L’équation africaine, de Yasmina Khadra (2011)

L'équation africaine (couverture)Veuf depuis peu de temps, le docteur Kurt Krausmann accepte de suivre un ami pour un périple en voilier jusqu’aux Comores. Sauf que ledit voilier est attaqué par des pirates au large de la Somalie. Pris en otage, maltraités, traînés à travers un paysage désespérément désertique, les deux Allemands voient leur voyage devenir un cauchemar au quotidien.

Ayant peu lu en juillet, ayant l’esprit bien occupé début août par mon emménagement, sans compter les températures invivables, j’ai voulu opter pour un livre que je pressentais captivant, avec quelques péripéties, bref, l’inverse de ma lecture précédente, L’ingratitude de Ying Chen. Et une histoire de prise d’otage me semblait pas mal.

J’ai été globalement entraînée par ce récit, mais il reste avant tout très contemplatif. Ce n’est pas un tort à mes yeux et ça ne m’a heureusement pas empêché de lire avec fluidité. Je remercie la première partie qui, même si elle est finalement plutôt introductive, est d’un dynamisme qui facilite la progression dans le récit.
Cependant, ne nous mentons pas : c’est la partie africaine du roman qui me restera en tête. A travers les yeux de Kurt, nous expérimentons la captivité. Une sensation d’accablement pesant m’est tombée dessus. Ce poids naît de plusieurs facteurs. De la canicule assommante et du soleil aveuglant qui brûle le pays (pour le coup, le moment de ma lecture – début août – était bien choisi). De l’enfermement et de la répétition laborieuse des jours et des nuits. De la misère qui tranche si violemment avec le quotidien jusque-là aisé du narrateur (et du mien). De la bêtise aveugle, de la violence.

Pourtant, parmi les pirates, des personnalités se dessinent, plus complexes, comme des fulgurances, des espoirs fragiles à accorder en faveur de l’humanité. Des fragilités, des sensibilités, des rêves et des convictions dissimulées derrière les armes et les injures. Le mal n’est plus si absolu, on se prend à rêver d’un changement, d’une évolution, même si le sang, la sueur et la crasse de la souffrance et de la mort restent omniprésents.
Le récit terrible de deux cultures qui s’entrechoquent, se brisent, tentent parfois de communiquer. Parfois un émerveillement réciproque, une esquisse de compréhension, un élan d’admiration ; parfois l’incompréhension méprisante, la rancœur des années passées, la haine dévorante.

C’est aussi une longue introspection pour Kurt. Ce voyage devait être thérapeutique, il sera aussi traumatique que ce qui l’avait poussé à partir. Le besoin de comprendre, de se comprendre, de comprendre l’autre. L’autre, ce n’est pas seulement les Africains, mais aussi sa femme et son suicide incompréhensible. Un lent cheminement, des rencontres marquantes – Blackmoon le lunatique, Joma l’enragé, Bruno l’excentrique marcheur de la brousse… – qui lui apprendront qu’on peut toujours remonter la pente, même après les plus atroces épreuves, et qui lui permettront de recommencer à vivre. J’ai toutefois eu la sensation que tout allait trop vite sur la fin, que la résilience de Kurt se fait de manière très brutale, comme s’il était temps de boucler cette histoire qui menaçait de tourner en rond.
Je dois avouer que les personnages qui gravitent autour de Kurt m’ont bien davantage fascinée que le narrateur. Impossible de nier la tendresse envers Bruno qui semble parfois être resté trop longtemps sous le soleil ! Les personnages évitent tout manichéisme et sont source de fascination comme d’émotion.
Dommage peut-être que les femmes – à l’exception de sa femme, l’absente, celle qui par sa mort fait naître l’histoire – soient uniquement celles qui soignent, qui consolent, qui réconfortent, qui nourrissent, mais c’est une remarque post-lecture, cela ne m’a pas tant heurtée au cours de ma lecture. En revanche, la romance finale m’a parfois fait bailler d’ennui au bout de la dixième évocation de la beauté d’Elena (qui, accessoirement, est médecin, qui vit dans les camps d’Afrique depuis des années, et dont on peut supposer l’intelligence qui aurait peut-être pu aussi lui valoir les éloges du narrateur).

