Onirophrénie, de Rozenn Illiano (2018)

Onirophrénie (couverture)Non, vous ne rêvez pas, c’est encore un roman de Rozenn Illiano qui doit indubitablement faire partie des auteurs et autrices les plus chroniqué·es sur ce blog. Récemment, j’avais pointé du doigt les défauts de la saga Town qui n’avait donc pas su me convaincre pleinement. Or, cette fois, j’ai adoré ma lecture, Onirophrénie rejoignant tout de go mes romans favoris de cette autrice.

Onirophrénie nous replonge dans l’Apocalypse, dans la peau de Lili, une marcheuse de rêves rencontrée dans d’autres nouvelles (dans 18.01.2016, « La Boîte noire »…). C’est l’histoire de son périple accompagné du jeune Fañch, leurs questionnements, leurs errances, leur amitié, leurs angoisses face à cette fin annoncée.

Ce roman évite tous les écueils de deux premiers tomes de Town, sachant qu’Onirophrénie et Tueurs d’anges se déroulent en parallèle. C’est-à-dire que, cette fois, j’ai ressenti les choses, j’ai vraiment été en empathie avec les personnages principaux. Je me suis attachée à Lili et à Fañch, j’ai été attendrie par leur duo, attristée au moment d’un choix douloureux. J’ai craint les mauvaises rencontres sur ces routes poussiéreuses et savouré avec eux les jours dans des havres de paix. Évidemment, la suite est connue pour qui a lu Town, mais cela ne nuit en rien à ce roman prenant.
Cependant, n’attendez pas un livre de post-apo mené tambour battant du début à la fin. Les anges ou les néphilistes (les fanatiques qui les soutiennent) ne seront donc pas présents à chaque détour de rue, loin de là : pour les retrouver, il faut plutôt se tourner vers Town. Le rythme est parfois lent, l’intériorité et le cheminement des personnages sont au cœur du récit et les personnages souvent paumés face à ces cartes rebattues suite à la destruction de leur monde. Ce sont des personnages lambda (en dépit des pouvoirs de Lili), faillibles, qui se soutiennent l’un l’autre, et non des héros sans peurs ni doutes.

Et puis, il y a tout le reste. Les spécificités de l’histoire de Lili. Des éléments qui étaient tout à fait ma came, peut-être parce que des bribes m’ont touchée, m’ont parlé. Lili est une marcheuse de rêves puissante mais au pouvoir déglingué par des peines anciennes, des fêlures non réparées. D’où des rêves mutilés et douloureux. À l’heure où, peut-être, plus rien n’est grave, à l’heure où, peut-être, plus rien ne compte, son cheminement sera aussi bien géographique que psychologique et l’absence d’avenir va la pousser à regarder vers son passé.
Une amitié qui a mal tourné. La peur de retourner vers l’autre, l’angoisse du rejet. Ces gens que l’on aimait tant et qui, pourtant, se sont éloignés – dont nous nous sommes éloigné·es –, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir comment.
Et du fait de l’Apocalypse à venir, des questionnements inévitables qui résonnent à merveille avec notre situation actuelle. Pourquoi, comment continuer, à quoi ça sert, notre petitesse et notre insignifiance face à des événements qui nous dépassent. Si ce n’est que notre fin ne viendra pas d’une puissance supérieure et d’êtres surnaturels…

Comme toujours avec Rozenn Illiano, Onirophrénie – quoique parfaitement indépendant – s’inscrit dans le Grand Projet et avoir pris le temps de lire Town avant reste une très bonne idée tant ces romans se complètent (au niveau de l’histoire, des personnages, etc.), s’éclairant ainsi mutuellement. Autant dire que, après ma lecture, je suis allée feuilleter Town pour relire certains passages avec de nouvelles informations. Il y a également des références au monde d’Atlacoaya, déjà évoqué dans des nouvelles (que je n’ai, pour ma part pas encore lues).
Et puis, il y a tous les clins d’œil que l’on repère lorsque l’on suit l’autrice. Des présences familières, des lieux, des films…
Ainsi, tout se répond et s’entrecroise et, comme toujours, cette idée m’enchante.

