Bordeterre, de Julia Thévenot (2020)

Bordeterre (couverture)Inès, 12 ans, est une boule d’énergie et d’humour prête à tout pour défendre Tristan, son grand frère autiste. C’est ensemble qu’ils débarquent involontairement à Bordeterre, dans un monde des plus étranges où les enfants Chantent pour faire tourner un moulin et où des monstres à trois yeux gardent la ville. Séparés, ils vont découvrir la réalité de Bordeterre par des rencontres très différentes…

Evidemment, lorsque Lupiot a annoncé la sortie de son premier roman sur son blog, j’étais à la fois curieuse et impatiente de le découvrir. Et pour une fois, je n’ai pas procrastiné (miracle).

Verdict ? Bordeterre est indubitablement une très bonne lecture ! J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, à adopter le rythme du récit, à cesser de disséquer les mots pour ne rien manquer de Bordeterre. Mais une fois partie, j’ai apprécié les cinq cents pages du roman qui ont fait durer le plaisir.

Je commence tout de suite avec la plus belle qualité de ce roman, celle qui lui confère le plus de puissance, de justesse et d’émotion : les personnages – que j’ai adoré et, par conséquent, été triste de quitter – et les relations qui se nouent entre les cinq personnages principaux, à savoir Inès, Tristan, Adelphe, Alma et Aïssa. Nonchalance touchante, force tranquille, fragilité, passion, révolte, esprit délié, violence contenue… tous ces personnages sont remplis d’émotions fortes et de caractères uniques qui les rendent profondément sympathiques et attachants, même si leurs actions ne sont pas toujours méritoires. Leurs interactions m’ont tour à tour émue, amusée, attendrie, mais aussi révoltée. Ces protagonistes particulièrement bien campés, à l’instar de la galaxie de personnages secondaires gravitant autour d’eux, constituent l’une des grandes forces de ce roman. Tous et toutes forment un tableau d’une belle diversité avec des noms originaux ou intelligemment sélectionnés (mais je n’en attendais pas moins de celle qui a publié des études sur les noms de personnages sur son blog), aux caractères diversifiés et parfaitement creusés.

Ensuite, le monde de Bordeterre est très inventif et joliment inédit. Si cet univers parallèle m’a parfois rappelé Bottero, Rowling ou Miyazaki, il prend rapidement son envol et mille particularités surgissent. Outre le fait que mettre un pied dans ce plan dévoile des conséquences désastreuses sur ce qui constitue notre identité, j’ai trouvé plutôt original le fait que ce monde soit uniquement peuplé par des Débordés, des gens venus de notre plan. Leur culture est donc notre culture, teintée d’une atmosphère moyenâgeuse. Avec nos chansons françaises et nos comptines enfantines qui donnent les titres des chapitres et jouent leur rôle dans l’histoire. N’étant pas très calée en musique, j’ai apprécié le listing final de toutes les chansons citées, mais cela ne m’a pas empêchée d’avoir « A la claire fontaine » dans la tête pour quelques jours (merci Julia).
Je ne veux pas en dire trop, mais Bordeterre n’étant pas vraiment une petite ville où tout le monde vaque gaiement à ses occupations en sifflotant, l’histoire révèle des facettes bien sombres ainsi que moult lieux/créatures/événements étranges et troublants.

Grâce aux deux points précédents, le reste du récit fonctionne et l’intrigue – portée par une révolte contre un système inique – embarque dans une aventure parfois mouvementée aux thématiques fortes : esclavage, discrimination, domination de quelques-uns sur tous les autres. Une fois le récit lancé, les chapitres défilent, l’histoire prend de l’ampleur, on se retrouve à craindre pour l’avenir de nos favoris. Bref, je dois avouer que tout ceci est rondement mené.

Si l’on ajoute à tout cela la plume fluide, drôle, maligne et agréable de Julia Thévenot, il n’est pas compliqué de comprendre que Bordeterre est un très bon livre que je suis ravie de ne pas avoir fait traîner des mois – merci le confinement. Je vous invite donc à Déborder rapidement pour découvrir le royaume pas toujours reluisant de Bordeterre.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est que nos deux mondes sont incompatibles. Eux vivent de silence, de calme et d’harmonie, et protègent la quiétude de leur univers, sa paix. Nous de notre côté, sommes agités de pensées, de bruits, de colères et d’espoir; c’est ce qui fait de nous des êtres pensants, complexes. »

« – J’aime p-pas la façon dont cette ville fonctionne, dit-il. Elle est violente envers les plus fragiles, i-inhospitalière et tyrannique.
Alma lâcha un rire blanc – parce que c’était si vrai que ça faisait mal. Et qu’il n’y avait rien d’autre à faire. »

Bordeterre, Julia Thévenot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2020. 520 pages.

Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

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Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

Deux livres pour beaucoup de désespoir : Comme un seul homme et La Proie

Ou le pendant involontaire de mes « deux romans pour un peu d’espoir ».

J’ai enchaîné ces deux romans et, sans être identiques, ils ont de tels points communs qu’il m’a paru judicieux de les réunir dans un même article. Deux romans très réalistes qui malmènent des adolescents à travers des familles disloquées. Des fausses promesses et de la manipulation. Descentes aux enfers pour tout le monde ! Des couples qui ne s’aiment plus et qui montrent de la méchanceté envers leurs propres enfants, des adultes pervers et antipathiques. Un drogué d’un côté, une alcoolique de l’autre. Chez celle ou celui qui lit ces histoires, un poids dans le ventre, de la peur pour ces jeunes, une angoisse face aux avenirs sombres qui se profilent à l’horizon, bref, une tension qui broie les entrailles.
Deux romans que j’ai lus alors qu’un grand soleil brillait dehors : une luminosité peu en accord avec la noirceur et le désespoir suintant de ces récits.

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Comme un seul homme, de Daniel Magariel (2017)

Comme un seul homme (couverture)La « guerre » est gagnée : suite à son divorce, le père a obtenu la garde de ses deux fils. Au programme : déménager pour le Nouveau-Mexique et commencer une vie meilleure. Sauf que les choses ne vont pas se passer ainsi. Isolés dans leur nouvelle ville, les deux frères se retrouvent seuls pour gérer un père toxique qui cache sous la fumée de ses cigares bon marché des odeurs bien plus addictives et dangereuses.

A première vue, c’est un livre court – moins de deux cents pages – et une histoire relativement simple. Mais ce récit réaliste se révèle surtout extrêmement puissant. Comme quoi, il ne faut pas se fier à la taille lorsque l’écriture est acérée.

C’est une plongée dans une famille dysfonctionnelle, avec ce père qui monte ses enfants contre leur mère, qui les pousse à témoigner contre elle, à l’accuser de violences pour obtenir la garde. Ce père qui tentera ensuite de les séparer eux, de détruire leur complicité qu’il jalouse, qu’il perçoit comme une menace. L’homme charismatique qui fascinait ses fils sombre dans la déchéance, devient versatile, envieux, capricieux, paranoïaque, bref, véritablement dangereux.
Le jeune narrateur, aveuglé par l’aura de ce père adulé, ne perçoit pas tout de suite la folie de son père, mais la malveillance et la manipulation sont bel et bien présentes depuis les premières pages. Quant à nous, nous sommes témoins d’une situation qui dégénère, d’un danger sans cesse grandissant et l’on ne peut que s’inquiéter pour ces deux garçons physiquement mais surtout psychologiquement menacés par leur père.

Longtemps, le plus jeune frère tentera de sauver leur trio, de croire à cet idéal d’une nouvelle vie dans laquelle ils se serreront les coudes. Un rêve qui s’effiloche tandis qu’un huis-clos se met en place. L’horizon du narrateur se réduit rapidement à l’appartement, lieu sordide et oppressant dans lequel rôde un monstre bien réel et totalement imprévisible. Seule lueur dans cette obscurité : la solidarité des deux frères, leur soutien mutuel jamais trahi. Là réside leur seul espoir de s’en sortir.

Tout au long du récit, la mère sera invisibilisée. Personnage lointain, probablement détruit par le père, terrifié. Elle ne sera évoquée que dans de rares souvenirs et sa voix au téléphone ne suffira pas à lui donner une présence. Son absence et ses manquements lorsqu’ils l’appellent à l’aide soulignent simplement et tragiquement la solitude des deux frères.

Un roman très sombre, percutant et violent psychologiquement parlant. Une puissante découverte pour laquelle je peux une nouvelle fois remercier le Joli.

