En compagnie, d’Aurore Evain et Sarah Pèpe (2019)

En compagnie (couverture)Mon affection pour les éditions iXe n’est plus à démontrer et je remercie Babelio pour l’opportunité offerte de découvrir l’un de leurs derniers titres. En compagnie se scinde en deux parties.

Tout d’abord, Aurore Evain nous présente une Histoire d’autrice de l’époque latine à nos jours. Une histoire linguistique. Une bataille. Une opposition séculaire entre usages et considérations intellectuelles. Une redécouverte de la langue démasculinisée. Une corrélation entre vocabulaire et valorisation sociale.
J’en connaissais déjà les grandes lignes grâce aux ouvrages d’Eliane Viennot, mais celui-ci, en se focalisant sur un seul mot, est beaucoup plus détaillé pour ce qui est de l’histoire du terme autrice, de ses premières apparitions, sa légitimité, ses occurrences, son utilisation, les piques qu’il suscita, etc.
J’ai notamment découvert que le destin d’autrice fut étroitement lié à celui d’actrice et qu’il fut un temps où c’était le second qui était banni. Dans les dictionnaires latin-français du XIVe siècle, auctor/auctrix signifiait seulement accroisseur/accroisseresse  ou augmenteur/augmenteresse, bref, aucune idée de création là-dedans ; parallèlement, un actor jouait la comédie certes, mais évoque aussi le droit, la justice… et la littérature. Une position sociale très valorisée donc, or, surprise !, actor n’a alors pas de féminin. C’est quatre siècles plus tard qu’apparaîtra actrice quand acteur ne signifiera plus que comédien et que disparaîtra autrice lorsque qu’auteur prendra des galons. Pour citer l’autrice de cet essai, « il en ressort une nouvelle fois que l’existence lexicographique d’un féminin dépend moins des critères d’usage, d’analogie ou d’euphonie habituellement mis en avant, que la valeur sémantique que le terme recouvre au masculin. Quand cette valeur est forte, plurielle et socialement valorisante, le féminin n’est pas référencé dans les ouvrages sur la langue, même si la place des femmes dans la société peut justifier son emploi. » Une anecdote très éclairante !
Elle clôture son essai par un épilogue plus personnel dans lequel elle raconte son parcours personnel : la découverte du sexisme de la langue, ses recherches, ses premiers essais, les évolutions constatées… jusqu’à sa rencontre avec Sarah Pèpe et la parution du présent ouvrage.

« Au commencement était autrice… et autrice devint théâtre.
Théâtre d’une revendication politique et féministe.
Théâtre d’une lutte pour une langue égalitaire, débarrassée des interventions sexistes d’un autre âge, nettoyée, pour les générations à venir, de ses mécanismes de délégitimation mis en place il y a quatre siècles.
Puis théâtre tout court : mise en espace d’une histoire d’effacement et de disparition, qui a « empêché » des générations d’autrices ; mise en voix d’une renaissance terminologique qui a libéré de nouvelles générations d’autrices. »

La seconde partie de ce livre propose une pièce de théâtre signée Sarah Pèpe et intitulée Presqu’illes. Dans cette pièce intervient de multiples personnages qui seront familiers à celles et ceux qui s’intéressent au féminisme et/ou qui connaissent un peu l’histoire de la langue (ou qui ont lu les ouvrages d’Eliane Viennot). Des anonymes : Elle, Ielles, Des Expertes, L’Écrivain-Vain, Le Philosophe, Je-Suis-Masculiniste, Je-Suis-Féministe, Je-Suis-Féministe-Mais, Je-Ne-Suis-Pas-Féministe-Mais, Je-Dis-Que-Je-Suis-Féministe-Même. Des figures historiques : Marie-Louise Gagneur, Jules Claretie, Leconte de Lisle, Charles de Mazade, Yvette Roudy, Georges Dumézil, Claude Lévi-Strauss. Ainsi que L’Enfant et L’Institutrice.
En huit scènes, Sarah Pèpe résume les disputes autour du mot autrice. Les commentaires qu’il fait naître chez les uns et les autres, les prises de positions, les prises de bec, les remarques acerbes des Académiciens, les défenses d’une autrice du XIXe siècle et d’une femme politique du XXe siècle.
L’Enfant, quant à elle, se prend le chou avec cette règle qui dit que « le masculin l’emporte sur le féminin » et ne comprend pas pour quelle raison son père, par sa seule présence, invisibilise toute une assemblée de femmes dans une phrase.

