J’ai relu… A la croisée des mondes, tome 1 : Les Royaumes du Nord, de Philip Pullman (1995)

A la croisée des mondes T1Lorsque les Enfourneurs, de mystérieux ravisseurs d’enfants, arrivent à Oxford et enlèvent son ami Roger, Lyra et son dæmon Pantalaimon n’hésitent pas à se lancer dans un périple qui les conduira sous les lumières de l’Aurore Boréale. Elle rencontrera des gitans, des sorcières et des ours en armures, mais devra affronter mille dangers.

A la croisée des mondes fait partie de ces séries qui ont marqué mon enfance, à l’instar d’Harry Potter ou La quête d’Ewilan. Voilà un moment que j’avais envie de les relire sans en trouver le temps jusqu’à aujourd’hui. La sortie en novembre prochain du premier tome de la nouvelle trilogie de Pullman, La Belle Sauvage, est une excellente occasion de redécouvrir avec des yeux plus âgés cette fabuleuse saga.

Le personnage de Lyra m’a toujours fascinée. C’est une fillette décidée et débrouillarde, un peu menteuse, un peu frondeuse, qui ne s’embarrasse jamais de juger quelque chose impossible si elle a décidé de le faire. Elevée dans un collège masculin très pompeux, le réputé Jordan College, elle devient une sauvageonne dès qu’elle s’échappe de l’enceinte du collège et règne sans partage sur un petit groupe d’enfants d’Oxford. Elle est forte, mais ne se rend pas compte à quel point car elle s’interroge finalement assez peu sur elle-même et sur ses capacités. Rien ne lui semble insurmontable et je pense que je rêvais d’être un peu plus comme elle et un peu moins comme moi quand j’étais petite (moins de questions, plus d’action !).
Mais Lyra n’est pas le seul personnage fascinant du roman. Lord Asriel, accompagné de son dæmon-léopard des neiges, et Mme Coulter épaulée par son diabolique singe doré, possèdent tous deux une aura hors du commun tandis que d’autres personnages contribuent à l’univers magique créé par Pullman. Comment oublier l’ours en armure Iorek Byrnison, le gitan Farder Coram, la sorcière Serafina Pekkala ou encore l’aéronaute Lee Scoresby ? Je les ai tous redécouvert avec bonheur, eux et leurs fantastiques dæmons.

L’idée des dæmons, sorte de manifestation physique de l’âme, est une idée que je trouve fantastique. L’alchimie qui unit humains et dæmons me touche beaucoup et cette relation d’amour, d’amitié profonde et de compréhension fusionnelle me fait rêver depuis ma première lecture. Les dæmons des enfants, qui ont devant eux mille chemins, peuvent se métamorphoser à volonté tandis que ceux des adultes ont pris une forme définitive qui en dit un peu plus sur son humain.

Les Royaumes du Nord s’est révélé aujourd’hui beaucoup plus riche de sens que la lecture que j’en faisais à neuf ans. Outre l’incroyable aventure de Lyra, Pullman fait aussi une critique assez acerbe de la religion et de son conservatisme punitif envers la sexualité. Pour le Magisterium, une branche de l’Eglise, la Poussière présente sur les adultes est la manifestation physique du péché originel. Prétendument pour sauver les enfants, ils n’hésitent pas à expérimenter sur eux des pratiques barbares, l’intercision faisant par exemple écho à l’excision. Cela donne parfois lieu à des scènes glaçantes où l’imagination joue beaucoup plus que les descriptions.
Il célèbre une croyance beaucoup plus proche de la Nature, notamment à travers les sorcières. Aimant sentir « le picotement brillant des étoiles, la musique de l’Aurore et, surtout, le contact soyeux du clair de lune » sur leur peau, ces dernières ne s’intéressent pas à la Poussière et aux peurs qui naissent autour d’elle. Pour les sorcières, c’est une chose naturelle qui a toujours été là.

« Les sorcières ne se sont jamais préoccupées de la Poussière. Tout ce que je peux te dire, c’est que partout où il y a des prêtres les gens ont peur de la Poussière. »

Toujours fluide, la plume de Pullman se révèle parfois extrêmement poétique et imagée. Par ses fabuleuses descriptions, il nous fait ressentir comme si l’on y était la majesté de l’Aurore, la puissance de Iorek ou encore la malveillance émanant de Bolvangar. Il utilise de riches comparaisons, comme, par exemple, en rapprochant le combat de Iorek et Iofur à des vagues s’écrasant contre le rivage ou à des rocs se fracassant l’un contre l’autre, nous faisant visualiser en un clin d’œil la puissance des deux ours.

