K-Cendres, d’Antoine Dole (2011)

K-Cendres (couverture)Après des années passées enfermée dans un hôpital psychiatrique, Alexandra est devenue une star du rap. Utilisant son corps comme percussions, elle crache ses paroles devant des fans fascinés. Parfois, une chanson improvisée sort de sa bouche, prophétie annonçant la mort. K-Cendres est incontrôlable, ce qui ne laisse pas d’inquiéter les membres de son label, 3fall.

Jusque-là, tout ce que j’avais lu d’Antoine Dole était l’album Le monstre du placard existe et je vais vous le prouver. Avec ce roman, ce qui m’a tout de suite saisie, c’est la plume nerveuse de son auteur. La voix brûlante et meurtrie de K-Cendres. Une prose torturée, enragée. Le texte est musical, rythmé par une sombre musique. Parfois morbide, parfois démente, elle nous emporte. Les seules butées à ma lecture, les mots de verlan, un langage que je ne maîtrise pas et qui me bloque toujours.

Des mots qui épousent la personnalité brisée d’Alexandra. Enfant de l’HP élevée dans les médocs, elle est sans cesse au bord du gouffre, scarifications, hallucinations, creuset de toutes les psychoses et les névroses du monde. L’écriture est vivante et nous fait ressentir la douleur d’Alexandra, douleur psychique qu’elle tente souvent de faire disparaître sous la douleur physique. On s’interroge parfois : est-elle prophète ou folle ou les deux ? Quoi qu’il en soit, comme la prophétesse grecque Cassandre, elle semble condamnée à ne jamais être crue.

Les personnages qui gravitent autour de la chanteuse sont manipulateurs et antipathiques – à l’exception de Marcus, le garde du corps déchiré entre son inquiétude pour Alexandra et le besoin d’argent. Pour eux, Alexandra, la personne en miettes n’existe pas, elle n’est que K-Cendres, la poule aux œufs d’or qu’il faut exploiter au maximum quitte à recourir aux pires stratagèmes. Aux commandes, Jaz le boss et Karine la chargée de communication… Avides de pouvoir, d’argent et de reconnaissance, tous deux se révèlent pathétiques sous le déguisement de gros durs.

En dépit de quelques longueurs et répétitions qui donnent parfois l’impression de tourner en rond, ce texte dans lequel souffrance et aliénation résonnent en chœur m’a bien malmenée, m’entraînant par sa poésie démente et captivante. C’est avant tout un livre qui se vit, qui se ressent plus qu’il ne s’explique et se dissèque.

« Alexandra, son père Noël est mort très tôt. La vie de famille, douce ou dure ou cotonneuse ou bordélique, elle ne l’a pas connue : seule la chimie lui a fabriqué une mémoire, par flashes furtifs. Alexandra, elle a craché ses premières règles au fond des futes en toile bleu ciel de l’HP, et ses premiers baisers ont valu à un gardien de nuit un licenciement pour faute grave.
Ce moment de déglingue où l’enfance bascule dans une jeunesse incandescente et douloureuse, elle est née dedans. N’en est jamais sortie. »

« Elle a travaillé son phrasé sans aucune idée de ce qu’elle faisait, à l’instinct et à la rage, en s’acharnant à poser un calque verbal sur ses flashes, à agencer dans l’air toutes ses solitudes. Les percussions corporelles amplifiaient son timbre et modulaient l’harmonie de sa voix. Les mots se sont cassés dans sa bouche, ont fait saigner ses lèvres, les mots lui ont entaillé le palais, si profondément qu’il fallait les cracher, question de vie ou de mort. Les phrases formées n’apaisaient rien, alors elle a scandé plus fort, sacrifié la douceur de sa voix, scarifié les nuances de ses pensées, elle a fracturé les syllabes, piétiné le langage, elle a tout brisé, tout ce que les profs bénévoles de l’hôpital lui avaient enseigné, pour que les mots épousent purement et seulement la douleur, la peine et la souffrance. Elle a tout recréé. Son flow s’est construit à partir des fracas du monde tel qu’elle le connaissait depuis toujours. »

