Freaks’ Squeele (7 tomes), de Florent Maudoux (2008-2015)

À la Faculté des Etudes Académiques des Héros (F.E.A.H.), Chance, Xiong Mao et Ombre entament leur cursus. Ces trois nouveaux étudiants vont découvrir les joies de la vie universitaire, la concurrence sans pitié entre étudiants, les professeurs sadiques et le stress des examens. Une université pour apprendre à gérer son image et obtenir un permis de super-héros : il fallait y penser.

Si j’ai lu les trois premiers tomes avec plaisir mais aussi avec le sentiment que toute cette histoire serait rapidement oubliée, j’ai eu la surprise de me retrouver complètement attrapée et j’ai dévoré les tomes suivants, avide de poursuivre cette aventure certes, mais surtout de retrouver ces personnages. L’affectif est important pour moi dans mes lectures, et là, il a plutôt bien fonctionné.
Chance, la jeune démone, n’y est pas pour rien. J’ai adoré son enthousiasme, son insouciance, sa légèreté. Loin d’être bête, elle prend la vie du bon côté, une façon d’être qui s’est révélée réjouissante d’un bout à l’autre de la série. Sa relation toute en contraste avec Funérailles, personnage étrange et mutilé (archétype du grand ténébreux mystérieux, sauf que celui-là n’a pas le physique d’un tombeur et semble davantage flirter avec Thanatos plutôt qu’Eros) contribue à la luminosité du personnage.
Sa camarade Xiong Mao en semble du coup tout effacée malgré la force et l’intelligence de cette fille de parrain chinois. Elle que je croyais au début de ma lecture être l’héroïne principale a finalement cédé le pas à Chance. Le fait que son histoire soit développée dans une série à part (à l’instar de Funérailles) contribue peut-être à réduire non pas son importance mais sa présence, notamment par le biais d’un passé plus approfondi, dans l’histoire.
Seul personnage masculin de ce trio, Ombre est quant à lui un personnage attachant qui renverse un peu les clichés sexistes : malgré sa carrure imposante, Ombre est un cuisinier hors-pair et lui seul dispose d’assez d’amour à offrir pour donner vie à de petits personnages en biscuit, il liera d’ailleurs avec l’un d’eux un lien de tendresse filiale très fort. J’ai longtemps attendu d’en savoir davantage sur lui (son passé, l’origine de sa forme de loup, ses motivations…) car quelques mystères ont été rapidement posés dans les premiers tomes. Quelques interrogations subsistent malgré les éclaircissements dispensés au fil de la série.
Je vais m’arrêter là même s’il y a bien d’autres personnages à découvrir, à aimer ou non dans ces BD : ma préférence va à Funérailles et Scipio, mais il y a aussi Valkyrie, Sablon, Gunther, Saint-Ange et Claidheamor, etc.

Mais avant d’être réellement intéressée par les personnages, ce qui m’a beaucoup amusée – et donné envie de poursuivre ma lecture – avec Freaks’ Squeele, ce sont les références et autres clins d’œil.
Références à l’imaginaire collectif tout d’abord. Il y a là tout un bestiaire puisé parmi les figures des histoires populaires, des contes, des religions ou des mythologies. Bonhommes en pain d’épices, grand méchant loup (pas forcément si méchant), sorcière, changelin, vampire et squelette, nains chercheurs de pierres précieuses, ange et démon, etc. De quoi se retrouver plongée dans les histoires de son enfance !
Références à la culture populaire ensuite. L’enfant a grandi et a découvert les films, les séries, les jeux… et ça devient un jeu de retrouver ses allusions plus ou moins discrètes. Elles peuvent prendre plusieurs formes : un nom de personnage ou d’objet qui fait le lien avec une autre œuvre littéraire, cinématographique, télévisuelle ou autre (Le Seigneur des Anneaux, Supernatural, les Monty Pythons, Les loups-garous de Thiercelieux…), une silhouette familière dissimulée parmi les personnages de Freaks’ Squeele (Clint Eastwood, Charlie des livres Cherchez Charlie, Wolverine, des monstres qui rappellent le « Sans-visage » de Chihiro…), une image qui reprend un plan de tel ou tel film (Totoro, Predators, Hamlet…), etc. Autre fait amusant : tout le monde ne verra pas les mêmes références selon ses connaissances et ses goûts. Par exemple, ce n’est pas moi qui ai identifié Predators !

Sinon, en ce qui concerne l’histoire en général, j’ai trouvé qu’il y avait une fracture que je situerais entre les tomes 3 et 4.
L’univers des trois premiers opus m’a rappelé le film Monstres Academy pour des raisons évidentes : l’univers de la fac, les personnages qui évoquent plus souvent des monstres que des super-héros, le fait que notre trio ne soit pas parmi les meilleurs élèves de leur promotion dans les premiers tomes, un concours qui pousse des équipes estudiantines à s’affronter. L’humour y est présent à chaque page que ce soit dans les dialogues, les situations parfois loufoques ou le comportement très extraverti de Chance.
Or, tout prend une autre dimension dans la suite. Mine de rien, intrigue et personnages s’approfondissent. Il n’est plus vraiment temps de parler des cours quand c’est toute la fac qui est menacée. Autant cela m’a plu car cela complexifie les enjeux, mais malheureusement, cela devient parfois un peu brouillon dans les derniers tomes (le dernier tome seulement ?) comme si l’auteur avait voulu dire trop de choses dans un nombre de pages limité, faisant des coupes ou des raccourcis parfois brutaux. Ça ne m’a pas gâché la lecture, mais je pense qu’il était temps que cela se termine.

Question dessin, le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est fort vivant. Il y a du mouvement, du rythme, notamment certaines scènes mi-combat mi-danse. Les personnages, très expressifs, émeuvent et amusent (parfois à leurs dépens). En revanche, la représentation du physique des femmes ne propose pas de grande innovation : à l’exception de Chance qui est plutôt menue, les femmes sont plantureuses. Poitrines volumineuses et/ou fessiers tous en courbes sont légion entre Xiong Mao, Valkyrie, Lunettes… Je dois dire que cette hypersexualisation m’a parfois irritée lorsqu’elle était vraiment trop poussée.
Les éditions que j’ai lues font alterner noir et blanc et couleurs. La transition est parfois si subtile que je réalisais quelques pages plus loin que nous étions passé à la couleur (en revanche, le passage au noir et blanc était souvent plus violent). J’ignore les raisons de ce choix (si quelqu’un possède des éléments de réponse, je suis curieuse !), mais les deux versions m’ont convenue. Les dessins de Florent Maudoux regorgent de détails et c’est un plaisir de disséquer les planches.

Derrière ces couvertures assez appétissantes, se cache une histoire prenante entre BD occidentale, comics et manga. L’idée de l’école de super-héros était déjà assez alléchante – d’autant plus lorsque l’on comprend que la notion de « super-héros » va être un peu malmenée – et les personnages ont rendu cette aventure très agréable. En mélangeant action, humour et références multiples, cette lecture s’est révélée très ludique bien que pas inoubliable à cause de derniers tomes un chouïa chaotiques.

(Désolée, pas beaucoup de photos, il semblerait que j’ai un peu zappé d’en faire davantage et les livres sont depuis longtemps retournés à la bibliothèque…)

Freaks’ Squeele (7 tomes), Florent Maudoux. Ankama, Label 619, 2008-2015 :
– Tome 1, Etrange université, 2008, 144 pages ;
– Tome 2, Les chevaliers qui ne font plus « Ni ! », 2009, 145 pages ;
– Tome 3, Le tango de la mort, 2010, 153 pages ;
– Tome 4, Succube Pizza, 2011, 145 pages ;
– Tome 5, Nanorigines ?, 2012, 145 pages ;
– Tome 6, Clémentine, 2013, 145 pages ;
– Tome 7, A-Move & Z-Movie, 2015, 152 pages.

