Preacher, intégrales (6 tomes), de Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin) (1995-2000)

Vous avez sans doute compris que j’ai eu ces derniers mois un véritable coup de cœur pour Sandman, ce comics signé Neil Gaiman. Aussi, en empruntant le premier tome de Preacher à la bibliothèque, j’éprouvais quelques doutes et craignais que ce dernier ne souffre de la comparaison.
Aucune comparaison possible et Preacher s’est bel et bien révélé une excellente et fascinante découverte. (Je ne pensais d’ailleurs pas aimer un autre comics aussi rapidement après Sandman, je suis complètement infidèle !)

Critique sans spoilers normalement
(les choses que j’évoque sont toutes mises en place dans le premier volume)
(je crois)
(j’espère)
(normalement c’est bon, vous pouvez y aller).

De quoi ça parle ? Jesse Custer, un pasteur pas très convaincu de l’existence de Dieu, se retrouve tout à coup possédé par Genesis, une entité mi-ange mi-démon qui lui donne le pouvoir de soumettre tout le monde à sa volonté en utilisant la Voix. Avec Tulip, une femme redoutable qui se trouve être son ex-petite-amie, et Cassidy, un vampire irlandais porté sur les excès en tous genres, il part à la recherche du Tout-puissant, bien décidé à lui demander des explications.
Des anges et des démons, un vampire, un Dieu qui a abandonné son poste, un Saint des Tueurs, de la haine, de la peur, de l’amour… ça aurait pu être juste un grand n’importe quoi, mais c’est loin d’être le cas car, grâce au cadre et aux personnages, tout reste crédible d’un bout à l’autre.

Je vous préviens tout de suite : Preacher, c’est violent. C’est vulgaire et c’est brutal. Jurons, insultes, mutilations et meurtres sont légion. Et l’humour y est très noir. Mais ce n’est pas juste une violence gratuite (enfin, peut-être un peu). C’est surtout que nos personnages évoluent dans un monde lâche, cruel, agressif – ils y participent aussi pas mal, surtout dans le cas de Cass –, dans lequel règne la loi du plus fort. Il y a toutefois quelques passages bien vicieux (si vous avez l’occasion de découvrir le Marchand de viande, vous comprendrez).

Mais Preacher est aussi une grande fresque qui parle de religion et de nature divine, d’amour (les parents de Genesis, ceux de Jesse, lui et Tulip…) et d’amitié (l’importance énorme de Cass dans sa vie), de la famille (notamment lors de l’arc narratif sur Angelville, le domaine – assez atroce – où Jesse a été élevé), d’honneur et de loyauté, d’identité…
Bref, si Garth Ennis et Steve Dillon proposent là une étonnante et passionnante vision du Ciel, de Dieu et de son armée d’anges, ce sont bien les relations humaines qui constituent le cœur vibrant de cette histoire.

Preacher, ce sont également des personnages complexes, torturés, mystérieux. Au fil des histoires, les personnages se succèdent : forts, exécrables, pathétiques, dérangeants, fous… impossible de rester indifférente face à ces caractères à la fois réalistes et improbables. Mémé, Tête-de-Fion, Odin Quincannon, Starr… les méchant·es sont tellement atroces et truculent·es qu’il y a cette bizarre relation attraction perverse/répulsion qui se met en place à chaque fois ce qui est génial et perturbant à la fois.
Et puis il y a le trio de tête : Jesse, Tulip, Cassidy. Si on s’attache presque immédiatement à chaque membre de ce trio d’antihéros, tous trois prennent leur temps pour nous dévoiler tous leurs secrets et nous révèlent bien des surprises, bonnes ou mauvaises, tout au long de la saga.