K-Cendres, Antoine Dole. Sarbacane, coll. Exprim’, 2011. 185 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Son Dernier Coup d’Archer :
lire un livre dans lequel la musique a une place importante

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Amour, vengeance & tentes Quechua, d’Estelle Billon-Spagnol (2017)

Amour, vengeance et tentes Quechua (couverture)Je vous préviens, il risque d’y avoir quelques critiques Exprim’ dans les semaines qui suivent ! Montreuil étant passé par là, je commence enfin à savourer la fournée 2017 et m’attendent encore La fourmi rouge, Colorado Train et Les cancres de Rousseau. De belles lectures en prévision !

Ce ne sera pas une critique très longue aujourd’hui, mais je tenais tout de même à parler de ce chouette roman qui cache une certaine dose de tristesse et de soupirs sous un titre léger et une couverture colorée.

Deuxième samedi de juillet, ça y est, c’est l’heure du départ en vacances pour la famille Balice ! Marine la mère, Thomas le père, Suze la petite sœur et Tara notre héroïne au caractère impulsif prennent comme tous les ans la direction du Momo’s camping ! Tara y retrouve son ami d’enfance, Adam… devenu étrangement sexy. Sauf que l’arrivée d’Eva, surnommée La Frite, vient bouleverser leur amitié et leurs vacheries respectives ne tardent pas à envenimer l’ambiance des vacances.

Dès le premier chapitre qui raconte le départ en vacances de la famille Balice, on sent ce parfum particulier des vacances, cette frénésie à la fois joyeuse et tendue, cette excitation grandissante… et une fois au camping, c’est l’ambiance tranquille de celui-ci qui se dégage de ces pages. La baignade, les barbecues, les apéros, les voisins… Je n’ai jamais fréquenté plusieurs fois le même camping, je n’ai jamais noué de liens d’amitié avec les autres enfants, nous passions très peu de journée glandouille au camping, et pourtant, en quelques pages, cette atmosphère joyeuse, paisiblement remuante,  m’a fait quitter l’hiver et ses plaids pour aller glandouiller au soleil. Estelle Billon-Spagnol n’utilise pas de grandes descriptions, mais, à travers le regard attendri de Tara, elle dépeint superbement ce petit coin hors du quotidien.

Mais ce qui m’a le plus séduite dans ce roman, ce sont les caractères justes et réalistes décrits par Estelle Billon-Spagnol. Ses personnages sont des gens que l’on a tous pu croiser un jour. Ils ont ce qu’il faut d’extravagance pour que cela reste plausible, juste ce brin de folie et de névrose présent en chacun de nous. Nous quittons parfois Tara pour visiter les pensées de ses parents, de leurs amis ou encore de Jackie et Momo. Ainsi, nous les découvrons de l’intérieur (et non pas seulement par le biais du regard adolescent de Tara). Certains sont sympathiques, d’autres émouvants, d’autres encore vaguement insupportables. La faune humaine, quoi !

Les dégâts et causés par le temps qui passe se font beaucoup sentir au fil des pages. D’une part, il y a le naufrage du couple Balice. Les exigences de Marine, les lassitudes et les nouveaux projets de Thomas, le désir qui s’amenuise… des problèmes communs. D’autre part, Tara expérimente, été après été, de nouveaux changements. D’enfants, ils deviennent adolescents, puis jeunes adultes. L’ingérence des hormones et des apparences signe la fin d’une époque d’insouciance et de liberté.

Un roman réaliste, lumineux et touchant, où l’humour flirte avec la gravité. Une belle histoire d’amour, d’amitié et de famille qui nous offre, le temps d’une lecture, de mini-vacances (pas de tout repos cependant).

