Sarcelles-Dakar, d’Insa Sané (2006)

Sarcelles-Dakar (couverture)1995, Sarcelles. Djiraël partage sa vie entre les filles, les potes et les petites combines. Un quotidien qui va être bouleversé par un voyage en famille vers le Sénégal. Djiraël va être transformé par ce périple au pays de ses racines, ce pays qu’il avait quitté il y a si longtemps mais qui continuait de résonner en lui.

J’ai adoré Les cancres de Rousseau et j’avoue que Sarcelles-Dakar m’a un peu fait l’effet d’une douche froide. La plume d’Insa Sané ne m’a pas du tout emportée comme dans le précédent. Outre une vulgarité un peu trop présente à mon goût et une avalanche de marques (sachant que je ne m’y intéresse pas, que ça ne me parle pas et que ça me laisse totalement de marbre), l’usage abusif du verlan a véritablement freiné ma lecture, me demandant à chaque fois une ou deux secondes de réflexion pour remettre les syllabes à l’endroit (non, je ne suis vraiment pas familière du verlan) : « les taspés », « dans mon tier-quar », « on les a vesqui », « les teurinspects »… Stop ! Un peu, pas de problème, mais là, c’était trop.
Il faut dire qu’il s’agit là de son premier roman et que Les cancre de Rousseau, narrant des événements se déroulant juste avant ceux de ce volume-ci, est son dernier, publié dix ans plus tard. On y retrouve son écriture rythmée et directe, mais on peut clairement en apprécier l’évolution.

De même, je m’étais habituée au Djiraël des Cancres et celui de Sarcelles-Dakar m’a été, dans les premiers chapitres, moins sympathique. Attention SPOILERS sur Les cancres de Rousseau : le Djiraël qui haïssait son premier joint en fume désormais deux par jour, le Djiraël prêt à tout pour sauver un prof, aider les élèves à passer leur bac et prouver qu’il n’est pas juste un cancre sèche la fac parce que « ça [le] saoule » et préfère aller braquer des mecs. Fin des spoilers. D’accord… Il a beaucoup changé en moins d’un mois quand même. (Encore une fois, ce « nouveau » Djiraël a été imaginé avant celui des Cancres, je sais.)

Cela dit, même si la lecture a été moins agréable, tout n’est pas à jeter dans ce roman. Au contraire. Si le début ne m’a pas vraiment intéressée, les choses ont commencé à changer lorsque Djiraël et sa famille ont embarqué pour le Sénégal (une histoire de paternel dont je ne dirai rien). On y découvre une autre réalité, plus dure que celle que Djiraël croyait vivre en banlieue, plus miséreuse. Les magouilles, l’incertitude du lendemain, la pauvreté…
Et à cette Afrique-là, se mêlent également l’Afrique riche en contes, en traditions et en rituels. Des histoires étranges y sont racontées, y sont vécues. Un univers magique, entre légendes et magie qui redonnera à un Djiraël désabusé un peu d’espoir tout en apportant un enchantement depuis longtemps disparu à son quotidien.

Ce voyage vers ses racines place Djiraël face à ses contradictions et le personnage apparaît un peu plus complexe, poussé à davantage de maturité (et remontant dans mon estime). Là-bas, on l’appelle « francenabé » et lui qui se sentait en bas de l’échelle en France est maintenant un privilégié.

« – Oui, je sais… En France on t’appelle « l’immigré » et ici, on te prend pour un Français.
– Bah, en réalité, j’suis juste un Sénégalais. »

Ce premier roman d’Insa Sané n’est donc pas exempt de défauts, mais c’est également un bon livre, à la fois vivant et poétique, à la fois brutal et tendre, dans lequel l’auteur nous fait voyager entre plusieurs mondes, de la banlieue parisienne au Sénégal, un pays à plusieurs facettes, de la sombre misère à la richesse des histoires ancestrales.

(Avec ce livre, j’ai d’ailleurs découvert que ma chienne possédait un certain goût artistique puisqu’elle a tenté de le transformer en œuvre d’art en papier mâché. (J’essaie d’en rire, mais je n’en reviens toujours pas quand je vois l’état du bouquin, encore lisible heureusement.) Mon livre, tout beau tout neuf…)

« Alors, ce dernier s’était mis à pleurer et à courir sans arrêt. Il pensait qu’en courant, il aurait pu rejoindre sa famille. Avec le temps, il avait fini par comprendre que la France se situait bien trop loin pour qu’il puisse s’y rendre avec ses petites jambes. A chaque fois qu’un avion passait au-dessus de sa tête, le petit garçon était triste, et il criait des mots pour que l’appareil les porte à sa mère.
Ce petit garçon, c’était moi. »

« Je voyais des mômes qui n’avaient plus l’air d’être de enfants, alors je me suis dit qu’ici les enfants devaient naître vieux. Ça m’a foutu les boules. »

Sarcelles-Dakar, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017 (2006 pour la première édition). 164 pages.

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Les cancres de Rousseau, d’Insa Sané (2017)

Les cancres de Rousseau (couverture)1994, Sarcelles. Pour Djiraël, Sacha, Rania, Jazz, Armand et Doumam, c’est la dernière année de lycée. La terminale et tout au bout, le Bac. Et après ? Après, on verra. Pour l’instant, il faut vivre et rire et profiter de chaque instant et faire de cette ultime année une fête inoubliable. Les plans sont faits pour être contrariés, mais ces ados sont pleins de ressources, insoupçonnées des adultes.

