Croc-Blanc, de Jack London (1906)

Croc-Blanc (couverture)Tout le monde connaît (ou croit connaître, comme s’était mon cas) cette histoire dans laquelle Croc-Blanc, un chien-loup né à l’état sauvage, se confronte à la nature et au monde des humains.

La première chose qui m’a enthousiasmée dans cette lecture, c’est la facilité avec laquelle elle m’a happée. Tout de suite dans l’action, tout de suite plongée dans les étendues glacées du Grand Nord. On ressent immédiatement le souffle puissant d’une lecture formidable – mais pourquoi ne l’ai-je pas lu plus tôt ? – et cela s’est confirmé au fil des pages : jusqu’à la fin, je n’ai pas pu le lâcher et je m’y replongeais avec délectation.
D’une chasse à l’homme haletante par une meute affamée à une louve fière et courtisée, nous voilà à la naissance de ce louveteau gris que l’on appellera Croc-Blanc. Dès le début, le ton est immersif, vivant, palpitant tandis que le frisson de l’aventure vibre d’une manière dévorante. Jack London nous offre une de ces expériences que seule la littérature permet : vivre dans la fourrure d’un loup, voir le monde par ses yeux.
Car c’est l’un des points forts de ce roman : à compter de sa naissance, tout est raconté du point de vue de Croc-Blanc. C’est par ses yeux que l’on découvre la nature sauvage et la civilisation humaine, par son corps que l’on expérimente la famine et l’exaltation de la chasse. Sans parler que l’empathie pour ce protagoniste hors du commun est immédiat et indéfectible, nonobstant le nombre de chiens (ou autres) égorgés qu’il laissera dans son sillage. Bref, un coup de génie pour passionner les lecteur·rices et faire entendre la voix de son héros.

Dès le début, le roman est placé sous le signe d’une vie âpre, d’une vie de combat pour manger et survivre. La vie sauvage est impitoyable et il faut lutter pour ne pas se retrouver en position de proie. La vision donnée de la vie dans la nature n’est pas idéalisée en dépit d’un esprit de liberté bien présent. Rapidement, Croc-Blanc rencontre les humains qui lui apportent la chaleur, la nourriture et une relative protection. Relative car, comme il en fera l’expérience, les humains ne sont pas avares en rudesse, voire en cruauté. C’est là que, tout en restant prenant, le roman est devenu vraiment terrible pour moi. Car Croc-Blanc devra attendre longtemps avant de connaître la douceur d’une main, d’une voix, d’un regard. Ses maîtres sont tout d’abord durs, sévères, violents, voire cruels. Certes, l’éducation bienveillante des chiens est une notion assez récente, mais cette violence conjuguée à la soumission de Croc-Blanc envers les « dieux » m’a révoltée. Car je me suis immédiatement attachée à cette créature exceptionnelle aux yeux de tous et terriblement émouvante pour nous qui partageons son cerveau et son cœur.

L’écriture est riche, visuelle et détaillée, que ce soit pour les descriptions de la nature ou la psychologie des protagonistes. Petite merveille, elle séduit mon goût des détails avec mon besoin actuel d’efficacité. J’ai été fascinée d’un bout à l’autre par Croc-Blanc, par ses comportements instinctifs, par ses expériences et les leçons qui en sont tirées, par ses relations avec les chiens depuis longtemps domestiques, par son regard sur les hommes, par la force de ses attachements ou de ses répulsions, par sa puissance et ses impuissances, par ses évolutions étonnantes et fascinantes. C’est le roman d’une évolution, de plusieurs évolutions, un roman darwiniste sur les influences du milieu, la mémoire d’une race et les apprentissages d’un individu. London nous donne à voir aussi bien la société des chercheurs d’or et des Indiens que le comportement – certes de manière romancée – d’un chien-loup.
Je m’attendais à une fin différente et, si une part de moi ne peut s’empêcher de ressentir une légère déception, j’ai été ravie de la douceur qu’elle annonce et qu’on espère pour Croc-Blanc.