« Elle a ses responsabilités dans l’affaire, bien sûr. Elle le sait bien, elle le sent bien qu’il y a ce truc en elle qui lui bouffe la vie et celle des autres. Ce truc électrique qui la rend « invivable ». Elle n’est pas givrée, non, juste… exigeante ?
Voilà c’est ça : elle veut plus. Plus de sel, plus de sexe, plus de passion. Plus, en tout cas, que des jours qui se répètent et se ressemblent et s’interchangent et blablabla c’est fini on meurt. Elle a le droit, non ? Elle a le droit de vouloir que son mari l’accompagne en haut, tout en haut ? »

« Entre les mots qu’on prononce, ceux qui aimeraient sortir, ceux qu’on reçoit, ceux qu’on entend, ceux qu’on retient… toujours si compliqué de comprendre vraiment l’autre. »

« Suze lui tend plusieurs fois la main, mais Tara s’esquive – comment pourrait-elle salir ces cinq petits doigts ? S’ils savaient, ces cinq petits doigts confiants et innocents, est-ce qu’ils se tendraient encore vers elle ? Que savent-il du chagrin, de la rage, de la jalousie et de tout ce qu’elle engendre comme saloperies – que savent-ils de la bascule ? La bascule qui fait que la roue tourne, et pas du bon côté, te pousse à faire des trucs crades, des trucs débiles, des trucs qui ne te ressemblent pas ?… Tellement qu’à force, tu ne sais plus à quoi tu ressembles, « pour de vrai »… »

Amour, vengeance & tentes Quechua, Estelle Billon-Spagnol. Sarbacane, coll. Exprim’, 2017. 251 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Les Propriétaires de Reigate :
lire un livre dans lequel les personnages sont en vacances

Challenge Voix d’autrices : une autrice francophone

Comme des images, de Clémentine Beauvais (2014)

Difficile pour qui fréquente la blogosphère de ne pas avoir entendu parler de Clémentine Beauvais, que ce soit pour ses hilarantes Petites Reines ou son surprenant Songe à la douceur. (En passant, je vous recommande également son blog dans lequel elle propose des articles de fond, complets et passionnants, sur la littérature jeunesse.)

Je me suis aperçue que je n’avais jamais chroniqué un seul de ses livres (*shame*), que ce soit à cause de la pression des critiques dithyrambiques sur les autres blogs (Songe à la douceur), que ma lecture ait eu lieu à une période d’abandon du blog (Les Petites Reines) ou parce que je ne l’avais pas encore lu (Comme des images). Je me rattrape donc aujourd’hui avec Comme des images et je reviendrai une autre fois vous parler des deux autres et peut-être de ses autres ouvrages qu’il me reste à découvrir.

Comme des images (couverture)Donc. Comme des images.

Le récit commence avec un corps étendu dans la cour de récré au lycée Henri-IV. Mais en réalité, tout a commencé quelques jours plus tôt, quand Léopoldine (Léo) a quitté Timothée pour Aurélien. L’ex-petit ami vexé envoie alors à tout le monde – élèves, mais aussi professeurs et parents – une vidéo privée de celle-ci. Cette journée va faire remonter bien des choses, concernant les deux jeunes filles, mais également la sœur jumelle de Léo, Iseult.

Je vous le dis tout de suite, autant les deux autres romans de Clémentine Beauvais ont été des coups de cœur, autant suis-je plus nuancée sur celui-ci. Je ne sais pas vraiment pas pourquoi car, en écrivant cette chronique, je lui trouve bon nombre de qualités. Mais peut-être est-ce dû à cette distance entre la narratrice, Léo et moi. Je leur ai mille fois préféré Iseult et aurait aimé passer davantage de temps avec elle. Autre petit point négatif sans doute : la brièveté de l’action et du livre. En concentrant son histoire sur une journée à H-IV (et quelques flash-back), Clémentine Beauvais essaie de dire beaucoup de choses et d’aborder un peu trop de sujets dont certains finissent par passer à la trappe ou être simplement survolés.