  • Jesse, le prêcheur qui n’existe pas à se servir de ses poings. Malgré toute la violence dont il peut faire preuve, c’est finalement un personnage très moral, très droit qui suit la ligne de conduite qu’il s’est fixé. C’est le personnage principal avec lequel j’ai eu le moins d’atomes crochus car il est trop américain. Trop « c’est un foutu beau et grand pays », « les Etats-Unis d’Amérique (mettre toute l’emphase nécessaire en lisant ces mots), la nation de la seconde chance, « femme, que veux-tu, mon seul défaut est de vouloir te protéger, quitte à me casser en douce pendant que tu dors » (en vrai, il ne parle pas comme ça, j’exagère un peu) (je vais finir par le faire passer pour un gros abruti…). Et puis il a John Wayne pour « ange gardien imaginaire » (oui, c’est un argument suffisant pour moi).
  • Preacher T6 plancheTulip est la seule femme et elle est capable. Sauf qu’elle doit encore et toujours faire ses preuves,et ce depuis l’enfance que l’on revit en flash-back (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé ce passage où son père découvre et se dresse contre le sexisme ordinaire en élevant seul sa fille). Même si elle atomiserait Lucky Luke au tir, elle doit sans cesse lutter contre l’horripilante tendance de Jesse à la surprotéger. Elle a les pieds sur terre et, malgré la folie de leur périple, elle n’oublie pas de vivre et de rire : elle apporte ainsi de salutaires moments de répit.
  • Et puis, il y a Cass. Le buveur de sang qui remet à leur place les vampires traditionnels de la littérature et du cinéma, pédants et faussement torturés. Il est tellement cool, Cassidy, comment ne pas l’aimer ? Mais il vous fera faire des montagnes russes émotionnelles avant que tout cela ne soit achevé.

Une superbe histoire, c’est très bien, mais dans une BD, le visuel y est aussi beaucoup. Et là encore, c’est un sans-faute. Contrairement à Sandman pour lequel les artistes s’étaient succédé, il y a ici une belle continuité : Steve Dillon est aux commandes (sauf pour quelques épisodes spéciaux dessinés par des « invités »). Les dessins sont réalistes et dynamiques. Certaines séquences sont juste superbes grâce aux illustrations expressives et évocatrices de Steve Dillon. Je ne pense pas à des moments d’action, mais à des discussions entre personnages, à des retrouvailles : celle de Jesse et Tête-de-Fion par exemple est bouleversante tant Dillon nous donne à voir la compassion et la tristesse du premier et la détresse de l’autre. C’est tout simplement sublime ! Mais horreur et perversion y sont tout aussi bien représentées (pour notre plus grand plaisir de gens bizarres ?).

Les intégrales présentent également toutes les couvertures des fascicules d’origine. Illustrés par Glen Fabry, il s’agit le plus souvent de portraits des personnages. Si quelques ratés se glissent ici ou là, plusieurs d’entre elles capturent à merveille le caractère d’Untel ou Unetelle ou l’horreur d’une situation.

Enfin, les intégrales sont complétées avec des extraits du courrier des lecteurs, ce qui donne parfois à voir ce qui choque les lecteurs et lectrices et de découvrir alors le point de vue de Garth Ennis. Très intéressant, notamment sur les sujets les plus délicats et potentiellement clivants.

Trash, fou, surprenant, insolite, délirant, irrévérencieux, drôle. Les adjectifs s’appliquant à Preacher sont nombreux tout comme les qualités de ce comics culte (que je ne connaissais pas avant d’être attirée par le portrait de Tête-de-Fion sur la sixième couverture). Je vous en laisse un dernier : magistral.

Une adaptation en série est en cours. Je ne l’ai pas vue, j’ignore si je la verrais un jour (pas tout de suite en tout, la BD est trop fraîche dans mon esprit), mais j’avoue être dubitative. La violence très présente, les choses atroces brillamment mises en images par Steve Dillon, l’humour noir, etc., je me demande ce que ça donne en images réelles. Si quelqu’un l’a vue, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je suis curieuse malgré tout.

Preacher, Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016-2018 (1995-2000 pour les premières publications). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérémy Manesse.
– Tome 1 : 352 pages
– Tome 2 : 423 pages
– Tome 3 : 392 pages
– Tome 4 : 392 pages
– Tome 5 : 383 pages
– Tome 6 : 397 pages

Challenge de l’imaginaire
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Watership Down, de Richard Adams (1972)

Watership Down (couverture)Face à la destruction imminente de leur garenne natale, Hazel et Fyveer, l’un aussi brave que l’autre est réservé, décident de fuir. Avec quelques lapins qui ont choisi de leur faire confiance, ils partent dans le vaste monde à la recherche d’un nouvel endroit qu’ils pourront considérer comme leur maison.

Je ne sais pas vraiment quoi dire sur ce roman, à part que je l’ai adoré. Dès la première page, j’ai été entraînée avec ces lapins dans leurs aventures. Watership Down est un melting pot original, passionnant et très réussi : c’est à la fois un roman d’aventures et une quête initiatique, une épopée et une ode à la nature, le tout parsemé de récits héroïques et de contes.

