Le Cercle, T1, Elisabeta, de Rozenn Illiano (2017)

Elisabeta (couverture)Novembre 2014, une éclipse solaire obscurcit le monde et sème la zizanie au sein du Cercle, société millénaire regroupant les Immortels du monde entier. D’un côté, Saraï, Immortelle assignée à résidence, retrouve son don parapsychique jusque-là éteint ; de l’autre, Giovanna, Gemella (aka source de sang pour un vampire) se fait agresser par un Immortel et reçoit la vie éternelle. Ces événements les positionnent comme hors-la-loi aux yeux des règles de la société vampirique et menacent leur existence.
Au fil de l’histoire, qui se déroule sur moins d’une année, se dessine un plan, un puzzle improbable et complexe qui, d’un murmure de révolte, fait rêver à une révolution, appuyée par l’esprit d’une Reine déchue.

Chez Rozenn Illiano, j’avais déjà croisé des sorciers, des exorcistes, un Sidhe, mais je n’avais fait que croiser les Immortels au détour de la nouvelle Les Archivistes (18.01.16). Ce roman a donc été l’occasion d’en apprendre beaucoup plus et j’ai été totalement séduite par sa conception des vampires, ou plutôt des Immortels comme ils préfèrent être appelés.
Les vampires, cette espèce vue et revue… Pas forcément facile de proposer quelque chose d’original, mais l’autrice (pas forcément fan des vampires à la base) a mis l’accent sur la création d’une société fouillée et passionnante. Le roman nous amène à regarder des siècles en arrière et à découvrir l’histoire, la hiérarchie et la culture du Cercle. Le Cercle regroupe plusieurs notions : les Immortels, leur société et la magie du sang qui régit cette société. C’est un peu compliqué à expliquer comme ça, mais j’ai vraiment aimé cette magie unique qui coule dans les veines des Immortels et la façon dont elle s’articule avec leur organisation, leurs traditions, leurs lois.
La société vampirique est donc millénaire, archaïque et, sans surprise, gangrenée par des traditions et des lois conservatrices. L’idée a été vraiment creusée et l’on découvre peu à peu la déchéance des Immortels, l’affaiblissement de leur pouvoir, la mainmise de quelques Maîtres sur la gouvernance et l’établissement de lois liberticides. De plus, l’Église s’est immiscée dans les affaires des Immortels, imposant une restriction de leurs mouvements, de leurs droits, une obligation à rester cachés sous peine d’être traqués et annihilés : souvent farouche opposante des « forces diaboliques », l’Église se fait ici complice. Loin des vampires vacant à leurs occupations en tout impunité, jouant de leur force voire de leurs pouvoirs surnaturels, les Immortels de Rozenn Illiano sont soumis à des règles strictes et injustes, notamment pour les femmes obligées de se marier. (Évidemment, société archaïque + intervention de l’Église + hommes jaloux du pouvoir des femmes = pas bon pour ces dernières.)
Côté biologie, les Immortels d’Elisabeta sont très intéressants aussi. Pas de vampires « végétariens » ici, ils se nourrissent bien de sang humain ; et certes ils sont inhumainement beaux. En revanche, leur « âge » (depuis leur transformation) a un véritable impact sur la gestion du manque de sang, sur leur tolérance à la lumière, sans parler du fait qu’eux aussi connaissent un vieillissement ! Se nourrir n’est pas une opération langoureuse, agréable et pseudo-sexuelle, mais donne plutôt lieu à un comportement de junkie et à des souffrances pas piquées des hannetons : ça résonne comme une bonne malédiction et on ne les envie pas vraiment. Je vais m’arrêter là, mais il y a encore plein de choses à découvrir au sujet de ces Immortels-là : leur surprenante pulsion autodestructrice, leur déclin physique et psychique, leurs prophéties, l’impact de la leucémie dont souffrait Saraï de son vivant… Quoi qu’il en soit, sachez qu’être un vampire chez Rozenn Illiano n’est pas synonyme de vie libre et tranquille !

