Terremer, intégrale, d’Ursula K. Le Guin (2018)

Terremer, intégrale (couverture)Depuis la sortie de cette intégrale de Terremer, j’ai envie de découvrir ces histoires. Pour franchir le cap, il m’a fallu l’opportunité et l’enthousiasme d’une lecture commune avec Coline aka Maned Wolf pour mon plus grand plaisir.

Cette intégrale contient :

  • Le Sorcier de Terremer (1968) ;
  • Le Tombeaux d’Atuan (1970) ;
  • L’Ultime Rivage (1972) ;
  • Tehanu (1990) ;
  • Contes de Terremer (2001) ;
  • Le Vent d’ailleurs (2001) ;
  • Une Description de Terremer ;
  • Quatre nouvelles isolées Le Mot de déliement (1964), La Règle des noms (1964), La fille d’Odren (2016) et Au coin du feu (2018) ;
  • La conférence Terremer revisité (1992).

J’ai commencé cette lecture avec quelques idées préconçues : pour être honnête, du fait de l’âge des premiers romans, je m’attendais à ce que ce soit sympathique, mais très classique. Un héros, de l’aventure, des duels de magie, des méchants très méchants et des dragons un peu partout… Je ne pouvais être plus positivement surprise de ce que j’ai alors découvert.
Certes, le début du premier tome est classique. Un garçon faisant preuve d’un pouvoir précoce et fort, ses premiers maîtres, son passage à l’École de Roke – l’école de magie –, ses erreurs et sa progression. La première moitié est très rapide (Ged passe d’apprenti à sorcier à mage sans que l’on ne voit le temps passer, sans que l’on ne sache vraiment comment), tout à fait « sympathique mais classique » donc. Mais les choses évoluent et, quand a commencé cette fuite en avant pour se défaire de l’ombre qu’il avait extrait des ténèbres, la tonalité a changé et le tout est devenu beaucoup plus captivant. Ne nous arrêtons donc pas à ces cent premières pages sur un pavé qui en contient 1800.

Car les romans d’Ursula K. Le Guin sont, en réalité, beaucoup plus psychologiques et parfois beaucoup plus sombres que ce à quoi je m’attendais. Plus qu’un ennemi bien identifié, ce sont des ténèbres qui envahissent chaque roman, des forces noires et invisibles : celles des Tombeaux d’Atuan et des Innommables, celles liées à cette terrible Contrée Aride où errent les morts, celles que l’on porte en soi…
Ce ne sont pas des histoires de guerres, de lutte entre le Bien et le Mal, mais des quêtes souvent très personnelles. Les ténèbres à dissiper ou à dompter sont souvent intérieures, issues de la soif de pouvoir, de la jalousie, de la fierté, de la peur, pernicieuses contaminations de l’esprit et du cœur. Le quatrième tome, très sombre, raconte la méchanceté humaine, la cruauté indicible, la misogynie. Ce tome amorce une tendance plus féministe, avec des personnages féminins qui interrogent le quasi-monopole de la magie par les hommes, la chasteté des mages, le rabaissement des sorcières, le pouvoir des femmes – celui qu’elles prennent, celui qu’on leur laisse. L’amour et le désir font leur apparition tandis que Ged – le héros jusque-là, le mage, le sage – se retrouve malmené par une perte intime et la honte, sources d’un apprentissage de la vie qui n’est pas telle qu’on la souhaitait.
Certains volumes se sont révélés presque déprimants tant leur atmosphère est lourde, tant leurs personnages doutent ou errent en vain : c’est le cas du troisième, L’Ultime Rivage, un road-trip à travers les mers noyé dans les incertitudes d’une magie qui semble vaciller, d’un monde qui perd pied, d’une tristesse infinie due à une quête de l’immortalité finalement dépourvue de sens, ou du quatrième, Tehanu, pour des raisons que je ne dévoilerai pas pour ne pas spoiler.

Tome après tome se dessine l’histoire de Ged/Épervier, parfois avec des ellipses de plusieurs années entre deux volumes. Ged apparaît comme un personnage parfois mystérieux du fait de ce portrait en pointillé. Outre l’histoire de Ged, c’est aussi celle des personnages qui l’entourent, notamment des femmes qui deviendront aussi importantes que lui. J’ai tellement envie de vous parler de la richesse et des nuances des personnages de Tenar, Tehanu ou même Seserakh qui n’apparaît pourtant que dans le dernier volume, mais je ne veux pas gâcher le plaisir de la rencontre à celles et ceux qui se lanceraient dans cette aventure.
L’intériorité des personnages constitue bien souvent le cœur des romans, aussi palpitants qu’ils peuvent se montrer en parallèle (je pense par exemple au gebbet du premier tome ou au second volume, Les Tombeaux d’Atuan, roman captivant dévoré en 24 heures). Les protagonistes que l’on rencontrera au fil des épisodes seront bien souvent confrontés à des questions identitaires, des questions de pouvoir, de liberté, d’entraide et de confiance
Rares sont les finals épiques, les duels ostentatoires de magie. Celui de Tehanu pourrait presque apparaître comme bâclé tant il est bref, mais ce n’est finalement pas ce qui importe : on ne lit pas le roman pour sa fin, c’est tout ce qui a mené les personnages là où ils sont qui importe. Ce n’est pas forcément épique ou trépidant, mais ça peut se révéler grandiose et puissant malgré tout.

