Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)

Belle du Seigneur (couverture)Genève, 1935. Ariane, femme d’un petit bureaucrate, gentil mais ennuyeux, aime Solal. Mais peuvent-ils garder leur amour toujours au sommet ? Peuvent-ils préserver leur passion de l’usure du quotidien ?

Voilà une critique que je ne peux garantir sans spoiler. Pourquoi ? Parce que Belle du Seigneur est un livre que je lis depuis plus d’un an. J’ai lu une bonne partie par petits bouts et il était abandonné depuis un moment quand je l’ai repris début mai. Et là, surprise, j’ai dévoré les six cents pages restantes en quelques jours, il m’a tellement captivée que j’ai hésité à le reprendre du début (mais finalement, non, quand même pas, parce que je m’en souvenais relativement bien et parce que je n’allais jamais m’en sortir si je faisais cela). Du coup, mes souvenirs sont beaucoup plus frais sur la seconde moitié du roman, je suis bien plus imprégnée de cette partie-là. D’où le risque de spoilers.

Je ne sais encore que penser de Belle du SeigneurJ’ai été happée par ce roman qui m’a captivée tout en me faisant beaucoup gamberger (et pas forcément à des choses positives, comme la fin d’un couple, la fin de l’amour, la fin du désir). Mais il m’a aussi irritée.

Belle du Seigneur raconte la séduction, la passion, l’exaltation des rendez-vous toujours trop rares, la fébrilité des préparatifs, puis la fin de la passion causée par l’habitude. Raconte comment, vivant ensemble chaque jour et presque chaque minutes, les amants se lassent, remarquent les défauts de l’autre, cessent de se désirer sans pour autant oser se l’avouer. En manque de social, en manque des autres, les amants s’entre-déchirent lentement, contraints de regarder leur amour se déliter jour après jour dans les rituels du quotidien tout en jouant « cette pauvre farce de leur amour, de leur pauvre amour dans la solitude ».

« Et le pire, c’était qu’il chérissait cette malheureuse. Mais ils étaient seuls, et ils n’avaient que leur amour pour leur tenir compagnie. »

La judaïté et la montée de l’antisémitisme sont très présentes dans ce roman, notamment dans la seconde partie (ou peut-être dans tout le roman comme mes souvenirs du début sont un peu altérés). Solal est constamment blessé par les paroles des gens (ces « heureux », ces « préservés » comme il les appelle) approuvant Hitler, rejetant tout sur les Juifs et par les graffitis haineux sur les murs de Paris. Il se sent parfois honteux et en mal d’amour, mais il est tout de même fier de sa religion et de son peuple qu’il aime et exalte dans de longs discours (il perd d’ailleurs son emploi en s’élevant contre les pays qui refusent de donner l’asile aux Juifs allemands persécutés). Dans ces passages-là, j’ai vraiment eu l’impression que Solal était Albert Cohen (par contre, je ne connais rien de l’auteur, donc je ne me lancerais pas dans une thèse à ce sujet, c’est seulement une sensation).

C’est un livre lent – l’intrigue évolue peu : une histoire d’amour, une passion adultère suivie au jour le jour – mais aussi extrêmement bavard. Ce sont d’ailleurs ces bavardages qui ont ainsi captivés mon attention : nous sommes sans cesse plongés dans les pensées – anarchiques, précipitées, se bousculant sans cesse, passant du coq à l’âne – des protagonistes, ce qui donne lieu à de longs monologues sans point (et parfois sans virgule) sur des pages et des pages.
Si Solal est souvent désabusé, si Ariane est souvent exaltée, j’ai particulièrement aimé le bavardage incessant de la vieille Mariette, bonne, femme à tout faire, ancienne nourrice d’Ariane. Un avis sur tout et tout le monde, une prononciation parfois approximative (« water causette », « chasse » pour « sache », etc.), un regard plus lucide qu’Ariane sur Solal ou Adrien, du bon sens. Il y a toujours beaucoup d’humour dans ses soliloques, notamment lorsqu’elle détaille les rituels risibles des deux amants pour ne pas se voir en cas d’imperfection (si pas baignés, si pas rasé, si pas habillés).

