout, mais toujours pertinent sur les traumatismes et les souffrances de chacun·e. Une histoire intelligente qui parle des secrets que l’on garde dans son cœur, des doutes, des peurs et des douleurs physiques et psychologiques.
Un roman qui est aussi très bien écrit. Parsemé de jeux de mots ou de clins d’œil (notamment dans les noms des personnages), la plume de Loïc Clément offre une voix unique à ces protagonistes très différents. Les attendrissantes erreurs de Prosper, les mots savants d’Angus, l’impatience de Caïus, la réserve de Nocte ou la confiance de Céleste se décèlent tout de suite et parachèvent leurs portraits.

En BD comme en roman, le talent de ce duo se confirme. Tout est réussi et efficace dans ce récit : de jeunes héroïnes et héros touchant·es, un texte futé sur les plus ou moins lourdes épreuves et injustices de la vie, des illustrations qui offrent un visage à ces personnages (puis-je dire que les douces couleurs aquarellées d’Anne Montel m’ont toutefois un peu manquées dans ce choix du noir et blanc ?).

« Le plus dur a été lorsqu’il a fini par comprendre que ce genre de relation père-fils n’est pas la norme. En observant les autres enfants et l’attitude de leurs parents, ce petit garçon a compris qu’il était mal tombé. Il a compris que les cris et les heurts n’étaient pas les mêmes dans chaque foyer, et que le sien était un avant-goût de l’enfer. Alors, il a peu à peu construit une carapace autour de son cœur et a commencé à mordre et à aboyer. Il s’est mis à moquer, agresser ou racketter autrui. Il est devenu dur comme un roc. Aussi âpre que son quotidien. »

Le Temps des Mitaines, T1, Le mystère de la chambre morne, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations). Little Urban, 2020. 153 pages.

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Miss Charity, T1, L’enfance de l’art,
d’après le roman de Marie-Aude Murail (2020)

Miss Charity T1 (couverture)L’enfance de Charity Tiddler, entourée d’une petite ménagerie, d’une bonne portée sur les récits horrifiques et d’une gouvernante française qui révélera son talent pour l’aquarelle.

Évidemment (ça deviendrait presque lassant, non ?), l’adaptation du roman de Marie-Aude Murail par le duo magique Clément-Montel est une réussite.

On retrouve cet enthousiasmant mélange d’erreurs enfantines – écho aux romans comme Les malheurs de Sophie – et d’innocence, de passion et d’excitation. Si la froideur du monde des adultes est parfois brutale, les moments de complicité que Charity partage avec ses animaux ou les adultes qui s’occupent vraiment d’elle apportent de très beaux moments. C’est drôle, intelligent, vivant, dynamique. On ne s’ennuie pas un instant en la compagnie de cette petite artiste scientifique.

Anne Montel semble prêter son pinceau et son talent à la petite Charity qui raconte cette histoire et pratique également cette technique d’illustration. Les traits délicats et les couleurs douces de donnent vie à l’espièglerie et à la singularité de notre héroïne. Jamais avare en détails, l’illustratrice sublime les créatures, les champignons et autres plantes qui passionnent Charity, nous plongeant délicieusement dans la campagne anglaise.

Un roman graphique qui se dévore que l’on connaisse ou non le texte original.

Miss Charity, T1, L’enfance de l’art, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations), d’après le roman de Marie-Aude Murail. Rue de Sèvres, 2020. 117 pages.

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Chroniques de l’île perdue (2018)

Chroniques de l'île perdue (couverture)Contrairement aux autres titres signés Clément-Montel, je n’avais pas du tout entendu parler de celui-ci avant de tomber dessus en fouillant dans le catalogue de ma bibliothèque.

Deux frères – Sacha, l’aîné, et Charlie, le cadet – sont en croisière avec leurs parents quand le navire sur lequel ils ont embarqué fait naufrage. Tous deux échouent alors sur une île peuplée d’êtres étranges aux intentions parfois diaboliques.