Une lecture saisissante, d’une immense efficacité que ce soit dans l’effroi, dans la violence, dans l’injustice ou l’hostilité de la vie, mais aussi dans la douceur, l’espoir et la beauté. Une formidable découverte qui dormait à portée de main depuis des années.

Me voilà à présent boostée pour la relecture d’un livre de mon enfance dont j’ai tout oublié (mais dont je ne doute plus qu’il me plaira à nouveau), L’appel de la forêt du même auteur, qui raconte, cette fois, l’histoire inverse d’un chien domestique qui retourne à l’état sauvage.

« Car le Grand Nord est hostile à toute forme de vie, le moindre mouvement lui fait injure : il lui faut donc l’éliminer. Il gèle les eaux pour les empêcher d’atteindre la mer. Il fige la sève des arbres jusqu’à ce qu’ils en crèvent. Mais c’est à l’homme qu’il s’en prend avec le plus d’acharnement et de férocité afin de le réduire à sa merci. Parce que l’homme est un être infatigable, en perpétuelle révolte à la seule idée que tout mouvement puisse être inexorablement condamné. »

« L’eau n’était pas vivante. Pourtant, elle bougeait. De plus, si elle avait l’air solide comme la terre, elle était dépourvue de consistance réelle. Il en conclut que les choses n’étaient pas toujours ce qu’elles paraissaient être. Sa crainte de l’inconnu découlait d’une expérience congénitale qui se trouvait maintenant renforcée par l’expérience acquise… Désormais, il aurait un doute permanent sur l’exacte nature des choses quelle que fût leur apparence. Il devrait en déterminer par lui-même la véritable réalité avant de pouvoir s’y fier. »

« Partout on entendait parler du « Loup de combat », comme on l’appelait, et sur le pont du bateau, la cage où on l’avait enfermé attira de nombreux curieux. Il grondait furieusement à l’adresse de ces visiteurs, ou restait couché  à les observer froidement, d’un regard chargé de haine. Car qu’eût-il pu éprouver d’autre à leur égard ? Il ne se posait jamais la question. Il ne connaissait plus que la haine et s’y livrait avec passion. La vie était devenue pour lui un enfer. Il n’était pas fait pour cette étroite réclusion que les hommes font subir aux bêtes fauves. Pourtant, c’était exactement de cette façon qu’on le traitait. Les passagers le regardaient, pointaient des bâtons entre les barreaux pour le faire grogner, et se moquaient de lui.
Ces hommes-là représentaient tout son environnement. Et à cause d’eux, sa férocité naturelle s’accrut encore davantage. Heureusement toutefois que la nature l’avait également doté d’une grande faculté d’adaptation. Là où beaucoup d’autres animaux auraient perdu la vie ou la raison, lui était capable de s’accommoder à de nouvelles conditions et de survivre sans que son équilibre mental eût à en souffrir. »

Croc-Blanc, Jack London. Le Livre de Poche, 1985 (1906 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Daniel Alibert-Kouraguine. 312 pages.

Parenthèse 9e art spécial manga : L’atelier des sorciers & L’Enfant et le Maudit

Que ce soit dit, je ne suis pas une grande lectrice de mangas, j’en ai lu quelques-uns enfant, mais, lassée d’attendre pour chaque tome à la bibliothèque, j’ai laissé tomber. Je suis toutefois bien décidée à remédier à ça et à découvrir ce pan de la littérature (notamment grâce à une copine qui se reconnaîtra si elle passe par là et que je remercie très fort !). Ne vous attendez donc pas à des critiques profondes, à des comparaisons sur les styles graphiques, à une analyse du genre, etc. Ici, ce sera un avis de pure néophyte !

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L’atelier des sorciers (tomes 1 à 6),
de Kamome Shirahama
(en cours, 2016-…)

Coco est fascinée par la magie, mais seul·es quelques élu·es peuvent pratiquer cet art. Le jour où Kieffrey arrive dans son village, Coco ne peut réprimer l’envie de l’espionner pour voir davantage de magie. Elle comprend alors le secret de la magie et, utilisant un vieux livre donné par un inconnu des années auparavant, elle lance son premier sort. Un sort aux conséquences tragiques. Pour réparer son erreur, elle devient la disciple de Kieffrey et entre dans le monde de la magie.

