Cœur battant, d’Axl Cendres (2018)

Coeur battant (couverture)Il y a quelques jours, j’ai eu la surprise de trouver dans ma messagerie Babelio un message d’Axl Cendres qui, ayant lu ma critique de Dysfonctionnelle, me proposait de m’envoyer son nouveau roman sorti mercredi. Bien que je ne lise habituellement pas de livres numériques, j’ai accepté pour retenter ce type de support et parce que, ayant adoré Dysfonctionnelle, j’étais fort curieuse. Le livre s’est révélé suffisamment court et l’écriture suffisamment fluide pour que la lecture sur tablette ne soit pas un calvaire, mais je reste définitivement fidèle au papier.

En tout cas, merci à Axl Cendres et Sarbacane pour cette jolie découverte !

Alex, à 17 ans, a décidé de mourir. Placé dans une clinique psychiatrique pour y retrouver le goût de vivre, il rencontre quatre compagnons « suicidants » (personnes ayant raté leur suicide) avec qui il décide de s’évader pour un dernier voyage qui les conduira en haut d’une falaise pour un plongeon mortel.

Axl Cendres nous propose de rencontrer, en même temps qu’Axel – cet adolescent qui veut abattre son cœur pour l’empêcher de battre pour une personne dont le cœur est destiné à cesser de battre (vous avez suivi ?) –, une bande haute en couleurs. Il y a Alice, qui semble un peu morte déjà, autoritaire, cynique. Il y a Victor, dont le gros corps cache un garçon généreux, sympathique et parfois étonnamment joyeux. Il y a Colette, une vieille dame élégante adepte des aphorismes et autres métaphores. Et enfin, il y a Jacopo, un millionnaire italien que tout emmerde.
Qu’elle est attachante, cette petite troupe ! Êtres de papier si vivants – paradoxal pour des personnes désireuses d’être mortes – qu’on a l’impression de les connaître personnellement. Je me suis sentie très proche de la plupart d’entre eux, certaines de leurs opinions reflétant assez bien les miennes. Ils sont touchants, chacun à leur manière, brisés, fracassés sur les rochers par cette sale vie, et, comme deux souris à taux d’espérance minimal qui tentent de se sauver de la noyage (avoir lu le roman aidera à comprendre cette phrase), l’envie m’a prise de les prendre sous mon aile pour tenter de les tirer hors de l’eau.
On souhaiterait que le roman soit plus long pour en savoir davantage sur eux et pourtant Axl Cendres nous en dit juste assez pour les comprendre. Au-delà de cela, nul besoin de s’attarder sur le passé, il y a assez à vivre, et à raconter, dans le présent.

Le ton du roman peut surprendre, peut-être plus léger et gai que ce que l’on attend d’un roman traitant de suicide, de mal-être, de dépression et de bien d’autres sujets pas joyeux pour un sou. Pourtant, ça ne m’a pas choquée. A l’exception de Jacopo que rien ne peut sortir du brouillard grisâtre de sa dépression, les quatre autres personnages font preuve d’un cynisme et d’un humour (noir) que je ne trouve pas incompatible avec leur projet. Comme si ce but commun, une fois planifié, leur permettait de se libérer un peu le cœur. C’est à mes yeux une façon très originale de traiter ce sujet sans rien perdre en justesse.

 Ce côté très ironique m’a complètement séduite. C’est un humour qui fonctionne à merveille avec moi. Les confrontations entre les patients et les soignants m’ont beaucoup amusée par le choc entre une approche désabusée et amère de la vie et un optimisme parfois sur-joué, le second se disloquant sans cesse sur la conviction tranquille de la première.
Colette joue quant à elle dans le champ du comique de répétition, ce qui est plus délicat à doser. Certes, ses grandes déclarations, même si elles tombent parfois justes, agacent rapidement, mais en cela, je trouve qu’Axl Cendres a très bien joué. Colette m’a fait ressentir ce que ressentent peut-être les personnages ou ce que je ressentirais à coup sûr en rencontrant une telle personne dans la vraie vie : un attendrissement face à sa grandiloquence de tragédienne, une lassitude, un irrépressible soupir dès qu’elle ouvre la bouche et une forte envie de lui dire de se taire.