Mêlant aventure, fantasy, steampunk et science, Les Royaumes du Nord est un roman incontournable. Abordant les thèmes de la religion, de l’âme, du passage à l’âge adulte ou l’importance cruciale de l’entraide, c’est une œuvre intelligente et plus philosophique que dans mes souvenirs. J’ai hâte de me plonger dans les deux tomes suivants qui, avec mon regard d’enfant, m’avaient semblé plus compliqués quoi que toujours aussi captivants. Je me demande ce que dix-quinze années de plus me feront comprendre des anges, des mulefas et de la Poussière.

« Maintenant qu’elle se livrait à une activité délicate, mais familière, toujours imprévisible, à savoir mentir, elle retrouvait une sorte de maîtrise, ce même sentiment de complexité et de contrôle que lui procurait l’aléthiomètre. Elle devait prendre garde à ne pas dire des choses trop improbables ; elle devait demeurer dans le vague tout en inventant des détails plausibles. Bref, elle devait faire du travail d’artiste. »

« Cette idée, encore fragile, flottait dans son esprit comme une bulle de savon, et Lyra n’osait pas la regarder en face, de peur de la voir éclater. Mais elle savait comment se comportent les idées, aussi la laissa-t-elle se développer lentement dans son coin, en regardant ailleurs et en pensant à autre chose. »

A la croisée des mondes, tome 1 : Les Royaumes du Nord, Philip Pullman. Gallimard, coll. Folio Junior, 2000 (1995 pour l’édition originale. Gallimard jeunesse, 1998, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Jean Esch. 482 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Manoir de l’Abbaye :
lire un livre dans lequel la religion est un sujet important

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Alvin (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2015-2016)

Nous retrouvons Gaston à New-York, plus taciturne que jamais. Son nouveau train-train – survie solitaire – est bousculé par la mort d’une amie, prostituée dans son bar favori, mais aussi mère inquiète. Car elle laisse derrière elle un fils, Alvin, qui s’attache aux pas de Gaston. Tous deux entament un périple vers le Sud à la recherche de la famille d’Alvin.

Avant de commencer ma lecture, j’étais à la fois très curieuse et un peu inquiète tant Abélard avait été un gigantesque coup de cœur.
Si j’avais instantanément aimé notre petit poussin du premier diptyque, il m’a fallu un peu plus de temps pour m’attacher à Alvin. Non pas que celui-ci ne soit pas sympathique, c’est un gamin solitaire et insolent qui n’a pas sa langue dans sa poche pour poser des questions et protester. Simplement, j’ai trouvé le duo Gaston/Alvin moins original. Gaston se retrouve dans le rôle d’un père de substitution et on se doute bien que, malgré ses affirmations comme quoi il n’aime pas les enfants, il finira par s’ouvrir grâce à Alvin.
Pourtant, au fil des pages, je me suis attachée à ce petit bonhomme. Certes, il n’est pas l’irremplaçable Abélard. Certes, il n’a pas l’innocence et la joie chevillées au corps comme ce dernier. Mais il est tout aussi touchant lorsque l’on jette un œil sous la carapace et sa répartie m’a souvent fait sourire.

Mais finalement, je me demande si le personnage qui m’a le plus émue ne serait pas Jimmy Pumpkins. Je n’en dis pas trop, mais cet être différent et muet qui se libère de ses chaînes et découvre au fil de leur périple ce qu’est la vie m’a permis de retrouver la poésie et l’émotion poignante d’Abélard.

Alvin fait en quelque sorte le chemin inverse d’Abélard. L’un quittait une famille, l’autre en retrouve une ; l’un voguait vers les ténèbres, l’autre vers le soleil ; l’un perdait le goût de vivre, l’autre le découvre. Du coup, la fin a été forcément moins poignante que celle – déchirante – d’Abélard.
Cependant, tout est loin d’être rose dans cette nouvelle aventure. Car Alvin est beaucoup plus réaliste qu’Abélard. Le premier tome s’ouvre sur une peinture de New-York avec ses chantiers vertigineux, ses filles de joie, la guerre, les orphelins… Et par la suite, en plus de faire l’expérience de la mort et de l’abandon, Alvin découvre, au cours de leur voyage vers le Sud, le racisme, les cirques de monstres et le fanatisme religieux.
Malgré cette nouvelle orientation, j’ai retrouvé tous les ingrédients qui avait fait d’Abélard un bijou : la poésie, les petites citations et réflexions philosophiques du chapeau, la tendresse, les merveilleuses illustrations de Dillies sensibles et pleines d’émotions…

