La trilogie du Tearling, d’Erika Johansen (2014-2016)

Après avoir passé dix-neuf ans en exil, Kelsea Raleigh doit reprendre la place qui est la sienne : Reine du Tearling. Entre sa jeunesse, un oncle Régent peu pressé de lui rendre son trône et un affreux pacte signé par sa mère et la Reine Rouge qui dirige d’une main de fer le puissant royaume voisin, ses débuts royaux ne s’annoncent pas de tout repos. Face aux souffrances de son peuple, Kelsea va reprendre les rênes en main avec courage, audace… folie peut-être.

Si ces livres m’ont souvent fait de l’œil en librairie, je n’en ai (étonnement ?) pas beaucoup entendu parler – à part chez Plouf qui m’a juste donné l’élan nécessaire pour les sortir de ma PAL. Ainsi, j’ai pu plonger dedans sans autre attente que mes propres espérances. Espoirs ô combien comblés par cette formidable trilogie !

La trilogie du Tearling est un petit OVNI tout à fait inattendu. Je m’attendais à de la fantasy « classique » et c’est dans un tel univers que l’on semble se plonger : inspiration médiévale, gardes en armure, un zeste de magie, pas d’armes à feu, etc. la chaumière au fond des bois, la princesse révélée le jour de ses dix-neuf ans, on se croirait presque dans un conte. Et voilà que le nom de Rowling, Tolkien ou De Vinci font leur apparition. Voilà qu’on nous parle du Royaume-Uni, des livres électroniques, de la médecine telle que nous la connaissons. Des choses qui semblent perdues pour les protagonistes. Alors, fantasy ou science-fiction ? Les deux, mon capitaine ! Je vous laisse découvrir le pourquoi du comment, mais cette trilogie mêle merveilleusement fantasy, dystopie, roman d’anticipation, d’apprentissage, et le résultat est fabuleusement génial.

Ce sont des romans qui prennent leur temps, ce qui constitue pour moi un gros point fort. L’action ne se déroule pas à toute vitesse, avec des révélations à tire-larigot et des cliffhangers à chaque fin de chapitre ; en revanche, les personnages, les intrigues, le contexte historique… tout est richement développé. Il faut accepter de ne pas tout savoir tout de suite – c’est pourquoi le premier tome peut avoir un petit côté introduction – et laisser les pièces s’assembler au fur et à mesure.

Autre point fondamental : les protagonistes ont une telle profondeur qu’ils semblent réels. Depuis que j’ai reposé le troisième tome – même si je les ai si bien enchaînés que j’ai du mal à ne pas les voir comme un seul livre – je vis avec des images dans la tête, certaines scènes se jouent en boucle dans mon esprit. C’est simple, j’ai eu l’impression de vivre ce que je lisais tant j’étais immergée dans cette histoire.
Si nous sommes la majorité du temps dans la tête de Kelsea, l’autrice nous fait faire des excursions dans la vie d’autres personnages – du passé comme du présent – nous permettant ainsi de mieux comprendre (l’histoire du Tearling, la personnalité des personnes « visitées », etc.).

Kelsea est un personnage féminin fort. Faillible comme tout le monde – être Reine à dix-neuf ans n’est pas forcément une tâche aisée –, elle peut être agaçante et l’on s’inquiète même un peu du chemin qu’elle emprunte un temps dans le second volume. Elle n’est pas belle, elle n’est pas mince (du coup, elle sera jouée au cinéma par Emma Watson…), même si elle le souhaite parfois. Impulsive et franche, elle s’attache la fidélité de ses gens par son intelligence. Elle dénonce les injustices faites aux femmes, les violences qu’elles subissent, elles et leurs enfants, dans un monde où les vices sont un véritable marché. Elle veut l’éducation pour chacun et chacune, des livres diffusés largement. On peut deviner pourquoi l’interprète d’Hermione Granger a aimé ces livres.
Je pourrais vous parler de Massue, du Fetch, de la Reine Rouge, de Pen, d’Andalie et Aisa et de bien d’autres gens, mais je préfère vous laisser le plaisir de la rencontre avec ces personnalités aussi variées que touchantes.

Finalement, le cœur de ces romans pourrait être les dilemmes auxquels se confrontent les personnages, et l’humanité en général. Les responsabilités de chacun·e, les conséquences de leurs actes. Soi et les autres, les instincts et intérêts personnels et le bien du plus grand nombre. Dans ces romans où passé, présent et futur s’imbriquent étroitement, il est également question d’effet papillon, de réparer des erreurs du passé, d’apprendre pour progresser et devenir meilleurs.
Voilà peut-être le secret du réalisme de ces romans : les thèmes qu’ils abordent sont universels et peu importe que l’on vive dans un monde imprégné de magie ou non.

Et cette fin ! Douce-amère, mais tellement juste ! C’est dur, c’est beau, ça ne pouvait pas finir autrement.

(Au fait, je vous ai dit qu’il n’y avait pas de romance improbable et de clichés à faire lever les yeux au ciel toutes les trois pages ?)

Plongeant ses racines dans un univers imaginaire original et inclassable, la trilogie du Tearling fut une lecture formidable qui interroge l’être humain, sa volonté et sa capacité à progresser, à réparer, à ne pas oublier. Chaque tome semble meilleur que le précédent et le plaisir de lecture ne fait que grandir au fil des pages. Incapable de les lâcher, je n’avais pas envie de les finir, de quitter Kelsea et les autres, de laisser le Tearling derrière moi.

 « Mon mari n’est pas quelqu’un d’intelligent, mais sa stupidité même le rend dangereux. Il ne s’est jamais demandé s’il avait le droit de faire ce qu’il faisait. Il n’était pas assez subtil pour se poser de telles questions. Voilà, je pense, d’où vient le mal en ce monde, Majesté : de ceux qui croient que tout leur est dû, sans se demander s’ils y ont droit. Ils ne prennent jamais en considération ce qu’il peut en coûter à d’autres. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Et Kelsea se demanda soudain si l’humanité changeait jamais vraiment. Les gens apprenaient-ils quelque chose, au fil des siècles ? Ou l’humanité évoluait-elle juste comme la marée, en une suite d’avancée et de reculs, selon les circonstances ? Peut-être que ce qui caractérisait le mieux l’humanité, c’étaient ces trous de mémoire, cette faculté d’oubli. »
(Tome 2, Révolte de feu)

