Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », de Mireille Havet (2010)

(Me revoilà, après quelques semaines d’absence. J’ai, cette année encore, manqué le rendez-vous mensuel du « C’est le 1er), mais je me rattraperais fin août avec un 2 en 1. Je vous laisse avec un livre lu en juin pendant que je me penche sur les rares de juillet…)

Journal 1927-1928 (couverture)Il m’aura fallu six ans et demi avant de retrouver le chemin du Journal de Mireille Havet avec ce volume qui trônait pourtant sur ma table de nuit depuis son acquisition. Si mes listes n’étaient pas formelles, je n’aurais jamais cru que j’avais laissé tant de temps tant le souvenir de mes lectures reste vivace. Je ne comprends même pas comment il a pu en être ainsi tant l’émotion de la retrouver était forte.
Je parcours mes anciennes chroniques – parues à une époque où ce blog tournait un peu au ralenti, me semble-t-il – et je m’aperçois que je n’arrive pas à parler de ces journaux correctement, c’en est assez désespérant.

Elle est loin, la jeune femme si prometteuse de 1918. On retrouve la diariste rongée par les drogues qu’elle consomme sans mesure aucune, dans des proportions sans cesse grandissantes. Avec le constat de sa « déchéance » tant financière que physique et intellectuelle, son envie de mourir se fait omniprésente. Rien d’autre ne paraît réellement pérenne dans ce qu’est devenu le quotidien de Mireille Havet.
Elle continue ses tentatives de désintoxication, voit chaque nouvel essai comme celui qui signera son retour à la vie, fait pénitence, dénigre les années et attitudes passées, promet de renouer avec une vie saine, avec l’écriture, remercie Dieu d’avoir été sauvée. Elle vibre alors d’un optimisme joyeux, violent, enfantin, qui lui fait voir le monde beau, bon et gentil et fait naître en elle une foi apparemment indéfectible. Contraste terrible avec ce que l’on pressent, ce que l’on sait de la suite, à savoir la rechute que l’on appréhende tout en sachant inéluctable. (Cruellement, c’est grâce à cette suite funeste qui s’annonce que son discours d’illuminée par sa religion n’est pas trop insupportable à lire…) Et effectivement, elle replonge, toujours plus sévèrement. Regrettant son passé prometteur, elle se dit esclave, morte encore vivante. Souffre et perd le compte des doses.
Malgré tout, elle continue d’aimer. Elle aime follement Robbie. Puis Alice. Puis Renée et Norma. Elle les aime toutes, ces femmes qui traversent sa vie, le temps d’une année, d’un mois ou d’une nuit. Ses sentiments sont sans cesse exacerbés à l’extrême, tant dans la passion que dans le mépris qui suit la rupture. Ses mots d’amour et de désir se font, avec la même véhémence, insultes assassines.

« Je ne suis plus un enfant qui attire la compassion et un intérêt attendri. Comme les autres, seule comme les autres, un cas entre des millions, sans autre singularité qu’un glorieux et étincelant début et une fin lamentable, complètement anonyme et obscure pour tout ce même monde qui, à 15, 16, 17 et jusqu’à 25 ans même, m’accordait du génie et, en échange, me promettait une gloire sans précédent.
Beaux rêves de sucre rose d’une petite fille sotte et crédule, plus crédule et sincère, même, que vraiment vaniteuse et outrecuidante. »

Comme dans le volume précédent, son journal côtoie son agenda. Différence tranchante entre le premier – littéraire, passionné, faisant l’impasse sur de nombreux sujets (jugés sans doute trop terre-à-terre) de sa vie – et le second – factuel, à l’écriture sèche, allant à l’essentiel, énumérant noms, lieux et activités quotidiennes. La lecture en parallèle des deux supports permet de croiser ce qu’elle vit et ce qu’elle raconte.
Dans son journal, Mireille Havet n’est pas sans faire preuve d’une certaine grandiloquence. Ses mots subliment, exaltent le vécu, même quand celui-ci est maussade ou maladif. Elle exagère, elle dramatise, elle exacerbe ses sentiments et son vécu, donnant à tout cela une puissance renversante et magnifique. Avec ces longues phrases, son discours se fait hypnotique. Une hypnose qui fait vibrer dans une course digne d’un manège de fête foraine, de l’exaltation la plus joyeuse aux bas-fonds de la déchéance.
Lorsqu’elle est trahie par Robbie, partie dans son dos pour son Écosse natale, son journal fait le récit d’une rupture, de celles qui laminent, déchiquettent et laissent pour morte, mais dont, finalement, on se remet envers et contre tout. Elle écrit le désespoir, l’incompréhension, la haine rancunière et les remords qui retirent les mots cruels écrits juste avant. C’est beau, douloureux et triste. Paradoxalement, c’est cet événement qui la tue (ses mots) qui fait revivre son journal et la rend volubile à nouveau alors qu’elle y écrivait assez peu pendant les mois heureux avec Robbie.