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La parenthèse 9ème art – Ninn, Frnck et Le château des étoiles

Aujourd’hui, je me penche sur quelques séries tous publics. Mes critiques porteront sur tous les tomes parus à ce jour, mais je ne dévoile rien, je vous livre simplement mes impressions de lectrice.

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Ninn (3 tomes),
de Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin)
(2015-2018)

Ninn connaît le métro parisien comme sa poche. Ses pères adoptifs y travaillent et lui ont fait découvrir cet univers souterrain depuis qu’ils l’y ont trouvée tout bébé. Mais Ninn est curieuse et ne tarde pas à découvrir que ces kilomètres de galeries n’ont pas encore dévoilé tous leurs secrets et qu’elle devra peut-être s’enfoncer plus loin qu’elle ne l’a jamais fait pour éclaircir le mystère de ses origines.

Pour l’instant, trois tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, La Ligne Noire;
  • Tome 2, Les Grands Lointains;
  • Tome 3, Les oubliés.

J’ai adoré les deux premiers tomes. Ils forment un diptyque étonnant dont les deux parties sont à la fois complémentaires et très différentes.
Le premier tome s’ancre globalement dans un décor très réaliste, voire familier pour qui a arpenté la capitale et ses sous-sols. J’ai pris grand plaisir à reconnaître des architectures familières – le carnet graphique à la fin, mêlant photographies, crayonnés et planches finalisées, m’a aidée à en identifier certaines. J’avoue que j’aurais aimé lire ces BD avant de quitter Paris pour peut-être rêver davantage dans le métro lorsqu’emprunter celui-ci était devenu une épreuve. On apprend divers anecdotes sur le métro au fil des pages : si je connaissais l’existence des stations fantômes, le wagon-aspirateur et le grand ouvrage Opéra m’étaient inconnus.
Le second prend la forme d’une aventure surprenante et merveilleuse. Les Grands Lointains qui donnent son titre à ce volume se dévoilent et le réalisme perd parfois pied. Les grises constructions de fer et de béton, si solides et terre-à-terre, cèdent la place à l’onirisme et à mille couleurs. Des concepts abstraits prennent vie, tels que les idées sombres ou les pensées perdues.

J’ai trouvé le troisième tome un peu différent de ses prédécesseurs. Il est très dense, riche en informations, mais il forme presque une aventure indépendante. Il présente néanmoins l’avantage d’élargir l’horizon des Grands Lointains et de nous offrir des informations sur le passé de cet univers fabuleux. J’espère simplement que les tomes suivants permettront de créer un véritable lien avec les événements qui y sont décrits, leur conférant une importance pour l’histoire de Ninn, que ce ne soit pas seulement une quête qui, une fois achevée, est laissée derrière.

Le travail de Johan Pilet m’a séduite par le rythme qu’il insuffle à l’histoire sans craindre de laisser la place aux dialogues, par les couleurs tantôt sombres tantôt lumineuses qui subliment chaque case, des plus petites aux pleines pages, par ses décors fidèles à la réalité parisienne et ceux, magiques, des Grands Lointains.

Mélange d’aventures et de poésie, la découverte de cet univers a été un vrai plaisir, surtout en étant guidée par une héroïne aussi attachante, volontaire et courageuse qui n’a pas été sans me rappeler l’adorable Cerise des Carnets du même nom.

Ninn (3 tomes), Jean-Michel Darlot (scénario) et Johan Pilet (dessin). Kennes, 2015-2018.
– Tome 1, La Ligne Noire, 2015, 72 pages ;
– Tome 2, Les Grands Lointains, 2016, 64 pages ;
– Tome 3, Les oubliés, 2018, 72 pages.

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Frnck (4 tomes),
de Brice Cossu (scénario) et Olivier Bocquet (dessin)
(2017-2018)

Encore un enfant abandonné ! Franck est un peu plus âgé que Ninn et n’a pas eu la chance d’être adopté tout bébé par deux pères aimants : au contraire, il enchaîne les familles d’accueil. Lorsqu’un nouveau couple se manifeste et qu’il apprend que ses parents sont peut-être en vie, il décide de s’enfuir de l’orphelinat à leur recherche. Alors qu’il s’est réfugié par hasard dans une grotte, il découvre involontairement un passage qui le conduit tout droit vers la Préhistoire !

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, Le début du commencement;
  • Tome 2, Le baptême du feu;
  • Tome 3, Le sacrifice;
  • Tome 4, L’éruption.

Le titre vous intriguera peut-être, mais ce n’est pas une faute de frappe. Comme on le découvre très vite, les hommes et les femmes préhistoriques s’expriment sans voyelles ! Si c’est quelque peu déstabilisant au début, on s’y habitue très rapidement en constatant avec plaisir l’habileté de notre cerveau à reconstituer mots et phrases simplement à partir des consonnes.

L’humour ne manque pas et, même si Franck a une certaine tendance aux ronchonnements, il n’est pas difficile de se mettre à sa place : adieu distractions modernes, adieu sécurité d’une maison solide, adieu chauffage, adieu aliments cuisinés. Par contre, bonjour bêtes (et des plantes) féroces partout sans parler des tribus ennemies. Et ses tentatives pour améliorer leur confort (et le sien !) ne sont pas toujours bien accueillies par sa nouvelle famille d’accueil. A ce niveau-là, les gags restent classiques, mais le tout se révèle frais et très sympathique à lire.

Le dernier tome – qui n’est que la fin du « cycle 1 » – se conclue de façon bouleversante, le genre de fin qui fait « oh, mais c’est bien sûr… » (et aussi un peu « je me doutais bien qu’il y avait une entourloupe dans le genre, mais je me suis quand même fait attrapée »). J’avoue avoir fermé l’album enchantée et impatiente de lire la suite.

En revanche, le dessin me laisse plutôt indifférente : ni déplaisant, ni marquant malgré quelques belles couleurs. Les femmes sont évidemment très belles avec des robes dont les découpes n’ont rien à envier aux tenues actuelles (je pense notamment à une étonnante robe dos nu, très sexy, mais sûrement peu pratique lors des hivers préhistoriques).

Malgré des rebondissements parfois prévisibles, Frnck est une série très plaisante à lire. Il n’est pas difficile de s’immerger dans cet univers préhistorique et de se prendre d’affection pour ce héros généreux en maladresses comme en tendresse, râleur mais touchant et souvent drôle. Séduite par un fascinant final, j’attends néanmoins que la suite réponde à mes questions en suspens (notamment celles touchant à une étrange tribu qui apparaît dans le premier tome avec de s’évanouir dans la nature).

Frnck (4 tomes), Olivier Boquet (scénario) et Brice Cossu (dessin). Dupuis, 2017-2018.
– Tome 1, Le début du commencement, 2017, 56 pages ;
– Tome 2, Le baptême du feu, 2017, 56 pages ;
– Tome 3, Le sacrifice, 2018, 56 pages ;
– Tome 4, L’éruption, 2018, 58 pages.

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Le château des étoiles (4 tomes),
d’Alex Alice
(2014-2018)

Cette fois, notre héros n’est orphelin que de mère depuis que cette dernière a disparu dans l’espace alors qu’elle recherchait, à bord de son ballon, à prouver l’existence et l’utilité de l’éther. Un an plus tard, son carnet de bord est retrouvé par le roi de Bavière qui s’est lancé dans un projet fou. Pour cela, il a besoin de l’aide du mari de l’aventurière qui se présente à lui accompagné de Séraphin, son fils qui se rendra rapidement indispensable.

Pour l’instant, quatre tomes sont parus, à savoir :

  • Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2) ;
  • Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2) ;
  • Tome 3, Les chevaliers de Mars;
  • Tome 4, Un Français sur Mars.

J’ai souvent vu passer ces BD sur différents blogs, mais je ne m’y étais jamais intéressée à cause d’un a priori totalement flou dû à je-ne-sais-absolument-pas-quoi. Mais, bibliothèque aidant, je me suis lancée un jour et là… WAH ! Attrapée, fascinée, enthousiasmée, je me suis régalée du début à la fin (qui n’est pas la fin de l’histoire d’ailleurs et j’attends la suite maintenant).
Laissez-moi vous expliquer le pourquoi du comment.