« J’ai résisté contre son pouvoir de persuasion en convoquant des images de mon père. Je l’imaginais regardant par la fenêtre dans le parc, la seule lumière dans la pièce étant le bout allumé de son cigare, il réfléchissait avec tristesse à ce qu’il avait fait, aux gens qu’il avait perdus, repoussés. Parfois, mentalement, j’étais mon père. Après tout, n’étions-nous pas lui et moi totalement au-delà du pardon ? N’étions-nous pas les deux qui avaient trahi ma mère de la pire façon ? Et puis qu’est-ce qui faisait dire à mon frère qu’elle pouvait nous aider ? Elle ne s’était encore jamais opposée à mon père. Pourquoi le ferait-elle maintenant ? »

Comme un seul homme, Daniel Magariel. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. 187 pages.

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La Proie, de Philippe Arnaud (2019)

La Proie (couverture)Au Cameroun, la jeune Anthéa n’est pas très douée à l’école où les mots et les chiffres lui glissent entre les doigts. Elle préfère nettement aider sa mère au marché. C’est là qu’une famille blanche la repère et propose à ses parents de l’emmener avec eux lors de leur retour en France. Elle ira dans les mêmes écoles que leurs enfants, elle pourra ensuite aider ses parents dont le quotidien est difficile. Seule Anthéa ne partage pas l’enthousiasme du village, elle craint le pire, mais déjà la voilà dans l’avion aux côtés de Christine, Stéphane et leurs enfants, François et Elisabeth.

Ma dernière découverte Exprim’ pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions Sarbacane. Si je n’avais pas été entièrement convaincue par le précédent roman de Philippe Arnaud, Jungle Park, j’étais bien décidée à lui offrir une seconde chance. Et je ne l’ai pas regretté.

Comment parler de ce roman ? J’ai été incapable de le lâcher : page après page, il m’a aimantée et secouée. Il m’a un peu rappelé le film Get out : la sympathie que cette famille blanche lui manifeste au début est rapidement troublée par des remarques choquantes relevant du racisme ordinaire avant que la situation n’empire de façon dramatique : de petites choses étranges deviennent de plus en plus énormes, incroyables, insensées. Mais si elles prennent une dimension futuriste dans Get out avec une technologie non existante de nos jours, le quotidien d’Anthéa reste très réaliste et, par conséquent, bien plus poignant. S’instaure peu à peu un esclavage qui ne dit pas son nom. Mais tout se passe progressivement, au fil des mois, des années. Une lente déchéance, des droits qui s’évanouissent, des rapports de force qui se mettent en place dans des non-dits et des regards.

Dans cette famille qui se déchire, qui se déteste, entre des adultes fourbes, faux et manipulateurs, l’ambiance devient pesante, puis malsaine, mauvaise. Leur méchanceté se tourne aussi envers leurs enfants, mais c’est surtout Anthéa qui en paie le prix. Il est loin, l’Eden promis, espéré. La folie couve et explose parfois, mais c’est surtout la mauvaise foi, la fausseté et les mensonges qui règnent en maîtres. Si les paroles et actions de Stéphane et Christine nous semblent, à nous comme à Anthéa, aberrantes, inhumaines, sournoises, il est impossible de discuter avec eux.
Au fil du récit, on s’interroge. Que veulent-ils réellement ? Jusqu’où vont-ils aller ? Le mal étend ses tentacules tranquillement, avec subtilité, s’approchant caché derrière un sourire. L’angoisse monte et l’on craint le pire pour Anthéa. C’est une lecture qui prend aux tripes et qui pèse sur le cœur. Glaçant.

Anthéa semble longtemps pétrifiée, face à un quotidien de plus en plus tragique. Mais, de la même manière que l’auteur fait lentement évoluer la situation, il nous donne à ressentir les craintes, les doutes et les rêves d’Anthéa. Or, l’espoir que tout finisse par s’arranger, la peur que cela empire, la résignation, la méconnaissance d’un nouveau monde, la pression faite sur elle (elle est mineure, ils détiennent son passeport, elle leur doit tant…), la peur de décevoir sa famille… tout cela concourt à la maintenir dans l’inaction.
Le roman s’étale sur six ou sept ans : la petite Anthéa de neuf ans des premières pages aura bien grandi, trop vite, trop brutalement, quand arrivera la dernière ligne. La fillette rêveuse et créative se transforme en une femme lucide et résistance qui émeut du début à la fin.

Esclavagisme moderne, racisme, violences faites aux femmes et aux enfants… Le soleil et la terre rouge du pays bamiléké, les occupations innocentes – contes sous le grand kolatier, petites sculptures dans la terre, corde à sauter et rires avec sa cousine –, les bonheurs du Cameroun natal s’effacent rapidement, coulés sous le gris des immeubles et du bitume. Un thriller bouleversant et une héroïne que je n’oublierai pas sitôt.

