Blast, tomes 1 à 4, de Manu Larcenet (2009-2014)

Polza Mancini est en garde-vue, interrogé pour ce qu’il a fait à une dénommée Carole Oudinot. Il commence à dérouler le fil de son histoire à partir de la mort de son père pour que les deux policiers chargés de l’enquête puissent le comprendre. Et comprendre le blast. Les quatre tomes mélangent ainsi les souvenirs de Polza et les échanges au cours de l’interrogatoire.

Comment parler de Blast ? Une chose est sûre : j’en parlerai mal. Il n’y a qu’une chose que vous pouvez faire (devez faire ?) : vous procurer ces BD et les lire.
Voilà, fin de la chronique !
Bon, je vais quand même essayer de vous dire deux-trois choses.

Blast, c’est…

C’est humain. Le regard sensible porté sur tous ceux qui sont à la marge de la société, sur leur difficulté, leur incapacité à se fondre dans une normalité qui, tout bien considéré, ne veut rien dire. Le cheminement de Polza qui ne peut que toucher et émouvoir. La réflexion passionnante sur une vie délivrée des règles de la communauté.

C’est violent. Psychologiquement. La souffrance humaine – le deuil, la haine de soi, la maladie – nous est projetée dans la figure. La psychologie de Polza est vraiment fouillée même s’il nous reste toujours inaccessible. Sans aucun doute, cette lecture est une bonne grosse claque dont on ne sort pas vraiment le cœur joyeux.

C’est violent (bis). Physiquement. Entre les meurtres et les autres agressions, c’est parfois un peu glauque. Et ça peut mettre mal à l’aise, même si, finalement, peu de choses sont montrées frontalement.

C’est oppressant. Polza m’a étouffée. J’étais à la fois curieuse, intéressée, compatissante et rebutée par ce personnage atypique et perturbant. Est-il fou ? Est-il génial ? Expérimente-t-il de véritables transes ou n’est-il qu’un psychopathe ? Comme le dit l’un des policiers à la fin, une chose est sûre : il est intelligent. Et fascinant.

C’est organique. Comme la grasse carcasse de Polza, comme les fluides qui s’écoulent hors des corps, comme la forêt bruissante et grouillante, comme la souffrance, comme la liberté.

C’est beau. Les dessins, sombres. Les visages, fermés. Les gros plans. Le trait de Larcenet parfois flou, parfois criant de réalisme. Tout cela me parle, me touche, me transperce.

C’est innovant. Le mélange des styles. Aux illustrations noires de Larcenet se mêlent des dessins d’enfants et des collages. Les dessins d’enfants sont les seules touches de couleurs dans cet océan de noir et blanc. Figurant le blast, ils offrent une légèreté rafraîchissante, une originalité unique, une imagination folle comme seuls les enfants savent le faire. Les utiliser de cette façon est une idée géniale. Quant aux collages, sortis de l’esprit malade de Roland, ils sont d’un ridicule qui va jusqu’au dérangeant.

C’est malin. La fin du quatrième tome nous pousse à refeuilleter les trois premiers. Pas parce qu’un retournement de situation bouleverse toute notre vision des choses. Juste parce que les deux policiers nous proposent la leur. Une autre manière de considérer l’histoire de Polza.

C’est aussi poétique, contemplatif, viscéral, unique. Bref, en deux mots comme en cent, c’est une tuerie ! Polza était soufflé par le blast et moi, j’ai été pulvérisée par Blast.

« Il faut se méfier de la chose écrite. Au-delà de sa noblesse, elle ne reflète toujours que la vérité de celui qui tient le crayon. »

Blast, tome 1 : Grasse Carcasse, Manu Larcenet. Dargaud, 2009. 204 pages.
Blast, tome 2 : L’Apocalypse selon Saint Jacky, Manu Larcenet. Dargaud, 2011. 204 pages.
Blast, tome 3 : La tête la première, Manu Larcenet. Dargaud, 2012. 204 pages.
Blast, tome 4 : Pourvu que les bouddhistes se trompent, Manu Larcenet. Dargaud, 2014. 204 pages.

