Sandman, volume 2 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman 2 (couverture)A la fin de la première intégrale, véritable découverte et coup de cœur, Morphée s’était à nouveau imposé comme le véritable Maître des Rêves après sa longue captivité et, ayant retrouvé tous ses attributs, avait remis de l’ordre parmi ses turbulents sujets. Cette seconde intégrale comprend les recueils « Le Pays du rêve » et « La Saison des brumes ».

« Le Pays du rêve » présente quatre histoires indépendantes qui nous permettent de découvrir d’autres facettes de Sandman, de son royaume, de son passé et de ses pouvoirs. J’ai un faible pour « Un rêve de mille chats », dans lequel une chatte explique à une assemblée de chats que si mille d’entre eux rêvaient simultanément d’un monde meilleur, ils deviendraient maîtres de leur vie, maîtres sur les humains. On apprend ainsi que l’influence du Maître des rêves s’étend à tout ce qui rêve.
Mais il y a aussi l’horrible histoire de la muse Calliope, séquestrée et violée parce qu’un écrivain a « besoin d’idées », qui nous apprend qu’elle est la mère du fils de Sandman, un fils qui n’était autre que le poète Orphée. Il y a « Le Songe d’une nuit d’été » qui nous ramène auprès de Shakespeare. Honorant la moitié de son marché avec Sandman, il joue sa célèbre pièce devant le peuple de Féérie, devant les véritables Obéron et Titania… quitte à ignorer son propre fils. Il y a aussi l’Elémentale, recluse dans son appartement, si puissante qu’elle ne peut se tuer malgré sa volonté de mourir.
Un fil conducteur de ses histoires pourrait être les désirs de chacun. Or, la concrétisation de ces souhaits ne se révèle jamais véritablement heureuse et montre également la cruauté humaine.

« La Saison des brumes », quant à elle, est une longue histoire cohérente comprenant six chapitres, un épilogue et un prologue. Morphée se rend aux Enfers pour libérer Nada, une mortelle qu’il a aimée autrefois et qu’il a punie à des milliers d’années de torture pour avoir blessé son orgueil. Sur place, il découvre Lucifer abandonnant son poste et chassant morts et démons avant de fermer les Enfers. L’ange déchu lui remet la clé des lieux, ce qui attire rapidement chez le Seigneur du Royaume des Cauchemars une foule de divinités (égyptiennes, nordiques, nippones…), démons ou autres fées convoitant le monde des morts.

Ce qui m’a plu dans cette histoire :

  • La découverte de nouveaux personnages: les divinités, les démons, mais aussi les autres Infinis qui se réunissent au cours d’une houleuse réunion de famille dans le prologue (les rencontrer était l’un de mes désirs suite à ma lecture de l’intégrale 1 ; à présente, je voudrais en savoir toujours plus sur eux, notamment la Mort et le Délire) ;
  • Les intrigues (dignes d’une cour royale), les négociations, les menaces en vue d’obtenir la clé des Enfers ainsi que les différents invités, tantôt truculents, malicieux, étranges, agaçants… ;
  • Le chapitre sur un pensionnat anglais envahi par ses anciens élèves et professeurs décédés et chassés des Enfers;
  • Et surtout, la façon dont Gaiman joue avec nos attentes pour mieux nous surprendre. Cela fonctionne vraiment et c’est très agréable d’être ainsi menée en bateau.

J’apporterais toutefois une nuance sur la fin de « La Saison des brumes » que je trouve un peu facile – quoiqu’inattendue – car Sandman est « sauvé » par le Créateur et ainsi dispensé de faire un choix. Cependant, à la lumière de l’interview avec Gaiman en fin de volume, je comprends et respecte ce choix.

Bien qu’un peu longues, les annexes sont véritablement enrichissantes et je trouverais dommage de passer à côté car elles mettent en lumière la richesse de l’œuvre de Gaiman. Les références à l’histoire, la littérature, la musique ou autres domaines de l’art, sont multiples et il est passionnant de parcourir à nouveau le volume à la découverte de ces pépites manquées ou inconnues.
Les annexes contiennent également deux scripts (pour « Le Songe d’une nuit d’été » et un chapitre de « La Saison des brumes ») ainsi que les crayonnés correspondants. N’ayant pas de connaissances particulières sur le monde de la bande-dessinée, j’ai trouvé plaisant de découvrir comment s’agençaient les rôles du scénariste et du dessinateur (du moins, comment eux procédaient car je suppose que tous les artistes ne travaillent pas de la même manière).

