Stand Still Stay Silent, tomes 1 et 2, de Minna Sundberg (2018-2019)

Ces BD m’ont tout d’abord attirée pour leurs couvertures vues sur la toile à plusieurs reprises. Si je trouvais très jolies et intrigantes, je n’étais pas allée plus loin dans la lecture de chroniques ou de résumés et, les ayant empruntées à la médiathèque, je me suis plongée dans l’histoire sans la moindre idée du sujet.

Et le premier tome m’a énormément plu.

D’une part, l’intrigue. Une pandémie a ravagé la planète et n’a laissée derrière elle qu’une poignée de survivant·es dans les pays nordique. En outre, une magie s’est éveillée, transformant les animaux en trolls, géants* ou autres créatures. 90 ans plus tard, six explorateurs (et quels explorateurs) s’aventurent dans le monde silencieux (hors des frontières nettoyées et débarrassées de ses monstres et autres germes).
*Oubliez votre conception du troll ou du géant, cela désigne ici des sortes de créatures mutantes pas franchement ragoûtantes, gardant encore plus ou moins leur ancienne forme. Certaines scènes m’ont rappelé les films The Thing vu l’aspect quelque peu anarchique de certaines bestioles.
D’autre part, le cadre. Direction la Finlande, la Norvège, la Suède, le Danemark et l’Islande (devenue l’équivalent d’une super puissance dans le monde d’après). C’est original et dépaysant (mais pas pour l’autrice et dessinatrice suédo-finlandaise évidemment). Son univers propose un mélange réjouissant de langues, de traditions, de croyances, ce qui est enthousiasmant à découvrir.

Le premier tome est surtout introductif, ce qui ne veut pas dire ennuyeux car il s’est révélé agréable et fluide, constituant une bonne base pour cette série. On découvre l’apparition de la pandémie dans une première partie aux échos très actuels, puis le contexte dans lequel va se dérouler les BD et les personnages.
Les personnages constituent une équipe de bras cassés, aux personnalités diverses et attachantes. Leur mission : partir dans le monde silencieux en quête d’autres survivants (et ramener quelques bouquins devenus précieux en passant). Leurs relations constituent une bonne part du récit, avec les heurts inévitables dus à des caractères fortement différents, des affinités qui se dessinent au-delà de la barrière de la langue. J’ai particulièrement au personnage de Lalli, mage silencieux et réservé.

Ensuite, graphiquement parlant, j’aime beaucoup. Déjà, l’aquarelle, faut avouer que j’adore ça, donc c’est une bonne base.  C’est très soigné et certaines planches sont magnifiques. Le trait de Minna Sundberg est plaisant et ses personnages ont vraiment une bonne tête qui les rend sympathiques. L’illustratrice offre des ambiances visuellement fortes en variant les teintes de ses planches selon le lieu ou l’atmosphère (orangé pour le début de la pandémie, bleuté, violacé, verdâtre pour le monde silencieux…). Le découpage, loin d’être figé, évolue selon l’action, le cadre ou la situation : cases de petite taille, allongée ou aux contours fluides, nécessité d’incliner parfois l’ouvrage à 90°, etc.
Seul petit reproche : les scènes d’action sont parfois un peu confuses et j’ai alors du mal à en suivre le déroulé…

L’histoire est entrecoupée de pages « documentaires » consacrées à différents thèmes. Nous avons ainsi des apartés sur les différents types de monstres ou de magie, sur une coutume, sur la procédure de purification d’une zone, sur la linguistique ou encore sur le cas particulier des chats. C’est évidemment très intéressant à lire, histoire d’en apprendre toujours plus, et cela permet d’obtenir des informations précieuses tout en évitant les passages trop didactiques dans lesquels les personnages s’expliqueraient les choses de manière assez artificielle dans le but de nous informer, nous lectrices et lecteurs.
(Dommage que je n’ai pas vu avant de tourner la dernière page l’antisèche sur les drapeaux nordiques et les personnages avec leur métier, les langues parlées, leur immunité ou non !)