Le cinquième tome, Contes de Terremer, se démarque des autres en proposant cinq nouvelles qui permettront d’aborder le sixième et dernier tome en ayant tous les éléments nécessaires. On y trouve des histoires du passé, des secrets, des choix, des hommes dévorés par la cupidité ou le désir de domination et des mages qui se privent d’une part de leur humanité en niant leur désir, en reniant le sexe féminin, mais aussi des personnages plus nuancés ; on y trouve des histoires du passé, des situations troublantes, des remises en question, la vérité derrière les légendes ; il s’y dessine un déraillement, un déséquilibre qui sera au cœur du dernier volume. Comme dans tout recueil, toutes les nouvelles ne se valent pas, elles ne passionnent pas de la même manière ou n’ont pas toute une force équivalente, mais elles sont toutes intéressantes et servent l’histoire globale à merveille.
Ce dernier tome, Le Vent d’ailleurs, reprend des éléments de tous les tomes précédents et constitue une très belle conclusion, riche et onirique. Comme ses prédécesseurs, c’est une réflexion sur les choix, la vie et la mort, le pouvoir et la magie, les hommes et les femmes.

La plume d’Ursula K. Le Guin est très agréable à lire. Fluide et immersive, elle nous transporte dans son univers de dragons et de magie où le pouvoir réside dans le vrai nom des choses. Elle convoque parfois des images incroyablement intenses, à la fois fascinantes et oppressantes, et certains noms – les Tombeaux d’Atuan, l’En-Dessous des Tombeaux, les Innommables, les Puissances Anciennes… – ont conservé un pouvoir formidablement évocateur tout au long de la saga. Elle donne corps à l’immatériel, force aux sentiments et aux doutes, intensité à des quêtes personnelles.

De plus, chaque volume est accompagné d’une postface signée par Ursula K. Le Guin et ces ajouts se sont révélés particulièrement intéressants et réjouissants, bref, véritablement pertinents. Ils replacent l’œuvre dans son contexte et soulignent tant des détails relatifs à l’époque que les désirs de l’autrice. (Par exemple, les personnages de l’Archipel de Terremer ont la peau noire ou cuivrée, seuls les peuples du Nord et de l’Est (qui sont, au début du moins, plutôt des personnages négatifs) sont blancs. C’est un détail qui ne m’avait pas arrêtée car ça ne me choque absolument pas, mais pour l’époque, c’était plus qu’original.) Elle raconte sa vision de Terremer, les difficultés pour écrire tel ou tel tome, sa découverte du féminisme et son impact sur son œuvre, la relation entre son monde fictionnel et le monde réel, et bien d’autres sujets évoqués en quelques pages concises et précises qui éclairent merveilleusement toutes celles lues juste avant.

Ainsi, pas ou peu d’aventures haletantes, de grands combats homériques, d’éclairs magiques fusant en tous sens. Le cœur de ces romans est le parcours personnel de tous ces personnages et tous leurs choix qui les ont amenés là où ils sont. Terremer parle d’identité et de choix, de relations entre peuples, entre femmes et hommes, de la place des femmes dans la société, de la mainmise des hommes sur certaines pratiques, certains arts, certains savoirs, de pouvoir et de confiance, de la mort et de la vie, du passé et des bifurcations de l’Histoire de Terremer.

 Ces six volumes constituent une saga solide alors qu’il n’était absolument pas prévu qu’ils soient si nombreux ; Ursula K. Le Guin a su tisser et développer ses récits, approfondir son univers d’une manière parfaitement cohérente sans vision d’ensemble préalable. Et surtout, elle propose des romans beaucoup plus humains que ce à quoi je m’attendais, beaucoup plus intimistes, ce que j’ai trouvé formidablement enthousiasmant. De la fantasy subtile et délicate, non dénuée de poésie. Ça a été une aventure magique et je retournerai un jour respirer l’air de Gont.