Des défauts ? J’avoue une pointe de déception face à une certaine situation qui se résout trop rapidement à mon goût. Les explications avancées dans le roman ne m’ont pas pleinement convaincue et les suites m’ont parues de bien faible conséquence. Sans être le cœur du récit, les anges et les humains terrifiants de l’Apocalypse sont tout de même présents dans le monde où évoluent Lili et Fañch et ils avaient un bon potentiel pour des instants d’angoisse pour les personnages, de suspense et de tension, en contrepoint à celles et ceux qui leur apportent un apaisement et des havres de paix. Disons les choses, j’aurais préféré que Lili ait un peu plus de mal à s’en dépatouiller, que l’obstacle soit un peu plus important, que l’équilibre adjuvants/opposants soit plus juste, bref, ne pas avoir tiqué sur un chouïa de facilité

Malgré un passage un peu sous-développé à mon goût, Onirophrénie est un très bon roman, sensible et poétique, qui m’a embarquée de la première à la dernière page à travers cette France en miettes à l’image du cœur de son héroïne.

« Il arrive que faire le deuil des vivants, parfois, soit plus difficile que faire le deuil des morts. Parce qu’ils sont là, à portée, parce qu’ils peuvent encore écouter, parler comprendre, mais aussi rejeter et refuser le dialogue.
C’est pour cela que c’est si difficile. Parce que tant qu’on n’essaie pas, tant qu’on ne cherche pas à reprendre contact et à dire ce que l’on a sur le cœur, leur réponse reste en suspens. On ne sait pas s’ils nous rejetteront ou s’ils nous accepteront, et cet entre-deux aveuglant s’avère bien plus facile et confortable que l’éventualité d’un abandon. »

« Nous ne sommes que des accidents qui ont grandi et qui se sont fabriqués une conscience, rien de plus. Mes mots et mes actes n’ont aucune importance, pas plus que ce que je suis. Le monde disparaîtra sans doute, balayé par les anges, et c’est tout. Un théâtre absurde et vain. »

« – C’est un éléphant ? demande Fañch.
Sa voix tremble un peu, d’émerveillement ou d’incrédulité. Il s’approche de la machine à grands pas puis s’arrête face à elle, stupéfait devant la beauté et la tristesse de ce spectacle.
Il avance sa main, touche le bois humide…
Une fée morte depuis trop longtemps. Un rêve éteint. Un vestige de ce que nous étions capables de créer de plus beau, un témoignage brisé par le ciel. L’éléphant tombé à terre, l’image terrible et magnifique de l’imaginaire, du merveilleux effacé. »

« Comment peut-on réellement décider de ce que l’on fera demain alors que tout peut basculer ? Alors que le monde est promis au néant à date fixe, nous empêchant d’appréhender notre si court futur ? Pour nos esprits effrayés, l’avenir ressemble à une impasse, un piège. On fonce dedans sans discernement, sachant très bien vers quoi nous allons et sans pouvoir faire demi-tour. Chaque heure, chaque jour qui passe est une heure, un jour en moins. Une blessure. Chaque battement de cœur est là pour nous le rappeler. Porteur de sa propre mort, un battement enfui, envolé pour toujours, jamais remplacé. »

Onirophrénie, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2018. 339 pages.

La bergère aux mains bleues, de Pierre-Luc Granjon, Samuel Ribeyron et Amélie-les-Crayons (2020)

La bergère aux mains bleues 1Il n’y a pas longtemps, je vous parlais de mon coup de cœur pour le livre-CD Maestro de Thibault Prugne. Je ne pensais pas le voir égalé (voire surpassé pour ce qui est de la version audio) si vite, mais depuis des vacances, des enfants, de la voiture, beaucoup de voiture et la nécessité de les distraire, vite, un tour en librairie (lieu magique), des contes classiques et surtout, attirant mon regard, La bergère aux mains bleues, une autre parution des éditions Margot que j’avais déjà repérée.
On lance le CD, la voix de Luc Chambon s’élève, le silence se fait (la petite s’endort…) et, à la fin de la première chanson, tout le monde est déjà conquis. Nous l’avons écouté deux fois avec les enfants et une fois sans eux, à la demande de mon compagnon aussi charmé que moi. C’est pour dire s’il séduit petits et grands !