Cependant, les romans de Rozenn Illiano sont tout à fait contemporains. Celui-ci se passe en 2014-2015 et l’univers – au-delà de cette société ancestrale et ritualisée – s’inscrit dans notre monde. La plume se fait protéiforme : touchant parfois à la poésie à travers des descriptions fortes et délicates, plaçant un vocabulaire très moderne dans la bouche des personnages. Ces derniers trouveront des échos en nous : si on s’attachera à la fougue et la colère de Giovanna ou à la compassion et l’intelligence de Saraï, tous les autres personnages, aussi secondaires et esquissés soient-ils, se révèlent intéressants, subtils et justes.
Elisabeta est donc un récit à deux voix. L’alternance des voix permet un dynamisme, un rythme enlevé, qui donne envie de tourner les pages pour connaître la suite des péripéties de nos deux héroïnes (et de la galaxie de personnages gravitant autour d’elles). C’est une histoire très efficace et prenante qui nous balade entre l’Italie et la France, de Paris à la Bretagne et, si elle paraît parfois un peu trop facile pour nos protagonistes, il y a tellement de richesse autour que je ne me suis pas senti frustrée pour un sou.

L’autrice adopte également un procédé original concernant la fin du roman. Comme vous le savez peut-être, ses romans sont tous liés entre eux, faisant partie d’un univers commun, du Grand Projet, mais restent totalement indépendants les uns des autres. Ainsi, le roman se finit sur un épilogue classique qui fait que vous pouvez en rester là. Mais, Elisabeta s’achevant un jour très spécial, essentiel dans la chronologie du Grand Projet, s’ajoute ensuite une seconde fin qui annonce la suite des événements, à découvrir dans d’autres romans. J’ai trouvé l’idée intéressante, permettant aux uns de s’en tenir là, aux autres de continuer l’aventure.

Une immortalité entravée, pliant sous le poids des règles, des restrictions et des obligations. Des jeux de pouvoirs et une quête de liberté. Trois femmes fortes aux caractères bien distincts qui pourtant se retrouvent pour lutter pour leur survie et contre une société injuste et patriarcale. Un roman au contexte et aux personnages fouillés et captivants. Une lecture réjouissante qui m’a donnée envie de lire la suite, Sinteval !

« Nous nous découvrons si semblables et si différents après notre transformation… une version parfaite de nous-mêmes, sans aucun défaut, mais si froide et hautaine. Nous oublions vite ce reflet d’autrefois dans le miroir, disparu à jamais. En nous transformant, nous disons au revoir à notre humanité, aux échos de normalité que nous possédions auparavant, et à la lumière. Nous nous cachons dans les ombres de l’Histoire, invisibles aux mortels. Nous n’avons plus grand-chose à voir avec ces êtres légendaires dont je rapporte l’existence dans mes registres ; à présent, nous ne sommes plus que des monstres domestiqués, des prédateurs mis en cage. »

Le Cercle, T1, Elisabeta, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2017. 500 pages.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, d’Emil Ferris (2017)

Moi ce que j'aime c'est les monstres (couverture)J’ai reçu ce roman graphique à Noël 2018, c’est dire le temps passé à attendre le « bon moment ». Il y avait aussi l’impatience de découvrir ce chef-d’œuvre, mâtinée de la crainte de ne pas l’aimer autant que les autres. Craintes infondées car je n’avais pas lu vingt pages que j’étais déjà sous le charme.

C’est une œuvre insolite et visuellement puissante. Les pages sont riches d’une profusion graphique qui s’affranchit des codes de la bande-dessinée pour suivre son propre chemin. Pleines pages, texte important, dessins s’entremêlant, des petits des grands, des portraits des détails, et de temps en temps, des cases. Le style hachuré d’Emil Ferris aux milliards de petits traits se fait tantôt rude, presque cartoonesque, tantôt d’une finesse et d’un réalisme incroyables. Certains de ses portraits m’ont scotchée par l’humanité qui se dégage des traits de ses protagonistes, visages fatigués, éprouvés, attristés, maltraités par la vie. À cela s’ajoutent des reproductions de tableaux et de couvertures de magazines d’horreur dans un mélange de culture classique et populaire hétéroclite et réjouissant. Presque une semaine pour lire ce livre tant j’en ai scruté les détails et les décors, suivi les lignes, détaillé les ombres et la profondeur, admiré l’efficacité et la précision.

