Parenthèse 9e art spécial manga : L’atelier des sorciers & L’Enfant et le Maudit

Que ce soit dit, je ne suis pas une grande lectrice de mangas, j’en ai lu quelques-uns enfant, mais, lassée d’attendre pour chaque tome à la bibliothèque, j’ai laissé tomber. Je suis toutefois bien décidée à remédier à ça et à découvrir ce pan de la littérature (notamment grâce à une copine qui se reconnaîtra si elle passe par là et que je remercie très fort !). Ne vous attendez donc pas à des critiques profondes, à des comparaisons sur les styles graphiques, à une analyse du genre, etc. Ici, ce sera un avis de pure néophyte !

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L’atelier des sorciers (tomes 1 à 6),
de Kamome Shirahama
(en cours, 2016-…)

Coco est fascinée par la magie, mais seul·es quelques élu·es peuvent pratiquer cet art. Le jour où Kieffrey arrive dans son village, Coco ne peut réprimer l’envie de l’espionner pour voir davantage de magie. Elle comprend alors le secret de la magie et, utilisant un vieux livre donné par un inconnu des années auparavant, elle lance son premier sort. Un sort aux conséquences tragiques. Pour réparer son erreur, elle devient la disciple de Kieffrey et entre dans le monde de la magie.

La néophyte que je suis est tout d’abord à la recherche d’une bonne histoire, ce qui est clairement le cas avec L’atelier des sorciers. Il y a indubitablement un air d’Harry Potter avec cette « ignorante » qui entre dans un nouvel univers, cette novice qui est le centre de beaucoup d’attentions, notamment de la part de sorciers mystérieux pratiquant une magie interdite, et qui semble promise à de grandes choses. Cependant – et heureusement – le monde de Coco est aussi très différent, à commencer par la manière dont la magie se pratique ! Une manière particulièrement esthétique et originale qui m’a immédiatement séduite.

L’intrigue prend son temps pour poser un univers fouillé et approfondi. C’est totalement prenant grâce à des péripéties passionnantes, mais celles-ci permettent également de découvrir le monde dans lequel évoluent sorciers et sorcières, de voyager entre l’atelier, Carn une ville pleine de magie, l’Académie de sorcellerie ou encore différents lieux magiques.
Les ambiances s’enchaînent : humoristiques, haletantes, sombres, légères… Un mélange subtil qui m’a happée à chaque épisode.

C’est aussi très mignon, notamment grâce à l’innocence et l’enthousiasme contagieux d’une Coco perpétuellement admirative face à chaque démonstration magique. Malgré le drame qui l’a frappée, malgré son sérieux dans ses études, elle reste une enfant dont la gentillesse et le ravissement face à la magie illuminent les pages.
Les personnages sont attachants, intrigants, séduisants, et font l’objet au fil des tomes de portraits toujours plus affinés. J’ai beaucoup aimé le fait que certains volumes prennent le temps de s’attarder sur des protagonistes tels qu’Agathe ou Trice, également disciples de Kieffrey. La fin du sixième tome soulève d’autres questions qui laissent imaginer des précisions sur le maître lui-même.

Les dessins sont superbes. Des personnages aux détails qui ornent certaines planches, j’ai été émerveillée et fascinée par le graphisme de cette saga. C’est vivant, c’est expressif, c’est beau.

Une superbe découverte ! Rien à redire, que ce soit sur l’univers, les personnages, la magie, l’intrigue, le rythme ou le dessin : je suis enchantée !

L’atelier des sorciers (tomes 1 à 6), Kamome Shirahama. Editions Pika, coll. Seinen, 2018-… (2016-… en version originale). Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. 192 pages.

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L’Enfant et le Maudit (tomes 1 à 7),
de Nagabe
(en cours, 2016-…)

Un monde coupé en deux : « l’intérieur » où vivent les humains et « l’extérieur » peuplé de créatures monstrueuses. Quiconque est touché par elles subira la malédiction et se transformera à son tour. Pourtant, à « l’extérieur », Sheeva et le Professeur cohabitent et, au mépris de toutes les croyances, dessinent leur histoire.