« La vérité, c’est qu’à mesure que le véritable pouvoir d’un homme grandit et que ses connaissances s’étendent, le chemin qu’il peut suivre se fait toujours plus étroit, jusqu’à ce qu’il n’ait finalement plus d’autre choix que de faire ce qu’il doit faire, et le faire pleinement… »

« – Je ne demanderais pas à un malade de courir, dit Épervier, et je n’ajouterais pas une pierre sur un dos surchargé.
On ne pouvait dire s’il parlait de lui-même, ou du monde en général. Ses réponses étaient toujours données comme à contrecœur, et difficiles à comprendre. C’était là, pensa Arren, le fondement même de la sorcellerie : faire allusion à des choses formidables tout en ne disant rien, et ne rien faire du tout en faisant croire que c’était le sommet de la sagesse. »

« – Un roi a des serviteurs, des soldats, des messagers, des lieutenants. Il gouverne à travers ses serviteurs. Où sont les serviteurs de cet… anti-roi ?
– Dans notre esprit, mon garçon. Dans notre propre esprit. C’est le traître, c’est le moi, le moi qui crie : Je veux vivre, le monde peut bien pourrir, du moment que je suis en vie ! Cette petite âme traîtresse qui est en nous, dans le noir, comme le ver dans un fruit. Elle nous parle à tous. Mais seuls quelques-uns la comprennent. Les sorciers, les chantres, les créateurs. Et les héros, ceux qui cherchent à être eux-mêmes. Etre soi-même est déjà une chose assez rare, une chose précieuse. Etre soi-même à jamais, n’est-ce pas encore plus précieux ?
Arren regarda Épervier droit dans les yeux.
– Vous voulez dire que ça ne l’est pas. Mais dites-moi pourquoi. J’étais un enfant lorsque nous avons entrepris ce voyage. Je ne croyais pas à la mort. J’ai appris quelque chose, pas grand-chose peut-être, mais quelque chose quand même. J’ai appris à croire à la mort. Mais je n’ai pas appris à m’en réjouir, à considérer ma mort, ou la vôtre, comme la bienvenue. Si j’aime la vie, ne dois-je pas en haïr la fin ? Pourquoi ne devrais-je pas désirer l’immortalité ? »

« Mais le bien et la vérité n’étaient pas suffisants. Il y avait un gouffre, un vide, un abîme par-delà le bien et la vérité. L’amour, son amour pour Therru comme celui de Therru pour elle, jetait un pont au-dessus de ce gouffre, un pont aussi léger qu’une toile d’araignée, mais l’amour ne suffisait pas à le remplir ni à le combler. Rien n’y suffirait, et la petite le savait mieux que personne. »

Terremer, intégrale, d’Ursula K. Le Guin. Le Livre de poche, 2018. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean Bailhache, Isabelle Delord-Philippe, Pierre-Paul Durastanti, Patrick Dusoulier, Sébastier Guillot, Philippe R. Hupp et Françoise Maillet. Illustré par Charles Vess. 1793 pages

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, d’Emile Zola (1874)

Pour conclure la saison 2 du rendez-vous Les classiques, c’est fantastique, le thème était assez libre : une oeuvre d’un siècle de notre choix à l’honneur. J’en ai donc profité pour continuer ma lecture des Rougon-Macquart de ce cher Émile.

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Poursuivons l’aventure en retournant au berceau de la tentaculaire famille Rougon-Macquart : Plassans. Une famille : les Mouret, composée de Marthe issue de la branche Rougon, de François de la branche Marquart et de leurs trois enfants. Autour d’eux, deux clans – les bonapartistes et les légitimistes – se disputent la ville jusqu’à l’arrivée d’un prêtre, l’abbé Faujas, secrètement missionné de ramener la ville dans le giron de l’Empire.

La conquête de Plassans (couverture)Ce tome est bien plus politique que le précédent. Le contexte historique, les luttes entre partis, les relations politiques et les intrigues pour grignoter un peu d’influence sont une part importante du roman. Zola trace un certain nombre de portraits, de caractères, qui permet de distinguer et de reconnaître facilement chaque membre éminent de Plassans. Cependant, quelle que soit la société fréquentée, tous et toutes partagent des désirs inassouvis de pouvoir et d’honneurs, se disputant les postes de hauts fonctionnaires, les médailles et les cures. À plusieurs reprises, l’insensibilité de ces bourgeois envers le malheur d’autrui glacera le sang. Seuls dénotent un peu M. de Condamin au regard sarcastique et désabusé et l’abbé Bourrette d’une naïveté et d’une gentillesse totales.
Parmi ses hommes et ses femmes du monde, l’abbé Faujas détonne. C’est une figure de prêtre mémorable : un colosse, terrible et imposant, misogyne, aveugle à quiconque ne lui est pas utile, mais dont la face fermée et impénétrable sait laisser passer de la bonhommie si besoin, un dictateur en soutane. C’est un personnage qui fascine et qui révolte du début à la fin et participe à la critique de l’auteur vis-à-vis de l’Église qui, à l’exception de l’abbé Bourrette, se montrera, dans ce volume, politisée, manipulatrice, fourbe ou lâche.

