Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)

Americanah (couverture)J’ai enfin lu Americanah ! Ce livre était dans ma PAL depuis trois ans peut-être. Trois ans que j’attendais le bon moment. Et quand je me suis enfin décidée, ce n’était pas tant le bon moment que ça puisque j’ai fait une pause au milieu pendant mon week-end à Paris – pour lequel j’avais pris un livre moins épais pour optimiser au mieux mon sac – puis pour lire La Passe-miroir – que voulez-vous, priorité priorité… –, donc j’ai finalement étalé cette lecture sur plusieurs semaines. Ça valait bien la peine d’attendre trois ans. Bref.

 De quoi ça parle ? D’Ifemelu qui quitte le Nigeria pour aller étudier aux États-Unis, de son arrivée là-bas, de ses galères, de ses succès, de ses amours, de son blog sur la race. D’Obinze, son grand amour du lycée et de l’université, qu’elle laisse derrière elle, de son séjour en Angleterre, de ses difficultés, de ses réussites. D’Ifemelu qui rentre au Nigeria, des années plus tard. De l’expatriation, du retour au pays. De qui on est.

Je ne lis pas beaucoup de littérature africaine. Quand ma PAL aura atteint une taille que je jugerai raisonnable, j’y remédierai. En attendant, j’espère lire rapidement d’autres romans de Chimamanda Ngozi Adichie à commencer par L’autre moitié du soleil peut-être tant j’ai été séduite et emportée par Americanah.

Il fait partie de ces romans qui me plongent dans un corps, dans une vie, dans des préoccupations qui me sont totalement inconnues. Indéniablement, je ne sais pas ce que ça fait d’être Noire même si je suis un peu au courant tout de même des inégalités et de ce genre de choses. Je ne peux pas m’imaginer ce que c’est au quotidien. Notamment dans des détails très terre-à-terre comme les cheveux ou la couleur des pansements. J’aurais aimé lire davantage d’articles de blog signés Ifemelu et j’aurais aimé suivre son blog, avec son ton parfois désabusé et ses remarques qui m’ont parfois poussée à m’interroger.
Racisme ordinaire, immigration, féminisme, intégration, couple, famille, différences sociales et culturelles, argent, changements de regards, identité, acceptation de soi… J’ai adoré les questions et les réflexions soulevées par ce livre et c’est peut-être pour cela que la dernière centaine de pages m’a un peu moins convaincue. Ça se lit toujours très bien, mais l’histoire se focalise sur les retrouvailles et les relations entre Ifemelu et Obinze, laissant de côté les sujets plus sociétaux. La suite de leur histoire d’amour ne m’a pas franchement renversée, mais c’est finalement une toute petite partie du roman, donc cela n’a pas impacté mon enthousiasme.

Ce n’est certes pas un roman très dynamique, c’est un roman sur la vie, sur le quotidien, sur des petits riens, mais j’ai été complètement embarquée par la narration fluide de l’autrice. C’est triste, c’est drôle, c’est dur, c’est facile, c’est déstabilisant, c’est confortable : les anecdotes se succèdent et dessinent une vie ordinaire et riche. Côtoyer Ifemelu et Obinze a été un réel plaisir, j’aurais pu vivre encore un peu plus longtemps avec eux et je suis quelque peu mélancolique à l’idée de les quitter.
Ifemelu m’a semblé étonnement… concrète. Ça peut paraître étrange dit comme ça (je trouve ça étrange), mais elle ne m’a pas simplement paru être un personnage de papier, mais une vraie personne de chair, de sang, de poils, d’imperfections. Elle est particulièrement vivante, on ne la comprend pas toujours, elle peut agacer parfois, mais je me suis vraiment attachée à elle, à son intelligence, à ses doutes, à son caractère bien trempé. C’est un roman sensoriel, vivant. On sent l’odeur du riz jollof, on vit l’élection d’Obama de façon plus intense que je ne l’ai vécue en vrai, on est bousculé par la foule… les expériences se succèdent et donnent corps à ce très beau récit.

Un roman très juste, intelligent et percutant qui m’a ouvert des horizons inconnus et des sujets qui sont bien loin de mon quotidien. Je l’attendais depuis longtemps et je suis encore sous le charme de cette lecture.

« Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ? Tu es en Amérique à présent. »

« En Amérique, le racisme existe mais les racistes ont disparu. Les racistes appartiennent au passé. Les racistes sont de méchants Blancs aux lèvres minces dans les films qui traitent de l’époque des droits civiques. Le problème est là : les manifestations de racisme ont changé mais pas le langage. Par exemple : si vous n’avez pas lynché quelqu’un, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Si vous n’êtes pas un monstre assoiffé de sang, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Quelqu’un devrait être chargé de dire que les racistes ne sont pas des monstres. Ce sont des gens qui ont une famille aimante, des gens ordinaires qui payent leurs impôts. Quelqu’un devrait avoir pour mission de décider qui est raciste et qui ne l’est pas. A moins que le moment soit venu d’éliminer le mot « raciste ». De trouver quelque chose de nouveau. Comme « Syndrome de trouble racial ». Et on pourrait avoir plusieurs catégories pour ceux qui en sont affectés : bénin, moyen et grave. »

« Le racisme n’aurait jamais dû naître, par conséquent n’espérez pas recevoir une médaille pour l’avoir réduit. »

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie. Folio, 2016 (2013 pour l’édition originale. Gallimard, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour. 684 pages.

Challenge Voix d’autrices : lire une autrice racisée

Le Phare au Corbeau, de Rozenn Illiano (2019)

La Phare au corbeau (couverture)Le Phare au Corbeau met en scène un duo atypique : en effet, Agathe et Isaïah sont exorcistes. Agathe voit les esprits mais est incapable de converser avec eux et par là de les apaiser. C’est donc Isaïah qui, sans même les voir, les pousse à quitter notre monde. Quand on les appelle pour un manoir hanté en Bretagne, rien ne laisse supposer que l’esprit du lieu se montrera plus récalcitrant que les autres (hormis le fait que, si c’était le cas, il n’y aurait pas de roman). Sauf que lorsqu’il s’y mêle une malédiction, de multiples morts, des secrets bien gardés par des locaux peu amènes et une histoire macabre qui s’étale sur plusieurs siècles, la partie ne s’annonce pas si facile.

Je dois dire tout d’abord que je suis ravie d’avoir enfin pu appréhender la plume de Rozenn Illiano. Je suis son blog « Onirography » depuis quelques mois et ses nombreux projets n’ont cessé d’attiser ma curiosité. Il y a eu Midnight City, le livre vagabond, ses petites poupées qui offrent un visage à ses personnages, et puis ce fameux « Grand Projet » qui rassemble et lie tous ses romans (si Le Phare au corbeau est le premier qui passe entre les mains d’un éditeur, Rozenn Illiano n’en est pas à son premier coup d’essai et a déjà publié plusieurs livres en auto-édition). Mais la vie et ma PAL et mes finances font que ce désir de découvrir son œuvre a toujours été repoussé… jusqu’à aujourd’hui !