Les cancres de Rousseau, c’est l’histoire d’une bande de cabossés de la vie. Leur quotidien varie et se ressemble : certains dealent avec l’alcoolisme ou la violence d’un père, celui d’un autre s’est fait la malle, une autre, adoptée par une famille blanche, est devenue invisible à la naissance d’un enfant tout aussi blanc… Et en dehors de la maison (ou de l’appartement plutôt) ? On découvre (ou on redécouvre) ce que signifie réellement être noir.e ou arabe. Le racisme ordinaire, la discrimination, les contrôles au faciès, le mépris des enseignants qui ont abandonné, la violence et n’avoir personne vers qui se tourner…
Un tableau riche et nuancé de la banlieue parisienne qui permet de la voir autrement que par l’œil des caméras du JT.
Un autre monde pour moi avec mes yeux bleus et ma famille modèle.

Pourtant ce qui frappe au milieu de toutes les embrouilles, ce sont les plans malins, les vannes, le rire plutôt que les larmes, la pirouette plutôt que le lâcher-prise. Djiraël et ses amis sont formidablement solidaires et, s’ils se charrient à longueur de journée, c’est simplement parce qu’ils se connaissent parfaitement et tiennent les uns aux autres. Certes, parfois de petites trahisons viennent bouleverser cette magnifique amitié – car cette année de terminale, ce sont aussi des histoires de cœur qui touchent les uns et blessent les autres – mais on sort malgré tout de ce roman avec la conviction que nous sommes plus forts à plusieurs. Les personnages sont encore à un âge plein de rêves et de fureurs, ils refusent de suivre la résignation lasse de leurs parents. Ils y croient encore, pour un temps du moins.

(L’histoire se passe en 1994, mais elle est parfaitement actuelle. D’ailleurs, j’oubliais sans cesse ce détail, même si c’est vrai que les portables sont absents. C’est une histoire des années 1990, des années 2000 et des années 2010. Peut-être avant, peut-être après.)

Les personnages sont merveilleusement personnifiés. Leurs points forts (si divers, si colorés : l’impertinence, une réserve dissimulant une explosivité insoupçonnée, la force, la tchatche, l’humour, l’optimisme…), leurs faiblesses, leurs hésitations, leurs espoirs… la bande est attachante et vivante (j’ai l’impression de me répéter un peu avec les Exprim’, mais que voulez-vous, à chaque roman, je tombe amoureuse des personnages !). Autour d’elle, des personnages réalistes – de la brute au professeur sadique en passant par l’élève modèle – qu’on reconnaîtra tous plus ou moins.
Heureusement, la bande peut aussi compter sur une personne incroyable, Monsieur Fèvre, prof d’économie. Monsieur Fèvre, c’est le top de la crème du haut du panier des professeurs. Juste derrière Mr. Keating (Robin Williams) dans Le cercle des poètes disparus, vous voyez ? Humain, enthousiaste, il croit en eux et en leur intelligence comme aucun prof n’a jamais cru en eux, ces « cancres » abandonnés par le système scolaire.

Un autre ingrédient de ce délice littéraire : la plume d’Insa Sané. Formidable. Fascinante. La langue est imagée, rythmée et en parfaite harmonie avec le contexte et ses protagonistes. Rapidement, les mots deviennent musique et poésie. Il a la verve du conteur, le bagout de ses personnages, l’humour qui dédramatise, la colère qui gronde. Par le rire et l’émotion, il fait passer son message avec justesse et sans clichés.

Cette « Comédie urbaine » se hisse illico parmi mes romans Exprim’ préférés et j’ai hâte d’en poursuivre la découverte avec Sarcelles-Dakar. C’est un roman intelligent, humain, engagé, qui mêle les sujets classiques des histoires de lycée – amours, amis, premières fois, cours, parents… – à l’univers plus atypique de la banlieue.

« C’était hier. Je jouais aux billes. Et puis… je courais. Après un ballon. Après les ennuis. Après les copains, à « Chat » ou à la « Déli-Délo ». Après des notes qui sonnaient faux. Après un but. Après le flouse. Après les filles ? Non ! Après, une fille. Cette fille. Celle pour laquelle on use des semelles, des méninges et ses draps le soir.
Aimer. Il en a fallu, des sages à la barbe grisonnante pour donner corps à ce mot ; et dire qu’il suffit d’une rencontre pour en piger le sens… »

« J’étais ulcéré de ne jamais pouvoir aider les miens faute de pouvoirs ; de ne jamais réussir à faire entendre ma voix faute de légitimité. A force d’être faible, issu d’une minorité si invisible, je n’avais aucun moyen de hurler contre l’injustice. »

« L’heure n’était plus à la déconnade ; il nous restait trois semaines pour prouver au reste du monde qu’on n’était pas les cancres de Rousseau. Or, si l’un d’entre nous échouait, c’était le groupe entier qui serait vaincu. »

Les cancres de Rousseau, Insa Sané. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 331 pages.

La fourmi rouge, d’Emilie Chazerand (2017)

La fourmi rouge (couverture)Vania Strudel se trouve fort mal pourvue par la vie. Son nom imagé, son père taxidermiste, son ptosis qui lui fait un drôle de regard… et maintenant son meilleur ami en couple avec sa pire ennemie ! Elle se pense malchanceuse, mais un mail anonyme va lui apprendre que son originalité fait sa force et qu’elle est une fourmi rouge !

Encensé de tous côtés à sa sortie, il a fallu que je laisse passer la vague de dithyrambes pour pouvoir m’attaquer tranquillement à cette lecture. Et en rajouter une couche pour les retardataires ! Car il n’y a pas à dire, ce livre est extra.