La plume d’Axl Cendres fait mouche une nouvelle fois. Aussi imagée que dynamique, aussi drôle que perspicace, elle joue avec les mots qu’ils soient familiers ou plus soutenus. Elle offre à chacun de ses personnages une voix propre et contribue ainsi à rendre son roman des plus vivants et des plus justes.

Toutefois, ce roman n’est pas exempt de reproches. Ce qui m’a le plus attristée, c’est la prévisibilité de la fin. Ce que j’imaginais s’est révélé exact, il n’est pas difficile de deviner ce qui va se passer au fur et à mesure que les éléments se mettent en place. J’aurais aimé être prise au dépourvu et voir mes attentes être bousculées. Pourtant, cette fin, même si je la trouve un chouïa trop positive, n’en coule pas moins de source. C’est une bonne fin, mais une fin sans surprise.
La romance au premier regard n’est également pas ma tasse de thé, mais ça ne m’a pas gâché la lecture pour autant. Tout d’abord parce que les protagonistes concernés tentent tout d’abord de la refuser ; ensuite parce qu’on se lie si bien à eux qu’on ne leur souhaite rien d’autre au final.

Des personnages truculents, des péripéties rocambolesques, une plume lumineuse, bourrée d’humour et d’intelligence, une ambiance enjouée contrastant avec le sujet morbide du récit… en dépit de la déception liée à la fin, ce Cœur battant dissimule un roman original et savoureux !

Comme toujours chez Exprim’, la bande-son du roman !

« « (…) Et pourquoi voulais-tu mourir ? »
« Parce que je n’aime pas le concept de la vie. »
« Tu peux préciser ? »
« On est programmés pour aimer les gens, et les gens sont programmés pour mourir. »
« Continue. »
« Notre espèce est donc programmée pour souffrir – la preuve, nous naissons avec la capacité de sécréter des larmes. »
Le Doc regardait le billard en réfléchissant ; j’étais en train de mener.
« Parfois », j’ai repris, « c’est à se demander si les yeux servent à voir ou à pleurer. » »

« A vouloir décrocher les étoiles, on risque de tomber dans le caniveau ; mais puisqu’on finira tous dans le caniveau, autant tenter les étoiles. »

Cœur battant, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 192 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – 6e année
Détraqueurs (Défense contre les forces du mal) : un livre qui évoque la dépression

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Je suis ton soleil, de Marie Pavlenko (2017)

Je suis ton soleil (couverture)L’année de terminale a à peine commencé que le « théorème de la scoumoune » s’abat sur Déborah. Rien que des bottes grenouilles à se mettre aux pieds, un chien obèse, puant et bavant à sortir, un père soi-disant overbooké qui trouve le temps de se balader avec une superbe brune, une mère qui passe ses soirées à découper des magazines, une meilleure amie qui ne parle que de son nouveau petit ami… L’année s’annonce brillante.

J’ai découvert Marie Pavlenko en 2015 avec l’excellent La Mort est une femme comme les autres et Je suis ton soleil confirme que c’est une autrice que j’ai très envie de suivre.

Dès le premier chapitre, nous sommes liées à Déborah, elle nous entraîne dans les rues de Paris pour partager cette dernière année au lycée. Autour d’elle des personnages tout aussi sympathiques – ses deux nouveaux amis, sa meilleure amie (qui a su me surprendre et m’attendrir), ses parents, sa libraire préférée, ses profs… et son chien de la honte !
Humour et sensibilité sont les maîtres-mots de ce roman extrêmement tendre. On savoure les phrases, les répliques, les situations. Marie Pavlenko dédramatise des sujets lourds (que je ne préciserai pas pour vous laisser la surprise) avec une incroyable justesse. Déborah analyse les gens et ses déboires avec beaucoup d’esprit. Une légère distance et une verve décapante et pince-sans-rire. C’est fin et désopilant.