Mais La Conquête de Paris est également un roman intimiste, traçant la destruction d’une famille parallèlement à l’ascension du prêtre. La famille Mouret, confite dans sa tranquillité et son train-train, se voit peu à peu chamboulée par l’arrivée de l’abbé Faujas et de sa mère, puis de sa sœur et son beau-frère (les Trouche). Gagnant la confiance et l’amitié des propriétaires et de leur domestique par leur discrétion première, les Faujas et les Trouche se font plus gourmands. Tandis que l’abbé Faujas acquiert une toute puissance sur l’âme de Marthe, les trois autres se disputent la maison et font mainmise sur les chambres, la nourriture, l’argent, la cuisinière…
Le roman finit par mettre franchement mal à l’aise : tandis que la dévotion et la soumission de Marthe, fraîchement tombée dans la religion, envers l’abbé se font plus absolues, la maison devient le cœur de mensonges, de vols, d’une avidité sans limite. Le comportement impitoyable de ses nouveaux parasites et le délire mystique de Marthe seront à l’origine, pour François Mouret, d’un sort funeste. L’abbé, focalisé sur ses objectifs politiques, détourne le regard, mais son mépris pour les femmes, notamment pour Marthe qu’il a utilisée sans scrupule, n’en est pas moins d’une violence inouïe. L’air devient malsain, l’atmosphère lugubre tandis que les Mouret sont jetés au sol, manipulés et piétinés pour servir les ambitions de leurs locataires.
Marthe dévote, les Trouche perfides et vicieux, Rose impertinente, Faujas tyrannique, Mouret détruit… les personnages sont source de mille sentiments, de la révolte à la compassion. Sans inspirer de la sympathie, Zola se fait un descripteur détaillé et fascinant des pires bassesses et comportements.

Roman politique, histoire familiale : entre les luttes opposant bonapartistes et légitimistes et la déréliction de la maison Mouret, Zola propose surtout un roman hautement psychologique. De la voracité gloutonne pour l’argent, le luxe et le pouvoir, à la folie du couple Mouret (triste héritage de la grand-mère Adélaïde, elle-même enfermée à l’asile) en passant par la manipulation par la fausse gentillesse, les mensonges ou la religion, ce récit s’est révélé incroyablement brutal et cruel psychologiquement parlant. La fin est absolument captivante et tragique à la fois, apothéose grandiose de ce roman. Alors que je craignais un tome trop politique, j’ai, encore une fois, été fascinée par le talent et la plume de Zola qui forcent l’intérêt de qui le lit.

« Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n’était plus que sa chose, elle s’aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les mille petits soucis de la vie. Rose disait qu’elle ne l’avait jamais vue « si chipotière ». Mais sa haine grandissait surtout contre son mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s’éveillait en face de ce fils d’une Macquart, de cet homme qu’elle accusait d’être le tourment de sa vie. »

« Une note qui les inquiéta beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Banne – elle montait à plus de cent francs –, d’autant que ce pâtissier était un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l’abbé Faujas. Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène épouvantable ; mais le jour où la note lui fut présentée, l’abbé Faujas paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le prêtre semblait au-dessus de ces misères ; il continuait à vivre, noir et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s’apercevoir des dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu faisait craquer les plafonds. Tout s’abîmait autour de lui, pendant qu’il allait droit à son rêve d’ambition. »

« Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant apaiser ce souffle rauque qui s’enflait dans sa gorge. Où se trouvait-il donc, qu’il ne reconnaissait aucune pièce ? Qui donc lui avait ainsi changé sa maison ? Et les souvenirs se noyaient. Il ne voyait que des ombres se glisser le long du corridor : deux ombres noires d’abord, pauvres, polies, s’effaçant ; puis deux ombres grises et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s’effarait ; les ombres grandissaient, s’allongeaient contre les murs, montaient dans la cage de l’escalier, emplissaient, dévoraient la maison entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les murailles. Alors, il entendit la maison s’émietter comme un platras tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une eau tiède. »

« – La vie entière, c’est fait pour pleurer et pour se mettre en colère. »

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1874 pour la première édition). 390 pages.

Les Rougon-Macquart déjà lus et chroniqués :
– Tome 1, La Fortune des Rougon ;
– Tome 2, La Curée ;
– Tome 3, Le Ventre de Paris.

Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan

Les enfants sont roisMélanie Claux et Clara Roussel sont de la même génération, cette génération qui a grandi avec la téléréalité et l’essor des réseaux sociaux. Devenues adultes, leurs vies ont emprunté des voies diamétralement opposées, mais un événement tragique va les réunir : Kimmy, 6 ans, fille de Mélanie et star de Youtube, a disparu.