Dès le début, j’ai été happée par cet univers plutôt sombre. Dans un décor d’arbres dénudés et de maisons abandonnées, cette intrigue de malédiction, de camps qui s’opposent, entre ombre et lumière, m’a totalement séduite.
Il y a une bonne part de mystères, et je ne sais à qui me fier tant cette histoire semble biaisée qu’elle soit vue par les humains ou les enfants noirs. Je suis impatiente de connaître la suite, de lever le voile sur tous ces secrets. Comment est apparue la malédiction ? Quel est le rôle de Sheeva ? Qui est le Professeur ?
Les questions s’enchaînent au fil des tomes puisque le moindre indice en fait naître une nouvelle fournée. Si j’aime le rythme tranquille et quelque peu contemplatif de cette histoire (quoique les derniers tomes offrent davantage d’action), j’espère que des réponses nous seront offertes et que l’intrigue ne sera pas étirée de manière superficielle.

La seule chose qui semble vraie et certaine dans cette histoire, c’est le duo formé par le Professeur et Sheeva. S’ils semblent à première vue mal assortis, avec cette fillette aussi lumineuse que le Professeur est sombre, leur relation se révèle tout de suite bouleversante. Leur affection réciproque, dépourvue de tout a priori, m’a touchée à plusieurs reprises. L’auteur dose savamment gravité et innocence, gaucherie et mélancolie, obstacles et joies simples. Si l’atmosphère s’assombrit au fil des tomes, j’ai adoré les scènes de vie quotidienne, les petits riens avec lesquels tous deux sculptent leur improbable famille.

Une ambiance sombre et poétique, qui interroge sur l’humanité qui se cache parfois dans le noir. Un superbe duo qui raconte aussi bien la joie que la tristesse, le doute que la jalousie, mais surtout l’amour et la confiance. Des dessins simples mais expressifs qui véhiculent beaucoup d’émotion. Une très jolie lecture, très prenante en dépit de son allure plutôt tranquille.

(Source des images : BD Gest’)

L’Enfant et le Maudit (tomes 1 à 7), Nagabe. Editions Komikku, 2017-… (2016-… en version originale). Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. 174 pages.

La parenthèse 9ème art – Bergères Guerrières et Canoë Bay

Un peu lassée de voir traîner ces chroniques esseulées dans mon ordinateur, je vous propose une petite parenthèse 9ème art avec des lectures qui remontent à quelques mois maintenant. Deux très belles découvertes, dont la première ne vous est peut-être pas inconnue !

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Bergères Guerrières (3 tomes, en cours), de Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin) (2017-2019)

Voilà dix ans que les hommes ont disparu, avalés par une guerre aux confins du pays. Les femmes ont dû s’organiser et surtout, organiser la défense du village. Ainsi est né l’ordre des bergères guerrières. Ce sont ces combattantes d’élite que la jeune Molly s’apprête à rejoindre en prenant le titre d’apprentie.

Au scénario, j’appelle Jonathan Garnier qui a fait naître l’énergique et émouvante Momo ! Et qu’avons-nous là ? Une histoire d’aventures et une histoire de femmes et de filles braves et prêtes à tout pour défendre leur village.
Dans un univers qui n’est pas sans rappeler la pittoresque bourgade de Berk (Dragons), Molly et ses amies sont nommées apprenties. Sous l’égide des guerrières d’élite, elles apprennent à manier arcs, épées et autres marteaux de guerre. Toutes ont des traits de caractère très différents – énergique, blasée, colérique, peureuse… – mais toutes se surpassent, affrontent leurs peurs, leurs blocages et leurs doutes. Être une fille n’est nullement un handicap dans ce pays. Et ce n’est pas Liam, le meilleur copain de Molly, qui dirait le contraire : il est au contraire prêt à tout pour rejoindre l’ordre des bergères guerrières.
J’ai aussi été sous le charme de la magie qui opère en ce monde. Pas de pouvoir pour nos bergères guerrières, mais des sorciers et sorcières qui vivent isolés, en communion avec la nature. Une tribu, une famille, un peuple féerique attirant quoique parfois inquiétant. Et cette magie noire aussi, qui a donné vie à cette Malbête dont l’ombre pèse sur le village.