L’identification est immédiate et l’attachement irréversible. On est joyeuse avec Deborah, on souffre avec elle, on se met en colère avec elle, bref, on vit les hauts et les bas de la vie avec elle. Elle est le reflet de nos réalités, imparfaite, impulsive, touchante, désabusée et néanmoins pleine d’espoir. Râler après le chien qu’on aime très fort malgré tout, traîner en pyjama, manger des pâtes, dire des choses et le regretter après, rester parfois bouche bée et manquer de répartie, toujours avoir un livre dans son sac, comment ne pas s’y reconnaître ?

C’est un livre dans lequel on se projette, un livre qui fait du bien.
Un livre avec des amis comme on en rêve, une vie comme on l’espère.
Un livre qui réchauffe le cœur, illumine le quotidien et offre un peu d’optimisme.
Un livre que l’on est triste de refermer à l’idée de quitter Déborah, et Jamal, et Victor, et les autres. Ces personnages si prégnants qui ont partagé notre vie le temps d’une lecture.

En outre, ce livre est un bijou pour celles et ceux qui aiment les mots, les livres et les jolies phrases. Outre la poésie drolatique de la plume de Marie Pavlenko, c’est également l’occasion de s’amuser en traquant toutes les références littéraires cachées ici et là. Dans les noms des personnages (le nom de famille de Déborah est Dantès, la copine de son ami Victor (Gary est son patronyme) s’appelle Adèle, prénom de la femme et de l’une des filles de Victor Hugo…), dans les titres de chapitres (3 : « Déborah veut mourir, bercée par la vague de la mer tempétueuse », 6 : « Déborah se demande si ces amants-là, qui ont vu deux fois leurs cœurs s’embraser, c’est pas du pipeau », 16 : « L’angoisse atroce, despotique, sur le crâne incliné de Déborah plante son drapeau noir », etc.) ou encore dans le texte (Harry Potter, Victor Hugo…).

Lumineux, hilarant, profond. Magnifique et tendre. Bouleversant. Je suis ton soleil est un texte superbe à ressortir les jours où la pluie s’installe à l’intérieur de soi. La vie avec ses orages, ses grisailles et ses rayons de soleil.

 « ☀ Qui est Éloïse?
Ma meilleure copine, la sœur dont j’ai toujours rêvé, une fille géniale. Bien sûr, madame Soulier, notre prof de SVT, ne partage pas mon avis. Elle a écrit sur son bulletin qu’Éloïse est « l’élève la plus nulle que j’ai jamais connue de toute ma carrière de professeur SVT. Un bocal à la place du cerveau. Elle mériterait d’être disséquée. » Je m’en fous. J’aime son côté fêlé. »

« J’ai achevé la cartographie d’une île inconnue. J’en faisais le tour depuis plusieurs semaines, mais il me manquait un bout. Désormais, j’ai l’intégralité de l’île Jamal en tête. »

« Je reprends Victor Hugo dans une sorte de bouillabaisse personnelle. Je suis transportée mieux que sur un tapis volant, mais je lui en veux. Hugo abuse grave. Il se fout de moi, il m’assassine, il me torture. Il est mort depuis longtemps, et pourtant, par un miracle un peu timbrée, il est entré dans ma tête. »

« Je vais finir vieille fille. Sur ma tombe, on lira :
« Ci-gît Déborah, la fille qui aimait les grenouilles. Las, aucune n’eut la décence de se transformer en prince charmant. » »

« Il faut une oreille pour faire des confidences. Sans écoute, on se tait. »

Je suis ton soleil, Marie Pavlenko. Flammarion jeunesse, 2017. 466 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre que je voudrais offrir à tout le monde