Pour mon premier Delphine de Vigan, l’expérience fut incroyablement enthousiasmante. Feuilletant d’un air distrait ce roman emprunté à la bibliothèque un soir où je n’avais envie de rien, j’ai lu la première page, et la seconde, et le chapitre d’après, et la moitié du roman dans la soirée. Et l’autre moitié le lendemain.

J’ai donc été happée par cette intrigue passionnante et captivante autour de la disparition de Kimmy et des enfants youtubeurs. Les retranscriptions de stories ou les descriptions par genre des types de vidéos produites enrichissent le roman avec ces intermèdes « ludiques » (par leur forme, moins par leur fond) et visuels.
C’était un monde inconnu pour moi – j’avais déjà vu des extraits ici ou là, sans creuser par désintérêt – dans lequel j’ai plongé avec incrédulité. Découvrir ses jeunes enfants accumuler les jouets, les vêtements, devenir des publicités vivantes pour la malbouffe et les marques, être mis en scène dans tous les aspects de leur vie, m’a attristée. Découvrir que le Cheese Challenge évoqué dans le roman – consistant à jeter une tranche de fromage fondu au visage de son bébé et de filmer sa réaction – était réel m’a écœurée. Découvrir ces défis ayant pour seul objectif d’acheter, acheter tout et n’importe quoi, acheter plus de nourriture que quiconque peut manger, m’a fait me demander si l’on vivait dans le même monde. Dans ce monde où tout le monde sourit, je n’y ai vu que fausseté, tristesse, aberration et maltraitance qui ne dit pas son nom. Les ravages psychologiques de cette exposition abusive aux réseaux sociaux exposés à la fin du roman ne m’ont donc pas étonnée… Mon avis est peut-être tranché à l’image de celui de l’autrice, mais c’est un roman qui ne peut que, au minimum, pousser au questionnement.

Si j’ai deviné très vite l’identité de la personne responsable de l’enlèvement ainsi que ses motivations, cela n’a pas gâché mon plaisir tant les personnages sont fascinants.
Je me suis fortement identifiée à Clara, la flic, la procédurière, avec qui j’ai quelques points communs : le non-désir d’enfant, la sensation d’un gouffre infranchissable entre le monde dans lequel on vit et nous, l’incompréhension face aux déballages personnels sur les réseaux sociaux, ou encore le petit plaisir de marcher plutôt que de prendre les transports en commun.
Mélanie, la mère, est quant à elle sidérante et effarante dans son aveuglement et son entêtement, mais le début du roman, qui nous présente rapidement les parcours de Mélanie et de Clara, permet de la comprendre un peu, de saisir son besoin maladif de reconnaissance, son manque de confiance en elle, son sentiment d’infériorité vis-à-vis de sa sœur, le mépris de sa mère et son désir d’être quelqu’un. Des pistes pour comprendre pourquoi elle ne peut rien lâcher, rien désavouer, rien regretter…

Terrifiant portrait de notre société de consommation, société d’apparence et d’exhibition, Les enfants sont rois est un roman glaçant et prenant de la première à la dernière page. La forme mêle avec brio enquête policière, documentaire, critique virulente pour un roman qui se dévore et ne laisse pas indemne.

« Chaque famille cultive sa fable. Ou tout au moins une version épique de son histoire, enrichie au fil du temps, à laquelle s’ajoutent peu à peu des prouesses, des coïncidences, des détails remarquables, voire quelques affabulations. »

« Avoir un enfant ne rentrait pas dans ses projets. D’une part, elle n’était pas certaine d’être elle-même tout à fait adulte, et d’autre part, l’époque lui semblait résolument hostile. Elle avait la sensation qu’une mutation silencieuse, profonde, sournoise, d’une violence sans précédent, était en train de se produire – une étape de trop, un seuil funeste franchi dans la grande marche du temps –, sans que personne ne puisse l’arrêter. En au milieu de cette gigantesque toile, privée de rêves et d’utopies, il lui aurait paru fou de propulser un enfant. »

« Pendant quelques minutes, Clara tenta d’imaginer Kimmy ay milieu de cette pièce saturée d’objets, dont chaque élément semblait avoir été dupliqué ou multiplié.
Que peuvent désirer des enfants qui ont tout ?

Quel genre d’enfants vivent ainsi, ensevelis sous une avalanche de jouets, qu’ils n’ont même pas eu le temps de désirer ?
Sammy l’observait, l’air grave. Elle lui sourit.
Quels adultes deviendront-ils ? »

« Ses parents s’étaient trompés Ils croyaient que Big Brother s’incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait s’insurger. Mais Big Brother n’avait pas eu besoin de s’imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d’être son propre bourreau. Les frontières de l’intime s’étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d’un clic, d’un cœur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie.
Chacun était devenu l’administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.
 »

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 2021. 347 pages.