Si Alvin ne m’a pas fait ressentir les mêmes émotions qu’Abélard, si ce second diptyque n’a pas su être un coup de cœur aussi infini que l’a été le premier, cette « suite » signe malgré tout une belle rencontre avec Alvin et Jimmy et de tendres retrouvailles avec Gaston. Ainsi qu’avec les mots magiques de Régis Hautière et les dessins envoûtants de douceur de Renaud Dillies.

 « Si tu pleures le passé, si tu crains l’avenir, accroche-toi au présent. »

«  Grâce à lui, j’ai compris deux choses. La première, c’est qu’on a plus à apprendre de ceux qui sont différents de nous que de ceux qui ressemblent. Et la deuxième, c’est qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence. On peut condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait, pas pour ce qu’il est.
– Sauf si c’est un con !
– Non, Alvin… Même pas si c’est le dernier des cons. »

Alvin, tome 1 : L’héritage d’Abélard, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2015. 56 pages.

Alvin, tome 2 : Le bal des monstres, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2016. 56 pages.

Abélard (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2011)

Parce qu’on lui a dit que, pour séduire la fille de ses rêves, la belle Epilie, il fallait lui offrir la Lune (« ou à la rigueur, un bouquet d’étoiles »), Abélard, petit poussin, part sur les routes, lui qui n’a jamais quitté son marais. Direction l’Amérique, là où les hommes ont inventé des machines volantes. Ce doux rêveur rencontre alors Gaston, un ours mal léché, grognon et désabusé. Cette rencontre les marquera tous deux à jamais.

Dans le premier tome, on sent bien que les choses vont se durcir par la suite. Et effectivement, le parcours d’Abélard ressemble à un voyage au bout de la nuit, pour reprendre Céline.
Abélard est un rêveur, un peu poète, un peu naïf. Et la vie n’est pas tendre pour les gens comme lui. Il va se la prendre en pleine face, la vie, et toute la méchanceté du monde. La haine, le racisme, la cupidité…
Avec son chapeau qui lui offre un proverbe par jour et son banjo, il répondra à la violence par la poésie, aux insultes par la musique. Mais peut-on éternellement garder la joie de vivre vivante quand tout nous accable ?

Abélard, c’est aussi un voyage initiatique tout en poésie et en philosophie. Et un concentré d’émotions. Cette histoire qui, de toute mignonne, vire au tragique, m’a beaucoup émue. D’autant plus que je me suis très rapidement prise de tendresse pour le candide Abélard et que je ne m’attendais pas à ça en commençant ma lecture.

Les illustrations de Dillies font de ces bandes dessinées de purs bijoux. On aime les dessins, soulignés par d’épais contours noirs. On aime la rondeur, la souplesse, les courbes du trait. On aime les couleurs, douces, chaudes et vivantes, dans les tons bruns, jaunes et rouges. On aime l’expressivité des personnages qui les rend si proches de nous.

Ne vous fiez pas à ses apparences de petite fable animalière. Lire Abélard, c’est se prendre une vraie claque. Sous la douceur du dessin et l’innocence des dialogues se cache toute la cruauté du monde, mais aussi – et heureusement – les magnifiques moments de paix, de joie ou d’amitié que la vie nous offre parfois.

Hautière et Dillies ont donné une suite à Abélard, avec un autre diptyque, Alvin, que j’ai vraiment hâte de découvrir !

« Moi, je te dis que l’Epilie qui est dans ta tête, elle est nulle part ailleurs. Les filles parfaites, ça n’existe pas. Et y a pas que les filles. C’est pareil pour tout. Et pour tout le monde.
On a tous des défauts et des trucs qu’on cache au fond de nous, ouais… On a tous un côté sombre…
Y a que le soleil qu’a pas d’ombre. »

« Chaque illusion perdue est une vérité retrouvée. »

Abélard, tome 1 : La danse des petits papiers, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Abélard, tome 2 : Une brève histoire de poussière et de cendre, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Chemin perdu, d’Amélie Fléchais (2013)

Chemin perdu (couverture)Avec une copine qui aime beaucoup Amélie Fléchais, j’en avais beaucoup entendu parler, mais je n’en avais jamais lu avant de découvrir cette bande-dessinée. Chemin perdu donc. L’histoire de trois copains qui, au cours d’une chasse au trésor organisée par leur camp de vacances, se perdent dans la forêt et rencontrent une pléthore de créatures étranges.