La néophyte que je suis est tout d’abord à la recherche d’une bonne histoire, ce qui est clairement le cas avec L’atelier des sorciers. Il y a indubitablement un air d’Harry Potter avec cette « ignorante » qui entre dans un nouvel univers, cette novice qui est le centre de beaucoup d’attentions, notamment de la part de sorciers mystérieux pratiquant une magie interdite, et qui semble promise à de grandes choses. Cependant – et heureusement – le monde de Coco est aussi très différent, à commencer par la manière dont la magie se pratique ! Une manière particulièrement esthétique et originale qui m’a immédiatement séduite.

L’intrigue prend son temps pour poser un univers fouillé et approfondi. C’est totalement prenant grâce à des péripéties passionnantes, mais celles-ci permettent également de découvrir le monde dans lequel évoluent sorciers et sorcières, de voyager entre l’atelier, Carn une ville pleine de magie, l’Académie de sorcellerie ou encore différents lieux magiques.
Les ambiances s’enchaînent : humoristiques, haletantes, sombres, légères… Un mélange subtil qui m’a happée à chaque épisode.

C’est aussi très mignon, notamment grâce à l’innocence et l’enthousiasme contagieux d’une Coco perpétuellement admirative face à chaque démonstration magique. Malgré le drame qui l’a frappée, malgré son sérieux dans ses études, elle reste une enfant dont la gentillesse et le ravissement face à la magie illuminent les pages.
Les personnages sont attachants, intrigants, séduisants, et font l’objet au fil des tomes de portraits toujours plus affinés. J’ai beaucoup aimé le fait que certains volumes prennent le temps de s’attarder sur des protagonistes tels qu’Agathe ou Trice, également disciples de Kieffrey. La fin du sixième tome soulève d’autres questions qui laissent imaginer des précisions sur le maître lui-même.

Les dessins sont superbes. Des personnages aux détails qui ornent certaines planches, j’ai été émerveillée et fascinée par le graphisme de cette saga. C’est vivant, c’est expressif, c’est beau.

Une superbe découverte ! Rien à redire, que ce soit sur l’univers, les personnages, la magie, l’intrigue, le rythme ou le dessin : je suis enchantée !

L’atelier des sorciers (tomes 1 à 6), Kamome Shirahama. Editions Pika, coll. Seinen, 2018-… (2016-… en version originale). Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. 192 pages.

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L’Enfant et le Maudit (tomes 1 à 7),
de Nagabe
(en cours, 2016-…)

Un monde coupé en deux : « l’intérieur » où vivent les humains et « l’extérieur » peuplé de créatures monstrueuses. Quiconque est touché par elles subira la malédiction et se transformera à son tour. Pourtant, à « l’extérieur », Sheeva et le Professeur cohabitent et, au mépris de toutes les croyances, dessinent leur histoire.

Dès le début, j’ai été happée par cet univers plutôt sombre. Dans un décor d’arbres dénudés et de maisons abandonnées, cette intrigue de malédiction, de camps qui s’opposent, entre ombre et lumière, m’a totalement séduite.
Il y a une bonne part de mystères, et je ne sais à qui me fier tant cette histoire semble biaisée qu’elle soit vue par les humains ou les enfants noirs. Je suis impatiente de connaître la suite, de lever le voile sur tous ces secrets. Comment est apparue la malédiction ? Quel est le rôle de Sheeva ? Qui est le Professeur ?
Les questions s’enchaînent au fil des tomes puisque le moindre indice en fait naître une nouvelle fournée. Si j’aime le rythme tranquille et quelque peu contemplatif de cette histoire (quoique les derniers tomes offrent davantage d’action), j’espère que des réponses nous seront offertes et que l’intrigue ne sera pas étirée de manière superficielle.