Lorsqu’on feuillette le bouquin, ça semble très confus car on aperçoit des choses très différentes et apparemment sans rapport (sans parler du dessin qui interpelle et peut laisser perplexe, voire dubitatif). Mais je vous rassure, quand on se plonge dans l’histoire, c’est cohérent et passionnant. C’est un mélange d’enquête, d’histoire de vie, de péripéties quotidiennes et d’Histoire. Karen Reyes, fillette passionnée de monstres et de dessin, endosse le rôle de détective pour élucider le mystère de la mort de sa si belle et si triste voisine, Anka Silverberg. Elle se plonge dans la passé de celle-ci, un passé rempli d’horreurs au cœur de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, tout en luttant, gérant, appréhendant son propre quotidien dans le Chicago des années 1960, entre la maladie de sa mère, son ostracisation à l’école, les mystères de son grand frère, la pauvreté, mais aussi la présence des caïds et des mafieux, la mort de Martin Luther King, le racisme…

C’est un journal de bord intimiste qui montre l’humain sous tous ses aspects : les moments de bonté, le partage avec une personne qui nous comprend, mais aussi toute la monstruosité que les cœurs, les esprits et les actions peuvent receler et dissimuler. La psychologie humaine y est scrutée dans ses méandres et dans ses ombres. C’est très sombre parfois, mais j’ai grandement apprécié le fait que le pire soit suggéré et non montré, ce qui est amplement suffisant.

Ce roman graphique est aussi une ode à la différence. Cette fillette qui se rêve lycanthrope nous emmène à la rencontre des minorités, de personnages noirs, métis, LGBTQ+, de prostituées, de « hors-norme ». Au fil des pages, les gueules cassées s’expriment, se dévoilent, sortent de l’ombre. L’autrice y prône la liberté d’être qui on souhaite être, le droit d’exprimer son identité, le besoin de faire tomber les masques.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est donc une œuvre stupéfiante, colossale et absolument sidérante, dans laquelle le dessin au stylo bille happe et fascine par sa beauté, l’humanité et les émotions véhiculées. Une œuvre foisonnante et poétique d’autant plus impressionnante quand on connaît l’histoire de cette autrice et dessinatrice qui a vaincu la paralysie induite par le virus du Nil pour réapprendre à dessiner. Je ne sais pas quoi dire d’autre, c’est une claque, c’est un choc, que dis-je, un coup de poing dans le bide, dans le cœur, dans les yeux !

Une seule question à présent : à quand le tome 2, Monsieur Toussaint Louverture ?
(J’en profite pour signaler que c’est encore une publication hallucinante des éditions Monsieur Toussaint Louverture, que leur travail est beaucoup trop fabuleux et que le boulot sur le lettrage est admirable vu la manière dont il est incorporé au dessin. Bref, je les remercie pour toutes les émotions littéraires qu’ils offrent à chaque bouquin.)

« Cher carnet, je vais te parler franchement, pour moi, dans les magazines d’horreur, les meilleures couvertures, c’est celles où les nénés de la dame ne sont pas à moitié à l’air pendant qu’elle se fait attaquer par le monstre. Celles-là, elles me fichent plus que la frousse. Je pense que les nénés à l’air, ça envoie un message caché genre : avoir des seins = c’est très dangereux. Vu ce qui arrive à maman, peut-être que les magazines savent des choses qu’on ne sait pas… »

« Bien sûr dans les livres d’histoire, au chapitre des différents groupes assassinés par les nazis, il n’est jamais question des prostituées, car je suis sûre qu’elles sont considérées comme une tache sur la mémoire des autres victimes. La vérité, c’est que la vie d’une pute ne vaut rien. Pour moi, ce n’est que de la haine de soi. Notre société hait ceux qui les acceptent sans réserve, nous, nos corps, nos désirs secrets. C’est ce que ces dames m’ont appris. À respecter ce que les autres dédaignent. »

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, Emil Ferris. Monsieur Toussaint Louverture, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa. 416 pages.