Les personnages ne sont pas particulièrement attirants non plus. Je suis partagée à leur sujet également. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis attachée à eux même s’ils m’ont parfois amusée ou émue. Certes, ils sont terriblement humains, mais ils sont aussi terriblement agaçants. Ariane, parfois horriblement naïve et innocente, parfois exigeante et méprisante (sa fortune lui en donnant apparemment le droit). Adrien Deume, Didi, falot, paresseux, ambitieux, ridicule, vaniteux. Solal des Solal, boudeur, capricieux, jaloux, n’aimant que des belles femmes mais les haïssant de l’aimer pour sa beauté et ses « babouineries » de mâle dominant. Tous égoïstes, se regardant sans cesse vivre. Albert Cohen se moque aussi d’Antoinette Deume, tante et mère adoptive d’Adrien. Il raille son snobisme de petite bourgeoise, ses fiertés, ses prétentions, sa prétendue dévotion, ses mesquineries.
J’ai souvent éprouvé le désir de claquer Solal et de secouer Ariane, de leur montrer la vie qu’ils pourraient avoir si lui cessait de courir après son ancien poste, si elle laissait une place au naturel dans leur vie, s’ils vivaient, tout simplement ! Certains passages sont tellement absurdes qu’ils me laissaient bouche bée et sifflante d’exaspération.
L’histoire se passe dans les années 1930, il faut remettre cela en perspective, mais j’exècre la misogynie qui se dégage de ces pages. La façon dont Solal finit par traiter Ariane, son « Ariane qu’il chérissait toujours plus, qu’il désirait toujours moins et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute qu’elle en avait le droit », ainsi que sa manière à elle de s’aplatir devant lui, de se complaire à être sa chose, son esclave. La relation entre les deux est inégale depuis le début et Ariane n’a jamais réellement son mot à dire. Extrêmement irritant également, elle esclave de la perfection : toujours être belle, toujours élégante, courant chaque jour chez le tailleur, ne jamais être vue « humaine », ne jamais se moucher devant lui, ne jamais bailler, ne jamais aller aux toilettes, toujours être parfaite.

Belle du Seigneur, un roman-fleuve de 106 chapitres, une tragédie moderne, une comédie corrosive, un monument littéraire qui me laisse partagée, incapable de trancher entre la fascination envers la plume d’Albert Cohen et l’irritation envers les personnages et la misogynie latente. Une lecture atypique que je n’oublierai clairement pas de sitôt.

Belle du Seigneur (coffret)

« Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du Moyen Âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors de ventre, crânes éclatés bavant leur cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! A la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! »

« Leur pauvre vie. Parfois le recours aux méchancetés forcées, sans nulle envie d’être méchant, mais il fallait mouvementer leur amour, en faire une pièce intéressante, avec rebondissements, péripéties, réconciliations. Recours aussi aux imaginations jalouses pour la désennuyer et se désennuyer, pour faire du vivant, avec scènes, reproches et coïts subséquents. Bref, la faire souffrir pour en finir avec ses migraines, ses somnolences après dix heures et demie du soir, ses bâillements poliment mordus, et tous les autres signes par lesquels son inconscient disait sa déception et sa révolte contre les langueurs d’un amour sans plus d’intérêt, un amour dont elle avait tout attendu. Son inconscient, oui, car de tout cela elle ne savait rien. Mais elle en devenait malade, douce esclave exigeante. »

Belle du Seigneur, Albert Cohen. Gallimard, coll. Folio, 2011 (1968 pour l’édition originale). 1109 pages.