L’homme semence, livre de Violette Ailhaud (1919) et BD de Mandragore et Laëtitia Rouxel (2013)

L'homme semence livreL’homme semence est l’un de ces écrits au destin extraordinaire. Ecrit par une mystérieuse Violette Ailhaud en 1919, il a été transmis de générations en générations jusqu’à l’une des descendantes de la fameuse Violette… en 1952. A cette date, comme le stipulait le testament de l’auteure, le texte a été lu, les mots ont été découverts pour la première fois et, un jour, le livre a été édité.

Mais le mystère perdure autour de l’écrivaine. Qui était-elle vraiment ? Et dans quel village de Provence s’est réellement déroulée cette histoire ? Où est la vérité, où est le mythe ?

Violette Ailhaud y raconte comment son village a été privé de tous ses hommes en 1851. A cette date, Louis Napoléon Bonaparte rétablit l’Empire après avoir pris goût au pouvoir en tant que Président. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, les hommes hurlent contre le vote truqué qui leur est imposé (seuls des bulletins « oui » ont été imprimés), mais la révolte est matée et les hommes sont emmenés, jugés, emprisonnés ou déportés à Cayenne ou en Algérie. Les femmes, elles, restent seules avec les enfants à nourrir, les bêtes à soigner et les champs à cultiver. Elles s’organisent et passent un pacte au cas-où un représentant de la gente masculine viendrait.

Et un homme vient.

 

Elle raconte la rage de voir leurs amours, leurs pères, leurs frères disparaître au-delà de la mer des galets. Elle décrit l’abrutissement dans les travaux de la maison et des champs. Elle transmet le désespoir de ne pas savoir ce qui se passe ailleurs, la douleur des cœurs éplorés et le vide des corps.

Ce passage où une fiancée, veuve avant l’heure, vêt un épouvantail de sa plus belle robe et où la mère du fiancé enlevé fait de même pour dresser dans la mer des galets un couple éternel « pour dire qu’ici il y a la vie »… La montagne de la Lure qui ressemble à une main, qui devient une main aimante, caressante pour cette femme qui vit sans étreintes… Ce serment passé entre ces involontaires Amazones de partager celui qui viendra pour la vie de leur ventre…

« A chaque fois, la République nous a fauché nos hommes comme on fauche les blés. C’était un travail propre. Mais nos ventres, notre terre à nous les femmes, n’ont plus donné de récolte. A tant faucher les hommes, c’est la semence qui a manqué. »

 « Je le regarde et dès cet instant je sais que j’appartiens à cet homme. Je sais, dans le même temps, que je vais devoir le partager. »

 

L'homme semence BD L. Rouxel

Mandragore et Laëtitia Rouxel ont adapté ce court récit d’une quarantaine de pages en une bande dessinée à deux faces. Plutôt que la traditionnelle division scénariste/dessinateur, plutôt qu’appauvrir la BD en confiant le travail à une seule artiste alors que deux désirent se pencher sur le sujet, cette coédition L’Œuf et Parole présente une double vision de L’homme semence. Une BD à la fois « d’après » et « autour » de la nouvelle. Une nouvelle interprétation du texte de Violette après que le théâtre, la danse ou le conte s’en soit emparé.

Laëtitia Rouxel adapte le récit. Ses dessins sont fins ; tantôt colorisés, tantôt simples traits de couleurs (rouges, bleus, jaunes…), ils se font noirs pour la vieille Violette écrivaine de l’introduction et de la conclusion.L'homme semence BD Mandragore

Bien qu’elle adapte en quelques images des passages choisis du texte, Mandragore se concentre davantage sur le contexte historique de l’époque et la création de la BD. De ses craies grasses, elle raconte la découverte du texte par les « producteurs de livres », comme ils se nomment, des éditions Parole et surtout le voyage en Provence à la recherche du village du Poil et du hameau du Saule-Mort, sur les traces de ces hommes disparus, à la rencontre fantasmée de Violette.