Au dessin, j’appelle Amélie Fléchais dont la beauté du trait n’est plus à prouver ! Déjà, il y a ces couvertures qui sont tout simplement à tomber ! Ensuite, elle offre à cette contrée des teintes écossaises avec ces rochers, ses étendues vertes, son brouillard, ses moutons : rien que cela avait de quoi me séduire. Ses personnages sont très expressifs et plutôt craquants, à commencer par ce petit feu follet prénommée Molly. Avec sa chevelure rousse, ses bonnes joues et son enthousiasme mâtiné d’un sale caractère, difficile de rester de marbre face à cette héroïne entraînante. Tout en rondeur et en douceur, son trait si distinctif apporte un véritable charme à cette histoire.
Par contre, pour être honnête, j’ai été déstabilisée par le tome 3. L’histoire est toujours aussi chouette, mais le dessin m’a semblé bien différent. Plus grossier, aux traits plus épais. Je ne sais pas si c’est parce que j’ai lu le troisième tome deux mois après les deux premiers ou si la disparité dans le coup de crayon est bien réelle, mais cela a fait naître un sentiment mitigé sur le troisième tome qui tranche avec l’enthousiasme des premiers. Cela, cependant, ne retire en rien les qualités de cette saga dont j’attends la suite avec curiosité et impatience.

Comment dire non à une si belle histoire d’amitié, d’égalité, de courage et de magie ? Tendre, humour, aventure et féminisme, le tout dans une ambiance celtique/viking, personnellement, j’en redemande !

Bergères Guerrières (2 tomes), Jonathan Garnier (scénario) et Amélie Fléchais (dessin). Glénat, coll. Tchô !.
– Tome 1, La Relève, 2017, 70 pages ;
– Tome 2, La Menace, 2018, 71 pages ;
– Tome 3, Le Périple, 2019, 64 pages.

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Canoë Bay, de Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin) (2009)

Canoë Bay (couverture)Ce roman graphique raconte l’histoire de Jack, jeune Acadien orphelin, qui, alors qu’il n’est que mousse, se découvre détenteur d’un indice conduisant à un fabuleux trésor.
J’attendais pour en publier la chronique d’avoir lu les autres ouvrages du même auteur et de la même série – à savoir Frenchman, Iroquois, Pawnee et Vanikoro – que possédait la bibliothèque où je travaillais, sauf que j’ai si bien lu autre chose que me voilà partie, d’où cette simple chronique.)

Cette bande dessinée mêle deux histoires. Une histoire fictionnelle sur fond historique.
Pour l’histoire avec un grand H, c’est l’histoire du Canada en 1755, ce sont les conflits franco-britanniques pour le Nouveau Monde, c’est l’esclavage. C’est croiser les noms de Mary Read, Anne Bonny et Calico Jack Rackham.
Et dans cette grand Histoire, il y a le jeune Jack. Il y a la rencontre avec des Indiens et des pirates ! Un rêve de gosse, pas toujours idyllique avouons-le. Le chef de la bande de pirates, John Place, alias « Lucky Roberts », rappelle le John Silver du film Disney La Planète au trésor : avide de trouver son or mais pas si « sans foi ni loi » finalement. C’est un récit d’aventure, d’amitié, d’amour, mais aussi de combats et de mort. Un périple, la nature, les dangers, les haines des hommes. Pas de répit, pas d’ennui.

Et puis, il y a les dessins de Patrick Prugne, l’auteur de Poulbots, sublime ouvrage dont j’ai déjà parlé, à ne pas confondre avec son fils Thibault Prugne (dessinateur tout aussi talentueux par ailleurs). Dès qu’on ouvre la BD, c’est parti, on en prend plein les yeux. Les paysages, les forêts, les lacs… Les couleurs, la chaleur de ses illustrations, l’expressivité des personnages… Les aquarelles de l’artiste sont absolument sublimes.