« Cet échange lui fit songer à Simon, et à la longue conversation qu’ils avaient eue dans les cachots. Quel que soit le domaine, physique ou histoire, les bonnes intentions finissent si souvent mal. Kelsea chassa cette idée, car elle eut l’impression que c’était le premier pas sur la voie de la paralysie, l’incapacité de prendre une quelconque décision par peur de conséquences imprévisibles. »
(Tome 3, Destin de sang)

La trilogie du Tearling, Erika Johansen. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Valérie Rosier.
– Tome 1, Reine de cendres. Le Livre de Poche, 2017 (2014 pour l’édition originale. JC Lattès, 2016, pour la traduction française sous le titre La Reine du Tearling). 601 pages ;
– Tome 2, Révolte de feu. Le Livre de Poche, 2018 (2015 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre L’Invasion du Tearling). 687 pages ;
– Tome 3, Destin de sang. Le Livre de Poche, 2018 (2016 pour l’édition originale. JC Lattès, 2017, pour la traduction française sous le titre Le Sort du Tearling). 642 pages ;

Challenge Voix d’autrice :
le premier roman d’une autrice (tome 1)
une dystopie (tome 2)
le dernier tome d’une série (tome 3)
Voix d'autrices 2019 (logo)

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Preacher, intégrales (6 tomes), de Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin) (1995-2000)

Vous avez sans doute compris que j’ai eu ces derniers mois un véritable coup de cœur pour Sandman, ce comics signé Neil Gaiman. Aussi, en empruntant le premier tome de Preacher à la bibliothèque, j’éprouvais quelques doutes et craignais que ce dernier ne souffre de la comparaison.
Aucune comparaison possible et Preacher s’est bel et bien révélé une excellente et fascinante découverte. (Je ne pensais d’ailleurs pas aimer un autre comics aussi rapidement après Sandman, je suis complètement infidèle !)

Critique sans spoilers normalement
(les choses que j’évoque sont toutes mises en place dans le premier volume)
(je crois)
(j’espère)
(normalement c’est bon, vous pouvez y aller).

De quoi ça parle ? Jesse Custer, un pasteur pas très convaincu de l’existence de Dieu, se retrouve tout à coup possédé par Genesis, une entité mi-ange mi-démon qui lui donne le pouvoir de soumettre tout le monde à sa volonté en utilisant la Voix. Avec Tulip, une femme redoutable qui se trouve être son ex-petite-amie, et Cassidy, un vampire irlandais porté sur les excès en tous genres, il part à la recherche du Tout-puissant, bien décidé à lui demander des explications.
Des anges et des démons, un vampire, un Dieu qui a abandonné son poste, un Saint des Tueurs, de la haine, de la peur, de l’amour… ça aurait pu être juste un grand n’importe quoi, mais c’est loin d’être le cas car, grâce au cadre et aux personnages, tout reste crédible d’un bout à l’autre.

Je vous préviens tout de suite : Preacher, c’est violent. C’est vulgaire et c’est brutal. Jurons, insultes, mutilations et meurtres sont légion. Et l’humour y est très noir. Mais ce n’est pas juste une violence gratuite (enfin, peut-être un peu). C’est surtout que nos personnages évoluent dans un monde lâche, cruel, agressif – ils y participent aussi pas mal, surtout dans le cas de Cass –, dans lequel règne la loi du plus fort. Il y a toutefois quelques passages bien vicieux (si vous avez l’occasion de découvrir le Marchand de viande, vous comprendrez).

Mais Preacher est aussi une grande fresque qui parle de religion et de nature divine, d’amour (les parents de Genesis, ceux de Jesse, lui et Tulip…) et d’amitié (l’importance énorme de Cass dans sa vie), de la famille (notamment lors de l’arc narratif sur Angelville, le domaine – assez atroce – où Jesse a été élevé), d’honneur et de loyauté, d’identité…
Bref, si Garth Ennis et Steve Dillon proposent là une étonnante et passionnante vision du Ciel, de Dieu et de son armée d’anges, ce sont bien les relations humaines qui constituent le cœur vibrant de cette histoire.

Preacher, ce sont également des personnages complexes, torturés, mystérieux. Au fil des histoires, les personnages se succèdent : forts, exécrables, pathétiques, dérangeants, fous… impossible de rester indifférente face à ces caractères à la fois réalistes et improbables. Mémé, Tête-de-Fion, Odin Quincannon, Starr… les méchant·es sont tellement atroces et truculent·es qu’il y a cette bizarre relation attraction perverse/répulsion qui se met en place à chaque fois ce qui est génial et perturbant à la fois.
Et puis il y a le trio de tête : Jesse, Tulip, Cassidy. Si on s’attache presque immédiatement à chaque membre de ce trio d’antihéros, tous trois prennent leur temps pour nous dévoiler tous leurs secrets et nous révèlent bien des surprises, bonnes ou mauvaises, tout au long de la saga.

  • Jesse, le prêcheur qui n’existe pas à se servir de ses poings. Malgré toute la violence dont il peut faire preuve, c’est finalement un personnage très moral, très droit qui suit la ligne de conduite qu’il s’est fixé. C’est le personnage principal avec lequel j’ai eu le moins d’atomes crochus car il est trop américain. Trop « c’est un foutu beau et grand pays », « les Etats-Unis d’Amérique (mettre toute l’emphase nécessaire en lisant ces mots), la nation de la seconde chance, « femme, que veux-tu, mon seul défaut est de vouloir te protéger, quitte à me casser en douce pendant que tu dors » (en vrai, il ne parle pas comme ça, j’exagère un peu) (je vais finir par le faire passer pour un gros abruti…). Et puis il a John Wayne pour « ange gardien imaginaire » (oui, c’est un argument suffisant pour moi).
  • Preacher T6 plancheTulip est la seule femme et elle est capable. Sauf qu’elle doit encore et toujours faire ses preuves,et ce depuis l’enfance que l’on revit en flash-back (j’ai d’ailleurs beaucoup aimé ce passage où son père découvre et se dresse contre le sexisme ordinaire en élevant seul sa fille). Même si elle atomiserait Lucky Luke au tir, elle doit sans cesse lutter contre l’horripilante tendance de Jesse à la surprotéger. Elle a les pieds sur terre et, malgré la folie de leur périple, elle n’oublie pas de vivre et de rire : elle apporte ainsi de salutaires moments de répit.
  • Et puis, il y a Cass. Le buveur de sang qui remet à leur place les vampires traditionnels de la littérature et du cinéma, pédants et faussement torturés. Il est tellement cool, Cassidy, comment ne pas l’aimer ? Mais il vous fera faire des montagnes russes émotionnelles avant que tout cela ne soit achevé.