Si le sujet est un peu redondant avec l’essai qui le précède, la forme est intéressante. On savoure certaines répliques, on questionne avec L’Enfant, perplexe face à ces règles mouvantes et illogiques, on s’amuse du ridicule de certains personnages (coucou, L’Ecrivain-Vain !), on s’afflige des arguments emplis de mauvaise foi et de sexisme de ces « grands hommes ».
L’écriture et la présentation en revanche m’ont un peu dérangée. Ces phrases découpées me poussaient à lire comme un robot. J’ai eu du mal à y trouver une fluidité et c’est typiquement le genre de texte sur lequel je m’interroge : comment, à quel rythme, avec quelle cadence suis-je censée le lire ?

« L’ENFANT
Maintenant
Il faut que j’explique
A maman et à papa
Que la note de la maîtresse est juste
Parce que la règle de grammaire
N’est pas juste.
C’est compliqué.
Mais que
Si on désobéit
Plusieurs fois,
Si on est nombreux à désobéir,
Peut-être qu’elle disparaîtra.
Aussi,
Qu’il faut me laisser un peu de temps
Pour transformer la règle
Et qu’ils ne peuvent pas me juger
Sur une faute
Qui n’existera peut-être
Bientôt plus.
C’est compliqué. »

Un ouvrage intéressant qui exhume l’histoire méconnue de notre langue et qui nous rappelle qu’il n’est pas question ici de féminisation, mais simplement de démasculinisation. Un combat qui se gagnera avant tout grâce à l’usage quotidien que l’on fait et fera des mots.

En compagnie, Aurore Evain et Sarah Pèpe. Editions iXe, coll. iXe prime, 2019. 118 pages.

Challenge Voix d’autrices : une pièce de théâtre

Les Marvels, de Brian Selznick (2015)

Les Marvels (couverture)Après Le musée des merveilles, je reviens vous parler de Brian Selznick avec son nouveau livre, Les Marvels (et ce n’est sûrement pas la dernière fois que vous verrez son nom sur ce blog puisque j’ai acheté au salon de Montreuil L’invention de Hugo Cabret et La boîte magique d’Houdini.

L’histoire commence en 1766, avec une pièce de théâtre jouée sur un bateau avec le jeune Billy dans l’un des rôles principaux. Il est le point de départ d’une lignée de cinq générations d’acteurs, les Marvels, et d’un récit en images qui nous mène jusqu’en 1900. Nous faisons ensuite un bond de cent ans et, passant à une narration en mots, nous retrouvons le jeune Joseph, égaré dans Londres après avoir fui son pensionnat. Dans chaque pièce de l’étrange demeure de son oncle Albert Nightingale, un homme bougon et renfermé, il découvre les traces des Marvels et décide de percer le mystère de sa famille.

J’ai retrouvé avec bonheur « un récit en mots et en images », une nouvelle fois émerveillée par la richesse du récit seulement composé de dessins. Ce livre en devient une pure œuvre d’art. J’ai pris un immense plaisir à côtoyer ses comédiens dans ce magnifique théâtre londonien. Brian Selznick utilise intelligemment des coupures de journaux pour nous donner les seules informations que le dessin ne peut pas nous donner comme le nom des personnages. Seul petit regret : que certains dessins soient parfois un peu cachés par la pliure, rendant certains détails peu visibles.
L’ouvrage est esthétiquement envoûtant. Les gros plans sur les visages sont juste sublimes et d’une belle expressivité. Quant aux décors, ils nous plongent en un clin d’œil dans un autre univers. En effet, après le musée, Brian Selznick invoque à nouveau des lieux hors du temps, hors du monde avec le théâtre et la maison d’Albert Nightingale. Anciens et éternels, ils sont porteurs de rêves et magie.

L’histoire est à la fois plus complexe et tout aussi touchante que celle du Musée des merveilles. C’est un récit sur la famille et sur notre place dans le monde. Les personnages des deux romans que j’ai lus se sentent différents de leur famille. Rose et Ben, dans Le musée des merveilles, étaient des sourds avec des parents entendants et Joseph se sont trop rêveur pour ses riches parents qui sillonnent le monde pour gérer des banques ou occuper d’autres postes dans le genre. Cette thématique de « trouver sa place » me parle énormément car ce sont des questions que je ne cesse de me poser. Voilà pourquoi, à mon avis, j’ai été aussi sensible à ces histoires.
L’un des points qui m’a également énormément touchée dans Les Marvels est la façon dont est traitée l’homosexualité dans ce récit. Si certains personnages sont gays, ce n’est absolument pas le sujet du livre. Les mots « gay » ou « homosexuel » ne sont même jamais écrits (de la même manière que le mot « hétérosexuel » est rarement écrit lorsqu’un roman met en scène un couple composé d’un homme et d’une femme). Deux hommes s’aiment et ce n’est pas plus sujet à discussion que s’il s’agissait d’un homme et d’une femme. Ils ont des problèmes, mais être gay n’en fait pas partie. C’est très agréable et apaisant de lire une histoire où l’homosexualité ne conduit à aucun drame, n’est caution à aucun événement triste. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que cela me fasse un tel bien.