L’exorcisme fait partie de la culture populaire et tout le monde aura des images ou des formules en tête (« Vade Retro Satana » par exemple). Pourtant, je ne crois pas avoir regardé beaucoup de films sur le sujet (non, pas même L’exorciste dont je n’ai vu que des extraits) et encore moins de livres. Je n’ai même aucun doute là-dessus : Le Phare au Corbeau était mon premier roman mettant en scène des exorcistes.
Ce qui a, je pense, fortement accru mon enthousiasme en commençant ce roman (c’est comme si tu me donnes une histoire de pirates : j’aime beaucoup les pirates, mais j’en lis finalement très peu, donc je serais dès le début très excitée à l’idée même de la lecture à venir). J’ai adoré cette plongée dans le monde du hoodoo et des rituels mêlant sorcellerie africaine et saints catholiques que pratique Isaïah. Les vévés, les herbes, les huiles, les formules… et la rencontre de cet univers underground des sorciers où certain·es absorbent les émotions des autres, ont des « intuitions » leur permettant de connaître des événements en train de se dérouler ou sur le point d’advenir, perçoivent les malédictions et bien sûr voient les morts. Un univers enthousiasmant, bien construit et immédiatement crédible.

Le cadre du roman était aussi fascinant qu’inquiétant. Le domaine de Ker ar Bran est un lieu qui ne pouvait que me fasciner. Ce phare scellé, dressé face à la mer ; le vent, menaçant de vous pousser à bas de la falaise ; les cris des goélands mêlés à ceux du fameux corbeau ; cette grande demeure mi-rénovée, mi-abandonnée ; ce domaine isolé du reste du village ; les morts qui parsèment son histoire… Une Bretagne qui fait fantasmer, aux légendes séculaires porteuses d’émerveillement et d’inquiétude.
Un endroit qui ne pouvait qu’enfanter mille craintes et superstitions… et tout autant de questions. Autant pour nous qui lisons les mots de Rozenn Illiano que pour Agathe. D’où lui vient ce sentiment de familiarité avec ce petit coin de Bretagne ? Pourquoi ce phare l’appelle-t-il ainsi ?

Les personnages sont également l’un des grands points forts de ce récit. Si Isaïah semble parfois si parfait que l’on ne peut qu’approuver Agathe lorsqu’elle déclare qu’« il devrait y avoir des lois contre ça », il n’en est pas pour autant agaçant et fade, travers dans lequel l’autrice aurait pu tomber. Il est un personnage lumineux et rassurant, confiant en lui et en les autres ; il est le pendant d’une Agathe plus sombre, introvertie et torturée. Sensation de ne pas être à sa place, honte face à un don incomplet, peur d’être inutile, inconfort face à de nouvelles personnes, mille doutes tourbillonnant sous son crâne… Agathe est un personnage un peu paumé dans lequel je me suis malheureusement beaucoup trop reconnue. Isaïah est pour elle un ami d’exception et leur relation fonctionne à merveille d’un bout à l’autre du récit.
Ce sont des personnages qu’il me plairait beaucoup de voir évoluer. C’est un roman tout fait indépendant, avec un début, un milieu et une fin, mais qui a cependant la possibilité d’évoluer en série (c’est en tout cas le souhait de l’éditeur, semble-t-il). La fin du récit – dont je ne peux rien vous dire – laisse percevoir des changements à venir dans leur façon de travailler et je suis curieuse de voir comment Agathe s’adaptera aux révélations de cette enquête.

Si la majeure partie de l’histoire se déroule en 2014, des chapitres ici et là nous ramènent quelques siècles en arrière en 1921 et 1839 à la rencontre du passé de Ker ar Bran, personnage à part entière dont l’ombre pèse sur chacun des protagonistes, mais aussi de Nenoga, Théophile de Saint-Amand ou encore Gwennyn. Des personnages aussi fragilisés par la vie que l’est Agathe. Des êtres craints, rejetés, car jugés trop différents. Leur indépendance, leurs savoirs, leurs croyances, leurs pouvoirs choquent et heurtent la petite communauté et les voilà bientôt livrés à la vindicte populaire.

Ma seule « déception » – je le mets entre guillemets car le mot est trop dur pour le sentiment réellement éprouvé – tient au résumé qui m’a induite en erreur. Je n’en blâme donc pas l’autrice, mais plutôt l’éditeur. En disant « il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui », ce n’est pas faux, c’est même totalement ce qu’il se passe, mais dans des proportions bien moindres que ce que j’imaginais. L’enquête dans le village n’est pas le cœur du récit et se révèle finalement assez brève et vite expédiée (une fois que les personnages se lancent) alors que j’imaginais bien plus de rencontres, de mensonges et de répugnances à parler. Ce n’est pas une déception à proprement parler car je ne suis pas amère de ne pas avoir trouvé une plus longue enquête, mais ça m’a déstabilisé (c’est ça le sentiment réellement éprouvé) : je me demandais quand les locaux interviendraient dans cette affaire (comme quoi, je devrais toujours m’en tenir à mes lectures incomplètes des résumés, cela ne me réussit jamais). 

Les dessins de Xavier Collette – à savoir la couverture du livre et son portrait d’Agathe – ont énormément influencé la manière dont je visualisais cette histoire. Je suis souvent totalement fan de son travail (il a notamment illustré un de mes jeux préférés, Abyss) et cette tendance se confirme avec Le Phare au Corbeau. Ses ambiances ont marqué mon imagination et toutes les images nées dans mon esprit (celle du domaine envahi par une sombre aura par exemple). Je trouve qu’il a parfaitement capturé l’atmosphère de la Bretagne que raconte Rozenn Illiano et le caractère d’Agathe, toutes deux fières, indomptables, uniques.

La Phare au corbeau - Agathe par Xavier Collette

Agathe, par Xavier Collette

Que vous croyez ou non aux esprits, je vous invite à découvrir Le Phare au Corbeau et son envoûtante histoire de fantômes. Pour ses personnages humains et attachants, pour ses paysages de côtes bretonnes battues par les vents et les vagues, pour son ambiance de magie, de superstitions et de légendes, pour ce mélange de fantastique, de douce frayeur et de croyances populaires, pour la magnifique couverture de Xavier Collette… pour bien d’autres raisons qu’il vous faudra découvrir par vous-mêmes.

« Que le spectacle commence, répète toujours Isaïah. Lui se considère en représentation ; moi, j’ai l’impression de jouer ma vie au point de sentir sur mon âme comme un trait gravé avec la pointe d’une pierre, un pour chaque mort que je fixe dans les yeux. Leurs regards me brûlent. Leurs regards me brûlent parce qu’ils me voient, et ils me voient parce que moi je les vois. »

« La jeune femme comprit que tout était perdu pour elle. Personne ne lui viendrait en aide, et surtout pas sa famille. Lorsqu’elle leva les yeux vers sa mère, s’arrachant au poignant spectacle de Lug et d’Enora terrorisés dans leur coin, elle la vit telle qu’elle était : une femme vieillie trop tôt qui n’avait jamais pu accepter les chaînes qu’elle portait, qui avait dû subir sa vie puisqu’elle ne pouvait pas faire autrement. Comme toutes les femmes du village, comme toutes celles qui vivaient dans la région ou ailleurs, condamnées à se marier et à devenir mère parce que leur famille en avait décidé ainsi, à endurer les assauts pressants de leur mari, la terrible douleur de l’enfantement, le travail aux champs ou au lavoir, l’esprit et le corps enfermés dans une cage en fer. L’on traitait de sorcières celles qui s’échappaient de cette geôle, qu’elles possèdent véritablement des pouvoirs ou non… Comment Gwennyn pouvait-elle espérer sans sortir ? »

Magie grise, T1, Le Phare au Corbeau, Rozenn Illiano. Critic, 2019. 382 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre dont le personnage principal est une femme

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La parenthèse 9ème art – Nos embellies, La parenthèse, L’obsolescence programmée de nos sentiments

Je vous propose aujourd’hui un sandwich : deux BD du genre « cocooning » (avec plus ou moins de réussite) et, entre les deux, un roman graphique dur et surprenant qui transpire la souffrance.