« Ma vie est devenue ce fumier où, nuit et jour, je me roule, oublieuse, par instants, de ses réalités, asphyxiée littéralement tant l’odeur est forte et me monte à la tête, oublieuse de tout, à moitié idiote, figée moi-même en statue de fumier, en statue d’ordure et d’horreur recouverte, recouverte… sans nom, sans pensée, sans mémoire, à demi aveugle et dans un noir cent fois plus épais, plus vaste que celui de la cécité, n’attendant qu’une chose au monde, n’espérant qu’elle, celle-ci, d’être éveillée enfin de mon cauchemar par la vraie mort humaine. »

Evidemment, elle n’est pas parfaite. Elle se montre même parfois insupportable. Quand elle se montre mesquine envers une personne autrefois aimée. Quand elle répète inlassablement qu’elle n’a « pas d’amis » alors qu’il se trouve toujours quelqu’un pour sonner à sa porte ou pour lui prêter de l’argent. Quand elle se plaint d’être mal aimée. Mais peu importe. Elle écrivait pour elle-même, elle pouvait bien se raconter comme elle en avait envie. Et puis, ces exagérations résonnent d’un accent de vérité et de passion absolument irrésistible, donc comment lui en vouloir ?

« Ô Morphine, qui donc s’occuperait de moi, qui donc s’immiscerait dans ma vie de supplices et d’injures misérables, sinon toi, puisque tout et tous m’ont depuis longtemps abandonnée ?
Ô Morphine, tu es mon secret, mon amie la plus folle, mon ennemie la plus sûre et ma sauvegarde, puisqu’il paraît qu’il faut vivre malgré ses blessures et ses amputations. Mais qui donc peut le comprendre ou le comprendrait loyalement et férocement comme je l’avoue cette nuit où, dans l’excès de ma solitude et de mon impuissance, l’amertume de vivre et la rancœur des souvenirs font éclater ma poitrine et rongent mes paupières comme des vers. »

Mireille Havet, comme toujours à vif, comme toujours poignante. Désespérée, suicidaire, droguée, et pourtant animée d’une envie de vivre qui resurgit sans cesse, d’un espoir assez incroyable finalement de retrouver le cours de sa vraie vie et d’oublier ces années de déchéance et d’impuissance.

« Je n’écrirai plus d’histoires, Mary ! j’aimais trop les histoires, j’ai voulu, avant de les écrire, en avoir, et la réalité s’est substituée à la création, ma vie à l’ouvrage que je devais faire sur la vie, ma mort à la mort imaginaire de nos fins de chapitres, et pour finir sur un mauvais jeu de mots, l’héroïne à nos héros ! »

Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », Mireille Havet. Editions Claire Paulhan, coll. Pour mémoire, 2010. 350 pages.

Les autres chroniques sur Mireille Havet

17 réflexions au sujet de « Journal 1927-1928 : « Héroïne, cocaïne ! La nuit s’avance… », de Mireille Havet (2010) »

  1. Je ne me tourne pas facilement vers ce genre de lecture, mais tu m’as convaincu d’essayer de m’y mettre.

  2. Wahou, ta chronique me laisse bouche-bée. Franchement tu t’éloignes de la critique amateur pour rejoindre la critique quasi-pro. C’est vraiment très très bien écris, j’achète tout de suite.
    Je ne connaissais pas du tout Mireille Havet mais tu me donnes très envie de découvrir ses écrits. J’aime étrangement ce genre de lectures un peu torturées même si, bien souvent, elles m’attristent et me chamboulent. Mais c’est peut etre là aussi un des rôles de la littérature, nous tordre les tripes ! 🙂
    Bref, après les journaux de Anaïs Nin (dont je possède le tome 1 dans ma PAL), je lirai probablement ces textes de Mireille Havet ♥

    • Ahah ! Tu es vraiment trop gentille ! Je ne sais quel champignon tu as avalé avant de passer par ici, mais c’est vraiment adorable ! Continue la drogue avant de me lire, ça fait du bien à ma confiance en moi.

