Spécial BD et romans graphiques : trois nouveautés de l’année 2019 #3

On se retrouve pour le dernier article BD de l’année avec mes trois dernières lectures du genre en date !

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In Waves, d’AJ Dungo (2019)

In Waves (couverture)Un roman graphique qui a énormément fait parler de lui cette année. Une histoire autobiographique d’amour tragique sur fond de surf.
Après Saison des Roses qui m’a embarquée dans le monde du foot amateur, voici un autre sport dont je ne suis pas plus familière (je ne suis familière d’aucun sport) : le surf. Et pourtant, l’histoire simplifiée du surf qui ponctuelle l’histoire personnelle de l’auteur m’a vivement intéressée. Elle accompagne le drame qu’a vécu AJ, le surf ayant été leur passion, à Kristen et lui. Ces chapitres instructifs empêchent de tomber dans le mélo, proposent des pauses bienvenues, et cette histoire d’amour et de maladie se révèle donc pudique et émouvante sans être trop tire-larmes. Cependant, au risque de paraître insensible, je dois avouer que je m’attendais à être davantage bouleversée, retournée, tourneboulée. Ce n’est pas vraiment le cas, j’en ressors simplement un peu mélancolique face à ce qui aurait pu être et le regret de ne pas avoir côtoyé Kristen un peu plus longtemps.
Je ne savais que penser du graphisme en feuilletant l’ouvrage, mais une fois dedans, les lignes fluides m’ont embarquée comme une vague. Les lignes pures sont d’une grande efficacité, transmettant aisément les émotions et nous poussant à tourner les pages (il faut avouer que les 366 pages de ce roman graphique s’avalent à toute vitesse). Les pages monochromes – tantôt bleues pour son histoire, tantôt brunes pour celle du surf – m’ont séduites, c’est un choix que j’apprécie généralement, et apportent une jolie douceur à ses planches. Un graphisme léger et apaisant pour une intrigue qui aurait pu être pesante.

Si ce n’est pas l’incommensurable coup de cœur auquel je m’attendais, c’est néanmoins un très beau roman graphique dont la sensibilité émane à chaque page, que ce soit par le biais du dessin épuré ou du texte parfois rare mais toujours précis.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

In Waves, AJ Dungo. Casterman, 2019 (2019 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Basile Béguerie. 366 pages.

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Les Indes fourbes, d’Alain Ayroles (scénario) et Juanjo Guarnido (dessin) (2019)

Les Indes fourbes (couverture)Une autre bande dessinée très attendue cette année – mais pas vraiment par moi puisque je n’ai encore lu aucune autre œuvre de l’un ou autre auteur bien que Blacksad soit dans ma WL depuis des années – et qui relate les  aventures picaresques de don Pablos de Ségovie, fripouille, voleur, menteur, tricheur, dans cette Amérique qu’on appelait les Indes à la recherche de la mythique El Dorado.

Une bande dessinée extrêmement chouette, ma foi ! Pablos, malgré (ou grâce à) tous ses travers, est un personnage haut en couleurs éminemment sympathique. Pour atteindre les sommets dont il, gueux de tous méprisé et par tous maltraité, il fait confiance à son intelligence et sa roublardise épate, amuse et passionne au fil de ce récit en trois chapitres. Chacun éclairant le précédent d’une nouvelle lumière, racontant plusieurs histoires en une, ils laissent le mensonge, la manipulation et la duplicité jouer un rôle crucial. Bourrée de rebondissements et de surprises, l’histoire rocambolesque est extrêmement prenante et l’on ne s’ennuie pas une seconde au fil des pages qui forment une œuvre, mine de rien, d’une jolie densité. J’en profite pour saluer la plume d’Ayroles : c’est terriblement bien écrit et la verve de Pablos se révèle absolument réjouissante.
Derrière cette couverture sublime qui semble être un véritable tableau, les aquarelles de Guarnido sont très belles. Entre les décors soignés et l’expressivité tout simplement irrésistible des personnages, je me suis régalée d’un bout à l’autre.

C’est truculent, c’est riche, c’est fascinant, c’est humoristique, bref, voilà une bande dessinée qui tient toutes ses promesses tant sur le plan scénaristique que visuel.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Les Indes fourbes, Alain Ayroles (scénario) et Juanjo Guarnido (dessin). Delcourt, 2019. 160 pages.

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Le dieu vagabond, de Fabrizio Dori (2019)

Le dieu vagabond (couverture)Eustis n’est pas un vagabond ordinaire : il est un satyre déchu, errant sur Terre depuis des siècles, regrettant les fêtes de Dionysos. Aussi, lorsqu’Hécate lui propose une quête pour réparer ses torts et retrouver sa vie d’antan, il n’hésite pas une seconde et part sur les routes, accompagné d’un vieux professeur et d’un fantôme en manque de gloire.

Le dieu vagabond est un roman graphique absolument sublime. En plus de styles graphiques détonants et de couleurs explosives, il est traversé par mille références artistiques : Hokusai, Van Gogh, Otto Dix, clins d’œil aux vases antiques ou à l’Art Nouveau, Lune éborgnée de Méliès, etc. Je suis sûre de ne pas avoir repéré la moitié des inspirations de Dori, mais en tout cas, je me suis régalée visuellement parlant.
Pour l’ancienne passionnée de mythologie que je suis, l’histoire est tout aussi séduisante avec ce côtoiement du divin et de l’humain, avec ces dieux et autres protagonistes de la mythologie grecque revisités : Arès en vieux soldat paranoïaque, Chiron en psychothérapeute des dieux spécialiste dans les troubles de l’adaptation… Si ce n’est pas le coup de cœur attendu – peut-être à cause d’un côté un chouïa décousu –, j’ai adoré suivre Eustis et ses acolytes dans leur épopée onirique et déroutante. J’ai adoré partir sous la Lune et les étoiles à la rencontre des paumés, des errants, des voyageurs, des « en quête de… ».