Sandman… Quel extraordinaire et envoûtant univers, sorti d’une imagination foisonnante, rempli de mille et un détails, de mille et une idées ! Histoires courtes ou longues, Neil Gaiman excelle dans les deux exercices et toutes sont toujours aussi prenantes, oniriques, folles, et, parfois, dérangeantes. Les illustrations, si elles divergent un peu de celles qui m’avaient séduite dans l’intégrale 1, sont encore une fois parfaitement adaptées aux mots de Gaiman. Ce volume est un peu plus court que le premier et j’ai été vraiment triste d’arriver si vite à la fin.

Je ne suis pas sûre d’écrire une critique pour chacun des tomes suivants, mais je suis tellement ravie de ma découverte et de cette seconde intégrale qui tient toutes les promesses de la première que je n’ai pas pu m’en empêcher. Découvrez Sandman !

 Sandman, volume 2 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2013 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 462 pages.

Le Grand Méchant Renard, de Benjamin Renner (2015) et son adaptation en film d’animation (2016)

Le Grand Méchant Renard (couverture)Le renard est un habitué de la ferme. Il entre, salue le chien, le cochon et le lapin, tente de manger la poule, se prend une raclée par cette dernière et repart avec des navets faute de poulet pour son repas. Inspiré par le loup, il met au point un plan : voler des œufs pour élever les poussins jusqu’à ce qu’ils soient prêts à être mangés.
Mais évidemment, on se doute bien que son plan va tomber à l’eau comme tous les autres. Sinon, pas d’histoire et, surtout, pas d’humour.

Car l’humour est bien le point fort de cette bande dessinée. Elle est hilarante par les situations, les dialogues parfois caustiques, les personnages… avec en tête ce pauvre renard que l’on ne peut s’empêcher de prendre un peu en pitié tant il échoue dans toutes ses entreprises. La pauvre bête en voit de toutes les couleurs, humilié par tous les animaux, martyrisé par trois poussins trop aimants et trop dynamiques.
Mais son cœur de papa poule fond malgré tout devant ses trois terreurs et, avouons-le, nous aussi. Leur relation est touchante, pleine de taquineries et d’amour. Le renard se montrera prêt à tout pour les protéger du loup (qui, lui, est un vrai Grand Méchant). Sans oublier de se protéger lui-même de la poule et de son club d’extermination des renards ! Ce qui nous donnera de nouvelles occasions de rire de ses déboires.

Les aquarelles sont toutes douces et toutes jolies. Les protagonistes sont tous très expressifs, ce qui contribue à l’excellence de la BD. J’ai beaucoup apprécié le trait de Benjamin Renner. Les délicates petites vignettes, sans aucun détail superflu, donnent un aspect très léger et aéré à la bande dessinée. Le résultat : les pages tournent toutes seules et l’on dévore l’ouvrage sans s’en rendre compte.

Le Grand Méchant Renard est un véritable coup de cœur tant pour son scénario que pour son dessin. Oscillant entre humour et tendresse, c’est une bande dessinée originale et adorable, à mettre entre toutes les mains.

Le Grand Méchant Renard (extrait)

Et le film d’animation alors ?

Le grand méchant renard (affiche)Après avoir relu et adoré la BD, je suis allée découvrir l’adaptation cinématographique par Benjamin Renner et Patrick Imbert. Et autant vous le dire tout de suite, je suis déçue. Dans ce film d’animation, le rideau du théâtre de la ferme s’ouvre trois fois pour nous raconter trois histoires : « Un bébé à livrer », « Le Grand Méchant Renard » et « Il faut sauver Noël » (un choix peut-être étrange vu la saison, mais pourquoi pas…).

Parlons tout d’abord de la seconde qui reprend le scénario de la bande dessinée et sur laquelle se focalisait toutes mes attentes. Si les éléments et les rebondissements principaux sont bien là, je n’ai pu que constater que certaines coupes avaient été effectuées dans les dialogues notamment. Logique, allez-vous me dire, on pouvait s’y attendre. Certes, mais je ne m’attendais pas à ce que tous les passages les plus drôles à mon goût disparaissent. Le résultat est bien moins humoristique et moins fin que la bande dessinée. Idem pour certaines scènes trop mignonnes entre les poussins et leur mère adoptive. Dommage…
Quant aux deux autres histoires qui tournent autour des personnages du cochon, du lapin et du canard, elles sont assez bateau et je dois reconnaître ne pas avoir été touchée du tout. Disons que je pense que le public visé est quand même un public très jeune.