Miss Dumplin, de Julie Murphy (2015)

Miss Dumplin (couverture)Willowdean est ronde (« Dumplin » signifie « Boulette » et c’est le surnom que lui donne sa mère, why not ?), mais elle n’a jamais eu de problème avec son poids… jusqu’à ce que Bo pose les yeux (et les mains) sur elle. C’est le début des premiers doutes : est-ce qu’une fille comme elle peut vraiment être avec un mec comme lui ? Pour retrouver confiance en elle, elle se lance dans un projet fou : participer au concours de beauté que sa mère, ex-Miss, organise tous les ans.

A l’issue de ma lecture, je me disais que Miss Dumplin était un roman plutôt réussi même si l’histoire en elle-même n’est pas forcément d’une grande originalité et malgré quelques clichés. Toutefois, en y réfléchissant pour ma critique, je m’aperçois que j’ai quand même plusieurs reproches à lui faire.
Premièrement, les clichés : la blondasse-pétasse qui se met entre Willowdean et Ellen, la dispute entre les deux amies, les relations compliquées entre Will et sa mère ou encore le triangle amoureux. Deuxièmement, à propos de triangle amoureux, est-ce que toutes les filles qui se considèrent comme indignes d’intérêt sont courtisées par deux garçons à la fois ? Troisièmement, ça me dérange un peu – même si je pense que ça peut être crédible – que Willowdean commence à perdre son assurance pour le regard d’un homme.
Cependant, Miss Dumplin reste un roman frais et léger qui parle du fait d’être grosse sans en faire des tonnes, ce qui est appréciable, et dénonce la superficialité de la société actuelle.

Par contre, Willowdean est incroyable. Joyeuse, dynamique et intelligente. Et elle a confiance en elle. Les filles comme elle (c’est-à-dire qui ont confiance en elles, qu’elles soient maigres ou grosses) m’impressionnent toujours. Elle se fiche totalement de l’opinion des autres et elle ne se laisse pas faire. Bref, elle m’a été tout de suite sympathique et j’aurais adoré l’avoir comme amie au lycée. Et elle a éclipsé tous les autres personnages qui manquent un peu d’épaisseur à mon goût (à l’exception peut-être de Mitch).

Un roman divertissant porté par une héroïne forte avec un beau message sur l’acceptation de soi. Dommage qu’il y ait tant de clichés. Une lecture sympathique, mais qui ne me marquera sans doute pas.

« Le mot « grosse » met les gens mal à l’aise. Mais quand vous me voyez, la première chose que vous remarquez, c’est le volume de mon corps, de la même façon que la première chose que je remarque chez certaines filles c’est qu’elles ont de gros seins, des cheveux brillants ou des genoux cagneux. Et tous ces trucs-là, on peut les dire. Mais « grosse », le mot qui me désigne le mieux, fait grimacer les gens et les fait pâlir.
Pourtant, c’est ce que je suis : grosse. Ce n’est pas un mot vulgaire, et encore moins une insulte. Du moins, pas quand c’est moi qui le dis. Alors, tant qu’à faire, pourquoi ne pas commencer par là, histoire de pouvoir passer rapidement à autre chose ? »

Miss Dumplin, Julie Murphy. Michel Lafon, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Troin. 378 pages.

Dans le désordre, de Marion Brunet (2016)

Dans le désordre (couverture)Jeanne, Basile, Alison, Lucie, Jules, Tonio, Marc. Ils sont sept. Ils ne se connaissaient pas jusqu’à cette manif qui a dégénéré. Ils décident de  rester ensemble et s’installent dans un squat pour lutter, pour refuser, pour changer le monde. Dès le premier regard, entre Jeanne et Basile, c’est comme une évidence. A deux, ils découvrent l’amour.

C’est assez difficile pour moi de chroniquer ce roman. Cette lecture fut tellement forte. D’une part, j’étais scotchée à cette histoire ; de l’autre, j’étais obligée de faire des pauses tant elle me remuait.