      Dans le genre qui « attristent et chamboulent », Mireille Havet se pose là. Peut-être aussi parce que je suis dans un état d’esprit qui fait que je prends tout dans la tronche, j’ai eu l’impression qu’on était trois pendant cette lecture : Mireille, moi, et une grande ombre noire faite de mort et de dépression (on s’est bien marrées, toutes les trois, oui).
      En tout cas, j’espère que tu auras l’occasion de faire sa connaissance ! (Oui, avec Mireille, j’ai ce sentiment de la côtoyer à travers ce voile de papier.)

      Anaïs Nin est une autrice que j’aimerais énormément lire, et… attends, je vais vérifier un truc, je reviens (oui, je sais que tu ne vois pas la différence). Eeeeh ! Tu sais quoi, tu sais quoi ? J’ai le tome 1 de son journal aussi ! (Enfin, c’est bien 1931-1934 que tu as ?) Dis, quand tu le lis, tu me le dis ? Ça me motivera à le sortir enfin de ma PAL ! Sans ça, il va encore y rester dix ans ! S’il te plaît ?

      • Ah non mais c’est très sincère, je m’embete pas à commenter autrement 😛
        Tu as l’art de parler des livres pas très guillerets je crois hihi

        J’imagine la grosse marade effectivement !
        Je sais pas s’il ya un bon moment pour lire ce genre de livre. Si tu es en forme j’imagine que ca t’enfonce et si tu es dejà deprimée j’imagine que ca en rajoute. Mais c’est sur que je le lirai, j’aimerais lire plus de journaux, c’est un genre qui m’intéresse mais me touche aussi beaucoup trop !

        Ouiiii c’est celui la ! Ah bah aucun soucis, quand je m’y mets je te le dis. On se laissera un peu de temps pour que tu puisses finir ton livre en cours et moi je lirai un truc petit en attendant et après BOOM, lecture commune ! 🙂
        J’ai écouté un podcast sur ses journaux et franchement, ca m’a donné hyper envie, je sens que ca va etre bien cool 😉

        • Et ben… merci beaucoup alors !

          Oui, et puis, je ne sais pas. Je ne sais pas si j’aurais cette même sensation de proximité si je les lisais quand tout va bien. Je serais sans doute moins sensible à ce qu’elle raconte, à la manière dont elle le raconte. Et je n’ai pas envie de me sentir totalement à côté de la plaque.

          Oh super ! Je lis peu de journaux et du coup j’ai vraiment du mal à me motiver pour celui-ci, je me le trimballe depuis des années ! Il m’intéresse vraiment, sinon il n’aurait pas survécu aux multiples purges subies par ma PAL, mais je ne me décide jamais à l’en sortir. Du coup, j’apprécierai vraiment un petit coup de pouce !
          En fait, je ne sais rien d’elle. Il y a juste cette BD qui a l’air sublime, Anaïs Nin sur la mer des mensonges qui me fait bien envie aussi, mais que j’ai envie de coupler avec ses écrits évidemment.

          • Je comprends! C’est pour ça je me dis, c’est peut être maintenant que je suis un peu déprimée que je devrais lire tous les livres tristes que je repoussent toujours parce que j’ai peur de me plomber. J’y trouverai peut etre des réponses et du réconfort dans le fait de voir que je suis pas seule, finalement ! C’est toujours agréable que quel’uun mette des mots sur un sentiment qu’on partage.