La seule chose qui semble vraie et certaine dans cette histoire, c’est le duo formé par le Professeur et Sheeva. S’ils semblent à première vue mal assortis, avec cette fillette aussi lumineuse que le Professeur est sombre, leur relation se révèle tout de suite bouleversante. Leur affection réciproque, dépourvue de tout a priori, m’a touchée à plusieurs reprises. L’auteur dose savamment gravité et innocence, gaucherie et mélancolie, obstacles et joies simples. Si l’atmosphère s’assombrit au fil des tomes, j’ai adoré les scènes de vie quotidienne, les petits riens avec lesquels tous deux sculptent leur improbable famille.

Une ambiance sombre et poétique, qui interroge sur l’humanité qui se cache parfois dans le noir. Un superbe duo qui raconte aussi bien la joie que la tristesse, le doute que la jalousie, mais surtout l’amour et la confiance. Des dessins simples mais expressifs qui véhiculent beaucoup d’émotion. Une très jolie lecture, très prenante en dépit de son allure plutôt tranquille.

(Source des images : BD Gest’)

L’Enfant et le Maudit (tomes 1 à 7), Nagabe. Editions Komikku, 2017-… (2016-… en version originale). Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. 174 pages.

Chavirer, de Lola Lafon (2020)

Chavirer (couverture)Voilà six ans que La petite communiste qui ne souriait jamais et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce m’ont tant séduit grâce à la plume puissante et aérienne de Lola Lafon et à ses personnages magnétiques. Quel plaisir de la retrouver ici avec Chavirer.

En 1984, Cléo vit en banlieue parisienne, elle vit pour la danse et se rêve professionnelle. Un rêve qui semble pouvoir se concrétiser avec l’aide de la fondation Galatée qui vient à sa rencontre sous la forme de la très chic Cathy. Mais c’est un piège qui se referme sur Cléo et va bientôt transformer la victime en complice.

A partir de cette funeste année, une succession de tableaux va dérouler la chronologie de 1984 à 2019. Lola Lafon nous ouvre la porte de l’esprit de huit personnages, le temps d’une soirée, de quelques jours ou quelques mois. Ces femmes et ces hommes racontent une histoire de culpabilité, de regards détournés, de mensonges, de secrets, de honte et de violence.
Permettant non seulement de découvrir les protagonistes qui ont tourné autour de Cléo pendant toutes ses années – et de découvrir Cléo par d’autres regards que le sien –, cette multiplication des points de vue est également impressionnante tant elle est intelligente, maîtrisée et percutante. Efficace, la narration ainsi déroulée en dévoile bien assez, tout en nous laissant une part de liberté pour imaginer ce qui n’est pas raconté.

C’est là un roman construit de chapitres courts qui s’enchaînent et captivent. Puzzle qui s’assemble peu à peu. Texte rythmé comme des pas de danse enchaînés jusqu’à l’essoufflement.
Une fois encore envoûtante, la plume de Lola Lafon offre des flashs, des instants, des scènes comme une vision éphémère. Un acte empli de parfums, de textures, de mouvements et de voix. Un concentré d’émotions qui m’a fait tourner la tête.
Dans la première partie, par exemple, le cœur et l’esprit de Cléo commence par nous plonger dans une danse tourbillonnante d’exaltation, d’étourdissement et d’excitation face aux rêves qui deviennent palpables, à la nouveauté et au luxe. Et quand les choses se gâtent, c’est tout aussi violemment que la peur et la nausée s’emparent de nous face à un chantage émotionnel impitoyable qui joue sur des désirs et des hontes d’adolescentes, sur une envie d’être différente, unique.
Mais attention, le tout sans scènes voyeuses et longuement descriptives des abominations vécues par Cléo : Lola Lafon est maîtresse du sous-entendu, celui qui t’épouvante davantage que les mots.