J’aurais du mal à vous parler de cette BD plus longtemps, c’est un voyage assez étrange mais toujours fascinant. Ne refusez pas à vos yeux le plaisir de contempler cet ouvrage résolument magnifique, légèrement philosophique et totalement insolite.

Le début de l’histoire sur BD Gest’

Le dieu vagabond, Fabrizio Dori. Sarbacane, 2019. 156 pages.

Challenge de l’imaginaire
Challenge de l'imaginaire (logo)

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Cette fois, c’est fini, promis !

Avez-vous fait de belles découvertes en BD ou romans graphiques cette année ?
Lesquelles ?

Bonnes lectures !

Spécial albums coups de coeur – Le secret du Rocher noir et Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough

Je vous propose ici deux albums qui m’ont vraiment tapé dans l’œil en novembre. Vous connaissez sans doute le second – Rébecca Dautremer ? qui ça ? – mais peut-être pas le premier qui vaut néanmoins le détour.

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Le secret du Rocher noir, de Joe Todd-Stanton (2017)

Le secret du rocher noir (couverture)Erine aimerait accompagner sa maman pêcheuse en mer, mais celle-ci refuse, jour après jour, à cause de la légende du Rocher noir, accusé de causer la perte de bien des bateaux en changeant de place ! La petite fille est curieuse et, un jour, parvient à se glisser en douce sur le bateau…

L’histoire en elle-même est très prenante : poussée par son courage et sa curiosité, Erine part à l’aventure pour finalement passer un message de paix et de solidarité. S’ouvrant à la différence, poussant au-delà des apparences menaçantes, elle va finalement agir pour protéger la nature.
La mise en page est très agréable. Sur les pages épaisses, les illustrations s’étalent tantôt en pleine page, tantôt en vignettes. Le texte est court et l’on se laisse porter par le rythme de cette histoire.

Mais ce sont les illustrations qui m’ont mis des étoiles plein les yeux. J’avais hâte de tourner cette couverture cartonnée, parsemée de dizaines de petits poissons en relief. Les illustrations de Joe Todd-Stanton subliment la mer, les profondeurs et, surtout, la faune qui la peuple (les méduses sont magnifiques par exemple). Au fil des pages, toutes sortes d’espèces font leur apparition : dauphins, phoques, seiches, méduses, pieuvre géantes et, bien entendu, mille et un poissons. Ces créatures de toutes tailles, couleurs et formes créent une mosaïque multicolore, un ballet fascinant et mystérieux autour de cet être de pierre, protecteur de cette diversité. On ne se lasse pas de les détailler pour en découvrir toutes les richesses. Les couleurs et les contrastes sont magnifiques et offrent un superbe album sur le monde sous-marin.
(Petit dilemme personnel : vous mettre les plus belles ou ne pas révéler la suite de l’histoire ? J’ai opté pour le second choix, donc les plus jolies pages restent à découvrir.)

Un album sublime, poétique et optimiste dans lequel une petite fille ouvre les yeux des adultes et les incite à protéger l’océan et ses habitants.

Le secret du Rocher noir, Joe Todd-Stanton. L’École des Loisirs, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Isabelle Reinharez. 38 pages.

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Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, de Rébecca Dautremer (2018)

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough (couverture)Ce n’est pas la première fois que Rébecca Dautremer m’enchante avec l’un de ses albums très grands formats. Contrairement à d’autres, je suis loin de connaître toute son œuvre, mais je prends toujours plaisir à les lire. Et l’histoire de Jacominus n’a pas fait exception à la règle.

S’absorber dans cette histoire d’un quotidien finalement banal mais globalement heureux – et pour une fois, il est agréable de croiser quelqu’un d’ordinaire. Douze scènes, douze instantanés, douze heures, un tour d’horloge, une existence. Suivre le chemin de l’enfance, du deuil, de la paternité, de l’amitié, de la vieillesse. Se souvenir d’un petit rien, une odeur, un son, un instant, une présence. Savourer les mots. Y revenir encore une fois. Se reconnaître dans un petit lapin.

Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough 2

Se plonger dans les immenses tableaux et s’attarder longtemps sur chaque page. Caresser du regard la douceur des illustrations. Admirer la multitude de petits détails qui se cachent dans ses grandes planches. Souligner du doigt la courbe d’un arbre ou les mailles d’un gilet de laine. Observer de près fleurs et feuilles mortes.

Tendresse. Poésie. Sensibilité. Émotion. Simplicité. Vie.

Plus qu’un album, un petit bijou.

 Les Riches Heures de Jacominus Gainsborough, Rébecca Dautremer. Sarbacane, 2018. 52 pages.

Les autres livres chroniqués de Rébecca Dautremer :

La Société des Pépés à Adopter, d’Emilie Chazerand (2019)

La société des pépés à adopter (couverture)Sérieuse Odile Ramona Donatienne Isadora Dauphin (acronyme : S.O.R.D.I.D.) est ultra pourrie gâtée par ses parents. Licornes de compagnie, carrousel dans le hall, quatorze chambres personnalisées et… une tripotée de domestiques pour s’occuper d’elle en leurs – nombreuses – absences. Jusqu’au jour où elle découvre l’existence des grands-pères. A partir de ce moment-là, elle VEUT un grand-père. Heureusement que la Société des Pépés à Adopter est là pour venir en aide à ses parents.