La bergère aux mains bleues, c’est l’histoire de Kelen qui part en mer, de Madalen qui reste sur l’île, de Gael qui pêche un poisson d’argent, d’Erel qui n’entend plus rire son frère ; c’est une histoire de voyage, d’absence et de froid, de famille et de solidarité, de douceur et de tristesse. C’est aussi une histoire de moutons.

L’histoire est magnifique et fascinante. C’est un conte avec tout ce qu’ils savent receler de tendresse et des épreuves de la vie, avec ses histoires universelles sublimées par un poisson magique aussi beau que dangereux. Pendant presque une heure d’écoute, c’est la garantie d’un voyage extraordinaire et captivant.
Les voix sont harmonieuses, reconnaissables, belles. Elles font évoluer les protagonistes autour de nous, leur donne corps, leur donne vie. Les voix claires, chaudes, chantantes, douces, énergiques… Touche comique bien dosée, les moutons qui prennent plaisir à se mêler de tout et à s’insérer dans l’histoire… souvent pour se plaindre, il est vrai !
Et puis, il y a les musiques et les chansons. Quelle beauté de bout en bout ! Mélancolique avec « Madalen et Kelen », féérique avec « Le poisson d’argent », tressautante et entraînante avec « La Chanson de la laine », tendre avec « Tiens bon », plein d’espoir avec « Ça ira ! »… les tonalités sont diverses et émouvantes ; les paroles touchent juste à chaque fois ; c’est un pur enchantement.
Servies par le très grand format de cet album, les illustrations – que, pour une fois, j’ai pris le temps de regarder après écoute – nous transportent auprès de la mer et nous permettent de plonger dans ces grands tableaux. Elles se révèlent parfois aussi douces qu’une laine bien douillette, parfois aussi inquiétantes qu’un éclat glacé se fichant dans un cœur.

Je suis donc pleinement émerveillée par ce récit hypnotisant de beauté et de justesse. Faire l’impasse de la version audio serait là une erreur tant la narration est de qualité et tant les chansons enrichissent et embellissent cet album (déjà merveilleux, il faut l’avouer). Un conseil : lancez le CD et laissez-vous porter par cette bulle hors du temps !

La bergère aux mains bleues, Pierre-Luc Granjon (texte), Samuel Ribeyron (illustrations) et Amélie-les-Crayons (mise en musique et chansons). Éditions Margot et Neomme, 2020. 48 pages.

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet (2018)

Sorcières (couverture)L’ayant reçu à Noël l’année même de sa sortie, Sorcières est la preuve que les livres stagnent parfois de longues années dans ma PAL avant d’en être extirpés…

« L’autonomie, contrairement à ce que veut faire croire aujourd’hui le chantage de la « revanche », ne signifie pas l’absence de liens, mais la possibilité de nouer des liens qui respectent notre intégrité, notre libre arbitre, qui favorisent notre épanouissement au lieu de l’entraver, et cela quel que soit notre mode de vie, seule ou en couple, avec ou sans enfants. La sorcière, écrit Pam Grossman, est le « seul archétype féminin qui détient un pouvoir par elle-même. Elle ne se laisse pas définir par quelqu’un d’autre. Épouse, sœur, mère, vierge, putain : ces archétypes sont fondés sur les relations avec les autres. La sorcière, elle, est une femme qui tient debout toute seule ». »
(Une vie à soi – Des femmes toujours « fondues »)

Sans surprise, j’ai beaucoup aimé cette lecture, à la fois passionnante et instructive. Mona Chollet se penche sur la question des femmes célibataires, des femmes sans enfants, des femmes âgées et sur la vision et la construction de nos sociétés. Je ne vais pas développer ces thèses ou le contenu des différentes parties puisque le livre a déjà été chroniqué mille fois ; aussi, je vais plutôt vous donner mon avis tout personnel.