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Nos embellies, de Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin) (2018)

Nos embellies (couverture)Quatre personnes. Elles n’ont pas le même âge ni la même vie, mais toutes sont un peu seules au même moment. Par hasard, elles se rencontrent et tentent de remettre de l’ordre dans leur présent.

Nos embellies n’est pas une bande dessinée pleine de surprises, nous avons déjà rencontré ces personnages dans d’autres histoires, d’autres contextes. Mais ce n’est pas un problème. Nos embellies est une bulle de douceur. Pour une fois, ces quatre protagonistes se protégeront un peu des violences du monde, du passé et du présent, et s’écouteront avec bienveillance pour trouver une nouvelle harmonie.
Ce n’est pas une histoire cucul pour autant, c’est un cocktail d’émotions simples et réalistes, une harmonie intergénérationnelle – peut-être éphémère même si on leur souhaite le contraire – que tout le monde peut espérer trouver un jour. Chacun pourra s’identifier en Lily, Balthazar, Jimmy ou Pierrot.

Les dessins ne m’ont pas particulièrement marquée, mais ils servent très bien l’histoire. Marie Devoisin s’en sort très bien, qu’il s’agisse de magnifier ces paysages montagnards que d’exprimer les sentiments, les tourments et les joies des personnages.

Une BD-cocon dans laquelle on se sent très vite chez soi, entre les montagnes enneigées et la chaleureuse maison de Pierrot. Elle n’est pas inoubliable, mais n’en est pas moins une bonne bouffée de fraîcheur et d’optimisme !

Nos embellies, Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin). Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2018. 70 pages.

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La parenthèse, d’Elodie Durand (2010)

La ParenthèseUne petite tumeur nichée au creux de son cerveau va bousculer son existence. Crises d’épilepsie, amnésies, médicaments, traitements lourds… tout cela va contribuer à mettre la vie de Judith/Elodie entre parenthèses.

C’est l’article du Joli qui m’avait donné envie de découvrir cette bande-dessinée (tout comme celle présentée ci-dessous). A vrai dire, j’ai eu le temps d’oublier quel en était le sujet et je l’ai découverte sans a priori.

C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée. A travers ses dessins crayonnés en noir et blanc, la disposition souvent aérée du texte,  l’autrice a su communiquer sa détresse liée à sa maladie. Les crises dont elle ne se rappelle rien, le sommeil qui envahit ses journées, l’inaction, l’incapacité à réfléchir, l’oubli des choses les basiques. Sa peur, son impuissance, son déni face à cette terrifiante descentes aux Enfers. Ce qu’elle raconte donne l’impression d’une personne déconnectée du monde, évoluant dans un monde à part, ralenti, comme si elle était sous l’eau.

Les dessins m’ont déstabilisée au début, mais m’ont finalement plu dans leur simplicité et leur éloquence. Ils collent à merveille avec l’ambiance du récit : dérangeants parfois, torturés, en souffrance. Certains d’entre eux m’ont rappelé ceux de Manu Larcenet pour le fabuleux Journal d’un corps.

Une BD pour se rappeler – confrontant ses propres réminiscences avec les souvenirs de sa famille –, une BD pour apprendre à vivre avec cette part d’elle-même. Une BD en montagnes russes où les rechutes succèdent aux petites victoires qui rendent la vie si belle, où on la voit plonger dans un gouffre noir ou regrimper la pente.

La parenthèse, Elodie Durand. Delcourt, coll. Encrages, 2010. 221 pages.

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L’obsolescence programmée de nos sentiments, de Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin) (2018)

L'obsolescence programmée de nos sentiments (couverture)A 62 ans, Méditerranée vient de perdre sa mère : la voilà l’aînée de la famille. Un statut effrayant car la voici une personne âgée aux yeux de la société.
Ulysse vient de perdre son travail de déménageur et sa vie s’emplit soudain d’un grand vide. Que faire de ses mains, de son corps à présent ?

Après la maladie chez une jeune femme, voilà une BD qui parle de vieillesse. De la lente et inéluctable dégradation du corps, l’esprit qui refuse de s’engager sur cette pente glissante. Les regrets, les peurs, les débilisations. Mais aussi de la vie qui n’est pas terminée pour autant car cette BD nous parle aussi et surtout d’un renouveau. Des projets pour ne pas s’encroûter, des rencontres, l’amour qui rejaillit.

Le sujet est globalement joliment traité, tout en tendresse pour ces deux êtres qui se sentent encore jeunes d’esprit si ce n’est de corps, qu’importe ce qu’en dira la société. Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincue. C’est une jolie histoire pleine de bons sentiments, un peu trop peut-être (même si je ne saurais expliquer ce qui fait que Nos embellies fonctionne davantage car nous sommes sur le même type d’histoires qui font chaud au cœur), mais la fin m’a laissé totalement perplexe. Je ne la trouve pas appropriée. Le reste de l’album était subtil et réaliste et le récit bascule dans une sorte d’irréalité assez perturbante. Pourquoi ce choix ?

Un ouvrage sympathique mais oubliable malgré la douceur réaliste des dessins d’Aimée de Jongh.

L’obsolescence programmée de nos sentiments, Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin). Dargaud, 2018. 142 pages.

La parenthèse 9ème art – Ninn, Frnck et Le château des étoiles

Aujourd’hui, je me penche sur quelques séries tous publics. Mes critiques porteront sur tous les tomes parus à ce jour, mais je ne dévoile rien, je vous livre simplement mes impressions de lectrice.

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Ninn (3 tomes),
de Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin)
(2015-2018)

Ninn connaît le métro parisien comme sa poche. Ses pères adoptifs y travaillent et lui ont fait découvrir cet univers souterrain depuis qu’ils l’y ont trouvée tout bébé. Mais Ninn est curieuse et ne tarde pas à découvrir que ces kilomètres de galeries n’ont pas encore dévoilé tous leurs secrets et qu’elle devra peut-être s’enfoncer plus loin qu’elle ne l’a jamais fait pour éclaircir le mystère de ses origines.

Pour l’instant, trois tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, La Ligne Noire;
  • Tome 2, Les Grands Lointains;
  • Tome 3, Les oubliés.