En bonus (et je ne dis jamais non aux bonus) : plein de croquis et d’esquisses préparatoires qui enrichissent la fin de l’ouvrage et donnent à voir un soupçon du travail de documentation nécessaire à un tel ouvrage.

Une très belle bande-dessinée portée par des illustrations magnifiques, notamment de la nature nord-américaine.

Canoë Bay, Tiburce Oger (scénario) et Patrick Prugne (dessin). Editions Daniel Maghen, 2009. 102 pages.

Spécial Lupano avec Les vieux fourneaux et Le loup en slip

Je vous propose de découvrir deux séries de bandes dessinées (même si la seconde est plus proche de l’album à mon goût) signées Wilfrid Lupano. Des critiques sociales à la fois habiles et hilarantes à côté desquelles il serait dommage de passer sans s’arrêter…

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Les vieux fourneaux, de Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin) (2014-2018)

Les vieux fourneaux, ce sont cinq bandes dessinées (pour l’instant) dont j’entends parler depuis fort longtemps sans forcément trouver l’occasion de les lire. C’est chose réparée enfin et quel régal.

Résumé de l’éditeur : « Pierrot, Mimile et Antoine, trois septuagénaires, amis d’enfance, ont bien compris que vieillir est le seul moyen connu de ne pas mourir. Quitte à traîner encore un peu ici-bas, ils sont bien déterminés à le faire avec style : un œil tourné vers un passé qui fout le camp, l’autre qui scrute un avenir de plus en plus incertain, un pied dans la tombe et la main sur le cœur. Une comédie sociale aux parfums de lutte des classes et de choc des générations, qui commence sur les chapeaux de roues par un road-movie vers la Toscane, au cours duquel Antoine va tenter de montrer qu’il n’y a pas d’âge pour commettre un crime passionnel. »

C’est typiquement le genre d’histoires de vie que j’adore. Prenez trois petits vieux – Pierrot, l’anarchiste et manifestant acharné au sein du collectif de malvoyants « Ni Yeux Ni Maître » ; Antoine, l’ancien syndicaliste ; et Emile dit Mimile, l’ex-rugbyman globe-trotteur qui tempère les éclats de ses compagnons – et une jeune femme, Sophie, petite-fille d’Antoine ayant repris le petit théâtre de marionnettiste « Le Loup en slip » (tiens, tiens) de feue sa grand-mère. Ajoutez un grand groupe pharmaceutique qui règne sur la région, quelques secrets de famille, des combats pour lutter contre l’oppression, des amours de jeunesse…
Et ce qui en sort, ce sont des BD intelligentes au propos actuel doublé d’une bonne tranche de rire en dépit des sujets sérieux abordés. Luttes sociales, injustices, trahisons amoureuses, vieillesse, transmission… Tout cela forme une fresque sociale absolument fascinante. Les dialogues sont merveilleusement savoureux et j’avoue avoir éclaté de rire plusieurs fois. Les caractères bien trempés de nos protagonistes donnent forcément lieu à des frictions et les réparties fusent de tous côtés. Impertinents, entêtés, revanchards, truculents, impossibles, nos trois vieux se révèlent souvent insupportables, mais surtout irrésistibles.

Le dessin ne me bouleverse pas vraiment, mais l’expressivité des personnages et le réalisme des décors facilitent l’immersion dans les planches de Cauuet et le charme de nos vieillards encore bien dynamiques fait le reste.

C’est truculent, rocambolesque, tendre, c’est superbement écrit, bref, ce sont de petites pépites et je suis officiellement fan de ces Vieux fourneaux qui tournent encore bien pour leurs âges.

Les vieux fourneaux (5 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Paul Cauuet (dessin). Dargaud, 2014-2018.
– Tome 1, Ceux qui restent, 2014, 56 pages ;
– Tome 2, Bonny and Pierrot, 2014, 56 pages ;
– Tome 3, Celui qui part, 2015, 64 pages ;
– Tome 4, La magicienne, 2017, 56 pages ;
– Tome 5, Bons pour l’asile, 2018, 56 pages.