La Maison au milieu de la Mer céruléenne, de TJ Klune (2020)

La Maison au milieu de la mer céruléenne 1Une île au milieu d’une mer céruléenne. Un orphelinat étrange et ses habitants atypiques. Des secrets. Et pour s’assurer du bien-être des pensionnaires, Linus Baker, un agent du Ministère de la Jeunesse magique, un employé modèle et solitaire au quotidien bien réglé entre son chat acariâtre et ses quelques tournesols, qui va voir ses certitudes s’effondrer et son cœur se réveiller.

Attention chronique sans aucun recul ! Je l’écris à chaud même si elle ne sera pas publiée tout de suite. Si vous voulez de l’analytique, du rationnel, ce n’est pas le bon article car j’ai envie de vous raconter comment ce livre a suscité la totale adhésion de mon cœur et de mon esprit.

Je l’avoue, j’ai les tripes nouées, le cœur déchiré et la gorge serrée de cette dernière page tournée. Ce livre était juste beaucoup trop attendrissant.
Page après page, on découvre, on vit avec et on apprend à connaître et surtout à aimer (bon, en vrai, je les ai probablement tous aimés dès leur première apparition) une petite bande haute en couleurs. Linus et Arthur. Talia, Phee, Chauncey, Théodore, Sal, Lucy. Zoe. Ce qu’ils sont est d’abord très réjouissant à lire. Qui ils sont est bouleversant à découvrir.

C’est un livre qui fait chaud au cœur. J’ai lu et relu certains passages pour les vivre encore et encore avec une émotion intacte, voire grandissante. Le pouvoir de mots simples mais agencés avec une telle justesse qu’ils en deviennent magiques. On s’amuse souvent avec les personnages, on sourit. Parfois, on est révoltée, écœurée, encolérée. Il arrive aussi que la tristesse se fasse submersive.
Incroyables, les émotions nées de cette histoire. On a envie d’y croire, de croire que la vie peut être belle, colorée et généreuse. Que peut-être on trouvera sa place. Ça parle de différence, de résilience, de famille (celles que l’on se crée surtout), de confiance, de beauté, de petits riens qui font tout.

Peut-être que c’est un peu trop beau. Peut-être que si j’étais plus objective, je trouverais ça un peu trop plein de bons sentiments pour y adhérer. Peut-être que cette histoire est juste tombée pile poil au moment où j’avais besoin d’une bulle de douceur. Peut-être qu’à un autre moment, j’aurais pu trouver ça un peu trop gentil.
Mais aujourd’hui, je n’en ai pas envie. Pas envie d’être cynique. Pas envie d’être critique. Je me suis laissée emportée par une vague céruléenne et c’était tellement agréable. Parce que les belles histoires font du bien parfois. Qu’il est bon de se retrouver si tourneboulée de temps en temps, même si la contrepartie est de se sentir orpheline quand arrive le moment de laisser ces personnages derrière nous.

Et puis, je pourrais vous parler d’un univers fascinant, malgré son triste et juste regard sur l’humanité avec ses craintes et ses haines. De personnages si vivants qu’on ne peut les croire uniquement de papier. D’histoires d’amour LGBT+ qui ne constituent jamais un problème ou une source de rejet ou de souffrance, qui sont juste tendres et sincères et évidentes. D’un rythme enlevé et d’une écriture très visuelle. Peut-être pourrions-nous analyser plus précisément ce qui constitue la réussite de ce roman.
Ou alors, comme une amie l’a fait pour moi en me collant dans les mains ce roman dont j’ignorais tout, je pourrais simplement vous inviter à partir sur une île étonnante sans rien savoir de plus. C’est peut-être la meilleure façon de faire un voyage renversant. Tout simplement magique.

(Et puis, cette couverture – celle de l’édition américaine – cachée sous le rabat papier est juste sublime, non ?)

La Maison au milieu de la mer céruléenne (couverture américaine)

« Je suis du papier. Fin et fragile. Si l’on me brandit vers le soleil, il brille à travers moi. Si l’on écrit sur moi, je deviens inutilisable. Ces marques ont une histoire. Elles forment une histoire, racontent des choses que les autres lisent, mais ils ne voient que les mots et pas ce sur quoi ils sont écrits. Je suis du papier et même si j’ai de nombreux semblables, aucun n’est exactement comme moi. Je suis un parchemin parcheminé. J’ai des lignes. Des trous. Si tu me mouilles, je fonds. Si tu m’enflammes, je brûle. Si tu me tiens dans des mains trop dures, je tombe en morceaux. Je me déchire. Je suis du papier. Fin et fragile. »

La Maison au milieu de la Mer céruléenne, TJ Klune. Éditions De Saxus, 2021 (2020 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Tasson. 473 pages.