J’ai adoré les deux premiers tomes. Ils forment un diptyque étonnant dont les deux parties sont à la fois complémentaires et très différentes.
Le premier tome s’ancre globalement dans un décor très réaliste, voire familier pour qui a arpenté la capitale et ses sous-sols. J’ai pris grand plaisir à reconnaître des architectures familières – le carnet graphique à la fin, mêlant photographies, crayonnés et planches finalisées, m’a aidée à en identifier certaines. J’avoue que j’aurais aimé lire ces BD avant de quitter Paris pour peut-être rêver davantage dans le métro lorsqu’emprunter celui-ci était devenu une épreuve. On apprend divers anecdotes sur le métro au fil des pages : si je connaissais l’existence des stations fantômes, le wagon-aspirateur et le grand ouvrage Opéra m’étaient inconnus.
Le second prend la forme d’une aventure surprenante et merveilleuse. Les Grands Lointains qui donnent son titre à ce volume se dévoilent et le réalisme perd parfois pied. Les grises constructions de fer et de béton, si solides et terre-à-terre, cèdent la place à l’onirisme et à mille couleurs. Des concepts abstraits prennent vie, tels que les idées sombres ou les pensées perdues.

J’ai trouvé le troisième tome un peu différent de ses prédécesseurs. Il est très dense, riche en informations, mais il forme presque une aventure indépendante. Il présente néanmoins l’avantage d’élargir l’horizon des Grands Lointains et de nous offrir des informations sur le passé de cet univers fabuleux. J’espère simplement que les tomes suivants permettront de créer un véritable lien avec les événements qui y sont décrits, leur conférant une importance pour l’histoire de Ninn, que ce ne soit pas seulement une quête qui, une fois achevée, est laissée derrière.

Le travail de Johan Pilet m’a séduite par le rythme qu’il insuffle à l’histoire sans craindre de laisser la place aux dialogues, par les couleurs tantôt sombres tantôt lumineuses qui subliment chaque case, des plus petites aux pleines pages, par ses décors fidèles à la réalité parisienne et ceux, magiques, des Grands Lointains.

Mélange d’aventures et de poésie, la découverte de cet univers a été un vrai plaisir, surtout en étant guidée par une héroïne aussi attachante, volontaire et courageuse qui n’a pas été sans me rappeler l’adorable Cerise des Carnets du même nom.

Ninn (3 tomes), Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin). Kennes, 2015-2018.
– Tome 1, La Ligne Noire, 2015, 72 pages ;
– Tome 2, Les Grands Lointains, 2016, 64 pages ;
– Tome 3, Les oubliés, 2018, 72 pages.

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Frnck (4 tomes),
de Brice Cossu (scénario) et Olivier Bocquet (dessin)
(2017-2018)

Encore un enfant abandonné ! Franck est un peu plus âgé que Ninn et n’a pas eu la chance d’être adopté tout bébé par deux pères aimants : au contraire, il enchaîne les familles d’accueil. Lorsqu’un nouveau couple se manifeste et qu’il apprend que ses parents sont peut-être en vie, il décide de s’enfuir de l’orphelinat à leur recherche. Alors qu’il s’est réfugié par hasard dans une grotte, il découvre involontairement un passage qui le conduit tout droit vers la Préhistoire !

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, Le début du commencement;
  • Tome 2, Le baptême du feu;
  • Tome 3, Le sacrifice;
  • Tome 4, L’éruption.

Le titre vous intriguera peut-être, mais ce n’est pas une faute de frappe. Comme on le découvre très vite, les hommes et les femmes préhistoriques s’expriment sans voyelles ! Si c’est quelque peu déstabilisant au début, on s’y habitue très rapidement en constatant avec plaisir l’habileté de notre cerveau à reconstituer mots et phrases simplement à partir des consonnes.

L’humour ne manque pas et, même si Franck a une certaine tendance aux ronchonnements, il n’est pas difficile de se mettre à sa place : adieu distractions modernes, adieu sécurité d’une maison solide, adieu chauffage, adieu aliments cuisinés. Par contre, bonjour bêtes (et des plantes) féroces partout sans parler des tribus ennemies. Et ses tentatives pour améliorer leur confort (et le sien !) ne sont pas toujours bien accueillies par sa nouvelle famille d’accueil. A ce niveau-là, les gags restent classiques, mais le tout se révèle frais et très sympathique à lire.

Le dernier tome – qui n’est que la fin du « cycle 1 » – se conclue de façon bouleversante, le genre de fin qui fait « oh, mais c’est bien sûr… » (et aussi un peu « je me doutais bien qu’il y avait une entourloupe dans le genre, mais je me suis quand même fait attrapée »). J’avoue avoir fermé l’album enchantée et impatiente de lire la suite.

En revanche, le dessin me laisse plutôt indifférente : ni déplaisant, ni marquant malgré quelques belles couleurs. Les femmes sont évidemment très belles avec des robes dont les découpes n’ont rien à envier aux tenues actuelles (je pense notamment à une étonnante robe dos nu, très sexy, mais sûrement peu pratique lors des hivers préhistoriques).

Malgré des rebondissements parfois prévisibles, Frnck est une série très plaisante à lire. Il n’est pas difficile de s’immerger dans cet univers préhistorique et de se prendre d’affection pour ce héros généreux en maladresses comme en tendresse, râleur mais touchant et souvent drôle. Séduite par un fascinant final, j’attends néanmoins que la suite réponde à mes questions en suspens (notamment celles touchant à une étrange tribu qui apparaît dans le premier tome avec de s’évanouir dans la nature).

Frnck (4 tomes), Olivier Boquet (scénario) et Brice Cossu (dessin). Dupuis, 2017-2018.
– Tome 1, Le début du commencement, 2017, 56 pages ;
– Tome 2, Le baptême du feu, 2017, 56 pages ;
– Tome 3, Le sacrifice, 2018, 56 pages ;
– Tome 4, L’éruption, 2018, 58 pages.

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Le château des étoiles (4 tomes),
d’Alex Alice
(2014-2018)

Cette fois, notre héros n’est orphelin que de mère depuis que cette dernière a disparu dans l’espace alors qu’elle recherchait, à bord de son ballon, à prouver l’existence et l’utilité de l’éther. Un an plus tard, son carnet de bord est retrouvé par le roi de Bavière qui s’est lancé dans un projet fou. Pour cela, il a besoin de l’aide du mari de l’aventurière qui se présente à lui accompagné de Séraphin, son fils qui se rendra rapidement indispensable.

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2) ;
  • Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2) ;
  • Tome 3, Les chevaliers de Mars;
  • Tome 4, Un Français sur Mars.

J’ai souvent vu passer ces BD sur différents blogs, mais je ne m’y étais jamais intéressée à cause d’un a priori totalement flou dû à je-ne-sais-absolument-pas-quoi. Mais, bibliothèque aidant, je me suis lancée un jour et là… WAH ! Attrapée, fascinée, enthousiasmée, je me suis régalée du début à la fin (qui n’est pas la fin de l’histoire d’ailleurs et j’attends la suite maintenant).
Laissez-moi vous expliquer le pourquoi du comment.