Ces sept jeunes (et moins jeunes) sont tellement vrais. Ils disent non. Non au système, non à l’Etat, non à une triste vie passée à se laisser marcher dessus. Ils ont des rêves grands, beaux, certains diraient utopiques, des rêves d’égalité, de paix, de partage. Ils veulent d’une vie différente, une vie qu’ils auraient choisie. Une vie où ils seraient libres.
Ensemble, ils guérissent des anciennes blessures laissées par leur passé, par leurs parents parfois. Ils construisent leur révolution, leur petite société. Ils laissent le passé derrière pour, tous ensemble, regarder devant eux. Ils sont beaux avec leurs espoirs, leurs certitudes, leurs défauts. Marion Brunet nous propose de rencontrer sept caractères, sept personnages incroyablement réalistes qui trouveront tous une place dans nos cœurs car ils sont tous touchants à leur manière.

J’adore leur famille atypique, leur quotidien dans le squat. Toutefois, si cela fait rêver sur le papier, si je trouve que les habitats partagés sont une idée intéressante, je ne pense pas que je pourrais vivre ainsi. Je suis trop renfermée, j’ai mes habitudes, mes tocs, j’ai trop besoin de calme et de solitude pour pouvoir vivre ainsi à plusieurs. Je rêve aussi d’une autre vie, mais pas en commun (je serais plutôt comme le père de Jeanne, solitaire en forêt). Cependant, c’était bien de rêver autre chose le temps d’une lecture. Marion Brunet nous fait voir qu’une autre existence est possible. Marginale peut-être, mais belle tout de même.

L’écriture est vivante. Elle sort des tripes. Elle est poétique, brutale, sensuelle, flamboyante. C’est magnifique. Il y a de l’espoir, de l’amitié, de l’amour, mais aussi de la rage, de la tristesse, de la frustration. C’est réaliste, c’est chaud, c’est franc et, au final, c’est incroyablement percutant.

Et la fin… Cette fin ! Magnifique, déchirante. Evénement incroyable : j’ai pleuré sur mon bouquin (c’est tellement extrêmement rare que j’aurais du mal à citer les autres livres qui ont eu cet effet-là sur moi), mais elle était tellement belle, tellement parfaite. On reste assommé un moment, mais finalement, l’espoir renaît.

Un gigantesque coup de cœur et un coup de poing inattendu. Les personnages sont sublimes, l’histoire m’a emportée, les idées m’ont fait rêver, l’écriture est incroyable et d’une grande qualité. Une lecture qui ne me quittera pas de ci-tôt. S’il vous plaît, ne réservez pas ce livre aux adolescents, il parlera à tout le monde.

« La rumeur est immense et fait vibrer Jeanne, comme un début de fièvre. Les frissons lui remontent le long du dos, griffent sa nuque. Quelque chose va se passer bientôt, quelque chose qui gronde et qui menace. Elle le sait, sûr et certain. Ça sent la rage et la sueur des énervés. Des filles frappent sur des rideaux de fer, en rythme, avec des morceaux de bois arrachés à une palissade : un tambour oppressant, le blam-blam-blam qui accélère lentement – une annonce. Le ciel s’est assombri, la nuit est proche, comme l’hiver. »

« Jeanne savoure l’instant, au milieu de la petite meute pensante, discordante sans doute mais qui rêve d’amorcer un siège, une lutte. Elle ne cherche pas d’échappatoire. Il y a longtemps qu’elle refuse la bouillie fade d’une vie calibrée et d’un système dégueulasses, déjà mort – Marc a tellement raison. Le cynisme ne suffit plus, et elle a envie d’écraser du talon sa lucidité triste. Elle veut faire partie de l’agitation, du grand Tout qui bourdonne : entrer dans la danse. Mais pas toute seule, non. La solitaire en elle se laisse amadouer par l’élan, par les autres. »

Dans le désordre, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 251 pages.