Au zénith, de Duong Thu Huong (2009)

Au zénithPlusieurs points de vue dans ce roman qui nous entraîne dans le Vietnam des années 1950-1970. Celui d’un vieil homme, le Président, isolé dans la montagne qui se retourne sur son passé et son amour perdu. Celui de son meilleur ami, Vu, qui ouvre peu à peu les yeux sur la réalité de la politique vietnamienne au sortir de la Révolution. Celui du beau-frère de la jeune épouse assassinée du Président, dévoré par ses rêves de vengeance. Et enfin, parenthèse de plus de deux cents pages : l’histoire d’un village, l’histoire d’un homme du peuple, de sa famille et de son amour pour une femme bien plus jeune rejetée par le reste de sa famille.

J’avais déjà lu cette autrice et dissidente politique avec Terre des oublis il y a plus de dix ans, mais je dois avouer n’avoir aucun souvenir de ce roman et j’appréhendais quelque peu cette lecture : presque huit cents pages de littérature vietnamienne avec un sujet évoquant Ho Chi Minh et la politique du pays… allais-je accrocher ? allais-je pouvoir suivre ?

La réponse est : oui. J’ai adoré ce roman et je l’ai lu avec une aisance déconcertante et un plaisir constant.

Certes, je ne prétends avoir apprécié à sa juste valeur l’aspect le plus politique du roman, avoir su comprendre toutes les références et capturer tous les échos à l’Histoire du Vietnam. La guerre d’Indochine, la guerre du Vietnam, Ho Chi Minh… j’en connais les grandes lignes – assez pour ne pas être perdue pendant ma lecture – mais pas les détails – donc pas assez pour distinguer ce qui est pure fiction de ce qui est fait historique. Cependant, était-ce le plus important ? Je ne le crois pas.

J’ai été transportée par la poésie de cette œuvre au rythme tranquille. Ses aspects les plus contemplatifs m’ont comblée, dans le regard porté sur la nature omniprésente. Le Président vit au milieu de la montagne, le beau-frère participe à la guerre et se terre dans la forêt, le village de bûcherons vit au rythme des saisons ; seul Vu nous entraîne à la ville. Le cycle des saisons, les éléments météorologiques, les paysages, les cultures et récoltes, les sons des oiseaux ou de l’eau accompagnent les réflexions des protagonistes.

C’est surtout une plongée dans le cœur humain avec ses désirs, ses regrets, ses fiertés… et ses bassesses. Le roman raconte l’envie, la cupidité, la jalousie, la convoitise du pouvoir et de l’héritage. L’héritage – et les questions de filiation – ont une certaine importance dans ce récit : l’héritage qui est laissé, convoité, reçu, l’héritage matériel, politique ou spirituel.
Ce sont aussi de belles histoires d’amour – heureuses ou malheureuses, tragiques et compliquées – entre des hommes et des femmes séparés par un grand nombre d’années. Des amours en butte aux jugements, aux critiques, aux rejets et à la jalousie. La finesse, la délicatesse psychologique de la plume de Duong Thu Huong et les drames qui se nouent autour de personnages fascinants m’ont transportée à chaque page.

Enfin, c’est l’histoire d’un désenchantement impitoyable. Les idéaux révolutionnaires et la solidarité qui unissait les hommes dans la jungle se sont évaporés, remplacés par une avidité et une soif de pouvoir illimitée. Accompagnés d’opportunistes purs et durs, les anciens guérilleros idéalistes, ceux qui partageaient chaque bol de riz, s’arrogent à présent la part du lion, se complaisant dans leurs grandes demeures et dédaignant le peuple affamé.
Vu découvre le véritable visage de sa femme, symbole parmi d’autres de la corruption et la petitesse humaine, tandis qu’il rencontre des personnages en dehors du système qui lui ouvrent les yeux. Le Président, écarté des décisions politiques, relégué dans un camp à l’écart (pour sa protection bien sûr), reçoit la visite de spectres qui soulignent ses erreurs, ses aveuglements, ses échecs. C’est un constat amer pour ceux qui croyaient sincèrement en l’espoir d’une vie meilleure grâce à la fin de la colonisation et qui constatent l’embourbement de leur pays dans une guerre sanglante contre les Américains, la misère de leur peuple et les jeux de manipulation des gens de pouvoir.

Ma chronique est un peu confuse, mais j’ai été émerveillée par ce roman sublime. À la fois critique pleine d’amertume du communisme et des idéaux oubliés et roman intimiste sur la perte, l’amour, l’espoir et la lucidité cruelle, Au zénith se révèle aussi exigeant qu’envoûtant. Une lecture magique qui me donne envie de lire et relire les autres romans de Duong Thu Huong.