Nous sommes dans un univers steampunk. Premier atout. J’ai lu plus ou moins en parallèle un Guide steampunk – dont vous entendrez parler sur ce blog prochainement – qui m’a fortement motivée pour explorer un peu ce sous-genre littéraire dont je connais l’esthétisme, mais que j’ai finalement peu exploré jusque-là. Ça a donc été une excellente surprise de découvrir cette version revisitée des relations entre la Prusse et la Bavière dans la seconde moitié du XIXe siècle (relations dont, honnêtement, je ne connaissais rien qu’elles soient ou non revisitées). Ici, l’élément déclencheur qui va faire basculer l’Histoire est la découverte de l’éther, une substance aux propriétés incroyables présente dans l’espace et qui rend possible les voyages à travers le cosmos.

Ensuite, nous sommes dans une histoire approfondie. Second atout. Le château des étoiles présente une aventure au long cours qui prend son temps quand il faut le prendre, sans pour autant ennuyer le lecteur. Sans craindre d’être bavardes, ces BD posent l’intrigue et distillent toutes les informations nécessaires à un lecteur ou lectrice peu familière de l’histoire germanique et de l’art de l’aéronautique. Tout cela participe au réalisme scientifique et historique – bien que l’on s’en éloigne à grands pas au fil des albums – de cette histoire.
C’est totalement prenant et cette aventure à travers l’espace fait tout simplement rêver. L’intrigue sait se faire trépidante à tel moment, mystérieuse à tel autre, ou encore grandiose ou surprenante.

Ensuite, les dessins sont sublimés par l’usage de l’aquarelle. Troisième atout. Les traits comme les couleurs sont à la fois douces et réalistes. A l’exception surprenante du personnage d’Hans – petit trublion qui sert de garçon à tout faire au château – qui a tout d’un personnage de dessin animé. A vrai dire, il ne m’a pas évoqué n’importe quel dessin animé, mais ceux de Miyazaki (quatrième atout !).
Si les planches explosent parfois en grandes pages absolument fascinantes, elles se découpent également en petites cases, de toutes les formes et imbriquées de toutes les manières possibles, proposant de nombreux détails pleins de richesse. Tout en restant étonnement aéré et apaisant à l’œil. Tout simplement magique.

Point crucial pour moi : les personnages intéressants et bien dessinés (cinquième atout). En dépit d’une mère aventurière et scientifique, on pourra regretter peut-être que Sophie soit la seule fille réellement présente dans l’histoire, mais elle est intelligente, têtue, brave et désireuse d’apprendre ce que sa naissance lui refusait jusqu’alors. Elle devient ainsi si importante que l’on n’imagine plus le trio sans elle (ça ne vous rappelle pas une certaine Hermione ?). Hans, quant à lui, apporte d’appréciables touches d’humour que ce soit au travers de conseils de mode bavaroise ou de lectures totalement scientifiques – telles que les aventures du baron de Münchausen.
Et puis, il y a aussi le roi Ludwig. Un souverain étrange et discret qui n’aura pas été sans me rappeler le mystérieux Hauru du Château ambulant de Miyazaki. Dans le Guide steampunk, Mathieu Gaborit parle de « la machine romantique » comme succincte définition du steampunk et je trouve que cela s’applique plutôt bien au Château des étoiles tant à travers l’histoire qu’à travers la figure du roi de Bavière, son château de conte de fées, sa fascination pour l’éther et l’Univers et son désir de découvrir un autre monde, plus beau, plus sage, loin des ambitions humaines et de la politique.

Sur fond de rivalités politiques, d’avancées technologiques majeures, de trahisons, mais aussi d’amitié et d’amour pour une mère absente, l’histoire entre Verne et Miyazaki m’a laissé des étoiles plein les yeux, ne serait-ce que pour les superbes planches d’Alex Alice.

Le château des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres (intégrales), 2014-2018
– Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2), 2014, 63 pages ;
– Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2), 2015, 68 pages ;
– Tome 3, Les chevaliers de Mars, 2017, 60 pages ;
– Tome 4, Un Français sur Mars, 2018, 68 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Homo Sapienne, de Niviaq Korneliussen (2014)

Homo Sapienne (couverture)Homo Sapienne suit la vie de cinq jeunes dans la ville de Nuuk, capitale du Groenland. Ils vivent des changements profonds et racontent ce qui, jusqu’à maintenant, a été laissé sous silence : Fia découvre qu’elle aime les femmes, Ivik comprend qu’elle est un homme, Arnaq et Inuk pardonnent et Sara choisit de vivre. Sur « l’île de la colère », où les tabous lentement éclatent, chacune et chacun se déleste du poids de ses peurs. (Résumé de l’éditeur)

Je découvre avec ce titre la littérature groenlandaise. Qui dit Groenland évoque des grandes étendues désertiques et couvertes de neige, les peuples inuits et les balades en traîneau. Clichés ? En effet. Et rien de tout cela n’est présent dans ce roman qui met à l’honneur la jeunesse groenlandaise dans la capitale, Nuuk. Bye bye, romans d’aventure. C’est un livre qui m’a parlé, moi Française, comme je pense qu’il pourra parler à chacun·e quel que soit son pays, sa ville, sa vie.

Homo Sapienne parle de sujets très actuels, d’un malaise qui sera peut-être familier à bon nombre de lecteurs et lectrices. Le mal-être, les questions d’identité, d’orientation sexuelle, de genre, la difficulté à harmoniser tout cela avec une vie sociale. Fia, Inuk, Arnaq, Ivik et Sara. Cinq jeunes femmes et hommes qui se croisent, s’aiment, se séparent. Qui évoluent dans un contexte urbain et contemporain. Et qui s’interrogent. Sur le monde, sur leur pays, sur les autres, mais surtout sur eux-mêmes. Trouver sa place, se réconcilier avec son passé, ouvrir les yeux, se comprendre. Espoirs, souffrances, préjugés, désirs, solitudes.

Ces cinq monologues (néanmoins entrecoupés de quelques dialogues certes) qui nous plongent dans la tête des différents protagonistes constituent un texte vif, rythmé, parfois entêtant. Les langues se mêlent : le français (oui, je l’ai lu en VF, je n’ai pas tenté le danois ou le groenlandais), l’anglais (simple, je rassure les moins téméraires) et le groenlandais (quelques mots seulement) se mélangent, se marchent dessus, se substituent l’une à l’autre, symbole du plurilinguisme de ce pays. Niviaq Korneliussen inscrit son roman dans la modernité : aux dialogues, monologues et journal intime s’ajoutent des hashtags et des SMS comme si les personnages avaient fait une capture d’écran de leur portable.

Homo Sapienne, c’est pour moi la découverte d’un pays en lutte avec son passé d’ancienne colonie et la rencontre avec une autrice qui écrit avec poésie, crudité et sincérité. Ce sont des sentiments décortiqués, disséqués avec justesse et une plongée intimiste au plus proche de ces cinq personnages. C’est un texte fort et un coup de cœur.

 Autrice à suivre.