Le combat ordinaire (intégrale), de Manu Larcenet (2015)

Le combat ordinaire - intégrale (couverture)Le combat ordinaire, à l’origine, ce sont quatre tomes publiés entre 2003 et 2008 : Le combat ordinaire, Les quantités négligeables, Ce qui est précieux et Planter des clous.

Dans les années 2000, Marco quitte tout. La région parisienne, son psy, son boulot de photographe. A 600 km de là, à Chazay, il essaie de faire le point, de retrouver un sens à la vie et de gérer ses crises d’angoisse. Autour de lui, sa mère et son père – qui perd peu à peu la mémoire –, son frère et complice de toujours, Adolf son chat caractériel, et bientôt Emilie qui va bousculer sa petite routine quotidienne.

C’est une histoire qui parle de détresse, de peurs, de la mocheté de la vie et des hommes, mais aussi du bonheur, de l’amour, de la famille (dans toute sa complexité). Sur le temps qui passe pour le meilleur comme pour le pire.
Et le dessin de Manu Larcenet exprime tout cela à merveille. On se projette sans peine dans ses planches, tant les personnages sont expressifs, que ce soit dans la joie, dans la tristesse, dans le doute, la colère ou la peur. Les crises d’angoisse de Marco sont terribles, on ressent parfaitement la violence de ces moments.

Le combat ordinaire, c’est une BD sublime. C’est drôle, tendre, violent, triste. C’est réaliste et totalement universel. Simple et compliqué à la fois, c’est tout bonnement la vie, disséquée par le trait précis et attendrissant de Manu Larcenet. Mélancolique, humaine, légère et grave… voilà une BD pas si ordinaire.

« Mes histoires d’amour m’ont montré que j’aime la solitude. J’ai toujours été fasciné par l’absence, tant la présence m’ennuie. »

« La vie nous donne beaucoup. Nous ne comprenons pas parce que nous avons obstinément appris à nous contenter de peu. »

Le combat ordinaire (intégrale), Manu Larcenet. Dargaud, 2015. 246 pages.

Le Cirque des rêves, d’Erin Morgenstern (2010)

Le Cirque des rêves (couverture)Bienvenue au Cirque des rêves ! Un univers magique, tout de noir et de blanc, des spectacles à couper le souffle, des friandises exquises, la promesse d’une nuit parfaite… mais surtout l’arène pour un duel aux règles étranges, un duel pour lequel Célia et Marco, deux jeunes illusionnistes, sont préparés depuis l’enfance. Mais au fil des années, leurs sentiments pour leur mystérieux adversaire évoluent…

Quand je me suis plongée dans Le Cirque des rêves – dont la couverture m’attirait depuis des lustres –, j’ai été happée par l’ambiance enchanteresse qui se dégage de ces lignes. Il y flotte un parfum de mystère irrésistible. L’intrigue prend son temps pour se mettre en place et pour se développer, mais cela participe au charme onirique de ce cirque et de ce roman.

L’écriture est légère et envoûtante. L’utilisation du présent nous permet d’évoluer aux côtés des personnages. L’auteure maintient cependant une certaine distance par rapport à ses personnages. Si nous faisons des incursions dans leurs pensées ou leurs émotions, ils nous restent relativement inconnus et mystérieux, notamment les deux personnages principaux, Célia et Marco, inaccessibles pour tous.

Féeriques sont les descriptions du cirque, de son horloge, de ses chapiteaux, de son ambiance. Ce livre possède sa propre magie, celle de rendre le cirque réel : nous faire voir les chapiteaux, humer l’air parfumé au chocolat chaud et au caramel, sentir crépiter l’émerveillement de la foule autour de soi… Un seul désir : le voir apparaître près de chez moi. Erin Morgenstern a dû transformer de nombreux lecteurs en rêveurs, ses amoureux du cirque reconnaissables à leur écharpe rouge.

Les personnages sont superbes. La relation entre Célia et Marco m’a conquise par sa subtilité (à ce sujet, je trouve que le résumé exagère un peu l’importance de la romance qui, si elle a une importance cruciale, est en réalité délicate et discrète, amenée et contée avec finesse), mais j’ai également beaucoup apprécié Poppet et Widget, les sympathiques jumeaux aux cheveux roux nés en même temps que le cirque.