Une superbe histoire, c’est très bien, mais dans une BD, le visuel y est aussi beaucoup. Et là encore, c’est un sans-faute. Contrairement à Sandman pour lequel les artistes s’étaient succédé, il y a ici une belle continuité : Steve Dillon est aux commandes (sauf pour quelques épisodes spéciaux dessinés par des « invités »). Les dessins sont réalistes et dynamiques. Certaines séquences sont juste superbes grâce aux illustrations expressives et évocatrices de Steve Dillon. Je ne pense pas à des moments d’action, mais à des discussions entre personnages, à des retrouvailles : celle de Jesse et Tête-de-Fion par exemple est bouleversante tant Dillon nous donne à voir la compassion et la tristesse du premier et la détresse de l’autre. C’est tout simplement sublime ! Mais horreur et perversion y sont tout aussi bien représentées (pour notre plus grand plaisir de gens bizarres ?).

Les intégrales présentent également toutes les couvertures des fascicules d’origine. Illustrés par Glen Fabry, il s’agit le plus souvent de portraits des personnages. Si quelques ratés se glissent ici ou là, plusieurs d’entre elles capturent à merveille le caractère d’Untel ou Unetelle ou l’horreur d’une situation.

Enfin, les intégrales sont complétées avec des extraits du courrier des lecteurs, ce qui donne parfois à voir ce qui choque les lecteurs et lectrices et de découvrir alors le point de vue de Garth Ennis. Très intéressant, notamment sur les sujets les plus délicats et potentiellement clivants.

Trash, fou, surprenant, insolite, délirant, irrévérencieux, drôle. Les adjectifs s’appliquant à Preacher sont nombreux tout comme les qualités de ce comics culte (que je ne connaissais pas avant d’être attirée par le portrait de Tête-de-Fion sur la sixième couverture). Je vous en laisse un dernier : magistral.

Une adaptation en série est en cours. Je ne l’ai pas vue, j’ignore si je la verrais un jour (pas tout de suite en tout, la BD est trop fraîche dans mon esprit), mais j’avoue être dubitative. La violence très présente, les choses atroces brillamment mises en images par Steve Dillon, l’humour noir, etc., je me demande ce que ça donne en images réelles. Si quelqu’un l’a vue, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, je suis curieuse malgré tout.

Preacher, Garth Ennis (scénario) et Steve Dillon (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016-2018 (1995-2000 pour les premières publications). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérémy Manesse.
– Tome 1 : 352 pages
– Tome 2 : 423 pages
– Tome 3 : 392 pages
– Tome 4 : 392 pages
– Tome 5 : 383 pages
– Tome 6 : 397 pages

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Sandman, de Neil Gaiman : dernière chronique, c’est promis !

Vous commencez à en avoir marre que je vous rabâche les oreilles avec Sandman ? Promis, c’est la dernière fois. Je viens de lire le tome Ouverture et je vous propose à cette occasion un article global et sans spoilers (j’espère en tout cas) sur pourquoi ces comics sont excellents.
(Du coup, si vous avez lu tous mes articles précédents, intégrale par intégrale, cela sera un peu redondant, je le reconnais.)
(Dans l’idéal, il aurait fallu qu’il n’y ait que cet article.)

Faut-il résumer Sandman ? Le problème est qu’un résumé succinct ne rendra pas hommage à cette série.
Dans la septième et dernière intégrale, l’un des personnages déclare la sentence suivante : « Omnia mutantur, nihil interit ». Comment ? Vous ne parlez pas latin couramment ? Vous ne connaissez pas Ovide sur le bout des doigts ? (Moi non plus.) Ça signifie « Tout change, mais rien ne meurt ». Et finalement, c’est le cœur de Sandman. Un arc narratif après l’autre, des dizaines d’histoires, des centaines de rencontres qui vont influer sur la vie du maître des Rêves et inéluctablement le conduire à des prises de conscience et à des changements inévitables.

Pas d’action à outrance, l’intrigue est centrée sur les personnages. Leur intériorité, leurs faiblesses, les conséquences qu’ont sur eux les différents événements… tels sont les points fondamentaux de cette histoire.
Ces personnages sont inoubliables. Sandman bien sûr, antihéros, Infini pétri de certitudes, obnubilé par le devoir et les règles, être hautain et déprimé. Les Infinis, ses frères et sœurs : la Mort, si cool, le Délire, si loufoque et attachante… Et puis toutes celles et ceux qui ont croisé notre chemin : êtres peuplant le Songe ou les Enfers, divinité·es, mortel·les… Des hommes et des femmes, pas de discrimination : fortes, perdues, dangereuses, malines, puissantes, etc., ces dernières ne se résument pas à un seul rôle secondaire.

Ce choix de la BD permet une liberté infinie, nous faisant sauter d’une dimension à une autre, nous donnant à voir les créatures et les événements les plus insolites, nous régalant de petits jeux visuels disséminés ici et là.
En feuilletant les divers volumes, on ne peut manquer de constater les différences entre les dessins d’une histoire à l’autre. Logique puisque ce n’est pas moins d’une trentaine d’artistes qui se sont succédé·es pour illustrer les projets fous de Neil Gaiman. Si les changements ne sont pas toujours très heureux, la plupart du temps, le ou la dessinatrice apporte une touche personnelle qui se marie à merveille avec l’histoire en cours. Si à chaque fois, un temps d’adaptation est nécessaire, on s’habitue immanquablement au nouveau style graphique.

C’est un vaste univers qui se dessine entre ces pages et une seule lecture n’est clairement pas suffisante pour l’appréhender dans son immensité et sa complexité. D’ailleurs, quelques questions restent en suspens : ultime frustration, mais je suppose que des réponses n’auraient fait que soulever de nouvelles interrogations.
Pour mieux l’apprécier encore, je vous conjure de ne pas vous dispenser de lire les annexes proposées par les éditions Urban Comics. Elles ouvrent des portes et épaississent encore davantage le personnage de Sandman. Elles font apparaître tellement d’interprétations, de niveaux de lecture dans le texte de Gaiman et dans les illustrations des différents artistes qui se sont succédé. Il me manquait des connaissances, des références (les plus flagrantes : celles relatives à d’autres comics puisque je suis totalement novice en la matière) et ces interviews m’ont permis d’admirer plus encore l’intelligence du travail de Neil Gaiman.