« La famille Quy s’en retourna chez elle.
Tout le long de son chemin, des centaines d’yeux cachés derrière les volets et les haies de bambous observèrent le cortège. La vie dans la montagne est paisible comme l’eau dans une flaque au fond d’un ravin, emprisonnée entre des murs rocheux. Un caillou jeté dedans, et des milliers de vaguelettes se forment. Ainsi, le moindre détail touchant aux cordes les plus secrètes de l’âme humaine devient rapidement un cataclysme, un champ de bataille où combattent archaïsme et modernité. Le Village des bûcherons était devenu un volcan en ce printemps, expulsant de ses entrailles la lave formée par l’histoire de la famille Quang. Une jeune et belle femme, aux yeux de colombe et au corsage vert, avait jeté dans ce foyer incandescent qu’était le village une bonne pelletée de charbon. »

« Pourquoi n’ont-ils pas songé un seul instant que si le Vieux avait eu, ne serait-ce qu’un minuscule bonheur personnel, il aurait été mieux dans sa peau et que notre peuple en aurait profité davantage ?
Pourquoi se sont-ils arrogé le droit de maltraiter l’homme derrière lequel ils s’étaient tous, sans exception, abrité et qui leur a, de plus, offert le pouvoir ? On ne peut pas tout avoir, et le riz et la viande. Une logique qui démontre la cruauté de l’espèce humaine. Cruelle parce que envieuse et jalouse. »

« Se peut-il que sa jeunesse et celle de beaucoup d’autres engagés dans la Révolution se soldent par un résultat à ce point infâmant ? Il a toujours cru que cette ignominie et cette immoralité ne concernaient que quelques membres du pouvoir. De tout temps, la lutte pour le pouvoir a été acharnée, dépouillant chaque combattant de ses belles qualités humaines pour ne lui laisser que la jalousie scélérate, la ruse abjecte et la vile méchanceté. Il n’a jamais voulu admettre que toute cette société était devenue immorale et crapuleuse. Il avait pourtant placé en elle tant d’espérance. D’autres avaient misé sur elle toute leur vie.
Aucune mère ne reconnaît facilement avoir donné le jour à un monstre. »

Au zénith, Duong Thu Huong. Sabine Wespieser éditeur, 2009 (2009 pour l’édition originale). Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran. 786 pages.

Lolita, de Vladimir Nabokov (1955)

Grâce au rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » et son thème de janvier consacré aux livres censurés et/ou controversés, je me suis lancée dans un titre qui végétait dans ma PAL depuis fort longtemps : Lolita. Une lecture redoutée du fait de son sujet, du malaise qui me semblait inévitable, de la peur de certaines scènes aussi.

Classiques fantastiques - censurés et controversés

Alors que la plupart des romans traitant de questions de mœurs deviennent de moins en moins choquants au fil des années (on pense au scandale de romans traitant d’adultère, de libertinage, d’homosexualité), le sujet de Lolita est devenu de plus en plus inacceptable et j’avoue que je redoute les ouvrages susceptibles de contenir des scènes de viols.

LolitaPetit rappel de l’intrigue en une ligne : Humbert Humbert, notre narrateur, la trentaine bien frappée, tombe éperdument amoureux de Dolores Haze, alias Lolita… 12 ans.

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l’école. Elle était Dolores sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. »

Sans surprise, c’est un roman incroyablement inconfortable, dérangeant et révulsant. 

Nous voilà partageant l’intimité des pensées d’Humbert Humbert, plongeant dans sa confession, l’écoutant disserter sur les « nymphettes », ces fillettes (de neuf à quatorze ans précisément) au magnétisme sensuel, sexuel, apparemment irrésistible. L’écoutant se raconter, à la troisième personne parfois, ici imbu de sa personne, ici quelque peu misérabiliste quant à son incapacité à résister au pouvoir d’attraction de ces fillettes. Voilà un personnage parfois ridicule, souvent infâme, parfois troublant, souvent haïssable.
C’est terriblement perturbant de se laisser absorber par ses réflexions, ses explications, ses justifications vaines et absurdes. Humbert étant le narrateur, il n’y a pas de jugement directement porté sur ses actions durant la majorité du récit, c’est donc une plongée dans une âme trouble, éblouie par une obsession sans limite, par un amour dont il nie – la plupart du temps – la perversité. J’ai été écœurée et parfois abasourdie, notamment quand Humbert se plaint de la « frigidité » de Lolita.