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Le loup en slip, de Wilfrid Lupano (scénario), Mayana Itoïz (dessin et couleurs) et Paul Cauuet (participation amicale et artistique) (2016-2019)

Le loup est l’ennemi n°1. Celui qui soude tous les habitants de la forêt dans une peur collective. Normal avec son pelage hirsute, ses dents comme des pioches et son regard fou ! Jusqu’au jour où il leur rend visite… Non seulement il porte un slip absurde, mais surtout il ne fait plus peur du tout ! Que faire si l’ennemi n’en est pas un ?

(Je n’ai pas encore eu l’occasion de lire le tome 4, Le loup en slip n’en fiche pas une, donc ma petite chronique ne portera que sur les trois premiers volumes.)

En ouvrant ces ouvrages, j’ai tout d’abord pris un immense plaisir à observer les grandes planches de Mayana Itoïz. S’étalant sur des doubles pages, ces scénettes colorées de la vie quotidienne de la forêt offrent moult détails à découvrir. Et le texte est aussi enthousiasmant que le dessin. Rythme, rimes… on aurait presque envie de chantonner certains passages.

Quant au contenu, pas de doute, on reconnaît bien la patte des auteurs des Vieux fourneaux avec ces histoires à la fois drôles et, en même temps, très critiques vis-à-vis de la société. Si les plus jeunes lecteurs se bidonneront devant les aventures de ce loup pas comme les autres, un autre niveau de lecture comblera les plus âgés. Car Le loup en slip, c’est aussi un petit camouflet à l’encontre de notre société. Ça parle d’entraide, de solidarité plutôt que d’esprit de compétition, d’ouverture à l’autre en faisant fi des apparences (merci, la chouette !), de préjugés, de générosité… Dans ces fables touchantes, le loup, le grand méchant loup, se révèle le plus gentil de tous, ne laissant personne derrière lui. Un loup défenseur des pauvres et des handicapés ? Eh bien, oui, ça existe !

Trois albums très bien écrits, réjouissants, futés. A conseiller à tous les âges !
(De plus, croiser Pierrot, Antoine, Mimile et Sophie en fin d’album, ça ne se refuse pas !)

Le loup en slip (4 tomes), Wilfrid Lupano (scénario), Mayana Itoïz (dessin et couleurs) et Paul Cauuet (participation amicale et artistique). Dargaud, 2016-2019.
– Tome 1, Le loup en slip, 2016, 36 pages ;
– Tome 2, Le loup en slip se les gèle méchamment, 2017, 40 pages ;
– Tome 3, Slip hip hip !, 2018, 40 pages ;
– Tome 4, Le loup en slip n’en fiche pas une, 2019, 40 pages (non lu).

La parenthèse 9ème art – Délices et Balthazar

Je fais un peu les fonds de tiroirs, mais j’ai trop de mini-chroniques qui attendent d’être complétées et publiées, donc en voici déjà une au sujet de deux bandes dessinées. Une que j’ai beaucoup aimée… l’autre moins.

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Délices : ma vie en cuisine, de Lucy Knisley (2013)

Délices (couverture)J’avoue que, plus que le style graphique de Lucy Knisley, ce qui m’a poussée à emprunter ce roman graphique à la bibliothèque était la perspective de me lécher les babines. Et je dois dire que cela a plutôt bien fonctionné, mais j’y reviens dans un instant.

Lucy Knisley revient sur sa relation avec la nourriture qui est intrinsèquement liée à son histoire familiale. Entourée de gastronomes – mère, père, oncle, amis de la famille –, la petite Lucy n’a pas été élevée aux céréales et aux pâtes (en tout cas, pas aux « pâtes à rien » comme on dit chez moi). Dans sa mémoire, mille et une saveurs se bousculent… tout comme les anecdotes qui ont marqué son enfance et adolescence. Le travail au marché avec sa mère, les poules, les découvertes inattendues au cours de voyages au Mexique et au Japon, les tentatives ratées voire immondes, les rébellions à base de repas McDo d’où découle un discours très déculpabilisant sur le gras et la malbouffe, etc. J’ai admiré cette mémoire gustative et j’ai souvent eu faim à la mention de tous ces plats réconfortants, exotiques, simples ou raffinés, sains ou gras…

