La mélancolie du monde sauvage, de Katrina Kalda (2021)

La mélancolie du monde sauvage (couverture)Présent bien inspiré d’une chouette amie, La mélancolie du monde sauvage a été une vraie bonne surprise. J’étais curieuse sans savoir à quoi m’attendre (puisqu’on me l’avait offert, je ne voyais pas l’utilité de lire le résumé puisque j’étais sûre de le lire), or ce livre m’a énormément parlé.

On y suit Sabrina sur quelques décennies. Issue d’un milieu social défavorisé, l’art est une révélation qui la pousse à s’extraire d’un futur apparemment tout tracé. Ses études, ses projets, ses amitiés et ses amours accompagnent ses réflexions tandis qu’en toile de fond se dessine le récit d’une humanité qui court à sa perte.

L’autrice nous embarque sur le fleuve de son existence avec ses soubresauts, ses exaltations, ses interrogations, ses temps de paix, de joie ou de mal-être et d’incertitude. Bien des ellipses sont nécessaires pour faire rentrer tout cela dans un roman de moins de trois cents pages et pourtant il n’en ressort aucun sentiment de frustration, de pas assez, de trop rapide ; ce suivi sur du long terme m’a donné l’impression de connaître intimement Sabrina, et de la comprendre.

Car sans être l’artiste touche-à-touche qu’est Sabrina, je me suis retrouvée dans ses questionnements, dans son cheminement intérieur, dans sa vision du monde et de l’humanité. Sans donner trop de détails pour ne pas tout révéler du récit, je suis passée par des étapes similaires, des désirs comparables, des besoins analogues pour remplir ma vie, et ce roman semble être arrivé dans ma vie, pile au bon moment, celui où il pouvait rentrer en résonnance avec mes réflexions présentes et une vie à la fois souhaitée et possible enfin.
Son éco-anxiété, cette culpabilité face à chacun de nos gestes « coupables envers le vivant », angoisse fortement éprouvée pendant une période de ma vie. Ses interrogations sur l’utilité de l’art dans un monde qui s’effondre, de l’apparemment inutile dans un monde en crise. Ses questionnements sur nos actions : comment trouver du sens ? comment vivre quand tout semble vain ? comment concilier conscience écologique, besoin de sens et joies en dépit de tout ? Ses besoins de simplicité et d’éloignement d’un monde qui court en tous sens.
Je n’ai pas grand-chose à développer car, en réalité, c’est surtout un roman qui a merveilleusement accompagné des idées personnelles, écho fascinant de la « vraie vie ».

J’ai plongé dans ce livre et les mots justes et précis de Katrina Kalda m’ont entraînée sur des chemins réflexifs qui m’ont habité des jours après être parvenue, trop rapidement, à la dernière page. Un roman intelligent et marquant, le récit poignant et captivant d’une femme courageuse et déterminée, en dépit des épreuves de sa vie et de l’effondrement en marche. Une histoire à petite échelle qui dessine notre triste futur sans promettre une solution miracle.

« Humain a toujours signifié dans l’ordre du langage doué d’empathie, capable de faire preuve de compassion. Dans l’ordre de l’action, il est plutôt synonyme de destruction, de prédation et de cruauté. Maintenant que la plupart des grands mammifères ont disparu, et même si les imagiers de nos enfants restent peuplés d’éléphants, de titres et de baleine, désormais aussi imaginaires que des licornes, on peut conclure que la peinture de l’espèce humaine en gardienne et conscience de l’univers a été la plus grande mystification du dernier millénaire. »

« Partout des statues de bronze m’interpellaient. Elles buvaient la lumière, la faisant converger vers elles. Il existait donc une force capable de matérialiser l’esprit, de ramener en plein jour l’obscurité qui habitait chacun de nous, de nous placer devant la réalité de ce qu’est le fait d’être humain. Une force qui agissait de telle sorte que tous les tourments inutiles, toutes les injustices, étaient transcendés et retrouvaient un sens par l’intercession de la beauté. »

« D’ailleurs rien autour de nous n’invitait à la quiétude. Toute notre société était anxieuse, anxieuse et insouciante à la fois, un Janus regardant dans deux directions contraires, un œil hypnotisé par la perspective de la catastrophe, l’autre rivé sur le monde d’hier et l’expansion infinie du confort qu’il promettait. »