Je l’ai déjà dit mille fois : Neil Gaiman est un conteur. Roman ou comics, cela n’a aucune importance. Ses mots ciselés, tous de beauté et d’émotions, subliment cette œuvre hors normes.
Les personnages, les illustrations, la plume de Gaiman, l’intelligence de ces comics… Que dire de plus ? Sandman est une œuvre ambitieuse, titanesque, poétique, étrange, captivante, horrifique, torturée, mystérieuse. Une ode à la littérature, l’histoire, l’art, les mythologies, sans jamais distancer son ou sa lectrice si telle ou telle référence est inconnue. Tantôt conte de fées, récit gothique ou fantastique, c’est un monde infini qui attend que vous veniez l’explorer.

(J’espère que mon article n’est pas trop chaotique, c’était un peu le bazar dans ma tête pour essayer de remettre tout ça à plat.)

***

Deux mots sur Sandman : Ouverture (2013-2015)

Bien plus récent que les autres, ce tome qui s’achève au moment de la capture de Sandman par Burgess – événement qui ouvre le premier épisode de la série principale – est donc un préquel, mais un préquel à lire après les sept intégrales. Il n’en sera que plus compréhensible, ne serait-ce que pour appréhender chaque personnage (je ne pense pas que le plaisir soit le même si l’on ne peut reconnaître le Corinthien, les Bienveillantes ou Daniel Hall). En outre, il s’agit d’un récit encore plus onirique – si c’est possible – et étrange que les autres arcs narratifs de Sandman.

Nous sommes projetés d’un univers à un autre et l’illustrateur J.H. Williams III a créé des pages absolument étourdissantes. Jouant avec ce qu’on s’attend à trouver dans une BD, il fait parfois exploser les cases, alterne couleurs éclatantes et crayonnés plus grisâtres, nous oblige à tourner le livre pour nous déstabiliser autant que l’est le protagoniste de papier, crée des univers aussi complets que variés avec ces crayons, bref, il fascine. Cela ne nuit aucunement à l’immersion dans le récit : on en prend plein les yeux, mais on ne lâche pas notre Morphée. Visuellement parlant, c’est pour moi le plus dingue, le plus ahurissant, le plus original des tomes de Sandman.

Donnant la parole à Neil Gaiman (scénariste), J.H. Williams III (dessinateur), Dave Stewart (coloriste), Todd Klein (lettreur sur toute la série) et Dave McKean (plasticien ayant réalisé toutes les couvertures de Sandman), les annexes donnent à voir tous les métiers qui se sont réunis pour faire naître ces comics et permettent aux néophytes – comme moi – de mieux visualiser leur processus de création.

Bien que cette histoire m’ait invitée à recommencer ma lecture, il semblerait que l’aventure soit à présent bel et bien achevée et dire adieu tous ces petits ou grands personnages, même si je les retrouverai au fil des relectures futures, me laisse comme un vide. Une absence que je pressentais d’où mon retard pour lire ce tome Ouverture.

Sandman Ouverture, Neil Gaiman (scénario), J.H. Williams III (dessin). Urban Comics, coll. Vertigo Essentiels, 2016 (2013-2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Marcel. 248 pages.

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Chroniques précédentes sur Sandman :

Et pour davantage de Neil Gaiman :

La Maison dans laquelle, de Mariam Petrosyan (2009)

La maison dans laquelle (couverture)Il m’aura fallu un an pour me lancer dans ce livre que l’on m’avait offert au Noël précédent et que je zieutais donc depuis un an. Ce livre magnifique, lourd, dense, à la couverture sombre pailletée d’argent, à cette quatrième de couverture marquée simplement de deux injonctions comme inscrites à la craie :

« NE PAS FRAPPER
NE PAS ENTRER »

L’envie de le savourer, l’envie de prendre mon temps, l’envie étrange de retarder le moment où je me plongerai dans cette histoire que je présentais étonnante. Et dès la première centaine de pages, j’ai senti que c’était un livre dont je n’allais pas vouloir ressortir.

Pour une fois, je vais vous donner le résumé de l’éditeur (les merveilleuses éditions Monsieur Toussaint Louverture) : « Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d’avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l’amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l’existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, le temps ne s’écoule pas toujours comme il le devrait, et la Loi y est impitoyable. Dans la Maison, vous atteindrez vos dix-huit ans transformé à jamais et effrayé à l’idée de devoir la quitter. »
Si tout est clair quand on a lu le roman de Mariam Petrosyan, il est un peu flou pour qui ne s’y est pas encore risqué et je pense vraiment qu’aborder ce roman sans en savoir grand-chose est une excellente idée. Je ne connaissais que l’histoire particulière de ce texte (écrit pendant une dizaine d’année par l’autrice arménienne, La Maison dans laquelle circulera pendant quinze ans de lecteurs en lecteurs avant de tomber entre les mains d’un éditeur qui le publiera en 2009 pour la première fois) et des bribes de ce résumé quelque peu nébuleux (puisque je survole plus que je ne lis les résumés) et ça m’a permis de partir à l’aventure sans a priori, sans attentes et prête à être surprise.
Longue introduction, je sais, pour vous dire que j’aimerais donc vous convaincre de partir dans l’inconnu, mais je vais tout de même développer un peu pour celles et ceux qui veulent en savoir plus.

La Maison dans laquelle est un texte troublant. Les narrateurs s’alternent, on oscille entre deux temporalités et c’est à nous de raccrocher les morceaux pour se constituer un tableau d’ensemble. Maison d’accueil pour enfants handicapés et/ou malades, physiquement ou mentalement, cette petite communauté possède ses lois, ses us et coutumes, ses légendes, ses rites. Comme celui qui consiste à baptiser chaque nouvel·le arrivant·e d’un nouveau surnom, lequel pourra changer au fil du temps. Les pièces du puzzle s’assemblent petit à petit, on devine qu’Untel était appelé Bidule dans le passé, on trépigne d’impatience à l’idée de découvrir ce qui est arrivé à tel autre, et les pages se tournent de plus en vite (alors qu’on voudrait aussi ralentir pour faire durer cette lecture stupéfiante).
Ça n’en est pas moins un roman où l’on suit le quotidien – et quel quotidien dans cette Maison où les enfants paraissent totalement libres, voire laissés à l’abandon (malgré la présence parfois d’éducateurs ou de professeurs) – de vrais personnages aux caractères bien trempés et très différents. Et comment ne pas s’attacher à cette bande de cabossés ? A ce trublion de Chacal Tabaqui, à ce Vautour torturé, à ce Shinx à l’aura impressionnante, à L’Aveugle maître de la Maison, à ce timide Macédonien, à Fumeur perdu parmi eux, leurs phrases sibyllines et leurs explications énigmatiques – notre reflet dans cette Maison où semble régner l’anarchie, mais bel et bien régie par des règles implicites.