Dès le début, Vania m’a harponnée par son cynisme et sa repartie cinglante (une qualité que je rêverais d’avoir, malheureusement mes réparties cinglantes ont souvent deux ou trois heures de retard…). Désabusée, elle trace des portraits parfois au vitriol de son entourage : des tableaux sévères, critiques, mais néanmoins justes et surtout très drôles. Sa première cible n’est autre qu’elle-même : elle élève en effet l’autodérision au rang d’art. (Si vous avez aimé Mireille des Petites reines de Clémentine Beauvais – il faut vraiment que je publie ma chronique ! –, vous aimerez forcément Vania !)
De plus, sa vie foutraque et sa rentrée en seconde catastrophique lui donnent du grain à moudre pour ruminer sa malchance et le résultat est tout simplement décapant. J’ai ri d’un bout à l’autre et je l’ai fermé en ayant qu’une envie : l’ouvrir à nouveau. (Mais comme il est souvent comparé à Je suis ton soleil de Marie Pavlenko qui m’attend aussi depuis le dernier salon de Montreuil, je vais offrir une chance à celui-ci.)

Toutefois, La fourmi rouge n’est pas qu’un roman humoristique, c’est aussi dur et violent et triste comme la vie. Avec cette narration à la première personne, on se sent très proche de l’héroïne (et ce n’est pas seulement parce que j’ai eu le même petit accident dentaire que Vania) et ce récit déborde également de mille autres émotions que la joie. Vania utilise la fuite et les blagues – reine de l’autodérision, n’oubliez pas – pour se dissimuler et nier les épreuves de sa vie. La plume d’Emilie Chazerand oscille ainsi avec justesse et harmonie entre ironie corrosive et sensibilité.
Les personnages aussi farfelus que possible – son père, sa meilleure amie, la mère de celle-ci, sa voisine du dessus… je vous laisse le plaisir de les découvrir sans rien vous en dire – sont toutefois très réalistes, très humains, avec des rêves, des désirs, des espoirs, des blessures. C’est ce qui fait la délicatesse de ce roman.

Quand on sort de ce roman (qui parle pourtant de divers sujets pas très drôles), on se sent bien, on a envie d’aimer la vie, de profiter de ses proches, d’apprécier les lubies de l’existence et de penser qu’une gagnante émergera de nous. Ça ne dure guère, mais on se sent joyeuse et reboostée (en ce qui me concerne, assez énergique pour me décider à finir Dans les forêts de Sibérie qui est passé à un cheveu de l’abandon. Cher Sylvain, vous pouvez dire « merci Vania ! »).
Un livre aussi intelligent, aussi comique, aussi bouleversant, aussi frais, aussi incisif, aussi tendre, aussi vrai, aussi incroyable… sérieusement, vous n’allez pas le laisser passer ?

« Je souris à Pirach. C’est tellement génial de partager son cerveau détraqué avec quelq’un, d’être à deux sur les mêmes pensées folles plutôt que seul face à sa raison.
– Bon. Maintenant, raconte-moi tout !
– Tout quoi ?
– Bah, tout… ça, déjà !
Je montre son torse avec un geste ample, comme Catherine Laborde lorsqu’elle désigne des anticyclones sur tout l’Ouest de la France.
– J’ai fait un peu de sport. J’ai soulevé deux trois trucs. Rien d’extravagant. Je crois que j’ai toujours eu ce corps, au fond. Sauf que je ne le savais pas.
– Je comprends. Je suis exactement dans la même situation. Sauf que c’est mon corps qui ne le sait pas, pour le coup. »

« Je ne veux plus me laisser pisser dessus par le destin. »

« On tirait des plans sur des tas de comètes qui ne traversaient jamais nos ciels bas de plafond. »

« La naissance de Bastien coïncide aussi avec le moment où j’ai commencé à vraiment tout mélanger. A ne plus bien faire la distinction entre mes bobards et la réalité. Je crois que lentement, insidieusement, je me suis prise au jeu. Je me suis perdue dans l’engrenage de mes inventions fantaisistes et abracadabrantes.
Et le hic, quand on a menti une première fois, c’est qu’il faut tenir tout le long. Je veux dire, à la fois tout le long du mensonge et tout le long de la vie. On ne peut plus revenir en arrière, sinon c’est la honte, le mépris et la solitude. Or, garder sur son visage le masque de l’imposture, c’est super difficile – ça glisse à la moindre sueur froide. »

La fourmi rouge, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 254 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Marchand de Couleurs Retiré des Affaires :
lire un livre dont le titre comporte le nom d’une couleur

 Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

Colorado Train, de Thibault Vermot (2017)

Colorado Train (couverture)Durango, 1949. Une bande de gosses au pied des Rocheuses grandit plus ou moins innocemment. Jusqu’au jour où la brute du village disparaît. Seul indice : un bras à moitié dévoré… Les adultes piétinant sans succès, les enfants mènent l’enquête, attirant sur eux l’attention du tueur. Humain ou Wendigo ?

Difficile de ne pas sentir l’influence de Stephen King en lisant ce roman. L’explosion de fureur du père de Suzy au second chapitre rappelle quelque peu un Jack Torrance (Shining) perdant les pédales, mais c’est surtout Ça qui s’impose à la comparaison.
Une bande de gamins (dont une seule fille, un garçon un peu gros, un autre à lunettes, un autre qui est surnommé Georgie…). Des familles parfois un peu dysfonctionnelles. Un adolescent tyrannique, ayant redoublé plusieurs fois. Un monstre qui dévore les enfants. Une ville abandonnée peuplée d’adultes abattus. Un château d’eau. Voilà qui fait quelques points communs tout de même.