Parenthèse 9ème art – Histoires de femmes

Si j’espère vous donner envie de découvrir ces différents romans graphiques intelligents, bouleversants, déchirants, je pense que cet article vous convaincra également que Déjeuner sous la pluie est un blog à suivre impérativement du fait des excellents conseils prodigués par Maned Wolf…

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Pucelle (2 tomes), de Florence Dupré La Tour (2020-2021)

Récit autobiographique, Pucelle raconte la non éducation sexuelle reçue par Florence dans sa famille, riche, blanche, chrétienne et conservatrice. Une simple règle : on ne parle pas de « la chose ». Mais l’imagination de la petite puis jeune fille tourne à plein régime et les images qui y naissent sont terrifiantes, pleine de souffrance, de honte et de sang.

C’est parfois d’une violence abominable dans l’éducation inculquée concernant le corps, la sexualité et la place des femmes. C’est l’histoire de l’intégration progressive et insidieuse de l’infériorité des femmes : une mère soumise, une Histoire au masculin marqué par une seule figure féminine, Jeanne d’Arc la Pucelle, l’impact des tabous et de la religion, un père distant et parfois humiliant, une vision de l’avortement totalement biaisée… Son corps et son esprit s’affrontent, l’un tiraillé par des désirs naissants, l’autre façonné par la honte inculquée par l’Église. C’est la naissance d’une haine de soi, des autres parfois, d’un mal-être dévorant et abyssal. C’est révoltant au possible et cheminer aux côtés de Florence se révèle parfois éprouvant.

C’était pourtant mal parti car le dessin n’est pas du tout pour me séduire avec un côté exagéré, caricatural. Je lui reconnais cependant une belle expressivité des émotions ressenties : en quelques traits simples, la dessinatrice fait naître la peur, l’indignation, l’excitation et le mal-être. Cependant, je suis passée outre sans difficulté tant l’histoire était intéressante et ahurissante parfois. La narration est vive et captivante et l’on s’attache sans mal à Florence.

Un récit glaçant, grinçant et d’une tristesse sans égale par moments, mais vraiment passionnant pour l’impact d’une éducation sur la construction de soi. C’est parfois cru, mais c’est aussi juste et franc. Malgré de la dérision, le sujet est très sérieux et véritablement percutant.
Je remercie donc Maned Wolf pour la découverte car, si j’avais simplement feuilleté ces romans graphiques, je m’en serais peut-être détournée et serait passée à côté d’une poignante découverte.

Pucelle (2 tomes), Florence Dupré La Tour. Dargaud, 2020-2021.
– Tome 1, Débutante, 2020, 179 pages ;
– Tome 2, Confirmée, 2021, 230 pages.

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Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, de Léonie Bischoff (2020)

Anaïs Nin sur la mer des mensonges (couverture)Anaïs Nin, sa vie, ses amours, ses relations, ses écrits, son journal…

Alberte et moi nous étions lancées dans le journal d’Anaïs Nin l’année dernière, mais la rencontre n’avait pas été très concluante, notamment à cause de la mise en scène permanente d’Anaïs, June et compagnie. Et si j’ai beaucoup aimé ce roman graphique, je n’y ai pas retrouvé tout à fait la même Anaïs Nin que dans son journal, dans le sens où j’ai préféré celle de Léonie Bischoff, moins agaçante à mon sens et même assez envoûtante. Son histoire a tout pour me toucher dans cette version-là – une personnalité forte et audacieuse, une quête pour s’exprimer et se trouver, une recherche de liberté… –, mais je ne peux me défaire des sentiments nés de la lecture du journal et garde donc cette réserve vis-à-vis du personnage qu’était Anaïs Nin, impossible à cerner tant elle propose des réalités différentes.
En revanche, on retrouve ses relations complexes avec les hommes qui tentent de la posséder, de la manipuler pour qu’elle corresponde à leur désir, à leur idéal. On retrouve ce jeu d’illusions, de mensonges, de rêves dont semble tissé le quotidien d’Anaïs Nin. (Autre différence de taille, la BD fait intervenir le mari d’Anaïs qui avait été complètement occulté dans son journal…)