« A tisser le fil des rencontres, nous voici en Provence, et ce pour une aventure qui m’excite. La création d’un livre à deux têtes, en miroir déformant, d’après un texte mystérieux : L’homme semence retrouvé dans d’étranges conditions… »

 « Violette Ailhaud… C’est quand même curieux que je n’aie rien retrouvé sur cette femme. Pour bien faire, il faudrait creuser plus loin, mais en ai-je envie ? – Non – Je suis comme tout le monde ici, j’ai envie d’y croire. Car l’histoire de Violette n’est pas « son histoire ». C’est l’histoire du peuple provençal et des veuves de guerres, de leurs souffrances bien réelles restées dans les mémoires… Et puis un mythe a besoin de mystère… »

Pas facile à trouver ce petit livre, j’ai fait plusieurs librairies parisiennes qui soit ne connaissaient pas, soit en avaient entendu parler mais… « non, on ne l’a pas. » Le plus simple et le plus rapide a été de le commander sur le site des éditions Parole. Un récit qui s’est fait désirer… comme les hommes chez Violette !

Un récit à l’écriture parfois franche, parfois poétique et imagée qui parle à la fois des femmes et des hommes, de l’amour et de la solitude, du désir et des souffrances de la guerre, quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu. Un récit poignant sans tomber dans le mélodramatique, dans le romantisme, une envie crue et viscérale de vivre, de sentir, d’aimer !

Et en regard, une passionnante adaptation qui complète et élargit le regard et la compréhension du lecteur.

 

« Mon cœur et mon corps sont vides. Le premier pleure l’homme perdu. Le second l’homme qui ne vient pas. »

 « Je sais ma faim mais je ne sais pas ce qu’il faut faire. Je ne sais pas comment une femme doit être la première fois qu’elle va jusqu’à la peau de l’homme. »

L’homme semence, Violette Ailhaud, illustré de 8 linogravures originales de Maryline Viard. Editions Parole, coll. Main de femme, 2013 (écrit en 1919). 43 pages.

L’homme semence, Laëtitia Rouxel et Mandragore. Editions Parole et L’œuf, 2013. 150 pages.

Sukkwan Island, de David Vann (2008)

Sukkwan Island (couverture)Un père et son fils partent s’isoler sur une île pour une année. C’est l’idée de Jim, le père, qui pense ainsi oublier la femme qu’il aimait, qu’il trompait et qui l’a quitté. Roy, le fils, se demande rapidement ce qu’il fait là car leur séjour n’a rien d’une joyeuse robinsonnade. Il pleut, ils n’ont pas les outils nécessaires pour se préparer à passer l’hiver, et son père… Son père qui l’infantilise le jour et pleure la nuit, lui racontant ses erreurs, ses errances, son obsession des femmes…

 

Une île déserte, certes, mais une ambiance aux antipodes de celle de Robinson Crusoé ou du Mystère de l’île verte. La nature, bien qu’elle leur fournisse leur nourriture, n’y est pas toujours accueillante ; au contraire, elle est une terrible reine, belle et majestueuse, mais surtout incontrôlable.

Sur l’île, un homme au fond du gouffre. Jim est un homme lambda. Ses malheurs ne sont pas hors du commun, ils sont terriblement banals : amour, sexe, relation avec ses enfants, travail… Et c’est pour cela que l’on se sent encore plus proche de lui. Son état pourrait être celui de n’importe qui. Car son désespoir et sa détresse sont parfaitement humaines. Ainsi, on oscille entre compassion et dégoût envers eux. Transcripteur d’émotions complexes, David Vann trace un subtil portrait des âmes grises que sont les êtres humains.

 

Ce roman est terriblement sombre. Ou plutôt non, il est éclairé d’une froide lumière. Il est glaçant comme l’humidité qui s’infiltre dans la cabane de Jim et Roy. La couleur qui teinte mon esprit quand je pense à ce roman est le gris. Comme lorsque je songe à La Route de Cormac McCarthy. Il distille un malaise au fil des pages. Il suinte le malheur et la tragédie humaine.

Et il est en même temps haletant. La situation devenant de pire en pire, les ressources s’épuisant, la question « Comment cela va-t-il finir ? Pas sans doute… » devient de plus en plus forte, obsédante. On affronte les tourmentes, on ressent la faim et le froid… jusqu’à un twist magistral page 113. A cette page, j’ai lâché ce que j’avais dans les mains, ma mâchoire s’est décrochée, et j’ai fixé la ligne pendant dix bonnes secondes, les yeux écarquillés. J’ai relu. Et j’ai relu encore. Pour ce passage, je dis bravo à David Vann car cela faisait longtemps qu’un livre ne m’avait pas ainsi pétrifiée. Emportée, oui, mais pétrifiée, non.