J’avoue que ce que j’interprète comme un hommage un tantinet trop marqué tempère quelque peu mon enthousiasme, mais heureusement, la sauce a tout de même pris et l’ambiance m’a finalement happée. Pesante et un peu malsaine.
J’ai tout particulièrement apprécié les passages dans la tête du tueur, étincelles de folie, lucidité malfaisante. A mon goût, ce sont les chapitres les mieux écrits : je les ai lu plusieurs fois chacun pour m’imprégner de ces mots noirs et dérangés. En outre, ils permettent de le suivre en parallèle des pérégrinations des enfants, nous offrant quelques miettes de connaissances que ces derniers n’ont pas, augmentant le suspense. De plus, en dépit de ça, l’auteur parvient à garder un bon moment un flou intéressant autour de ce personnage qui évoque pour les enfants un Wendigo ou un Croque-Mitaine.

Outre la plume, parfois très sombre – images cruelles ou frisson qui se glisse dans la nuque –, parfois contemplative de Thibault Vermot, je retiendrai également cette immersion au cœur de l’Amérique profonde et de cette ville un peu abandonnée sur laquelle plane encore l’ombre de la guerre et des soldats brisés qui en sont revenus (on est assez loin des Américains triomphants, sauveurs de l’Europe). Durango n’est pas une ville du bonheur et les différents personnages, adultes ou enfants, permettent d’évoquer plusieurs problèmes sociaux et caractères, ce qui crée un panel psychologique assez intéressant. Entre la mère célibataire, le poids d’un père violent (qu’il soit physiquement présent ou non, la pauvreté, l’ignorance, la société décrite ici n’est pas exempte de maux (ce qui rappelle une nouvelle fois Ça dans lequel Pennywise n’était pas forcément le plus grand méchant).

La petite bande est sympathique et l’on prend plaisir à côtoyer ces enfants intelligents, curieux, drôles et solidaires. Toutefois, ils ne m’ont toutefois pas marqués comme le club des Ratés de Ça tout simplement car la cohabitation n’aura pas été bien longue (rapport au nombre de pages, tout ça) et que, malheureusement, les personnages finissent par s’effacer derrière l’action. Pas sûre que leurs prénoms me restent longtemps en tête.

En dépit de quelques reproches, Colorado Train n’en est pas moins un thriller efficace qui se révèle assez addictif dès que l’on y plonge le bout du nez. Allez, ne serait-ce que pour l’atmosphère très noire et glauque, le voyage dans une Amérique pauvre et marquée par la guerre et les chapitres de la « Chose », je vous invite à découvrir cet Exprim’-là. Un premier roman prometteur !

« Rien de nouveau sous le soleil.
Il y a un temps pour coudre
et un temps pour déchirer.
Un temps pour guérir –
et un temps pour tuer.

J’ouvre l’œil lorsque la faim me tord le ventre.
Dans le ciel du Colorado, une seule étoile brille comme un œil attentif et curieux.
Je relève mon chapeau. Il est minuit.
Alors, sous la lune qui rit, je cours à travers champs et saute dans le premier convoi qui passe.
J’élève un hanneton qui dort et parfois se réveille, tournant tout autour de la boîte de mon crâne.
Ils m’ont chassé des villes.
Je sors la carte de mes poches. Des rails minuscules, des balafres pour guides.
La lune fait briller les noms.
La lune – elle rit pour se moquer de mon ombre, trop grande et difforme… Je la salue d’un coup de chapeau ! »

« Plus tard, quand ils eurent le courage de reparler de tout ça, George dit à Durham :
– La chose qui nous poursuivait… C’était quoi ? T’y as repensé ?
– C’était la Peur, mon pote. La Peur qui s’apprêtait à nous déchirer les tripes. »

Colorado Train, Thibault Vermot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 362 pages.

La sauvageonne, d’Anne Schmauch (2018)

La sauvageonne (couverture)Fleur et son frère Kilian vivent dans une station essence et rêvent d’ailleurs. Avec leur copain Rodrigue, ils tombent par hasard sur un sacré pactole. Ils décident alors d’utiliser l’argent pour monter à Paris et commencer une nouvelle vie. Le Conservatoire pour Kilian le violoniste et moins de violences pour Fleur. Malheureusement, les ennuis semblent bien décidés à les suivre de près.

Ce nouvel Exprim’ a encore tapé fort ! Entre les vapeurs d’essence et les vieux pneus, entre une mère qui préfère s’évader dans des romans à l’eau de rose et un père macho, le quotidien de Fleur et Kilian est plutôt morose. Et quand ils découvrent Paris, le programme s’avère être appartement miteux avec son et lumière sur le périph’. Anne Schmauch nous plonge dans un monde parallèle, un monde d’invisibles, peuplés de graffeurs, de sans-papiers, de magouilleurs et de petits voleurs. Au cœur de l’échangeur de la Porte de Montreuil se cache une micro société prête à tout pour survivre. De la ruse à la violence, voire aux trahisons.
Certains verront des oppresseurs et des opprimés, d’autres des forts qui protègent des faibles : rien n’est simple pour ceux qui vivent à la marge. Une communauté avec sa hiérarchie bien établie, silencieusement perçue et acceptée de tous, des légendes et des craintes. Si le décor m’a évoqué des souvenirs (puisque j’ai vécu un certain temps non loin de la Porte de Montreuil), j’ai aussi eu l’impression de découvrir un autre plan que l’on ne fait qu’apercevoir ici et là lorsque nous ne sommes pas concernés.