Une fois n’est pas coutume, j’ai ici eu un peu plus de mal à rentrer dans cette histoire. Un peu déboussolée par le côté onirique – qui a parfaitement raison d’être –, je n’ai pas immédiatement vu le but de cette histoire apparemment très décalée.
Heureusement, les choses se sont remises en ordre dans ma tête et je me suis une nouvelle fois retrouvée face à un texte intéressant qui, un peu comme dans le petit roman du Temps des Mitaines, raconte les souffrances d’un enfant. Donne vie à ses terreurs, à sa tristesse, à ses angoisses, à sa solitude. Démultiplie les pires moments de sa jeune existence. Et ouvre les yeux d’un grand frère parfois si accaparé par sa propre vie qu’il en oublie un peu que son petit frère a besoin de lui.
Le tout reste parfois perturbant et un peu flou, d’où l’absence de coup de cœur pour cet ouvrage. Néanmoins, c’est une atmosphère qui correspond bien à cette histoire qui met en scène le cheminement intérieur des personnages.

Comme toujours, les planches soignées d’Anne Montel nous emmènent sur cette île fantastique. Ses couleurs marquées – qui m’ont toutefois un peu moins séduite que d’ordinaire – et la diversité fascinante des paysages proposés sont parfaitement contrebalancées par les faciès sombres et terrifiants des créatures qui peuplent l’île. Certaines cases se révèlent troublantes par la malveillance qui se dégage de certains antagonistes.

Sous cette apparente aventure, ce roman graphique dévoile une vision poétique et cauchemardesque des peurs enfantines et les relations conflictuelles entre frères (mais ça marche aussi entre sœurs…). Nous sommes un peu moins dans la mignonnerie irrésistible qu’à l’accoutumée, tant dans l’intrigue que dans les illustrations, mais c’est toujours du beau travail, très bien pensé.

Chroniques de l’île perdue, Loïc Clément (texte) et Anne Montel (illustrations). Éditions Soleil, coll. Métamorphose, 2018. 110 pages.

Les petites marées, livre et BD, de Séverine Vidal (2012 et 2014)

Les petites marées (couverture)Mona tente de guérir de la peine de cœur que lui a infligé Gaël, son ami d’enfance, quand sa grand-mère Suzanne meurt. Pour Mona, c’est l’occasion de retourner à Saint-Malo dans cette maison où elle passait tous ses étés avec Gaël.

Les petites marées est un texte court et très intimiste. Mona raconte la majeure partie de l’histoire, mais quelques pages du journal de Gaël viennent parfois s’intercaler entre deux chapitres. On comprend mieux le jeune homme ainsi que les raisons de son comportement pas toujours très clair avec Mona.

L’auteure aborde plusieurs sujets : le deuil, la frontière fine entre amitié et amour, l’homosexualité. C’est une histoire toute simple sur les gens, les pertes, les rêves, les espoirs. Et sur le temps qui finira par effacer les mauvais souvenirs.

Les petites marées 1 - Mona (couverture)La BD est très fidèle au livre, mais j’ai préféré cette adaptation au texte original. Sans doute grâce à l’apport des illustrations pleines de finesse. Les teintes bleutées adoptées par l’illustrateur se marient à merveille avec ce décor marin comme avec cette ambiance de tristesse.

Un petit texte (et son adaptation en bande dessinée) sur des gens normaux. C’est touchant sans être bouleversant, mais chacun pourra s’identifier à Mona et Gaël.

« Je commence à admettre (ça va mieux, ça va mieux, ça va mieux) que la vie peut s’écouler sans lui. Ça sera sûrement pas les grandes marées, niveau puissance émotionnelle, je serai loin des tempêtes, mais au moins, ça sera peut-être doux. Je me trouverai un copain qui ne change pas d’avis (et accessoirement d’amoureuse) tous les deux mois, un type solide et droit dans ses bottes de pluie.