Miss Alabama et ses petits secrets, de Fannie Flagg (2010)

Miss Alabama et ses petits secrets (couverture)Maggie Fortenberry, ex-Miss Alabama, a décidé de dire adieu au monde, à la vie et à sa chère petite ville de Birmingham. Ce n’est pas qu’elle est spécialement déprimée, mais, à soixante ans, toujours célibataire et employée dans une agence immobilière, sa vie ne ressemble pas à celle qu’elle s’était imaginée. Puisque son existence ne sera plus qu’un lent déclin, autant éviter ça. Elle a tout préparé pour ne causer aucun souci à personne avec sa disparition. Sauf que, pour faire plaisir à son amie Brenda en allant voir un spectacle avec elle, Maggie accepte de repousser l’échéance d’une semaine. Ce ne sera que le premier imprévu d’une longue série…

J’avais aimé le film Beignets de tomates vertes (je m’aperçois aujourd’hui que je ne m’en souviens plus) et, à force de voir ce livre encensé partout à sa sortie, puis de systématiquement tomber dessus à la bibliothèque, j’ai fini par être intriguée et avoir très envie de le lire. Saiwhisper et L_Bookine du blog Les pages qui tournent m’en ont donné l’occasion grâce à un concours organisé en fin d’année (encore merci à elles !). J’ai mis un peu de temps avant d’enfin attaquer ce livre et… ah ! Déception ! Malheureusement, le roman de Fannie Flagg ne m’a pas particulièrement transportée.

Si j’ai trouvé que les personnages étaient gentiment clichés, je ne m’en suis pas offusquée car je m’y attendais un peu. On regrettera néanmoins ce clivage terriblement marqué entre les gentilles filles de l’agence Red Mountain Realty (l’agence de Maggie) et leur méchante concurrente, Babs Bingington.
De plus, j’ai eu beaucoup de difficulté à m’attacher à Maggie. Si d’une part, elle m’est sympathique par ses doutes, ses regrets, ses timidités qui sont souvent les miennes, elle m’a également agacée par son attachement perpétuel au passé. Son rêve est une vie de cinéma, comme dans un vieux film en Technicolor, et une vie dans la classe aisée de la société. Bref, des rêves qui ne sont, pour le coup, absolument pas les miens. En outre, ses fameuses seize bonnes raisons d’en finir m’ont laissée… perplexe. Parmi les plus futiles, on trouve notamment « plus besoin de se faire teindre les cheveux » et « plus de mauvais plateaux-télé ». C’est vrai qu’il est beaucoup plus compliqué de vivre avec les cheveux gris et se mettre à la cuisine que de se suicider.
Finalement, j’ai trouvé les femmes qui entourent Maggie beaucoup plus intéressantes qu’elle, à commencer par Brenda aux ambitions aussi grandes que son appétit et, évidemment, la grande petite Hazel, cette géante d’un mètre deux, pleine de vie, de bonne humeur, de rêves et de volonté pour les exaucer.

Le rythme est lent et ce n’est que dans la seconde moitié que le roman s’accélère (un peu). Miss Alabama et ses petits secrets est un roman assez mélancolique, mais qui reste de la lecture détente. C’est une petite histoire un peu facile qui ne va pas trop loin (je pense notamment à la question des droits civiques qui est finalement que survolée). S’il reste un roman globalement très réaliste, je trouve la fin trop… Trop. Trop gentille, trop tout-est-bien-qui-finit-bien-sauf-pour-la-méchante, trop conte de fées.

Malgré une ambiance douce-amère, ce roman qui aurait pu être une charmante histoire sur le temps qui passe, les chemins que l’on n’a pas pris et les regrets est resté beaucoup trop superficiel pour me plaire.