Une nouvelle fois, après Le génie de la lampe de poche et Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, me voilà pour parler du dernier livre d’Emilie Chazerand paru dans la collection Pépix de Sarbacane (merci Babelio et l’éditeur !).

Sans surprise, on retrouve un peu les mêmes ingrédients que dans ses livres précédents, à savoir du cynisme, des comparaisons imagées toujours pertinentes, de l’ironie, un peu d’absurde, bref, de l’humour sous toutes ses formes. Un peu moins de trucs dégueu que dans les précédents, même si la description d’une vieille personne par la meilleure amie de Sérieuse, Jessifer : absolument hilarant et totalement repoussant, avec un chouïa de mauvaise foi… mais de vérité aussi parfois ! Certaines blagues ne seront peut-être pas comprises par les plus jeunes, mais petit·es et grand·es se régaleront. En ce qui me concerne, le titre m’amusait déjà et les parallèles avec la vraie SPA m’ont bien fait rire.
Et ça dépote, ce roman, on n’a pas le temps de s’ennuyer ! Sérieuse nous embarque par la main et ne nous lâche qu’une fois arrivée au bout de son histoire (je l’ai lu dans une journée, incapable de décrocher bien longtemps).

Cependant, j’ai préféré ce roman aux deux autres (je ne le compare pas à La fourmi rouge qui ne vise pas le même public) car je l’ai aussi trouvé extrêmement touchant aussi. Après deux histoires qui se passait dans des lieux collectifs – la colo et l’orphelinat –, nous voici dans un « coquet petit manoir qui ne paie pas de mine » un peu vide. Cette petite fille qui a tout comme on le lui fait remarquer, mais qui leur fait remarquer en retour qu’elle n’a personne pour lui montrer de l’affection, pour la défendre, pour jouer avec elle, pour faire des câlins. Bref, qu’elle a tout ce qui est matériel, mais que, pour ce qui est de la chaleur humaine et des moments ensemble, sa famille présente de grosses lacunes. Ça parle aussi de harcèlement scolaire – eh oui, il n’y a pas qu’à la maison que la petite Sérieuse est un peu isolée, son angiome sur la face ne l’aidant pas à franchir indemne la barrière de moqueries de ces charmants enfants – et c’est aussi très réussi (bien que secondaire).

Récapitulons, voulez-vous ? La Société des Pépés à Adopter, c’est :

  • une jolie histoire intergénérationnelle pleine de tendresse qui nous invite à regarder du côté des bons moments plutôt que des jouets et autres possessions matérielles ;
  • une héroïne un peu caractérielle, mais tellement drôle et parfois trop choue ;
  • du rythme, du divertissement, de l’humour, mais aussi des réflexions intelligentes et subtiles ;
  • des illustrations qui, comme toujours, collent parfaitement à l’ambiance.

Conclusion ? Une réussite !

« Je ne sais pas si ça fait ça à tout le monde, mais moi j’ai souvent l’impression que mes parents sont des gros nuls.
Plus que « souvent » en fait : tout le temps. Le soir, quand je suis toute seule dans ma salle de ciné personnelle, je me repasse la vidéo de leur mariage. C’était huit mois avant… moi, le tsunami qui a détruit leur petite plage d’amour paradisiaque.
Dans ce film, mes géniteurs ont l’air super classe. Mère porte une robe vaporeuse (50 % coton 50 % vapeur) et une pimpante couronne de fleurs, comme les Femen. Père, lui, arbore avec fierté un costume fuchsia et des lunettes de soleil arc-en-ciel. Il est gentiment ridicule. Ils sourient tous les deux comme des témoins de Jéhovah.
Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils étaient beaux, non, mais ils étaient moins moches qu’aujourd’hui, ça, c’est sûr. En les regardant danser et rire et faire la chenille, je me dis que c’est impossible, ça ne peut pas être Tancrède et Philibertine Dauphin, mes gros nuls de parents !
Je les ai aimés drôlement fort à une époque, mais maintenant, plus du tout. »

« Et puis un beau matin, ils ont commencé à payer des gens pour effectuer leurs corvées à leur place. Genre sortir les poubelles, faire les courses, nettoyer les toilettes et m’aimer.
Ça me faisait bizarre, au début, d’être entourée d’étrangers…
… jusqu’au jour où je me suis aperçue que c’étaient mes parents, les étrangers. »

« Vois-tu, un grand-père a besoin de soins particuliers. Il faut le sortir régulièrement, jouer avec lui, le stimuler.
– Je suis très stimulante !
 »

La Société des Pépés à Adopter, Emilie Chazerand, illustré par Joëlle Dreidemy. Sarbacane, coll. Pépix, 2019. 205 pages.

Spécial Clémentine Beauvais : Brexit Romance et La Louve

 

(A la base, je voulais aussi ajouter à cette critique mon avis sur Songe à la douceur que je souhaite relire (et que je n’ai jamais chroniquer), mais je n’ai pas encore eu l’envie de m’y atteler, donc ce sera pour une autre fois.)

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Brexit Romance, de Clémentine Beauvais (2018)

Brexit Romance (couverture)Juillet 2017. Marguerite Fiorel, soprano de 17 ans, est à mille lieues de songer au Brexit quand elle se rend à Londres avec Pierre Kamenev, son professeur. Ce qui ne tardera pas à changer lorsque leur route croise celle de Justine Dodgson, organisatrice de mariages arrangés franco-britanniques. Le but : ouvrir les portes du Royaume-Uni aux premiers et obtenir le passeport européen pour les seconds.