Poétique, onirique, Le Cirque des rêves est un livre étrange et captivant. Par son style inhabituel et son rythme tranquille, il m’a bercée pendant quelques merveilleuses heures de lecteur et continue de me hanter. Une très belle histoire… Bienvenue au Cirque des rêves.

« La soirée d’inauguration est spectaculaire. Tout est organisé dans les moindres détails et, bien avant le coucher du soleil, une immense foule se presse devant les grilles. Lorsque, enfin, les visiteurs sont autorisés à pénétrer dans l’enceinte, ils écarquillent des yeux qui ne cessent de s’agrandir à mesure qu’ils passent de chapiteau en chapiteau.
Tous les éléments du cirque se fondent en une merveilleuse symbiose. Des numéros répétés dans des pays, parfois même des continents éloignés sont présentés dans des chapiteaux voisins, chacun se mêlant aux autres en un ensemble parfaitement homogène. Chaque costume, chaque geste, chaque pancarte de chapiteau est plus extraordinaire que les précédents.
Même l’air est idéal, pur et frais, imprégné de senteurs et de sons qui enchantent et subjuguent tous les spectateurs. »

« Il est difficile de voir la réalité en face lorsqu’on est plongé dedans, dit Tsukiko. On y est habitué. C’est confortable. »

« Vous pouvez raconter une histoire qui va s’ancrer dans l’âme de quelqu’un, devenir son sang, son être, sa raison de vivre. Cette histoire va l’émouvoir, le galvaniser, qui sait ce dont il sera capable grâce à elle, grâce à vos paroles. »

Le Cirque des rêves, Erin Morgenstern. Pocket, 2015 (2010 pour l’édition originale. Editions Flammarion, 2012, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sabine Porte. 569 pages.

Les petites marées, livre et BD, de Séverine Vidal (2012 et 2014)

Les petites marées (couverture)Mona tente de guérir de la peine de cœur que lui a infligé Gaël, son ami d’enfance, quand sa grand-mère Suzanne meurt. Pour Mona, c’est l’occasion de retourner à Saint-Malo dans cette maison où elle passait tous ses étés avec Gaël.

Les petites marées est un texte court et très intimiste. Mona raconte la majeure partie de l’histoire, mais quelques pages du journal de Gaël viennent parfois s’intercaler entre deux chapitres. On comprend mieux le jeune homme ainsi que les raisons de son comportement pas toujours très clair avec Mona.

L’auteure aborde plusieurs sujets : le deuil, la frontière fine entre amitié et amour, l’homosexualité. C’est une histoire toute simple sur les gens, les pertes, les rêves, les espoirs. Et sur le temps qui finira par effacer les mauvais souvenirs.

Les petites marées 1 - Mona (couverture)La BD est très fidèle au livre, mais j’ai préféré cette adaptation au texte original. Sans doute grâce à l’apport des illustrations pleines de finesse. Les teintes bleutées adoptées par l’illustrateur se marient à merveille avec ce décor marin comme avec cette ambiance de tristesse.

Un petit texte (et son adaptation en bande dessinée) sur des gens normaux. C’est touchant sans être bouleversant, mais chacun pourra s’identifier à Mona et Gaël.

« Je commence à admettre (ça va mieux, ça va mieux, ça va mieux) que la vie peut s’écouler sans lui. Ça sera sûrement pas les grandes marées, niveau puissance émotionnelle, je serai loin des tempêtes, mais au moins, ça sera peut-être doux. Je me trouverai un copain qui ne change pas d’avis (et accessoirement d’amoureuse) tous les deux mois, un type solide et droit dans ses bottes de pluie.

Un amour calme. Un truc qui ne déborde pas.

Un genre de ruisseau, quoi.