La création de toute une mythologie lapinesque et les éléments de langage imaginaires (sfar, kataklop, farfaler, shraar, vilou… je vous laisse lire le livre pour connaître leur signification…) rendent la découverte de ce monde animal très intéressante. J’ai apprécié le fait que, en dépit de la touche d’anthropomorphisme distillée au fil du roman, nos petits héros continuent à agir en lapins, c’est-à-dire essentiellement à l’instinct. A l’image de leur héros légendaire Shraavilshâ, ils utilisent leur rapidité, leur discrétion et la ruse pour parvenir à leurs fins. Leur objectif est de survivre puis d’assurer une descendance pour la nouvelle garenne.
Je me suis incroyablement attachée à ces lapins loyaux et débrouillards : Fyveer avec ses visions, ses craintes et sa sagesse, Hazel avec son courage et son désir de faire les meilleurs choix pour le groupe, Bigwig avec la gentillesse qu’il cache derrière la force, Dandelion le conteur… J’ai voyagé avec eux, j’ai l’impression d’avoir, pendant quelques jours, partagé leur quotidien qui ne m’a pas un instant ennuyée.

Toutefois, il est possible de trouver des échos politiques dans ce roman qui parle de la peur, de l’exil, de l’importance cruciale de la solidarité pour survivre, de courage, du poids des responsabilités. Dans leur recherche peut-être un peu utopique d’un lieu parfait, Hazel et sa bande rencontrent diverses garennes qui se révèlent parfois totalement dystopiques. Société abrutie par le confort assuré par la présence des humains non loin – et tant pis pour ceux qui se font attraper de temps en temps –, lapins de clapier, dictature qui promet la sécurité en échange de la liberté et des petits bonheurs primaires. Cette gravité sombre cachée sous le manteau « les aventures d’un bande de petits lapins » m’a captivée, embarquée dans l’histoire, prise par le suspense et la tension sans cesse sous-jacente.

Nous sommes bien loin du Jeannot Lapin de Beatrix Potter ; ici, la vie d’un lapin est rude et parsemée de dangers. Dans une nature hostile, la violence et la mort peuvent venir de tous les côtés : entre les humains, les animaux carnivores, les voitures et les autres lapins, celui qui manque de vigilance est perdu. Toutefois, la formidable balade dans la campagne anglaise vaut bien ce risque : plantes, animaux, lumières, bruissements… L’expérience est inoubliable surtout en compagnie de si extraordinaires lapins.

Saluons également le travail de l’éditeur : l’objet est absolument fantastique. C’est un plaisir de déguster un texte dans un si bel écrin. J’ai hâte de poursuivre ma découverte de cette maison d’édition.

« La Terre tout entière sera ton ennemie, Prince-aux-mille-ennemis, chaque fois qu’ils t’attraperont, ils te tueront. Mais d’abord, ils devront t’attraper… Toi qui creuses, toi qui écoutes, toi qui cours, prince prompt à donner l’alerte. Sois ruse et malice, et ton peuple ne sera jamais exterminé. »

« Les hommes pensent qu’il ne pleut jamais qu’à verse. Ce qui, en fin de compte, ne s’avère que rarement vrai. Les lapins sont plus pragmatiques. Ils ont un proverbe, par exemple, qui dit que « les nuages n’aiment pas la solitude », si on en voit un, c’est généralement le premier d’une vaste cohorte qui s’apprêtent à envahir le ciel. »

Watership Down, Richard Adams. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (1972 pour l’édition originale. Flammarion, 1976, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Pierre Clinquart. 544 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Hêtres Rouges :
lire un livre avec un ou des arbre(s) sur la couverture

Challenge Les 4 éléments – La terre :
un habitant de la forêt, réel ou imaginaire : cerf, sanglier, renard, centaure, licorne, botruc… (renard)

La gueule du loup, de Marion Brunet (2014)

La gueule du loup (couverture)Le bac en poche, Mathilde et Lou sont parties à Madagascar. Rien que toutes les deux, avec leur amitié et leurs caractères si différents. Mathilde a autant de certitudes et de fougue que Lou a de doutes et de peurs. Pourtant, elles se complètent et se soutiennent depuis des années. Mais leur amitié va être éprouvée sur la grande île rouge lorsqu’elles décident de tirer une jeune prostituée, Fanja, des griffes d’un homme violent et sadique.