Et puis, il y a l’écriture de Yasmina Khadra. Me voilà assez partagée. D’un côté, je l’ai trouvée évocatrice, joliment imagée et puissante de justesse. Mais elle est aussi très lyrique, un lyrisme avec lequel elle chante les beautés de l’Afrique et de ses peuples (sans forcément tenter d’en atténuer les pires aspects et les plus macabres facettes). Et si c’était parfois très beau, c’était parfois un peu long tout en donnant épisodiquement l’impression que l’auteur se délectait lui-même du choix de ses épithètes.
Autre petit reproche, les grands discours placés dans la bouche de Bruno sur l’Africain. De la même manière que « LA femme » me dérange un tantinet, je ne comprends pas « L’Africain ». Alors que l’auteur s’évertue avec succès à tracer des portraits fouillés des principaux pirates, voilà qu’il donne l’impression que les Africain·es sortent du même moule sans jamais varier leurs réactions ou approches de la vie. J’avoue, je ne connais rien à l’Afrique et à ses habitants, mais je me dis que, de la même manière que je connais des Européen·es déterminé·es et d’autres défaitistes, il doit quand même avoir des petites nuances de l’autre côté de la Méditerranée.

Voilà bien des reproches finalement au sujet de ce roman. Pourtant, je vous l’assure, je l’ai lu avec plaisir, intérêt et fluidité. Disons que c’était une lecture pas si désagréable dont les défauts, même s’ils m’ont parfois fait tiquer, n’ont pas freiné mon voyage africain.

Je doute que ce soit le meilleur de Khadra et n’exclus pas la possibilité de me tourner vers un autre de ses romans un jour. Avez-vous des suggestions à me faire ?

« Le monde qui m’entoure m’enserre telle une camisole. C’est un monde de soif et d’insolation où, en dehors du cantonnement, il ne se passe jamais rien. Hormis les tourbillons de poussière que le vent déclenche et abandonne aussitôt, et les rapaces croassant dans un ciel aride, c’est le règne implacable du silence et de immobilité. Même le temps semble crucifié sur les rochers sinistres qui se dressent contre l’horizon pareils à de mauvais présages. »

L’équation africaine, Yasmina Khadra. Juillard, 2011. 327 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Crinière du Lion :
lire un livre se passant en Afrique

Lu dans le cadre du challenge Tour du Monde

Deux mini-chroniques : Le fusil de chasse de Yasushi Inoué et La vie en chantier de Pete Fromm

Deux mini-chroniques pour des livres qui n’ont rien à voir. Ni la taille, ni l’époque, ni le style… bref, ne cherchez pas. Leur seul lien, c’est la brièveté de mes critiques.

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Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué (1949)

Le fusil de chasse (couverture)Trois lettres écrites par trois femmes et adressées au même homme. Au départ, un simple adultère. Au final, une fresque sur l’amour, la mort et le mensonge.

Trois lettres. Trois femmes écrivant à un homme. Racontant leur histoire, leur passé, leur relation avec lui et entre elles. A travers ces trois lettres écrites sans la moindre concertation, plusieurs facettes d’un même tableau se peignent peu à peu. Chaque femme dévoile sa version de l’histoire, ses détails, et l’histoire, anecdotique en elle-même, se complète progressivement.

Trois lettres pour dire l’amour, les regrets, la jalousie, la honte, la colère, la solitude… Les sentiments sont exacerbés, finement exprimés avec cette écriture imagée et raffinée – dans laquelle fleurs et saisons sont omniprésentes – que j’ai souvent retrouvée dans des textes japonais (du Dit du Genji aux Belles endormies par exemple).