Le second tome m’a paru un peu moins intéressant finalement, même si j’ai apprécié ma lecture. J’ai trouvé qu’il ne s’y passait pas grand-chose, que l’intrigue progressait peu. J’aurais aimé que la quête se précise ou gagne un peu en ambition et en profondeur. Seule l’arrivée du sixième protagoniste, présent sur la couverture du premier tome mais alors très mystérieux encore, enrichit un peu l’histoire.

De beaux romans graphiques qui débutent comme de la SF post-apocalyptique mais tournent à la fantasy, à base de magie et de créatures improbables. Un premier tome prometteur et séduisant qui donne envie de tout savoir sur cet univers et ses personnages. Le second tome stagne un peu, mais j’attends la suite pour me faire un avis plus définitif sur cette série.

Stand Still Stay Silent, tomes 1 et 2, Minna Sundberg. Éditions Akileos, 2018-2019. Traduit par Diane Ranville. 301 et 259 pages.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, d’Emil Ferris (2017)

Moi ce que j'aime c'est les monstres (couverture)J’ai reçu ce roman graphique à Noël 2018, c’est dire le temps passé à attendre le « bon moment ». Il y avait aussi l’impatience de découvrir ce chef-d’œuvre, mâtinée de la crainte de ne pas l’aimer autant que les autres. Craintes infondées car je n’avais pas lu vingt pages que j’étais déjà sous le charme.

C’est une œuvre insolite et visuellement puissante. Les pages sont riches d’une profusion graphique qui s’affranchit des codes de la bande-dessinée pour suivre son propre chemin. Pleines pages, texte important, dessins s’entremêlant, des petits des grands, des portraits des détails, et de temps en temps, des cases. Le style hachuré d’Emil Ferris aux milliards de petits traits se fait tantôt rude, presque cartoonesque, tantôt d’une finesse et d’un réalisme incroyables. Certains de ses portraits m’ont scotchée par l’humanité qui se dégage des traits de ses protagonistes, visages fatigués, éprouvés, attristés, maltraités par la vie. À cela s’ajoutent des reproductions de tableaux et de couvertures de magazines d’horreur dans un mélange de culture classique et populaire hétéroclite et réjouissant. Presque une semaine pour lire ce livre tant j’en ai scruté les détails et les décors, suivi les lignes, détaillé les ombres et la profondeur, admiré l’efficacité et la précision.

Lorsqu’on feuillette le bouquin, ça semble très confus car on aperçoit des choses très différentes et apparemment sans rapport (sans parler du dessin qui interpelle et peut laisser perplexe, voire dubitatif). Mais je vous rassure, quand on se plonge dans l’histoire, c’est cohérent et passionnant. C’est un mélange d’enquête, d’histoire de vie, de péripéties quotidiennes et d’Histoire. Karen Reyes, fillette passionnée de monstres et de dessin, endosse le rôle de détective pour élucider le mystère de la mort de sa si belle et si triste voisine, Anka Silverberg. Elle se plonge dans la passé de celle-ci, un passé rempli d’horreurs au cœur de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, tout en luttant, gérant, appréhendant son propre quotidien dans le Chicago des années 1960, entre la maladie de sa mère, son ostracisation à l’école, les mystères de son grand frère, la pauvreté, mais aussi la présence des caïds et des mafieux, la mort de Martin Luther King, le racisme…

C’est un journal de bord intimiste qui montre l’humain sous tous ses aspects : les moments de bonté, le partage avec une personne qui nous comprend, mais aussi toute la monstruosité que les cœurs, les esprits et les actions peuvent receler et dissimuler. La psychologie humaine y est scrutée dans ses méandres et dans ses ombres. C’est très sombre parfois, mais j’ai grandement apprécié le fait que le pire soit suggéré et non montré, ce qui est amplement suffisant.