Pour commencer, visuellement, Chemin perdu est magnifique. Amélie Fléchais a vraiment un style très personnel et unique. Les dessins sont très délicats et j’ai beaucoup apprécié ce noir et blanc sporadiquement ponctué de quelques cases (ou quelques planches) en couleur. Ce sont des explosions de couleurs et ces planches-là sont sublimes. Il y a un petit goût de Japon dans les traits d’Amélie Fléchais, quelque chose qui rappelle les mangas mais aussi les animés de Miyazaki – notamment de Princesse Mononoke – avec ces bestioles étranges, ces animaux géants, ces esprits des bois.

Chemin perduEn se perdant dans cette forêt, les trois garçons vont vivre une aventure étrange et onirique. On ne comprend pas tout, mais on se laisse porter de rencontres en rencontres. Malgré cela, j’ai eu un peu de mal avec cette intrigue. Le bizarre, l’onirique, les rencontres farfelues, le côté conte… tout cela avait tout pour me plaire. Et effectivement, cela m’a plu, mais je n’ai pas été totalement séduite. J’ai décroché par moment, j’ai été dubitative devant certains éléments sans queue ni tête, j’ai été surprise par la fin qui arrive trop vite. Pourquoi ai-je adoré la loufoquerie de L’épouvantable peur d’Epiphanie Frayeur et bloqué devant celle de Chemin perdu ? Je ne sais pas, je l’ai relu et j’ai ressenti les mêmes impressions.

Une très belle BD au style graphique superbe, en parfaite adéquation avec la magie qui se dégage de cette histoire, mais dont l’intrigue m’a malheureusement quelque peu laissée de marbre.

« Dans l’obscurité, elle courut aussi vite qu’elle put, mais déjà une triste fin l’attendait.
La forêt ne relâche, en effet, pas si facilement ce qui lui appartient…
 »

Chemin perdu, Amélie Fléchais. Soleil, coll. Métamorphose, 2013. 95 pages.

Chemin perdu

L’île du Point Némo, de Jean-Marie Blas de Roblès (2014)

L’île du Point Némo (couverture)Difficile de faire un résumé clair et propret pour ce livre. Disons que Martial Canterel, opiomane français, se laisse embarquer par son ami John Shylock Holmes dans une enquête à la poursuite d’un extraordinaire diamant, l’Anankè. Cette aventure inclut également trois pieds droits coupés et de trois unijambistes, une jeune fille endormie, un assassin surnommé l’Enjambeur Nô… Mais il faut aussi parler d’une fabrique de cigare périgourdine reconvertie en une usine de montage de liseuses.

Nous avons donc, d’un côté, l’enquête menée par Canterel, Holmes, Grimod (le majordome de Holmes) et une tripotée d’autres personnages.
Elle se déroule dans un univers à la fois steampunk, moderne et futuriste. Le Transsibérien crachant toujours sa vapeur et les dirigeables Zeppelin en balade autour du monde côtoient un autocar roulant grâce au méthane tiré du purin  et un appareil volant appelé le ptéronave (c’est un néologisme).
L’histoire est non datée et, à y regarder de plus près, c’est un vrai méli-mélo. Ainsi, Tianducheng, un quartier de la ville chinoise de Hangzhou qui imite Paris, date de 2007. Quand ils grimpent dans un dirigeable Zeppelin qui fait le tour du monde, il est dit que « l’incendie du Hindenburg restait présent dans toutes les mémoires »… alors que cet accident date de 1937. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) a été créée en 1970 et The Bloop a été capturé en 1997. Il est également fait mention, alors qu’ils voguent vers le Point Némo, des cadavres des astronautes de la Station spatiale internationale, morts dans une catastrophe qui n’a, de toute évidence, jamais eu lieu ainsi que d’une Troisième Guerre.
On visite Sydney, Pékin, Paris avant de naviguer sur les eaux du Pacifique ; on croise des artistes de cirque, un Skoptzy (si vous voulez en apprendre davantage sur cette charmante secte, je ne peux que vous conseiller le site « Raconte-moi l’Histoire » qui écrit sur différents épisodes de l’Histoire avec beaucoup d’humour, c’est génial) ; on en apprend davantage sur la faune aquatique, etc. Bref, les références sont omniprésentes et j’ai eu du travail pour démêler le vrai du faux au terme de ma lecture.