Le texte a beau avoir soixante-dix ans, il n’en reste pas moins actuel. Les sentiments qu’il décrit sont ceux qui peuvent tournoyer autour de n’importe quelle histoire d’amour passionnelle, quelle que soit l’époque et le lieu.

Economie de mots, ce texte épistolaire se révèle court mais efficace pour cette fine analyse des relations humaines. Simple, poignant et délicat.

« Je pleurais parce que tout me semblait voué à un isolement triste, effrayant. Vous trois – Mère, déjà devenue une âme, et vous, et Midori – vous étiez réunis dans la même chambre, et chacun de vous avait ses pensées secrètes mais n’en disait mot. Quand je me représentais la scène, le monde des adultes me semblait intolérable, comme un monde de solitude, de tristesse et d’horreur… »

Le fusil de chasse, Yasushi Inoué. Le Livre de Poche, coll. Biblio roman, 2012 (1949 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Sadamichi Yokoo, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier. 88 pages.

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La vie en chantier, de Pete Fromm (2019)

La vie en chantier (couverture)Missoula, Montana. Taz et Marnie semblent promis à une vie heureuse : de l’amour et de la complicité à revendre, une maison en chantier qu’ils réhabilitent avec bonheur malgré leur petit budget, un bébé en route… Sauf que tout s’écroule lorsque Marnie meurt en donnant naissance à Midge. Si Taz est en miettes, il peut néanmoins compter sur son ami Rude, sur la mère de Marnie et sur Elmo la nouvelle babysitter pour l’aider à remonter la pente.

Pete Fromm est un auteur que j’aimerais croiser plus souvent au fil de mes lectures depuis mon immense coup de cœur pour Indian Creek. C’est donc enthousiaste que j’ai emprunté son dernier titre à la bibliothèque. Ce fut une agréable lecture, mais malheureusement pas aussi géniale et fascinante qu’Indian Creek. J’avais de telles attentes que je ne peux m’empêcher de me ressentir une immense déception et, de ce fait, je me contenterais d’une petite critique car la petite voix qui me chuchote que « Indian Creek était quand même mieux » risquerait de tout gâcher en se manifestant sans cesse.

Je suis partagée sur les portraits dessinés par Pete Fromm. Parfois, ses personnages ont su me toucher ; parfois, ils m’ont complètement laissé de marbre. J’ai en revanche été plutôt séduite par leur relation si empreinte de tendresse – et parfois de maladresse – envers Midge.
Ce qui m’a également un peu déçue, ce sont les chemins un peu faciles empruntés par l’histoire. C’est le genre de roman où l’on envie un peu le personnage d’être si bien entouré, qui nous fait espérer rencontrer de telles personnes un jour parce qu’aucune histoire ne peut mal finir avec des ami·es si dévoué·es (la dernière fois que j’ai éprouvé cette sensation, c’est en lisant Agnès Ledig histoire de connaître un peu ce qui plaît tant aux lectrices de la bibliothèque : autant dire que je ne pensais pas que Pete Fromm me rappellerait Agnès Ledig…). Le côté romantique de l’intrigue, dont l’issue se voit comme le nez au milieu de la figure, m’a également fait pousser quelques soupirs.

Cela reste néanmoins une jolie histoire de vie, sur ce qui fait le quotidien, sur le deuil, sur la force de reconstruction de l’être humain, sans pathos et passages trop tire-larmes. J’ai qualifié cette lecture d’agréable. Ce qui veut tout dire à mon avis. C’est-à-dire que ça se lisait bien, j’ai passé un bon moment, mais ce n’était pas non plus le livre qui me marquera durablement.

Mouais… j’ai beau ne pas avoir détesté cette lecture, j’ai quand même du mal à vous la vendre. Pour conclure, je vous conseille de lire Indian Creek (mais je suppose que vous l’aviez déjà compris).