Ce roman graphique est aussi une ode à la différence. Cette fillette qui se rêve lycanthrope nous emmène à la rencontre des minorités, de personnages noirs, métis, LGBTQ+, de prostituées, de « hors-norme ». Au fil des pages, les gueules cassées s’expriment, se dévoilent, sortent de l’ombre. L’autrice y prône la liberté d’être qui on souhaite être, le droit d’exprimer son identité, le besoin de faire tomber les masques.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est donc une œuvre stupéfiante, colossale et absolument sidérante, dans laquelle le dessin au stylo bille happe et fascine par sa beauté, l’humanité et les émotions véhiculées. Une œuvre foisonnante et poétique d’autant plus impressionnante quand on connaît l’histoire de cette autrice et dessinatrice qui a vaincu la paralysie induite par le virus du Nil pour réapprendre à dessiner. Je ne sais pas quoi dire d’autre, c’est une claque, c’est un choc, que dis-je, un coup de poing dans le bide, dans le cœur, dans les yeux !

Une seule question à présent : à quand le tome 2, Monsieur Toussaint Louverture ?
(J’en profite pour signaler que c’est encore une publication hallucinante des éditions Monsieur Toussaint Louverture, que leur travail est beaucoup trop fabuleux et que le boulot sur le lettrage est admirable vu la manière dont il est incorporé au dessin. Bref, je les remercie pour toutes les émotions littéraires qu’ils offrent à chaque bouquin.)

« Cher carnet, je vais te parler franchement, pour moi, dans les magazines d’horreur, les meilleures couvertures, c’est celles où les nénés de la dame ne sont pas à moitié à l’air pendant qu’elle se fait attaquer par le monstre. Celles-là, elles me fichent plus que la frousse. Je pense que les nénés à l’air, ça envoie un message caché genre : avoir des seins = c’est très dangereux. Vu ce qui arrive à maman, peut-être que les magazines savent des choses qu’on ne sait pas… »

« Bien sûr dans les livres d’histoire, au chapitre des différents groupes assassinés par les nazis, il n’est jamais question des prostituées, car je suis sûre qu’elles sont considérées comme une tache sur la mémoire des autres victimes. La vérité, c’est que la vie d’une pute ne vaut rien. Pour moi, ce n’est que de la haine de soi. Notre société hait ceux qui les acceptent sans réserve, nous, nos corps, nos désirs secrets. C’est ce que ces dames m’ont appris. À respecter ce que les autres dédaignent. »

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, Emil Ferris. Monsieur Toussaint Louverture, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa. 416 pages.

Parenthèse 9ème art – Histoires de femmes

Si j’espère vous donner envie de découvrir ces différents romans graphiques intelligents, bouleversants, déchirants, je pense que cet article vous convaincra également que Déjeuner sous la pluie est un blog à suivre impérativement du fait des excellents conseils prodigués par Maned Wolf…

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Pucelle (2 tomes), de Florence Dupré La Tour (2020-2021)

Récit autobiographique, Pucelle raconte la non éducation sexuelle reçue par Florence dans sa famille, riche, blanche, chrétienne et conservatrice. Une simple règle : on ne parle pas de « la chose ». Mais l’imagination de la petite puis jeune fille tourne à plein régime et les images qui y naissent sont terrifiantes, pleine de souffrance, de honte et de sang.

C’est parfois d’une violence abominable dans l’éducation inculquée concernant le corps, la sexualité et la place des femmes. C’est l’histoire de l’intégration progressive et insidieuse de l’infériorité des femmes : une mère soumise, une Histoire au masculin marqué par une seule figure féminine, Jeanne d’Arc la Pucelle, l’impact des tabous et de la religion, un père distant et parfois humiliant, une vision de l’avortement totalement biaisée… Son corps et son esprit s’affrontent, l’un tiraillé par des désirs naissants, l’autre façonné par la honte inculquée par l’Église. C’est la naissance d’une haine de soi, des autres parfois, d’un mal-être dévorant et abyssal. C’est révoltant au possible et cheminer aux côtés de Florence se révèle parfois éprouvant.

C’était pourtant mal parti car le dessin n’est pas du tout pour me séduire avec un côté exagéré, caricatural. Je lui reconnais cependant une belle expressivité des émotions ressenties : en quelques traits simples, la dessinatrice fait naître la peur, l’indignation, l’excitation et le mal-être. Cependant, je suis passée outre sans difficulté tant l’histoire était intéressante et ahurissante parfois. La narration est vive et captivante et l’on s’attache sans mal à Florence.