Au risque de me faire lyncher, je dois avouer que je commence à me demander si je partage vraiment tout cet enthousiasme autour de Clémentine Beauvais. Si j’ai adoré Les petites reines que je recommande à tout le monde, qui est l’un de mes titres Exprim’ favoris, je n’ai pas été emballée par Comme des images malgré d’indéniables qualités et le si encensé Songe à la douceur fait partie de ses livres que je voudrais relire, histoire de déterminer si mon sentiment mitigé était dû au livre ou simplement à la cascade de critiques dithyrambiques qui pleuvaient alors sur la blogo. Bref, un bilan en demi-teinte pour l’instant et c’est alors qu’arrive Brexit Romance.

Encore une fois, c’est loin d’être un mauvais roman, je n’ai pas l’intention de l’enterrer sous mille critiques, mais le problème est que je l’ai refermé en me disant « c’est sympa, mais tout ça pour ça ? ». Autant dire que ce n’est guère enthousiasmant de fermer un livre avec cette terne impression. Du coup, j’ai vraiment hésité avant d’écrire une chronique, mais comme le blog me sert aussi d’aide-mémoire, j’aurai probablement bien besoin de lui pour me souvenir de ce roman.

Il y a un point que j’ai beaucoup aimé dans ce roman : il s’agit de tout ce qui tourne autour de la langue. Les anglicismes, les expressions intraduisibles dans une langue ou dans l’autre, les sous-entendus qu’un mot peut receler (sous-entendus peu perceptibles pour quelqu’un dont ce n’est pas la langue maternelle). Forcément, il y a de quoi créer des situations folkloriques. A cela s’ajoutent des portraits truculents qui jouent sur les traits de caractère locaux. Même s’ils sont parfois forcés au point d’en devenir clichés, ce n’en est pas moins amusant et c’est si bien écrit que ça passe comme une lettre à la poste.
J’avais souligné dans Les petites reines le côté féminisme du roman. Un aspect que l’on retrouve ici. Clémentine Beauvais utilise l’écriture inclusive (en utilisant le point médian notamment) et ses personnages dénoncent le slut-shaming, les expressions sexistes utilisées sans même s’en rendre compte, etc. Mais le féminisme n’est pas la seule thématique en filigrane, Brexit Romance parle aussi de politique, de choix, d’(in)égalité, de liberté, de relations humaines… Bref, de beaucoup de choses.

Porte-étendard de toutes ses réflexions qui rejoignent les miennes, Justine n’en est pas moins insupportable (à l’instar de ses amies dans la scène absolument aberrante de la soirée livre-vin-crochet). Sa façon de présenter ses idées se révèle agaçante, prétentieuse et totalement autocentrée. Cerise sur le gâteau, sa manie d’être scotchée à son téléphone – même lors d’une conversation avec une autre personne physiquement présente à côté d’elle, même au boulot – m’a donné envie de lui coller des baffes. Faute de pouvoir traverser le papier, je n’ai cessé d’admirer la patience surréaliste de ses interlocuteurs et de son patron. Son histoire avec Kamenev rappelle Orgueil et Préjugés sauf que la personne la plus jugeante, orgueilleuse et insultante est peut-être bien Justine, malgré le côté bourru, cynique et parfois trop franc de Kamenev.
En réalité, à part Kamenev justement (heureusement qu’il est là, lui !), je n’ai pas accroché à un seul personnage. Au mieux, ils et elles m’ont agacée (Justine et Cosmo en tête), au pire m’ont laissée indifférente (Marguerite par exemple). Pas terrible, tout ça…

C’est un roman très actuel. Peut-être trop actuel. Beaucoup de marques etd’applications (Instagram, Delivroo, WhatsApp, Uber…), le côté politisé du roman avec la présence de Marine Le Pen ou du parti politique UKIP, la problématique du Brexit…
(Je ne sais pas comment vieillira ce roman même si, après tout, on continue de lire des histoires se déroulant pendant la guerre contre la Prusse ou je ne sais quel évènement du passé, donc peut-être que dans cents ans, tout le monde aura oublié cette histoire de Brexit mais prendra encore son pied à lire des histoires là-dessus (s’il y a encore des humains pour lire à ce moment-là). Sauf que est-ce qu’à ce moment-là les lecteurs et lectrices potentiels sauront encore ce qu’est Snapchat ou WhatsApp (en ce qui me concerne, je ne le sais toujours pas…) ? Après, peut-être qu’on s’en fiche et que ce livre n’a pas vocation à être un classique qui traversera les décennies.)
Peut-être que c’est justement ce côté trop ancré dans notre présent qui m’a laissée un peu de marbre. Franchement, croiser Le Pen dans un bouquin n’est pas le genre de détail qui m’excite. Je soupe assez de ce genre de quotidien dans le monde réel pour le revivre dans un monde de papier. De même que la description de ce monde hyper connecté, des selfies, des likes… et tous ces trucs pour lesquels j’ai raté le train.

Conclusion ?
Les + : les jeux sur la langue, les personnages stéréotypés avec adresse et humour, le féminisme de ce roman, les dialogues et finalement tout ce qui touche à la plume de Clémentine Beauvais.
Les – : les personnages horripilants, les longueurs, la fin terriblement prévisible, ce monde qui tourne autour d’internet et de notre nombril – monde bien réel mais qui m’insupporte déjà assez dans la vie de tous les jours.