En revanche, l’animation est plutôt jolie surtout pour les paysages en aquarelle que j’ai adorés et d’ailleurs préférés aux personnages. Une remarque à ce propos sur l’apparence des poussins, bien moins mignons que dans la BD (mais peut-être plus facile à animer avec leur nouveau physique lorsqu’ils sont plus grands ?).

Voilà, une déception donc. Il est peut-être préférable de le découvrir lorsque l’on a aucune attente grâce à la BD.

Le grand méchant renard 2

Le Grand Méchant Renard, Benjamin Renner. Editions Delcourt, collection Shampooing, 2015. 189 pages.

Sandman, volume 1 (intégrale) de Neil Gaiman (1989-1996)

Sandman(couverture)Si vous me suivez régulièrement, vous savez tout le bien que je pense des romans de Neil Gaiman – au cas où : je les adore –, il fallait donc que je teste ses talents dans un autre genre, les comics. Je précise que je suis totalement inculte en matière de comics pour deux raisons (et sans doute pétrie de présupposés, je l’avoue) : la principale étant que je n’accroche pas aux dessins que je trouve (de ce que j’en ai vu) globalement lisses avec cette colorisation très unie et la seconde étant qu’il y en a trop, tout simplement, et que je n’ai pas particulièrement envie de me jeter dans cet univers sans fin. Ce sera donc une critique de néophyte. Venons-en à ce Sandman que je craignais de ne pas aimer (spoiler : J’AI AIMÉ !)

Sandman, Morpheus, Kai’ckul, quel que soit son nom, est un Infini, Seigneur du Songe et Maître des Rêves. En 1916, il est capturé par des petits magiciens qui visaient sa sœur, la Mort pour l’empêcher de nuire. Pendant soixante-dix ans, il est retenu captif jusqu’à ce que ses geôliers commettent une erreur, lui permettant de s’évader. A travers les rêves et les cauchemars des hommes, il retourne mettre de l’ordre dans son royaume, laissé à l’abandon depuis sa disparition.
Cette première intégrale comprend les recueils « Préludes & Nocturnes » (9 histoires) et « La Maison de poupées » (7 histoires).

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Sandman est à la frontière du fantastique et de l’horrifique (avec une pointe de super-héros) et on retrouve bien la touche Gaiman dans des scènes particulièrement angoissantes, glauques et morbides (voir l’histoire « 24 heures » avec Docteur Destin, alias John Dee, un fou échappé d’Arkham qui joue avec l’esprit, les pulsions et les folies des habitués d’un café ou « Collectionneurs » qui nous plonge dans une convention de tueurs en série).
Au milieu de l’action et de la vengeance, de l’horreur et du sang, « Le bruit de ses ailes » (chapitre n°8) est une histoire d’ambiance, calme et douce dans laquelle Sandman suit sa sœur, la Mort, une attachante jeune femme, à la rencontre des récemment décédés.
Toutes les histoires ne se valent pas et certaines sont plus prenantes que d’autres. On sent parfois des différences de ton, d’ambiance comme si Neil Gaiman cherchait sa voix dans les premiers chapitres. La première histoire a été particulièrement difficile à suivre pour moi car elle présente beaucoup d’éléments et paraît un peu brouillonne, mais une fois passée, on sait où on va, qui est qui, et la lecture devient fluide (j’y suis même revenue un peu plus tard et elle m’a semblée beaucoup plus claire !). Gaiman enchâsse les récits, introduit de nouveaux personnages – toujours plus originaux – et ne perd jamais son lecteur. Et confirme une nouvelle fois son talent de conteur.

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Je craignais le graphisme, mais mes inquiétudes se sont révélées infondées. Les dessinateurs de Sandman proposent ici une œuvre plus sombre et plus riche que l’idée que je me faisais du dessin de comics. De plus, je trouve assez agréable l’homogénéité du style en dépit des changements de dessinateurs. J’ai particulièrement eu un coup de cœur pour les couvertures de chaque chapitre qui présente des personnages à travers des portraits oniriques et torturés.