 « Tandis qu’elle prenait le chemin de la colline, passant devant le Country Club et contournant English Village, l’image d’une jeune fille flotta soudain dans son esprit. Une jeune fille qu’elle avait dû voir, jadis, dans un film. Mais lequel ? La Mélodie du bonheur, peut-être ? Une image qu’elle n’arrivait pas vraiment à fixer – jusqu’à ce  que Maggie comprenne : ce n’était pas une actrice, c’était elle. Elle qui retrouvait ici cette humeur mélancolique qui, en fait, ne l’avait jamais quittée. Cette étrange solitude qui l’habitait depuis toujours. Un désir languissant pour quelque chose d’impossible à définir. »

Miss Alabama et ses petits secrets, Fannie Flagg. Le cherche-midi, 2014 (2010 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Luc Piningre. 433 pages.

Alors vous ne serez plus jamais triste : conte à rebours, de Baptiste Beaulieu (2015)

Alors vous ne serez plus jamais triste (couverture)Le Docteur a pris sa décision : ce soir, il mettra fin à ses jours. Sa femme est partie et vivre sans elle ne signifie plus rien : tout l’indiffère et il ne sait plus soigner. Cependant, en s’engouffrant dans le premier taxi, il ne se rendra pas à l’hôpital comme il en avait l’intention afin de trier quelques papiers. Il va faire la connaissance de son excentrique chauffeuse, Lady Sarah Madeline Titiana Elizabeth Van Kokelicöte. Celle-ci l’oblige à accepter un pacte : il lui donne sept jours supplémentaires pour qu’elle puisse tenter de le sauver…

Quelle étrange rencontre ! Qui est donc cette vieille dame aux robes de gala extravagantes qui prétend lui sauver la vie ? D’où vient-elle ? Et comment peut-elle le connaître aussi bien ? Et comment diable peut-elle être à la fois aussi exaspérante et aussi attachante ?
En ouvrant ce roman, on peut tout de suite constater une petite particularité : les pages sont numérotées à l’envers. D’où ce sous-titre « Conte à rebours ». Le livre est scindé de huit parties : Sept jours avant l’enterrement, six jours avant l’enterrement, quatre jours, la nuit avant l’enterrement… C’est donc un funeste décompte qui s’écoule au fil des pages.
Plus le temps s’écoule, plus la tâche de Sarah semble compliquée. Il sera sa marionnette pendant sept jours tandis qu’elle tentera de lui faire reprendre goût à la vie. Ce roman est une ode à cette vie qui, si elle peut être terriblement cruelle parfois, a aussi des moments magnifiques à offrir.
Baptiste Beaulieu aborde le sujet de la mort et du suicide par une histoire pleine de poésie, d’humour et de philosophie. Étrangement, la lecture est donc relativement légère et agréable au vu de ce sujet plutôt sombre.

Toutefois, alors que j’avais adoré le premier livre de Baptiste Beaulieu, Alors voilà : les 1001 vies des Urgences – dans sa version audio génialement lue par Emmanuel Dekonick –, j’ai lu cette histoire avec davantage d’indifférence que d’émotions. Ni le désespoir du Docteur, ni les extravagances ou les douleurs secrètes de la vieille dame, ni la joie de certains beaux moments me m’ont touchée. Le texte coule avec fluidité, mais il manque une petite étincelle
Alors qu’il dépeignait si bien ceux qui peuplaient les couloirs de l’hôpital, les deux personnages sont ici peu crédibles. Trop peu pour être plausible. C’est le principe du conte, mais cette fois, ça n’a pas fonctionné pour moi.

Alors vous ne serez plus jamais triste est un conte sur une rencontre improbable et sur la beauté de la vie. Malheureusement, malgré la belle promesse du titre, c’est également une déception : je pense donc que je l’oublierai relativement vite et resterai sur l’excellent souvenir d’Alors voilà (qui est très différent de celui-ci).

En dépit de cette critique plutôt négative, découvrez vite le blog de Baptiste Beaulieu, Alors voilà : parfois beau, parfois triste, parfois joyeux, c’est un concentré d’humanité.