A mes yeux, le revenge porn, cette pratique abjecte et tristement actuelle (et incompréhensible à mes yeux), et le harcèlement scolaire, mis en avant sur la quatrième de couverture, ne sont pas tellement les sujets principaux du roman puisque Léo gère ce problème comme une (petite) reine.
Presque plus que le harcèlement, ce roman dénonce la pression mise sur les épaules des élèves d’H-IV. Venant d’un petit lycée sans prétention, j’en ai été choquée. La politique menée est vraiment celle de l’excellence et la pression scolaire est immense. Les élèves sont conditionnés et en perpétuelle compétition pour être le ou la meilleure. Léo et les autres sont actuellement en seconde, mais ce raisonnement leur a été imposé dès le collège, voire la primaire. Certaines filières, certaines professions sont mises sur un piédestal tandis que d’autres sont totalement méprisées (vouloir aller en L, présenter les Beaux-Arts ou autres projets sont synonymes de vie ratée).

« Tout le monde ne passe pas en première S, il y en a qui se font expulser, et sans passer en S tu ne peux pas passer en prépa scientifique, et sans prépa scientifique tu peux faire une croix sur le reste de ta vie. »

L’amitié est au cœur des questions que se pose la narratrice, mais c’est aussi un roman sur les premières amours et les premières fois. Sur la jeunesse, la passion et la fougue qui embrasent les êtres, sur ces moments qui semblent être tout vus de près et qui sont si peu avec un peu de recul. (En fait, j’ai eu la chanson « Vingt ans » de Léo Ferré dans la tête pendant les trois quarts du roman : « Quand on aime c’est pour toute la vie/Cette vie qui dure l’espace d’un cri/D’une permanente ou d’un blue jean/Et pour le reste on imagine… ».)

C’est un roman sur les difficultés de l’adolescence. Trouver sa place, gérer les relations avec les autres, satisfaire les exigences des parents, des profs, de soi-même.
C’est un roman sur la vie. Réaliste, aussi joyeux, aussi triste et aussi bête qu’est parfois l’existence.

Une écriture poétique et imagée, quoique crue parfois, des jeunes pas si sages que les adultes aimeraient le croire, des sujets qui parleront à bon nombre d’adolescentes, Comme des images est un roman dur et terriblement d’actualité qui n’a cependant pas réussi à me toucher comme je l’espérais.

« Et là, il lève les yeux, aperçoit Léo, et je le vois vaciller.
Il ne dure pas longtemps, ce vacillement ; juste une fraction de seconde. C’est cet instant où le regard devrait s’accrocher aux yeux de l’autre et lui rendre immédiatement son sourire, même poli, même surfait, même blasé – la base de toute rencontre. Mais là, soudain, quelque chose se brise. L’œil balbutie. Un décalage s’installe, un retard, presque imperceptible ; le sourire ne grimpe pas tout de suite, et le temps d’un souffle le regard se grippe.
Tout de suite après, René Richard se reprend bien sûr, il ancre son regard dans le nôtre comme il faut, il sourit, mais c’est trop tard, il a vacillé.
Une fraction de seconde, et c’est le monde qui se fendille.
(Enfin, le monde… disons, ce qu’on en voit.) »

« Et là, je me dis :
Que c’était bien la peine de se mettre en scène comme ça, Léo, Iseult, moi et tout le monde, à faire des tragédies et des drames dans un théâtre où les pierres sont trop traîtres.
Qu’il n’y a rien de poétique à une tache de sang poudreux sur des graviers de la cour d’un lycée.
Qu’on est trop les uns sur les autres à se chercher des poux, à se chercher des amis, à se chercher des raisons de chercher des amis.
Qu’on ne comprend jamais pourquoi on aime certaines personnes, et pourquoi on en déteste d’autres, et c’est infernal cette incompréhension. »

Comme des images, Clémentine Beauvais. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 204 pages.

