Un si petit oiseau, de Marie Pavlenko (2019)

Un si petit oiseau (couverture)Abi a perdu un bras dans un accident de voiture. Depuis, sa vie n’est que lenteur, douleur et regards. Regards dégoûtés, regards apitoyés, regards curieux. Pour les éviter, elle ne sort plus. Mais les siens, les livres et les oiseaux que lui fait découvrir Aurèle, un ancien camarade de classe retrouvé par hasard, vont lui apprendre que sa vie n’est pas finie.

Pour l’instant, Marie Pavlenko ne m’a jamais déçue. La Mort est une femme comme les autres, Je suis ton soleil (petit clin d’œil : on croisera d’ailleurs Déborah et Isidore dans le parc de Vincennes !) et maintenant ce petit dernier.

Un si petit oiseau est un magnifique récit de reconstruction de soi. De sa vie, de son avenir. Abi réalise que son avenir n’est pas le trou noir qu’elle imaginait et que son bras disparu ne la rend pas inapte aux plaisirs et à la joie. Les peurs quotidiennes, les angoisses viscérales, les espoirs ténus, les joies inattendues, la destruction de ses anciens rêves… La justesse avec laquelle Abi et l’autrice expriment les émotions est poignante, elle nous attrape pour ne plus nous lâcher.
Rien de larmoyant dans le récit de Marie Pavlenko. Evidemment, Abi passe par de gros passages à vide – elle vient de perdre un bras, elle a quand même le droit de déprimer et de se plaindre un peu, non ? –, mais quant à vous, vous ne passerez pas quatre cents pages à vous apitoyer sur son sort car ce n’est pas la pitié qui traverse le roman, loin de là. L’humour ne s’éloigne jamais bien loin, notamment grâce à son irrécupérable père et sa toute aussi irrécupérable tante.
Comme dans ses livres précédents, les personnages de Marie Pavlenko sont à la fois loufoques et réalistes, touchants et uniques, imparfaits mais totalement inoubliables. J’avoue que l’idée d’une tante comme Coline ne serait pas pour me déplaire ! Le genre de personnages difficiles à quitter…

Les moments où Abi et Aurèle observent les oiseaux sont des passages plein de grâce et de douceur. Se retrouver dans une bulle de nature, parfois à deux pas de la ville pressée, regarder ce que les autres ne prennent pas le temps de voir, ce sont des moments si calmes, si uniques qui m’ont donné envie de découvrir à mon tour ce monde ailé. Reconnaître leurs chants, leurs plumages, leurs vols, leurs habitudes…

De fugitives excursions dans le passé d’Abi et dans l’esprit de ses parents ou de sa sœur permettent d’esquisser un portrait de l’Abigail d’avant l’accident ou de ressentir l’impuissance, la frustration, la colère, la tristesse et l’amour des personnes qui l’entourent. Sa mère, son père, sa tante et sa sœur tentent de la soutenir mais il est parfois difficile d’aider quelqu’un qui se débat dans une autre réalité que la nôtre, de comprendre un handicap ou une maladie si compliqués à appréhender lorsqu’on ne l’expérimente pas dans sa chair ou son esprit. J’ai trouvé tout cela extrêmement juste et réaliste, avec beaucoup de sensibilité. Ce qui n’a rien de très étonnant lorsque, lisant le « à propos de ce livre » qui constitue les dernières pages, on découvre la résonance que cette histoire trouve dans la vie personnelle de l’autrice.

Livre après livre, Marie Pavlenko a ce talent pour illuminer la vie sans tomber dans le pathos ou le niais, sublimer cette lutte que nous offre souvent l’existence. Si je ne suis pas d’un naturel aussi optimiste et que j’ai du mal à penser que les choses seraient aussi positives et jolies dans la vraie vie, je dois dire que ses livres sont à chaque fois une bouffée d’air frais, une bulle de douceur difficile à quitter. Beaucoup d’humour pour une montagne de pudeur et de tendresse, ça fait parfois du bien de sortir de sa vision noire du monde.