… mais rien ne m’a autant fait envie que les recettes qui clôturent chaque chapitre. J’ai eu envie de pesto, de makis, d’huevos rancheros, de champignons et de cookies (même si je vais garder ma recette qui me convient à merveille). Même si elles se parcourent sans déplaisir, les planches qui racontent son histoire ne présentent pas un trait renversant. Très colorées, elles sont, à mon goût, un peu trop simples, avec ces couleurs trop lisses, franches et sans nuances. En revanche, quand elle dessine les aliments, j’avoue que ça donne envie de se lancer en cuisine sur le champ. Je compte d’ailleurs bien les garder dans un petit coin, histoire de me lancer un de ces jours.

Une autobiographie culinaire totalement savoureuse. Lucy Knisley revient sur son histoire avec humour, tendresse et surtout appétit. Un très bon moment de lecture.

Délices : ma vie en cuisine, Lucy Knisley. Delcourt, 2014 (2013 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Margot Negroni. 173 pages.

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Balthazar, de Fabrice Jaccottet (2019)

Balthazar (couverture)Balthazar est un petit garçon féru de lectures qui réfléchit beaucoup. Sur tous les sujets. La vie, l’humain, le monde… A ces côtés, Wilhelmina, une fillette très sensible dotée d’un sommeil très capricieux, et Anne-Sophie, un bébé très intelligent toujours en train d’écrire sur son ordinateur.

Je vais avoir un peu de mal à chroniquer cette bande dessinée signée par un auteur suisse (ça change) découverte grâce à Babelio. 127 pages, quatre strips de trois cases par pages remplis de réflexions sur notre société – l’addiction aux smartphones, l’école, etc. –, de jeux avec le support visuel qu’est la BD et d’humour parfois absurde. Le contraste entre la philosophie de certaines discussions, leur jeune âge et le comportement enfantin de Wilhelmina crée un décalage parfois amusant, parfois perturbant. Certains passages m’ont amusée, j’en ai trouvé d’autres très malins ou bien pensés, certaines piques ont sonné juste. Mais j’ai également trouvé ça un peu long. Peut-être est-ce un format qui fonctionne mieux lorsqu’on le picore de temps en temps – comme lorsque Balthazar était publié dans un quotidien – mais ma lecture a manqué de fluidité. Est-ce dû au côté absurde, au format strips ou au fait que tout me n’a pas intéressé ? Un peu des trois sans doute.

Une découverte originale, mais qui ne restera pas longtemps dans ma mémoire.

Balthazar, Fabrice Jaccottet. Slatkine, 2019. 127 pages.

La parenthèse 9ème art – Elma, Monsieur Blaireau et Madame Renard, Bichon

Je vous propose trois séries de BD jeunesse qui sont toutes beaucoup trop mignonnes ! Attention, la lecture de ces ouvrages risque de vous faire craquer devant des bouilles bien trop adorables.

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 Elma, une vie d’ours (2 tomes),
d’Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin)
(2018-2019)

Elma est une enfant joyeuse, espiègle et râleuse qui vit dans la forêt avec un ours qu’elle considère comme son père. Mais celui-ci cache un secret : la fillette est promise à un grand destin et elle devra un jour rejoindre le village des humains. Or, ce jour approche et il est temps de se mettre en route.

Ce sont les magnifiques dessins qui m’ont attirée vers cette bande-dessinée en deux volumes. Lumineux, chaleureux, colorés, avec un petit côté géométrique entre ces petits points, ces traits et ces courbes, je suis totalement admirative et enchantée par le trait de Léa Mazé. Le bleu éclatant de la fourrure de l’ours et de la crinière d’Elma tranche harmonieusement sur les couleurs de la forêt automnale. Il y a de la vie, il y a du mouvement, il y a de la grâce dans ces dessins-là. J’avoue en avoir pris plein les yeux et ne pas avoir été déçue de ce côté-là.