« Douce Anthéa ; tranquille, sérieuse. C’est ce qu’ils disent tous. La fillette, elle, ne comprend pas comment elle peut présenter aux autres ce visage lisse, alors qu’en elle, c’est – autant et en même temps que la joie – le tumulte, l’anxiété, la peur. La peur de mal faire, de ne pas suffire. D’être… oui, insuffisante, comme l’écrit le maître sur les copies qu’il lui rend d’un air navré. »

« Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? »

« Se souvenir, à tout prix. Modeler dans sa mémoire un jour de la semaine par année, entre huit et douze ans. Elle se concentre dessus chaque soir, entre la toilette d’Elisabeth et le retour des adultes. Elle fouille chaque moment, en extrait la saveur, les parfums qui lui sont attachés, s’offre un voyage quotidien dans son pays natal. C’est à double tranchant, bien sûr, car ensuite le gris de l’appartement, la dureté de ces gens avec qui elle vit, devient plus difficile encore à supporter… mais c’est vital.
Pour tenir, elle tente de se persuader qu’un retour chez elle, à ce stade, serait un échec, une honte pour ses parents aux yeux du village, des autres.
Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. »

La Proie, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2019. 291 pages.

Cœur battant, d’Axl Cendres (2018)

Coeur battant (couverture)Il y a quelques jours, j’ai eu la surprise de trouver dans ma messagerie Babelio un message d’Axl Cendres qui, ayant lu ma critique de Dysfonctionnelle, me proposait de m’envoyer son nouveau roman sorti mercredi. Bien que je ne lise habituellement pas de livres numériques, j’ai accepté pour retenter ce type de support et parce que, ayant adoré Dysfonctionnelle, j’étais fort curieuse. Le livre s’est révélé suffisamment court et l’écriture suffisamment fluide pour que la lecture sur tablette ne soit pas un calvaire, mais je reste définitivement fidèle au papier.

En tout cas, merci à Axl Cendres et Sarbacane pour cette jolie découverte !

Alex, à 17 ans, a décidé de mourir. Placé dans une clinique psychiatrique pour y retrouver le goût de vivre, il rencontre quatre compagnons « suicidants » (personnes ayant raté leur suicide) avec qui il décide de s’évader pour un dernier voyage qui les conduira en haut d’une falaise pour un plongeon mortel.

Axl Cendres nous propose de rencontrer, en même temps qu’Axel – cet adolescent qui veut abattre son cœur pour l’empêcher de battre pour une personne dont le cœur est destiné à cesser de battre (vous avez suivi ?) –, une bande haute en couleurs. Il y a Alice, qui semble un peu morte déjà, autoritaire, cynique. Il y a Victor, dont le gros corps cache un garçon généreux, sympathique et parfois étonnamment joyeux. Il y a Colette, une vieille dame élégante adepte des aphorismes et autres métaphores. Et enfin, il y a Jacopo, un millionnaire italien que tout emmerde.
Qu’elle est attachante, cette petite troupe ! Êtres de papier si vivants – paradoxal pour des personnes désireuses d’être mortes – qu’on a l’impression de les connaître personnellement. Je me suis sentie très proche de la plupart d’entre eux, certaines de leurs opinions reflétant assez bien les miennes. Ils sont touchants, chacun à leur manière, brisés, fracassés sur les rochers par cette sale vie, et, comme deux souris à taux d’espérance minimal qui tentent de se sauver de la noyage (avoir lu le roman aidera à comprendre cette phrase), l’envie m’a prise de les prendre sous mon aile pour tenter de les tirer hors de l’eau.
On souhaiterait que le roman soit plus long pour en savoir davantage sur eux et pourtant Axl Cendres nous en dit juste assez pour les comprendre. Au-delà de cela, nul besoin de s’attarder sur le passé, il y a assez à vivre, et à raconter, dans le présent.

Le ton du roman peut surprendre, peut-être plus léger et gai que ce que l’on attend d’un roman traitant de suicide, de mal-être, de dépression et de bien d’autres sujets pas joyeux pour un sou. Pourtant, ça ne m’a pas choquée. A l’exception de Jacopo que rien ne peut sortir du brouillard grisâtre de sa dépression, les quatre autres personnages font preuve d’un cynisme et d’un humour (noir) que je ne trouve pas incompatible avec leur projet. Comme si ce but commun, une fois planifié, leur permettait de se libérer un peu le cœur. C’est à mes yeux une façon très originale de traiter ce sujet sans rien perdre en justesse.