Un récit glaçant, grinçant et d’une tristesse sans égale par moments, mais vraiment passionnant pour l’impact d’une éducation sur la construction de soi. C’est parfois cru, mais c’est aussi juste et franc. Malgré de la dérision, le sujet est très sérieux et véritablement percutant.
Je remercie donc Maned Wolf pour la découverte car, si j’avais simplement feuilleté ces romans graphiques, je m’en serais peut-être détournée et serait passée à côté d’une poignante découverte.

Pucelle (2 tomes), Florence Dupré La Tour. Dargaud, 2020-2021.
– Tome 1, Débutante, 2020, 179 pages ;
– Tome 2, Confirmée, 2021, 230 pages.

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (2020)

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)Anaïs Nin, sa vie, ses amours, ses relations, ses écrits, son journal…

Alberte et moi nous étions lancées dans le journal d’Anaïs Nin l’année dernière, mais la rencontre n’avait pas été très concluante, notamment à cause de la mise en scène permanente d’Anaïs, June et compagnie. Et si j’ai beaucoup aimé ce roman graphique, je n’y ai pas retrouvé tout à fait la même Anaïs Nin que dans son journal, dans le sens où j’ai préféré celle de Léonie Bischoff, moins agaçante à mon sens et même assez envoûtante. Son histoire a tout pour me toucher dans cette version-là – une personnalité forte et audacieuse, une quête pour s’exprimer et se trouver, une recherche de liberté… –, mais je ne peux me défaire des sentiments nés de la lecture du journal et garde donc cette réserve vis-à-vis du personnage qu’était Anaïs Nin, impossible à cerner tant elle propose des réalités différentes.
En revanche, on retrouve ses relations complexes avec les hommes qui tentent de la posséder, de la manipuler pour qu’elle corresponde à leur désir, à leur idéal. On retrouve ce jeu d’illusions, de mensonges, de rêves dont semble tissé le quotidien d’Anaïs Nin. (Autre différence de taille, la BD fait intervenir le mari d’Anaïs qui avait été complètement occulté dans son journal…)

En revanche, le point sur lequel cette BD est un coup de cœur, c’est au niveau du graphisme. J’ai été totalement fascinée par le trait de Léonie Bischoff. Ses lignes, ses couleurs, sa maîtrise du crayon de couleur donnent naissance à des planches, à des cases absolument somptueuses. Je me suis très souvent attardée pour contempler la manière dont elle amenait de la lumière, dont elle donnait vie à une étoffe, à une position, à une chevelure. Son style est tout simplement époustouflant et vibrant, à la fois doux et onirique.

Si je n’ai pas vraiment d’affinité avec Anaïs Nin, je dois avouer que découvrir sa vie sous le trait de Léonie Bischoff fut plus plaisant que le biais de son journal. L’autrice a bien rendu la complexité d’Anaïs Nin et des rôles qu’elle (se) jouait tout en donnant vie à sa témérité et à sa force. Ce fut même un choc graphique tant je reste sous le charme de son coup de crayon.

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff. Casterman, 2020. 190 pages.

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Le Chœur des femmes, d’Aude Mermilliod,
d’après le roman de Martin Winckler (2021)

Le choeur des femmes (couverture)Major de promo et interne à l’hôpital, Jean est bien décidée à se diriger vers la chirurgie, mais là voilà obligée de passer six mois dans le service gynécologique du docteur Karma. Écouter les femmes ne l’intéresse pas et la patience de ce médecin qui fait parler ses patientes de leurs petits tracas l’exaspèrent. Mais les témoignages se succèdent et le mur d’insensibilité de Jean se fissure.

Encore une fois, c’est Maned Wolf qui, dans le même article, m’a fait découvrir cette bande-dessinée (il y a comme des redites dans cet article…). Et encore une fois, c’était une excellente recommandation. C’est un titre touchant qui laisse la place aux femmes et à leur voix. Quelle que soit la gravité du problème, le docteur Karma, puis Jean laissent s’exprimer l’émotion, la pudeur, la gêne, les questions et désamorcent toutes les situations avec patience, bienveillance et explications claires. Dans ce service, point de condescendance, point de patientes qui ressortent en se sentant malmenées, stupides ou sans réponse.