« La solution contre le racisme, c’est le panda, affirma-t-elle sans aucune transition. Imaginez les hommes transformés en panda… Nous serions tous gros, noirs, blancs et asiatiques. Imparable. »

« Ne craignez pas la tristesse, mon petit, elle est la trace éclatante que quelque chose de beau a existé. »

Alors vous ne serez plus jamais triste : conte à rebours, Baptiste Beaulieu. Fayard, 2015. 271 pages.

Tout plutôt qu’être moi, de Ned Vizzini (2015)

Tout plutôt qu'être moi (couverture)Le jour où Craig Gilner, 15 ans, réussit l’examen d’admission pour l’Executive Pre-Professional, une prépa aussi prestigieuse qu’exigeante, c’est le début d’une longue dépression. Des « vélos » se mettent à tourner et tourner dans sa tête, rabâchant les mêmes pensées noires, pessimistes, sur son avenir, son intelligence, son travail. Quand les « vélos » tournent, impossible de se lever et les « tentacules » apparaissent, des tâches qu’il doit accomplir, mais qu’il laisse s’accumuler jusqu’à être étouffé par toutes ces « tentacules ». A quelle « ancre », à quel soutien se raccrocher ? Son pote Aaron et les soirées passées à fumer de l’herbe ? La copine de celui-ci, la belle Nia ? Sa famille, toujours derrière lui, prête à le soutenir ? Cela ne suffit pas et, un soir, Craig se fait interner volontairement dans la section psychiatrique de l’hôpital voisin.

 

Tout plutôt qu’être moi aborde le sujet délicat de la dépression adolescente avec beaucoup de délicatesse. Il s’agit d’un sujet actuel et l’auteur n’en rajoute pas des tonnes. Craig est un ado lambda, il n’est pas maltraité, il n’est pas orphelin, il n’a pas une histoire à faire pleurer dans les chaumières. Et pourtant, un jour, il craque.

Il faut dire que Ned Vizzini connaît son sujet puisqu’il a longtemps lutté contre la dépression et a lui-même effectué un séjour en HP. Malheureusement, cela n’a pas suffi et il s’est suicidé à l’âge de 32 ans. Difficile, sachant cela, de ne pas voir Craig comme un alter ego de l’auteur.

Précision : ce n’est pas un roman déprimant. J’en ai d’ailleurs été quelque peu surprise : je pensais que les idées noires de Craig assombriraient davantage le ton du roman. L’auteur a-t-il « minimisé » la souffrance à certains moments pour insister sur les meilleurs instants ?

De plus, la première partie du roman, où l’on voit Craig sombrer, est la plus dure à mon goût. Dès lors qu’il rentre à l’hôpital, les choses s’améliorent pour lui, donc le ton du roman change et les pensées de Craig prennent une nouvelle tournure.

Joue également le fait que, si Craig a parfois envie de mourir, il a surtout une immense envie de vivre. C’est pour cela qu’il va de lui-même passer une semaine dans un service psychiatrique à la recherche du déclic qui lui permettrait d’avancer plus tranquillement dans la vie.

 

Craig est un personnage très attachant. Il m’a touchée par son courage, par la détresse qu’il exprimait parfois, par son humour quelque peu sarcastique, par son ouverture aux autres, par sa gentillesse envers les autres patients. Nous le voyons évoluer, combattre ses démons (ses « tentacules »), analyser sa situation, réfléchir aux raisons de sa dépression, à ce qui l’a conduit à se faire interner. Il prend conscience de ce qu’il désire vraiment, de ce qui compte. Il apprend à regarder le monde avec un nouveau regard. Il se lie d’amitié avec de nouvelles personnes. On a vraiment envie qu’il s’en sorte.

J’ai également adoré les portraits des autres patients de l’hôpital psychiatrique, chacun étant auréolé d’une folie douce. Il y a beaucoup de solidarité entre eux et Craig va s’attacher à eux. Cela donne lieu à des moments très tendres, voire parfois très drôles.