Une éprouvante – pour les (anti)héros comme pour le lecteur – histoire de survie. Survie du corps et survie de l’esprit. Un récit légèrement asphyxiant…

 

« Observant l’ombre noire qui bougeait devant lui, il prit conscience que c’était précisément l’impression qu’il avait depuis trop temps ; que son père était une forme immatérielle et que s’il détournait le regard un instant, s’il l’oubliait ou ne marchait pas à sa vitesse, s’il n’avait pas la volonté de l’avoir là à ses côtés, alors son père disparaitrait, comme si sa présence ne tenait qu’à la seule volonté de Roy. »

Sukkwan Island, David Vann. Gallmeister, coll. Nature Writing, 2010 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 191 pages.

Joseph, de Marie-Hélène Lafon (2014)


Joseph (couverture)L’histoire d’un ouvrier agricole.
Son père, sa mère, le frère qui a quitté le monde de l’agriculture pour devenir commerçant, un amour éteint. Sa passion des chiffres, son sérieux au travail, son alcoolisme difficilement surmonté.

Un texte court, dévoré en trois heures une nuit d’insomnie. Sans venir d’une famille de paysans, ce livre m’a rappelé mes voisins dans mon petit village jurassien ; Joseph était ce paysan qui, peu à peu, transmet la ferme à son fils, surmontant du mieux possible les difficultés du métier, le coût des machines à entretenir, la traite deux fois par jours, la routine établie il y a longtemps pour les trois cent soixante-cinq jours de l’année.

Une poésie dans cette mélancolie d’un monde qui s’étiole petit à petit, qui perd de ses traditions, qui se modernise. Machines, groupements, labels : la volonté de la nouvelle génération – quand elle ne quitte pas ce milieu pour faire des études – de produire davantage, de se sortir des galères des parents.

Joseph est un homme honnête et bourru qui a connu ses joies et ses drames comme tout le monde. Il se tait, il observe et, toujours, reste simple et réfléchi. Antihéros, il devient le symbole d’une génération tournée vers le passé, l’amour de la terre et des bêtes, vers les souvenirs et les petites manies auxquels on s’accroche et qui deviennent des traditions.

Cependant, bien que j’ai ressenti la puissante tendresse de l’auteure pour son personnage, je n’ai pas été réellement touchée par ce roman. Il m’a évoqué des lieux, des personnes, mais je n’ai pas été réellement émue par Joseph. L’écriture est comme le personnage qu’elle décrit, simple, directe, et, en même temps, pleine de retenue, mais je ne lui ai pas trouvé de force particulière. Et ce, malgré son indéniable poésie, sa mélancolie.

Un texte qui donne la première place à des personnes sans doute délaissées par la littérature actuelle, mais qui ne me laissera pas un souvenir impérissable. Non pas le roman d’une extraordinaire aventure, mais le récit d’une vie simple (à moins que ce ne soit le simple récit d’une vie). Pudeur pourrait être le maître mot de ce texte.

« Un chien comme celui-là il faudrait qu’il ne meure pas, jamais, il serait presque mieux qu’une personne. Joseph s’en voudrait de penser ces choses, mais il les pense, même s’il ne les dit pas, à personne ; ça le traverse par moments quand il fait un travail qui ne demande pas trop d’attention, nettoyer l’allée et les grilles de l’étable après l’étable par exemple, surtout à la bonne saison les vaches sont ressorties il reste dans l’étable, il met de l’ordre et du propre, c’est tenu (…) »

 « Joseph avait senti qu’elle les vomissait, eux, ce pays, ces gens restés là dans des fermes même pas modernes, des machins de rien du tout où ils s’obstinaient à traire leurs vaches rouges caractérielles qui retiennent le lait tant qu’elles n’ont pas eu leur veau sous elles, ils ont un mot dans leur patois « amirer », ils disent ce mot de rien et ils ont l’air presque contents de se casser la tête et de perdre du temps pour gagner trois francs six sous avec leurs vieilleries. »

Joseph, Marie-Hélène Lafon. Buchet-Chastel, 2014. 144 pages.

Mon traître (2008) et Retour à Killybegs (2011), Sorj Chalandon

Deux livres pour parler de l’amitié d’Antoine, luthier parisien, avec Tyrone Meehan, membre respecté de l’IRA (Irish Republican Army) jusqu’à la révélation de près de vingt ans de traîtrise auprès des services britanniques. Antoine et Tyrone, alter ego de Sorj Chalandon et Denis Donaldson.