Après mon coup de cœur avec Dans le désordre, j’ai décidé de lire les précédents romans de Marion Brunet : Frangine et celui-ci. Je ne m’y attendais pas (à cause de Dans le désordre et à cause de la couverture très girly qui est plutôt trompeuse), mais La gueule du loup s’est révélé être un thriller efficace.

Le séjour des deux filles débute par la crique de Foulpointe, mais c’est dès leur arrivée à Tananarive qu’elles découvrent l’envers du paradis (quoi que, pour Lou, les insectes, l’isolement de la civilisation et « la bouffe qui arrache la langue », ce n’est pas vraiment son idée de l’Eden…). Extrême pauvreté, désespoir des mères incapables de nourrir leurs enfants (ce qui donnera lieu à une scène qui fait froid dans le dos), prostitution… Voilà qui heurte leur regard de « Vazahas », de Blanches, de touristes.
Et quand elles s’interposent entre Fanja et son bourreau, celui-ci les prend en chasse à travers la jungle malgache. Marion Brunet plonge ses trois héroïnes et ses lecteurs avec elle dans une angoisse profonde. On ne respire plus, on tremble avec les filles, en se retenant de tourner les pages toujours plus vite pour savoir où se cache ce démon blanc. C’est un fait : ce roman est totalement immersif.
On s’identifie sans trop de peine aux jeunes filles. Plus des enfants, pas encore des adultes. Elles voient la vie tranquille qu’elles connaissaient basculer dans un abîme de désillusion et de violence. J’ai retrouvé en Mathilde les personnages de Dans le désordre : fougueuse, idéaliste, elle veut tout tenter pour vivre pleinement sa vie. Cependant, elle était parfois si insouciante qu’elle m’a agacée. J’ai retrouvé en Lou mes doutes et mes réserves.

J’ai également retrouvé avec délices la plume de Marion Brunet. Vive, parfois familière, rythmée, elle m’a cueillie avec ses mots et ne m’a relâchée qu’une fois la dernière page tournée.

Ce n’est pas un coup de cœur, mais La gueule du loup m’aura malgré tout totalement convaincue par la tension toujours présente, le décor à la fois magnifique et terrible, l’écriture envoûtante…

« Les certitudes de Mathilde sont souvent rassurantes, même quand elles sont naïves. Il lui faudra encore des abcès à crever et des joies bouleversantes pour toucher ses émotions comme on caresse du sable. Avant d’aimer correctement et de saisir les nuances… Pour l’instant, elle pense qu’elle sait et que rien ne bouge. »

La gueule du loup, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 229 pages.

The Girls, d’Emma Cline (2016)

The Girls (couverture)« Je levai les yeux à cause du rire, et je continuai à regarder à cause des filles.

Je remarquai leurs cheveux tout d’abord, longs et pas coiffés. Puis leurs bijoux qui captaient l’éclat du soleil. Toutes les trois étaient trop loin, je ne voyais que les contours de leurs traits, mais ça n’avait pas d’importance : je savais qu’elles étaient différentes de toutes les autres personnes dans le parc. »

C’est ainsi qu’Evie, 14 ans, rencontre pour la première Suzanne. Suzanne dont la liberté, l’impudence et la sauvagerie l’attirent irrésistiblement. En suivant Suzanne, elle découvre un ranch à la marge de la société, et les autres filles « aussi racées et inconscientes que des requins qui fendent les flots », et Russell, le leader dont les filles suivent aveuglément les préceptes.

Je l’ignorais en commençant le roman, mais Russell Hadrick n’est autre que Charles Manson, commanditaire de plusieurs assassinats en 1969, notamment de Sharon Tate, femme de Roman Polanski. Quant à Suzanne, elle est l’avatar de Susan Atkins (surnommée Sadie). Toutefois, le premier roman d’Emma Cline n’est pas un documentaire. Si les faits et les caractères des personnages, elle a librement adapté cette histoire en créant ses propres personnages.

 

Evie est un personnage témoin. A côté. Et ce, malgré sa volonté désespérée d’être parmi les autres. La majeure partie du roman suit la Evie adolescente, mais chaque partie commence avec une Evie d’une quarantaine d’année, plus critique, marquée par son passé, une Evie qui n’a jamais oublié Suzanne.