Et je dois dire qu’il m’intrigue, ce Sandman. On le découvre peu à peu. Son caractère, attachant même s’il ne fait rien pour – il est consciencieux au possible, il ne se déride jamais (si, il rit une fois dans ce volume), il est austère (personnellement, il m’a beaucoup rappelé Thorn, pour les lecteurs et lectrices de La Passe-Miroir…). Son passé – « Contes dans le sable » raconte ses amours malheureuses avec une reine africaine tandis que « Hommes de bonne-encontre » se focalise sur son amitié et sa rencontre centennale avec un homme auquel il a accordé l’immortalité. Sa famille, les autres Infinis – la Mort, le Désir, et j’espère découvrir ses autres frères et sœurs dans les prochains tomes.

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Interviews avec Neil Gaiman, sur son projet, ses idées, chapitre par chapitre… Les suppléments sont très intéressants et m’ont apporté de nombreux éclairages, notamment par rapport aux références à d’autres comics ou bien à des personnages connus des fans qui sont passés dans ce volume pour faire un coucou (comme John Constantine). Des détails qui me sont évidemment passés sous le nez et qui doit rendre la lecture encore plus riche pour un connaisseur. Cette ultime partie apporte ainsi des informations bienvenues pour saisir pleinement la complexité de Sandman.

Une œuvre dense et mature, sombre et captivante, un univers qui s’annonce vaste, à la frontière mouvante entre le rêve et la réalité. Neil Gaiman a encore frappé, je n’ai qu’une envie : découvrir la suite des aventures de ce personnage atypique.

« Si mon rêve était vrai, alors, tout ce que nous savons, tout ce que nous croyons savoir est faux. Ça signifie que le monde est à peu près aussi solide et fiable qu’une couche d’écume à la surface d’un puits d’eau noire qui plonge sans fin, et il y a dans ses profondeurs des choses auxquelles je ne veux même pas penser. Ça signifie que nous sommes des poupées. Nous n’avons aucune idée de ce qu’il se passe réellement, nous nous imaginons que nous contrôlons notre vie, alors qu’à une feuille de papier de là, des choses qui nous rendraient fous si nous y réfléchissions trop jouent avec nous, nous déplacent d’une pièce à l’autre, et nous rangent le soir quand elles sont fatiguées, ou qu’elles s’ennuient. »

Sandman, volume 1 (intégrale), Neil Gaiman. Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2012 (1989-1996 pour les éditions originales). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 496 pages.

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, de Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins) (2016)

Sex Story (couverture)De la Préhistoire à nos jours, en passant par Babylone, l’Egypte et la Grèce antique, Rome, et en explorant toute l’Histoire de France, cette bande dessinée se penche sur l’histoire de la sexualité dans nos sociétés : quels étaient les interdits, quelles étaient les pratiques, quelles étaient les mœurs, comment et qui aimait-on à telle ou telle époque ?

Sex Story est une BD très intéressante et très bien renseignée. Il faut dire que Philippe Brenot, psychiatre, anthropologue et directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes, maîtrise de toute évidence son sujet. Même si l’auteur est un spécialiste, la BD se lit vraiment facilement : tout y est toujours très clair et très agréable à lire.
On constate tristement que l’histoire de la sexualité est une histoire en dents de scie, chaque libération de la sexualité ou des mœurs (homosexualité, amour libre, avortement…) ayant été suivie d’une période de répression, souvent à cause de l’Eglise (« un pas en avant, deux pas en arrière… » comme le rappellent certains personnages). Cette BD est aussi féministe car elle souligne parfaitement l’oppression des femmes, l’inégalité des droits entre les hommes et les femmes, les époux et les épouses. En bref, elle montre l’omniprésence de la domination masculine (l’Egypte antique semble faire exception à cette « règle » avec des femmes qui pouvaient devenir pharaonnes et qui étaient respectées).

Sex Story 2C’est sûr, certaines anecdotes m’ont fait bondir d’indignation, toutefois, beaucoup d’autres m’ont fait pouffer de rire. Car oui, il y a beaucoup d’humour dans Sex Story, merci Laetitia Coryn. De petites remarques sarcastiques ici ou là, des dessins explicites mais sans vulgarité (ce n’est pas un ouvrage pornographique, mais ce n’est pas tout public non plus, je précise), des personnages très expressifs, quelques anachronismes dans les dessins, mais aussi dans le langage employé. Et l’humour permet d’aborder des sujets graves car une histoire de sexualité ne se fait pas sans parler de viols, d’incestes ou de mariages forcés.