Mon traître, en 2008, épouse le point de vue d’Antoine. Sa découverte de l’Irlande, sa fascination pour l’IRA, son amitié avec certains de ses soldats, son admiration sans bornes pour Tyrone… et finalement, la déception et surtout l’incompréhension lorsque l’inconcevable est révélé.

Trois ans plus tard, Retour à Killybegs nous place du côté de Tyrone. Son enfance, son chemin au sein de Sinn Féin et de l’IRA jusqu’à son assassinat. Et entre les deux, les raisons de sa collaboration avec l’ennemi de toujours.

Le premier apporte un regard extérieur à Tyrone, mais aussi à l’IRA ou aux Anglais. Certes, Antoine est un sympathisant, un homme captivé et impliqué, mais le regard ainsi porté sur Tyrone, le regard qui devient celui du lecteur, est à la fois tendre et profondément admiratif. Dans le second, on passe de l’autre côté du regard, vers celui qui les reçoit. Et on comprend comment il les reçoit.

 

Retour à Killybegs est plus approfondi, plus nuancé, plus ambigu encore que Mon traître. Dans ce dernier, Sorj Chalandon s’interrogeait surtout sur sa place dans ce pays, dans ce contexte, parmi ces gens-là. Antoine n’était pas quelqu’un de forcément objectif. Désirant se sentir Irlandais, il n’avait pas l’expérience de la guerre, de la détention, des privations, que Tyrone apporte. Son traître, son ancien ami n’ayant apporté aucune justification, il ne fait que des suppositions. Dans Retour à Killybegs – qui, de même, n’est finalement que des hypothèses –, il propose une compréhension de cet acte, des pistes pour comprendre comment un héros devient un « salaud » aux yeux du monde. Chantage, fatigue, volonté d’aider le processus de paix… comment savoir ?

Le résultat apparaît comme un travail de journaliste avec dates, lieux et chronologie des événements combiné avec une véritable œuvre littéraire. Histoire irlandaise et récit intime entremêlés. Le résultat m’a transportée. L’écriture puissante m’a promenée parmi ces mâchoires serrées, cette violence de la résistance, cette fraternité. Odeurs de poudre, de bière, de crasse et de fumée. Chants guerriers et violons mélancoliques.

Deux livres, deux points de vue. Le premier raconte un héros, le second raconte un homme. Une vie, des épreuves, une détresse. Et en réalité, pas de héros, pas de salaud, rien que des hommes pris dans le maelstrom de la guerre qui déchire tout.

 

Mon traître (couverture)« Quelque chose de plomb dans les yeux, dans le front, dans la voix, même. Une dureté infinie. Ces visages, j’apprendrais à les connaître, d’année en année et de colères en drames. Je les verrais partout. Je les reconnaitrais. Devant moi, chaque Irlandais portera un jour ce masque de guerre. »

 

« J’étais différent. J’étais quelqu’un en plus. J’avais un autre monde, une autre vie, d’autres espoirs. J’avais un goût de briques, un goût de guerre, un goût de tristesse et de colère aussi. J’ai quitté les musiques inutiles pour ne plus jouer que celles de mon nouveau pays. »

(Mon traître)

Retour à Killybegs (couverture)« Toute ma vie, j’avais recherché les traîtres, et voilà que le pire de tous était caché dans mon ventre. Je ne l’avais pas vu venir celui-là. »

 

« Il était pour moi à la fois l’étranger et mon peuple. Celui qui m’avait vu et celui qui ne me verrait plus jamais. Il était le petit Français et toute cette Irlande qu’il suivait pas à pas. Il était un peu de Belfast, un peu de Killybegs, un peu de nos vieux prisonniers, de nos marches, de nos colères. Il était le regard de Mickey, le sourire de Jim. Il était de nos victoires et de nos défaites. Il avait tant et tant aimé cette terre qu’il en était. »

(Retour à Killybegs)

Mon traître, Sorj Chalandon. Grasset, 2008. 288 pages.

Retour à Killybegs, Sorj Chalandon. Grasset, 2011. 333 pages.