« Au lieu des pins ponderosa sur la colline, des trembles sur la berge, de leurs feuilles sous l’eau encore dorées, constellant le barrage des castors, il voit des troncs calcinés se détachant sur le bleu glacial du ciel telles des pointes de lances noircies.
Même les peupliers ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, leurs doigts griffus se refermant sur du vide. La terre est carbonisée. Les étangs sont comme huilés, graissés. Il ne reste rien.
 »

La vie en chantier, Pete Fromm. Gallmeister, coll. Americana, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Juliane Nivelt. 380 pages.

La Société des Pépés à Adopter, d’Emilie Chazerand (2019)

La société des pépés à adopter (couverture)Sérieuse Odile Ramona Donatienne Isadora Dauphin (acronyme : S.O.R.D.I.D.) est ultra pourrie gâtée par ses parents. Licornes de compagnie, carrousel dans le hall, quatorze chambres personnalisées et… une tripotée de domestiques pour s’occuper d’elle en leurs – nombreuses – absences. Jusqu’au jour où elle découvre l’existence des grands-pères. A partir de ce moment-là, elle VEUT un grand-père. Heureusement que la Société des Pépés à Adopter est là pour venir en aide à ses parents.

Une nouvelle fois, après Le génie de la lampe de poche et Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, me voilà pour parler du dernier livre d’Emilie Chazerand paru dans la collection Pépix de Sarbacane (merci Babelio et l’éditeur !).

Sans surprise, on retrouve un peu les mêmes ingrédients que dans ses livres précédents, à savoir du cynisme, des comparaisons imagées toujours pertinentes, de l’ironie, un peu d’absurde, bref, de l’humour sous toutes ses formes. Un peu moins de trucs dégueu que dans les précédents, même si la description d’une vieille personne par la meilleure amie de Sérieuse, Jessifer : absolument hilarant et totalement repoussant, avec un chouïa de mauvaise foi… mais de vérité aussi parfois ! Certaines blagues ne seront peut-être pas comprises par les plus jeunes, mais petit·es et grand·es se régaleront. En ce qui me concerne, le titre m’amusait déjà et les parallèles avec la vraie SPA m’ont bien fait rire.
Et ça dépote, ce roman, on n’a pas le temps de s’ennuyer ! Sérieuse nous embarque par la main et ne nous lâche qu’une fois arrivée au bout de son histoire (je l’ai lu dans une journée, incapable de décrocher bien longtemps).

Cependant, j’ai préféré ce roman aux deux autres (je ne le compare pas à La fourmi rouge qui ne vise pas le même public) car je l’ai aussi trouvé extrêmement touchant aussi. Après deux histoires qui se passait dans des lieux collectifs – la colo et l’orphelinat –, nous voici dans un « coquet petit manoir qui ne paie pas de mine » un peu vide. Cette petite fille qui a tout comme on le lui fait remarquer, mais qui leur fait remarquer en retour qu’elle n’a personne pour lui montrer de l’affection, pour la défendre, pour jouer avec elle, pour faire des câlins. Bref, qu’elle a tout ce qui est matériel, mais que, pour ce qui est de la chaleur humaine et des moments ensemble, sa famille présente de grosses lacunes. Ça parle aussi de harcèlement scolaire – eh oui, il n’y a pas qu’à la maison que la petite Sérieuse est un peu isolée, son angiome sur la face ne l’aidant pas à franchir indemne la barrière de moqueries de ces charmants enfants – et c’est aussi très réussi (bien que secondaire).

Récapitulons, voulez-vous ? La Société des Pépés à Adopter, c’est :

  • une jolie histoire intergénérationnelle pleine de tendresse qui nous invite à regarder du côté des bons moments plutôt que des jouets et autres possessions matérielles ;
  • une héroïne un peu caractérielle, mais tellement drôle et parfois trop choue ;
  • du rythme, du divertissement, de l’humour, mais aussi des réflexions intelligentes et subtiles ;
  • des illustrations qui, comme toujours, collent parfaitement à l’ambiance.

Conclusion ? Une réussite !