« Se rendant finalement compte du désarroi de ses interlocuteurs, Katherine s’arrêta entre un magasin Accessorize et un appareil de ressuscitation cardiaque, et redit, plus lentement :
We’ve got to take the Tube, I’m afraid.
‘Ah OK! C’est juste qu’on va devoir prendre le métro’, traduisit Marguerite. ‘Et elle a peur.’
‘Elle a peur ?’, répéta Kamenev.
‘Bah ouais, avec les terroristes et tout’, hypothétisa Marguerite.
Et elle se mit à frissonner, car si même les Anglais, avec leur flegme légendaire, avaient peur du métro, c’était qu’il devait être particulièrement dangereux. De fait, ils se virent entourés de nombreuses personnes en djellabas blanches, coiffées de voiles chatoyants ou de turbans bleu ciel, qui cachaient à grand-peine leur fanatisme religieux derrière de respectables attachés-cases en cuir ou d’innocents sacs plastique de chez Primark. »

Brexit Romance, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 456 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman young adult

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La Louve, de Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez (2015)

La Louve (couverture)Winter is coming. Et il est particulièrement rude cette année. Voilà pourquoi le père de Lucie a abattu un louveteau pour confectionner un manteau à sa fille. Sauf qu’il attire sur elle une malédiction de la Louve.

Deux mots simplement sur cet album qui m’a bien davantage emballée que le roman ci-dessus. Je ne connaissais pas l’histoire et le récit m’a surpris par son originalité. Je l’ai trouvé plein de poésie avec ces belles images du village sur sa falaise, de la sorcière-louve et de la colombe de glace. Je ne veux pas spoiler, donc je dirais simplement que le parcours de la narratrice m’a fascinée comme si cette histoire avait résonné avec mon cœur d’enfant.

Double pages, crayonnés, couleurs chaudes pour l’intérieur d’un foyer comme un abri contre les teintes froides du dehors… Antoine Déprez se fait plaisir et ses grandes pages illustrées nous emmènent plus profondément encore dans cette histoire. Les dessins sont tout en rondeur et apportent une douceur qui se marie très bien avec l’atmosphère ouatée du cœur de l’hiver.

Un très beau conte qui prouve que le nombre de mots ne fait pas la qualité.

 

La Louve, Clémentine Beauvais (texte) et Antoine Déprez. Editions Alice jeunesse, coll. Histoires comme ça, 2015. 40 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Deux livres pour beaucoup de désespoir : Comme un seul homme et La Proie

Ou le pendant involontaire de mes « deux romans pour un peu d’espoir ».

J’ai enchaîné ces deux romans et, sans être identiques, ils ont de tels points communs qu’il m’a paru judicieux de les réunir dans un même article. Deux romans très réalistes qui malmènent des adolescents à travers des familles disloquées. Des fausses promesses et de la manipulation. Descentes aux enfers pour tout le monde ! Des couples qui ne s’aiment plus et qui montrent de la méchanceté envers leurs propres enfants, des adultes pervers et antipathiques. Un drogué d’un côté, une alcoolique de l’autre. Chez celle ou celui qui lit ces histoires, un poids dans le ventre, de la peur pour ces jeunes, une angoisse face aux avenirs sombres qui se profilent à l’horizon, bref, une tension qui broie les entrailles.
Deux romans que j’ai lus alors qu’un grand soleil brillait dehors : une luminosité peu en accord avec la noirceur et le désespoir suintant de ces récits.

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Comme un seul homme, de Daniel Magariel (2017)

Comme un seul homme (couverture)La « guerre » est gagnée : suite à son divorce, le père a obtenu la garde de ses deux fils. Au programme : déménager pour le Nouveau-Mexique et commencer une vie meilleure. Sauf que les choses ne vont pas se passer ainsi. Isolés dans leur nouvelle ville, les deux frères se retrouvent seuls pour gérer un père toxique qui cache sous la fumée de ses cigares bon marché des odeurs bien plus addictives et dangereuses.

A première vue, c’est un livre court – moins de deux cents pages – et une histoire relativement simple. Mais ce récit réaliste se révèle surtout extrêmement puissant. Comme quoi, il ne faut pas se fier à la taille lorsque l’écriture est acérée.

C’est une plongée dans une famille dysfonctionnelle, avec ce père qui monte ses enfants contre leur mère, qui les pousse à témoigner contre elle, à l’accuser de violences pour obtenir la garde. Ce père qui tentera ensuite de les séparer eux, de détruire leur complicité qu’il jalouse, qu’il perçoit comme une menace. L’homme charismatique qui fascinait ses fils sombre dans la déchéance, devient versatile, envieux, capricieux, paranoïaque, bref, véritablement dangereux.
Le jeune narrateur, aveuglé par l’aura de ce père adulé, ne perçoit pas tout de suite la folie de son père, mais la malveillance et la manipulation sont bel et bien présentes depuis les premières pages. Quant à nous, nous sommes témoins d’une situation qui dégénère, d’un danger sans cesse grandissant et l’on ne peut que s’inquiéter pour ces deux garçons physiquement mais surtout psychologiquement menacés par leur père.

Longtemps, le plus jeune frère tentera de sauver leur trio, de croire à cet idéal d’une nouvelle vie dans laquelle ils se serreront les coudes. Un rêve qui s’effiloche tandis qu’un huis-clos se met en place. L’horizon du narrateur se réduit rapidement à l’appartement, lieu sordide et oppressant dans lequel rôde un monstre bien réel et totalement imprévisible. Seule lueur dans cette obscurité : la solidarité des deux frères, leur soutien mutuel jamais trahi. Là réside leur seul espoir de s’en sortir.

Tout au long du récit, la mère sera invisibilisée. Personnage lointain, probablement détruit par le père, terrifié. Elle ne sera évoquée que dans de rares souvenirs et sa voix au téléphone ne suffira pas à lui donner une présence. Son absence et ses manquements lorsqu’ils l’appellent à l’aide soulignent simplement et tragiquement la solitude des deux frères.