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(Seul point noir à mon goût : le dernier chapitre « Sexavenir » qui est pour moi totalement inutile. Les auteurs nous proposent un futur sans amour où les bébés se font en usines et où les fantasmes et désirs sont satisfaits par des implants et des hologrammes avant de disparaître de la société. Bref, une vision triste de l’avenir qui n’apporte pas grand-chose à l’ouvrage. J’aurais préféré qu’ils s’arrêtent à notre époque plutôt que de me laisser terminer ma lecture sur cette note douce-amère.)

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Que puis-je donc dire de plus pour vous résumer Sex Story ? Ce n’est pas une BD pornographique, ni même érotique ; c’est une bande dessinée à la fois érudite et drôle ; c’est une BD militante et féministe ; c’est une BD vivante et passionnante aussi bien grâce aux textes qu’aux dessins ; c’est une BD à lire !

« En ce début du troisième millénaire, la sexualité nous semble partout présente, on l’aborde facilement, on la montre à l’écran, on en parle dans les médias, mais paradoxalement on l’explique peu et on ne l’enseigne presque jamais. »

Sex Story : la première histoire de la sexualité en BD, Philippe Brenot (textes) et Laetitia Coryn (dessins). Les Arènes BD, 2016. 204 pages.

Alvin (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2015-2016)

Nous retrouvons Gaston à New-York, plus taciturne que jamais. Son nouveau train-train – survie solitaire – est bousculé par la mort d’une amie, prostituée dans son bar favori, mais aussi mère inquiète. Car elle laisse derrière elle un fils, Alvin, qui s’attache aux pas de Gaston. Tous deux entament un périple vers le Sud à la recherche de la famille d’Alvin.

Avant de commencer ma lecture, j’étais à la fois très curieuse et un peu inquiète tant Abélard avait été un gigantesque coup de cœur.
Si j’avais instantanément aimé notre petit poussin du premier diptyque, il m’a fallu un peu plus de temps pour m’attacher à Alvin. Non pas que celui-ci ne soit pas sympathique, c’est un gamin solitaire et insolent qui n’a pas sa langue dans sa poche pour poser des questions et protester. Simplement, j’ai trouvé le duo Gaston/Alvin moins original. Gaston se retrouve dans le rôle d’un père de substitution et on se doute bien que, malgré ses affirmations comme quoi il n’aime pas les enfants, il finira par s’ouvrir grâce à Alvin.
Pourtant, au fil des pages, je me suis attachée à ce petit bonhomme. Certes, il n’est pas l’irremplaçable Abélard. Certes, il n’a pas l’innocence et la joie chevillées au corps comme ce dernier. Mais il est tout aussi touchant lorsque l’on jette un œil sous la carapace et sa répartie m’a souvent fait sourire.

Mais finalement, je me demande si le personnage qui m’a le plus émue ne serait pas Jimmy Pumpkins. Je n’en dis pas trop, mais cet être différent et muet qui se libère de ses chaînes et découvre au fil de leur périple ce qu’est la vie m’a permis de retrouver la poésie et l’émotion poignante d’Abélard.

Alvin fait en quelque sorte le chemin inverse d’Abélard. L’un quittait une famille, l’autre en retrouve une ; l’un voguait vers les ténèbres, l’autre vers le soleil ; l’un perdait le goût de vivre, l’autre le découvre. Du coup, la fin a été forcément moins poignante que celle – déchirante – d’Abélard.
Cependant, tout est loin d’être rose dans cette nouvelle aventure. Car Alvin est beaucoup plus réaliste qu’Abélard. Le premier tome s’ouvre sur une peinture de New-York avec ses chantiers vertigineux, ses filles de joie, la guerre, les orphelins… Et par la suite, en plus de faire l’expérience de la mort et de l’abandon, Alvin découvre, au cours de leur voyage vers le Sud, le racisme, les cirques de monstres et le fanatisme religieux.
Malgré cette nouvelle orientation, j’ai retrouvé tous les ingrédients qui avait fait d’Abélard un bijou : la poésie, les petites citations et réflexions philosophiques du chapeau, la tendresse, les merveilleuses illustrations de Dillies sensibles et pleines d’émotions…

Si Alvin ne m’a pas fait ressentir les mêmes émotions qu’Abélard, si ce second diptyque n’a pas su être un coup de cœur aussi infini que l’a été le premier, cette « suite » signe malgré tout une belle rencontre avec Alvin et Jimmy et de tendres retrouvailles avec Gaston. Ainsi qu’avec les mots magiques de Régis Hautière et les dessins envoûtants de douceur de Renaud Dillies.