C’est une lecture fascinante et intelligente qui aborde des sujets variés : intersexuation, examens ou interventions abusives, consentement, désir d’enfants, avortement, douleurs, pratiques gynécologiques alternatives… L’occasion de montrer une pratique médicale différente, plus empathique, de clarifier certains tabous, de casser la gueule à certaines idées reçues. Certains passages révoltent, d’autres émeuvent, le tout passionne : une belle réussite !

(Les photos correctes viennent de BD Gest’, les pourries de Bibi…)

Un roman graphique juste et sensible qui donne envie de trouver des soignant·es faisant preuve de la même compétence et du même respect que ces deux-là.

Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod, d’après le roman de Martin Winckler. Le Lombard, 2021. 232 pages.

Mini-chroniques : la fournée du mois de mai

Deux mots sur quelques lectures du mois passé : des romans, une bande-dessinée et un documentaire…

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 La nuit des lucioles, de Julia Glass (2014)

La nuit des lucioles (couverture)

Kit, sans emploi, est englué dans une inertie qui l’empêche d’avancer. Sa femme le pousse alors à entreprendre la quête de ses origines, lui qui n’a jamais connu son père. C’est le début d’une quête familiale. Une quête qui m’a passionnée, je l’avoue. J’ai lu certains commentaires reprochant à ce livre des longueurs, mais, en ce qui me concerne, ça ne m’a pas freinée une seconde. J’ai adoré suivre ces personnages – le point de vue changeant au fil des parties – et l’autrice prend le temps d’explorer leur psychologie, leur passé, leurs regrets, leurs doutes, leurs espoirs. Effectivement, il ne faut pas rechercher des rebondissements éclatants ou des révélations tonitruantes. On sait dès l’incipit, avant même de rencontrer Kit, qui était son père.
Mais ce qui m’a entraînée, ce sont ces rencontres, ce ballet humain qui s’étale sur quatre générations ; ces paysages, de la montagne à la mer en passant par la campagne ; ces personnalités, ces âmes en quête de réponses. Ça parle de la famille, de la vieillesse, des questions lancinantes, de l’amour, de la paternité, du couple, des rencontres qui changent la vie, du temps qui passe.
J’ai adoré me laisser bercer par l’écriture agréable de Julia Glass, passer du temps avec les personnages et apprendre à les connaître. Une très bonne lecture qui dormait dans ma PAL depuis sept ans…

La nuit des lucioles, Julia Glass. Éditions des Deux Terres, 2015 (2014 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Damour. 571 pages.

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Peau d’Homme, d’Hubert (scénario) et Zanzim (dessin) (2020)

Peau d'homme (couverture)

Difficile d’être passée à côté de cette BD depuis sa sortie tant elle est encensée de tous côtés. Et je dois, à mon tour, confirmer que c’est bien mérité. Cette histoire de fille qui enfile une peau d’homme – un héritage familial un peu particulier, il faut l’avouer – et va ainsi s’éveiller et apprendre à penser par elle-même est tout d’abord très intelligente. Ça parle donc, avec beaucoup de subtilité, du couple, de genre, du respect mutuel, de la religion et ses excès, des relations amoureuses, de liberté et d’égalité.
Mais c’est également une excellente histoire, bien écrite et non dénuée d’humour, d’où naissent un attachement fort aux protagonistes et une irrésistible envie de connaître la suite et fin. La plongée dans la Renaissance italienne constitue un décor fascinant et original, monde de liberté et de création artistique mais encore soumis au poids de la religion.
Alors que je craignais la simplicité des illustrations, j’ai été séduite par le dessin très coloré de Zanzim. De plus, ses traits quelque peu sinueux apportent une grâce indéniable à ses personnages.
Bref, un vrai coup de cœur !

Peau d’Homme, Hubert (scénario) et Zanzim (dessin). Glénat, coll. 1000 feuilles, 2020. 160 pages.