Page après page, la Cléo collégienne, lycéenne, danseuse, amoureuse se dévoile. Avec ses failles, avec son secret, avec ce gouffre qui toujours semble la séparer de celles et ceux qui ne viennent pas du même milieu modeste qu’elle, celle qui a été utilisée et fracassée par la cruauté des uns et l’indifférence des autres se fait également justicière pour les siens en dénonçant l’élitisme et les jugements bien arrêtés des classes aisées sur les divertissements populaires dans des échanges qui m’ont beaucoup touchée.

Une écriture élégante, entêtante, rythmée, pudique et touchant au cœur pour raconter ce drame parfois glaçant, souvent poignant, jamais larmoyant, sur la manipulation, la pédophilie, la culpabilité et le pardon.

« La Cléo hagarde du printemps 1984 était une marionnette dont on aurait tranché les fils, démantibulée, petit tas dysfonctionnel que ses parents montraient, tel un paquet de linge mystérieusement malodorant, à des médecins : un gastroentérologue pour ses vomissements, une dermatologue pour une urticaire de plaques dures et violacées, un allergologue pour un asthme nocturne.
La nuit, accrochée à la couverture turquoise, ses haut-le-cœur la secouaient, des sanglots, sa mère lui tenait la main, son frère se blottissait contre elle, qu’est-ce que t’as Cléo ?
Ce qu’elle avait était une peine que multipliait une autre ; des mensonges multipliés par d’autres.
Une honte qui en dissimulait une autre. La honte de s’être laissé faire et la honte de ne pas avoir su se détendre pur se laisser faire.
On ne va pas en faire toute une histoire, avait dit Marc, après. »

« Ce monologue épuisant, connu d’elle seule, manège grinçant d’une ferraille de mots sans personne pour y mettre fin, personne pour reprendre le récit à zéro et examiner posément les faits, l’absoudre ou alors la condamner, qu’au moins un point final soit posé à l’histoire.
Cette histoire est une écharde sur laquelle sa chair s’est recomposée, à force d’années. Un petit coussin de vie rosé, solide et élastique. Ce corps étranger n’en est plus un, il lui appartient, solidement maintenu dans un faisceau de fibres musculaires, à peine effrité par le temps. »

« La célébration actuelle du courage, de la force, met mal à l’aise. Ce ne sont que « femmes puissantes » qui se sont « débrouillées seules » pour « s’en sortir ». On les érige en icônes, ces femmes qui « ne se laissent pas faire », notre boulimie d’héroïsme est le propre d’une société de spectateurs rivés à leur siège, écrasés d’impuissance. Etre fragile est devenu une insulte. Qu’adviendra-t-il des incertaines ? De celles et de ceux qui ne s’en sortent pas, ou laborieusement, sans gloire ? On finit par célébrer les mêmes valeurs que ce gouvernement que l’on conspue : la force, le pouvoir, vaincre, gagner.
Le système Galatée ne disait pas autre chose : que la meilleure gagne ! L’affaire Galatée nous tend le miroir de nos malaises : ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit. Rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non. »

Chavirer, Lola Lafon. Actes Sud, 2020. 344 pages.

Les deux romans mythologiques de Madeline Miller : Le chant d’Achille et Circé

Madeline Miller propose ici l’histoire de deux personnages de la mythologie grecque : Patrocle et Circé. Deux protagonistes méconnus car ils sont invisibilisés par d’autres héros, plus grandioses : Patrocle par Achille dans L’Iliade, Circé par Ulysse dans L’Odyssée. Eux qui sont habituellement de simples épisodes dans une aventure plus longue, plus importante qu’eux, sont ici magnifiés et honorés.
Réécrivant les histoires, l’autrice offre ainsi un nouveau point de vue, tant sur la légende que sur les héros. Par exemple, le grand Ulysse est, dans ces romans, un personnage ambigu, toujours fascinant et diaboliquement rusé, mais également moins pleinement sympathique. Ses romans dévoilent les sombres facettes des divinités comme des héros.