Le silence de l’Opéra, de Pierre Créac’h, lu par Jean Rochefort (2007)

Le silence de l'opéra (couverture)Louis est passionné par les sons. Errant dans la ville avec sa perche et son micro, il entre dans l’Opéra de Paris. Il va y faire une bien curieuse rencontre avec la musique.

Le silence de l’Opéra m’attendait depuis le dernier salon de Montreuil, autant dire depuis un petit moment. J’avais pourtant adoré Le château des pianos et celui-ci ne laissait présager que du bon avec sa belle couverture.
Car ce qui saute aux yeux en premier lieu, c’est bel et bien la beauté de l’objet. Un grand format qui permet de découvrir les magnifiques crayonnés de Pierre Créac’h, une couverture rigide aux couleurs de l’Opéra, un papier épais, des illustrations qui s’étalent sur la double page au bon moment, c’est un plaisir de s’y plonger.

L’histoire est originale et sympathique. Outre une danseuse et un compositeur, rencontres somme toute assez banales, Louis va aussi faire la connaissance d’un rideau prétentieux, des canards-fausses notes, d’un cuisinier fort affairé à préparer des soupes de bravos et des ragoûts de huées, d’un Croque-Lumière et du comité des Oreilles Averties. Et surtout, il va rencontrer non pas le, mais les fantômes de l’Opéra ! Un conte onirique et imagé.

Le silence de l’Opéra (extrait)

Source : site de Pierre Créac’h

La musique est un élément essentiel de cette histoire qui comporte pas moins de 71 airs d’opéra. Verdi, Bizet, Mozart, Tchaïkovsky, Wagner… tous les grands noms de l’opéra sont là. Je regrette même qu’ils ne soient pas davantage mis en avant, j’aurais apprécié de plus longues plages musicales.
La voix enjouée de Jean Rochefort se prête parfaitement à cette histoire malicieuse dans les coulisses de l’Opéra. A travers de légers changements de ton, il donne corps aux différents personnages et c’est un délice de s’immerger dans les illustrations en se laissant porter par sa narration.
Quant aux illustrations justement, elles se marient à merveille avec la douceur de l’histoire. Nuances de noirs et de blancs, rondeurs, les dessins à la mine de plomb sont tout en délicatesse. On prend également plaisir à guetter les fantômes cachés ici et là.

Si je conserve une petite préférence pour Le château des pianos, j’ai été enchantée par cette nouvelle façon d’approcher la musique à travers une histoire pleine de poésie. Un bel ouvrage pour initier les plus jeunes à l’opéra.

« Il était là, dans le silence, dans l’immense salle de spectacle rouge et or, éclairée à demi par le grand lustre de cristal. Il écoutait.
Il écoutait ce silence magique, en ces lieux où résonnèrent tant et tant d’opéras, de musiques de ballet et de symphonies. Ici où les rêves les plus incroyables prirent vie, sous les bravos enthousiastes des spectateurs.
Louis déploya sa perche, ouvrit son micro, et enregistra le silence. »

Le silence de l’Opéra, Pierre Créac’h (textes et illustrations), lu par Jean Rochefort. Sarbacane, 2007. 94 pages, 30 min d’écoute.

Les Géants, de Benoît Minville (2014)

Les géants (couverture)Marius et Estéban sont amis depuis toujours, liés par leur amour du surf et du Pays Basque. Liés aussi par la fraternité qui unit leurs deux familles. Les uns sont pêcheurs, les autres ouvriers, et tous se serrent les coudes dans les coups durs. Or, dans la série des coups durs, la famille de Marius doit  en affronter un plutôt corsé : le retour du grand-père, César, qui, loin d’être mort comme le croyaient Marius et sa sœur, vient de purger vingt ans de prison.