C’est aussi un roman fantastique, ce qui ajoute une touche d’étrangeté à cette histoire. Au quotidien déjà extraordinaire, mais plus ou moins imaginable, s’enchevêtrent des filaments d’impossible, d’incompréhensible, de bizarre, de surnaturel. La Maison y est un personnage, peut-être le personnage central. Aussi vivante que celles et ceux qui l’habitent, elle déroule ses tentacules, recueille ou repousse, protège ou enferme. On ne comprend pas tout et ce n’est pas grave, la Maison ne peut être contenue dans mille pages, c’est tout un univers que nous n’avons pu qu’effleurer.

La Maison dans laquelle est un théâtre où se joue une pièce sur l’enfance, sur l’adolescence, sur la peur de l’inconnu, sur la terreur de grandir, sur la maladie, sur la folie. Bien que portée par l’amitié, cette fresque est terrible et cruelle, stupéfiante et trouble, parfois glauque et parfois drôle. Un roman unique, bouillonnant, mystérieux, initiatique, qui se laisse apprivoiser au fil de la lecture, qui s’éclaire parfois avant de nous plonger dans d’autres mystères. Un texte fou, onirique, dérangeant, envoûtant. Inoubliable.

Comment enchaîner sur un autre livre après ça ? Comment choisir un nouveau compagnon alors qu’on se sent si abandonnée, qu’on soupire encore et pour longtemps après celui qu’on a refermé ?

« Car la Maison exige une forme d’attachement mêlé d’inquiétude. Du mystère. Du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes… C’est une divinité puissante et capricieuse, et s’il y a bien quelque chose qu’elle n’aime pas, c’est qu’on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »

« Bossu lui-même participait de cette angoisse qu’il avait fuie ; il l’avait apportée et installée au milieu des branches, en espérant que le silence et la vie dans le chêne la chasseraient puisqu’il n’était pas parvenu à s’en guérir. Tous se comportaient de la même façon : ils se démenaient pour cacher au plus profond d’eux ce qui leur appartenait, ils s’y dissimulaient même à leurs propres yeux, y enfermaient leurs oiseaux, ils reculaient, reculaient et transpiraient la peur. Et puis ils s’efforçaient de sourire, de lancer des boutades, de discuter, de se nourrir et de se multiplier. Bossu seulement ne savait pas faire comme tout le monde. Il n’avait pas la force de cacher quoi que ce soit, et ça le rendait encore plus malheureux. »

La Maison dans laquelle, Mariam Petrosyan. Editions Monsieur Toussaint Louverture, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit du russe (Arménie) par Raphaëlle Pache. 953 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman fantastique 

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Spécial nouvelles : Première personne du singulier, Nanofictions, Le plus petit baiser jamais recensé

(En vrai, Le plus petit baiser jamais recensé n’est pas une nouvelle, mais il est si court (et ma chronique l’est encore plus !) que je lui fais une petite place ici.)

 

***

Première personne du singulier, de Patrice Franceschi (2015)

Première personne du singulier (couverture)Quatre nouvelles. Deux histoires de marins, deux histoires de la Seconde Guerre mondiale. Quatre dilemmes cornéliens qui se présentent à ces héros (et une héroïne) tragiques.

Après les histoires très courtes, filant à l’essentiel, de Kenneth Cook (Le koala tueur et autres histoires du bush), ce sont ici des nouvelles plus longues, qui prennent davantage leur temps pour décrire personnages, lieux et situations. Elles nous embarquent dans des situations révoltantes, plaçant les personnages face à des choix impossibles, déchirants, qu’ils soient dictés par l’amour, le devoir, les idéaux. Des choix qui souvent conduisent au désespoir le plus profond.

La plume de Patrice Franceschi est superbe. Les mots sont des perles soigneusement sélectionnées, transformant les phrases en joyaux littéraires. Soulignant toujours davantage la beauté et la tragédie de ces histoires qui pourraient n’être que des anecdotes. Qu’il décrive une tempête au milieu de l’océan, qu’il mêle une armée française en déroute et un poème de Victor Hugo ou qu’il invite l’actualité brûlante des migrants, qu’on soit en 1884, dans les années 1940 ou en 2013, l’auteur pousse ses personnages au bord du gouffre, face à leurs responsabilités.

(Petite déception – les autres nouvelles ayant mis la barre haute – sur la dernière histoire que je trouve un peu moins originale et tirant un peu vers le pathos. Cela dit, elle est aussi bien écrite que les autres et joliment construite.)

Quatre récits qui, chacun à leur manière, m’ont bousculée, m’ont chavirée, m’ont poussée à m’interroger sur ce que j’aurais à leur place.

« Il regarda l’océan tout autour de lui. Mais il n’y avait plus d’océan : des montagnes liquides l’avaient remplacé ; La Providence se frayait un chemin dantesque parmi des à-pics et des gouffres sans cesse renouvelés, des falaises et des surplombs, des crêtes et des cimes aux figures blafardes et le brick était comme un alpiniste solitaire perdu dans l’Himalaya. Flaherty resta debout, seul et solitaire, les deux mains sur la barre – et il ne songeait plus qu’à cette peur et à cette responsabilité qui était la sienne tandis que le monde autour de lui semblait ravagé. Comme il devait être doux de n’avoir qu’à obéir… »

« Vous savez, me dit Dolly, il y avait toujours une guerre civile à l’intérieur de Mark ; sans doute entre ce qu’il était et ce qu’il voulait être. C’était son combat de devenir un autre que lui-même. Il était épuisant. On le sentait tout le temps prêt à mourir pour quelque chose ; ça effrayait tous ceux qu’il côtoyait. »

« Madeleine et Pierre-Joseph se sont connus quinze minutes sur le quai d’une gare parisienne. Cinq leur ont suffi pour commencer à s’aimer, dix pour que leur amour s’achève. Le destin n’a pas eu d’égard pour eux : c’était la guerre. »

Première personne du singulier, Patrice Franceschi. Points, 2016 (2015 pour l’édition en grand format). 161 pages.

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Nanofictions, de Patrick Baud (2018)

Nanofictions (couverture)Et si, au lieu de parcourir le monde à la recherche d’étrangetés, le créateur d’Axolot inventait ses bizarreries, ces anomalies ?