« L’alternance de la répétition et du changement, voilà quel était le noyau de la vie humaine. Nous pensions aspirer au changement, mais en réalité nous chérissions la routine. De temps en temps seulement, nous devenions assoiffés de nouveauté. Alors nous partions en vacances, changions de travail, divorcions ou décidions d’aller vivre à l’autre bout du monde, où nous reconstruisions patiemment le cocon protecteur des habitudes. »

« Chaque jour j’apprends les vertus du temps. Je regarde les fossiles incrustés dans la craie, ceux qui remontent quand je retourne un lopin de terre : la moindre chose dans la nature a besoin de temps. Et nous, les artistes, nous les humains, nous voulions que nos entreprises aillent vite. Nous voulions produire, sans nous soucier du fait que rien de vrai ne peut naître d’un substrat mal digéré. J’ai appris à être humble. J’ai appris la joie. J’ai appris qu’elle n’est rien d’autre que le sentiment inconditionnel de la vie qui persiste une fois réduits au silence les bruits qui la rendaient inaudible. La joie est le bruit de la rivière quand les grillons se sont tus et que l’on perçoit à nouveau l’aigu du clapotis, la médiane du courant et les basses du flot sur les grosses pierres. J’ai appris à connaître toutes les pierres de la rivière. J’ai compris que ces pierres n’ont pas besoin d’apprendre à me connaître ; que la nature n’a pas besoin de moi. Que moi seule ai besoin d’elle. »

La mélancolie du monde sauvage, Katrina Kalda. Gallimard, 2021. 274 pages.

Mini-chroniques : René·e aux bois dormants, Le mari de mon frère et L’autre moitié du soleil

Je vous propose trois petites chroniques d’ouvrages ayant accompagné mon automne bien occupé par le déménagement et le nouveau travail. Je n’ai pas eu le temps ou le courage de détailler davantage, mais je souhaitais quand même vous toucher un mot de ces excellentes lectures.

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René·e aux bois dormants, d’Elene Usdin (Sarbacane, 2021)

René·e aux bois dormants (couverture)Un roman graphique étonnant. Tout d’abord, un peu dubitative quand j’ai entamé ses presque 370 pages face à cette débauche de couleurs, cette diversité de techniques de dessin, ces personnages étranges, ses transitions hallucinées… bref, face à ce rendu un peu psychédélique. Puis, je me suis prise au jeu, j’ai accepté le voyage, j’ai accepté de ne pas tout suivre.
Je me suis laissée portée par cet univers fluctuant, où rien – ni l’époque, ni le lieu, ni le genre – n’est acquis ; j’ai apprécié les rencontres surprenantes, les histoires un peu macabres et cruelles, les mythologies inconnues. Enfin, j’ai été touchée par cette histoire identitaire, par ce pan de l’Histoire canadienne, par le parcours tragique de ce petit garçon et de tant d’autres.
Une histoire non linéaire, onirique, colorée et bouleversante. Un roman graphique déroutant certes, mais véritablement atypique, tant dans ses illustrations que dans la construction narrative. Je n’étais pas sûre d’aimer, j’ai été hypnotisée.

Merci Alberte pour cette découverte !

(Quelques planches sur le site des éditions Sarbacane.)

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Le mari de mon frère, de Gengoroh Tagame (4 tomes) (Akata, 2016-2017)