Nous sommes dans un univers steampunk. Premier atout. J’ai lu plus ou moins en parallèle un Guide steampunk – dont vous entendrez parler sur ce blog prochainement – qui m’a fortement motivée pour explorer un peu ce sous-genre littéraire dont je connais l’esthétisme, mais que j’ai finalement peu exploré jusque-là. Ça a donc été une excellente surprise de découvrir cette version revisitée des relations entre la Prusse et la Bavière dans la seconde moitié du XIXe siècle (relations dont, honnêtement, je ne connaissais rien qu’elles soient ou non revisitées). Ici, l’élément déclencheur qui va faire basculer l’Histoire est la découverte de l’éther, une substance aux propriétés incroyables présente dans l’espace et qui rend possible les voyages à travers le cosmos.

Ensuite, nous sommes dans une histoire approfondie. Second atout. Le château des étoiles présente une aventure au long cours qui prend son temps quand il faut le prendre, sans pour autant ennuyer le lecteur. Sans craindre d’être bavardes, ces BD posent l’intrigue et distillent toutes les informations nécessaires à un lecteur ou lectrice peu familière de l’histoire germanique et de l’art de l’aéronautique. Tout cela participe au réalisme scientifique et historique – bien que l’on s’en éloigne à grands pas au fil des albums – de cette histoire.
C’est totalement prenant et cette aventure à travers l’espace fait tout simplement rêver. L’intrigue sait se faire trépidante à tel moment, mystérieuse à tel autre, ou encore grandiose ou surprenante.

Ensuite, les dessins sont sublimés par l’usage de l’aquarelle. Troisième atout. Les traits comme les couleurs sont à la fois douces et réalistes. A l’exception surprenante du personnage d’Hans – petit trublion qui sert de garçon à tout faire au château – qui a tout d’un personnage de dessin animé. A vrai dire, il ne m’a pas évoqué n’importe quel dessin animé, mais ceux de Miyazaki (quatrième atout !).
Si les planches explosent parfois en grandes pages absolument fascinantes, elles se découpent également en petites cases, de toutes les formes et imbriquées de toutes les manières possibles, proposant de nombreux détails pleins de richesse. Tout en restant étonnement aéré et apaisant à l’œil. Tout simplement magique.

Point crucial pour moi : les personnages intéressants et bien dessinés (cinquième atout). En dépit d’une mère aventurière et scientifique, on pourra regretter peut-être que Sophie soit la seule fille réellement présente dans l’histoire, mais elle est intelligente, têtue, brave et désireuse d’apprendre ce que sa naissance lui refusait jusqu’alors. Elle devient ainsi si importante que l’on n’imagine plus le trio sans elle (ça ne vous rappelle pas une certaine Hermione ?). Hans, quant à lui, apporte d’appréciables touches d’humour que ce soit au travers de conseils de mode bavaroise ou de lectures totalement scientifiques – telles que les aventures du baron de Münchausen.
Et puis, il y a aussi le roi Ludwig. Un souverain étrange et discret qui n’aura pas été sans me rappeler le mystérieux Hauru du Château ambulant de Miyazaki. Dans le Guide steampunk, Mathieu Gaborit parle de « la machine romantique » comme succincte définition du steampunk et je trouve que cela s’applique plutôt bien au Château des étoiles tant à travers l’histoire qu’à travers la figure du roi de Bavière, son château de conte de fées, sa fascination pour l’éther et l’Univers et son désir de découvrir un autre monde, plus beau, plus sage, loin des ambitions humaines et de la politique.

Sur fond de rivalités politiques, d’avancées technologiques majeures, de trahisons, mais aussi d’amitié et d’amour pour une mère absente, l’histoire entre Verne et Miyazaki m’a laissé des étoiles plein les yeux, ne serait-ce que pour les superbes planches d’Alex Alice.

Le château des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres (intégrales), 2014-2018
– Tome 1, 1869 : La conquête de l’espace (1/2), 2014, 63 pages ;
– Tome 2, 1869 : La conquête de l’espace (2/2), 2015, 68 pages ;
– Tome 3, Les chevaliers de Mars, 2017, 60 pages ;
– Tome 4, Un Français sur Mars, 2018, 68 pages.

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La parenthèse 9ème art – Imbattable, Ceux qui restent, Goupil ou face

Entre la mise en réseau des médiathèques de mon coin de Bretagne et mon nouveau poste dans une autre bibliothèque, mes possibilités d’emprunts de BD se sont multipliées. Ces articles, recueil de chroniques courtes, risquent donc d’être plus fréquents qu’auparavant. Après la parenthèse 7ème art consacrée aux films, j’inaugure donc la parenthèse 9ème art (pourquoi se faire des nœuds au cerveau à trouver un titre ?) qui viendra ici et là se glisser entre mes autres chroniques.

Voici donc une première sélection composée de titres très différents les uns des autres.

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Imbattable (2 tomes), de Pascal Jousselin (2017-2018)

Imbattable, T1 (couverture)Dans la bande-dessinée, un simple coup de crayon donne vie aux faits les plus improbables qui soient, tout devient possible… et plus encore lorsque l’auteur joue avec l’objet qu’est la BD.
Les cases, les bulles, la 2D, les pages… tous ces éléments ne sont plus de simples outils pour raconter une histoire, mais ils deviennent des outils pour les personnages. Des super-héros et des super-vilains d’un nouveau genre !
Le résultat est très original et amusant à regarder : voici une BD qui fait tournoyer le regard, la lecture linéaire est parfois cassée, les yeux montent et descendent, reviennent en arrière. On prend son temps pour apprécier le chemin parcouru, on revient souvent sur chaque case, le dessin a vraiment une importance cruciale.

Imbattable, T2 (couverture)De la même manière que nous savons pertinemment qu’une planche de Gaston Lagaffe se terminera sur une bourde (ou une grosse colère de Prunelle), l’issue de chaque historiette est sans surprise, Imbattable portant son nom à merveille. Mais aucune lassitude ne survient, même à la lecture du tome 2 : d’une part, parce que chaque BD est assez courte, et d’autre part, car l’auteur a su se renouveler et enrichir ce monde de papier.

Ces deux ouvrages exploitent comme jamais les particularités de la BD et le résultat visuel est totalement enthousiasmant. Ça se lit très vite, mais c’est un petit régal !
Si ces BD se lisent avant tout pour les jeux graphiques, l’auteur s’offre aussi le luxe, sous l’humour, de passer de petits messages contre la démagogie des politiciens ou la pollution engendrée par les grosses entreprises avides de profits juteux.

Découvrez ici les premières planches du tome 1 !

Imbattable, Pascal Jousselin. Editions Dupuis. 48 pages.
– T1, Justice et légumes frais, 2017
– T2, Super-héros de proximité, 2018.

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Ceux qui restent, de Josep Busquet et Alex Xöul (2018)

Ceux qui restent (couverture)Une BD qui donne la parole à des oublié·es, des invisibles. Tout le monde connaît Peter Pan, mais qui s’est déjà interrogé sur le quotidien des parents Darling pendant que leurs enfants étaient loin et combattaient des pirates ? Pas moi en tout cas ! Josep Busquet et Alex Xöul, eux, l’ont fait… et la réalité est bien moins chatoyante que les aventures vécues par leur progéniture.

Ici, c’est le jeune Ben Hawking qui disparaît : enlèvement, fugue, crime ? La police est sur les dents, les médias se déchaînent et les parents tentent de surmonter ça – l’attente, l’angoisse, la suspicion des autres – du mieux qu’ils peuvent.