 

Il est très facile de se retrouver dans Craig. Les doutes, les craintes, les espoirs qu’il exprime sont ceux de la majorité des adolescents et je pense que bon nombre de lecteurs se reconnaîtront dans ses mots (sans forcément être allés jusqu’à la dépression).

Un très beau roman, touchant, juste, sans pathos, avec une histoire qui peut parler à chacun, adolescents comme adultes.

 

« Qui n’a jamais pensé au suicide étant gosse ? Comment peut-on grandir dans ce monde et ne pas y penser une seule fois ? »

« Ah, oui, Dieu. Je l’avais oublié, celui-là. Ma mère est persuadée qu’il va jouer un rôle clé dans ma guérison. De mon point de vue, Dieu n’est rien d’autre qu’un mauvais psy dont la méthode thérapeutique se résume à laisser faire les choses. Tu lui racontes tes problèmes et lui, ta daaa ! il ne fait rien du tout. »

« Les gens d’aujourd’hui sont tous plus ou moins déglingués, tu sais. Je préfère être avec quelqu’un qui a conscience de l’être, plutôt que de côtoyer une personne qui semble parfaite mais qui est … prête à exploser. »

 

Tout plutôt qu’être moi, Ned Vizzini. La belle colère, 2015 (2006 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Ladd et Christel Gaillard-Paris. 396 pages.

L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau, de Léo Malet (1959)

L'envahissant cadavre de la Plaine MonceauEcrit par Léo Malet, L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau est l’un des quinze romans de la série Les Nouveaux Mystères de Paris (en référence, bien évidemment, aux Mystères de Paris d’Eugène Sue). La Plaine Monceau est l’un des quartiers du XVIIe arrondissement, théâtre de ce volume.

On retrouve le détective privé Nestor Burma en prise au suicide d’un inventeur, à l’agression d’une star de cinéma, à une bande de filles posant dénudées pour un magazine, à une affaire de contrebande et à quelques cadavres. Tout ce petit monde se croise et se recroise de manière inopinée : les coïncidences n’en sont pas toujours…

Je ne lis pas beaucoup de polars et je découvre Léo Malet avec celui-ci. Malgré les intrigues qui se mêlent, l’histoire reste claire et le rythme rapide. On découvre le Paris de la fin des années 1950, on se promène dans le XVIIe arrondissement (les 15 volumes doivent constituer un joli panorama).

Je m’attendais à quelque chose semblable à Hercule Poirot (attention, je ne critique pas Agatha Christie, j’ai connu une période au cours de laquelle j’ai avalé les Hercule Poirot), mais j’ai été surprise tout en appréciant le ton de ce roman. L’histoire est racontée avec un « je ». Nestor Burma (« Nes » pour les intimes) mène son enquête, croise des jolies filles et picole. Le ton est gouailleur, argotique parfois, ironique aussi. J’aime bien cette franchise. Le personnage n’en est que plus sympathique.

« Viénot nous tend la main. On la lui serre. C’est une main ferme et chaleureuse. Une main d’honnête homme. Comme il y en a tant. Des gens qui vous regardent de travers parce que vous faites des dettes, ne votez pas, refusez de porter un jugement sur le comportement de la fille de la concierge et ne vous découvrez pas au passage des convois funèbres. Eux ne sont pas des anarchistes de cet acabit. Ils se contentent de frauder le fisc, la douane, voler sur le poids des denrées et faucher le fruit des veilles d’un inventeur suicidé. Des citoyens honorables, respectés et considérés. Le monde en est plein. Il en déborde. C’est pourquoi, parfois, ça ne sent pas bon. »

L’envahissant cadavre de la Plaine Monceau, Léo Malet. Le Livre de Poche, 1971 (1959 pour l’édition originale). 232 pages.

Les mauvaises nouvelles, par Nicola Sirkis (1998)

Mauvaises nouvelles_1 éd.Alors que l’acte 2 du Black City Tour a démarré avant hier à Amnéville, voilà mon avis sur le seul livre écrit par Nicola Sirkis.