Un manga en quatre tomes qui m’a vraiment attendrie.
Yaichi, père célibataire, voit sa vie bousculée par l’arrivée de Mike, le mari, le veuf de son frère jumeau expatrié depuis des années au Canada. Dans une société japonaise qui ne parle pas de l’homosexualité, Yaichi se voit confronté à ses préjugés, mais Kana, sa fille, est quant à elle plus qu’enchantée de cet « oncle du Canada ».
Je ne peux pas parler de la situation des LGBTQI+ au Japon, je ne suis pas du tout calée sur le sujet, je ne traiterai donc pas de la justesse du manga à ce niveau-là. Cependant, comme je le disais, j’ai été vraiment émue par les interactions entre ces trois personnages : elles constituent la grande force de ce manga. Kana est une fillette spontanée et totalement attachante ; vierge de tout préjugé, elle va sans le savoir aider son père à passer outre son éducation et à voir ce qui est vraiment important. Mike est ouvert et parfait dans son rôle de tonton tandis que Yaichi – personnage masculin sortant des clous également ! – tient le rôle le plus étoffé, celui qui connaît une véritable évolution (même si je précise qu’il n’était pas franchement homophobe, plutôt… ignorant et pudique). La compréhension de l’autre et la connaissance de la personne qu’est Mike au-delà d’une étiquette vont lui permettre de faire son deuil et tout ce cheminement intérieur est magnifiquement mené tout au long de ces quatre tomes.
Malgré cette dernière phrase qui pourrait laisser suggérer une lecture un peu pesante, ce n’est pas le cas du tout : la tonalité est plutôt légère et bienveillante. On ne tombe pas dans des schémas un peu classiques et le regard innocent de Kana est vraiment un angle d’attaque très doux et plaisant sans pour autant rendre le tout niais.
Je l’ai lu à une période où j’avais peu de temps à consacrer à la lecture, mais ça a été un plaisir de passer un peu de temps avec eux le temps de quelques soirées. C’est très intelligent, globalement attendrissant, parfois amusant, et la fin était totalement bouleversante, je dois bien l’avouer.

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L’autre moitié du soleil, de Chimamanda Ngozi Adichie (Folio, 2016. 2006 pour l’édition originale)

L'autre moitié du soleil (couverture)

Après mon excellente lecture d’Americanah il y a presque trois ans, il était temps que je lise cet autre roman de la célèbre autrice nigériane qui raconte la guerre du Biafra et les années qui l’ont précédée, à travers le quotidien d’Olanna et Kainene, deux sœurs fraîchement rentrées d’Angleterre où elles avaient suivi leur cursus universitaire, d’Odenigbo, universitaire engagé, d’Ugwu, jeune boy de treize ans, de Richard, Anglais tombé fou amoureux de ce pays, de son histoire et de ses arts.

Encore une fois, une excellente lecture pour laquelle je pourrais reprendre les mots de ma chronique d’Americanah bien que ces romans soient bien différents (ce qui serait plus simple car, le livre quelque part dans un carton et mes notes égarées dans le déménagement, j’avoue avoir du mal à poser des mots sur cette lecture vieille de plus de deux mois …).
Chimamanda Ngozi Adichie nous immerge dans le Nigeria des années 1960 et 1970 et m’a permis d’en savoir plus sur cette guerre dont je ne savais pas grand-chose, je l’avoue (à part la famine liée à ce conflit). En l’abordant par le prisme de l’intime – des histoires individuelles bouleversées par la guerre civile –, elle facilite l’entrée dans ce pan de l’Histoire nigériane (en tout cas, elle m’a immédiatement captivée) et le résultat est bouleversant grâce à ces personnages vivants et touchants, contradictoires, faillibles, humains, vrais. L’immersion dans la sauvagerie de la guerre – la brutalité, la famine, la peur et l’espoir qui se mêlent sans cesse, la perte, les inévitables exactions… – est intense et terrible.
La diversité d’âge, de situation, de nationalité, permet de tracer un riche portrait des interactions sociales : privilèges de classe, colonialisme, discrimination, préjugés et tensions entre ethnies, la lutte entre éducation et superstitions…  Avec les deux couples – non conventionnels – qui constituent le noyau des personnages, c’est également un récit sur le couple, ce qui le porte, ce qui le construit, ce qui le renforce ou le détruit. C’est enfin un roman sensoriel, porté par les bonnes odeurs des plats d’Ugwu, chauffé par la lumière brûlante du soleil dans laquelle flotte la poussière des chemins…
L’écriture de Chimamanda Ngozi Adichie est une nouvelle fois d’une grande efficacité : fluide, vibrante, précise, marquante. Grâce à elle et à ces personnages, plus qu’instructif, ce roman s’est révélé puissant, éloquent et déchirant.

« La famine était une arme de guerre nigériane. La famine a brisé le Biafra, a rendu le Biafra célèbre, a permis au Biafra de tenir si longtemps. La famine a attiré l’attention des gens dans le monde et suscité des protestations et des manifestations à Londres, à Moscou et en Tchécoslovaquie. La famine a poussé la Zambie, la Tanzanie, la Côte d’Ivoire et le Gabon à reconnaître le Biafra, la famine a introduit l’Afrique dans la campagne américaine de Nixon et fait dire à tous les parents du monde qu’il fallait finir son assiette. »

« C’était comme s’il saupoudrait du piment sur sa plaie : des milliers de Biafrais étaient morts et cet homme voulait savoir s’il y avait du nouveau sur la mort d’un Blanc. Richard écrirait là-dessus, sur cette règle du journalisme occidental : cent Noirs morts égalent un Blanc mort. »

Prochaine lecture (dans deux-trois ans probablement…) : L’hibiscus pourpre !