Les personnages sont tous plus marvelous les uns que les autres, mais ce qui est aussi magique, c’est que le récit de Brian Selznick s’inspire d’une histoire et d’une maison véritables, Dennis Severs’ House, située à la même adresse et que j’ai bon espoir d’aller visiter en janvier. Si tel est le cas, je vous en reparlerai dans mon bilan mensuel.

Derrière cette magnifique couverture violette et or se cache un livre unique et étonnant, traversé par mille émotions, qui révèle un bel hommage à l’imagination, aux histoires, à la magie nichée dans le réel, à l’amour, au deuil et à la famille.
Un dernier mot, dernière tentative pour vous empêcher de passer à côté de cette œuvre magnifique : lisez Les Marvels.

Et je ne résiste pas à l’envie de partager la petite vidéo réalisée par l’équipe de Babelio !

« Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas. »

« Etait-ce son imagination ou entendait-il vraiment des murmures dans les autres pièces, des pas qui allaient et venaient, des martèlements de sabots de chevaux dehors dans la rue ? On aurait dit que d’autres cloches sonnaient quelque part au loin. Joseph voulu se lever et regarder par la fenêtre, même si au fond de lui il était sûr que les rues seraient vides. Il n’y aurait pas de chevaux. C’était comme si le monde était rempli de fantômes… »

« Joseph regarda de nouveau Frankie, stupéfait de voir à quel point il avait déjà approché certains éléments de l’histoire sans la connaître. Les mots « Ou bien on voit, ou bien on ne voit pas » lui étaient apparus comme un avertissement, mais peut-être étaient-ils une incitation à aller plus loin, finalement. »

«  – Marcher le long de ce fleuve, c’est comme marcher sur un chemin chargé d’histoire, dit-il. C’est comme feuilleter un recueil sans fin d’histoires oubliées. Mais il y a d’autres évènements qui attendent d’être racontés et qui seront oubliés un jour, eux aussi. Quoi qu’il en soit, tout cela est enfoui sous vos pieds, en ce moment. »

Les Marvels, Brian Selznick. Bayard jeunesse, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diane Ménard. 668 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Ligue des Rouquins 
lire un livre dans lequel un personnage est roux

Harry Potter and the Cursed Child (VF : Harry Potter et l’enfant maudit), de J.K. Rowling, John Tiffany et Jack Thorne (2016)

Harry Potter and the Cursed Child (couverture)Dix-neuf ans plus tard… Albus Severus Potter, le cadet de Harry et Ginny, entre à Poudlard avec, sur ses épaules, la pesante célébrité de son père. Pas facile de gérer les attentes que l’on place sur lui. La tension entre le père et le fils grandit, mais un plus grand danger s’approche : le retour des ténèbres.

Commençons par le positif, ce ne devrait pas être très long.

Je dois reconnaître que, en ouvrant le livre, j’ai éprouvé une certaine excitation à l’idée de retrouver ce monde. Ce qui était relativement inattendu dans le sens où je n’attendais pas de « suite » (pour moi, la fin, c’était l’épilogue des Reliques de la Mort). Dans cette idée, il était plutôt sympathique de découvrir St Oswald’s Home for Old Witches and Wizards (un nouveau lieu plein de magie, même si, évidemment, on peut regretter ici la forme script qui réduit considérablement les descriptions) ou the Trolley Witch qui révèle ses secrets (de manière mal exploitée, je trouve, mais il y avait l’idée).

Ensuite, j’ai trouvé que le duo Albus/Scorpius était très sympathique. Leur caractère, leur relation… je peux dire que je me suis attachée à eux. Quant aux aspects psychologiques liés soit à la relation conflictuelle entre Harry et Albus, soit à l’héritage familial (celui des Potter comme celui des Malefoy), je les ai trouvé intéressants et plausibles, quoique un peu sous-exploités (mais le fait qu’il s’agisse d’une pièce de théâtre oblige à des raccourcis).

Le fait que ce soit le script d’une pièce de théâtre ne m’a pas dérangée. Le livre est ainsi essentiellement composé de dialogues, ce qui fait qu’il se lit vite et que l’anglais utilisé est très abordable.