En revanche, le point sur lequel cette BD est un coup de cœur, c’est au niveau du graphisme. J’ai été totalement fascinée par le trait de Léonie Bischoff. Ses lignes, ses couleurs, sa maîtrise du crayon de couleur donnent naissance à des planches, à des cases absolument somptueuses. Je me suis très souvent attardée pour contempler la manière dont elle amenait de la lumière, dont elle donnait vie à une étoffe, à une position, à une chevelure. Son style est tout simplement époustouflant et vibrant, à la fois doux et onirique.

Si je n’ai pas vraiment d’affinité avec Anaïs Nin, je dois avouer que découvrir sa vie sous le trait de Léonie Bischoff fut plus plaisant que le biais de son journal. L’autrice a bien rendu la complexité d’Anaïs Nin et des rôles qu’elle (se) jouait tout en donnant vie à sa témérité et à sa force. Ce fut même un choc graphique tant je reste sous le charme de son coup de crayon.

Anaïs Nin, sur la mer des mensonges, Léonie Bischoff. Casterman, 2020. 190 pages.

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Le Chœur des femmes, d’Aude Mermilliod,
d’après le roman de Martin Winckler (2021)

Le choeur des femmes (couverture)Major de promo et interne à l’hôpital, Jean est bien décidée à se diriger vers la chirurgie, mais là voilà obligée de passer six mois dans le service gynécologique du docteur Karma. Écouter les femmes ne l’intéresse pas et la patience de ce médecin qui fait parler ses patientes de leurs petits tracas l’exaspèrent. Mais les témoignages se succèdent et le mur d’insensibilité de Jean se fissure.

Encore une fois, c’est Maned Wolf qui, dans le même article, m’a fait découvrir cette bande-dessinée (il y a comme des redites dans cet article…). Et encore une fois, c’était une excellente recommandation. C’est un titre touchant qui laisse la place aux femmes et à leur voix. Quelle que soit la gravité du problème, le docteur Karma, puis Jean laissent s’exprimer l’émotion, la pudeur, la gêne, les questions et désamorcent toutes les situations avec patience, bienveillance et explications claires. Dans ce service, point de condescendance, point de patientes qui ressortent en se sentant malmenées, stupides ou sans réponse.

C’est une lecture fascinante et intelligente qui aborde des sujets variés : intersexuation, examens ou interventions abusives, consentement, désir d’enfants, avortement, douleurs, pratiques gynécologiques alternatives… L’occasion de montrer une pratique médicale différente, plus empathique, de clarifier certains tabous, de casser la gueule à certaines idées reçues. Certains passages révoltent, d’autres émeuvent, le tout passionne : une belle réussite !

(Les photos correctes viennent de BD Gest’, les pourries de Bibi…)

Un roman graphique juste et sensible qui donne envie de trouver des soignant·es faisant preuve de la même compétence et du même respect que ces deux-là.

Le Chœur des femmes, Aude Mermilliod, d’après le roman de Martin Winckler. Le Lombard, 2021. 232 pages.

Des souris et des hommes, de John Steinbeck (1937) et son adaptation au cinéma par Gary Sinise (1992)

Le retour du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » après une pause en juillet ! En août, le thème était les classiques et leurs adaptations au cinéma et en bande-dessinée. Pas de bulles pour moi et un seul duo livre/film. Ce n’était pas les idées qui manquaient, mais août n’est jamais une période de grosse lecture pour moi.

Les classiques c'est fantastique : de l'écrit à l'écran en passant par les

Le livre…

Pendant la Grande Dépression, George et Lennie se vendent comme saisonniers dans les ranchs. La débrouillardise de George et la force impressionnante de Lennie contrebalancent le lourd handicap mental de ce dernier, même s’il est coutumier des ennuis. Cela n’empêche pas les deux amis de partager un rêve : celui d’une petite ferme, d’un lopin de terre à eux, de liberté et de lapins.