« (…) mais il est vrai que nos histoires comportaient de nombreux personnages : le grand Persée, ou le modeste Pélée ; Héraclès, ou Hylas, presque oublié. Certains s’y voyaient consacrer toute une épopée, d’autres un simple vers. » (Le chant d’Achille)

Le chant d’Achille trace le portrait d’un homme bon, d’un héros d’un genre différent, plus simple, plus humain. Il s’intéresse aux autres et connaît les hommes qui l’entourent. Il refuse d’utiliser une fille comme un simple pion négligeable. C’est aussi une très belle histoire d’amour, d’une grande tendresse et d’une force surmontant tout, même la haine d’une divinité. J’ai adoré suivre ces deux garçons, au fil de leur enfance et de leur apprentissage qui les menaient inéluctablement à la guerre. C’est une plongée dans la société grecque, dans les us et coutumes, dans les occupations et les connaissances de cette civilisation, dans les codes d’honneur et trahisons qui marquent le conflit.

« Il n’y avait pas de mots pour lui décrire ce que je ressentais. Notre monde était dominé par le sang, et par l’honneur gagné en le répandant. Seuls les lâches ne combattaient pas. Un prince n’avait le choix. Il pouvait soit aller à la guerre et gagner, soit aller à la guerre et perdre. Voilà pourquoi même Chiron avait envoyé une lance à Achille. » (Le chant d’Achille)

Circé est une histoire profondément féministe. Madeline Miller raconte ce qui n’est jamais raconté : l’enfance de Circé, rabaissée, ignorée, moquée pour sa voix et son physique, punie pour les autres. Mais découvertes, erreurs, hésitations, résolutions constitueront une sorte de quête de son identité et on la voit avec plaisir avancer au fil du récit, jusqu’à se trouver, s’affirmer, se connaître.
La légende est approfondie, développée. Dans les textes traditionnels, la transformation des marins en cochons par Circé semble gratuite, sans réelle justification ; il s’agit simplement de la démonstration de son pouvoir. Ce n’est pas le cas ici et Circé a bel et bien ses raisons d’agir ainsi…

« Jadis, je pensais que les dieux étaient le contraire de la mort, mais je vois maintenant qu’ils sont plus morts que tout le reste, car ils sont immuables et ne peuvent rien tenir dans leurs mains. » (Circé)

Ce sont deux romans d’une superbe sensibilité, qui mettent en scène des personnages touchants qui ne répondent pas aux attentes de leur entourage. Patrocle n’est pas le fier guerrier que son père aurait voulu qu’il soit – contrairement à ceux qui l’entourent, il a le combat en horreur – et Circé ne cesse de déplaire. Elle se débarrasse de son carcan de faible nymphe, s’oppose à son père Hélios, à Hermès et à Athéna, elle refuse de se soumettre éternellement ; son pouvoir effraie et l’isole des autres, son intelligence est reniée, bref, elle est trop « difficile » pour le monde simplement parce qu’elle est elle. La place des femmes, les attentes de la société, la différence et l’affirmation de son identité sont donc des thèmes centraux de ces récits atypiques.

« Je ne fus pas étonnée du portrait qu’on y faisait de moi : la fière sorcière s’avouant vaincue devant l’épée du héros, s’agenouillant et demandant grâce. Il semble que punir les femmes soit le passe-temps favori des poètes. Comme s’il ne pouvait pas y avoir d’histoire à moins que nous ne rampions en pleurant. » (Circé)

De plus, pour ne rien gâcher, ces récits sont terriblement prenants. L’écriture est riche, poétique et fluide à la fois et les pages tournent toutes seules. L’atmosphère est magique, tantôt contemplative, tantôt tumultueuse.
Plusieurs légendes sont abordées, notamment dans Circé car son immortalité lui a permis de côtoyer de nombreux personnages : les aventures d’Ulysse ou de Scylla évidemment, mais aussi celles de Prométhée, de Médée et Jason, du Minotaure, de Dédale et Icare… Cela ouvre l’horizon du roman, le rendant plus passionnant encore.
J’ai aimé que l’autrice prenne des libertés avec les histoires habituelles, qu’elle ne s’enferme pas elle-même dans le carcan de la simple réécriture. Chez Madeline Miller, il n’est jamais fait mention du fameux talon d’Achille et Circé s’invite dans des épisodes nouveaux comme celui du Minotaure (quoique cela ne soit pas aberrant puisque Pasiphaé, mère du monstre, n’est autre que la sœur de Circé).