Etonnant ouvrage ! Recueil de minuscules récits, d’historiettes tenant sur quelques lignes, il m’a transportée, émerveillée, effrayée. Avec quelques phrases, ces Nanofictions font travailler l’imagination et donnent lieu à mille développements qui seront propres à chaque personne qui les lira. Puisqu’il s’agit d’un livre qui aurait tendance à être dévoré du fait de la brièveté des récits, je les ai dégustées, les lisant un petit peu chaque soir pour prendre le temps de m’en imprégner, pour m’endormir avec, pour m’en bercer.

Réalistes ou relevant du fantastique ou de la science-fiction. Amusantes, oniriques, inquiétantes, poétiques. Optimistes, pessimistes, cyniques. Vie extraterrestre, humanité, surnaturel. Il y en aura pour tous les goûts. Parmi cette profusion et cette diversité, certaines touchent juste, émeuvent ou perturbent. Patrick Baud maîtrise l’art de la chute et parvient à surprendre, à faire sourire, voire à glacer le sang.

Les quelques illustrations qui parsèment le recueil sont à la fois simples, douces et poétiques. Un détail parfait pour sublimer l’ouvrage.

Soir après soir, je suis devenue accro à ces mini nouvelles addictives. C’est incroyable de constater la façon dont quelques mots peuvent ouvrir la porte de dizaines d’univers. N’hésitez pas, embarquez pour un voyage littéraire surprenant !

 

Nanofictions, Patrick Baud. Flammarion, 2018. 128 pages.

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Le plus petit baiser jamais recensé, de Mathias Malzieu (2013)

Le plus petit baiser jamais recensé(couverture)Quand un inventeur dépressif voit disparaître la fille qu’il vient d’embrasser, il se lance dans une grande quête pour la rechercher. Pourquoi disparaît-elle ? Qui est-elle ? Où est-elle ? Des chocolats au goût de baiser, perroquet pisteur, courses de skate tiré par des écureuils seront des ingrédients essentiels pour la rencontrer à nouveau.

L’amour sous toutes ses formes, les cornéliens choix amoureux, la douleur d’une rupture… il n’y a pas à dire, l’histoire est assez classique et pas forcément inoubliable. Sauf que. Sauf que je retiendrai davantage le souvenir – peut-être diffus – de la plume de Malzieu que celui plus galvaudé de l’intrigue. Car ce qui importe le plus, c’est la façon unique dont cette histoire lue, vue, vécue est racontée.
Sans être une experte de Mathias Malzieu, j’ai reconnu ici la belle sensibilité de celui qui m’avait surprise et touchée avec son Journal d’un vampire en pyjama. C’est très joliment écrit. Le texte regorge de trouvailles littéraires, d’images surprenantes et de malignes métaphores. Les néologismes et autres mots-valises sont légion, de la « télépathisserie » au « mélancolasthme » en passant par le « cœur-circuit ». Un petit conte farfelu et romantique !

Ce n’est pas un sans-faute car je ne pense pas m’en rappeler très longtemps – car il manquait un petit quelque chose à l’histoire, car la fin est trop prévisible -, mais cette histoire imaginative et poétique s’est laissée dévorer comme un très bon chocolat.

« Le problème c’est que ma tête n’est jamais reposée. Mon cerveau est une maison de campagne pour démons. Ils y viennent souvent et de plus en plus nombreux. Ils se font des apéros à la liqueur de mes angoisses. Ils se servent de mon stress car ils savent que j’en ai besoin pour avancer. Tout est question de dosage. Trop de stress et mon corps explose. Pas assez, je me paralyse. »

Le plus petit baiser jamais recensé, Mathias Malzieu. J’ai Lu, 2014 (Flammarion, 2013, pour la première publication). 154 pages.

Le Hobbit, de J.R.R. Tolkien (1937)

Le Hobbit (couverture)« Au fond d’un trou vivait un hobbit. » Qui ne connaît pas ces mots ? Qui ne connaît pas cette histoire ? Mais résumons tout de même.
C’est donc l’histoire de ce hobbit, Bilbo (Baggins en VO, Sacquet pour la première traduction, Bessac pour la nouvelle, restons donc sur Bilbo, on le connaîtra rapidement suffisamment bien pour l’appeler par son prénom), embarqué dans une aventure de cambriolage par douze nains et un célèbre magicien. Objectif du périple : récupérer le trésor des nains gardé par le dragon Smaug au cœur de la Montagne Solitaire. Mais le chemin est bien long et périlleux et notre hobbit aura bien des occasions de regretter son trou.

Lentement mais sûrement, je poursuis mon voyage à travers la Terre du Milieu. Après Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien : une biographie et Le Silmarillion, me voilà refermant Le Hobbit. Avec un petit pincement au cœur, je l’avoue. Quitter ce monde et ces personnages – surtout ces derniers d’ailleurs car je sais que je retrouverai cet univers au travers des autres œuvres de Tolkien – m’attriste, ils me manquent déjà. Ce n’était pas ma première lecture de ce texte : par deux fois, j’ai lu sa première traduction assurée par Francis Ledoux, puis j’avais écouté la version audio lue par Dominique Pinon, et j’ai cette année découvert la nouvelle traduction de Daniel Lauzon. Et je ne sais si c’est parce que je suis immergée dans ce monde depuis le mois d’août, si c’est lié au travail du traducteur ou si c’est parce que le livre a été magnifié par des films plutôt raté (surtout le troisième, mais ne me lancez pas dessus), mais je n’ai jamais autant apprécié ma lecture que cette année.

Il est toujours difficile de se lancer dans une chronique d’un tel classique et je ne prétends pas apporter quoi que ce soit à l’édifice d’encensement de l’œuvre de Tolkien. D’autant que je ne vais pas faire dans l’originalité : j’ai adoré cette aventure extraordinaire. A l’origine destiné à la jeunesse, c’est un récit plus court, plus humoristique et plus léger que Le Seigneur des Anneaux certes, mais pas moins captivant.