Tout d’abord, je suis restée muette devant des anecdotes ahurissantes sur la chasse aux sorcières, des explications confondantes de balourdises ou de bêtise : la machine était bien rodée, la main patriarcale toujours prête à replonger sous l’eau la tête de celles qui faisaient mine de vouloir respirer. Et encore, trouver des théories, des justifications, des croyances aberrantes dans des écrits du Moyen-Âge ou de la Renaissance, passe encore, mais j’ai été abasourdie par la partialité de certains et (pire) de certaines intellectuel·les (sociologues, psychologues…) du XXIe siècle. Ces questions soulèvent encore bien des débats, notamment le (non-)désir d’enfants qui cristallise bien des crispations.

Ce n’est pas une accumulation de chiffres et de données, mais davantage un développement des mécanismes sexistes nés des chasses aux sorcières, un regard sur la façon dont cela a modelé l’image actuelle des femmes. De même, ne vous attendez pas à trouver un récit complet de l’histoire des chasses aux sorcières, celles-ci étant un point de départ à l’ouvrage.
Cet ouvrage a fait naître quelques réflexions personnelles, m’a fait regarder certaines choses de manière légèrement différente. Parfois, elle prêchait une convaincue, parfois elle m’a parfois heurtée et questionnée. Cependant, contrairement à d’autres lectrices dont j’ai pu lire les critiques, j’ai toutefois apprécié les nuances apportées par l’autrice dans ces différentes sections : malgré un avis fort sur certaines questions, elle ne présente pas ses réflexions comme absolues et précise bien que les situations et les aspirations de chacune d’entre nous sont variées. Il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas une seule façon de vivre sa vie.

J’ai apprécié ce regard à la fois personnel – Mona Chollet ne se met pas totalement à l’écart de son regard sur les femmes, parle de son regard et du regard des autres sur elle-même, de ses réflexions sur sa situation personnelle –, historique, littéraire, cinématographique, artistique. Tout en se penchant sur des clichés bien connus, l’autrice multiplie les références et je ressors de cette lecture avec des livres à lire, des films à voir, des artistes à découvrir, des recherches à mener.

 Sorcières se lit très facilement, l’écriture est très agréable (les sujets le sont parfois un peu moins certes) et accessible. C’est un ouvrage qui me semble idéal quand, comme moi, on ne lit que peu d’essais. Mona Chollet adopte un ton qui n’est pas dénué d’humour et d’ironie, ce qui m’a beaucoup plu.

Si je devais signaler un point qui m’a surprise, ce sont les références à des auteurs des siècles passés sans citer les textes originaux, mais en puisant dans des ouvrages plus récents d’auteurs et autrices s’étant penchés sur la question. Je trouve dommage de ne pas se tourner vers les écrits originaux plutôt que leur reprise dans un autre livre.

Sorcières est donc un essai passionnant et documenté qui aura accompagné des réflexions personnelles (certaines déjà présentes, d’autres non). La plume de Mona Chollet est à la fois incisive et d’une grande fluidité, j’apprécie énormément d’entendre ainsi la « voix » de l’autrice. Bref, j’aurais mis le temps, mais me voilà comme tant d’autres convaincue par cet ouvrage.

« On continue à croire dur comme fer qu’elles sont programmées pour désirer être mères. Autrefois, on invoquait l’action autonome de leur utérus, « animal redoutable », « possédé du désir de faire des enfants », « vivant, rebelle au raisonnement, qui s’efforce sous l’action de ses désirs furieux de tout dominer ». L’utérus sauteur a cédé la place dans les imaginaires à cet organe mystérieux appelé « horloge biologique », dont aucune radiographie n’a encore pu localiser l’emplacement précis, mais dont on entend distinctement le tic-tac en se penchant sur leur ventre lorsqu’elles ont entre trente-cinq et quarante ans. »
(Le désir de la stérilité – Le dernier bastion de la nature)

« La force des stéréotypes et des préjugés peut avoir quelque chose de profondément démoralisant ; mais elle offre aussi une chance, celle de tracer de nouveaux chemins. Elle donne l’occasion de goûter aux joies de l’insolence, de l’aventure, de l’invention, et d’observer qui se déclare prêt à en être – en évitant de perdre son temps avec les autres. Elle invite à se montrer iconoclaste, au sens premier du terme, c’est-à-dire à briser les anciennes images et la malédiction qu’elles colportent. »
(L’ivresse des cimes – « Inventer l’autre loi »)