(Petit jeu des 7 familles pour s’y retrouver. La famille d’Esteban : Henriko, le père, Samia, la mère, et Bartolo, le petit frère. La famille de Marius : Auguste, le père, Enora, la mère, et Alma, la petite sœur. Et César, le grand-père.)

Je l’avoue, j’ai parfois été agacée par la société assez patriarcale ici décrite – d’ailleurs, à l’exception d’Alma, les femmes sont globalement assez effacées… même si elles savent heureusement se faire entendre – et par le comportement machiste de certains hommes, notamment Marius (un peu lourd avec ses « ma sœur, ma sœur, MA sœur », ma chose tant que tu y es !) et Henriko (entre son côté macho et son comportement vis-à-vis de son fils autiste, Henriko est, de toute manière, le personnage que j’ai le moins apprécié même si l’auteur parvient finalement à nous faire comprendre ses peurs et ses doutes). En dépit de cela, l’humanité de ce roman m’a parlée et j’ai été touchée par ces deux garçons prêts à se battre dans la vie avec toutes les armes dont ils disposent : leur volonté, leur famille, leurs rêves, leurs poings…
La plume de l’auteur vivante, rythmée et sans fioriture se glisse sans difficulté dans la peau des différents protagonistes. Et tous m’ont conquise. J’ai ri avec le petit Bartolo, je me suis sentie proche d’Alma, j’ai eu envie de prendre la mer avec Marius. Il y aussi la relation entre Bartolo et Estéban, son grand frère, son héros et la manière dont Enora et Samia défendent, protège et dirige leur tribu.

C’est une histoire de famille qui parle aussi bien des valeurs transmises à ses enfants et de l’héritage parental que de la difficulté à trouver sa place et de la communication parfois compliquée entre parents et enfants. L’arrivée de César va bouleverser la famille de Marius en exhumant quelques secrets, parfois difficiles à digérer pour ce dernier.
C’est aussi un récit de gangsters et, comme on peut s’y attendre, des balles seront tirées et du sang coulera avant la fin du roman. D’ailleurs, les films de mafieux ont souvent tendance à m’endormir, notamment lors des scènes de baston et le même effet s’est produit là. Le déferlement de violence est le passage qui, globalement, m’a le moins intéressée. En revanche, les conséquences du séisme César sont passionnantes.

Malgré une fin trop rapide à mon goût – j’ai un petit goût d’inachevé, j’aurais aimé en savoir plus sur ce que pensaient les personnages suite aux derniers événements –, Les Géants reste un excellent roman, humain, émouvant, sur deux familles inhabituelles, sur les secrets, sur l’amitié et sur le Pays Basque auquel l’auteur rend un très bel hommage.

« Voilà ce que Bartolo attendait à chaque fois qu’Esteban le prenait avec lui : ce moment où son grand frère devenait la goutte de sirop capable de colorer l’océan. »

« Regarde, petit frère : c’est chez toi, ici. Regarde, petit frère. Notre étoile est là-haut, on est peut-être pas nés sous la plus brillante, mais on apprendra ensemble. A devenir. »

« Avec le temps, ils avaient appris à se parler en laissant la pudeur ailleurs, c’était devenu une de leurs forces, être capables d’aborder n’importe quel sujet sans rougir. Eux, pourtant deux grands durs incapables de montrer leurs sentiments, au premier abord. Dès qu’ils se retrouvaient, c’était plus facile. »

Les Géants, Benoît Minville. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 284 pages.

Frangine, de Marion Brunet (2013)

Frangine (couverture)Après le coup de cœur Dans le désordre et l’impressionnant Gueule du loup, Marion Brunet a encore frappé ! Je reviens aujourd’hui avec Frangine, un nouveau coup de cœur.
Frangine, c’est l’histoire d’une famille. Celle de Pauline et Joachim, le narrateur, et de leurs deux mères, Maman (alias Julie) et Maline (alias Maryline). C’est l’histoire de la bêtise, de l’intolérance et de la cruauté du monde. Mais heureusement, c’est aussi celle de l’amour, de la famille, de l’amitié et de la solidarité.
En rentrant au lycée, deux ans plus tôt, Joachim n’avait pas eu de problèmes : sa stature et son assurance suffisaient à faire taire tous les moqueurs. Ce n’est pas le cas de Pauline qui devient rapidement la souffre-douleur de certains élèves.