J’ai adoré renouer avec la mythologie par le biais de ces points de vue alternatifs qui offrent enfin une voix aux à-côté des histoires et humanisent les légendes. Ce sont des histoires intelligentes, palpitantes, enchanteresses et magnifiques. A présent, j’attends le prochain avec impatience ! (En attendant, je vais peut-être relire L’Iliade et L’Odyssée…)

Le chant d’Achille, Madeline Miller. Pocket, 2020 (2012 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 470 pages.

Circé, Madeline Miller. Pocket, 2019 (2018 pour l’édition originale. Edition Rue Fromentin, 2018, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Auché. 571 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Interprète Grec :
lire une histoire se déroulant en Grèce

Périple dans l’univers de Tolkien avec Un voyageur en Terre du Milieu et l’Atlas illustré de Tolkien

Aujourd’hui, je vous emmène sur les terres magiques nées sous la plume de J.R.R. Tolkien avec deux livres très différents. Un carnet de voyage sur lequel je me suis pâmée pendant des heures et un guide qui a parfois (souvent) fait grincer des dents la maniaque que je suis.

Résumé pour les personnes qui n’auraient pas eu le courage de lire toutes mes récriminations : si vous voulez (vous) offrir un livre autour de l’univers créé par Tolkien, privilégiez le premier ! Il est très très beau et je ne peux lui faire aucun reproche !

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Un voyageur en Terre du Milieu : mon cahier de croquis de Cul-de-Sac au Mordor,
de John Howe (2018)

Un voyageur en Terre du Milieu (couverture)J’ai enfin pris le temps de lire ce cadeau que je m’étais fait à moi-même il y a quelques mois et, sans surprise, c’était beau ! Les dessins de John Howe – qui a travaillé artiste-concepteur sur les deux trilogies de Peter Jackson – sont superbes et j’ai adoré m’immerger une fois de plus dans cet univers chéri. Si les peintures et autres illustrations colorisées sont bien chouettes, j’ai été tout simplement scotchée par les croquis au crayon, parfois simples à première vue, mais riches de mille petits détails. Étant une quiche en dessin, je suis toujours sciée de voir que, tracés par d’autres personnes, quelques traits apparemment négligents peuvent donner des œuvres aussi magiques. John Howe donne vie à ses personnages et invite à la déambulation dans ces décors splendides.

De petits textes explicitent ses références, ses inspirations pour tel ou tel lieu et replace le tout dans l’histoire de la Terre du Milieu.

Bref, un carnet de voyage fantastique et magnifique qui, je vous préviens, peut susciter une envie irrépressible de relire les livres et de revoir les films.

Un voyageur en Terre du Milieu : mon cahier de croquis de Cul-de-Sac au Mordor, John Howe. Christian Bourgois éditeur, 2018 (2018 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Daniel Lauzon. 198 pages.

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Atlas illustré de Tolkien,
de David Day (2019)

Atlas illustré de Tolkien (couverture)Ce cadeau inattendu d’une amie place décidément septembre sous le signe de la Terre du Milieu. Malheureusement, cette lecture fut assombrie par quelques défauts irritants. Au niveau du contenu, rien à signaler : cet atlas retrace les grands événements qui ont façonné la Terre du Milieu et nous emmène dans les différents lieux présentés dans Le Silmarillion, Le Hobbit ou Le Seigneur des Anneaux. La naissance du monde et des peuples, les batailles et les changements, du premier récit du Silmarillion à la dernière page du Seigneur des Anneaux, tout est là.

Certes, dans l’absolu, tout est déjà dans les livres, mais je pense que cela peut, au choix, donner envie de découvrir les récits de Tolkien si ce n’est pas déjà fait ou rafraîchir la mémoire des personnes qui les ont déjà lus. Perso, j’ai apprécié ce voyage express sur la Terre du Milieu, sachant que ma PAL ne me laisse pas le temps de me replonger encore une fois dans les romans.