Les Rougon-Macquart, tome 5, La Faute de l’abbé Mouret, d’Emile Zola (1875)

Lu dans le cadre du meilleur des rendez-vous aka Les Classiques, c’est fantastique. (Oui, l’image indique un prénom dans le titre, mais le bilan d’octobre stipulait un nom et/ou un prénom !) (Je voulais lire aussi un titre-prénom, mais je n’ai pas eu le temps…)

Les classiques c'est fantastique - Titre prénom

Ce tome fait directement suite au précédent et met en scène le jeune fils de couple Mouret, Serge, abbé fraîchement installé aux Artauds – hameau nommé d’après ses habitants, une seule et même grande famille. Farouchement dévot, il enchaîne rites dans une église déserte et visites à des incroyants invétérés jusqu’à ce qu’une fièvre le terrasse. Or, au cœur de ce pays aride – tant par le climat que par le tempérament de ses ouailles –, s’étend un jardin d’Eden, parc abandonné d’un manoir délaissé où il sera soigné par une jeune fille, Albine.

La Faute de l'abbé MouretZola n’est pas tendre envers le catholicisme qui est au cœur de cet opus avec son cortège d’interdits abscons, de morales rigoristes, d’adoration aveugle. Aux côtés d’un Frère Archangias au prénom évocateur, homme obtus, misogyne et violent, franchement détestable du début à la fin, l’abbé Mouret apparaît ridicule dans sa pudibonderie, son refus d’approcher la vie, les animaux, dans cette manie religieuse de voir l’impur dans la nature, dans ses défaillances physiques et dans sa passion mystique pour la Vierge. Puis, les souffrances psychiques, la mortification que s’impose l’abbé Mouret, en refusant l’amour, en reniant ses sentiments, en favorisant la dévotion à une entité fictive, apparaîtront tout aussi incompréhensibles à l’athée que je suis – et que sont bon nombre de personnages autour de lui !

Pour son plus grand malheur, le voilà entourée de deux jeunes filles pleines de vie : sa sœur Désirée, une « innocente » qui habite avec lui, et Albine, la nièce de l’intendant du Paradou. L’une amoureuse des bêtes, l’autre de la verdure du Paradou ; l’une s’occupant de sa basse-cour, l’autre courant les bois et les prés ; l’une sans crainte du fumier, l’autre des ronces et des chardons ; toutes deux se régalant de la fécondité de la nature et s’y épanouissant de plus belle. Aussi fortes, roses, résistantes, qu’il est frêle, pâle et timoré.

Le premier livre raconte la dévotion et la religion rigoriste, le second la convalescence qui se développe en une réécriture de la Genèse. (Le troisième et dernier livre parle quant à lui du dilemme et du déchirement de Serge/l’abbé Mouret entre son amour pour Albine et sa foi.) Or, la transition entre ces deux premiers livres est un peu déstabilisante et surprenante car le revirement est profond, total même, et donc déconcertant. Je l’avoue, au début, je me suis parfois demandée où étaient passés les autres protagonistes, la foi dévorante de l’abbé Mouret… et où Zola était en train de m’emmener.
Car, avec un petit saut dans le temps, voici l’abbé Mouret redevenu Serge. Avec la maladie de Serge soigné par Albine, nous passons de l’aridité de la religion à la douceur généreuse de la nature. Leur amour innocent (du moins, au début, la nature de la faute n’étant pas une surprise) m’a rappelé celui de Miette et Silvère dans La Fortune des Rougon.
Deux « enfants » (de 16 et 26 ans…) naïfs, un peu fatigants avec leurs jeux et leurs cris, d’une innocence poussée à l’extrême. Pureté et chasteté découvrant les sentiments amoureux et le désir dans un Paradis, isolé de tout et de tous, seulement peuplé de mille plantes et bêtes paisibles. Je regrette d’avoir parfois eu du mal à y croire, à croire à leur innocence pleine et entière qui m’a quand même paru bien mièvre par moments. J’ai ressenti une certaine platitude et quelques longueurs dans cette seconde partie.