« Il faut que je vous dise…

 Raconter ma sœur ne suffit pas.
Me raconter non plus.
J’aimerais vous annoncer que je suis le héros de cette histoire, mais ce serait faux.
Je ne suis qu’un morceau du gâteau, même pas la cerise. Je suis un bout du tout, un quart de ma famille. Laquelle est mon nid, mon univers depuis l’enfance, et mes racines, même coupées.
Je ne suis pas le héros de cette histoire – parce que nous sommes quatre.
Étroitement mêlés, même quand on l’ignore, même quand on s’ignore.

 J’imagine que c’est pareil pour tout le monde : que c’est ça, une famille. »

L’homophobie, l’intolérance, la bêtise, l’ignorance. Tout ça me rend malade. Ce livre m’a rendue glacée. Glacée face à la cruauté des adolescents, face à la stupidité du monde, face à l’homophobie qui est toujours là, stagnante. Les préjugés idiots (du style «  qui c’est qui fait l’homme, qui c’est qui fait la femme ? »). Les injures et les humiliations liées au sexe et à la féminité, toujours considérée comme une faiblesse, un rabaissement. Je ne comprends pas comment on peut en être encore là.
C’est un roman dur et beau à la fois. Le harcèlement psychologique et les agressions verbales que vit Pauline me touchent profondément. Finalement, Pauline trouve elle-même la solution à ses difficultés (et comme l’avait répété Blandine, la copine de Joachim, c’est ce qu’elle avait de mieux à faire). Assumer ses différences et celles de sa famille, prendre confiance et ne plus craindre les autres pour être prête à affronter l’avenir.

Certes, le roman met en place une famille homoparentale, mais l’homosexualité de leurs mères n’est pas le centre du roman, même si elle est le point de départ de tout. Frangine met l’accent sur la famille, quelle qu’elle soit, et surtout sur la paire Joachim/Pauline. Le frère et la sœur sont très différents – lui est plus impulsif tandis qu’elle a besoin de temps pour réfléchir et mettre les choses à plat – mais ils restent inséparables, même quand ils s’ignorent, ils sont toujours là pour l’autre, prêts à s’épauler. C’est un duo touchant de solidarité et la famille forme un quatuor aimant et complice.

L’écriture est toujours aussi incroyable. Marion Brunet a le don de m’enlever, de m’emporter dans ses histoires et de me lier aux personnages de telle sorte que les quitter est à chaque fois un déchirement. La voix de Joachim, témoin révolté de l’enfer vécu par sa frangine, nous immerge dans le roman. Joachim n’est pas pour autant un super héros, il reste un adolescent dépassé qui, parfois, préfère fuir et ignorer les problèmes qu’il ne peut véritablement résoudre (« Je n’entendais rien des cris muets de ma sœur. »). Grâce à ce point de vue adolescent, des intermèdes plus légers viennent relâcher un peu la tension générale (à l’image de celle qui crispe Pauline jour après jour). C’est juste, c’est profond, c’est formidable. (J’ai l’impression de me répéter à chaque chronique concernant Marion Brunet, mais vraiment, ses livres sont des pépites.)

Je trouve qu’on a souvent des livres sur l’homosexualité, sur l’homoparentalité, mais Marion a su dépasser cela pour écrire un livre sur une famille et sur la relation entre un frère et sa sœur avec une grande justesse et beaucoup de sensibilité. Un nouveau coup de cœur à mettre au crédit de cette formidable autrice.