« 12.50 What a day to give up
Mais je n’arrive vraiment pas à être indifférente. Je n’arrive tout simplement pas à ignorer. Je n’arrive pas à faire comme si j’étais contente alors que je vais mal. Je n’arrive pas à sourire alors que je suis de mauvaise humeur. Je ne peux pas faire semblant d’être heureuse alors que je suis franchement triste. Tout mon appartement est propre, mais mes mains sont toujours sales. Ma tentative de jour de joie est un échec. Évidemment, la naissance de l’enfant est absolument inoubliable, mais je ne peux m’empêcher d’avoir pitié d’elle à cause de tous les défis de la vie qu’elle va devoir affronter. »

Homo Sapienne, Niviaq Korneliussen. Editions La Peuplade, 2017 (2014 pour l’édition originale). Traduit du groenlandais au danois par l’autrice et traduit du danois au français par Inès Jorgensen. 213 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman avec un personnage principal LGBTQ+

Trois petites chroniques : La porte, Inside, Les derniers jours de nos pères

La porte, de Magda Szabó (1987)

La porte (couverture)Telle une longue confession de la narratrice, ce roman retrace sa rencontre et son amitié avec Emerence, une domestique à la fois concierge et bonne. Aussi différentes que possible, toutes deux vont nouer une relation unique.

Autant j’ai adoré ce roman, autant je serais bien incapable d’en parler pendant des lignes et des lignes, d’où cette mini-critique. Si c’est une confession, c’est aussi un long portrait de près de trois cent cinquante pages. Emerence… voilà un personnage que je n’oublierai pas de sitôt. Paradoxale Emerence ! D’une tyrannie qui n’a que d’égal sa générosité, elle est d’une intelligence acérée tout en revendiquant son mépris pour les intellectuels et sa fierté pour son illettrisme. Singulière et surprenante, elle est capable de conclure une conversation pleine de confidences par un « Bon allez-vous-en, je vous ai assez vue ». Le prénom Emerence vient du latin « emerere » qui signifie « mériter » et elle le porte bien ce prénom, cette femme prête à se mettre en quatre pour les autres, nourrissant les malades, travaillant comme quatre, cachant ceux qui sont pourchassés. Pourtant, j’ai eu du mal à la voir comme la sainte que semblent voir en elle ses voisin·es. Son côté théâtral, ses explosions de violence envers Viola, le chien de la narratrice qui lui est totalement dévouée, sa méchanceté perverse amenaient sa compagnie aux frontières du malsain.
Au fil des pages, on s’interroge : peut-on vraiment connaître quelqu’un ? Faut-il aider quelqu’un qui ne veut pas être aidé ? Emerence était une personne complexe, elle apparaît parfois pleine de contradictions. Elle avait des secrets, à commencer par ceux qu’elle cachait derrière sa porte que seul le chien de la narratrice était autorisé à franchir. Ma relation avec ces deux personnages n’a cessé d’évoluer au cours de cette histoire et encore maintenant, je ne suis pas certaine d’avoir une opinion bien tranchée sur elles.
Après un temps de méfiance et d’observation (un peu comme celui qu’il m’a fallu en commençant le roman avant de m’y absorber totalement), elles finissent par éprouver un étrange attachement profond, viscéral, sans concession. C’est une histoire fascinante. Touchante, puissante, intimiste, mais aussi terriblement dérangeante.

Au final, je ne vous ai pas dit grand-chose de ce qui m’avait fait tant aimer ce roman, mais à vrai dire, je ne le sais pas vraiment. Je me suis laissée happer, discrète spectatrice de cette amitié atypique et presque incompréhensible, de cette histoire violente et sombre, psychologiquement éreintante, qui m’a touchée au cœur sans que je puisse disserter du pourquoi du comment. J’ai lu ce livre avec mes tripes et il me reste en tête depuis.

« Je n’avais rien à répondre, ce qu’elle venait de dire n’était pas une nouveauté, elle ne concevait pas que notre affection réciproque lui faisait porter des coups qui me jetaient à terre. Justement parce qu’elle m’aimait et que moi aussi je l’aimais. Seuls ceux qui me sont proches peuvent me faire du mal, elle aurait dû le comprendre depuis longtemps, mais elle ne comprend que ce qu’elle veut bien. »

« Emerence réservait à chacun des récompenses différentes : elle tenait le lieutenant-colonel en haute estime, elle avait donné son cœur à Viola, son travail irréprochable était voué à mon mari – lui-même appréciait que la réserve d’Emerence restreigne dans des limites convenables ma tendance provinciale à sympathiser –, elle m’avait investie d’une mission à accomplir à un moment crucial à venir, et m’avait légué l’exigence que ce ne soit pas une machine ou la technique qui fasse osciller les branches, mais la véritable passion – c’était beaucoup, c’était même le plus important de ses dons, mais ce n’était pas encore assez, j’en voulais davantage, j’aurais aimé parfois la prendre dans les bras comme ma mère autrefois, lui dire ce que je ne dirais à personne d’autre, quelque chose que ma mère n’aurait pas compris par son esprit et sa culture, mais perçu grâce aux antennes de son amour. Cependant ce n’est pas ainsi qu’elle avait besoin de moi, du mois c’est ce que je croyais. »

La porte, Magda Szabó. Le Livre de Poche, 2017 (1987 pour l’édition originale. Editions Viviane Hamy, 2003, pour la traduction française). Traduit du hongrois par Chantal Philippe. 344 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman/une autrice ayant reçu un prix

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Inside, d’Alix Ohlin (2012)

Inside (couverture)Quand j’ai tiré ce livre de ma PAL, je ne savais rien sur lui au préalable, je n’en avais jamais entendu parler. J’y ai découvert une histoire humaine et sensible sur trois protagonistes aux vies entremêlées. Parfois c’est juste pour quelques mois, parfois c’est pour des années.

Nous suivons donc Grace à Montréal en 1996, Anne à New-York en 2002 et Mitch entre Iqaluit et Montréal en 2006. La première, psychologue, trouve un homme dans la neige alors qu’il vient de tenter de se suicider ; la seconde vient en aide à une jeune fugueuse enceinte ; le dernier, thérapeute, part au-delà du cercle arctique, fuyant l’amour, le bonheur, la vie conjugale ou autre chose encore peut-être.

Quelques mois de la vie de ses personnages, racontés ici avec beaucoup de simplicité et de justesse. Je me suis retrouvée en Grace, je me suis retrouvée en Anne, et je me suis même parfois retrouvée en Mitch. L’action est pratiquement inexistante – ce sont les aventures, je ne dirais pas banales car ses trois protagonistes font des rencontres qui n’arrivent pas à tout le monde, mais réalistes d’une vie – ce qui laisse la place à une psychologie fouillée et complexe. Avec leurs faiblesses, leurs doutes, leurs forces, leurs qualités, Alix Ohlin nous présente des personnalités touchantes, parfois imparfaites, parfois exaspérantes sur certains points, mais toujours parlantes. Les connexions entre ces trois personnages – Grace étant au centre de cette symphonie humaine – nous permettent de les suivre sur près d’une décennie et l’autrice va réellement au bout des choses, au bout de ses histoires, sans jamais porter de jugements, mais avec beaucoup d’amour pour celles et ceux qu’elle a fait naître.

Une véritable plongée au cœur de la psyché humaine, des émotions et des événements qui agitent et bousculent nos vies actuelles. Un roman choral et intimiste porté par une belle écriture qui m’a bercée pendant quelques heures de lecture forte et émouvante.