Un amour calme. Un truc qui ne déborde pas.

Un genre de ruisseau, quoi.

Voilà les deux gros projets que j’ai pour l’année qui vient : trouver un ruisseau et finir d’oublier Gaël. »

Les petites marées, Séverine Vidal. Oskar éditeur, coll. Court métrage 2012. 109 pages.

Les petites marées – Mona, Séverine Vidal (scénario) et Mathieu Bertrand (dessin). Les Enfants Rouge, 2014. 53 pages.

Deux suites sont également sorties en 2015 et en 2016, toujours sous forme de BD avec deux illustrateurs différents : Jules et Rose. En ce qui me concerne, je ne les ai toujours pas découvertes.

Shutter Island : critique du livre, du film et du roman graphique

Je vais parler de Shutter Island, une histoire déclinée sous trois formes différentes :

  • Le roman de Dennis Lehane (2003, Payot & Rivages) ;
  • Le roman graphique dessiné par Christian De Metter (2008, Casterman) ;
  • Le film de Martin Scorsese (2010, États-Unis).

États-Unis, années 1950, les marshals Teddy Daniels et Chuck Aule sont envoyés sur l’île de Shutter Island pour enquêter sur la disparition de Rachel Solando. Mais Shutter Island n’est pas une île ordinaire et Rachel pas une femme comme les autres. Shutter Island abrite un hôpital psychiatrique recueillant les malades mentaux les plus délirants et les plus dangereux du pays. Pas de doux dingues là-bas, mais des meurtriers, des infanticides, des violeurs et des pyromanes.

 

Shutter Island, roman de Dennis Lehane (2003)

La langue française manque de terme parfois. Notamment pour qualifier un livre comme celui-ci. Les Anglais pourraient le qualifier de « page-turner » ou de « unputtable book ». Je l’ai pris, je l’ai lu, je l’ai posé une fois arrivée à la dernière page. (Ça s’est presque passé comme ça.) Lehane maîtrise vraiment son sujet. Pas forcément de gros cliffhanger à la fin de chaque chapitre, mais une tension qui monte peu à peu et nous pousse imperceptiblement à nous s’accrocher de plus en plus au bouquin.

La situation, le lieu, le moment, les personnages prêtent évidemment à cela. Un hôpital semblable à une prison dans lequel les criminels seraient utilisés sans respect pour le code de Nuremberg. Un phare désaffecté dans lequel se déroulerait d’atroces expériences. Une tempête isolant encore davantage cette île inhospitalière. Des médecins dont on ne sait si leur amabilité est une façade ou une réalité, une disparition impossible. Un héros hanté par son passé. Et caetera.

Mais, malgré cette possible « facilité », Lehane nous manipule sans cesse. Il nous fait aller là où il veut pendant tout le récit. Jusqu’à la fin qui est des plus inattendues. Même si j’avais quelques intuitions, je n’aurais jamais imaginé qu’il pouvait aller si loin. Il nous emmène là où il veut même s’il nous donne plein d’indices. J’aime être ainsi baladée, que l’auteur m’entraîne sur des chemins inattendus, qu’il me surprenne, me bouscule. Ainsi une seconde lecture donne à voir une autre histoire où tous les rôles sont inversés.

Il introduit également une réflexion sur la psychiatrie, l’esprit, les traitements infligés aux malades. Le pouvoir de l’esprit et les maladies mentales me fascinent, autant dire j’ai été servie.

Vraiment, moi qui lis peu de polars ou de thrillers, de « shocker » comme Lehane qualifie son roman, j’ai été complètement accrochée par Shutter Island et, étrangement, je n’avais pas envie de dire au revoir à Teddy Daniels, Chuck, Cawley et tous les malades.

Une fois que vous connaîtrez la fin, parcourez à nouveau le livre : tout est à reprendre, tout est à réinterpréter. C’est tout simplement génial de la part de Lehane ! Deux romans pour le prix d’un !

« Vous y pensez, des fois ?