Je pense que l’analyse que font les auteurs de cette situation extraordinaire est plutôt juste. Les réactions – tant celles du couple que celles de l’extérieur – lors de la première disparition et de la première réapparition, celles lorsque cela se reproduit, l’éclatement inéluctable de la famille, les drames annoncés… Comment croire une telle chose – que les enfants partent réellement dans d’autres mondes –, qu’il ne s’agit pas du fruit de leur imagination ? Finalement, l’enchantement ne dure qu’un temps…

Les teintes sépia collent plutôt bien, d’une part, avec l’atmosphère un peu surannée de cette histoire et, d’autre part, avec un quotidien que l’on imagine sans difficulté bien plus terne que celui dans les mondes explorés par ces enfants « élus ».

Une bande-dessinée pas très gaie qui s’intéresse à la face cachée des récits d’aventures enfantines qui transmet beaucoup de douceur et de compassion pour ces familles dévastées. 

Ceux qui restent, Josep Busquet (scénario) et Alex Xöul (dessins). Editions Delcourt, 2018. 128 pages.

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Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, de Lou Lubie (2016)

Goupil ou face (couverture)Je ne suis pas une grande lectrice de témoignages, encore moins quand ceux-ci concernent une maladie. Mais ça m’arrive et il se trouve que Goupil ou face m’avait tapé dans l’œil depuis un bon moment. Et c’est une lecture que je ne regrette pas.

Après la question « qui pense aux parents ? », en voici une nouvelle : qui connaît la cyclothymie ? Avant de lire cet ouvrage, j’aurais répondu, comme ci-dessus, pas moi !

Outre le fait que pour moult raisons, le sujet me parle et me touche, c’est surtout une BD tout simplement passionnante qui vulgarise un trouble mental méconnu. Lou Lubie raconte sa cyclothymie avec clarté et humour, poésie et sincérité. Les hauts, les bas, les compromis, la peur d’un gouffre qui ne disparaîtra jamais totalement… Elle ne rend jamais sa maladie « glamour », elle ne se présente pas comme exceptionnelle du fait de cette particularité de son cerveau ; le propos est assez dur et on comprend bien que sa vie est un combat.

On apprend beaucoup de choses sur la bipolarité (dont la cyclothymie est une branche) tout en se prenant d’affection pour cette jeune femme et son renard récalcitrant à toute forme d’apprivoisement. Nous la suivons de près : les premières manifestations de sa maladie, les diagnostiques erronés, la révélation lorsqu’elle put enfin mettre un mot sur ce qui se passe dans sa tête, la rencontre avec ce renard tantôt flamboyant, tantôt aussi noir que les abysses, les luttes quotidiennes…

Le choix de ne rehausser le noir et blanc que de touches rousses est totalement pertinent. Il souligne tant la fourrure de ce renard cynique et dévorant que les deux faces principales de ce trouble mental (qui en comporte en réalité des dizaines), à savoir la dépression et l’excitation exacerbée (vous apprendrez dans ce livre qu’on appelle cela l’hypomanie).

Un dessin très mignon et une présentation ludique pour un discours érudit et un sujet profond qui touche 6% de la population.

Goupil ou face : comment apprivoiser sa cyclothymie, Lou Lubie. Editions Vraoum !, 2016. 144 pages.

Challenge Voix d’autrices : une bande dessinée

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Voilà, cette première parenthèse se termine, mais je suis déjà en train de préparer la seconde !
A bientôt et bonnes lectures !

Preacher, intégrales (6 tomes), de Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin) (1995-2000)

Vous avez sans doute compris que j’ai eu ces derniers mois un véritable coup de cœur pour Sandman, ce comics signé Neil Gaiman. Aussi, en empruntant le premier tome de Preacher à la bibliothèque, j’éprouvais quelques doutes et craignais que ce dernier ne souffre de la comparaison.
Aucune comparaison possible et Preacher s’est bel et bien révélé une excellente et fascinante découverte. (Je ne pensais d’ailleurs pas aimer un autre comics aussi rapidement après Sandman, je suis complètement infidèle !)

Critique sans spoilers normalement
(les choses que j’évoque sont toutes mises en place dans le premier volume)
(je crois)
(j’espère)
(normalement c’est bon, vous pouvez y aller).

De quoi ça parle ? Jesse Custer, un pasteur pas très convaincu de l’existence de Dieu, se retrouve tout à coup possédé par Genesis, une entité mi-ange mi-démon qui lui donne le pouvoir de soumettre tout le monde à sa volonté en utilisant la Voix. Avec Tulip, une femme redoutable qui se trouve être son ex-petite-amie, et Cassidy, un vampire irlandais porté sur les excès en tous genres, il part à la recherche du Tout-puissant, bien décidé à lui demander des explications.
Des anges et des démons, un vampire, un Dieu qui a abandonné son poste, un Saint des Tueurs, de la haine, de la peur, de l’amour… ça aurait pu être juste un grand n’importe quoi, mais c’est loin d’être le cas car, grâce au cadre et aux personnages, tout reste crédible d’un bout à l’autre.

Je vous préviens tout de suite : Preacher, c’est violent. C’est vulgaire et c’est brutal. Jurons, insultes, mutilations et meurtres sont légion. Et l’humour y est très noir. Mais ce n’est pas juste une violence gratuite (enfin, peut-être un peu). C’est surtout que nos personnages évoluent dans un monde lâche, cruel, agressif – ils y participent aussi pas mal, surtout dans le cas de Cass –, dans lequel règne la loi du plus fort. Il y a toutefois quelques passages bien vicieux (si vous avez l’occasion de découvrir le Marchand de viande, vous comprendrez).

Mais Preacher est aussi une grande fresque qui parle de religion et de nature divine, d’amour (les parents de Genesis, ceux de Jesse, lui et Tulip…) et d’amitié (l’importance énorme de Cass dans sa vie), de la famille (notamment lors de l’arc narratif sur Angelville, le domaine – assez atroce – où Jesse a été élevé), d’honneur et de loyauté, d’identité…
Bref, si Garth Ennis et Steve Dillon proposent là une étonnante et passionnante vision du Ciel, de Dieu et de son armée d’anges, ce sont bien les relations humaines qui constituent le cœur vibrant de cette histoire.

Preacher, ce sont également des personnages complexes, torturés, mystérieux. Au fil des histoires, les personnages se succèdent : forts, exécrables, pathétiques, dérangeants, fous… impossible de rester indifférente face à ces caractères à la fois réalistes et improbables. Mémé, Tête-de-Fion, Odin Quincannon, Starr… les méchant·es sont tellement atroces et truculent·es qu’il y a cette bizarre relation attraction perverse/répulsion qui se met en place à chaque fois ce qui est génial et perturbant à la fois.
Et puis il y a le trio de tête : Jesse, Tulip, Cassidy. Si on s’attache presque immédiatement à chaque membre de ce trio d’antihéros, tous trois prennent leur temps pour nous dévoiler tous leurs secrets et nous révèlent bien des surprises, bonnes ou mauvaises, tout au long de la saga.

  • Jesse, le prêcheur qui n’existe pas à se servir de ses poings. Malgré toute la violence dont il peut faire preuve, c’est finalement un personnage très moral, très droit qui suit la ligne de conduite qu’il s’est fixé. C’est le personnage principal avec lequel j’ai eu le moins d’atomes crochus car il est trop américain. Trop « c’est un foutu beau et grand pays », « les Etats-Unis d’Amérique (mettre toute l’emphase nécessaire en lisant ces mots), la nation de la seconde chance, « femme, que veux-tu, mon seul défaut est de vouloir te protéger, quitte à me casser en douce pendant que tu dors » (en vrai, il ne parle pas comme ça, j’exagère un peu) (je vais finir par le faire passer pour un gros abruti…). Et puis il a John Wayne pour « ange gardien imaginaire » (oui, c’est un argument suffisant pour moi).
  • Preacher T6 plancheTulip est la seule femme et elle est capable. Sauf qu’elle doit encore et toujours faire ses preuves,et ce depuis l’enfance que l’on revit en flash-back (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé ce passage où son père découvre et se dresse contre le sexisme ordinaire en élevant seul sa fille). Même si elle atomiserait Lucky Luke au tir, elle doit sans cesse lutter contre l’horripilante tendance de Jesse à la surprotéger. Elle a les pieds sur terre et, malgré la folie de leur périple, elle n’oublie pas de vivre et de rire : elle apporte ainsi de salutaires moments de répit.
  • Et puis, il y a Cass. Le buveur de sang qui remet à leur place les vampires traditionnels de la littérature et du cinéma, pédants et faussement torturés. Il est tellement cool, Cassidy, comment ne pas l’aimer ? Mais il vous fera faire des montagnes russes émotionnelles avant que tout cela ne soit achevé.