On s’attache rapidement aux personnages, notamment à la narratrice. Fleur la mal-nommée est une boule de nerfs, une guerrière aux poings vifs comme l’éclair. Terriblement touchante quand elle se préoccupe de son frère, le génie violoniste si étranger à la violence. Pleine de doutes quant à ses capacités, à sa personnalité et à son avenir. Révoltée contre le monde, contre les injustices et les classes sociales. Fleur tente de s’extirper de ce qu’elle a connu depuis sa naissance, mais les outils que la vie lui a donnés ne sont pas de ceux qui améliorent forcément les choses.
C’est, entre autres, pour cela que le roman fait rapidement naître un mauvais pressentiment dont il est impossible de se défaire. Malgré leur bonne volonté, leurs coups de chance et leur habilité à saisir les bonnes occasions, on se doute que les fréquentations du trio et les liasses de billets qu’ils trimballent avec eux seront synonyme de dangers et d’embûches. Et effectivement, de ce point de vue-là, l’autrice ne chôme pas non plus. Pas le temps de s’ennuyer dans ce roman aux mille rebondissements. La vie monotone de la station essence devient vite un lointain souvenir pour nos héros pris dans la frénésie citadine et la nécessité de survivre chaque jour. Mille rebondissements… et mille rencontres.

Heureusement, s’ils feront bon nombre de mauvaises rencontres, des gens seront là pour croire en eux et les aider. Des personnes que l’on s’attendrait parfois à voir méprisants ou hautains. Une bourgeoise ou un artiste à la renommée mondiale par exemple. Anne Schmauch crée toute une galerie de personnages de différentes classes sociales, avec leurs préoccupations, leurs soucis et leurs passions, leurs défauts et leurs qualités. La richesse des personnages et des caractères est le gros bonus de ce roman. Mélancolique, violent, passionné, timide, égoïste, effrayant, mystérieux, généreux… Tous ont plusieurs facettes et la plupart évoluent ou se dévoilent au fil du récit. Ici, il n’est nullement question d’opposer méchants et gentils, riches contre pauvres. Ce livre est un voyage à travers Paris et sa banlieue, à travers celles et ceux qui composent la société française, de ceux qui sont chouchoutés à ceux que d’autres aimeraient parfois voir disparaître d’un coup de baguette magique.

De sa plume vive et aiguisée, Anne Schmauch nous propose un diamant brut qui parvient, en dépit d’une action dynamique et sans temps mort, à dépeindre des personnages absolument fascinants de réalisme à la psychologie fouillée et variée. (Et en ce qui me concerne, j’adore lorsque les protagonistes – principaux ou secondaires – ont une véritable épaisseur.) Une vraie opportunité de réfléchir un peu sur la société française.

« Bref. Cette station, c’est un iceberg à la dérive, qui fond un peu plus chaque année. Et mon père a décidé de jouer les ours polaires.
Pas nous. Mon frère et moi, on a prévu de se tirer à la fin de l’été. »

« A présent qu’on se trouve à la lisière, une grande trouille me tord les boyaux. Je sais qu’il existe un monde au-delà de ce grillage, j’en ai vu les reflets sur Internet. Mais à force de m’en tenir éloigné, j’en ai fait une sorte de rêve inatteignable. »

« Les mots de Mercedes me reviennent à la figure comme un boomerang. Vide intersidéral. Est-ce qu’on peut ne rien trouver, quand on se met à chercher qui on est ? »

La sauvageonne, Anne Schmauch. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 267 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Employé de l’Agent de Change :
lire un livre dans lequel de grosses sommes d’argent sont brassées

 Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année

Le génie de la lampe de poche, d’Emilie Chazerand (2017)

Le génie de la lampe de poche (couverture)A son grand désespoir, Vladimir Poulain se voit envoyé pour un mois en colonie de vacances. « La Joie dans les bois », paraît-il. La réalité est bien moins jolie entre un tyrannique directeur et une cuisinière qui ignore totalement l’existence du mot « hygiène ». Heureusement, il découvre avec plus de soulagement que d’étonnement l’existence d’Eugène Von Génial. Ses malheurs sont forcément terminés avec un génie dans la poche ! Humm, vraiment ?

C’est tout de même un comble : La fourmi rouge m’attend depuis près de six mois dans ma PAL et c’est finalement avec un autre titre que je découvre Emilie Chazerand ! Voyons cela comme un en-cas tandis que je me frotte les mains à  l’idée de déguster le plat de résistance.

Au camp de vacances, Vladimir rencontre des adultes et des enfants quelques peu particuliers. Pour les premiers, un dirlo complètement psychopathe et donc totalement irresponsable entouré de trois moniteurs passifs et relativement inutiles, un chauffeur de bus muet et intraitable et la fameuse cuisinière. Pour les seconds, le garçon qui veut tuer des animaux, une gamine qui n’arrête pas de geindre (« Ça me fait souffrir ! »), un menteur invétéré, une fille qui fait chavirer le cœur de Vladimir jusqu’à ce qu’il observe son besoin maladif d’être sauvée par l’élu de son cœur, etc. Emilie Chazerand joue avec succès sur des stéréotypes, des caractères exacerbés que l’on aura pu croiser dans la réalité, mais le summum est quand même la cuisinière Waltraud, une grosse Allemande despotique qui fait une bouffe infâme et qui disperse allègrement ses poils. C’était un chouïa trop pour moi, mais à part ça, je me suis plongée avec plaisir parmi cette troupe d’énergumènes (mais heureusement qu’il y avait la distance des pages entre eux et moi).
L’arrivée – étonnamment tardive – d’Eugène apporte un surplus d’horreur dans cet enfer sur terre. Pour Vladimir. Car, pour nous, ses cafouillages et ses interventions intempestives (comme dit Vladimir, « forcément, c’est facile d’être courageux quand c’est un autre qui risque de ramasser la claque… ») amènent encore davantage de situations cocasses !