– A votre esprit ?

– Non, à l’esprit en général. Le mien, le vôtre, celui des autres… Au fond, il fonctionne un peu comme un moteur. Oui, c’est ça. Un moteur très fragile, très complexe. Avec des tas de petites pièces à l’intérieur, des engrenages, des boulons, des ressorts. Et on ne sait même pas à quoi servent la moitié d’entre elles. Mais si un engrenage se grippe, rien qu’un… Vous y avez déjà réfléchi ?

– Pas ces temps-ci, non.

– Vous devriez. Au fond, c’est pareil qu’une voiture. Un engrenage se grippe, un boulon casse et tout le système se détraque. Vous croyez qu’on peut vivre avec ça ? (Il se tapota la tempe.) Tout est enfermé là-dedans et y a pas moyen d’y accéder. Vous, vous contrôlez pas grand-chose, mais votre esprit, lui, il vous contrôle, pas vrai ? Et s’il décide un jour de pas aller au boulot, hein ? (Quand il se pencha vers eux, les deux hommes virent les tendons saillir sur sa gorge.) Ben, vous êtes baisé. »

(Peter Breene à Teddy Daniels et Chuck Aule)

« Si on vous juge dément, alors tous les actes qui devraient prouver le contraire sont interprétés comme ceux d’un dément. Vos saines protestations constituent un déni. Vos craintes légitimes deviennent de la paranoïa. Votre instinct de survie est qualifié de mécanisme de défense. C’est sans issue. L’équivalent d’une condamnation à mort, en quelque sorte. Une fois que vous êtes ici, vous n’en sortez plus. »

 Shutter Island, Dennis Lehane. Rivages, coll. Rivages/Noir, 2006 (2003 pour l’édition originale. Payot & Rivages, 2003, pour l’édition en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 392 pages.

Shutter Island (couverture)

 

Shutter Island, roman graphique de Christian De Metter (2008)

Christian De Metter illustre fidèlement et magnifiquement le roman de Lehane. Les illustrations sont superbes avec ces tons sépia, verts, sombres, qui donnent un effet passé qui colle totalement avec les années 1950, cadre du récit, et avec l’atmosphère qui règne à Shutter Island. J’ai adoré l’idée de ne donner de la couleur qu’aux rêves de Teddy Daniels. L’ambiance est oppressante, anxiogène, et De Metter a su faire en sorte que le lecteur n’ait qu’une envie : quitter ce caillou avec Teddy et Chuck.

Peu de choses à dire sur l’histoire qui est celle du roman. Je n’ai relevé qu’une liberté prise par rapport au texte original, la disparition de la rencontre avec Rachel dans la grotte, mais, cette exception mise à part, tous les rebondissements sont là.

Une œuvre graphique magnifique qui fait plus que simplement illustrer le roman, qui l’enrichit !

Shutter Island, Dennis Lehane (scénario), Christian de Metter (dessin). Payot & Rivages/Casterman, 2008. 119 pages.

Shutter Island roman graphique (couverture)

 

Shutter Island, film de Martin Scorsese, avec Leonardo Di Caprio, Mark Ruffalo et Ben Kingsley (2010)

Scorsese a réussi son coup avec Shutter Island. L’adaptation est brillante et restitue presque parfaitement le livre. Les temps forts sont respectés et les détails supprimés n’enlèvent rien à la compréhension de l’histoire, mais tout de même, une petite déception. Où sont passées toutes les énigmes laissées par Rachel Solando ? Il n’en reste qu’une petite ligne qui n’est qu’une question et non réellement un code : « Qui est 67 ? ».

L’un des passages du livre que j’ai trouvé captivant était la migraine de Teddy qui éclate sur plus de trois pages. Les images utilisées, la violence de la douleur, l’aveuglement, ce phénomène à l’origine inconnue m’ont accrochée au livre. Le film ne pouvait pas rendre cette force et la scène dure moins d’une minute et se résume à un éclairage éblouissant. Cela m’a rappelé l’incapacité du film Le Parfum à rendre les descriptions des odeurs, pourtant fabuleuses dans le roman de Patrick Süskind.