Quatre parties segmentent le roman. La première signe la découverte des filles et du ranch, ainsi que de Russell. Dans la seconde, Evie est totalement et irrémédiablement accro à Suzanne. Et, bien qu’elle soit sporadiquement dérangée par un accès de violence de Russell ou par les conditions dans lesquelles elles vivent, elle trouve toujours des excuses et des explications. Dans la troisième, la situation s’aggrave. « Le ranch n’avait jamais fait partie du monde extérieur, mais il s’isola encore plus. » « Une carapace durcissait autour de la propriété. » Enfin, une Evie adulte reprend la parole dans la quatrième, nous montrant que finalement, rien n’a changé.

 

The Girls est un roman sensuel et dérangeant. Psychologiquement violent. L’intérêt réside davantage dans la relation dévorante, à sens unique entre Suzanne et Evie que dans l’appropriation de l’histoire de la Manson Family. Cependant, bien que son aura plane sans cesse au-dessus du ranch, Russell/Manson est à la périphérie du récit tandis que ses disciples en occupent le centre.

Là où le roman est particulièrement réussi, c’est dans son analyse des sentiments de ces filles que l’on ignore, que l’on n’entend pas et qui nourrissent peu à peu haine et frustration. Elle parle avec finesse de la complexité de leurs émotions, de leurs envies, de leurs rages, de leurs rêves et de leurs désappointements. Le désir d’Evie d’être reconnue, approuvée, aimée est d’une voracité incommensurable. Evie est paumée comme tant d’autres, et c’est cela qui fait d’elle et des autres filles des proies si faciles pour les manipulateurs comme Russell. En cela, The Girls est totalement un récit d’apprentissage, un récit sur l’adolescence qui sonne vrai et qui pourrait parfaitement se dérouler à notre époque.

Je suis en revanche plus mitigée envers le fait d’annoncer tout ce qui est à venir (même si cela m’a poussée à m’interroger sur la façon dont les choses allaient pouvoir évoluer jusqu’à cette funeste issue), mais cela ne gâche rien.

The Girls est, pour moi, un livre brillant dont je retiendrais l’écriture percutante et la profondeur psychologique de ces personnages féminins.

 

« J’aime imaginer que cela prît plus de temps que ça. Qu’il fallût me convaincre pendant des mois, me forcer la main lentement. Me courtiser avec prudence comme une amoureuse. Mais j’étais une cible enthousiaste, impatiente de m’offrir. »

« C’est seulement après le procès que certaines choses se précisèrent, cette nuit-là formait maintenant un arc familier. Tous les détails et les anomalies étaient rendus publics. Parfois, j’essaie de deviner quel rôle j’aurais pu jouer. Quelle responsabilité me reviendrait. Il est plus simple de penser que je n’aurais rien fait, peut-être les aurais-je arrêtés, ma présence étant l’ancre qui aurait maintenu Suzanne dans le monde des humains. C’était un souhait, la parabole convaincante. Mais il existait une autre possibilité lancinante, insistante et invisible. Le croque-mitaine sous le lit, le serpent au pied de l’escalier : peut-être que j’aurais fait quelque chose, moi aussi.

Peut-être que ça aurait été facile. »

The Girls, Emma Cline. Quai Voltaire, 2016 (2016 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch. 331 pages.

Les fragiles, de Cécile Roumiguière (2016)

Les fragiles (couverture)Andrew Castan, « Andy » pour sa mère et « Drew » pour les autres, a 17 ans, mais reste traumatisé par ce que son père a fait et a dit alors qu’il n’avait que 9 ans, ce jour où il a renversé le gardien du stade et, jetant une insulte, a pris la fuite. Ce jour-là, il s’est pris le racisme de ce dernier en pleine face.

« J’ai envie de vomir depuis l’âge de neuf ans, depuis ce jour où mon père a lancé ce « sale nègre » par la vitre de la camionnette. Pas son premier « sale nègre », ce jour-là, le nègre, c’était Ernest, le gardien du stade. Ernest qui m’encourageait tous les mercredis depuis deux ans chaque fois que je flanchais. Ce mercredi-là, il a traversé en dehors des clous, il aurait pas dû. »

 

Tous les personnages sont fragiles (logique, vu le titre). Drew est torturé et ne sait pas quelle est sa place, entre sa mère qui aime le voir réussir et son père qui voudrait un gros dur comme fils.