En outre, comme l’indique son titre, l’ouvrage est richement illustré, ce qui est toujours positif. J’ai trouvé assez fascinant la diversité de styles présentés, même si certains sont parfois inattendus. Tous ne sont pas à mon goût mais c’est fantastique de voir comment l’univers de Tolkien a pu inspirer des artistes très différents. De plus, le choix s’est porté sur des illustrations originales qui changent de celles que l’on peut voir la plupart du temps.

Le gros point noir vient du côté éditorial. Pour ce qui est de la version française bien entendu. L’idée est clairement de présenter un joli petit livre. Entre la couverture imitation cuir avec ce dragon gravé et les dizaines d’illustrations, ça partait plutôt bien. Seulement, côté textes, je n’ai cessé d’être agacée par des détails. Je sais que je chipote, que je suis méticuleuse, mais je trouve ça vraiment dommage. Ça m’énerve dans un petit poche lambda, alors forcément, ça me fait monter au créneau quand il s’agit d’un ouvrage avec des prétentions un tantinet plus élevées.

Ce qui m’a le plus insupportée, c’est l’incohérence dans les noms propres. Pour rappel, il y a eu deux traductions : la première dans les années 1970 est signée Francis Ledoux et la seconde par Daniel Lauzon date de ces dernières années. Comme vous le savez peut-être, les traducteurs ont effectué des choix qui conduisent à des différences : Fondcombe est devenu Fendeval, Sylvebarbe s’est transformé en Barbebois, etc. Et ici, c’est le foutoir, il n’y a pas d’autres mots. Par exemple, on trouve Fondcombe (utilisé donc par Francis Ledoux) et Frodo et Bilbo Bessac (par Daniel Lauzon) ; mieux encore, il y a la Forêt Noire (Ledoux) dans les textes, référencée Grand’Peur (Lauzon) dans l’index (c’est bien le même lieu, je précise) ; encore plus inédit, les Orientais (Lauzon) deviennent subitement les Orientaix, ce qui n’existe même pas à ma connaissance puisque Ledoux traduisait par Orientaux (un joyeux mélange, pourquoi pas après tout ?). J’arrête là les exemples et je précise que je ne suis pas une experte dans les traductions de Tolkien et que j’ai probablement raté de nombreuses erreurs.

J’ajouterai à cela :

  • Des listes de noms majoritairement séparés par des points-virgules jusqu’à ce qu’une ou deux virgules se glissent au milieu de l’énumération (pour la variété sûrement) ;
  • Des graphiques peu lisibles dont les traits débordent ici ou là sur le texte (parlerai-je du fait que les indications données dans ces tableaux et frises sont parfois terminées par un point et parfois pas, de manière parfaitement aléatoire semble-t-il ?) ;
  • Des cartes vraiment intéressantes dans le sens où elles illustrent une évolution du monde que je n’avais jamais vraiment visualisée ainsi, mais qui sont gâchées, à mon goût, par une police banale et agressive qui ne se marie pas très bien avec le dessin, bref, qui n’ont rien à voir avec la délicatesse et la beauté sobre de celles tracées par Tolkien père et fils (mais s’il n’y avait eu que ça, je n’aurais certainement pas tiqué dessus, je l’admets).

Vous l’aurez bien compris, je suis vraiment déçue. L’idée de l’ouvrage était intéressante, ça faisait un très chouette livre pour les passionné·es de Tolkien, mais je trouve regrettable le peu de soin que semble avoir fourni l’éditeur au cours de la traduction. Quitte à surfer sur la vague des livres dérivés et autres goodies, il est peut-être possible de le faire correctement, non ? (En fait, je suis plus indignée que déçue, je crois.)

Atlas illustré de Tolkien, David Day. Hachette, coll. Heroes, 2020 (2019 pour l’édition originale). Traduit par Xavier Hanart. 256 pages.