« Je ne sais si dans les présentes notes tragiques j’ai suffisamment insisté sur l’effet profondément troublant qu’exerçaient les charmes – pseudo-celtes, simiesques mais séduisants, virils et infantiles à la fois – de l’auteur sur les femmes de tout âge et de tout milieu. Certes, semblables déclarations faites à la première personne risquent de paraître ridicules. Mais il me faut bien rappeler de temps en temps au lecteur à quoi je ressemble, un peu comme le fait un romancier professionnel qui, ayant donné à l’un de ses personnages une manie ou un chien, se doit d’évoquer ce chien ou cette manie chaque fois que le personnage refait son apparition au cours du livre. Il y a peut-être plus que cela dans le cas présent. Il faut, pour que l’on comprenne bien mon histoire, que l’on garde visuellement à l’esprit mes charmes ténébreux. »

C’était particulièrement troublant d’être happée par cette histoire, de constater la facilité avec laquelle les pages se tournaient. J’escomptais une lecture calvaire, je suis finalement partie sans réticence – quoique avec une nausée persistante – sur les routes étasuniennes avec Humbert et Lolita, j’ai parcouru avec curiosité la vie de cet abject personnage. Nabokov m’a plongée dans la psychologie d’un monstre, une psychologie décryptée avec tant de beauté, de finesse, d’intelligence, que je ne me suis jamais ennuyée.

Lolita, bien que personnage éponyme, est un personnage un peu flou. Non seulement on ne peut guère se fier à Humbert pour nous offrir un portrait fiable – à l’en croire, Lolita est instigatrice de leurs premières relations –, mais en plus, on quitte le roman sans réellement connaître la fillette qui l’a accompagné pendant des mois. En touchant à peine du doigt sa quête de liberté. Est-ce dû à la passivité de Lolita ou à l’égocentrisme du narrateur ? J’ai eu de la compassion pour elle (certains passages sont à briser le cœur), mais pas de la sympathie car la distance était infranchissable.

« Nous étions allés partout. En fait, nous n’avions rien vu. Et aujourd’hui je me surprends à penser que notre long voyage n’avait fait que souiller d’une sinueuse traînée de bave ce pays immense, admirable, confiant, plein de rêves, qui, rétrospectivement, se résumait pour nous désormais à une collection de cartes écornées, de guides touristiques disloqués, de vieux pneus, et à ses sanglots la nuit – chaque nuit, chaque nuit – dès l’instant où je feignais de dormir. »

Lolita est un roman magnifiquement écrit. Le vocabulaire de Nabokov est incroyablement soigné et littéraire. Ou celui de son traducteur du moins. Sans forcément toujours connaître la définition exacte des mots, il est assez rare que je tombe – même dans les classiques – sur des termes dont le sens resterait obscur malgré le reste de la phrase, à moins d’être dans un champ lexical très technique et pointu. Or, dans Lolita, il y a eu une quantité étonnante d’adjectifs et d’adverbes qui m’étaient inconnus : hyaline, pubescente, télestiquement, flavescent, voire des bouts de phrases plutôt absconses du style « l’artiste en mnémonique ne saurait dédaigner de telles suffusions de couleurs fluentes » (à tes souhaits). Malgré tout, je vous rassure, le tout reste parfaitement fluide et lisible.
Moi qui craignais certaines scènes, certaines descriptions, j’ai pu me rassurer assez vite : Lolita  n’est pas un texte cru et vulgaire. Tout est suggéré, évoqué d’un mot, et laissé à l’imagination du lecteur ou de la lectrice. Pas de relations intimes détaillées par le menu, le roman fait la part belle aux émotions, aux couleurs, aux odeurs, aux frôlements, à l’imagination et à l’anticipation perpétuelle dans laquelle vit le narrateur.

Lolita est une lecture, captivante, puissamment déroutante, littérairement sublime, mais face à laquelle notre moralité ne peut s’empêcher de freiner des quatre fers. Un bijou de la littérature certes, mais il m’a été extrêmement difficile de goûter sans réserve à cette intrigue. Ainsi, dualité rarement rencontrée dans mes lectures, j’ai aimé en m’en voulant d’aimer. Sentiment hautement inédit. Un roman qui ne s’oubliera pas de sitôt.

« Ô, lecteur, ne me regardez pas de cet air outré, je ne cherche aucunement à vous donner l’impression que je ne parvins pas à être heureux. Le lecteur doit comprendre que le voyageur enchanté, maître et esclave d’une nymphette, se situe, pour ainsi dire, au-delà du bonheur. Car il n’existe pas sur terre de félicité plus grande que de caresser une nymphette. C’est une félicité, incomparable hors concours, qui appartient à une autre classe, à un autre niveau de sensibilité. En dépit de nos querelles, malgré son humeur acariâtre, malgré aussi toutes les histoires et les grimaces qu’elle faisait, ou encore la vulgarité, le danger, l’horrible désespoir liés à tout cela, je demeurais profondément enraciné dans mon paradis d’élection – un paradis dont les ciels avaient la couleur des flammes de l’enfer – mais qui n’en demeurait pas moins un paradis. »

« Pourquoi espérais-je que nous serions heureux à l’étranger ? Un changement d’environnement est le miroir aux alouettes traditionnel auquel se fient les amours et les poumons dont le sort est scellé. »

Lolita, Vladimir Nabokov.  Gallimard, coll. Folio, 2001 (1955 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Couturier. 551 pages.