Quant à Sky, on en apprend un peu plus sur elle vers la fin du roman, alors qu’elle a 18 ans, mais dès le début, on comprend bien que sa vie n’est tous les jours celle d’un conte de fée avec un père qui l’ignore parfois sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Cependant, jusqu’à ses 17-18 ans, j’ai trouvé que Sky aurait pu être un peu plus… concrète. Je n’ai pas réussi à m’attacher à elle car, finalement, elle est un peu insaisissable, même pour Drew puisqu’elle part et revient uniquement quand ça lui chante.

Le père de Drew, Cédric, déteste tous ceux qui ne sont pas comme lui : il est donc raciste, antisémite, homophobe, sexiste (le parfait connard en gros). Mais ce n’est pas le méchant suprême et diabolique. Il montre une haine ordinaire, comme on en croise souvent, qui peut causer des dégâts et des souffrances considérables.

Cindy, la mère de Drew, est impuissante face à son mari. Elle voit encore celui qui l’a séduite avec son sourire un peu perdu alors qu’ils étaient très jeunes. Elle essaie de défendre son fils quitte à se prendre quelques baffes, mais elle est toujours un peu perdue face à son fils et son mari qui, tous deux, s’éloignent peu à peu.

Heureusement qu’il y a Mariji, la (jeune) grand-mère cool et un peu hippie, qui apporte de la couleur et de la bonne humeur dans la vie de Drew.

 

La relation entre Drew et son père est vraiment complexe et l’auteure a parfaitement su l’écrire. Il y a une totale incompréhension entre le père et le fils. Son père projette sur Drew ses rêves avortés, notamment celui de devenir un sportif professionnel, et n’aime pas le voir réussir ses études alors que lui-même avait des difficultés et a arrêté avant le bac. Un fils sensible, bon à l’école, musicien, geek, ne rentrait pas vraiment dans ses plans. Alors, pour tenter de plaire à ce père qu’il déteste en même temps, Drew va donc se saborder lui-même à l’école pour ne pas décevoir avec de trop bonnes notes.

Toutefois, en se plaçant régulièrement du côté de Cédric, on voit peu à peu un autre homme sous le raciste, celui qui a laissé tomber ses rêves, celui qui aimerait retrouver l’amour qu’il éprouvait pour sa femme à leurs débuts, celui qui aime son fils en dépit de tout.

 

Derrière cette couverture minimaliste très jolie se cache donc un roman violent émotionnellement, pas franchement joyeux (et absolument pas une histoire d’amour comme pourrait le laisser penser le résumé de l’éditeur). La fin enfonce le clou et m’a laissé comme un poids sur l’estomac.

 

Chaque chapitre est construit avec trois temps :

  • Le déroulement du jour J où l’on suit parfois Drew, parfois son père ;
  • Les flashbacks (8 ans, 6 ans, 3 ans, 1 an, 1 mois avant) qui relatent souvent un souvenir précis (une discussion avec un prof, la première bière, la rencontre avec Sky, une dispute…), mais qui, au fur et à mesure que Drew grandit, couvre une période de plus en plus large (quelques jours, quelques semaines…) ;
  • Et enfin, le moment du drame, raconté à la première personne (ce qui tranche étrangement, au début de la lecture, avec le reste du roman), la conclusion de ce fameux jour J, l’instant où le sang coule sur le tapis.

A travers les flashbacks, on se rapproche, chapitre après chapitre, du jour J. Cette construction toute en allers-retours empêche de lâcher le roman. On veut en savoir plus sur l’adolescence de Drew, on veut poursuivre ce jour J dont l’action est plus ramassée, on veut savoir comment on est arrivé à ce drame, à ce sang qui coule (à ce meurtre ? car il faut attendre la toute fin pour savoir ce qu’il s’est réellement passé).

 

Les Fragiles est un roman digne de la collection Exprim’ : ambitieux, percutant et totalement ancré dans le réel (et c’est ce qui le rend aussi dur).

 

« Sky marmonne entre ses dents que treize ou quatorze, ça change tout justement.

– Regarde-toi : à treize ans, t’es encore plein d’espoir, tu peux croire que l’humanité vaut quelque chose. Ouais, en même temps, t’as pas l’air de croire en grand-chose… Qu’est-ce que c’est, ces marques sur tes bras ?

Drew lisse la peau sur ses brûlures, il tire les manches longues qu’il porte été comme hiver depuis qu’il les a, ces cicatrices. Le regard de Sky insiste.