Un roman très sombre, percutant et violent psychologiquement parlant. Une puissante découverte pour laquelle je peux une nouvelle fois remercier le Joli.

« J’ai résisté contre son pouvoir de persuasion en convoquant des images de mon père. Je l’imaginais regardant par la fenêtre dans le parc, la seule lumière dans la pièce étant le bout allumé de son cigare, il réfléchissait avec tristesse à ce qu’il avait fait, aux gens qu’il avait perdus, repoussés. Parfois, mentalement, j’étais mon père. Après tout, n’étions-nous pas lui et moi totalement au-delà du pardon ? N’étions-nous pas les deux qui avaient trahi ma mère de la pire façon ? Et puis qu’est-ce qui faisait dire à mon frère qu’elle pouvait nous aider ? Elle ne s’était encore jamais opposée à mon père. Pourquoi le ferait-elle maintenant ? »

Comme un seul homme, Daniel Magariel. Fayard, coll. Littérature étrangère, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. 187 pages.

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La Proie, de Philippe Arnaud (2019)

La Proie (couverture)Au Cameroun, la jeune Anthéa n’est pas très douée à l’école où les mots et les chiffres lui glissent entre les doigts. Elle préfère nettement aider sa mère au marché. C’est là qu’une famille blanche la repère et propose à ses parents de l’emmener avec eux lors de leur retour en France. Elle ira dans les mêmes écoles que leurs enfants, elle pourra ensuite aider ses parents dont le quotidien est difficile. Seule Anthéa ne partage pas l’enthousiasme du village, elle craint le pire, mais déjà la voilà dans l’avion aux côtés de Christine, Stéphane et leurs enfants, François et Elisabeth.

Ma dernière découverte Exprim’ pour laquelle je peux remercier Babelio et les éditions Sarbacane. Si je n’avais pas été entièrement convaincue par le précédent roman de Philippe Arnaud, Jungle Park, j’étais bien décidée à lui offrir une seconde chance. Et je ne l’ai pas regretté.

Comment parler de ce roman ? J’ai été incapable de le lâcher : page après page, il m’a aimantée et secouée. Il m’a un peu rappelé le film Get out : la sympathie que cette famille blanche lui manifeste au début est rapidement troublée par des remarques choquantes relevant du racisme ordinaire avant que la situation n’empire de façon dramatique : de petites choses étranges deviennent de plus en plus énormes, incroyables, insensées. Mais si elles prennent une dimension futuriste dans Get out avec une technologie non existante de nos jours, le quotidien d’Anthéa reste très réaliste et, par conséquent, bien plus poignant. S’instaure peu à peu un esclavage qui ne dit pas son nom. Mais tout se passe progressivement, au fil des mois, des années. Une lente déchéance, des droits qui s’évanouissent, des rapports de force qui se mettent en place dans des non-dits et des regards.

Dans cette famille qui se déchire, qui se déteste, entre des adultes fourbes, faux et manipulateurs, l’ambiance devient pesante, puis malsaine, mauvaise. Leur méchanceté se tourne aussi envers leurs enfants, mais c’est surtout Anthéa qui en paie le prix. Il est loin, l’Eden promis, espéré. La folie couve et explose parfois, mais c’est surtout la mauvaise foi, la fausseté et les mensonges qui règnent en maîtres. Si les paroles et actions de Stéphane et Christine nous semblent, à nous comme à Anthéa, aberrantes, inhumaines, sournoises, il est impossible de discuter avec eux.
Au fil du récit, on s’interroge. Que veulent-ils réellement ? Jusqu’où vont-ils aller ? Le mal étend ses tentacules tranquillement, avec subtilité, s’approchant caché derrière un sourire. L’angoisse monte et l’on craint le pire pour Anthéa. C’est une lecture qui prend aux tripes et qui pèse sur le cœur. Glaçant.

Anthéa semble longtemps pétrifiée, face à un quotidien de plus en plus tragique. Mais, de la même manière que l’auteur fait lentement évoluer la situation, il nous donne à ressentir les craintes, les doutes et les rêves d’Anthéa. Or, l’espoir que tout finisse par s’arranger, la peur que cela empire, la résignation, la méconnaissance d’un nouveau monde, la pression faite sur elle (elle est mineure, ils détiennent son passeport, elle leur doit tant…), la peur de décevoir sa famille… tout cela concourt à la maintenir dans l’inaction.
Le roman s’étale sur six ou sept ans : la petite Anthéa de neuf ans des premières pages aura bien grandi, trop vite, trop brutalement, quand arrivera la dernière ligne. La fillette rêveuse et créative se transforme en une femme lucide et résistance qui émeut du début à la fin.

Esclavagisme moderne, racisme, violences faites aux femmes et aux enfants… Le soleil et la terre rouge du pays bamiléké, les occupations innocentes – contes sous le grand kolatier, petites sculptures dans la terre, corde à sauter et rires avec sa cousine –, les bonheurs du Cameroun natal s’effacent rapidement, coulés sous le gris des immeubles et du bitume. Un thriller bouleversant et une héroïne que je n’oublierai pas sitôt.