« Il n’y a que des rêveurs ou des fous pour emprunter une route si excentrée, continua-t-elle, et ceux-là seront toujours les bienvenus »

Toutefois, un autre sujet est omniprésent : la littérature. John Shylock Holmes est un clin d’œil évident à un certain détective (j’avoue avoir eu du mal à cerner son intérêt, à part pour le clin d’œil : avec le recul, je n’arrive pas à me souvenir à quel moment il a fait avancer l’histoire). Plane également l’aura d’Alexandre Duras, de Daniel Defoe et, plus que tout autre, de Jules Verne qui est présent à chaque instant : traversée de la Russie, envol autour du monde, exploration sous-marine… Les voyages de Canterel et ses amis rappellent énormément les aventures des héros de Verne. Servi par une géniale mise en abîme, c’est aussi une réflexion sur le rôle de la littérature qui invite à la liberté et décuple l’imagination.
Foisonnant, c’est le mot pour décrire L’île du Point Némo. C’est une salade de mots, de noms, d’adjectifs et les descriptions pullulent que ce soit pour camper un personnage ou un lieu. L’écriture est riche, travaillée, la langue est vraiment très belle et entraînante.

A cette équipée sauvage s’entremêlent des chapitres ancrés dans notre monde contemporain, alternativement centrés sur divers personnages tous liés par l’usine B@bil Books. Si ces chapitres ont évidemment une finalité, ce sont ceux qui m’ont le plus déçue et je n’ai pas compris l’intérêt de certains personnages comme Carmen et Dieumercie.

Malgré des chapitres inutilement crus qui m’ont laissée plutôt dubitative, L’île du Point Némo est un roman d’aventures tentaculaire et totalement extravagant.

« A la lecture de faits divers, songe Arnaud, on jurerait que la réalité produit plus de fiction que ne saurait en absorber la littérature. Mais parfois, comme ce soir devant cet article du New York Times, advient une inversion troublante qui suggère avec force que le réel n’est au contraire qu’un miroir servile de ce qui est déjà survenu dans les romans. Un miroir effrayant à tous égards. »

« Je vous dis simplement que les canots de sauvetage restent systématiquement coincés dans leurs bossoirs, que ce sont toujours les plus gros, les plus forts, les plus stupides qui piétinent femmes et enfants pour sauver leur pitoyable vie, et que le capitaine n’est même pas tenu de couler avec son navire. Nous vivons une Atlantide lente, Monsieur Sanglard, un enfoncement si discret qu’il n’est perceptible que par les plus vulnérables d’entre nous. Ni tsunami ni cataclysme d’aucune sorte, mais une imprégnation ténue, quotidienne, qui alourdit chaque jour l’éponge du monde. Cet univers est invivable, c’est pour cette raison que nous avons choisi de ne pas nous en contenter. »

« D’un ample remous qui agita la mer jaillit alors un bruit profond, plaintif et menaçant, une clameur de stade où grondaient en même temps mille conquêtes, mille traites négrières, mile djihads vains.
Le Big Bloop qu’avait tant espéré Sanglard. »

L’île du Point Némo, Jean-Marie Blas de Roblès. Zulma, 2014. 457 pages.

Albert sur la banquette arrière, d’Homer Hickam (2016)

Albert sur la banquette arrière (couverture)En 1935, pendant la Grande Dépression, Homer et Elsie Hickman se lancent dans un périple de la Virginie à la Floride pour ramener Albert chez lui. Albert est un alligator, cadeau de mariage de Buddy Ebsen, l’amour de jeunesse qu’Elsie n’a jamais pu oublier.

Pendant ce voyage – qui dépassera allègrement les deux semaines accordées par le patron de Homer, mineur –, le couple vivra mille aventures. Ils sont mêlés à un braquage de banque et à l’explosion d’une usine, ils jouent dans un film de Tarzan, ils rencontrent John Steinbeck et Ernest Hemingway, Elsie devient infirmière, puis gérante et cuisinière d’une pension de famille pendant qu’Homer joue au base-ball ou apprend le métier de garde-côtes. Toujours en étant suivi par le fidèle Albert ainsi que par un coq qui semble s’être pris d’affection pour Homer.