Bilbo est un héros involontaire et il n’est pas chargé comme Frodon d’une lourde mission qui lui pèse chaque jour, ce qui donne à son voyage une touche plus guillerette. Ce qui ne l’empêche pas de connaître de nombreux doutes, à commencer par des aspirations contradictoires : connaître des aventures, le monde et les elfes d’une part, rester dans sa chère Comté pour y poursuivre sa vie sans rien d’inhabituel d’autre part. C’est un petit bonhomme qui se dépasse sans cesse, montrant plus de ruse, de sagesse et de résistance que les autres personnages. Bref, Bilbo est un héros terriblement attachant (plus que son neveu).
On y rencontre de nombreux personnages, certains connus, d’autres nouveaux : Gollum (la fameuse rencontre et son concours d’énigmes !), Elrond, Beorn, les Aigles, le Roi des Elfes sylvains, Smaug… et les nains bien sûr. Bien que je ne sois pas souvent d’accord avec les désirs des nains – de l’or, de l’or, de l’or, et des pierres précieuses –, cette troupe est tout de même sympathique. Je regrette cependant que les nains soient relativement interchangeables : il y a Thorin – un Thorin un peu plus supportable que celui des films (auquel je collerais des baffes avec plaisir) –, Bombur éventuellement et les onze autres nains. C’est le seul bon point pour les films, dans une comparaison entre le livre et l’adaptation, qui ont su proposer des personnalités diverses, rapidement identifiables et touchantes.
Tolkien rend chaque rencontre inoubliable : la sagesse majestueuse d’Elrond (je me suis d’ailleurs aperçue que, alors que je dessine ma propre version des autres personnages, ce dernier est totalement indissociable du visage d’Hugo Weaving), la sournoiserie de Gollum, la jovialité et la puissance de Beorn, le rougeoiement de Smaug… Malgré la petitesse du livre – 400 pages – l’auteur parvient à donner un aperçu de la vie, des habitudes et des pensées qui animent chaque peuple, chaque créature. Chaque page approfondit un peu plus sa mythologie.

C’est une fois encore l’occasion d’un fabuleux voyage à travers des paysages à couper le souffle. La plume de Tolkien esquisse avec précision et moult détails évocateurs les montagnes, les plaines désolées, les galeries sombres des gobelins, la forêt étouffante et, pour ouvrir le récit, le si douillet trou de hobbit de Bilbo.
L’action est précise et rapide, Tolkien va droit au but et chaque chapitre se lit comme une aventure à part entière. Episode après épisode, de danger en danger en passant par quelques passages de douceur salvatrice, le roman se dévore comme un feuilleton. Rien à dire, c’est terriblement efficace.

Mille images viennent en tête lors de la lecture de ce roman. Le Hobbit est un récit plus accessible – moins de descriptions, moins de solennité – que Le Seigneur des Anneaux, mais tout aussi entraînant. Si ce dernier reste inégalé à mes yeux, ça n’en ai pas moins un roman fantastique qui se déguste avec plaisir. Voyage initiatique, récit d’aventure, roman de fantasy qui parle de courage, d’amitié et de dépassement de soi, c’est un superbe petit livre qui mérite son titre de classique.

« Une soudaine empathie, de la pitié mêlée d’horreur, surgit dans le cœur de Bilbo : un aperçu des jours interminables et indifférenciables, sans lumière et sans espoir, faits de pierre dure, de poisson froid, de sournoiseries et de murmures. Toutes ces images lui traversèrent l’esprit en un éclair. Il trembla. Puis soudain, le temps d’un autre éclair, un nouveau courage s’éleva en lui, et il sauta. »

« C’est alors que Bilbo s’arrêta. Continuer d’avancer, faire un pas de plus dans ce tunnel est la chose la plus brave qu’il ait jamais faite. Les événements extraordinaires qui suivirent ne représentent rien, comparativement. La vraie bataille, il l’a livrée seul, à cet endroit, avant même de poser les yeux sur le formidable danger qui l’attendait. »

« Si nous étions plus nombreux à célébrer la bonne chère, les chants et les réjouissances, plutôt que l’or amassé, ce monde en serait plus joyeux. »

Le Hobbit, J.R.R. Tolkien. Le Livre de Poche, 2015 (1937 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1969, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Daniel Lauzon. 403 pages.

Le Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien (1954-1955)

Le Seigneur des Anneaux (couverture)Faut-il vraiment résumer La Communauté de l’Anneau, Les deux Tours et Le retour du roi, bref, Le Seigneur des Anneaux ? Un Anneau, un Seigneur prêt à tout pour le récupérer, un Hobbit chargé de le détruire, une compagnie composée de trois Hobbits, deux Hommes, un Nain, un Elfe et un Magicien pour l’y aider, une course contre le Mal pour sauver la Terre du Milieu.

Il est des livres qui semblent impossibles à chroniquer tant il paraît futile d’ajouter des mots creux à tous ceux qui ont déjà été dit. Le Seigneur des Anneaux en fait clairement partie.
Que puis-je dire de cette relecture ? (qui remonte à présent au mois d’août, mais voilà enfin mon article !)

Je pourrais dire qu’elle m’a transportée. Emportée dans cette quête dès la première page. Rapidement, le bucolisme charmant de la Comté laisse place à une atmosphère empreinte de malignité, de sournoiserie, de cruauté. La malfaisance de l’Anneau est nettement perceptible et l’on observe, captivé, son influence sournoise sur les êtres. J’ai contemplé mi-attirée, mi-rebutée la lutte entre Sméagol et Gollum – cet être à la fois émouvant et sournois, fascinant et repoussant, ce personnage absolument génial que l’on aime et on déteste –, la folie de Denethor, la perfidie puis la déchéance de Grima…
Mais ce périple offre également la compagnie de l’amitié, de la solidarité, du courage et de la noblesse. J’ai pris plaisir à suivre Théoden dans sa dernière chevauchée, Aragorn dissimulant sa gentillesse et son pouvoir sous des vêtements boueux, Eowyn se libérant de la cage domestique dans laquelle sa féminité l’avait enfermée. J’ai aimé écouter les longues dissertations Sylvebarbe, tout en sagesse et puissance ignorée, ou les élégantes phrases de Gimli, cachées derrière une façade de rudesse, à propos de Galadriel ou des chefs-d’œuvre nains.

Le livre est en revanche plus avare en drames personnels, petites tragédies dont Peter Jackson a émaillé ses films. Pas de séparation entre un Frodon manipulé et un Sam en larmes, pas d’Arwen déchirée entre son père et Aragorn, entre sa nature d’Elfe immortelle et sa volonté de vivre une vie de mortelle… bref, il n’y a pas tous ses lents passages sans doute supposés émouvoir le spectateur, mais qui, chez moi, ne génère qu’ennui.
Le réalisateur a sans doute humanisé davantage certains personnages, admirables de bout en bout chez Tolkien – Théoden ou Faramir par exemple –, en leur donnant également un visage plus sombre et un cœur plus torturé. Un choix que j’aurais pu apprécier si je ne venais pas de passer plusieurs semaines avec les protagonistes de papier. Certes, leur grandeur d’âme et de cœur et leur noblesse peuvent parfois paraître un peu trop pures, mais qu’importe. Sous la plume de Tolkien, c’est réussi et c’est inspirant.