Passons aux points négatifs à présent.

J’ai envie de dire… Mais qu’est-ce que c’est que ce délire ?! Je n’ai pas assez de doigts pour compter les incohérences totalement aberrantes qui ponctuent ce livre. Sans parler des Deus Ex Machina beaucoup trop faciles. Je n’en dirai pas plus pour ne pas spoiler, mais je ne comprends pas. J.K. Rowling y a participé, elle a approuvé le texte, et elle accepte ça ? On dirait une mauvaise fanfiction ! (A ce sujet, je vous renvoie à cet article de La Gazette du Sorcier : « Pourquoi Harry Potter & the Cursed Child ressemble à une fanfiction »). Quelle déception…

Et heureusement que les deux petits nouveaux étaient là pour relever un peu le niveau parce que je n’ai pas d’éloge à faire pour les autres personnages. Où sont mes vieux amis ? Ron est tourné en ridicule, Ginny a perdu de sa fougue (à croire qu’ils se sont basés sur la Ginny des films pour imaginer celle de la pièce), Hermione est méconnaissable et totalement effacée.

Enfin, il m’a manqué l’humour comme dans les « vrais » Harry Potter. Car si Ron me faisait rire dans la saga, je ne considère pas comme drôles ses quelques pathétiques répliques.

Peut-être est-ce plus intéressant sur scène (dernier espoir…). J’aimerais voir le jeu des comédiens et je m’interroge sur la façon dont ils matérialisent la magie sur scène. Certaines scènes en sont totalement remplies. Je pense notamment à la bibliothèque ensorcelée d’Hermione, aux scènes aquatiques ou encore à Bane !

Finalement, mon avis est celui que je m’attendais à avoir. Pas de surprise : une immense déception mâtinée d’un peu de plaisir – qui tend à s’effacer peu à peu – pour une appréciation globale plus que mitigée. Je suis triste d’avoir été aussi déçue.

« Bane: I’ve seen your son, Harry Potter. Seen him in the movements of the stars.

Harry: You’ve seen him in the stars?

Bane: I can’t tell you where he is. I can’t tell you how you’ll find him.

Harry: But you’ve seen something? You’ve divined something?

Bane: There is a black cloud around your son, a dangerous black cloud.

Harry: Around Albus?

Bane: A black cloud that may endanger us all. You’ll find your son again, Harry Potter. But then you could lose him forever.  »

Harry Potter and the Cursed Child : parts one and two (VF : Harry Potter et l’enfant maudit), J.K. Rowling, John Tiffany et Jack Thorne. Little, Brown and Company, 2016. 343 pages.

Publication en français, traduit par Jean-François Ménard comme tous les autres Harry Potter, chez Gallimard Jeunesse le 14 octobre 2016.

Les nuits rouges du théâtre d’épouvante, d’Alexandre Kha (2014)

Les nuits rouges du théatre d'épouvante (couverture)L’histoire d’un théâtre pas comme les autres. Dirigés par un metteur en scène tyrannique (ce qui peut être comme dans les autres théâtres…), ses comédiens sont un jeune homme à la tête vitriolée enveloppée de bandages, un épouvantail harcelé par ses corbeaux, un étudiant décapité, des zombies et une jeune femme sans papiers et vivante autour de laquelle tourne un loup-garou un peu mélancolique.

Cinq histoires, cinq chapitres de leur vie quotidienne.

 

Sur la couverture rouge vif, deux yeux nous regardent comme ceux des crânes qui clôturent chaque chapitre. Décor, protagonistes et couleurs sont annoncés. Car tout est en noir et rouge dans ce grand livre qui joue sur d’étranges duos. Car ces histoires sont à la fois comiques et tragiques, la mort se mêle à la vie, des tableaux morbides mais érotiques se dessinent peu à peu. La mort d’un corps n’entraîne pas celle des sentiments et Elena déchaîne certaines passions.

Les morts, les bizarres, les exclus, comme tout un chacun, sont la proie d’obsessions et de désir. Chez Alexandre Kha, même les vivants ressemblent à des défunts. Que ce soit la face osseuse du propriétaire de l’épouvantail avant la fugue de celui-ci ou les grands yeux noirs d’Elena, noirs comme les trous des orbites d’un crâne, l’ombre de la mort passe déjà sur leur visage.

Le format est très classique, or je m’attendais à quelque chose de plus inédit dans la forme, et le contenu, original certes, a peiné à me convaincre. Les personnages sont dignes de Tim Burton que ce soient les monstres attachants et sensibles ou la jeune femme au tient diaphane et cette ambiance de nuit, de sang et de sensualité avait tout pour me plaire, mais je n’ai pas été vraiment embarquée.