« Douce Anthéa ; tranquille, sérieuse. C’est ce qu’ils disent tous. La fillette, elle, ne comprend pas comment elle peut présenter aux autres ce visage lisse, alors qu’en elle, c’est – autant et en même temps que la joie – le tumulte, l’anxiété, la peur. La peur de mal faire, de ne pas suffire. D’être… oui, insuffisante, comme l’écrit le maître sur les copies qu’il lui rend d’un air navré. »

« Anthéa reste seule. Elle sent qu’un mauvais sort vient de couper sa vie en deux, comme on tranche un ananas mûr.
Un avant, un après. Un ici, un ailleurs.
Le meilleur, le pire ? »

« Se souvenir, à tout prix. Modeler dans sa mémoire un jour de la semaine par année, entre huit et douze ans. Elle se concentre dessus chaque soir, entre la toilette d’Elisabeth et le retour des adultes. Elle fouille chaque moment, en extrait la saveur, les parfums qui lui sont attachés, s’offre un voyage quotidien dans son pays natal. C’est à double tranchant, bien sûr, car ensuite le gris de l’appartement, la dureté de ces gens avec qui elle vit, devient plus difficile encore à supporter… mais c’est vital.
Pour tenir, elle tente de se persuader qu’un retour chez elle, à ce stade, serait un échec, une honte pour ses parents aux yeux du village, des autres.
Il faut résister au gris qui recouvre cette famille, espérer un miracle. »

La Proie, Philippe Arnaud. Sarbacane, coll. Exprim’, 2019. 291 pages.

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, d’Emilie Chazerand (2018)

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana (couverture)Shirley Banana est élevée dans un couvent où la vie n’est pas rose. Elle est même franchement répugnante, que l’on parle de la nourriture, des locaux ou de ses occupant·es. Le jour où la terrible Mère Sup’ lui dit de se plaindre à Dieu de sa punition, Shirley s’exécute et sa diatribe pousse le Très-Puissant à venir lui rendre une petite visite.

Après la colo du Génie de la lampe de poche, l’orphelinat tenu par les Sœurs ! Aucun doute, on est dans le même genre d’adultes défaillants, d’enfants survoltés et de décors sordides. Si Shirley est moins supérieurement intelligente de Vladimir Poulain, héros du premier roman made in Pépix de l’autrice, elle est tout aussi amusante. Elle a un peu tendance à cafouiller entre tous ses mots qui se ressemblent et son éducation est plus sommaire, mais elle n’a pas sa langue dans sa poche et ce n’est pas parce qu’elle est née moche dans l’endroit le plus pourri de la terre qu’elle n’a pas le droit de rêver un peu.
Les situations rocambolesques s’enchaînent et les personnages défilent. Les vannes fusent et le regard acéré que Shirley pose sur le petit peuple puant, biscornu, fracassé en dedans ou en dehors et abandonné qui l’entoure donne lieu à des descriptions sans concession et d’une folle inventivité, mais parfaitement efficaces, on visualise toujours très bien la personne ou la situation concernée. Pas de doute, Shirley est bien la petite sœur de Vania Strudel !
Ne commettez pas l’erreur de commencer ce livre au petit-déjeuner. Je sais de quoi je parle, les tartines vont peut-être avoir du mal à passer. Ça pue, ça pète, la bouffe est immonde, les culottes s’échangent dans les dortoirs, je n’ose pas imaginer la tête de toilettes. Y a pas à dire, la plume d’Emilie Chazerand est diablement efficace question images répugnantes. Un détail qui devrait faire son effet auprès du premier public de ce roman, les lecteurs et lectrices de 8-9 ans.

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana (illustration)

Mais l’amitié est bien présente et, même si Christelle Cancoillotte n’arrête pas de geindre, même si Nathan Cervelas est un exaspérant petit génie, même si Amandine Painperdu est trop souvent intenable, même si Dino Split est travaillé par « l’appel de la puberté », on sent bien qu’elle les aime, ces tordu·es, ces rejeté·es, ces spécimens uniques qui sont ses frères et ses sœurs depuis toujours.
Et puis ce couvent moyenâgeux question hygiène, c’est quand même un peu leur maison, même si c’est parce que c’est le seul endroit où on a voulu d’eux. Alors Shirley, tu pars ou tu restes ?

Un roman complètement loufoque aux personnages totalement barrés – et parfaitement capturés par l’illustratrice, Joëlle Dreidemy – qui apporte une tonne d’humour, mais aussi une montagne de tendresse pour la famille, atypique peut-être, dont on s’entoure.

« Shirley Banana.
Deux yeux qui se disent flûte, cinq cheveux tout fins et une cervelle pleine de mythomâneries.
Trouvée dans un cageot, emballée dans du papier journal comme un gigot, avec un bout de cordon lombilical qui pendait encore.
(Et peut-être même qu’il est toujours là… SURPRISE !)
Livrée avec un petit mot qui disait :
«  Cet enfant est la poubelle de nos vieux : séchez-là dans vos draps et faites-lui souvent des binious. »

Ma vie moisie, Dieu et moi, Shirley Banana, Emilie Chazerand, illustré par Joëlle Dreidemy. Sarbacane, coll. Pépix, 2018. 211 pages.

Cœur battant, d’Axl Cendres (2018)

Coeur battant (couverture)Il y a quelques jours, j’ai eu la surprise de trouver dans ma messagerie Babelio un message d’Axl Cendres qui, ayant lu ma critique de Dysfonctionnelle, me proposait de m’envoyer son nouveau roman sorti mercredi. Bien que je ne lise habituellement pas de livres numériques, j’ai accepté pour retenter ce type de support et parce que, ayant adoré Dysfonctionnelle, j’étais fort curieuse. Le livre s’est révélé suffisamment court et l’écriture suffisamment fluide pour que la lecture sur tablette ne soit pas un calvaire, mais je reste définitivement fidèle au papier.

En tout cas, merci à Axl Cendres et Sarbacane pour cette jolie découverte !

Alex, à 17 ans, a décidé de mourir. Placé dans une clinique psychiatrique pour y retrouver le goût de vivre, il rencontre quatre compagnons « suicidants » (personnes ayant raté leur suicide) avec qui il décide de s’évader pour un dernier voyage qui les conduira en haut d’une falaise pour un plongeon mortel.