En revanche, voir le film en connaissant la fin donne à voir un second film. Toutes les réactions  ou les paroles des autres personnages sont interprétées différemment.

J’ai simplement apprécié la nuance apportée par la dernière phrase de Teddy Daniels. Je ne peux pas développer sous peine de dévoiler la chute, mais elle introduit une nuance dans l’état mental du personnage qui est intéressante.

Quant aux acteurs… Je n’ai rien de particulier à dire sur Di Caprio qui, totalement crédible dans son rôle de marshall torturé par son passé et les remords, prouve une nouvelle fois son talent d’acteur. Ben Kingsley fait un Dr Cawley compatissant et compétent.

Mais Mark Ruffalo… Non, il m’a insupportée pendant tout le film. A vrai dire, je crois qu’aucune de ses performances ne m’a jamais convaincue (Blindness, The Kids Are All Right, Avengers, Iron Man 3… et je ne me rappelle même plus de lui dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind ou Zodiac). Chuck Aule est le mec sympathique qui inspire la confiance. J’avais beaucoup aimé ce personnage qui tempère les éclats de Teddy, qui nous aide à en apprendre davantage sur Teddy en lui posant les questions que nous avons envie de lui poser (« Qui est Andrew Leaddis ? ») et qui évolue également. Mark Ruffalo m’a juste donné l’impression d’être un rigolo avec un sourire idiot. Quant à la voix française… quelle horreur.

Un bon film au twist final incroyable, mais qui ne peut égaler le livre.

« Les blessures peuvent créer des monstres. »

« Qu’est-ce qu’il y a de pire pour vous ? Vivre en monstre ou mourir en homme de bien ? »

Shutter Island, réalisé par Martin Scorsese, avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley… Film américain, 2010. 2h10.

Shutter Island film (affiche)

Milady de Winter, par Agnès Maupré (2010 – 2012)

Milady de Winter T.1

Agnès Maupré revisite avec ces deux tomes parus chez Ankama l’œuvre d’Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires. Mais ce n’est pas sur D’Artagnan et ses trois compagnons qu’elle fixe son regard, mais sur leur terrible et mortelle ennemie, Milady de Winter. Les 134 pages du tome 1 retrace la vie de la belle Anglaise depuis sa pendaison par son époux, le comte de la Fère (alias Athos) jusqu’à sa déclaration de guerre à D’Artagnan qui, par la ruse, s’est introduit dans son lit et a « mis à nu un secret dangereux » : Milady est marquée d’une fleur de lys. Le second tome, fort de ses 141 pages, raconte la haine de Milady pour les quatre amis, ses intrigues pour faire assassiner le duc de Buckingham jusqu’à sa mort.

Mais ce que ces bandes dessinées mettent en avant, ce sont des aspects inédits de la vie de Milady : sa rencontre avec le comte de Winter, sa grossesse ou encore sa relation avec son fils ainsi qu’avec Constance Bonacieux, sa prisonnière. Ces éléments absents des livres, Agnès Maupré les réinvente pour donner une nouvelle vie à cette célèbre méchante.

 