« J’ai lu dans son regard qu’elle était perdue. Que pour elle, rien n’avait été progressif. Et qu’elle était brutalement passée du pays enchanté aux terres menaçantes du Mordor – elle tombait de haut. »

« – Tu as l’âge de louper… et de réussir. Tu as le temps de tout, encore. Arrête de t’enferrer toi-même dans tes propres angoisses. On t’a toujours fait confiance, ta mère et moi. Julie te fait confiance. Tu ne vas pas renoncer et être malheureuse à ton âge !
(…)
–  De toute façon ma grande, il n’y a pas d’âge pour être bien, faire les bons choix. Faire des choix, tout court. Même vieux, on ne subit pas une situation douloureuse sans réagir. Si t’as plus envie, t’as plus envie. Faut pas oublier un truc, c’est que dans le boulot, personne n’est indispensable. »

Frangine, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2013. 262 pages.

 

La gueule du loup, de Marion Brunet (2014)

La gueule du loup (couverture)Le bac en poche, Mathilde et Lou sont parties à Madagascar. Rien que toutes les deux, avec leur amitié et leurs caractères si différents. Mathilde a autant de certitudes et de fougue que Lou a de doutes et de peurs. Pourtant, elles se complètent et se soutiennent depuis des années. Mais leur amitié va être éprouvée sur la grande île rouge lorsqu’elles décident de tirer une jeune prostituée, Fanja, des griffes d’un homme violent et sadique.

Après mon coup de cœur avec Dans le désordre, j’ai décidé de lire les précédents romans de Marion Brunet : Frangine et celui-ci. Je ne m’y attendais pas (à cause de Dans le désordre et à cause de la couverture très girly qui est plutôt trompeuse), mais La gueule du loup s’est révélé être un thriller efficace.

Le séjour des deux filles débute par la crique de Foulpointe, mais c’est dès leur arrivée à Tananarive qu’elles découvrent l’envers du paradis (quoi que, pour Lou, les insectes, l’isolement de la civilisation et « la bouffe qui arrache la langue », ce n’est pas vraiment son idée de l’Eden…). Extrême pauvreté, désespoir des mères incapables de nourrir leurs enfants (ce qui donnera lieu à une scène qui fait froid dans le dos), prostitution… Voilà qui heurte leur regard de « Vazahas », de Blanches, de touristes.
Et quand elles s’interposent entre Fanja et son bourreau, celui-ci les prend en chasse à travers la jungle malgache. Marion Brunet plonge ses trois héroïnes et ses lecteurs avec elle dans une angoisse profonde. On ne respire plus, on tremble avec les filles, en se retenant de tourner les pages toujours plus vite pour savoir où se cache ce démon blanc. C’est un fait : ce roman est totalement immersif.
On s’identifie sans trop de peine aux jeunes filles. Plus des enfants, pas encore des adultes. Elles voient la vie tranquille qu’elles connaissaient basculer dans un abîme de désillusion et de violence. J’ai retrouvé en Mathilde les personnages de Dans le désordre : fougueuse, idéaliste, elle veut tout tenter pour vivre pleinement sa vie. Cependant, elle était parfois si insouciante qu’elle m’a agacée. J’ai retrouvé en Lou mes doutes et mes réserves.

J’ai également retrouvé avec délices la plume de Marion Brunet. Vive, parfois familière, rythmée, elle m’a cueillie avec ses mots et ne m’a relâchée qu’une fois la dernière page tournée.

Ce n’est pas un coup de cœur, mais La gueule du loup m’aura malgré tout totalement convaincue par la tension toujours présente, le décor à la fois magnifique et terrible, l’écriture envoûtante…

« Les certitudes de Mathilde sont souvent rassurantes, même quand elles sont naïves. Il lui faudra encore des abcès à crever et des joies bouleversantes pour toucher ses émotions comme on caresse du sable. Avant d’aimer correctement et de saisir les nuances… Pour l’instant, elle pense qu’elle sait et que rien ne bouge. »

La gueule du loup, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 229 pages.