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Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, d’Alix Paré (2020)

Sorcière (couverture)

Un petit documentaire que j’avais repéré en librairie avant d’avoir la chance de le recevoir grâce à une Masse Critique Babelio (merci aux organisateurs et aux éditions du Chêne !) et que j’ai vraiment aimé picorer.
Quarante œuvres d’art (majoritairement des tableaux mais pas seulement) autour de la figure de la sorcière sont ici présentées et accompagnées d’une notice sur une page. Celle-ci évoque aussi bien l’œuvre, expliquant les symboles, attirant notre attention sur des détails, que l’évolution de la représentation des sorcières au fil des siècles, avec le bestiaire, les anecdotes et les histoires qui ont inspirées les artistes.
Ça reste assez succinct, donc si vous cherchez tout un essai, passez votre chemin, mais en ce qui me concerne, j’ai beaucoup apprécié partir à la (re)découverte de tableaux plus ou moins célèbres. La diversité des œuvres et des styles permettront sans doute à chacun·e d’y trouver ses favoris, ceux qui nous toucheront plus que les autres.
Aborder l’art au travers d’une thématique évidemment fascinante, parler de ces femmes tantôt détestées tantôt admirées sous le prisme de leur représentation graphique : me voilà séduite par cet ouvrage d’art sans prétention !

Sorcière : de Circé aux sorcières de Salem, Alix Paré. Éditions du Chêne, 2020. 107 pages.

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Le Livre des mots (3 tomes), de J.V. Jones (1995-1996)

Mai a été l’occasion de finir ma lecture de cette trilogie de fantasy. Je ne vais pas vous mentir, ce n’est pas LA trilogie à lire même si ce n’est pas désagréable.
L’intrigue reste somme toute très classique : une lutte pour le pouvoir, des complots, un élu avec sa prophétie, de la magie… De même, les personnages sont plutôt manichéens, même si quelques nuances se glissent heureusement ici ou là, venant un peu tempérer leur côté tout gentil ou tout méchant. Cependant, j’ai pris plaisir à les côtoyer et à observer leurs évolutions, parfois bienvenues. Je pense notamment à Melli dont le côté naïf du premier tome ne manquait pas de me faire lever les yeux au ciel mais qui devient plus forte et déterminée dans les deux autres volumes tout en cessant de se laisser berner à chaque rebondissement. C’était ainsi plaisant, dans la seconde moitié du dernier tome, de se rendre compte du chemin parcouru (même si la fin est assez peu surprenante…).
Ainsi, en dépit de ces quelques facilités scénaristiques, j’admets que je n’ai pas boudé mon plaisir à cette lecture divertissante et dynamique. Les changements de points de vue attisent la curiosité en faisant avancer l’action à plusieurs niveaux. J’ai toujours eu envie de connaître la suite et c’est une lecture qui m’a bien changé les idées (ce qui correspondait tout à fait à mes envies quand j’ai entamé ma lecture).
Ce n’est pas la trilogie du siècle, elle ne renouvelle rien (peut-être était-elle plus originale à sa sortie), mais ça reste agréable à lire !

Le Livre des mots, J.V. Jones. Le Livre de poche, 2007-2008 (1995-1996 pour l’édition originale. 2005-2007 pour la traduction française. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Fournier.
– Tome 1, L’enfant de la prophétie, 762 pages ;
– Tome 2, Le temps des trahisons, 851 pages ;
– Tome 3, Frères d’ombre et de lumière, 882 pages.

Parenthèse 9ème art – Les Ogres-Dieux, Le voleur de souhaits, Loup et Géante

Une nouvelle fois, un petit melting-pot de bandes-dessinées lues le mois dernier !

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Les Ogres-Dieux (4 tomes),
d’Hubert (scénario) et Bertrand Gatignol (dessin)
(2014-2016)

Dans un monde dirigé par des géants dévoreurs de chair humaine et abrutis par des siècles de consanguinité, voici l’histoire de Petit qui, né de géants, est juste un peu plus grand qu’un humain, de Yori, enfant illégitime qui se dressera sur la plus haute marche de la hiérarchie humaine, de Lours qui tentera de réveiller les humains et d’abolir la domination sanglante des géants et de Première-née qui tentera d’éduquer sa famille.