Écho démultiplié de la serre de La Curée, la nature, derrière le mur du Paradou, est un lieu sensuel, vivant, vibrant de vie et de sensations. Un lieu protecteur par son isolement et tentateur par ses musiques, ses senteurs, ses frôlements, le sucre de ses fruits… Un endroit qui ne peut être qu’inquiétant pour ce jeune abbé fragile, désireux d’être tout à son âme et loin de son corps. Opulence, moiteur, ombres, quand il recherche une vie rude, spartiate, dans la sécheresse caillouteuse des Artauds.
Après avoir décrit avec précision les rituels religieux – costumes, accessoires, gestes, texte… –, ce roman parle de mille façons de la nature, de la végétation, du paysage, de l’eau et du soleil que Zola sublime parfois, anthropomorphise souvent, y voyant des allures de femmes, des soupirs, des amours, des invitations charnelles… Et puis, Zola étant Zola, ce sont aussi d’interminables énumérations botaniques à travers les différentes atmosphères du parc. Découvrant avec les deux jeunes gens le parterre, le verger, les prairies, la forêt, les sources, nous croisons la route de dizaines d’espèces d’arbres fruitiers, de fleurs des champs, de résineux ou de feuillus, de plantes grasses ou aromatiques… En dépit d’un côté un peu « catalogue » par moments, il y a tout de même de très beaux moments contemplatifs.

Ce roman confronte la religion et la nature, la mort et la vie, la frugalité d’une vie dédiée à Dieu et les sentiments dans un drame qui n’est pas dénué de lyrisme. Sans avoir été une entière déception, je suis un peu déçue de cette lecture. Sans être dépourvue d’empathie à son égard, je dois avouer que le personnage principal, qu’il soit Serge ou l’abbé Mouret, m’aura fait soupirer d’ennui et/ou d’exaspération à plusieurs reprises (je lui ai préféré des personnages secondaires comme Albine, Désirée, la Teuse (la bonne du curé ♪), ou le docteur Pascal). C’est là le point noir de ce roman qui transforme ce dilemme en histoire parfois un peu fade.

« Ils naissaient, ils mouraient, attachés à ce coin de terre, pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicité d’arbres qui repoussaient de leur semence, sans avoir une idée nette du vaste monde, au-delà de ces roches jaunes, entre lesquelles ils végétaient. Et pourtant déjà, parmi eux, se trouvaient des pauvres, des riches ; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit, étaient fermés par de gros cadenas ; un Artaud avait tué un Artaud, un soir, derrière le moulin. C’était, au fond de cette ceinture désolée de collines, un peuple à part, une race née du sol, une humanité de trois cents têtes qui recommençait les temps. »

« Cependant, le cabriolet suivait de nouveau le chemin creux, le long de l’interminable mur du Paradou. L’abbé Mouret, silencieux, levait les yeux, regardait les grosses branches qui se tendaient par-dessus ce mur, comme des bras de géants cachés. Des bruits venaient du parc, des frôlements d’ailes, des frissons de feuilles, des bons furtifs cassant les branches, de grands soupirs ployant les jeunes pousses, toute une haleine de vie roulant sur les cimes d’un peuple d’arbres. Et, parfois, à certain cri d’oiseau qui ressemblait à un rire humain, le prêtre tournait la tête avec une sorte d’inquiétude. »

« L’abbé Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait des portées. La vie, grouillant sous ce poil arraché du ventre des mères, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble à ses tempes. Désirée, comme grisée peu à peu, s’égayait davantage, plus rose, plus carrée dans sa chair. »

« – C’est étrange ; avant d’être né, on rêve de naître… J’étais enterré quelque part. J’avais froid. J’entendais s’agiter au-dessus de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles, désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui pesait sur ma poitrine… Où étais-je donc ? qui donc m’a mis enfin à la lumière ?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu’Albine, anxieuse, redoutait maintenant qu’il ne se souvînt. »

« Et, cependant, ils ne trouvaient dans le parc qu’une familiation affectueuse. Chaque herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. »

Les Rougon-Macquart, tome 5, La Faute de l’abbé Mouret, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1875 pour la première édition). 446 pages.