« Je ne sais pas si ça fait ça à tout le monde, mais moi j’ai souvent l’impression que mes parents sont des gros nuls.
Plus que « souvent » en fait : tout le temps. Le soir, quand je suis toute seule dans ma salle de ciné personnelle, je me repasse la vidéo de leur mariage. C’était huit mois avant… moi, le tsunami qui a détruit leur petite plage d’amour paradisiaque.
Dans ce film, mes géniteurs ont l’air super classe. Mère porte une robe vaporeuse (50 % coton 50 % vapeur) et une pimpante couronne de fleurs, comme les Femen. Père, lui, arbore avec fierté un costume fuchsia et des lunettes de soleil arc-en-ciel. Il est gentiment ridicule. Ils sourient tous les deux comme des témoins de Jéhovah.
Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils étaient beaux, non, mais ils étaient moins moches qu’aujourd’hui, ça, c’est sûr. En les regardant danser et rire et faire la chenille, je me dis que c’est impossible, ça ne peut pas être Tancrède et Philibertine Dauphin, mes gros nuls de parents !
Je les ai aimés drôlement fort à une époque, mais maintenant, plus du tout. »

« Et puis un beau matin, ils ont commencé à payer des gens pour effectuer leurs corvées à leur place. Genre sortir les poubelles, faire les courses, nettoyer les toilettes et m’aimer.
Ça me faisait bizarre, au début, d’être entourée d’étrangers…
… jusqu’au jour où je me suis aperçue que c’étaient mes parents, les étrangers. »

« Vois-tu, un grand-père a besoin de soins particuliers. Il faut le sortir régulièrement, jouer avec lui, le stimuler.
– Je suis très stimulante !
 »

La Société des Pépés à Adopter, Emilie Chazerand, illustré par Joëlle Dreidemy. Sarbacane, coll. Pépix, 2019. 205 pages.

La parenthèse 9ème art – Nos embellies, La parenthèse, L’obsolescence programmée de nos sentiments

Je vous propose aujourd’hui un sandwich : deux BD du genre « cocooning » (avec plus ou moins de réussite) et, entre les deux, un roman graphique dur et surprenant qui transpire la souffrance.

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Nos embellies, de Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin) (2018)

Nos embellies (couverture)Quatre personnes. Elles n’ont pas le même âge ni la même vie, mais toutes sont un peu seules au même moment. Par hasard, elles se rencontrent et tentent de remettre de l’ordre dans leur présent.

Nos embellies n’est pas une bande dessinée pleine de surprises, nous avons déjà rencontré ces personnages dans d’autres histoires, d’autres contextes. Mais ce n’est pas un problème. Nos embellies est une bulle de douceur. Pour une fois, ces quatre protagonistes se protégeront un peu des violences du monde, du passé et du présent, et s’écouteront avec bienveillance pour trouver une nouvelle harmonie.
Ce n’est pas une histoire cucul pour autant, c’est un cocktail d’émotions simples et réalistes, une harmonie intergénérationnelle – peut-être éphémère même si on leur souhaite le contraire – que tout le monde peut espérer trouver un jour. Chacun pourra s’identifier en Lily, Balthazar, Jimmy ou Pierrot.

Les dessins ne m’ont pas particulièrement marquée, mais ils servent très bien l’histoire. Marie Devoisin s’en sort très bien, qu’il s’agisse de magnifier ces paysages montagnards que d’exprimer les sentiments, les tourments et les joies des personnages.

Une BD-cocon dans laquelle on se sent très vite chez soi, entre les montagnes enneigées et la chaleureuse maison de Pierrot. Elle n’est pas inoubliable, mais n’en est pas moins une bonne bouffée de fraîcheur et d’optimisme !

Nos embellies, Gwénola Morizur (scénario) et Marie Duvoisin (dessin). Editions Bamboo, coll. Grand Angle, 2018. 70 pages.

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La parenthèse, d’Elodie Durand (2010)

La ParenthèseUne petite tumeur nichée au creux de son cerveau va bousculer son existence. Crises d’épilepsie, amnésies, médicaments, traitements lourds… tout cela va contribuer à mettre la vie de Judith/Elodie entre parenthèses.