 

Primo, c’est censé être un récit plein d’humour. « Réellement cocasse », nous dit même la quatrième de couverture. Ça n’a pas fonctionné avec moi. Mais alors, pas du tout. Les situations sont souvent absurdes, certes, et les personnages sont embrigadés malgré eux, mais pas une seule fois, je n’ai eu la moindre esquisse de sourire.

Secundo, c’est censé être une histoire touchante sur le couple. Raté. Homer et Elsie ne m’ont pas touchée. Ils m’ont, au mieux, ennuyée et, au pire, agacée. Le premier par sa mollesse et sa manière de subir (les événements, son épouse, la vie…) ; la seconde par son égoïsme, sa manie de dénigrer sans cesse Homer, sa façon de vivre dans un passé fantasmé. Bref, ils sont fades. Les quitter fut un réel soulagement.

 

Mais quel dommage quand même. J’aurais aimé apprécié cette histoire improbable. D’autant plus que l’auteur est parti d’histoires vraies que ses parents lui ont racontées. Comment a-t-il pu en faire quelque chose d’aussi barbant ?… Le côté désuet au premier abord semblait plutôt sympathique. J’ai aimé la présentation des différentes étapes du voyage, avec ces parties en « Comment… » et ces sous-parties en « Où… », une mise en forme que l’on retrouve dans des vieux romans. (Par exemple, « Comment Elsie apprend à aimer la mer, et Homer et Albert deviennent gardes-côtes » : « Où Elsie découvre l’endroit de ses rêves ; où Homer et Albert livrent une bataille sanglante et sans merci contre des trafiquants et autres voyous des mers. ») C’est un peu léger si le seul point positif concerne le sommaire…

 

Albert sur la banquette arrière suit le filon de ces romans au titre original et à la loufoquerie affichée (comme par exemple, les livres de Romain Puértolas, auteur de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, cité sur le bandeau qui va avec le livre et que je n’ai pas lu). Si c’était bien fait, je dirais pourquoi pas. Mais quand c’est aussi ennuyant, plat, vide, non, ce n’est pas possible.

Je remercie malgré tout Babelio et les éditions Mosaïc pour ce roman dont la lecture fut malheureusement exceptionnellement laborieuse. Je suis allée jusqu’au bout dans un espoir désespéré de trouver quelque chose de réussi (ou du moins, de pas raté) dans ce récit. En vain.

 

« – Il est difficile d’aller à l’encontre de ses rêves. Et sans doute plus difficile encore de devoir y renoncer.

– Et vous, Homer ? Avez-vous un rêve ?

– Je veux juste vivre à Coalwood, travailler à la mine et fonder une famille.

– Cela m’a l’air plutôt simple à réaliser.

– Rien n’est simple avec Elsie. »

« Elsie se rappela alors le jour où elle avait vu Homer pour la première fois, au match de basket. Dès le début, elle l’avait trouvé beau. Et, beau, il l’était encore. Intelligent, aussi. Le capitaine Laird le pensait, en tout cas, et le capitaine Laird n’était-il pas le plus éclairé des hommes ? Pleine d’une nouvelle admiration pour son époux, Elsie se dit que, finalement, elle avait peut-être un peu précipité sa décision concernant Homer. Peut-être méritait-il une seconde chance ? Peut-être. »

 

Albert sur la banquette arrière, Homer Hickam. Mosaïc, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Arnold Petit. 428 pages.

Le premier jour du reste de ma vie, de Virginie Grimaldi (2016)

Le premier jour du reste de ma vie (couverture)Quand j’ai découvert Le premier jour du reste de ma vie, le livre de Virginie Grimaldi, dans ma boîte aux lettres, je l’avoue, j’ai commencé ma lecture avec un a priori plutôt négatif. Ce titre qui reprenait celui du film de Rémi Bezançon (à un adjectif possessif près) et surtout cette couverture très « chick lit » qui me disait que je n’étais pas le public visé par cette histoire. En bref, je ne pouvais pas avoir de mauvaises surprises.

Et finalement je n’ai eu une si horrible impression de ce roman. (Toutefois, je vous conseillerais plutôt son second roman, Tu comprendras quand tu seras plus grande, beaucoup plus abouti et profond.)