« Grace avait passé sa vie à essayer de recréer chez elle la vie parfaite de ses parents. Qu’ils aient toujours paru le faire sans la moindre difficulté n’aidait pas. Il y avait un mystère inhérent à cette simplicité, à la facilité avec laquelle les choses fonctionnaient chez eux. Ils devaient être les gens les plus chanceux du monde. »

« Son seul et unique don, depuis l’enfance, était ce qu’on pouvait rêver de mieux, un don qui l’avait entouré toute sa vie, élastique, spacieux, capable d’inclure sa femme, leur famille, leur maison et même, quand il était là, son frère : il avait le don d’être heureux. »

Inside, Alix Ohlin. Gallimard, coll. Du monde entier, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Canada) par Clément Baude. 362 pages.

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Les derniers jours de nos pères, de Joël Dicker (2011)

Les derniers jours de nos pères (couverture)Alors que je lui avais dit que lire un autre Joël Dicker – autre que La vérité sur l’affaire Harry Québert que j’avais aimé à l’époque mais que je ne relirai probablement pas de peur d’avoir un avis tout différent – n’était absolument pas dans mes priorités, Le Joli (chou moustachu)  m’a tout de même collé son premier roman dans les mains. Soit. Lisons-le.

Londres, 1940. Churchill crée une nouvelle branche des services secrets : le SOE, composé de Français ou de parfaits francophones, se spécialise dans le sabotage et le renseignement. Au cours d’un entraînement rigoureux, le jeune Paul-Emile se fait des amis fidèles, liés par des événements uniques. Néanmoins, si l’amitié est belle, le quotidien le sera moins une fois sur le terrain lorsque leurs missions les amèneront à déjouer le contre-espionnage allemand.

Et finalement, j’ai été agréablement surprise. Ce n’est pas la lecture de l’année, le livre que je retiendrai de 2018. Le plus gros reproche que je lui ferai est d’être un peu trop facile, un peu trop prévisible : qui vit, qui meurt, l’évolution des personnages, le déroulement de l’histoire… On ne peut pas dire qu’on va tomber des nues à un moment ou un autre. De plus, je trouve que la narration peine à nous faire ressentir les difficultés et les obstacles rencontrés par les personnages. La lecture est fluide et leur quotidien semble l’être tout autant. Tant pis. Non seulement ça n’empêche pas l’histoire de tenir en haleine – comment est-ce possible ? –, mais en plus ce livre a d’autres qualités.
Déjà pour la découverte du SOE (Special Operations Executive), organisation intéressante et longtemps tenue secrète. Si j’avais déjà entendu parler de ce service secret britannique, je l’avais oublié. Ça permet de raconter la Seconde Guerre mondiale sous un jour nouveau et, étant peu attirée par les romans sur les Guerres mondiales (légère saturation même si une fois dedans, je suis souvent bien attrapée), c’est un atout que j’apprécie beaucoup (le fabuleux roman Le sel de nos larmes avait déjà eu cette même qualité de parler d’un épisode méconnu de cette période). Autre point qui ne nuit jamais : les personnages sont tout de même très attachants. Gros, Stanislas… même le père qui m’a parfois agacée et parfois touchée tant il paraît à la ramasse. Si leurs caractères sont divers et choisis pour montrer différents types de comportement et de réaction face à l’Occupation et la guerre, plusieurs d’entre eux (et elle) sont plutôt bien développés, ce qui permet parfois de toucher à leurs défauts, à leurs peurs, à leurs erreurs.

Un roman historique qui se penche sur des éléments méconnus (de moi en tout cas) portés par des personnages intéressants : une lecture qui, si elle ne m’a pas autant bouleversée que d’autres lecteurs/lectrices, n’en reste pas moins sympathique.

« Alors Pal avait dévisage fixement Calland. Dans ses yeux brillait la lumière du courage, ce courage des fils qui font le désespoir de leurs pères. »

« L’indifférence est la raison même pour laquelle ne nous pourrons jamais dormir tranquilles; parce qu’un jour nous perdrons tout, non pas parce que nous sommes faibles et que nous avons été écrasés par plus fort que nous, mais parce que nous avons été lâches et que nous n’avons rien fait. »

Les derniers jours de nos pères, Joël Dicker. Editions De Fallois, coll. Poche, 2015 (2011 pour la première publication). 450 pages.

Les sorcières du clan du nord (2 tomes), d’Irena Brignull (2016-2017)

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, d’Irena Brignull (2016)

Les sorcières du clan du nord, T1 (couverture)Deux jeunes filles qui ne se sentent pas à leur place. L’une dans un monde ordinaire de lycéenne un peu rebelle, un peu exclue ; l’autre dans une communauté de sorcières. Leur rencontre est un bouleversement pour l’une comme pour l’autre, leurs frontières sont repoussées et une lumière de compréhension pointe à l’horizon. Serait-ce pour elles le moment de rétablir le cours du destin ?

Avec le Joli, nous nous sommes improvisées une lecture commune sur le premier tome des Sorcières du clan du nord. Ce n’était pas prévu, mais je savais qu’elle allait le lire prochainement et, tombant dessus à la bibliothèque, j’ai eu envie de le découvrir à mon tour.
Et me voilà assez mitigée. Pas convaincue en fait. Pas rassasiée. J’ai aimé certaines choses, j’ai été agacée par beaucoup d’autres (beaucoup beaucoup d’autres), mais je me dis que lire la suite me permettrait peut-être de me faire un avis plus définitif. Autant dire qu’on est loin du coup de cœur !

Cette lecture commençait plutôt bien. Les premiers chapitres nous donnent une longueur d’avance sur les protagonistes puisque l’on connaît les détails de ce sortilège de minuit qui offre le titre du volume – qui en fait les frais, qui en est à l’origine, pour quelle raison, etc. –, mais parviennent à intriguer. J’avoue que j’ai été longtemps motivée par la volonté d’en savoir davantage sur le monde de Clarée, sur ce monde féminin des sorcières, puisque le monde des « ivraies » (comprendre les sans pouvoirs, les Moldus en somme) dans lequel a grandi Poppy m’est bien assez familier comme ça.
Les deux adolescentes sont dotées de personnalités antagonistes et pourtant leur alchimie se comprend et se perçoit tout de suite. Si différentes, elles se ressemblent malgré tout et s’offrent mutuellement une compréhension, un soutien et une amitié que ni l’une ni l’autre ne rencontre dans son propre monde. Leur duo devient trio à l’arrivée de Leo, personnage atypique d’adolescent sans abri. En soi, je n’ai rien contre ce pauvre Leo, sauf que sa présence est peut-être bien ce qui m’a le plus dérangée.