C’est l’article du Joli qui m’avait donné envie de découvrir cette bande-dessinée (tout comme celle présentée ci-dessous). A vrai dire, j’ai eu le temps d’oublier quel en était le sujet et je l’ai découverte sans a priori.

C’est une histoire qui m’a beaucoup touchée. A travers ses dessins crayonnés en noir et blanc, la disposition souvent aérée du texte,  l’autrice a su communiquer sa détresse liée à sa maladie. Les crises dont elle ne se rappelle rien, le sommeil qui envahit ses journées, l’inaction, l’incapacité à réfléchir, l’oubli des choses les basiques. Sa peur, son impuissance, son déni face à cette terrifiante descentes aux Enfers. Ce qu’elle raconte donne l’impression d’une personne déconnectée du monde, évoluant dans un monde à part, ralenti, comme si elle était sous l’eau.

Les dessins m’ont déstabilisée au début, mais m’ont finalement plu dans leur simplicité et leur éloquence. Ils collent à merveille avec l’ambiance du récit : dérangeants parfois, torturés, en souffrance. Certains d’entre eux m’ont rappelé ceux de Manu Larcenet pour le fabuleux Journal d’un corps.

Une BD pour se rappeler – confrontant ses propres réminiscences avec les souvenirs de sa famille –, une BD pour apprendre à vivre avec cette part d’elle-même. Une BD en montagnes russes où les rechutes succèdent aux petites victoires qui rendent la vie si belle, où on la voit plonger dans un gouffre noir ou regrimper la pente.

La parenthèse, Elodie Durand. Delcourt, coll. Encrages, 2010. 221 pages.

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L’obsolescence programmée de nos sentiments, de Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin) (2018)

L'obsolescence programmée de nos sentiments (couverture)A 62 ans, Méditerranée vient de perdre sa mère : la voilà l’aînée de la famille. Un statut effrayant car la voici une personne âgée aux yeux de la société.
Ulysse vient de perdre son travail de déménageur et sa vie s’emplit soudain d’un grand vide. Que faire de ses mains, de son corps à présent ?

Après la maladie chez une jeune femme, voilà une BD qui parle de vieillesse. De la lente et inéluctable dégradation du corps, l’esprit qui refuse de s’engager sur cette pente glissante. Les regrets, les peurs, les débilisations. Mais aussi de la vie qui n’est pas terminée pour autant car cette BD nous parle aussi et surtout d’un renouveau. Des projets pour ne pas s’encroûter, des rencontres, l’amour qui rejaillit.

Le sujet est globalement joliment traité, tout en tendresse pour ces deux êtres qui se sentent encore jeunes d’esprit si ce n’est de corps, qu’importe ce qu’en dira la société. Néanmoins, je ne suis pas totalement convaincue. C’est une jolie histoire pleine de bons sentiments, un peu trop peut-être (même si je ne saurais expliquer ce qui fait que Nos embellies fonctionne davantage car nous sommes sur le même type d’histoires qui font chaud au cœur), mais la fin m’a laissé totalement perplexe. Je ne la trouve pas appropriée. Le reste de l’album était subtil et réaliste et le récit bascule dans une sorte d’irréalité assez perturbante. Pourquoi ce choix ?

Un ouvrage sympathique mais oubliable malgré la douceur réaliste des dessins d’Aimée de Jongh.

L’obsolescence programmée de nos sentiments, Zidrou (scénario) et Aimée de Jongh (dessin). Dargaud, 2018. 142 pages.

Toute une vie et un soir, d’Anne Griffin (2019)

Toute une vie et un soir (couverture)Ce fameux soir, quand Maurice Hannigan, vieux fermier du comté de Meath en Irlande, vient s’accouder au bar du Rainsford House Hotel, c’est avec des idées bien précises derrière la tête. A commencer par celles de porter des toasts aux personnes qui lui ont été chères : Tony, son grand frère, Molly, sa première-née aussitôt repartie, Noreen, sa belle-sœur un peu folle, Kevin, son fils journaliste aux Etats-Unis et, enfin et surtout,  Sadie, sa femme morte deux ans plus tôt.