Une superbe histoire, c’est très bien, mais dans une BD, le visuel y est aussi beaucoup. Et là encore, c’est un sans-faute. Contrairement à Sandman pour lequel les artistes s’étaient succédé, il y a ici une belle continuité : Steve Dillon est aux commandes (sauf pour quelques épisodes spéciaux dessinés par des « invités »). Les dessins sont réalistes et dynamiques. Certaines séquences sont juste superbes grâce aux illustrations expressives et évocatrices de Steve Dillon. Je ne pense pas à des moments d’action, mais à des discussions entre personnages, à des retrouvailles : celle de Jesse et Tête-de-Fion par exemple est bouleversante tant Dillon nous donne à voir la compassion et la tristesse du premier et la détresse de l’autre. C’est tout simplement sublime ! Mais horreur et perversion y sont tout aussi bien représentées (pour notre plus grand plaisir de gens bizarres ?).

Les intégrales présentent également toutes les couvertures des fascicules d’origine. Illustrés par Glen Fabry, il s’agit le plus souvent de portraits des personnages. Si quelques ratés se glissent ici ou là, plusieurs d’entre elles capturent à merveille le caractère d’Untel ou Unetelle ou l’horreur d’une situation.

Enfin, les intégrales sont complétées avec des extraits du courrier des lecteurs, ce qui donne parfois à voir ce qui choque les lecteurs et lectrices et de découvrir alors le point de vue de Garth Ennis. Très intéressant, notamment sur les sujets les plus délicats et potentiellement clivants.

Trash, fou, surprenant, insolite, délirant, irrévérencieux, drôle. Les adjectifs s’appliquant à Preacher sont nombreux tout comme les qualités de ce comics culte (que je ne connaissais pas avant d’être attirée par le portrait de Tête-de-Fion sur la sixième couverture). Je vous en laisse un dernier : magistral.

Une adaptation en série est en cours. Je ne l’ai pas vue, j’ignore si je la verrais un jour (pas tout de suite en tout, la BD est trop fraîche dans mon esprit), mais j’avoue être dubitative. La violence très présente, les choses atroces brillamment mises en images par Steve Dillon, l’humour noir, etc., je me demande ce que ça donne en images réelles. Si quelqu’un l’a vue, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je suis curieuse malgré tout.

Preacher, Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016-2018 (1995-2000 pour les premières publications). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérémy Manesse.
– Tome 1 : 352 pages
– Tome 2 : 423 pages
– Tome 3 : 392 pages
– Tome 4 : 392 pages
– Tome 5 : 383 pages
– Tome 6 : 397 pages

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Sandman, de Neil Gaiman : dernière chronique, c’est promis !

Vous commencez à en avoir marre que je vous rabâche les oreilles avec Sandman ? Promis, c’est la dernière fois. Je viens de lire le tome Ouverture et je vous propose à cette occasion un article global et sans spoilers (j’espère en tout cas) sur pourquoi ces comics sont excellents.
(Du coup, si vous avez lu tous mes articles précédents, intégrale par intégrale, cela sera un peu redondant, je le reconnais.)
(Dans l’idéal, il aurait fallu qu’il n’y ait que cet article.)

Faut-il résumer Sandman ? Le problème est qu’un résumé succinct ne rendra pas hommage à cette série.
Dans la septième et dernière intégrale, l’un des personnages déclare la sentence suivante : « Omnia mutantur, nihil interit ». Comment ? Vous ne parlez pas latin couramment ? Vous ne connaissez pas Ovide sur le bout des doigts ? (Moi non plus.) Ça signifie « Tout change, mais rien ne meurt ». Et finalement, c’est le cœur de Sandman. Un arc narratif après l’autre, des dizaines d’histoires, des centaines de rencontres qui vont influer sur la vie du maître des Rêves et inéluctablement le conduire à des prises de conscience et à des changements inévitables.

Pas d’action à outrance, l’intrigue est centrée sur les personnages. Leur intériorité, leurs faiblesses, les conséquences qu’ont sur eux les différents événements… tels sont les points fondamentaux de cette histoire.
Ces personnages sont inoubliables. Sandman bien sûr, antihéros, Infini pétri de certitudes, obnubilé par le devoir et les règles, être hautain et déprimé. Les Infinis, ses frères et sœurs : la Mort, si cool, le Délire, si loufoque et attachante… Et puis toutes celles et ceux qui ont croisé notre chemin : êtres peuplant le Songe ou les Enfers, divinité·es, mortel·les… Des hommes et des femmes, pas de discrimination : fortes, perdues, dangereuses, malines, puissantes, etc., ces dernières ne se résument pas à un seul rôle secondaire.

Ce choix de la BD permet une liberté infinie, nous faisant sauter d’une dimension à une autre, nous donnant à voir les créatures et les événements les plus insolites, nous régalant de petits jeux visuels disséminés ici et là.
En feuilletant les divers volumes, on ne peut manquer de constater les différences entre les dessins d’une histoire à l’autre. Logique puisque ce n’est pas moins d’une trentaine d’artistes qui se sont succédé·es pour illustrer les projets fous de Neil Gaiman. Si les changements ne sont pas toujours très heureux, la plupart du temps, le ou la dessinatrice apporte une touche personnelle qui se marie à merveille avec l’histoire en cours. Si à chaque fois, un temps d’adaptation est nécessaire, on s’habitue immanquablement au nouveau style graphique.

C’est un vaste univers qui se dessine entre ces pages et une seule lecture n’est clairement pas suffisante pour l’appréhender dans son immensité et sa complexité. D’ailleurs, quelques questions restent en suspens : ultime frustration, mais je suppose que des réponses n’auraient fait que soulever de nouvelles interrogations.
Pour mieux l’apprécier encore, je vous conjure de ne pas vous dispenser de lire les annexes proposées par les éditions Urban Comics. Elles ouvrent des portes et épaississent encore davantage le personnage de Sandman. Elles font apparaître tellement d’interprétations, de niveaux de lecture dans le texte de Gaiman et dans les illustrations des différents artistes qui se sont succédé. Il me manquait des connaissances, des références (les plus flagrantes : celles relatives à d’autres comics puisque je suis totalement novice en la matière) et ces interviews m’ont permis d’admirer plus encore l’intelligence du travail de Neil Gaiman.

Je l’ai déjà dit mille fois : Neil Gaiman est un conteur. Roman ou comics, cela n’a aucune importance. Ses mots ciselés, tous de beauté et d’émotions, subliment cette œuvre hors normes.
Les personnages, les illustrations, la plume de Gaiman, l’intelligence de ces comics… Que dire de plus ? Sandman est une œuvre ambitieuse, titanesque, poétique, étrange, captivante, horrifique, torturée, mystérieuse. Une ode à la littérature, l’histoire, l’art, les mythologies, sans jamais distancer son ou sa lectrice si telle ou telle référence est inconnue. Tantôt conte de fées, récit gothique ou fantastique, c’est un monde infini qui attend que vous veniez l’explorer.

(J’espère que mon article n’est pas trop chaotique, c’était un peu le bazar dans ma tête pour essayer de remettre tout ça à plat.)