Comme beaucoup probablement, j’ai acheté ce livre à cause de l’auteur. Fan d’Indochine, je ne pouvais pas ne pas le lire (pas à sa sortie évidemment puisque j’avais alors cinq ans et que je ne connaissais pas le groupe, bref). Je ne sais pas à quoi je m’attendais, je ne sais plus si j’avais quelques appréhensions. Des chansons, des nouvelles, ce ne sont pas exactement la même chose. Comment allait-il s’en sortir ? Donc beaucoup de curiosité.

Verdict ? Je n’ai pas été déçue ! Mon admiration pour eux a-t-elle influée sur mon avis ? Je ne crois pas car je ne peux pas dire que j’ai été conquise par un autre livre (autre genre, je le reconnais) de Nicola Sirkis, à savoir Les petites notes du Meteor Tour.

La chambre 9, Justine (à l’heure dite), Viêt-nam Glam, Suicidal Tendencies, Le Train, Psychedelic Furs et Je n’embrasse pas comptent parmi mes favorites. On aborde les thèmes de l’adolescence, de la différence, du suicide, de la mort. L’écriture est assez simple et directe, on ne s’appesantit pas sur des détails superflus (en même temps, n’est-ce pas le propre de la nouvelle ?).

L’ambiance est parfois perverse, mais toujours touchante ou émouvante : je n’ai jamais eu l’impression de lire quelque chose de foncièrement glauque. C’est surtout le cas de La chambre 9 et de Justine. D’autres, par exemple China Daily, sont plus légère.

Mauvaises nouvelles

Viêt-nam Glam est assez choc et fonctionne bien. Le héros de Suicidal Tendencies m’a rappelé Holden Caulfield, le personnage principal de L’Attrape-cœurs de Salinger. Psychedelic Furs aborde le sujet de la différence d’une manière assez originale, j’aurais simplement aimé rester avec les protagonistes un peu plus longtemps. Quant à Peep Show, voilà une histoire un peu délirante ! En tout cas, à chaque fois, on nous fait entrer facilement dans l’histoire.

Ce recueil a permis à Nicola Sirkis d’approfondir certaines de ses chansons, comme Je n’embrasse pas, titre à la fois de la chanson et de la nouvelle, histoire un peu floue, un peu rêveuse, également un peu malsaine.

Malgré une écriture incisive, la poésie est toujours présente et on retrouve parfaitement la plume de l’auteur des albums d’Indochine.

A quand un prochain livre ?

Les mauvaises nouvelles, Nicola Sirkis. J’ai Lu, coll. Nouvelle génération, 2007 (1998 pour l’édition originale). 152 pages.

* * *

J’ai (enfin) lu Ravage de Barjavel et une scène m’a fait penser à L’ascenseur sans retour, une nouvelle où le personnage principal s’égare dans des sous-sols obscurs :

« Quelques hommes arrivèrent jusqu’en bas. Mais rien ne marquait le palier du rez-de-chaussée. Ils descendirent dix étages de sous-sols, se trouvèrent à bout de marches, se heurtèrent dans le noir à des machines silencieuses, encore tièdes, promenèrent leurs mains tremblantes sur les aciers immobiles, se perdirent dans les salles de cette usine démesurée, cherchèrent l’escalier pour remonter, ne le trouvèrent plus, tournèrent dans la nuit, appelèrent, n’éveillèrent que d’autres voix perdues et des échos lointains, marchèrent jusqu’à l’épuisement de leur espoir, s’écroulèrent dans quelques coins de ce labyrinthe de ténèbres, éperdus d’étonnement et d’horreur. Ils ne voulaient plus rien tenter, ils ne pouvaient plus. Ils attendaient la lumière ou la mort. »

Y a-t-il un rapport, je n’en sais absolument rien, mais ça a tout de suite fait tilt dans ma tête.