Il renifle pour se donner un air blasé.

– C’est rien. Des souvenirs. »

« OK, il n’avait pas désiré cet enfant, mais une fois qu’il avait été là, avec son visage tout rouge plein de colère, ses poings qui battaient l’air de rage d’avoir été délogé du ventre de sa mère, ses pieds et ses orteils si petits, délicats… il l’avait aimé, tout de suite.

Aujourd’hui encore, il l’aimait, ça restait son fils. Ce qu’il n’aimait pas, c’était croiser tous les jours un ado avachi qu’il ne comprenait pas et qui ne ressemblait en rien au fils qu’il avait espéré. »

« Comment Drew pourrait-il lui raconter qu’en entrant au lycée, il pensait que tout allait changer ? Mais non, il reste seul sans arriver à comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas entre lui et les autres. »

Les fragiles, Cécile Roumiguière. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 197 pages.

La saison des femmes, par Leena Yadav (Inde, 2016)

En pleine préparation de concours, je n’ai pas le temps de me plonger dans un livre et d’en faire une critique. Je dévore un tome des Annales du Disque-Monde quand j’ai quelques heures devant moi et c’est tout (peut-être ferai-je une critique pour l’intégralité de la série ou peut-être pas).

Donc voilà simplement une petite critique cinéma. Ça faisait longtemps, j’ai un peu mis de côté cet aspect du blog, mais j’ai quelques films dont j’ai envie de parler.

 

La saison des femmes (affiche)La saison des femmes est mon grand coup de cœur de ces dernières semaines ! Je l’ai A-DO-RÉ !.

C’est l’histoire de quatre femmes qui, dans un village rural de l’Etat du Gujurat écrasé par le poids étouffant des traditions et de la domination masculine, parviennent encore à rêver et à espérer.

Nous avons donc :

  • Rani (Tannishtha Chatterjee), une jeune veuve, dépassée par les agissements de son fils, Gulab, qu’elle a élevé seule et qui est devenu incontrôlable, tiraillée entre son éducation et ses désirs de liberté ;
  • Lajjo (Radhika Apte), une jeune femme battue régulièrement par son mari qui l’accuse d’être stérile qui tente comme elle peut de revendiquer sa liberté ;
  • Bijli (Surveen Chawla), une danseuse-prostituée, conspuée le jour par les hommes qui sont bien contents de venir la voir la nuit tombée ;
  • Janaki (Lehar Khan), une jeune adolescente promise et mariée à Gulab qui s’attire les foudres de celui-ci et de Rani en se rasant la tête.

 

Tout au long du film, on a donc un peu tout un panorama de ce qu’une femme peut subir : viol, soumission, coups, mariage forcé… Mais toutes les quatre se rebelleront à leur manière, ou tenteront de le faire. Elles ont la volonté, l’idée d’agir, mais elles ne savent pas forcément comment.

J’ai beaucoup aimé le personnage de Rani car elle montre comment une jeune fille qui, comme Janaki, est mariée de force et comment ses rêves de liberté et de bonheur sont peu à peu écrasés, la transformant à son tour en une femme autoritaire, respectueuse des traditions, qui achètera une adolescente pour son fils comme elle-même avait été achetée. J’ai également été désolée de constater que la situation ne va pas en s’arrangeant car Leena Yadav montre que les jeunes sont les plus virulents quant au respect des traditions et au rôle des femmes. Elle explique dans une interview:

« Les gens aiment croire qu’avec l’éducation, on devient plus ouvert d’esprit, ce qui n’est pas vrai. L’éducation ne le garantit pas. Et dans ces villages, ce qui se passe, c’est que la jeune génération d’hommes est éduquée. Ils sont partis dans les villes pour apprendre. Donc ils ont vu comment étaient les femmes là-bas. Et quand ils reviennent dans leur village, ils se disent qu’il faut faire attention sinon les filles deviendront comme celles des villes. J’ai trouvé ça très intéressant. Pour moi, c’est aussi le reflet du monde où il y a un vrai retour en arrière. »

Leena Yadav trace un portrait de l’Inde et de la condition des femmes partout dans le monde (ne nous leurrons pas, l’histoire est peut-être située dans un village rural, elle n’en est pas moins universelle).