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Deux mots sur Sandman : Ouverture (2013-2015)

Bien plus récent que les autres, ce tome qui s’achève au moment de la capture de Sandman par Burgess – événement qui ouvre le premier épisode de la série principale – est donc un préquel, mais un préquel à lire après les sept intégrales. Il n’en sera que plus compréhensible, ne serait-ce que pour appréhender chaque personnage (je ne pense pas que le plaisir soit le même si l’on ne peut reconnaître le Corinthien, les Bienveillantes ou Daniel Hall). En outre, il s’agit d’un récit encore plus onirique – si c’est possible – et étrange que les autres arcs narratifs de Sandman.

Nous sommes projetés d’un univers à un autre et l’illustrateur J.H. Williams III a créé des pages absolument étourdissantes. Jouant avec ce qu’on s’attend à trouver dans une BD, il fait parfois exploser les cases, alterne couleurs éclatantes et crayonnés plus grisâtres, nous oblige à tourner le livre pour nous déstabiliser autant que l’est le protagoniste de papier, crée des univers aussi complets que variés avec ces crayons, bref, il fascine. Cela ne nuit aucunement à l’immersion dans le récit : on en prend plein les yeux, mais on ne lâche pas notre Morphée. Visuellement parlant, c’est pour moi le plus dingue, le plus ahurissant, le plus original des tomes de Sandman.

Donnant la parole à Neil Gaiman (scénariste), J.H. Williams III (dessinateur), Dave Stewart (coloriste), Todd Klein (lettreur sur toute la série) et Dave McKean (plasticien ayant réalisé toutes les couvertures de Sandman), les annexes donnent à voir tous les métiers qui se sont réunis pour faire naître ces comics et permettent aux néophytes – comme moi – de mieux visualiser leur processus de création.

Bien que cette histoire m’ait invitée à recommencer ma lecture, il semblerait que l’aventure soit à présent bel et bien achevée et dire adieu tous ces petits ou grands personnages, même si je les retrouverai au fil des relectures futures, me laisse comme un vide. Une absence que je pressentais d’où mon retard pour lire ce tome Ouverture.

Sandman Ouverture, Neil Gaiman (scénario), J.H. Williams III (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (2013-2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 248 pages.

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Chroniques précédentes sur Sandman :

Et pour davantage de Neil Gaiman :

Quatre mini-chroniques : Le rire du grand blessé, Le dogue noir, Les Belles Endormies et Au plus près

J’ai quelques chroniques qui traînent dans mon ordi, certaines depuis 2018, il est donc temps de les publier. SF made in France, récit fantastique signé Neil Gaiman, troublant petit roman japonais et BD en provenance directe de Scandinavie, tel est le programme

***

Le rire du grand blessé, de Cécile Coulon (2013)

Le rire du grand blessé (couverture)Quand on est analphabète et condamné à une vie de misère, il n’y a plus qu’une voie de secours : devenir Agent et surveiller les Manifestations à Haut Risque dans lesquelles se pressent des milliers de lecteurs et lectrices, avides de recevoir leur shoot d’émotions fortes. 1075 surpasse tous les autres. Mais sa découverte de l’alphabet va bouleverser sa vie.

Cécile Coulon est une autrice dont j’ai beaucoup entendu parler sans jamais avoir l’occasion de la lire. Grâce au Joli – dont je vous invite à découvrir la chronique – c’est maintenant chose faite avec ce petit roman. 135 pages, un concentré efficace. De la SF ciselée comme un diamant.

Imaginez un pays contrôlé par les Livres. Des Livres Frisson, des Livres Chagrin, des Livres Fou-Rire, écrits à la chaîne pour fournir à la population la dose d’excitation dont elle a besoin et la maintenir sous contrôle. Imaginez des Agents froids, insensibles à ces transports de drogué·es, qui, pour fuir les campagnes boueuses et miséreuses, dédient leur vie à l’excellence, au dépassement de soi et à la surveillance (tout en étant étroitement surveillés eux-mêmes). Imaginez qu’un maillon se révèle défaillant, imaginez un système qui va trop loin, imaginez la graine de rébellion qui, peut-être, un jour, fleurira. Des ingrédients qui ont parfois fait leurs preuves – difficile de ne pas penser aux monstres du genre que sont Ray Bradbury et George Orwell – et qui fonctionnent ici encore.
Peut-être parce que l’abrutissement de la société est une thématique parlante, effrayante. Peut-être parce que la disparition des livres non formatés par le régime, la disparition de la lecture comme plaisir libre pour devenir une drogue savamment injectée par le gouvernement sont des sujets qui touchent la lectrice passionnée que je suis. L’autrice joue avec les codes, transforme les livres, souvent bannis des dictatures dans les romans de SF, en moyen de contrôle, en carotte pour la population. C’est original et brillamment réussi.

Peut-être parce que l’écriture est fantastique aussi. Très peu de dialogues, mais une superbe description de ce qui anime et remue les personnages. Les descriptions des lectures collectives m’ont glacée tandis que la soif d’apprendre, les doutes et les angoisses de 1075, bref, l’intériorité du personnage me captivait. La construction du récit est aussi plaisante, distillant avec justesse révélations et surprises.

Une dystopie étonnante qui pervertit l’acte de lecture d’une manière tout à fait déstabilisante et qui interroge aussi notre façon d’aborder les livres dans une société de consommation.

(J’ai depuis lu Méfiez-vous des enfants sages dont je comptais vous parler dans une chronique spécial Cécile Coulon, mais ce court roman m’a laissée tellement de marbre, m’a ennuyée même et je n’ai aucune envie d’en écrire une critique. Tant pis, je resterai sur mon excellent souvenir du Rire du grand blessé.)

Méfiez-vous des enfants sages (couverture)

« Les Agents accédaient à ce statut grâce à leur faiblesse, précisément ce pour quoi on les avait toujours rejetés. Jusqu’alors, ils n’avaient été que des ratures dans les marges de la société. »

« La liberté ? Ce mot ne signifiait rien d’autre que le souvenir de nuits sans sommeil et d’hivers sans feu. La liberté, tels le vin, les femmes et les Livres, tuait les hommes qui en consommaient trop. Elle les gangrenait, ils ne pensaient qu’à elle, comme à une fille qu’ils auraient croisée une fois sans avoir osé l’aborder. Une saleté ! L’illusion du pouvoir, la certitude idiote qu’il nous reste un trésor quand on a tout perdu. 1075 détestait les hommes libres, parce qu’ils ne possédaient rien, et qu’ils en étaient fiers. »

« 1075 ne souhaitait pas se retrouver sur les gradins d’un stade à implorer, mains jointes, trois malheureux chapitres d’un Livre quelconque ; il désirait comprendre comment on en était arrivés là. Pourquoi les mots provoquaient-ils un tel déchaînement ? »

Le rire du grand blessé, Cécile Coulon. Points, 2015 (Viviane Hamy, 2015, pour la première édition). 135 pages.

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 Le dogue noir, de Neil Gaiman (2016)

Le dogue noir (couverture)Après American Gods et Le monarque de la vallée, nous retrouvons Ombre toujours en vadrouille dans le nord du Royaume-Uni. A nouveau, l’histoire débute dans un pub alors que la pluie tombe à verse. La discussion tourne autour des chiens, réels et imaginaires (même si ces derniers sont aussi réels que les premiers pour certain·es autochtones) et d’un chat retrouvé emmuré dans les murs du bar. Une ambiance tout à fait festive donc. Ombre accepte l’invitation d’un couple qui se propose de l’héberger pour la nuit. Mais l’homme s’effondre et la rencontre vire au cauchemar.

Fantômes, meurtres, jalousie, culpabilité, molosse spectral… on retrouve bien l’ambiance étrange et macabre du Monarque de la vallée avec cette terreur qui ne vient pas forcément de là où on l’attend. On retrouve certains ingrédients d’American Gods et, bien que potentiellement indépendante, je pense que ces livres plairont surtout à celles et ceux qui connaissent déjà le personnage et son histoire.
Si j’apprécie ces historiettes – parce que Neil Gaiman, parce que bien écrits –, leur brièveté me frustre également. L’immersion est rapide tout comme la lecture (surtout pour un livre à 23€ même si les illustrations expliquent un peu ce prix) et je redoute la lassitude si le voyage d’Ombre doit ainsi se poursuivre. Ces récits sont très sympathiques et remplis de choses qui me plaisent (à commencer par l’ambiance et les sujets), mais je préférerais retrouver Ombre dans un gros roman !