 Ce côté très ironique m’a complètement séduite. C’est un humour qui fonctionne à merveille avec moi. Les confrontations entre les patients et les soignants m’ont beaucoup amusée par le choc entre une approche désabusée et amère de la vie et un optimisme parfois sur-joué, le second se disloquant sans cesse sur la conviction tranquille de la première.
Colette joue quant à elle dans le champ du comique de répétition, ce qui est plus délicat à doser. Certes, ses grandes déclarations, même si elles tombent parfois justes, agacent rapidement, mais en cela, je trouve qu’Axl Cendres a très bien joué. Colette m’a fait ressentir ce que ressentent peut-être les personnages ou ce que je ressentirais à coup sûr en rencontrant une telle personne dans la vraie vie : un attendrissement face à sa grandiloquence de tragédienne, une lassitude, un irrépressible soupir dès qu’elle ouvre la bouche et une forte envie de lui dire de se taire.

La plume d’Axl Cendres fait mouche une nouvelle fois. Aussi imagée que dynamique, aussi drôle que perspicace, elle joue avec les mots qu’ils soient familiers ou plus soutenus. Elle offre à chacun de ses personnages une voix propre et contribue ainsi à rendre son roman des plus vivants et des plus justes.

Toutefois, ce roman n’est pas exempt de reproches. Ce qui m’a le plus attristée, c’est la prévisibilité de la fin. Ce que j’imaginais s’est révélé exact, il n’est pas difficile de deviner ce qui va se passer au fur et à mesure que les éléments se mettent en place. J’aurais aimé être prise au dépourvu et voir mes attentes être bousculées. Pourtant, cette fin, même si je la trouve un chouïa trop positive, n’en coule pas moins de source. C’est une bonne fin, mais une fin sans surprise.
La romance au premier regard n’est également pas ma tasse de thé, mais ça ne m’a pas gâché la lecture pour autant. Tout d’abord parce que les protagonistes concernés tentent tout d’abord de la refuser ; ensuite parce qu’on se lie si bien à eux qu’on ne leur souhaite rien d’autre au final.

Des personnages truculents, des péripéties rocambolesques, une plume lumineuse, bourrée d’humour et d’intelligence, une ambiance enjouée contrastant avec le sujet morbide du récit… en dépit de la déception liée à la fin, ce Cœur battant dissimule un roman original et savoureux !

Comme toujours chez Exprim’, la bande-son du roman !

« « (…) Et pourquoi voulais-tu mourir ? »
« Parce que je n’aime pas le concept de la vie. »
« Tu peux préciser ? »
« On est programmés pour aimer les gens, et les gens sont programmés pour mourir. »
« Continue. »
« Notre espèce est donc programmée pour souffrir – la preuve, nous naissons avec la capacité de sécréter des larmes. »
Le Doc regardait le billard en réfléchissant ; j’étais en train de mener.
« Parfois », j’ai repris, « c’est à se demander si les yeux servent à voir ou à pleurer. » »

« A vouloir décrocher les étoiles, on risque de tomber dans le caniveau ; mais puisqu’on finira tous dans le caniveau, autant tenter les étoiles. »

Cœur battant, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 192 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – 6e année
Détraqueurs (Défense contre les forces du mal) : un livre qui évoque la dépression

Les petites reines, de Clémentine Beauvais (2015)

Les petites reines (couverture)La lecture de Comme des images, bien que mitigée, m’a donné des envies de relecture… Je commence donc avec Les petites reines !

Mireille Laplanche, Astrid Blomvall et Hakima Idriss ont été élues « Boudins de l’année ». Mais celles-ci, accompagnées du Soleil (alias Kader, alias le frère d’Hakima), décident de rallier Paris depuis Bourg-en-Bresse pour prendre leur revanche. Le plan : gate-crasher la garden-party du 14 juillet à l’Elysée. Le moyen de transport : le vélo ! Le financement : des boudins, bien sûr !

La plume de Clémentine Beauvais est énergique et truculente, me rappelant celle de Pennac dans la saga Malaussène que je savoure peu à peu. Car, avant tout, c’est drôle et déjanté. C’est hilarant d’un bout à l’autre, et cela on le doit à Mireille et ses répliques foudroyantes. D’une intelligence aigüe – à l’image du roman dont elle est l’héroïne –, son sens de la répartie n’a pas d’égal et sèche sur pied tous ses détracteurs (et fait mourir de rire ses lecteurs).
Cynique, tendre, insupportable, têtue, Mireille Laplanche est terriblement attachante. A la fois ordinaire et extraordinaire. Ordinaire car elle vit la même chose que des centaines d’adolescentes (le road-trip à vélo mis à part) dans le même monde que nous. Extraordinaire grâce à sa verve, son énergie et sa capacité à transformer (pour un temps du moins) les insultes en force. Une héroïne comme on en veut plus dans la littérature, une héroïne que l’on aimerait connaître, une héroïne que j’aurais aimé rencontrer plus jeune.