Les Rougon-Macquart déjà lus et chroniqués :
– Tome 1, La Fortune des Rougon ;
– Tome 2, La Curée ;
– Tome 3, Le Ventre de Paris ;
– Tome 4, La Conquête de Plassans.

Stardust, de Neil Gaiman (1999)

Stardust (couverture)Neil Gaiman, dont j’ai à de multiples reprises salué le talent de conteur,  nous propose ici un véritable conte avec une promesse donnée à l’être aimé, une étoile tombée du ciel à récupérer, des princes héritiers sans scrupules, une sorcière à la jeunesse illusoire et un monde parallèle empli de créatures magiques et de bois menaçants.

Cette quête initiée par amour (par ce qu’un jeune cœur croit être l’amour) est donc marquée par la magie et l’étrangeté et nous transporte dans le monde merveilleux de Féérie. L’occasion de renouer avec la poésie de l’auteur et des ambiances envoûtantes (du marché magique organisé tous les neuf ans au bois malveillant en passant par le bateau volant). Mais comme tout conte qui se respecte (d’autant plus écrit par Neil Gaiman), l’histoire est parfois sombre, à base des meurtres, d’un trio de sorcières terrifiantes et de projets malveillants. Une atmosphère menaçante qui ne pouvait que me plaire, d’autant que celle-ci est judicieusement équilibrée de touches d’humour, ironie et petites piques plutôt réjouissantes. C’était donc un plaisir de découvrir la plume de Gaiman en anglais, un anglais travaillé et soutenu, qui a su faire naître de belles images dans mon esprit.

Si la plume est ce qui m’a le plus séduite, j’ai apprécié cette intrigue rondement menée qui donne envie d’enchaîner les chapitres. Les personnages sont quant à eux assez simples et, à l’image des personnages de contes, souvent marqués par un trait de caractère principal, mais plaisants à suivre. Même s’il ne faut pas s’attendre à une psychologie aux mille nuances, ils ne sont jamais fades pour autant. Et puis, entre des personnalités surprenantes et des métamorphoses, il ne faut pas se fier aux apparences dans cette histoire… Aurais-je aimé une plus grande présence des antagonistes ? Peut-être, mais leurs apparitions mesurées étaient peut-être ce qui leur conféraient le plus d’attrait, de mystère et de potentiel inquiétant.

Certes, ce n’est pas le meilleur roman de Neil Gaiman, pas le plus original, mais c’était néanmoins une lecture très plaisante. En outre, le fait de retrouver des choses déjà vues a sans doute aidé à l’immersion et à ne pas être freinée par ma lecture en anglais (l’une des raisons pour laquelle j’ai mis tant de temps à le lire tenant sans doute dans la crainte de rater des éléments importants et propres à un univers de fantasy nouveau).

Ainsi, j’ai beaucoup aimé ce voyage dans les terres de Féérie. C’est un petit roman qui n’a pas la richesse de Sandman ou American Gods, mais c’est finalement un bien joli conte.

« A question like ‘How big is Faerie ?’ does not admit of a simple answer. »

« How Many Miles to Babylon’, recited Tristran, to himself, as they walked through the grey wood.
‘Three score miles and ten.

Can I get there by candlelight?
There, and back again.
Yes, if your feet are nimble and light,
You can get there by candlelight.’ »

« ‘Still doesn’t explain… there isn’t anythin’ unusual in your family, is there?’
‘My sister, Louisa, can wiggle her ears.’ »

Stardust, Neil Gaiman. Headline Publishing Group, 2013 (1999 pour l’édition originale). En anglais. 196 pages.

Mémoires de la forêt, tome 1, Les souvenirs de Ferdinand Taupe, de Mickaël Brun-Arnaud, illustré par Sanoe (2022)

Mémoires de la forêt T1 (couverture)Lors de la dernière Masse critique de Babelio, spéciale jeunesse et young adult, je n’ai sélectionné qu’un seul titre. Un titre dont je ne savais rien, mais dont la couverture me plaisait particulièrement. J’ai eu la chance de le recevoir et je ne regrette pas mon choix car ce livre a été une merveilleuse surprise.

« Dans ces Mémoires de la forêt, vous trouverez consignées les destinées grandioses de minuscules animaux qui ont foulé ces bois, animés par l’esprit d’aventure, le sentiment amoureux et la puissance de l’amitié. »

Cette introduction n’est pas mensongère et ce premier tome raconte la quête un peu particulière de Ferdinand Taupe et Archibald Renard, libraire de son état. Car Ferdinand est touché par la maladie de l’Oublie-tout, « celle qui vient et qui prend tout, des souvenirs les plus fous aux baisers les plus doux », ainsi commence une chasse aux souvenirs : qui est Maude et où est-elle ?