            Du coup pour le coup de pousse il faut écouter l’épisode 4 du podcast le Book Club. Diglee parle d’un autre ouvrage d’Anaïs Nin et un peu de ses journaux. C’est elle qui m’a fait découvrir cette autrice et m’a donnée envie de la lire. Et le petit plus c’est que j’adore et partage la vision que Diglee a de la lecture, l’envie de « chercher le vrai » et « d’aller sur les traces d’un auteur » en lisant ses correspondances et tout vraiment, passionnant j’trouve ! 🙂
            Je connaissais pas du tout ! Ca a l’air bien, les dessins sont magnifiques et c’est justement l’aspect « auto-fictionnel » et mensonger de son oeuvre qui m’attire tout particulièrement donc ca file directe en Wishlist et je vais essayé de le trouver en bibli histoire de me mettre en jambe 😛

            • Je ne sais pas si ça va jusqu’à m’apporter du réconfort, mais oui, je trouve ça beau de lire des mots parfaitement trouvés sur un truc que tu ressens mais dont tu n’aurais su parler aussi bien.

              Ah chouette, merci ! J’écouterai ça ! Je sens que je suis en train de bien me motiver, là. Depuis le temps que je l’ai ce bouquin, il serait temps !

  3. Tu m’as fichue une de ces trouilles au premier partage de citation ! Habituellement, tu les places en fin d’article, et je me suis dis « quoi ? mais ça peut pas être aussi court ! » (preuve que tes articles sont nuls HEIN )
    Bon, outre le fait que la citation 2 ne parle aaaaabsolument pas à une certaine personne (bon, moi aussi, je vais pas me défiler), que je n’ai pas du tout fait un petit mouvement de tête compréhensif au « morte encore vivante » (du-tout), ta chronique est très envoûtante à lire !
    Tu parles d’un aspect hypnotique de ce journal, et je le trouve retranscrit dans ton avis. C’est très difficile de parler de textes personnels parce que l’intimité du journal résonne ou non avec notre personne, notre vécu. Pourtant, tu y parviens avec brillance, donc chapeau. J’étais déjà intéressée par le personnage que tu m’avais évoqué et dont j’ai très vaguement cherché quelques infos, et même si ça reste assez confus comme je ne la connais pas, mais ton avis est bien une confirmation. Est-ce qu’il y a un intégral de ces journaux ou du tout ?
    (je verrai à l’occase pour lire tes autres avis dessus, mais poco a poco, tu te doutes.)

    • Je pense qu’il n’y a que toi pour connaître des émotions fortes à la lecture d’un de mes articles… (Et oui, de temps en temps, je change ! Enfin, c’est surtout que ça faisait un peu trop gros pâté à la fin vu que les citations sont un peu longues.)
      Je pense totalement que Mireille te parlera autant qu’à moi, mais j’avoue que ce n’est pas forcément facile à lire quand on est dans un état d’esprit… pas joyeux, dirons-nous.
      Comme tu le dis, ce n’est pas facile d’en parler. Surtout avec la résonnance entre ses mots et moi, avec la compréhension d’un état d’esprit partagé. J’ai l’impression d’avoir un alter ego en Mireille. Bref.
      En tout cas, je suis bien contente de contribuer à la faire connaître un peu. Et non, il n’existe pas d’intégrale. En fait, les éditions Claire Paulhan éditent petit à petit ses journaux, depuis des années, mais tout n’est pas encore paru. Je dois avouer que les bouquins ne sont pas donnés, mais en ce qui me concerne, peu me chaut !

      • Pfeeuh n’importe quoi ! Je suis sûre qu’Alberte, au moins, éprouve aussi des émotions intenses en lisant tes avis palpitants !
        En effet, je comprends bien, mais ça rajoute un charme de varier un peu comme ça !
        C’est sûr qu’avec ce journal c’est plus un coup à plonger un peu plus si on le lit en allant mal. Mais oui, je pense que tu ne fais pas fausse route en me conseillant Mireille ! (j’aimerais bien découvrir ton alter ego hehe)
        Rah flûte… C’est pas pour tout de suite en tout cas. EN cherchant rapidement, j’ai vu que c’était dans la trentaine. C’est ça où les sites se font une marge ? Ca refroidit un peu pour les posséder, surtout que y en a déjà pas mal, et si ce n’est pas fini en plus, il ne faut pas être frileuse du porte monnaie !

  4. Ping : C’est l’premier j’balance tout #17 (aoû.20) – Alberte Bly

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