Des mairesses, une Présidente de la République, une journaliste pour avoir l’exclusivité des déclarations de Mireille… Pas de doute, les femmes sont bien là, au premier comme au second plan ! Comme quoi, c’est possible d’avoir autre chose que des maîtresses, des boulangères ou des pharmaciennes…
Ce roman féministe à bien des égards offre un véritable pied de nez au culte de la beauté en sublimant ces trois héroïnes qui ne répondent pas aux diktats en vogue de nos jours. Nos trois héroïnes sont des vraies filles avec des défauts et des complexes, mais surtout avec de belles qualités. Pas des mannequins photoshopés. En s’appropriant l’insulte si blessante, elles délivrent confiance et espoir à tout le monde.
Cependant, Clémentine Beauvais ne tombe jamais dans le cucul et, si elle met en valeur la solidarité, l’amitié ou le dépassement de soi, elle n’essaie pas de nous faire croire que leur vie va devenir un conte de fées. La méchanceté gratuite sera toujours là et rien ne dit que la fierté de nos trois copines durera toujours.

Au fil de ce road-trip décoiffant, on découvre bien d’autres personnages attachants : Kader, la mère de Mireille et même son beau-père (en dépit du portrait peu flatteur qu’elle trace de lui au début), Adrienne… Les réseaux sociaux, le handicap, la guerre et la culpabilité se joignent au harcèlement scolaire et aux complexes, mais le pardon et l’optimisme ne sont jamais loin. C’est là tout le talent de Clémentine Beauvais : la réalité, la lucidité et la subtilité ne quittent jamais ces pages, mais l’humour omniprésent et les messages d’espoir distillent un parfum de liberté, de légèreté et de bonne humeur.

Qui aurait cru que, derrière cette couverture argentée et rose flashy, se cachait une telle merveille ? (Bon, maintenant, tout le monde le sait, mais à l’époque de sa sortie, ce livre m’aurait fait peur !) Hilarant, moderne et positif, ce bouquin donne une furieuse envie de prendre son vélo et de partir en vadrouille (ce que j’ai plus ou moins prévu de faire une fois que j’aurai quitté Paris [ce qui est le cas depuis six mois, pour dire que cette chronique traîne depuis un moment dans mes tiroirs…]), de manger du crottin de Chavignol et de s’aimer un peu plus ! A dévorer encore et encore.

« – Mais comment tu peux avaler ça, toi, d’être élue Boudin du lycée Marie-Darrieussecq ? C’est dur… C’est vraiment dur, quand même…
– Oh, je dispose d’une capacité de détachement surhumaine. Je sais que ma vie sera bien meilleure quand j’airai vingt-cinq ans ; donc, j’attends. J’ai beaucoup de patience.
– C’est triste de devoir attendre d’aller mieux.
J’ai envie de lui répondre, Oh, seulement les trois premières années. Après, on s’y fait. Mais il est clair que la pauvre Astrid, chez les sœurs, n’a pas eu le même entraînement que moi : on n’a pas dû lui répéter assez souvent qu’elle était grossémoche. Alors que moi, c’est arrivé tellement de fois que désormais je m’en gausse. Ça glisse comme de l’eau sur des feuilles de lotus.
Bon, sauf quand je suis un peu crevée, ou que j’ai mes règles, ou un rhume ; dans ces moments-là, OK, il peut arriver que je perde mon imperméabilité. Mais pas ce soir. Ce soir, ça va, et la Boudin d’Or a besoin de moi.
»

« – Je ne comprends pas pourquoi vous vous entêtez à revendiquer ce nom de Boudins ! s’offusque Maman. C’est un mot horrible.
– On le rendra beau, tu vas voir. Ou au pire, on le rendra puissant.
(Rubrique trucs et astuces de la vie, par Tata Mireille : prends les insultes qu’on te jette et fabrique-toi des chapeaux avec.) »

Les petites reines, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2015. 270 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Cycliste Solitaire :
lire un livre dans lequel l’héroïne pratique le vélo