« « Avec ma main amie,
Blaise Cendrars. »

Une porte grince dans le tréfonds de son esprit, un coin poussiéreux sur lequel se déverse un maigre rai de lumière.
Blaise signe avec sa main amie. il honnit peut-être son moignon qui rime avec rognon, coupé au-dessus du coude, comme elle. Mais ce qu’il met en avant, c’est l’autre. La main qui subsiste. Qui résiste.
Abi ouvre sa main, la ferme.
Son amie. »

« Millie étudie sa sœur. La planche devant elle, sa silhouette bancale. Elle est toujours surprise de la voir. Pourtant, Abi est à la maison depuis plus de quatre mois, mais à chaque fois le choc est le même : la silhouette rabotée la traumatise. Elle se la prend en pleine figure, se demande si elle s’y fera un jour. »

Un si petit oiseau, Marie Pavlenko. Flammarion, 2019. 393 pages.

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20 réflexions au sujet de « Un si petit oiseau, de Marie Pavlenko (2019) »

  1. L’adorable demoiselle qui a laissé un commentaire juste au dessus du mien me l’a offert pour Noël et j’ai absolument hâte de le lire ♥
    Ravie que ça t’aie plu, même si ça ne m’aide pas à le faire patienter sagement dans ma pile ^^

  2. Le hasard fait quand même drôlement bien les choses… Je viens de terminer L’Empreinte et de choisir le prochain livre que j’ouvrirai et j’ai choisi… La mort est une femme comme les autres héhé 🙂
    C’était il y a juste 5 min, et là je découvre ton très bel article sur ce nouvel ouvrage de Marie Pavlenko. Je pense que ça passe ma lecture sous une bonne étoile héhé !

      • J’ai commencé les 2 premiers chapitres hier et j’aime beaucoup le ton donc je pense que ce livre va drôlement me plaire ! Et je suis totalement avide d’ondes positives vu le bouquin que je viens de refermer^^
        Donc un énorme MERCI ! (et je suis très contente d’avoir pu enfin commencer à piocher dans mon petit colis de Noël héhé !)

        • Tant mieux ! C’est vrai que ce n’est pas facile de choisir un livre après avoir lu un truc hyper marquant. Hier, après avoir fini La Maison dans laquelle, j’étais complètement désœuvrée, je ne savais pas quoi choisir sachant que n’importe quel livre risquait de me sembler un peu fade après ça. Du coup, j’ai choisi de continuer L’Héritage (Eragon, quoi) plutôt que de risquer de gâcher un livre reçu à Noël ! Après, je lirai un des tiens !
          Mais c’est vrai que je repensais à Un si petit oiseau hier, parce que ma chronique avait déjà quelques jours, et je me disais que c’est le genre de livres que j’aime lire si je suis dans de bonnes dispositions pour. Parce que le déroulement de l’histoire est assez prévisible et parce que tout me semble un peu trop beau. Mais là, j’avais envie de ça, il faut croire, histoire de sortir de ma tête, et j’ai beaucoup aimé !
          Bonne lecture en tout cas !

          • Oui tu résumes bien le truc. En fait je suis tellement secouée par L’Empreinte que j’ai tout de suite voulu enchaîner avec quelque chose de pas trop long et de plus léger à lire. Et là j’ai pensé à toi et je me suis dis que ce livre serait sans doute parfait. Et puis je suis tombée sur ta chronique pour Un si petit oiseau et le doute n’était plus permis 🙂

  3. Je pense commencer par découvrir je suis ton soleil de la même autrice, mais c’est vrai que la sortie de celui-ci et le bruit qu’il commence à faire m’intrigue également.

  4. Ping : Marie Pavlenko – Un si petit oiseau | Sin City

  5. Ping : ❤ « Un si petit oiseau » de Marie Pavlenko (Flammarion jeunesse, 2019) – Les miscellanées d'Usva

    • Tout à fait ! Je viens de lire ta chronique et je suis entièrement d’accord avec toi ! J’ai beaucoup aimé ce que tu disais de sa famille : j’ai aussi beaucoup apprécié cet aspect très soudé, très cocon. Et puis, en faire une famille qui se déchire aurait peut-être détourné le récit du handicap et de tout ce qu’il peut induire pour Abi. Je n’ai pas jugé ça too much, certaines familles sont très proches, ça fait du bien des fois !

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