Les souvenirs de Ferdinand Taupe est un roman prenant et bouleversant, tout en douceur et en mélancolie. Il ranime le goût d’une tarte ou la mélodie d’une comptine, réveille les souvenirs enfouis et ouvre des portes dans une mémoire brisée. L’auteur a accompagné des personnes atteintes notamment de la maladie d’Alzheimer et il raconte parfaitement les affaires oubliées, les petites étourderies, puis les souvenirs envolés, l’oubli des noms, des visages, des identités, la régression et le retour en enfance… La fragilité grandissante tandis que s’aggravent la maladie, la détresse, la solitude, l’incompréhension… le tout est traité avec pudeur, délicatesse et respect.

L’auteur ayant ensuite fondé la librairie Le Renard Doré à Paris, c’est également un hommage aux livres et à la lecture. Au fil des pages, de nombreux lieux remplis d’ouvrages sont visités et de nombreuses lectrices (et quelques lecteurs) sont rencontrées. Ainsi, en dépit du sérieux et de la tristesse des thématiques abordées, prend forme une bulle de douceur, faite de papier et de gourmandise. Or, un tel univers ne peut être qu’instantanément réconfortant !

J’ajouterai également que c’est un roman jeunesse (mais pourquoi se priver de cette lecture sur ce seul critère) magnifiquement écrit. Il offre à son jeune public des prénoms inusités, des mots insolites, des mots mélodieux, des mots réjouissants. Il y a de la poésie dans ces lignes, de la sérénité et de la beauté. L’immersion est immédiate tant ce monde d’animaux anthropomorphes prend aisément vie sous nos yeux.

Enfin, un mot tout de même sur les très belles illustrations de Sanoe dont j’avais découvert le trait avec Le silence est d’ombre scénarisé par Loïc Clément. Leur petit côté désuet, écho des vieux livres de contes animaliers, se marie parfaitement avec la douceur de ce roman. Elle offre un visage aux personnages, mais j’ai surtout aimé les lieux et les ambiances qu’elle a pu peindre au fil du roman. L’histoire est déjà fantastique et l’écrin lui rend bien justice.

Un cocon de tendresse, qui donne foi en l’amitié et la solidarité, qui sublime les souvenirs et les instants présents Une atmosphère parfois triste mais surtout chaleureuse. Un roman tendre et beau, qui donne envie de se blottir sous un plaid, avec un bon roman et de bons petits gâteaux à portée de main. Une superbe rencontre avec des personnages émouvants et un plaisir de lecture immense. 

« La fourchette reposée dans son pot, Ferdinand se mit à déambuler entre les étagères en confiance et sans aucune appréhension, comme s’il connaissait les lieux. Ses pattes savaient parfaitement où mettre leurs griffes pour ne pas renverser les rayonnages, et ses hanches pourtant généreuses ne se cognaient pas aux meubles qui débordaient de bidules et de trucs. Lentement, dans la poussière du hangar décrépi où s’infiltraient les rayons du soleil, se dessinait la forme tendre et familière d’un souvenir. »

« Quand Ferdinand se leva pour aller voir de quoi il s’agissait, ses genoux craquèrent comme des biscuits à la cannelle. Ah ! si seulement nos vieux os pouvaient cesser de s’émietter ! Sans canne ni patte pour le guide, la taupe marchait à petits pas, comme un soldat de plomb et, au fond de sa poitrine, son cœur s’emballait au rythme d’un tambour un jour de fanfare. Il y avait de la poésie dans le déplacement des ancêtres – de vieilles âmes en équilibres entre la marche et le repos, sans cesse ralenties par le poids des années et la douleur des jours… »

« Malade de l’Oublie-tout, Ferdinand était devenu une sorte de voyageur temporel, voguant entre les époques comme on passe d’un chapitre à l’autre du grand livre de la vie. »

Mémoires de la forêt, tome 1, Les souvenirs de Ferdinand Taupe, Mickaël Brun-Arnaud, illustré par Sanoe. L’École des Loisirs, coll. Neuf, 2022. 299 pages.