Le blues des petites villes, de Fanny Chiarello (2014)

Le blues des petites villes (couverture)A 14 ans (et demi !), Sidonie est différente de ceux qu’elle refuse de nommer ses camarades et elle l’affirme haut et fort. Elle trouve futiles les « décalcomanies », ces filles qui « efforcent de ressembler à leur star préférée, et elles ont toutes la même » et les « morses », ces garçons qui « sont pour la plupart en pleine mue, les pauvres, mais continuent de parler trop fort ». Ses meilleures amies ne le restent jamais très longtemps et elle se sent très seule. Pour elle, « le seul espoir, c’est de partir. » Partir à la grande ville, là où les monuments et les établissements culturels pullulent dans les rues, là où l’on tutoie Rimbaud, là où l’on joue de la musique et écrit des poèmes, là où la conformité n’existe plus.

Tout change lorsqu’elle où elle rencontre Rébecca, une fille différente des autres, mais différente d’elle aussi. La vie prend alors une autre saveur, un petit goût plus épicé, mais plus doux aussi. Dans cette dingue de blues aux chaussures en alligator, Sidonie trouve bien plus qu’une meilleure amie.

 

Ce roman pour jeunes adolescents de Fanny Chiarello, à paraître à la rentrée littéraire 2014, est vraiment sympathique. L’héroïne est attachante sans être véritablement une héroïne. Certes, elle est très intelligente et différente du « commun des mortels » (du moins, en nous offrant sa version de l’histoire, elle nous donne l’impression que le monde qui l’entoure est une masse uniforme), mais c’est sa fragilité sous la carapace qui m’a touchée. (De plus, elle m’a semblé très familière, il y a comme une impression de déjà-vu.) Pour se protéger, elle fuit le monde, elle est désagréable, mais tente désespérément de se trouver une meilleure amie, quelqu’un qui serait, comme elle, « une irrégularité sur la morne frise que forment les décalcomanies et les morses ».

N’étant pas une grande lectrice de littérature jeunesse/ado, je ne sais pas si l’homosexualité, et notamment l’homosexualité féminine, est fréquemment abordée. En tout cas, j’ai trouvé ça très agréable de sortir des amourettes (ou grandes histoires) hétérosexuelles. J’ai d’autant plus apprécié la manière dont la relation est présentée. On ne parle pas qu’en terme d’ « amour », on parle avant tout de connivence, de rencontre intellectuelle fusionnelle, de la sensation d’avoir trouvé la personne qui correspond parfaitement. Leur amour n’en est pas minimisé et, au contraire, n’en apparaît que plus fort.

Je déteste parler de roman sur l’homosexualité car personne ne dit d’un roman où une femme et un homme tombent amoureux qu’il s’agit d’un roman sur l’hétérosexualité. Malgré tout, ce terme peut s’y appliquer. En étant deux filles, on retrouvera l’incompréhension, les moqueries, l’homophobie, le rejet des parents, etc. Décidément, homosexualité = tragédie. C’est désespérant !

Un roman à écouter avec du classique, du blues et du jazz en fond sonore, des personnages auxquels on s’attache très vite. Un très bon moment qui a ravivé pas mal de souvenirs personnels.

 

« Depuis toujours, je bute sur un jeu d’enfant, et d’enfant en bas âge. Le réel n’entre pas dans les contours de mon imagination, de même qu’une pièce triangulaire n’entre pas dans un trou rond. Un rêve m’invite à chercher dans cette résidence universitaire quelque chose qui serait fait pour moi, or j’y trouve un poster de football et une odeur de chaussettes avariées. Je passe pour renfrognée, mais je suis seulement blessée par le manque de magie en ce monde. La vie est une longue déception, et pour ne pas passer la mienne à pleurnicher, je raille, je joue les caustiques, je maugrée. Chacun ses défenses. D’autres préfèrent le vernis à ongles de toutes les couleurs pour se divertir de la triste réalité, mais moi, je regarde en face son affreuse grimace et je lui en renvoie une de ma composition. »