« Il m’a fallu du temps pour comprendre que l’intelligence n’est pas une qualité absolue, mais qu’elle peut connaître des variations spectaculaires en fonction des contextes dans lesquels nous nous trouvons et des personnes que nous avons en face de nous. Les circonstances et les interlocuteurs ont le pouvoir de révéler ou d’aimanter des parties très diverses de nous-mêmes, de stimuler ou de paralyser nos capacités intellectuelles. Or la société assigne aux femmes et aux hommes des domaines de compétence très différents, et très diversement valorisés, de sorte que les premières se retrouvent plus souvent en situation d’être bêtes. Ce sont elles qui courent le plus de risques de se révéler déficientes dans les domaines prestigieux, ceux qui sont censés compter vraiment, tandis que ceux où elles auront développé des aptitudes seront négligés, méprisés ou parfois carrément invisibles. Elles auront aussi moins confiance en elles. Notre nullité est une prophétie autoréalisatrice. Parfois je dis des âneries par ignorance, mais parfois aussi j’en dis parce que mon cerveau se fige, parce que mes neurones s’égaillent comme une volée d’étourneaux et que je perds mes moyens. Je suis prisonnière d’un cercle vicieux : je sens la condescendance ou le mépris de mon interlocuteur, alors je dis une énormité, confirmant ainsi ce jugement à la fois aux yeux des autres et aux miens. »
(Mettre ce monde cul par-dessus tête)

Sorcières : la puissance invaincue des femmes, Mona Chollet. Éditions Zones, 2018. 231 pages.

L’odyssée des fourmis, d’Audrey Dussutour et Antoine Wystrach (2022)

L'odyssée des fourmis« On nous avait prévenus de faire très attention où nous posions les pieds.
Dans la forêt dense du Gabon, où tout dans cette nature sauvage semble hostile à l’Occidental fraîchement débarqué, le danger ne venait pas seulement des vipères championnes du camouflage, des crocodiles orange vivant dans l’obscurité des grottes, ou des éléphants capables de vous surprendre au coin d’un arbre pour vous charger en un éclair. Il venait d’ailleurs. »

Sur cette introduction digne d’un roman d’aventures ou de science-fiction s’ouvre ce documentaire myrmécologique passionnant sur les mœurs des fourmis. Et plus précisément des « fourrageuses », les courageuses qui se lancent dans le grand extérieur pour nourrir leur famille (soit 5 à 10% des fourmis seulement). Sur les 13 800 espèces de fourmis recensées, nous en croiserons 75 entre ces pages. Issues de différents écosystèmes sur tous les continents – dans le désert, dans la forêt ou dans votre jardin –, chasseuses, cueilleuses, éleveuses, nous découvrons alors leur mille et une spécificités, tactiques et talents – tous plus surprenants les uns que les autres – essentiels pour leur survie.
L’orientation, le repérage des ressources, le transport, l’opportunisme, la défense et l’attaque, la communication, l’entraide… voilà un aperçu des tâches – toujours périlleuses – qui attendent nos aventurières.
La douleur absolue d’une piqûre de Paraponera clavata, les incroyables mandibules d’Odontomachus, les ponts d’Eciton, les accélérations fulgurantes de Cataglyphis bombycina, la relation (toxique) entre Pseudomyrmex ferruginea et l’acacia, la super colonie européenne de la fourmi d’Argentine, le champignon zombificateur Ophiocordyceps… quelques raisons d’être impressionnée, sachant que l’on pourra encore s’interroger, intrigué·es, longtemps car bien des mystères restent irrésolus.