 

Malgré cette violence patriarcale omniprésente, c’est un film plein d’espoir. Les images sont colorées tout comme les vêtements des femmes. La réalisatrice ne renie pas les films de son pays et offre à Bijli quelques scènes chantées comme dans les films de Bollywood. Humour et horreur se côtoient, mais les quatre femmes du film tentent toujours de rester optimistes. Elles continuent à espérer, à rêver de bonheur, d’amour et de liberté.

Un film féministe et fort dont je garde un souvenir solaire et plein d’espoir.

Les crocodiles, témoignages mis en dessins par Thomas Mathieu (2014)

Les crocodiles (couverture)Tout d’abord un Tumblr, le Projet Crocodiles consiste à mettre en images des témoignages de femmes sur des « histoires de harcèlement et de sexisme ordinaire ». La BD est un regroupement de ces planches, augmentée de quelques conseils pour éviter ou affronter ses situations que l’on soit victime, agresseur ou témoins. Quelques textes de personnes impliquées dans la lutte contre le harcèlement apportent un éclairage supplémentaire sur le choix de dessiner les hommes en crocodiles, sur les initiatives qui sont prises pour parler de ce problème, etc.

Je pense qu’il est important d’avoir des BD comme celles-ci, ou comme les trois En chemin elle rencontre… Elles permettent de se rendre compte de ce que les femmes vivent chaque jour (car, quand on est un homme, on ne voit pas ce quotidien d’insultes, de sifflements, d’inquiétudes. Quand je lui ai mis la BD entre les mains, un ami m’a dit que certaines histoires lui paraissaient incroyables. Sauf qu’elles sont courantes.) Le harcèlement et le sexisme sont une triste réalité et je pense que c’est un pas supplémentaire vers une prise de conscience. Je ne pousse pas la naïveté au point de dire qu’une BD résoudra tout, mais ce format permettra peut-être de toucher un public qui lit beaucoup de BD et qui n’aborderait pas le sujet sous une autre forme (livres, discussions, etc.).

En outre, Thomas Mathieu déculpabilise les femmes. Beaucoup, après une agression quelle qu’elle soit, s’interroge : est-ce ma faute ? est-ce ma tenue ? Non, c’est l’attitude des hommes qui doit être montrée du doigt, Thomas Mathieu insiste énormément là-dessus dans la seconde partie.

De plus, la BD rentre dans l’espace privé et aborde également la question du viol conjugal, une agression grave, mais souvent minimisée puisque « tu ne peux pas être violée par ton compagnon, voyons ».

Je trouve pertinent le choix de caricaturer les hommes en croco, je ne l’interprète pas comme « tous les hommes sont dangereux, fuyez ! », mais comme une réalité qui est que tout homme peut un jour être un croco. Même rien qu’un peu. En n’intervenant pas, en laissant un ami siffler des filles, en faisant un petit commentaire sexiste… De plus, cela peut peut-être faciliter l’identification à la victime « humaine » pour des personnes ne se sentant pas concernées.

Les témoignages choquent parfois, touchent toujours juste. Certains reprochent aux Crocodiles le caractère répétitif des histoires, mais on voit différentes sortes de harcèlement, différentes situations où s’exerce un sexisme insupportable. Et dans la vie, dans la rue, c’est également très répétitif pour les femmes de se faire aborder où qu’on aille. Et non, ce n’est ni flatteur, ni agréable ! Donc je pense qu’il faut en parler, encore et encore.

A mettre dans les bibliothèques, dans les CDI, entre toutes les mains, féminines comme masculines !

 

« Le sujet de Les Crocodiles n’est pas de dire que les hommes naissent crocodiles, mais qu’ils le deviennent, et c’est là  que la caricature prend tout son sens. Un dessin qui me glacerait le sang, ce serait celui d’un bébé humain qui se transformerait petit à petit en crocodile. Ça me choquerait parce que c’est ce qui arrive, on transforme des petits garçons en prédateurs sexuels, alors qu’ils pourraient devenir des humains respectueux et heureux. Je pense à la citation d’Andrea Dworkin : Comment se fait-il que le garçon dont le sentiment de vie est si vif qu’il donne de l’humanité au soleil et à la pierre se transforme en homme adulte incapable d’admettre ou même d’imaginer son humanité commune avec les femmes ? »

 

Le Tumblr et la page Facebook du Projet Crocodiles

Les crocodiles, Thomas Mathieu (dessins). Le Lombard, 2014. 176 pages.