Dans ce monde sanguinaire aux classes sociales très marquées, ça parle de la famille, de l’hérédité, de la prédestination et de la possibilité d’échapper aux liens du sang, des tentatives de certaines femmes pour éduquer leur famille. Bref, plein de thématiques, mais surtout des intrigues prenantes et brutales. Coup de cœur pour ces histoires sombres, dans une ambiance gothique, sublimées par un noir et blanc maîtrisé. Le trait de Gatignol nous fait nous sentir tout petit dans ces décors titanesques tout en faisant affleurer les émotions dans les yeux si noirs et sur les visages si pâles de ses personnages.
Évoquons également les textes romancés sur des grands personnages de chaque famille qui entrecoupent les BD et permettent d’en savoir davantage et d’approfondir l’univers et l’héritage des protagonistes. Que du bonus !
Violents, magnifiques, dérangeants, dynamiques, fascinants, des contes à dévorer !

Les Ogres-Dieux, Hubert (scénario) et Bertrand Gatignol (dessin). Éditions Soleil, coll. Métamorphose.
– Tome 1, Petit, 2014, 174 pages ;
– Tome 2, Demi-sang, 2016, 152 pages ;
– Tome 3, Le grand homme, 2018, 188 pages ;
– Tome 4, Première née, 2020, 156 pages.

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Le voleur de souhaits,
de Loïc Clément (scénario) et Bertrand Gatignol (dessin)
(2017)

Le voleur de souhaits (couverture)Tout en retrouvant par hasard Bertrand Gatignol, je continue l’exploration des Contes des cœurs perdus de Loïc Clément (après Chaussette, Chaque jour Dracula et Jeannot). Et celui est celui qui m’aura le moins convaincue.

Félix, en détournant la formule « A tes souhaits », se fait voleur et collectionneur d’un genre particulier : ses trésors, ce sont les souhaits des gens qu’il croise. Jusqu’à sa rencontre avec Calliope où tout ne se passe pas comme prévu au moment de la capture de souhait…

Certes, c’est une histoire poétique et gentiment philosophique qui aurait pu être très réussie. Sauf que.
Premièrement, j’ai trouvé cette bande-dessinée beaucoup trop rapide : on en fait le tour très rapidement et j’ai trouvé qu’elle manquait réellement de consistance. Ce n’est pas une question de nombre de pages car les trois titres cités ci-dessus n’étaient pas plus longs, mais l’intrigue avait une profondeur autre.
Deuxièmement, j’ai été dérangée par le déroulement de l’histoire : celle-ci commence dans une cantine où le service est assuré par des « dames de cantine », ce qui met en scène un héros assez jeune (je ne sais pas pour vous, mais de mon côté, le service à table s’est arrêté à la fin de la primaire). Sauf qu’on voit Félix et Calliope faire leur vie comme des grands (pas d’adultes à l’horizon), la seconde s’installant même dans l’appartement du premier, et [spoiler] finalement décider de « passer ensemble le reste de leurs jours », une pensée assez mature, non ? Bref, drôle de contraste entre le début et la fin, la cantinière et leurs actions, la malice enfantine du Félix des premières pages et leurs préoccupations à deux. C’est peut-être un détail, mais qui m’a perturbée et n’a cessé de m’interroger au fil de ma lecture, ce qui m’a totalement empêchée de m’attendrir pour les personnages ou d’accrocher à l’histoire.

Peut-être que je ne suis vraiment pas le meilleur public pour cette bande-dessinée, mais je reste dubitative entre cette temporalité étrange et une certaine superficialité pour ce qui est du fond de l’histoire.

Le voleur de souhaits, Loïc Clément (scénario) et Bertrand Gatignol (dessin). Delcourt, 2017. 34 pages.