Heureusement que l’illustrateur est là pour sublimer le tout ! Pour coller à l’ambiance inquiétante, les illustrations de Daniel Egnéus sont idéales. Tracées à l’encre, certaines dégoulinent comme les figures du test de Rorschach, d’autres  présentant des enchevêtrements chaotiques de traits fins. Et toutes, avec ces corps tordus, en souffrance, mettent en exergue la folie et l’irréalité qui irriguent le récit. Cette noirceur viscérale prend aux tripes, révulse et fascine et transcendent un texte qui serait probablement facilement oubliable sans elles.

Dans cette histoire, joliment sombre, résonne un écho au célèbre chien des Baskerville. Les illustrations font toute la beauté de l’objet en soulignant l’étrangeté et l’horreur de ce récit.

« Il n’y avait aucun bruit dans la maison : Ombre imaginait le Dogue noir tapi sur le toit, occultant tout soleil, toute émotion, tout sentiment et toute vérité. Quelque chose avait abaissé le volume dans cette maison, refoulé toutes les couleurs vers le noir et blanc. Il aurait souhaité se trouver ailleurs, mais il ne pouvait pas les abandonner. Il s’asseyait sur son lit, regardait par la fenêtre la pluie ruisseler sur le carreau et sentait les secondes de sa vie s’égrener pour ne jamais revenir. »

« Un autre contact lui effleura la main. Ombre jeta un coup d’œil sur le côté et comprit. Comprit pourquoi Bastet avait été à ses côtés en ce lieu, comprit qui l’avait amenée.
On les avait broyés et saupoudrés sur ces champs plus de cent ans auparavant, volés à la terre ceignant le temps de Bastet et de Beni-Hassan. Par tonnes et tonnes, par milliers, des chats momifiés, chacun un minuscule représentant de la déité, chacun un acte d’adoration préservé pour une éternité. »

Le dogue noir, Neil Gaiman. Au Diable Vauvert, 2017 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 87 pages.

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Les Belles Endormies, de Yasunari Kawabata (1961)

Les belles endormies (couverture)Le moins que l’on puisse dire, c’est que c’est là un texte très troublant. Nous suivons le fil des pensées du vieil Eguchi qui, pour une première fois, puis une seconde, une troisième, une quatrième et une cinquième fois, se rend dans une étrange maison pour y dormir aux côtés de jeunes filles, d’adolescentes, droguées et plongées dans un profond sommeil. La contemplation de ces filles le conduit à une sorte de méditation sur sa vie passée tandis que leurs corps et leurs odeurs réveillent en lui le souvenir des femmes de sa vie. Outre une mosaïque de son existence et des sentiments qui l’ont traversée, se dessine aussi un tableau de la vieillesse, de la peur de la décrépitude, de la solitude, de l’approche inéluctable de la mort.

Senteurs charnelles, souffles chauds, corps alanguis… l’écriture délicate de Kawabata dessine une atmosphère sensuelle, érotique parfois. Eguchi porte son attention sur de minuscules détails parfois surprenants, comme l’implantation des cheveux sur la nuque, une dent de travers, la forme d’une langue, la courbe d’une épaule, les nuances et la texture de la peau… La description des visages et des corps est tout simplement sublime.
Cependant, ce court roman m’a aussi mise très mal à l’aise. Inconscientes poupées de chair et de sang, morceaux de viande fraîche, l’impuissance de ces jeunes filles livrées aux regards – tendres, paternels, admiratifs, lubriques – de vieillards flirte avec le malsain même si les règles tacites de la maison interdisent les rapports sexuels (même si ces « hommes de tout repos » en sont généralement incapables). Doublée de certaines réflexions sur les femmes que je ne partage aucunement, ce récit n’a cessé, du début à la fin, de me déranger, voire de m’irriter.

Lent, triste, beau, vaporeux, ce huis-clos nous plonge dans les souvenirs, les affres et les craintes d’un vieil homme. Si la fin laisse un goût d’inachevé, Les Belles Endormies, roman étrange s’il en est, m’aura à la fois séduite pour la poésie et la sensibilité de son écriture sur des sujets inhérents au genre humain et révulsée par son cadre éminemment perturbant et même scabreux.

« Il était évident que la fille ne dormait là que par amour de l’argent. Cependant, pour les vieillards qui payaient, s’étendre aux côtés d’une fille comme celle-ci était certainement une joie sans pareille au monde. Du fait que jamais elle ne se réveillait, les vieux clients s’épargnaient la honte du sentiment d’infériorité propre à la décrépitude de l’âge, et trouvaient la liberté de s’abandonner sans réserve à leur imagination et à leurs souvenirs relatifs aux femmes. Était-ce pour cela qu’ils acceptaient de payer sans regret bien plus cher que pour une femme éveillée ? »

« L’immense étendue des désirs, leur insondable profondeur, jusqu’à quel point les avait-il finalement mesurées au cours des soixante-sept années de son passé ? »

Les Belles Endormies, Yasunari Kawabata. Le Livre de Poche, coll. Biblio romans, 2006 (1961 pour l’édition originale. Albin Michel, 1970, pour la traduction française). Traduit du japonais par René Sieffert. 124 pages.

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Au plus près, d’Anneli Furmark (dessin) et Monika Steinholm (scénario) (2018)

Au plus près (couverture)La dernière Masse Critique Babelio de l’année m’a permis de découvrir la bande-dessinée Au plus près aux éditions Çà et Là, une maison qui m’avait déjà séduite par le passé avec l’atypique Bottomless Belly Button de Dash Shaw.
Au plus près nous emmène en Norvège aux côtés de Jens et Edor. Tous deux, au cours d’un été mouvementé, découvrent leur homosexualité et leur attirance réciproque.

Commençons par le point qui fâche. Je n’ai pas du tout adhéré au dessin. Pas du tout. Pourtant, j’ai plutôt tendance à m’habituer facilement à des styles très divers, y compris ceux qui, à première vue, ne sont pas dans mes goûts car je finis souvent par trouver qu’ils se marient bien à l’histoire qu’ils illustrent. Mais là, non. Je n’ai pas arrêté de tiquer sur telle ou telle page, ce trait, comment le qualifier, naïf ? simpliste ? enfantin ? n’a pas su me séduire. Ce coloriage un peu grossier – feutre et crayon de couleur mêlé de collages – n’a pas davantage réussi à me transporter dans « les somptueux paysages du nord de la Norvège » vantés par le communiqué de presse.

En revanche, l’histoire est jolie et tendre. On s’attache aux garçons, surtout Jens pour ma part. Ce garçon à la chevelure flamboyante, un peu gros, un peu trop timide qui finalement se découvrira bien plus de courage et d’honnêteté – envers lui-même et envers les autres – que cette tête brûlée d’Edor. Les événements et la façon dont ils sont narrés ne sont pas d’une grande originalité – j’avoue que l’on peut sans trop de difficultés annoncer ce qui se passera dans les pages suivantes – mais le but n’est sans doute pas là et il se dégage de ses pages une grande douceur et beaucoup de pudeur. On s’immisce dans les pensées des personnages sans voyeurisme et les autrices ne poussent jamais trop loin dans le pathos.

Une histoire d’amour tout à fait réaliste et crédible, dont les émois et les drames parleront à tout le monde. Il est simplement regrettable que j’ai été si rebutée par le dessin de la Suédoise Anneli Furmark.

Au plus près, Anneli Furmark (dessin), tiré d’un roman de Monika Steinholm (2017). Editions Çà et Là, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit du suédois par Florence Sisask. 224 pages.