Cataglyphis bombycina

Voici la fameuse Cataglyphis bombycina, une de mes fourmis coup de cœur, juste incroyable ! (Source : ANTonio Photography)

J’ai été ébaubie et émerveillée par la diversité des fourmis et j’ai adoré aller guetter des photos sur internet pour découvrir leurs physionomies extrêmement diverses : mandibules géantes, couleurs variées, poils, forme du crâne, taille des yeux… Ça a été une lecture partagée à coup de « wah, tu savais qu’une espèce de fourmi peut… » et de « tu sais le poids que telle fourmi peut soutenir ? » et de « regarde comme elles sont trop belles, celles-ci, et figure-toi que… ». Au fil de la lecture, et même si les auteurs expliquent bien que l’échelle change les règles de physique qui s’appliquent sur les corps, je dois bien avouer que les reports des exploits des fourmis à notre échelle sont tout simplement réjouissants tant ils sont sidérants.

Les observations en milieu naturel sont ponctuées d’expériences en extérieur ou en laboratoire. Certaines de ses expériences – plus ou moins récentes – apparaissent comme assez cruelles pour les pauvres fourmis, mais comme l’indiquent les auteurs, « paradoxalement, ce sont de tels travaux de recherche qui ont révélé au monde l’intelligence insoupçonnée de ces petites bêtes, et ainsi contribué à développer notre respect croissant envers elles ». Certaines m’ont également stupéfiée du fait de l’échelle évidemment miniature à laquelle elles se déroulent : outre la peinture sur insectes destinée à distinguer les individus, on croisera des fourmis rasées, des glandes à acide disséquées ou, plus surprenant encore, des échasses pour fourmis en poils de cochon et des lunettes 3D pour mantes religieuses.

J’ai également découvert le travail déroutant de Justin Schmidt, un entomologiste qui s’est fait piquer plus de mille fois par des Hyménoptères (aka fourmis, abeilles, guêpes et frelons) pour établir une échelle de douleur des piqûres allant de 0 à 4 et agrémenté de poétiques ressentis. Ainsi, pour Schmidt, la piqure d’une Rhytidoponera metallica (ou fourmi à tête verte) est « perfidement douloureuse, comme mordre dans un poivron vert pour découvrir soudainement que c’est en réalité un piment antillais », celle de Pseudomyrmex ferruginea (ou fourmi acacia) « rare, perçante, élevée, comme si quelqu’un vous avait tiré une agrafe dans la joue » et celle d’une Paraponera clavata (ou fourmi balle de fusil) « pure, intense, brillante, comme si vous marchiez sur des charbons ardents avec un clou rouillé de dix centimètres enfoncé dans votre talon » (théoriquement le chercheur aurait également dû expérimenter cela pour la justesse de la comparaison et pour la science évidemment…). À noter que Paraponera clavata (niveau de douleur 4+) domine ce classement devant la guêpe Pepsis grossa (« aveuglante, féroce, électrique et choquante, comme avoir fait tomber un sèche-cheveux électrique allumé dans votre bain moussant »).
Il y a aussi les algorithmes fourmis, utiles et intéressants à leur manière, mais je ne vais pas vous les expliquer…

Le tout est raconté de manière très vivante et immersive, que ce soit dans le quotidien des fourmis ou des chercheurs. La lecture est fluide, les explications sont claires, c’est un vrai plaisir à lire. C’est riche et dense en informations, mais très agréable à lire sans une once d’ennui ou de lassitude.
J’ai également apprécié le jeu des références littéraires, artistiques, cinématographiques ou télévisuelles, que ce soit dans les titres de chapitres (L’Appel de la forêt, Dirty Dancing, La communauté de l’Anneau, Dune, Hannibal le Cannibale…) ou dans le corps du texte (Edward aux mains d’argent, Kaamelott…).

Vous l’aurez compris, ça a été une lecture absolument captivante et, oserai-je le dire, palpitante. C’est instructif avec une narration immersive. J’ai été émerveillée, étonnée, passionnée et je l’ai dévoré. J’aimais déjà observer les bêbêtes, je ne suis à présent plus que fascination et respect pour les fourmis. Un ouvrage de vulgarisation plus que réussi, à même de faire naître des vocations.