J’ai été scotchée par ce roman extrêmement court. Il a beau être bref, il est surtout d’une efficacité redoutable. La narration est d’une grande simplicité et un peu sèche : des dialogues, des actions, et voilà comment naissent les protagonistes de cette histoire. Slim, Curley, Candy, Crooks, et bien sûr Lennie et George.
Le récit ne se perd pas en introspection : les pensées et sentiments intérieurs sont tus, mais la tranquillité, l’espoir, la rancœur, la tristesse, la solitude, la hargne se dessinent malgré tout avec une clarté magnifique. Les personnages ont ainsi une profondeur et une richesse sublimes qui font que six chapitres se révèlent amplement suffisants pour s’attacher à un certain nombre d’entre eux.

L’amitié du duo, profonde, sincère, est tout simplement bouleversante, à l’image du rêve – promesse illusoire d’une vie meilleure – qu’ils s’offrent et qu’ils partagent parfois avec un tiers. Au milieu de la rudesse, de la violence, de la solitude, leur affection mutuelle est un îlot salvateur. Les mots qui racontent leur futur idéalisé reviennent, leitmotivs qui colorent les lendemains à venir, qui gonflent les âmes d’un espoir invincible. Cependant, le rêve américain restera chimérique pour ces gens humbles et malmenés par la situation économique.

Évidemment, la tragédie qui se dessine dès le début étreint le cœur. La tension monte tranquillement tout au long du roman conduisant vers une fin inévitable et terrible, mais pleine de justesse également. Impossible de ne pas être broyée face à l’injustice – envers les handicapés mentaux comme physiques et les Noirs – qui transpire tout au long du roman.

C’est simple et franc.
C’est déchirant.
C’est brillant et sublime.

« – Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont pas de chez soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d’argent, et puis ils vont en ville et ils le dépensent tout… et pas plus tôt fini, les v’là à s’échiner dans un autre ranch. Ils ont pas de futur devant eux.
Lennie était ravi.
– C’est ça… c’est ça. Maintenant, raconte comment c’est pour nous.
George continua :
– Pour nous, c’est pas comme ça. Nous, on a un futur. On a quelqu’un à qui parler, qui s’intéresse à nous. On a pas besoin de s’asseoir dans un bar pour dépenser son pèze, parce qu’on n’a pas d’autre endroit où aller. Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous.
Lennie intervint.
– Mais pas nous ! Et pourquoi ? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça.
Il éclata d’un rire heureux.
 »

« – C’est un brave type, dit Slim. Y a pas besoin d’avoir de la cervelle pour être un brave type. Des fois, il me semble que c’est même le contraire. Prends un type qu’est vraiment malin, c’est bien rare qu’il soit un bon gars. »

Des souris et des hommes, John Steinbeck. Éditions Gallimard, 1963 (1937 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar Coindreau. Dans un recueil de quatre romans, pages 7 à 87.

… et le film.

J’ai ensuite enchaîné avec le film de 1992 dans lequel le rôle de George est interprété par Gary Sinise et celui de Lennie par John Malkovich. C’est une adaptation très fidèle, presque mot pour mot. Les quelques modifications sont minimes, même si je trouve dommage d’avoir supprimé l’extrême fin du roman, nouvelle preuve de la compassion et de l’intelligence de Slim. J’ai également trouvé la femme de Curley moins agaçante que dans le livre, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose : Sherilyn Fenn, qui a notamment joué dans Twin Peaks, donne bien corps à sa solitude dans ce ranch. Les autres acteurs sont très bons également, laissant affleurer sur le visage les émotions qui les traversent (la métamorphose de Candy est franchement touchante).
Le film est bon, poignant et bien joué, mais il reste classique et je lui ai préféré l’efficacité sobre du roman.  

 (Il existe également une adaptation de 1937 avec entre autres Lon Chaney Jr, mais je n’ai pas pu mettre la main dessus.)

Des souris et des hommes, réalisé par Gary Sinise, avec Gary Sinise, John Malkovich, Sherilyn Fenn, Casey Siemaszko… Film américain, 1992. 1h46.

Des souris et des hommes