JMilady de Winter T.2e n’avais jamais lu Les Trois Mousquetaires bien que j’avais adoré Le Comte de Monte-Cristo ou bien La Reine Margot. Mais cette histoire de mousquetaires que j’imaginais, pour je ne sais quelle raison, comme une histoire de cape et d’épée manichéenne ne m’attirait pas du tout. Mais à force de voir Milady de Winter dans les librairies, j’ai commencé à être intriguée. Puis peu avant le Livre sur la Place 2012, j’ai vu que la dessinatrice serait l’une des invitées de la Parenthèse, bonne librairie spécialisée BD de Nancy. J’ai alors pensé « c’est l’occasion, je vais lire Les Trois Mousquetaires et si ça me plaît, je lirai Milady et j’irai voir Agnès Maupré. » Ni une ni deux, je prends mon bouquin (que j’avais acheté plus d’un an auparavant à une bourse aux livres et je me suis plongée dans ma lecture. « Plongée » est le mot car j’ai littéralement dévoré les deux livres qui composaient mon édition des Trois Mousquetaires. J’ai adoré l’histoire de ces quatre amis à la vie à la mort, avec chacun leurs qualités mais aussi leur défauts, se heurtant à la colère de Richelieu, puis de Mazarin, poursuivis par Milady ou par son fils. Et donc je suis allée chercher Milady de Winter pour retrouver ce personnage si intrigant qui, pour moi, le plus intéressant du livre, méchante charismatique, vipère dissimulée sous le masque de la beauté, femme meurtrie qui rend tous les coups, espionne meurtrière.

(Si ça ne s’appelle pas parler pour ne rien dire…)

 

Après avoir lu le tome 1, j’ai été incapable de dire si j’avais vraiment aimé ou pas. Sur le coup, je veux dire. Le dessin est assez particulier, simpliste à première vue et les personnages des mousquetaires si ennoblis dans les livres malgré leurs défauts sont ici montrés si ridicules que je suis restée perplexe. Puis j’ai acheté le deuxième tome et j’ai relu le premier pour bien me remettre dans l’ambiance. J’ai alors vu la BD sous un jour différent. Et totalement positif !

Alexandre Dumas nous montrait le monstre, Agnès Maupré nous montre la femme. Tout en suivant le récit de l’auteur, elle réalise un beau travail d’écriture pour nous montrer ce que l’on ne peut qu’imaginer dans les livres. Milady n’est plus seulement la femme machiavélique de Dumas, c’est aussi une victime qui a connu la souffrance et qui tente de se relever de ces épreuves et de fuir son passé qui la rejoint bien souvent. C’est aussi une femme qui aime, mais qui refuse de se laisser dominer par les hommes qui pourtant dominent ce XVIIe siècle, c’est aussi une femme à la recherche d’une amie qu’elle trouve en quelque sorte auprès de Constance Bonacieux, sa prisonnière (qu’elle empoisonnera tout de même pour se venger de D’Artagnan). Agnès Maupré rend à Milady sa part d’humanité en montrant que c’est la douleur qui lui a donné cette détermination et cette cruauté. De plus, elle nous la présente sous un jour totalement absent dans l’œuvre de Dumas : elle nous la montre en mère. Mère indigne peut-être, mais qui finalement aime son fils. La maternité était un sujet important pour Agnès Maupré qui tenait à montrer cet aspect de Milady (elle a expliqué ceci au Livre sur la Place pendant les dédicaces). Quant aux hommes, ils ne tiennent vraiment pas le beau rôle : lâches, ivrognes, volages, acariâtre (pour Athos), arriéré (Porthos), débauchés. En un mot : ri-di-cu-les.

Au final, un récit tragique raconté avec légèreté et violence avec un dessin à la plume et à l’encre qui, finalement, se révèle très agréable. Une très bonne découverte !

 « Ces histoires de déshonneur qui tombe sur la pécheresse comme la foudre divine ne sont que des mythes destinés à convaincre les femmes de garder leurs fesses bien sages. »

 « J’ai cru qu’il suffisait pour revivre de tourner le dos à son passé, mais il faut le fouler aux pieds, l’écraser, le brûler pour enfin renaître sur une terre aride, nette et pure comme un désert. J’ai cru aussi que le temps cicatrisait les blessures, naïveté ! Chaque nouvelle plaie rouvre les anciennes. Elles s’additionnent, se superposent, et l’on finit exsangue. »

 Milady de Winter, tomes 1 et 2, Agnès Maupré. Ankama, 2010-2012. 134-141 pages.

Retrouvez également ma chronique sur sa seconde série autour du chevalier d’Eon !