« Si ces fourmis [Cataglyphis bombycina] avaient la taille d’un cheval, toutes proportions gardées, elles couvriraient les 2 000 mètres de l’hippodrome Paris-Longchamp en 10 secondes ! Le record pour les chevaux est de 2 minutes 3 secondes… Vous pourriez être tranquillement assis dans le TGV et soudain apercevoir par la fenêtre cette fourmi géante vous dépassant à 720 kilomètres-heure, le double de la vitesse du train. Bien entendu, une telle vitesse relative n’est possible que du fait des différentes contraintes physiques qui régissent ce monde miniature, et font que leur force relative est décuplée. Il n’empêche qu’en matière de sprint, ces Cataglyphis sont les premières sur le podium des fourmis. »

« Cette fourmi a dû découvrir une faille dans le système et s’évader pour aller explorer la pièce. La coupable est remise une fois de plus sur son arbre, mais cette fois les chercheurs l’observent, bien décidés à ne pas la quitter des yeux jusqu’à ce qu’elle révèle son secret. L’insecte se comporte tout d’abord comme si de rien n’était, se baladant tranquillement sur les branches, saluant ses consœurs et mettant la patience des chercheurs à rude épreuve. Après une bonne demi-heure, alors que l’enquête allait être classée sans suite, la fourmi se met à descendre le long du tronc de l’arbrisseau, puis le long du pot, jusqu’à arriver au niveau de l’eau du bac. Elle s’arrête là pendant quelques secondes, hésitante, tâtonnant la surface liquide de ses antennes, comme on tremperait l’orteil dans la piscine. Elle ne va tout de même pas… et pourtant si, la voilà qui s’élance, exécutant littéralement un saut à plat ventre, puis se met à nager à une vitesse surprenante et de façon parfaitement rectiligne, effectuant une sorte de crawl à six pattes bien maîtrisé, jusqu’à atteindre le bord opposé du bac et se hisser paisiblement hors de l’eau devant les regards humains ébahis. »

« S’il y a une règle à retenir, c’est que pour ne pas se perdre, les fourmis ne se fient pas à un seul indice, mais combinent ne multitude d’indices simultanément. Il semblerait s’agir d’une règle d’or que l’on retrouve partout dans le vivant : « Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. » Que ce soit dans le ciel, au sein de leur corps, ou parmi les repères terrestres s’ils sont disponibles, chaque fourmi extirpe, recoupe, combine, et mémorise une myriade d’informations. En résulte comme un fil d’Ariane invisible, constitué d’autant de filaments qu’elles utilisent d’indices, et qui leur permet de s’aventurer hors du nid sans se perdre. Le résultat est bluffant, cela fonctionne dans le désert comme dans la forêt vierge, que ce soit à midi au soleil ou le soir par temps de pluie. Voilà donc cette « force mystique » reliant un insecte à son nid, dont s’émerveillaient les naturalistes. »

L’odyssée des fourmis, Audrey Dussutour et Antoine Wystrach. Grasset, 2022. 443 pages.

Quelques mots sur quelques albums… de (très) grand format

Il serait temps que je publie ces chroniques qui, pour les deux premières, stagnent dans mon PC depuis plusieurs mois. Je vous propose aujourd’hui trois magnifiques lectures d’albums avec Les fabuleux navires du capitaine Squid, Le jouet des vents et – coup de cœur complet – Maestro.

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Les fabuleux navires du capitaine Squid, d’Éric Puybaret (Margot, 2016)

Les fabuleux navires du capitaine Squid (couverture)

Un grand et bel album aux éditions Margot ! J’admire leur travail, mais n’en avais pas lu depuis un moment, j’ai donc été enchantée de renouer avec cet ouvrage. Éric Puybaret nous invite à parcourir les océans à la rencontre de navires plus épatants et de capitaines plus surprenants les uns que les autres.
Sur les hautes pages se déploient des couleurs absolument sublimes et lumineuses, des lignes épurées et des atmosphères intenses aux inspirations nordiques, américaines, asiatiques… Les univers proposés sont d’une richesse et d’une diversité réjouissantes : chaleureux ou glacials, élégants ou loufoques, ambitieux ou modestes, les bâtiments comme les personnalités de leur commandants se révèlent hors-normes. Les textes offrent quelques détails sur ces bateaux atypiques et approfondissent un peu la personnalité des capitaines.