Mais l’humour véritable réside dans le décalage entre Vladimir et son nouvel environnement. Vladimir est un garçon intelligent et soigné : il souhaite devenir scientifique et a hérité de sa maman, médecin hygiéniste, quelques exigences au niveau de la propreté de son espace de vie. Autant dire que sa culture et son vocabulaire précis détonnent parmi cette bande d’idiots (au mieux) et de déséquilibrés (au pire) tandis que son regard affûté lui permet de faire quelques critiques acides et ironiques : sarcastique et réjouissant ! Ce sont ses petites remarques (souvent entre parenthèses) qui m’ont tiré le plus de sourires voire de rires. Il y a de l’humour pour tout le monde, des plus jeunes aux plus grands, personne n’est laissé de côté !

Un rythme dynamique sans temps morts ni longueurs, beaucoup d’humour (notamment pince-sans-rire comme je l’aime), des illustrations parfaitement dans l’ambiance folle de la colo et une fin qui m’a véritablement surprise, Le génie de la lampe de poche fut une excellente lecture, quelque peu abracadabrantesque certes, mais totalement addictive !

« Chère maman,
J’espère que tu vas bien. Enfin, mieux que moi.
Je n’ai pas du tout envie de t’écrire mais j’y suis obligé alors voilà. Je t’écris.
J’imagine que tu t’amuses comme une petite folle avec ton cambrioleur. Moi, si tu veux tout savoir, je suis séquestré et torturé par un malade mental du nom de Nicolas Fontanelle. Ah, j’oubliais : tu n’es pas restée assez longtemps le jour de mon départ pour te souvenir de lui, n’est-ce pas ? De toute façon, son portrait sera bientôt diffusé au journal de 13 heures sur TF1, à la rubrique « Faits divers tragiques et accidents domestiques ». Et il sera trop tard pour pleurer, ma petite maman.
Je peux désormais affirmer sans le moindre doute que tu ne m’aimes pas, puisque tu m’as envoyé dans une colonie de vacances dont le dépliant se trouve dans des kebabs, entre la sauce blanche et la harissa (ne nie pas).
D’ailleurs, je ne savais pas que tu aimais les sandwichs turcs épicés. Je réalise que j’ignore un tas de choses sur toi. Tu es devenue une étrangère à mes yeux.
A mon retour, je compte bien avoir une discussion avec toi, Solange Poulain, et il sera question de tes choix incompréhensibles et de ton comportement irresponsable. Il y a des choses qui ne s’effacent pas d’un coup d’éponge imbibée de javel.
(Au cas où tu n’aurais pas compris, je parle des blessures que tu infliges à mon âme, et qu’aucune vidage, jamais, ne guérira.)
J’arrête là car les larmes embuent les verres de mes lunettes et tu sais à quel point j’ai horreur de voir flou. D’ailleurs, merci pour ça aussi : la myopie, c’est tout ce que tu m’as légué, en somme.
Je t’embrasse cordialement,
Le Vladimir de ton cœur (de pierre)
PS : j’ai fait la connaissance d’une truie qui se prénomme Jocelyne et qu’on nous a forcés à traire. Tu peux d’ores et déjà prendre rendez-vous avec le Dr Brodier : j’aurai besoin de parler à un psychologue à mon retour. »

Le génie de la lampe de poche, Emilie Chazerand. Sarbacane, coll. Pépix, 2017. 235 pages.

Voix d’autrices : un roman humoristique

Trois familles dysfonctionnelles : Y a pas de héros dans ma famille !, Dysfonctionnelle, Le bébé et le hérisson

Aujourd’hui, je vous invite à partager le quotidien, joyeux ou non, de trois familles chez qui le bordel est roi ! Mo, Fifi et Jules nous emmènent à la découverte de leur famille « qui ne marche pas bien, enfin pas comme il faudrait… mais qui tient debout quand même ».

 

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Y a pas de héros dans ma famille !, de Jo Witek (2017)

Y a pas de héros dans ma famille ! (couverture)Maurice Dambek et Mo cohabitent dans le même corps. Le premier se montre à l’école, le second à la maison. Mais lorsque son copain Hippolyte Castant et sa mère viennent chez lui, c’est la catastrophe : tous les défauts de sa famille lui sautent aux yeux et Mo ne sait plus où se mettre.

Jo Witek dessine toute une série de portraits intéressants et met en scène une famille à la fois généreuse et courageuse. Dans la famille Dambek, je voudrais :

  • la mère, qui s’occupe de sa famille H24, qui a la main sur le cœur et qui fait des crêpes délicieuses ;
  • le père qui travaille au black depuis son accident du travail pour compenser la faible pension et mettre du beurre dans les épinards ;
  • le frère aîné, Titi, un bagarreur qui magouille un peu ;
  • le second, Gilou 2 de tension (son surnom est suffisamment explicite) ;
  • la fille, Bibiche, qui semble plus attirée par la télé que par le collège ;
  • les deux chiens, Grabuge et Assassin ;
  • et enfin, le héros de cette histoire, Maurice alias Mo, un lecteur, un bon élève, un enfant en décalage avec sa famille.