 « Si tu pleures le passé, si tu crains l’avenir, accroche-toi au présent. »

«  Grâce à lui, j’ai compris deux choses. La première, c’est qu’on a plus à apprendre de ceux qui sont différents de nous que de ceux qui ressemblent. Et la deuxième, c’est qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence. On peut condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait, pas pour ce qu’il est.
– Sauf si c’est un con !
– Non, Alvin… Même pas si c’est le dernier des cons. »

Alvin, tome 1 : L’héritage d’Abélard, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2015. 56 pages.

Alvin, tome 2 : Le bal des monstres, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2016. 56 pages.

L’Arabe du futur : une jeunesse au Moyen-Orient (3 tomes, série en cours), de Riad Sattouf (2014-2016)

 

L’Arabe du futur, difficile de ne pas en avoir entendu parler, je pense. Actuellement, trois tomes sont parus sur les cinq prévus par l’auteur-dessinateur. Né d’une mère française et d’un père syrien, Riad Sattouf raconte son enfance passée dans la Libye de Kadhafi et la Syrie d’Hafez Al-Assad. Son père, fasciné par le panarabisme et les dictateurs arabes, veut faire de lui un homme éduqué et moderne, l’Arabe du futur.

L’Arabe du futur, T1 (extrait)

Première page du tome 1

Il s’agit d’une autobiographie basée sur les souvenirs de l’auteur. On a le point de vue d’un enfant qui ne saisit pas forcément la mesure de tout ce qui se passe autour de lui. On sent notamment l’enfant dans le regard porté sur le père (je reviendrai sur ce personnage) : Riad l’admire énormément, son père est son héros, mais, en grandissant, il note quand même des contradictions dans ses paroles ou dans ses actes. De plus, les odeurs sont très présentes et restent pour lui, encore aujourd’hui, associées à des personnes ou à des lieux.

L’Arabe du futur, pour moi, c’est avant tout une découverte. La découverte de la vie dans les pays arabes dans les années 70-80. La découverte d’un autre monde. La découverte d’une autre réalité. Choc des cultures, canyon entre leur vie et nos vies.
Par exemple, outre les infrastructures défaillantes (combien de fois Riad Sattouf pointe les fissures dans le béton des maisons, y compris les plus grandes et les plus belles ?) et le manque de confort dans la maison, on ne peut qu’halluciner devant l’inexistence du concept de propriété privée en Libye. N’importe qui peut s’approprier un appartement vide. Même si le propriétaire était seulement parti faire une course. Et il est interdit de mettre un verrou. Chose inconcevable pour nous, Occidentaux. Ajoutons entre autres à cela un antisémitisme affirmé et des femmes et des animaux au mieux ignorés, au pire maltraités (et plus…)

L’Arabe du futur, T2 (extrait)

Première page du tome 2

Mais pour Riad, tout est normal. Certes, il est traité de Juif à cause de ses cheveux blonds, mais globalement, rien ne le surprend car il ne connaît pas grand-chose d’autre. Aussi, si ces BD peuvent être lues comme des documentaires, ce sont aussi des histoires d’enfants. Pour lui, le quotidien, c’est l’école, ses cousins récemment rencontrés, ses parents. C’est sans doute pourquoi il y a autant d’humour qui vient s’intercaler à des situations dures, voire horribles.

J’ai été partagée face au père de Riad. Si, au début, il est plutôt sympathique avec ses grandes idées et ses rêves de moderniser le monde arabe et d’apporter la culture à tous, il devient parfois très irritant (les horreurs sexistes et racistes qu’il déblatère parfois…). C’est un personnage assez complexe, tiraillé par ses envies de modernité d’une part et par la tradition de l’autre. C’est lorsqu’il retourne dans son village natal et qu’il se retrouve au milieu de sa famille qu’il se remet à faire le Ramadan, à lire le Coran, à porter la djellaba alors qu’il se dit athée ! Il parle beaucoup de ses grands projets, de ses idées qui vont changer la Syrie, mais finalement, il agit peu… au grand désespoir de sa femme.