Tous partagent un rêve : celui d’un vaisseau mille fois plus beau. Ce rêve est-il un mythe ou cache-t-il un désir bien plus simple ? Ignorant le réel objet de leur quête, dissimulé derrière une légende, la réalité est peut-être bien plus humble…

Un album superbe d’une grande poésie pour un catalogue original et onirique à la chute fort touchante.

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Le jouet des vents, d’Éric Puybaret (La Martinière jeunesse, 2017)

Le jouet des vents (couverture)Une autre quête, sur les traces d’un mystérieux enfant, poids plume, balloté d’un coin à l’autre de la planète par les vents, qu’ils soient mistral, chinook, ghibli, zéphyr ou vent d’autan. Sa présence fugace apportant une félicité inattendue à celles et ceux qui croisent son chemin, tous et toutes se lancent à sa poursuite. Quelles que soient l’origine, la couleur de peau ou les coutumes, la recherche du bonheur est une envie partagée par tous les humains. Faisant écho à l’album précédent, Éric Puybaret évoque une nouvelle fois le quotidien, l’ordinaire, l’universel derrière le fantastique et le surprenant. Nous rappelant ainsi qu’il n’est pas forcément nécessaire de chercher loin ce qui peut se trouver autour de nous.

Marquée par une ambiance tranquille et onirique plutôt que par une abondance de péripéties, cette histoire est portée par de grandes peintures hypnotiques et des textes poétiques et versifiés. La plume est belle et travaillée, ne déniant pas aux enfants le plaisir d’un riche vocabulaire pour se laisser porter au gré du vent.

Un conte sublime tant par son texte que ses illustrations.

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Maestro, de Thibault Prugne,
raconté par François Morel, mis en musique par Jean-Pierre Jolicard
(Margot, 2018)

Maestro (couverture)

Je termine par le meilleur en revenant aux merveilleuses éditions Margot et au talent de Thibault Prugne dont, il faut bien l’avouer, on ne se lasse pas. L’histoire de Téo, petit garçon dont l’oreille transforme tout son en musique et dont les doigts ne peuvent s’empêcher de jouer en rythme sur son charango. Or, dans son village de pêcheur, son amour et son talent pour la musique sont bien incompris jusqu’à la rencontre salvatrice avec une famille de gitans.

Comme Ici reposent tous les oiseaux ou Mireille également parus aux éditions Margot, Maestro est un très grand format, de ceux qui ne rentrent pas sur toutes les étagères. La promesse d’en prendre plein les yeux. Couleurs lumineuses, contraste avec le bleu profond de la mer, visages aux traits plein de douceur… les superbes illustrations de Thibault Prugne nous en mettent plein la vue.

Portée par la voix chaleureuse de François Morel, j’ai découvert une histoire tendre sur la musique, la passion, les rencontres magiques, les familles de cœur. Ce n’est certes pas bien long, mais cela suffit à créer une bulle hors du temps pendant quelques instants.
Il faut dire que, si j’avais lu l’album après l’avoir acheté à l’occasion d’une rencontre avec l’auteur-illustrateur, j’ai mis du temps avant de le prendre, le temps, d’écouter la version audio. Pourtant, quelle découverte ! Obligée de m’accorder au temps de la narration, je me suis longuement immergée dans les illustrations. Et puis, surtout, il y avait la musique et les deux chansons. Ces airs aux sonorités gitanes, tantôt joyeux tantôt mélancoliques, sont entraînants et immersifs. Ils impulsent un rythme et des émotions à l’histoire, faisant tressauter une cheville ou quelques doigts, serrant le cœur, et, au moment où les chants en espagnol s’élèvent, je crois que j’étais un peu partie, face à cette famille de musiciens illuminant la nuit de leur art.

Vous l’aurez compris, cet ouvrage est juste sublime et sa version audio est un ajout précieux. Elle transcende la beauté indiscutable des illustrations de Thibault Prugne et transforme l’objet en véritable bijou.

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Connaissiez-vous ces albums ? Si vous en lisez, quelles sont vos dernières belles découvertes ?