Ce qui n’est pas entièrement le cas côté scénario. Ce périple met en lumière la relation tendre et taquine des membres de cette famille atypique et leur affection mutuelle est vraiment touchante tandis que la petite fille se révèle aussi adorable que son « père » est fascinant.
Cependant, j’ai trouvé l’intrigue un peu rapide et un peu creuse. Tout va si vide, et presque si facilement, que l’enjeu paraît assez élémentaire (en plus de l’aspect vu et revu du truc : la prophétie, la destinée salvatrice, le secret, l’adoption…).

Une version quelque peu revisitée du Livre de la jungle qui s’est révélée une très chouette lecture pour ses personnages sympathiques à la complicité attendrissante et surtout ses dessins sublimes. Dommage donc que la simplicité d’un scénario trop peu développé et la brièveté de ces deux tomes viennent contrebalancer cet enchantement.

Elma, une vie d’ours, Ingrid Chabbert (scénario) et Léa Mazé (dessin). Dargaud.
– Tome 1, Le grand voyage, 2018, 40 pages ;
– Tome 2, Derrière la montagne, 2019, 44 pages.

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Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes),
de Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin)
(2006-2016)

Quand Madame Renarde et sa fille Roussette débarquent chez Monsieur Blaireau et ses trois enfants – Glouton, Carcajou et Cassis –, ce n’est pas la guerre à laquelle on pourrait s’attendre. Pourtant, quels points communs entre renardes et blaireaux ? Qu’importe, les enfants s’adoptent et les parents décident de vivre ensemble, ce qui annonce un quotidien plutôt mouvementé !

J’avais lu les deux ou trois premiers tomes de cette BD il y a fort longtemps et, quand je les ai vu à la bibliothèque, je me suis dit qu’il était temps, premièrement, de les relire et, deuxièmement, de lire la suite. Parce que j’avais beaucoup aimé à l’époque.
Et vous savez quoi ?
C’est toujours le cas.

Les six tomes de Monsieur Blaireau et Madame Renarde peuvent être conseillés pour de jeunes lecteurs. Peu de pages, grandes cases, bulles aérées, péripéties tendres et amusantes, amitié, famille… des thématiques qui ne sont pas sans rappeler les albums. C’est donc une bonne série pour mettre un premier pied dans le monde de la bande dessinée.

« Adorable » est un terme très approprié pour décrire ces histoires du quotidien. La fraternité, la famille recomposée, les différences, les concessions nécessaires à une cohabitation agréable, la solidarité, les rires et petits bonheurs, les dissensions, le partage, le respect… des thématiques tendres qui parleront à bon nombre d’enfants (et de grands aussi !). Si les intrigues restent toujours plutôt positives (les disputes ne durent jamais bien longtemps et il n’arrive rien de véritablement dramatique), il n’y a rien de niais ou de ridicule dans ces histoires. Les autrices ont su capter des moments très réalistes et touchants qui font peu à peu grandir nos jeunes protagonistes.

Les enfants sont vraiment attachants, chacun ayant leur caractère bien trempé. Roussette, énergique et courageuse ; Glouton, tranquille, manuel et gourmand ; Carcajou, intelligent, vif, parfois autoritaire ; et Cassis, le bébé qui grandit peu à peu (et qui est bien mignonne dans son attachement à ses frères et sa sœur adoptive). Ce joyeux mélange fait parfois des étincelles, mais leurs différences ne font que souligner leur affection réciproque tout en leur permettant de réaliser qu’elles font aussi leur force, leur permettant de s’adapter à bon nombre de situations.

Les illustrations sont particulièrement agréables et fournissent également une bonne dose de tendresse. Les dessins sont doux, bucoliques et joliment colorés. Aisément identifiable grâce à des caractéristiques propres, les personnages sont expressifs et leurs couleurs réciproques sont magnifiques (je n’y peux rien, j’ai adoré ce noir et blanc côtoyant ce roux si lumineux). Les aquarelles d’Eve Tharlet nous emmènent dans cette forêt idyllique avec ses clairières et ses cours d’eau que sublime le passage des saisons.