Axl Cendres nous propose de rencontrer, en même temps qu’Axel – cet adolescent qui veut abattre son cœur pour l’empêcher de battre pour une personne dont le cœur est destiné à cesser de battre (vous avez suivi ?) –, une bande haute en couleurs. Il y a Alice, qui semble un peu morte déjà, autoritaire, cynique. Il y a Victor, dont le gros corps cache un garçon généreux, sympathique et parfois étonnamment joyeux. Il y a Colette, une vieille dame élégante adepte des aphorismes et autres métaphores. Et enfin, il y a Jacopo, un millionnaire italien que tout emmerde.
Qu’elle est attachante, cette petite troupe ! Êtres de papier si vivants – paradoxal pour des personnes désireuses d’être mortes – qu’on a l’impression de les connaître personnellement. Je me suis sentie très proche de la plupart d’entre eux, certaines de leurs opinions reflétant assez bien les miennes. Ils sont touchants, chacun à leur manière, brisés, fracassés sur les rochers par cette sale vie, et, comme deux souris à taux d’espérance minimal qui tentent de se sauver de la noyage (avoir lu le roman aidera à comprendre cette phrase), l’envie m’a prise de les prendre sous mon aile pour tenter de les tirer hors de l’eau.
On souhaiterait que le roman soit plus long pour en savoir davantage sur eux et pourtant Axl Cendres nous en dit juste assez pour les comprendre. Au-delà de cela, nul besoin de s’attarder sur le passé, il y a assez à vivre, et à raconter, dans le présent.

Le ton du roman peut surprendre, peut-être plus léger et gai que ce que l’on attend d’un roman traitant de suicide, de mal-être, de dépression et de bien d’autres sujets pas joyeux pour un sou. Pourtant, ça ne m’a pas choquée. A l’exception de Jacopo que rien ne peut sortir du brouillard grisâtre de sa dépression, les quatre autres personnages font preuve d’un cynisme et d’un humour (noir) que je ne trouve pas incompatible avec leur projet. Comme si ce but commun, une fois planifié, leur permettait de se libérer un peu le cœur. C’est à mes yeux une façon très originale de traiter ce sujet sans rien perdre en justesse.

 Ce côté très ironique m’a complètement séduite. C’est un humour qui fonctionne à merveille avec moi. Les confrontations entre les patients et les soignants m’ont beaucoup amusée par le choc entre une approche désabusée et amère de la vie et un optimisme parfois sur-joué, le second se disloquant sans cesse sur la conviction tranquille de la première.
Colette joue quant à elle dans le champ du comique de répétition, ce qui est plus délicat à doser. Certes, ses grandes déclarations, même si elles tombent parfois justes, agacent rapidement, mais en cela, je trouve qu’Axl Cendres a très bien joué. Colette m’a fait ressentir ce que ressentent peut-être les personnages ou ce que je ressentirais à coup sûr en rencontrant une telle personne dans la vraie vie : un attendrissement face à sa grandiloquence de tragédienne, une lassitude, un irrépressible soupir dès qu’elle ouvre la bouche et une forte envie de lui dire de se taire.

La plume d’Axl Cendres fait mouche une nouvelle fois. Aussi imagée que dynamique, aussi drôle que perspicace, elle joue avec les mots qu’ils soient familiers ou plus soutenus. Elle offre à chacun de ses personnages une voix propre et contribue ainsi à rendre son roman des plus vivants et des plus justes.

Toutefois, ce roman n’est pas exempt de reproches. Ce qui m’a le plus attristée, c’est la prévisibilité de la fin. Ce que j’imaginais s’est révélé exact, il n’est pas difficile de deviner ce qui va se passer au fur et à mesure que les éléments se mettent en place. J’aurais aimé être prise au dépourvu et voir mes attentes être bousculées. Pourtant, cette fin, même si je la trouve un chouïa trop positive, n’en coule pas moins de source. C’est une bonne fin, mais une fin sans surprise.
La romance au premier regard n’est également pas ma tasse de thé, mais ça ne m’a pas gâché la lecture pour autant. Tout d’abord parce que les protagonistes concernés tentent tout d’abord de la refuser ; ensuite parce qu’on se lie si bien à eux qu’on ne leur souhaite rien d’autre au final.

Des personnages truculents, des péripéties rocambolesques, une plume lumineuse, bourrée d’humour et d’intelligence, une ambiance enjouée contrastant avec le sujet morbide du récit… en dépit de la déception liée à la fin, ce Cœur battant dissimule un roman original et savoureux !

Comme toujours chez Exprim’, la bande-son du roman !

« « (…) Et pourquoi voulais-tu mourir ? »
« Parce que je n’aime pas le concept de la vie. »
« Tu peux préciser ? »
« On est programmés pour aimer les gens, et les gens sont programmés pour mourir. »
« Continue. »
« Notre espèce est donc programmée pour souffrir – la preuve, nous naissons avec la capacité de sécréter des larmes. »
Le Doc regardait le billard en réfléchissant ; j’étais en train de mener.
« Parfois », j’ai repris, « c’est à se demander si les yeux servent à voir ou à pleurer. » »

« A vouloir décrocher les étoiles, on risque de tomber dans le caniveau ; mais puisqu’on finira tous dans le caniveau, autant tenter les étoiles. »

Cœur battant, Axl Cendres. Sarbacane, coll. Exprim’, 2018. 192 pages.

Challenge Tournoi des trois sorciers – 6e année
Détraqueurs (Défense contre les forces du mal) : un livre qui évoque la dépression