L’Arabe du futur, T3 (extrait)

Première page du tome 3

Sa femme, la mère de Riad… ma plus grosse incompréhension. Pourquoi reste-t-elle ? Elle est cultivée, elle est réaliste par rapport à leurs conditions de vie (les enfants maigres, son ennui quotidien, l’absence de confort…), elle retourne de temps en temps chez sa mère en Bretagne et voit parfaitement le décalage. Et pourtant, elle reste, elle écoute son mari mettre les femmes au placard (au moins de plus ou moins cautionner un meurtre). Pourquoi s’enferme-t-elle ainsi ? C’est vraiment une énigme que j’espère un peu mieux comprendre dans les épisodes suivants.

Témoignages historiques et culturels captivants, les trois premiers tomes de L’Arabe du futur passionnent également pour ce regard d’enfant posé sur le monde et sur ce père si ambivalent. Si la violence du quotidien est parfois choquante pour nous Occidentaux, l’humour est souvent au rendez-vous. Pudeur et tendresse sur cette enfance entre deux cultures, le résultat est touchant et particulièrement réussi.

L’Arabe du futur : une jeunesse au Moyen-Orient (1978-1984), Riad Sattouf. Allary Editions, 2014. 158 pages.

L’Arabe du futur 2 : une jeunesse au Moyen-Orient (1984-1985), Riad Sattouf. Allary Editions, 2015. 158 pages.

L’Arabe du futur 3 : une jeunesse au Moyen-Orient (1985-1987), Riad Sattouf. Allary Editions, 2016. 150 pages.

Abélard (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2011)

Parce qu’on lui a dit que, pour séduire la fille de ses rêves, la belle Epilie, il fallait lui offrir la Lune (« ou à la rigueur, un bouquet d’étoiles »), Abélard, petit poussin, part sur les routes, lui qui n’a jamais quitté son marais. Direction l’Amérique, là où les hommes ont inventé des machines volantes. Ce doux rêveur rencontre alors Gaston, un ours mal léché, grognon et désabusé. Cette rencontre les marquera tous deux à jamais.

Dans le premier tome, on sent bien que les choses vont se durcir par la suite. Et effectivement, le parcours d’Abélard ressemble à un voyage au bout de la nuit, pour reprendre Céline.
Abélard est un rêveur, un peu poète, un peu naïf. Et la vie n’est pas tendre pour les gens comme lui. Il va se la prendre en pleine face, la vie, et toute la méchanceté du monde. La haine, le racisme, la cupidité…
Avec son chapeau qui lui offre un proverbe par jour et son banjo, il répondra à la violence par la poésie, aux insultes par la musique. Mais peut-on éternellement garder la joie de vivre vivante quand tout nous accable ?

Abélard, c’est aussi un voyage initiatique tout en poésie et en philosophie. Et un concentré d’émotions. Cette histoire qui, de toute mignonne, vire au tragique, m’a beaucoup émue. D’autant plus que je me suis très rapidement prise de tendresse pour le candide Abélard et que je ne m’attendais pas à ça en commençant ma lecture.

Les illustrations de Dillies font de ces bandes dessinées de purs bijoux. On aime les dessins, soulignés par d’épais contours noirs. On aime la rondeur, la souplesse, les courbes du trait. On aime les couleurs, douces, chaudes et vivantes, dans les tons bruns, jaunes et rouges. On aime l’expressivité des personnages qui les rend si proches de nous.

Ne vous fiez pas à ses apparences de petite fable animalière. Lire Abélard, c’est se prendre une vraie claque. Sous la douceur du dessin et l’innocence des dialogues se cache toute la cruauté du monde, mais aussi – et heureusement – les magnifiques moments de paix, de joie ou d’amitié que la vie nous offre parfois.

Hautière et Dillies ont donné une suite à Abélard, avec un autre diptyque, Alvin, que j’ai vraiment hâte de découvrir !

« Moi, je te dis que l’Epilie qui est dans ta tête, elle est nulle part ailleurs. Les filles parfaites, ça n’existe pas. Et y a pas que les filles. C’est pareil pour tout. Et pour tout le monde.
On a tous des défauts et des trucs qu’on cache au fond de nous, ouais… On a tous un côté sombre…
Y a que le soleil qu’a pas d’ombre. »

« Chaque illusion perdue est une vérité retrouvée. »

Abélard, tome 1 : La danse des petits papiers, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.

Abélard, tome 2 : Une brève histoire de poussière et de cendre, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2011. 64 pages.