 « Est-ce que chacun n’a pas un détail qui le rend un peu différent ? Ne serait-ce qu’un tout petit peu ? Quel individu ne porte pas en germe une particularité qui lui vaudra d’être incompris ? Qui pourrait jurer qu’il ne sera jamais rejeté ? Imagine qu’il existe un M. Normalité. Un jour, il se cogne la tête contre le coin d’un placard de cuisine après s’être lavé les mains, le choc est si fort qu’il tombe dans les pommes et se réveille paraplégique. Maintenant, imagine M. Normalité parader sur son fauteuil roulant électrique sous le regard apitoyé des passants, et dis-moi : est-ce qu’il se sent encore M. Normalité ? Est-ce qu’il a encore envie de jeter tous ceux qui ne lui ressemblent pas dans une grande machine à laver ? »

Le blues des petites villes, Fanny Chiarello. L’école des loisirs, coll. Médium, 2014. 204 pages.

New-York Trilogie, de Will Eisner (1981)

New-York TrilogieNew York Trilogie comprend :

  1. La Ville ;
  2. L’Immeuble ;
  3. Les Gens.

« Je me suis lancé dans la création d’une série de « photographies » bâties autour de neuf éléments clé qui, rassemblés, constituent ma vision d’une grande ville… De n’importe quelle grande ville. »

(Will Eisner, Introduction à La Ville)

Dans le premier tome (La Ville), on découvre la ville par des éléments insignifiants au premier abord : les perrons, une grille d’aération, le métro, les bouches à incendie, les détritus, etc. Le second (L’Immeuble) raconte d’abord l’histoire de quatre personnes liées par un immeuble : un homme hanté par les regrets qui échoue à sauver des enfants, une femme qui renonce à son amour, un violoniste qui dépérit simultanément à la destruction de l’immeuble, un promoteur immobilier hanté par ce bâtiment. Suivent ensuite le Carnet de notes sur les gens de la ville qui traite du temps, de l’odeur, du rythme et de l’espace de la ville. Le troisième enfin (Les Gens) est composé de l’histoire de trois personnes, trois invisibles.

Will Eisner, considéré comme le père des romans graphiques, porte un regard extrêmement sensible et acéré sur la ville dans cette trilogie. Ce n’est pas un éloge un peu guimauve de la ville, non, mais il dégage un amour très fort pour cet environnement. Mais la pauvreté est là, la cruauté aussi : morts, vols, viols se déroulent sous les yeux des gens indifférents ou, du moins, qui prétendent l’être pour se protéger. Tous des anonymes, des inconnus. Une femme et son bébé se jettent par la fenêtre pour échapper à l’incendie ; la huitième page du second tome est marquée par la mort d’un enfant. La ville est brutale et Will Eisner le montre tout au long de ces trois tomes.

Will Eisner possède un véritable don d’observation – peut-être aiguisé par les années – pour noter et croquer toutes ses vies, toutes ses nuances, toute cette différence qui se côtoie en ville. Sans aimer la ville, je reconnais que c’est quelque chose de fascinant, cette multitude de gens, de caractères, de styles qui vivent ensemble sans se regarder. Black City Parade : une ville, c’est vivant, c’est multiple, c’est des histoires qui cohabitent. Des histoires tristes et des histoires gaies que Will Eisner dessine. Certaines se racontent sur une seule planche, d’autres sur quelques pages. Certaines sont extrêmement bruyantes et bavardes, d’autres muettes.

Will Eisner rend le son de la ville, on entend les voix, les voitures, les klaxons en lisant ces livres. Je me suis sentie oppressée parfois : par la promiscuité, par ces murs qui enferment et bouchent tous les horizons.

« Vivre dans une grande ville, c’est un peu comme vivre dans une jungle. L’individu s’intègre à son environnement. Il adopte instinctivement les rythmes et la chorégraphie, et avant longtemps, la conduite du citadin est aussi spécifique que celle des habitants de la jungle. Des talents de survie complexes et de subtils changements de personnalité viennent modifier le comportement. »

(Will Eisner, Introduction au Carnet de notes sur les gens de la ville)

New York Trilogie, tome 1 : La Ville, Will Eisner. Delcourt, coll. Contrebande, 2008. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron. 138 pages.

New York Trilogie, tome 2 : L’Immeuble, Will Eisner. Delcourt, coll. Contrebande, 2008. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron. 164 pages.

New York Trilogie, tome 3 : Les Gens, Will Eisner. Delcourt, coll. Contrebande, 2008. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Capuron. 111 pages.