Recueil de mini-chroniques, spécial BD

Zaï zaï zaï zaï, de Fabcaro (2015)

Zaï zaï zaï zaï (couverture)Parce qu’il n’a pas sa carte du magasin, un homme se retrouve traqué et jugé par tout le monde. Des politiciens aux médias, de ses amis aux gens dans les bistrots, chacun y va de son avis pendant que l’ennemi public n°1 se lance dans une fuite éperdue.

Pas de place au doute : nous allons faire une plongée dans le registre de la parodie et de l’absurde. C’est hilarant (j’ai ri à chaque planche ou presque), mais pas seulement…

En effet, les points de vue se multiplient (le risible aussi) et peu à peu se dessine une réjouissante parodie de notre société. Elle critique la politique d’hyper sécurité, l’indifférence, l’intolérance et la xénophobie, l’hypocrisie et le conformisme… Elle se moque gentiment des régions françaises (« Ici, en Lozère, je serai en sécurité, ils ne captent ni télé ni radio. »), des films policiers et/ou d’action, les médias, les révoltes adolescentes contre les parents…

Si le dessin est très minimaliste, Fabcaro propose néanmoins une bande dessinée très immersive. Elle rappelle irrésistiblement des situations de notre quotidien et, dès les premières pages, a aussitôt lancé un film dans ma tête avec des images, des bruits, des voix (notamment celle des journalistes… vous savez…cette (insupportable) voix (merci à Alberte Bly pour la découverte de cette vidéo vraiment bien faite))

Chorale, futée, atypique et franchement barge, voilà comment je qualifierais cette BD  désopilante qui souligne avec justesse quelques tares de notre société. Autant d’humour et autant d’intelligence, pourquoi se priver ?

Zaï zaï zaï zaï, Fabcaro. Editions 6 pieds sous terre, 2015. 72 pages.

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Les années douces (2 tomes), de Jirô Taniguchi,
d’après le roman d’Hiromi Kawakami (2008)

Les années douces (couverture)

Les rencontres entre Tsukiko et son ancien professeur maintenant à la retraite. Entre la trentenaire et celui qu’elle appelle « le maître », se noue une relation où l’affection est de plus en plus prégnante.

Les années douces 2 (couverture)C’est un récit très lent, très tendre qui se déroule ici. On regarde ces deux cœurs solitaires s’approcher et se découvrir peu à peu. C’est tranquille, délicat, tout en douceur. Pas de grandes aventures, pas de rebondissements inattendus, juste des instants du quotidien narrés avec beaucoup de pudeur et de simplicité.

J’avoue que j’ai particulièrement aimé la première partie (heureusement, la plus longuement évoquée dans ces deux volumes) de leur relation, lorsque celle-ci était plus floue, oscillant entre amitié, respect et amour platonique. La suite est plus conventionnelle bien que toujours aussi justement narrée.
Si les « Maître ! » incessants de Tsukiko m’ont parfois agacée, presque gênée par cette connotation hiérarchique dans une relation d’égale à égal, je me suis toutefois identifiée à cette femme timide, qui a l’impression de ne pas être suffisamment adulte. J’ai été touchée de la voir, elle si solitaire malgré une vie active, découvrir l’autre et constater la place qu’il a prise dans sa vie comme ça, mine de rien, au fil des conversations.

Les rencontres des deux personnages s’effectuent la plupart du temps dans un petit troquet et la nourriture accompagne tout le récit. Et s’opère alors ce talent tout japonais semble-t-il de rendre tout et n’importe quoi (certains plats ont de quoi surprendre) parfaitement alléchant. (Je pense notamment aux films d’animation de Miyazaki ou autres qui me mettent toujours l’eau à la bouche.)

Les dessins de Taniguchi soulignent tout cela – émotions, timidité, tendresse, mets appétissants – avec fluidité et précision. J’ai aimé scruter les visages, contempler les paysages, m’immerger dans ces pages crayonnées.

Ce n’est pas un coup de cœur, peut-être la narration ne s’y prêtait-elle pas. Ce fut une lecture agréable, douce, sereine, onirique parfois. Je ne sais quelles émotions elle laissera en moi, mais je pressens que je n’en garderais qu’un souvenir diffus quoique paisible et heureux.

Les années douces (2 tomes), Jirô Taniguchi, d’après le roman d’Hiromi Kawakami. Casterman, coll. Ecritures, 2010-2011 (2008 pour l’édition originale). Traduit du japonais par Elisabeth Suetsugu. 200 pages (tome 1) et 238 pages (tome 2).

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Saveur Coco, de Renaud Dillies (2013)

Saveur Coco (couverture)Deux amis, Jiři et Pôlka, errent dans le désert, assoiffés. La seule dépression en vue est loin d’être climatique. Entre mirages, poissons volants et noix de coco inviolables, les deux compères ne semblent pas prêts de se désaltérer

Ne vous attendez pas à un début et une fin bien nette. Non, ici, le scénario est comme un désert qui s’étend à l’infini. Entre la première et la dernière page, on n’aura pas vraiment le sentiment d’avoir avancé, juste celui d’un bref voyage étonnant et poétique en compagnie d’une cigogne et d’un renard anthropomorphiques.

C’est ça, Saveur Coco. Pas une histoire au sens où on l’entend, mais de la poésie. Poésie des mots, poésie des images.
Dialogues savoureux, bons mots et jolies répliques. C’est décalé, c’est loufoque, c’est inclassable. Mais on se prend de sentiment pour ce duo improbable, pour ces deux amis si différents que l’épreuve de la soif amènera à déteindre un peu sur l’autre.
Couleurs lumineuses et faciès attendrissant. C’est un régal pour les yeux. Ça jaillit, ça éblouit, ça émerveille. Pleines pages, petites cases, rondeurs, angles droits, absence de bordures, banderoles… le tout foisonne d’inventivité tandis que le Soleil omniprésent, le sombrero et les enluminures colorées nous emmènent dans un univers d’inspiration mexicaine.

Cette fable absurde, portée par une quête totalement vaine, déstabilise sans aucun doute, laissant un goût d’inachevé dans l’air. Et pourtant, si ça ne se hisse pas au niveau d’un Abélard, ça sort des chemins battus et c’est tout simplement délicieux.

Saveur Coco, Renaud Dillies. Dargaud, 2013. 80 pages.

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Momo, (2 tomes), de Jonathan Garnier (scénario) et Rony Hotin (dessin) (2017)

Momo T1 (couverture)Momo est une petite fille élevée par sa grand-mère dans un petit village en bord de mer. Nouveaux copains, rencontres inoubliables, petits et grands malheurs, bref, la vie avec beaucoup de justesse et d’amour.

Momo T2 (couverture)Cette BD a été une bouffée de tendresse enfantine. Sous sa tignasse, Momo est absolument renversante de force et de fragilité. Elle amuse et émeut, on se prend d’amour pour cette petite fille solitaire trop éloignée de ses parents. Son innocence est parfois mise à rude épreuve, mais cette guerrière sait rebondir et retrouver d’un coup la combativité joyeuse des enfants. Sa franchise et sa curiosité naturelles lui permet de fendre les carapaces que certains forgent autour de leur cœur. Elle a de multiples facettes, la petite Momo, c’est ce qui la rend si touchante et si réaliste à l’image de celles et ceux qui l’entoure.

Le fantastique en moins, j’ai retrouvé du Miyazaki dans cette histoire, tant dans le dessin que dans les paroles des personnages. J’y ai retrouvé Ponyo sur la falaise, Le château ambulant ou encore Mon voisin Totoro.

Momo, c’est une boule d’énergie, ce sont des rires à chaque coin de rue, c’est une montagne de mignonnerie et d’attendrissement, ce sont aussi quelques froides averses de tristesse qui glacent le cœur. Je vous préviens, Momo est bien trop adorable pour laisser indifférent·e, vous risquez d’y laisser quelques miettes de votre cœur !

Momo (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Rony Hotin (dessin). Casterman, 2017. 88 pages (tome 1) et 83 pages (tome 2).