J’ai été une nouvelle fois sous le charme de cette série. Tant pour les histoires que pour les dessins, tant pour ces renardes que pour ces blaireaux. Ces BD, sous couvert d’anthropomorphisme, font écho à des situations tout à fait courantes dans lesquelles se reconnaîtront les jeunes lecteurs·rices. C’est tendre, c’est doux, c’est familial, c’est un joli coup de cœur !

Monsieur Blaireau et Madame Renarde (6 tomes), Brigitte Luciani (scénario) et Eve Tharlet (dessin). Dargaud. 32 pages
– Tome 1, La rencontre, 2006 ;
– Tome 2, Remue-ménage, 2007 ;
– Tome 3, Quelle équipe !, 2009 ;
– Tome 4, Jamais tranquille !, 2010 ;
– Tome 5, Le carnaval, 2012 ;
– Tome 6, Le chat sauvage, 2016.

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Bichon (3 tomes),
de David Gilson
(2013-2017)

Ce n’est qu’avec sept ans de retard que je découvre enfin Bichon, un garçon qui se fout de ce que pense les autres, qui se déguise en princesse, voue une admiration sans limite à Princesse Ploum, aux dessins animés et à Jean-Marc du CM2 et passe son temps à jouer et discuter avec les filles.

A l’heure où j’écris cette petite chronique, je n’ai pas encore lu le troisième tome des aventures de Bichon (de toute évidence bloqué chez quelqu’un qui ne s’est pas encore remis des fêtes et qui a oublié de le ramener à la bibliothèque), mais j’ai déjà fondu et refondu devant les deux premiers.

Bichon est ultra attachant. Il est ultra touchant. Il est attendrissant, joyeux, candide et naturel. Tellement lui-même, absolument unique et détaché du regard des autres qu’on ne peut que l’adorer dès le premier instant. Il ne se formalise pas de ce que les adultes et enfants autour de lui pense tant il est obnubilé par ce qui le passionne : un nouveau cartable rose (« En fait, c’est un rose plutôt mauve… ») l’enthousiasme tant qu’il ne prête pas attention à pourquoi sa mère est soudain en train de se battre avec une rabat-joie. Il ne comprend pas pourquoi certaines personnes voient ses goûts et ses passions comme un problème et il a bien raison. Voilà un petit bonhomme de huit ans dont on ferait bien d’écouter le message !

Autour de lui gravitent plein de personnages : sa mère bien décidée à laisser son Bichon s’épanouir, Mimine sa turbulente petite sœur turbulente, le fameux Jean-Marc, ses copines de classe, son chat Pilipili… Mais le monde est aussi peuplé de gens fermés à la différence, à l’instar de cette fameuse casse-pieds qui, de toute évidence, hante les supermarchés pour vérifier que filles et garçons vont bien dans leurs rayons ou la mère d’une de ses copines qui voit d’un mauvais œil ce petit garçon qui joue à la poupée. (Pour revenir sur une touche plus guillerette, il y a aussi de nombreuses héroïnes et héros de dessins animés que je me suis fait une joie de traquer au fil des pages ! Car notre ami Bichon n’est pas le seul à être féru d’animation.)

Portraits de la maman de Bichon, de ses amies Myriam et Agnès
et de son héroïne fétiche, Princesse Ploum.
(source : page Facebook de 
Bichon)

Bref, voilà des BD sensibles, drôles, pétillantes, aussi douces et lumineuses que le dessin de David Gilson ! Cependant, il ne faut pas oublier leur intelligence qui permet d’aborder des sujets actuels et importants : le respect des choix de chacun (que ce soit pour les jouets, les vêtements ou les amoureux), les stéréotypes de genre, la sexualisation des objets destinés aux enfants…

Bichon (3 tomes), David Gilson. Glénat, coll. Tchô !. 48 pages.
– Tome 1, Magie d’amour…, 2013 ;
– Tome 2, Sea, Sweet and Sun…, 2015 ;
– Tome 3, L’année des secrets, 2017.

Voilà, c’est déjà/enfin (barrez la mention superflue) fini !
Bonnes lectures à vous !