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Loup,
de Renaud Dillies
(2017)

Loup (couverture)Loup est amnésique. Trouvé nu dans les bois, il ne sait plus qui il est, ce qu’il aime, ce qu’il sait faire. Jusqu’à une révélation, une guitare entre les mains. Il ne connaît toujours pas son nom ou sa vie d’avant, mais ses mains, elles, savent la musique.
C’est pour le nom de Renaud Dillies que j’ai emprunté cette BD, lui qui m’avait émerveillée par ses dessins sur Abélard et Alvin, lui qui m’avait séduite par sa poésie sur Saveur Coco

Une quête identitaire, avec la musique pour fil conducteur. Une détresse, une question, « qui suis-je ? ». Des mains, presque des inconnues, si sûres d’elles quand elles font vibrer les cordes. Des rencontres, des surprises, des déceptions. Une vie atypique certes, pleine de brume, mais une vie quand même avec des succès et des peines.
Seule la fin m’a laissée perplexe. Un peu abrupte, rapide, comme balancée là pour terminer l’album, pour boucler la boucle.
Encore une fois charmée par le trait de Dillies et ses personnages anthropomorphes, bien que j’avais trouvé Saveur Coco plus créatif, plus foisonnant, plus éblouissant. Ici, c’est régulier, six cases par page, à l’exception de quelques pleines pages pour les moments forts, les moments de grâce ou les chutes.

Une balade dans une existence, quelques notes de musique, des interrogations, une angoisse qui parfois s’atténue, un personnage attendrissant, des dessins efficaces, de la poésie, une jolie découverte.

Loup, Renaud Dillies. Dargaud, 2017. 52 pages.

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Géante : histoire de celle qui parcourut le monde à la recherche de la liberté,
de Jean-Christophe Deveney (scénario) et N
úria Tamarit (dessin)
(2020)

Géante (couverture)Concluons ces mini-chroniques comme elles ont été ouvertes : avec une histoire de géants. De géante plus précisément. De Céleste en fait, gros bébé trouvé dans la montagne par un bûcheron qui, longtemps, cherchera sa place dans le monde.

Géante est un roman graphique qui parle avant tout de féminité, de liberté des femmes, de l’égalité, du droit à l’éducation, du droit au choix. Quoique le message féministe puisse parfois sembler un chouïa trop marqué avec ce petit côté « catalogue des injustices subies par les femmes », cela ne m’a pas empêchée d’être vraiment touchée par cette histoire intelligente et sensible.
En outre, ça parle également de la famille, des liens entre ses membres (Céleste étant la petite dernière d’une fratrie de six garçons) et du désir de maternité. Sont critiquées la guerre et la religion dans ses formes les plus extrêmes. A travers ses voyages et ses découvertes, Céleste effectue un parcours véritablement initiatique qui sera une ouverture sur le monde et sur elle-même.
Et puis, il y a Céleste, si touchante et lumineuse. Cette géante-là est une héroïne généreuse dont la bonté et la curiosité ne seront pas entamées par la cruauté du monde, par la jalousie, la rancune ou la haine des autres. D’ailleurs, plus que sa taille, c’est son sexe qui semble, à moult reprises, poser problème.
L’aspect conte est très marqué avec une onomastique pleine de sens et l’introduction de personnages-types (la famille pauvre, le prince, la sorcière…). Cependant, ces derniers sont réinventés et dépassent les stéréotypes. De plus, cette BD est issue de tout un héritage littéraire que l’on se plaira à reconnaître : Homère, Rabelais, Chrétien de Troyes…

Côté graphismes, si les grands yeux vides des protagonistes déstabilisent au début, je m’y suis rapidement habituée en me glissant dans cette histoire. Je retiendrai surtout les magnifiques couleurs ainsi que les décors traversés au fil du voyage de Céleste, si diversifiés et envoûtants.

Géante est un magnifique conte féministe et poétique, au propos riche, aux thématiques diversifiées et intelligemment traitées. Humour et gravité se répondent pendant que Céleste trace son chemin.

Géante : histoire de celle qui parcourut le monde à la recherche de la liberté, Jean-Christophe Deveney (scénario) et Núria Tamarit (dessin). Delcourt, 2020. 195 pages.