Voilà les deux gros projets que j’ai pour l’année qui vient : trouver un ruisseau et finir d’oublier Gaël. »

Les petites marées, Séverine Vidal. Oskar éditeur, coll. Court métrage 2012. 109 pages.

Les petites marées – Mona, Séverine Vidal (scénario) et Mathieu Bertrand (dessin). Les Enfants Rouge, 2014. 53 pages.

Deux suites sont également sorties en 2015 et en 2016, toujours sous forme de BD avec deux illustrateurs différents : Jules et Rose. En ce qui me concerne, je ne les ai toujours pas découvertes.

En attendant Bojangles, d’Olivier Bourdeaut (2016)

En attendant Bojangles (couverture)Accompagné de Mademoiselle Superfétatoire, la demoiselle de Numidie de la famille, le fils de Georges et de [Georgette/Maryou/Renée/Liberty… compléter selon le prénom du jour] regarde, émerveillé, ses fantasques parents tournoyer sur « Mister Bojangles » de Nina Simone. Le vie est tellement hors du commun que le jeune garçon, narrateur de cette extraordinaire histoire, est obligé de mentir « à l’endroit chez moi et à l’envers à l’école ».

Le monde dans lequel vivent ses parents est totalement excentrique et improbable. Un vrai capharnaüm ! Ils ne se refusent rien, ils vivent leur amour (fou) sans limite et entraînent tous leurs proches dans la danse. Georges est prêt à tout pour rendre sa femme heureuse. Faire de la vie une fête, telle est leur volonté.

Et surtout, tout faire pour qu’elle dure toujours. Même lorsqu’un inspecteur des impôts vient leur réclamer une somme astronomique, même lorsque la folie douce de sa mère prend des proportions beaucoup plus dramatiques…

Quelle est attachante, cette famille hors normes. Ils sont drôles, ils sont libres, on ne peut que les aimer. Elle est si touchante dans sa folie, si innocente, entraînante, attendrissante.

C’est un texte vraiment bourré d’humour, mais qui cache beaucoup de désespoir. L’auteur nous a concocté un parfait cocktail d’émotions, entre gaieté et tristesse, entre rires et loufoquerie. Un ton très juste pour une belle histoire d’amour.

Petit reproche qui n’en est pas vraiment un : ce roman est trop court ! J’aurais aimé rester plus longtemps en leur compagnie, c’est bien souvent le cas lorsqu’on s’attache à des personnages. Il est court mais tout est dit. Donc c’est parfait.

Une écriture poétique et entraînante comme une chanson pour un premier roman chatoyant où l’allégresse le dispute au désespoir pour finalement entraîner tout le monde dans une danse follement inoubliable.

 

« Cette musique était vraiment folle, elle était triste et gaie en même temps, et elle mettait ma mère dans le même état. Elle durait longtemps mais s’arrêtait toujours trop vite et ma mère s’écriait : « Remettons Bojangles ! » en tapant vivement dans ses mains.

Alors il fallait s’emparer du bras pour remettre le diamant sur le bord. Il ne pouvait y avoir qu’un diamant pour donner une musique pareille. »

« Je m’étais dit que j’étais moi aussi légèrement frappé de folie et que je ne pouvais décemment pas m’amouracher d’une femme qui l’était totalement, que notre union s’apparenterait à celle d’un unijambiste avec une femme tronc, que cette relation ne pouvait que claudiquer, avancer à tâtons dans d’improbables directions. »

« – Mais enfin, dans quel monde vivons-nous? On ne vend pas les fleurs, les fleurs c’est joli et c’est gratuit, il suffit de se pencher pour les ramasser. Les fleurs c’est la vie, et à ce que je sache on ne vend pas la vie ! »

 « Le problème, c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien sûr, la partie visible restait sur ses épaule, mais le reste, on ne savait pas où il allait. »

En attendant Bojangles, Olivier Bourdeaut. Finitude, 2016. 158 pages.