Lorsque le regard méprisant de la mère Castant insuffle dans son esprit de tristes pensées de honte face au regard des autres sur sa famille, Mo part à la recherche de modèles. Mille questionnements – sur sa famille, sur les différences entre lui et son copain, sur qui il est – accompagnent cette quête à travers l’histoire familiale et l’autrice nous plonge dans les doutes, les espoirs et toutes les émotions qu’il traversera avant de retrouver sa sérénité. Il découvre peu à peu l’importance et la valeur des héros du quotidien et apprend que l’intelligence et les prix ne font pas tout. Que la gentillesse et la générosité sont également de belles qualités.

Tout en invitant à dépasser les stéréotypes sur les classes modestes, Y a pas de héros dans ma famille ! aborde des problèmes sociaux et des situations concrètes et réalistes : le travail au noir, le manque d’argent, le coût des vacances pour une famille nombreuses, le décrochage scolaire…
Toutefois, il y a également beaucoup d’humour et de joie de vivre dans ce livre. Malgré ses difficultés, la famille reste soudée et ne s’interdit pas de rêver. Même les trois frères et sœurs de Mo, qui ont laissé tomber et/ou qui ont été laissés tomber par l’école, ne sont pas dépourvus de projets. On pardonnera au roman quelques clichés tant les actions de la famille pour remonter le moral de leur benjamin se révèleront touchantes.

Un récit drôle, loufoque et tendre qui prône des valeurs d’amour, de soutien, de bonté tout en dénonçant les préjugés sociaux. Certes un peu convenu, cela reste une lecture sympathique et non dénuée d’intérêt.

« Avant, Maurice Dambek et Mo s’entendaient vachement bien.
Avant, je pensais que tous les élèves de la classe de CM2 de Mme Rubiella étaient comme moi. Des mutants de dix ans avec deux vies et deux identités bien séparées. A l’école, des élèves avec un nom et un prénom sur leurs étiquettes de cahiers. Chez eux, des enfants affublés d’un petit surnom un peu bébé et bébête du genre doudou, minou, ma poupée, mon kéké.
(…)

Pas de prise de tête, et tout était clair entre ma classe bien rangée et ma maison loufoque. Il suffisait de ne pas se tromper de langage, de ne pas se mélanger les guibolles avec les mots, les expressions ni les façons. Mais, en général, mes deux vies école et maison ne se rencontraient jamais, sauf quand ma mère venait apporter des crêpes à la maîtresse pour les goûters spéciaux ou la kermesse de fin d’année. »

« Je sais que les vrais héros sont ceux que les gens aiment, mais aussi ceux qui savent aimer. Ceux qui rendent les gens plus forts, au lieu de se croire les plus forts. »

Y a pas de héros dans ma famille !, Jo Witek. Actes Sud junior, 2017. 133 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman d’une autrice que j’apprécie

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Dysfonctionnelle, d’Axl Cendres (2015)

Dysfonctionnelle (couverture)Dysfonctionnelle est le coup de cœur qui m’a fait découvrir et aimé la collection Exprim’ il y a trois ans et je me suis accordée une petite relecture, l’occasion de partager avec vous mon amour pour ce livre.

Dans le genre saugrenu, la famille Benhamoud est en tête ! Entre un père Kabyle qui multiplie les allers-retours en prison et une mère Juive Polonaise qui multiplie les allers-retours en hôpital psychiatrique, leur progéniture ne pouvait être banale :

  • Dalida, celle qui veut quitter cette famille de fous pour vivre sa vie de princesse avec un homme riche ;
  • Alyson, la fille belle de l’extérieur comme de l’intérieur qui n’aime que les mauvais garçons ;
  • Marilyne, la militante qui s’enflamme pour toutes les causes qu’elle trouve injustes ;
  • Fidèle, alias Fifi, notre narratrice, la fierté de son père, celle qui, comme lui, aime le foot, l’alcool et les filles ;
  • Sid-Ahmed junior, alias JR, le beau gosse vraiment pas malin ;
  • Jésus, un saint bien décidé à évangéliser le monde et à pardonner à sa famille toutes leurs errances ;
  • Grégo, un bagarreur.

Et tout ce petit monde grandit sous le regard attendri de leur grand-mère Zaza, la reine du couscous à l’accent à couper au couteau et sous celui, parfois moqueur, des habitués du bar Au bout du monde. La majorité des personnages sont véritablement attachants, on ferme le livre en ayant l’impression d’avoir vraiment partagé un bout de vie avec eux !

Fidèle nous raconte l’histoire de sa famille pas comme les autres sur une période de plus de trente ans. Elle joue avec la chronologie, les souvenirs se bousculent et les sauts dans le temps se multiplient. Cela donne une dynamique et une énergie incroyable ainsi que l’illusion de connaître Fifi par cœur sans jamais perdre le lecteur.
L’écriture est incroyable : vivante, imagée et hilarante. Fifi a une sacrée gouaille et n’hésite pas à moucher tous ceux qui se mettent sur son chemin. On rit autant que l’on s’émeut !