Derrière ces cinq verres, c’est toute la vie de Maurice qui défile. Il s’adresse à son fils, lui parlant comme il n’a jamais pu le faire. C’était difficile de parler face à face avec ce jeune homme si lettré, si intelligent, lorsque l’on est un fermier dyslexique et que les mots se refusent à vous. Pour une fois, il lui racontera tout. Dans sa tête, dans sa barbe, certes, mais ce monologue lui est tout de même adressé. Et les mots seront là. Forts, percutants, justes, pour lui raconter son père, sa vie et les êtres qu’il a tant aimés.
On écoute ce récit personnel, cette confession. On s’assoit au bar (même quand on n’aime pas l’alcool) et on laisse Maurice nous emmener parcourir les rues du village, arpenter ses terres, traverser les époques qui dessinent diverses facettes de l’Irlande.

L’existence qui se dessine est une aventure humaine : des débuts rudes, des humiliations, des réussites, des succès discrets ou éclatants, du travail, de l’acharnement, de drames, des rencontres, des coups durs… Un homme plein de qualités, mais aussi de défauts qui se dessinent inévitablement, mais qui ne le rende pas moins attendrissant, juste humain et donc imparfait. L’histoire d’une vie concentrée en 270 pages. Ce n’est pas évident de se livrer ainsi quand on a appris à se débrouiller, à garder pour soi ses sentiments, ses peurs et toutes ses pensées intimes. Quand on préfère agir plutôt que discuter.
Mais il n’y a pas que Maurice entre ses pages. Il en est le cœur évidemment, mais c’est aussi l’histoire de Sadie, de Noreen, de ses parents, de son fils, de toute sa famille. Et l’histoire des Dollard. Ah, les Dollard, riche famille du bourg qui a été le calvaire de son adolescence. Les Dollard, ses meilleurs ennemis. Les Dollard dont il a pris sa revanche au fil des années, savourant la déchéance de cette lignée. Les Dollard dont l’histoire et le rôle de « méchants » se compliqueront au fil du récit. Evidemment, tout n’est jamais si simple.

Anne Griffin propose ici un roman bouleversant, humain. La construction du roman est parfaite, peignant, mot après mot, chapitre après chapitre, toast après toast, la fresque qui raconte la vie des Hannigan et des Dollard. L’écriture est sobre, pudique, lumineuse. J’ai été absorbée par cette histoire comme si Maurice était à côté de moi avec son air bougon.

Un portrait sublime et sincère, un texte beau et grave. Un premier roman absolument stupéfiant. Une autrice à suivre de près. Une superbe découverte pour laquelle je remercie Babelio et les éditions Delcourt.

« Autour de nous, tout le monde s’est mis à avoir des bébés en rafale et nous, rien. C’était dur. Je trimballais ma déception dans les champs, à la laiterie, partout sauf à la maison. C’était notre fardeau silencieux. Mois après mois, année après année, on s’est enfoncés dans une tristesse muette. Sadie refusait d’en parler malgré mes tentatives maladroites pour aborder le sujet. Pour être honnête, j’étais soulagé qu’elle se taise. Qu’est-ce que j’aurais pu dire, moi qui voulais même pas écouter ma propre peine ? J’aurais encore moins pu me confronter à la sienne. N’empêche : je me sentais coupable de ce mutisme et ma mauvaise conscience me poursuivait partout, quand je marchais sur les chemins, que je démarrais le tracteur ou que je faisais mon signe de croix à la fin de la messe. Elle me lâchait pas, me rappelait tout le temps mon échec. »

Toute une vie et un soir, Anne Griffin. Delcourt, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Irlande) par Claire Desserrey. 267 pages.

Challenge Voix d’autrice : une traduction