Cette épopée est un voyage et les mots de J.R.R. Tolkien m’ont donné à contempler bien des paysages. Cette écriture précise et détaillée au possible fait surgir des forêts millénaires, des cités majestueuses, de vastes étendues verdoyantes ou désolées pour un récit extrêmement visuel. Au fil des pages se dessinent la moindre vallée, colline, fracture dans la roche… Les points cardinaux m’ont fait tourbillonner, m’étourdissant parfois, me perdant occasionnellement.

J’ai redécouvert les épisodes délaissés par les films. Ah, la Vieille Forêt ! Son ambiance oppressante, chargée d’ans, cette insidieuse domination du Vieil Homme-Saule qui y règne en maître discret mais implacable. Ah, les Hauts des Galgals ! Son étrangeté, ses êtres mystérieux… qui, seuls, résistent à toute tentative d’évocation visuelle de ma part. Ah, Tom Bombadil ! Cette entité étrange à la fois généreuse et détachée ! Et cette fin… La destruction de l’Anneau n’est pas la dernière péripétie de ce roman et les Hobbits – notamment mes chers Pippin et Merry auxquels Tolkien offre un bien beau final – doivent encore faire leurs preuves.

Ce fut aussi une rencontre avec des personnages parfois maltraités ou sous-estimés dans les adaptations. Je pense à Merry, plus mature, fiable et intelligent. Je pense à Pippin qui, bien que conservant cette insouciance joyeuse propre aux Hobbits ainsi que cette maladresse aux conséquences parfois désastreuses, se révèle extrêmement touchant et malin. Tous deux grandissent au fil des chapitres et, s’ils parviennent toujours à conserver leur bonhommie et leur appétence aux rires et aux chansons, ils gagnent en gravité et en fierté. J’ai été absolument ravie de la dissolution de la communauté de l’Anneau : invisibilisés par des personnalités telles que Gandalf, Aragorn ou Frodon, on redécouvre leur caractère, leurs originalités et leurs rôles cruciaux lorsqu’ils se retrouvent isolés.
En revanche, je reste globalement hermétique au duo Frodon-Sam (même s’ils m’agacent moins que dans les films). Si je trouve leur relation plus claire – Sam étant subordonné à Frodon (un hommage aux ordonnances pendant la guerre, m’a appris le Joli) –, cette configuration maître-serviteur ne me touche guère. Cependant, j’ai été enchantée de voir Sam devenir absolument essentiel pour Frodon qui m’a davantage touchée par la souffrance générée par l’Anneau.

Je suis restée bouche bée devant le travail titanesque de Tolkien, créateur d’un monde infini. Des peuples, des langues, des alphabets, un passé rempli de mille et une histoires, des généalogies sur des dizaines de générations, des calendriers… des milliers de détails qui rendent l’histoire de la Terre du Milieu d’une richesse inégalée. Les annexes situées à la fin de mon intégrale sont là pour témoigner du génie complètement fou de ce philologue passionné. Les histoires s’y multiplient. Aragorn et Arwen, Azog et Thorin, l’histoire de Númenor et du peuple de Durin…

La lecture a été agréable de bout en bout, beaucoup plus fluide que dans mes souvenirs. C’est un monde riche, coloré, vivant sur lequel s’étend, palpable, une ombre maléfique dont la plus fascinante manifestation n’est pas les créatures immondes qu’elle déverse sur la Terre du Milieu, mais la lente corruption des cœurs et des esprits de ses victimes.

Grandiose, épique, magistral. Une histoire qui mérite son titre de monument de la littérature.

Une lecture dense et captivante et un univers que je ne veux pas quitter. Vous entendrez donc probablement parler, dans les mois à venir, de Bilbo le Hobbit (une relecture également), du Silmarillion ou encore de Beren et Luthien, et en fait, de toutes les œuvres de Tolkien car je suis bien décidée à lire toute sa bibliographie. Et je ne repousserai pas autant la prochaine relecture de ce chef-d’œuvre, car relecture il y aura forcément.

J’aimerais le lire un jour en anglais, mais il me faudrait des mois pour en venir à bout. Il est vrai que la traduction m’a parfois laissée perplexe (ainsi que les multiples fautes d’orthographe et coquilles présentes dans mon édition). (J’ai appris qu’une nouvelle traduction, assurée par Daniel Lauzon, a vu le jour en 2014, apparemment plus fluide et plus juste, plus respectueuse de la version originale et des voix des différents personnages. A découvrir donc !)

« Le bien-être et la paix avaient néanmoins laissé à ce peuple une étrange endurance. Ils étaient, si les choses en venaient là, difficiles à battre ou à tuer ; et peut-être la raison pour laquelle ils aimaient si insatiablement les bonnes choses était-elle qu’ils pouvaient s’en passer en cas de nécessité ; ils étaient capables de survivre aux plus durs assauts du chagrin, de l’ennemi ou du temps au point d’étonner qui, ne les connaissant pas bien, ne regardait pas plus loin que leur panse et leur figure bien nourrie. »

« Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins. »

« « Serai-je toujours choisie ? dit-elle amèrement. Serai-je toujours laissée derrière quand les Cavaliers partent, pour m’occuper de la maison tandis qu’ils acquerront du renom et trouveront de la nourriture et des lits à leur retour ? »
« Un temps peut venir bientôt où nul ne reviendra, dit-il. La valeur sans renom sera alors nécessaire car personne ne se rappellera les exploits accomplis dans l’ultime défense de vos demeures. Les exploits ne sont pas moins vaillants pour n’être pas loués. »
Et elle répondit : « Toutes vos paroles n’ont d’autre but que de dire : vous êtes une femme et votre rôle est dans la maison. Mais quand les hommes seront morts au combat et à l’honneur, vous pourrez brûler dans la maison, car les hommes n’en auront plus besoin. Mais je suis de la maison d’Eorl et non pas une servante. Je puis monter à cheval et manier l’épée, et je ne crains ni la souffrance ni la mort. »
« Que craignez-vous, Madame ? » demanda-t-il.
« Une cage, répondit-elle. Rester derrière des barreaux, jusqu’à ce que l’habitude de la vieillesse les accepte et que tout espoir d’accomplir de hauts faits soit passé sans possibilité de rappel ni de désir. » »

Le Seigneur des Anneaux, intégrale, J.R.R. Tolkien. Editions Christian Bourgois, 2003 (1954-1955 pour l’édition originale. Editions Christian Bourgois, 1972-1973, pour la première traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Francis Ledoux (roman) et Tina Jolas (appendices). 1278 pages.

Challenge Les 4 éléments – Le feu :
un récit où la guerre fait rage