A l’instar de Mo, elle fait une rencontre bouleversante avec les beaux quartiers, un monde bien distinct de son Belleville populaire lorsque, grâce à son QI supérieur à la moyenne et sa mémoire photographique, elle intègre un prestigieux lycée. Mais à l’inverse du précédent, elle n’éprouve aucun doute : Fifi est fière de son quartier et de sa famille, elle sait qui elle est et, même si elle connaît leurs défauts, elle les aime et les défend sans cesse. C’est sa particularité et ce sont cette famille et ce quartier qui ont forgé son identité.
La solidarité au sein de cette famille est inspirante et on aimerait en faire partie malgré un quotidien pas toujours rose. Leur amour pour leur mère qui dépasse de bien loin la folie de celle-ci est bouleversant, la scène de l’anniversaire est une image que l’on oublie pas facilement.

S’il est plus rocambolesque et farfelu, le récit d’Axl Cendres est également plus dur, plus sombre, plus profond, plus mature que celui de Jo Witek. Tout ne finit pas toujours bien et certaines personnes sont véritablement antipathiques (oui, Dalida, c’est de toi que je cause !). Certains passages sont vraiment noirs et Fidèle connaît une longue traversée de tunnel le jour où sa belle histoire avec Sarah déraille. Dysfonctionnelle parle de la vie, des traumatismes, des relations familiales parfois conflictuelles, de la guerre, de religion et de multiculturalisme, de familles d’accueil, de folie, d’addictions, d’auto-destruction, des histoires d’amour compliquées.
Car là est son énième qualité : sa romance ! Fait suffisamment rare pour que je le souligne ! En effet, ce roman présente une histoire lesbienne avec justesse et émotion. J’ai apprécié le fait que l’homosexualité ne soit pas présentée comme un problème. La famille de Fifi n’a aucun problème avec ses préférences tandis que la mère de Sarah (la mère Castant du roman) désapprouve surtout les origines modestes de l’amie de sa vie.

En dépit des personnages excentriques et des situations parfois complètement délirantes, je suis une nouvelle fois sortie de ce roman assommée, émue et le rire dans la gorge, amoureuse de cette famille et sans aucun doute sur sa justesse, et là est le génie d’Axl Cendres : avoir injecté autant de luminosité dans un roman aux thématiques sombres et autant de réalisme au milieu d’une montagne de loufoquerie.

Et comme toujours avec les livres Exprim’, il y a la bande-son du livre et elle est ici d’un éclectisme réjouissant.

« Même avec une chose que tout le monde croit perdue, on peut faire quelque chose de merveilleux. »

« « Le prend pas pour toi, m’a dit mon père, mais j’ai jamais voulu avoir d’enfants. »
J’allais répondre : « 
Pourquoi je le prendrais pour moi ? Je suis juste ta fille. » – mais l’ironie, il comprenait plus.
C’était le jour de son énième sortie de prison ; là il avait pris deux mois ferme pour la même raison que les autres fois : il était au mauvais endroit, au mauvais moment.
 »

« « Mais ne vous inquiétez pas pour votre maman, ce n’est que temporaire, elle sortira d’ici quelques semaines et ira à l’Eglise comme avant ! Nous avons plusieurs patientes dans son cas, d’autres malades sont des cas bien plus graves : ils se prennent à vie pour Napoléon ou un chat ! Mais n’ayez crainte, nous prenons garde ici à accepter aucun malade qui se prend pour Hitler. »
Merci Docteur, c’est très délicat de votre part. »

« J’ai marché, incapable de pleurer ; comme si mes larmes savaient qu’elles étaient impuissantes face à ma peine, elles ont décidé de ne pas couler pour rien. »

Dysfonctionnelle, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2015. 305 pages.

Challenge Voix d’autrice : un roman avec un personnage principal LGBT+

 Challenge Les 4 éléments – L’eau :
un personnage mélancolique (la mère)

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Le bébé et le hérisson, de Mathis (2008)

Personne ne s’occupe des hérissons qui se font écraser en traversant la route. Et dans la famille de Jules (étrangement renommé Guillaume sur la quatrième de couverture) et Manon, personne ne s’occupe du bébé, Léo. Personne à part eux. Ils sont les seuls qui peuvent l’empêcher de se faire écraser.

Ce troisième livre est peut-être à destination d’un public plus jeune, mais c’est de loin le pire de tous. A la différence des deux autres, on ne sent pas l’amour familial qui transcende les difficultés. Le manque d’argent, les épreuves et la télé ont désuni cette famille désertée par la tendresse. Il n’y a que l’amour entre frères et sœur qui autorise un faible espoir pour ces deux enfants devenus adultes bien trop tôt pour pallier l’irresponsabilité de ceux qui sont censés être les adultes.

Deux frères et une sœur qui baignent dans une mer d’ignorance. Qui s’entraident comme ils peuvent pour lutter contre la mauvaise foi des parents et les mauvais traitements. Pour trouver un peu de douceur au milieu des brutalités et des moqueries.
Un ouvrage qui s’achève sur la solitude effarante des enfants au sein de leur propre famille et qui m’a laissée bien morose.

Une simple tranche de vie et un texte poignant et absolument glaçant dont les phrases simples touchent droit au cœur.

« Au loin, un avion laisse une traînée blanche dans le ciel. Je me demande où il va. Je me demande qui sont ces gens qui voyagent en avion. Je me demande s’ils existent vraiment. »

«  – Quand on est un homme, on passe pas son temps à lire comme une gonzesse !
– Tu veux dire que quand on est un homme, on passe son temps devant la télé à boire de la bière comme un abruti ? je demande.
Sa riposte est immédiate. Il y a un grand clac ! et ma joue gauche devient aussi chaude que de la lave en fusion. »

Le bébé et le hérisson, Mathis. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015 (2008 pour la première édition). 48 pages.