Sur une durée de trois mois, on suit trois femmes de trois générations différentes – Marie, 40 ans, Anne, la sexagénaire, et Camille, 25 ans – qui embarquent à Marseille pour une croisière un peu particulière. En effet, la croisière « Tour du monde en solitaire » sur le paquebot le Felicità est réservée aux hommes et aux femmes seul.e.s qui veulent le rester : se mettre en couple est interdit par le règlement !

Ce qui m’a plu – peut-être parce que je pense un peu trop aux vacances en ce moment –, c’est le côté dépaysant de ce livre. Déjà la description du paquebot que l’on découvre en même temps que Marie est surréaliste à mes yeux. Je ne doute pas qu’elle soit tout à fait juste, mais n’ayant jamais mis les pieds à bord de l’un de ces monstres qui transportent des centaines de passagers – et n’étant pas intéressée du tout –, tous ces commerces, ces restaurants, ces dorures, ces soirées, c’est vraiment un autre monde pour moi.

Ensuite, il y a les visites. Certes, la caméra est sur Marie, Anne et Camille, mais il n’empêche que ces noms exotiques font rêver : Madère, Cabo San Lucas, Pago Pago, Suva, Sydney, Phuket, Alexandrie…

Ensuite, on s’attache à ces trois « naufragées de la vie » (comme il est dit au début du roman). Marie, celle qui a tout plaqué, y compris son mari, pour vivre ses rêves. Camille, la fofolle qui cache des doutes profonds sous son apparence séduisante et son humour. Anne (j’ai eu moins d’affinités avec elle malheureusement, je suis sûre qu’elle en est très triste) au cœur rongé de chagrin et de remords.

Elles sont fortes, elles redressent la tête, rigolent de leurs mésaventures. Elles sont très complémentaires. C’est une jolie amitié qui nous rappelle que le bonheur n’est pas forcément loin et qu’il faut profiter de tous les instants.

Et puis, elles sont entourées d’une sacrée galerie de personnages hauts en couleur (à laquelle on pourra parfois reprocher d’être un peu caricaturale). Prennent peu à peu leur place dans la vie de nos trois héroïnes : une Italienne braillarde, malheureusement voisine de cabine de Marie, un mystérieux et revêche homme aux cheveux gris, un jeune blondinet qui suit Camille comme une ombre dont on ignore les intentions…

Bon, passons à ce qui m’a moins plu : je confirme, je ne suis pas le public visé par ce genre de littérature. C’est trop optimiste-idéaliste-utopique pour moi. Tout leur sourit un peu trop facilement à ces trois femmes : l’amour, les amis, le travail, le succès… Ça manque de réalisme et c’est un peu trop gentil

Mais j’ai beaucoup aimé cette manière de voir le monde avec humour et bonne humeur.

Une sympathique littérature de distraction qui détend, qui fait sourire et voyager. Et quelques réflexions de Camille m’ont bien fait rire, il faut le dire.

 

« Son cœur, Marie compte bien le garder pour elle. La dernière fois qu’elle l’a confié à quelqu’un, il le lui a rendu en mauvais état. Elle en a déduit que les gens ne faisaient pas attention à ce qui ne leur appartenait pas et l’a mis à l’abri dans du papier bulle. On n’a pas besoin d’être deux pour être heureux. Comme si la vie se résumait à ça, comme si le bonheur n’était accessible qu’aux paires. Il y a bien d’autres choses à faire qu’aimer quelqu’un… »

« – Il y a une formule anglaise que j’aime beaucoup. Je pense qu’elle correspond bien à ce qu’on vit en ce moment : Today is the first day of the rest of my life.

J’adore ! répond Marie. En français, c’est presque le titre d’un film que j’adore. »

« Parce que la vie, c’est comme un tour de magie. Quand on est enfant, on ne voit que le devant de la scène. C’est fabuleux, on s’émerveille, on se pose des questions, on a envie d’en savoir plus. Et puis, on grandit. Peu à peu, les coulisses se dévoilent, on réalise que c’est compliqué. C’est moins joli, c’est même parfois moche, on est déçu. Mais on continue quand même à s’émerveiller. »

Le premier jour du reste de ma vie, Virginie Grimaldi. Le Livre de Poche, 2016 (City édition, 2015, pour l’édition en grand format). 331 pages.

 

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