Car voilà le gros, l’énorme, l’éléphantesque point négatif à mes yeux : le triangle amoureux. Le procédé a bien rarement mes faveurs, mais il m’a particulièrement ennuyée ici. Les sentiments ne sont pas chose aisée à comprendre, certes, c’est sûr qu’on en a là une belle illustration. L’indécision des personnages et les retournements de veste de Poppy concernant Leo finissent par être insupportables. J’ai été désappointée de voir l’amitié entre Clarée et Poppy  passer au second plan derrière leur obsession respective pour ce garçon. (Le pire, c’est que je pressens que c’est quelque chose qu’on retrouvera dans la suite : le triangle amoureux inutile n’a pas fini de dérouler ses tentacules !)
D’où une sensation de longueurs assez paradoxale au vu de la fluidité de l’écriture. Ma lecture a un peu regagné en plaisir vers la fin, lorsque l’action s’est un peu accélérée et que certaines protagonistes ont enfin été amenées à la confrontation. (Mais c’est peut-être uniquement parce qu’il se passait enfin quelque chose d’autre que Leo Leo Leo…)
(Cela dit, mon amie Le Joli m’a fait une remarque totalement juste : Leo aussi devient fade avec la mise en place de ce triangle amoureux. Le pauvre garçon a quand même une vie pas ordinaire pour un adolescent et pas joyeuse pour un sou, mais après sa rencontre avec les filles, son rôle se réduit à celui du beau gosse qui fait battre les cœurs. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle, alors on dit merci le Joli !)

Me vient en tête une autre explication possible à cette lecture parfois laborieuse. Je n’y ai peut-être pas trouvé l’originalité à laquelle je m’attendais. Non seulement l’histoire en elle-même ne comporte pas de réelle surprise (puisque le prologue nous a déjà tout expliqué), mais en plus, les protagonistes ne semblent rencontrer aucune difficulté, aucune épreuve, aucun obstacle à leur niveau, tout se résout toujours très vite (à l’exception des histoires avec Leo…).

Je ne savais pas comment allait tourner ma critique lorsque je me suis assise devant mon ordinateur, mais je me rends compte que je ne trace pas un portrait flatteur de ce roman. A mon goût, là où le bât blesse vraiment, c’est que le récit est trop prévisible, manquant de surprise et/ou d’originalité, y compris dans ce choix de se tourner vers la romance en délaissant cette étonnante amitié. Le tout n’est pas dépourvu de qualités : des personnages attachants, une jolie écriture qui décrit les lieux, les gens et les événements avec beaucoup de poésie, une magie proche de la nature et des animaux… mais ça n’a pas été suffisant à mes yeux.

« Les petites filles naquirent au moment où les horloges égrenaient les douze coups de minuit. Lorsqu’elles sortirent enfin du ventre de leurs mères, mouillées et gluantes, leur petit visage chiffonné par l’effort de l’accouchement, les poings serrés et les yeux fermés, un nuage sombre passa devant la pleine lune. Dans la forêt, le ciel devint noir. Une chauve-souris tomba, foudroyée en plein vol ; un saumon argenté remonta à la surface de la rivière, sans vie ; des escargots se desséchèrent à l’intérieur de leur coquille ; des papillons de nuit tombèrent en poussière, portés par la brise nocturne, et une chouette dévora ses petits.
Un sort avait été jeté.
 »

« – Et un jour, tu iras plus loin ?
– Non.
– Pourquoi ?
– Parce que ce n’est pas au nombre de mes pas que je mesure le voyage de ma vie. »

Les sorcières du clan du nord, tome 1, Le sortilège de minuit, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 359 pages

 

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive (2017)

Les sorcières du clan du nord, T2 (couverture)Rapportant le premier tome à la bibliothèque, voilà que le second me tend les bras depuis son présentoir. C’est parti, allons-y gaiement (ou pas), c’est le moment ou jamais de confirmer ou d’infirmer cette opinion plutôt négative à propos du premier.

(Pas de résumé ici, d’une part pour éviter les spoilers, de l’autre parce que l’histoire est tellement brouillonne que je serais bien en peine d’en écrire un. Les événements mis en avant sur la quatrième de couverture me semblent par exemple bien superficiels.)

Je suis maintenant en capacité de confirmer que cette saga ne m’a pas du tout séduite. Je l’ai lu en quelques heures seulement, mais j’ai tout de même réussi à m’ennuyer pendant cette lecture. La présence de Leo, ou plutôt son importance, m’a horripilée. On a un roman de femmes – Poppy, Clarée, Charlock, Melanie, Badiane… – et tout semble tourner autour de lui. J’ai eu l’impression que même la fin n’avait pas d’autre but que de voir Leo heureux et comblé. Insupportable.
Aux oubliettes, l’ébauche du premier tome sur une histoire d’amitié entre Poppy et Clarée. J’ai, par ailleurs, détesté la façon dont est traitée Clarée, je pense que l’autrice a vraiment essayé d’éviter ça, mais au final, elle apparaît quand même comme la fille un peu simplette (alors que je ne pense pas du tout qu’elle le soit, elle est au contraire d’un naturel joyeux et d’une simplicité rafraichissante) dont tout le monde se fout un peu et qui ne sert pas à grand-chose.
Les flash-backs sur l’adolescence de Charlock et Badiane m’ont davantage plu que l’histoire présente, peut-être parce que c’était une plongée dans les coutumes du clan et qu’on retrouvait cette amitié par ailleurs envolée entre Clarée et Poppy (pas « envolée » dans le sens où elles ne sont plus amies, « envolée » dans le sens où ça n’a absolument aucune importance). Attention, ce n’était pas non plus l’extase, mais disons que je me suis moins ennuyée pendant ces passages-là.

Alors cette fois, pas de prologue pour te raconter toute l’histoire et pourtant, je n’ai pas eu le moindre frisson d’excitation, de curiosité, d’appréhension. Le néant. Les événements se succèdent, mais rien ne semble avoir de réelle importance. Rien ne dure assez longtemps en tout cas pour que l’on puisse prendre conscience de la potentielle importance de telle ou telle action. J’ai eu une sensation de tourner en rond, que les personnages se couraient après, se fuyaient, se retrouvaient, se quittaient à nouveau, se réunissaient. Bref, que ça n’en finissait pas.
Plus d’une fois, je me suis interrogée sur ce qui poussait les protagonistes à agir de telle ou telle façon. Pourquoi l’exil en Afrique ? Pour quelles raisons a-t-elle été emprisonnée ? A quoi ça a servi ? De même, l’introduction des autres clans m’a globalement semblé inutile. Du moins, j’ai trouvé inutile de présenter des sorcières d’apparences si diverses pour à peine évoquer leurs caractéristiques. Ok, celles-ci ont la peau froide et glace le sang de leurs adversaires, ok, celles-là ont la peau comme de l’écorce et s’y entendent à manipuler les racines. Comment vivent-elles, d’où viennent leurs différences, pourquoi les sorcières du clan du nord sont-elles si « classiques » par rapport aux autres ? Mystère.

Cette duologie (je suppose que c’en est une, j’espère en tout cas) n’aura donc pas du tout été un coup de cœur. Les personnages sont creux, leurs relations fades et convenues, le scénario confus, répétitif et vide d’émotions. Plus de sept cents pages pour survoler une histoire, superficiellement présenter un univers et tourner autour d’un garçon, non, décidément, je suis bien loin de la bonne lecture.

Les sorcières du clan du nord, tome 2, La reine captive, Irena Brignull. Gallimard jeunesse, 2017 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Emmanuelle Casse-Castric. 363 pages

Challenge Voix d’autrices : un roman de fantasy