 

Avec un côté Grand-Guignol, théâtre parisien qui faisait frissonner les dames avec des pièces macabres et sanglantes, Alexandre Kha nous propose une visite dans un univers décalé qui ne manque pas de poésie malgré la présence de tripes, de sang et d’orbites creuses.

Un ouvrage sympathique, sensible, au trait fin très agréable, mais qui ne me marquera pas pour très longtemps.

Une mention spéciale pour l’une des dernières pages (page 115 exactement) qui rend hommage sur un cri d’Elena au peintre Edvard Munch en reprenant plusieurs tableaux : Cendres, Le baiser sur la plage au clair de lune, Le Cri, Le Printemps, La Puberté, Le jour d’après, Héritage (et, pour l’une des premières cases, peut-être – je ne suis pas sûre de moi pour ceux-là – Le Désespoir ou Soirée sur l’avenue Karl Johan). Un artiste que j’aime beaucoup, j’ai immédiatement reconnu le pastiche.

Pour redécouvrir le Grand-Guignol, je vous conseille de découvrir l’excellente compagnie des Femmes à Barbes qui propose dans son nouveau spectacle d’improvisation, Le Grand Frisson, de revisiter ce genre en impliquant toujours le public.

« La vie est un cauchemar où chacun occupe son rôle. »

« Tétanisés par le cri le plus effroyable qu’une oreille humaine puisse entendre, les spectateurs regagnent la ville, hagards. Ils déambulent… Le cri d’Elena résonne en eux, réveillant démons enfouis et vils instincts. Certains se dévorent au clair de lune. D’autres sombrent dans la folie et s’enferment chez eux, hantés par ce cri ancestral. Sur cette note un peu stridente, s’achève ainsi l’extravagante aventure du théâtre d’épouvante. »

Les nuits rouges du théâtre d’épouvante, Alexandre Kha. Editions Tanibis, 2014. 120 pages.

Les garçons et Guillaume, à table !, de et avec Guillaume Gallienne (France, 2013)

Les garçons et Guillaume, à table ! 1

« Moi, quand j’étais un adolescent,

J’ai essayé les vêtements de ma mère,

J’étais pourtant sûr que ça allait vous plaire

Et que tous les gens s’y habitueraient.

Pourtant on m’a regardé de travers… »

Je sors tout juste du cinéma. J’en suis encore époustouflée. Quand je suis partie, je n’avais plus d’accès Internet, plus d’électricité ; je rentre, tout fonctionne, des fruits exotiques embaument ma chambre, c’est comme si Guillaume avait tout résolu. Je suis sortie de là avec l’envie d’y retourner. C’est une perle.

J’avais aimé la pièce du même titre qui m’avait laissé pour seule déception le fait de ne pas avoir vu Guillaume Gallienne la jouer. Le film a un peu rattrapé cela puisqu’il intercale à l’histoire des scènes filmées comme si on était spectateur de la pièce. Quel plaisir ! J’en suis sans voix.

Il y a tout dans ce film : un excellent acteur et réalisateur, de l’intelligence, de l’humour…

Les garçons et Guillaume, à table ! 5Je n’ai jamais eu le plaisir de voir Guillaume Gallienne sur scène, mais j’espère en avoir l’occasion. Il incarne ici deux personnages : Guillaume et Maman. Et on y croit : ce sont deux personnes différentes. Ce travestissement est un hommage très touchant à sa mère. Finalement, qui pouvait mieux l’interpréter que lui, lui qui l’a imité pendant des années ? Il est incroyable. Et sa voix ! J’adore sa voix, ses intonations…

Premier film de Gallienne. Je ne suis pas une spécialiste des techniques cinématographiques (très loin de là), mais je l’ai trouvé original. Dans sa manière de filmer, d’enchaîner les scènes. Ce n’est pas linéaire comme souvent. Il alterne les gros plans, les points de vue (parfois nous sommes extérieurs à la scène, parfois nous la voyons par les yeux de Guillaume), les périodes et les lieux (on passe de la scène du théâtre au jeune Guillaume en Espagne par exemple).

CULTURE-THEATRE-GALLIENNEL’intelligence et la finesse de la pièce se retrouvent ici. La recherche de soi, le poids du regard, l’imitation, les femmes… Fille, garçon, homo, hétéro… Guillaume nous fait traverser ses années de jeunesse avec innocence et sincérité. Il nous confie ses doutes, ses peurs. La pension, les chevaux, le service militaire, les premières expériences sexuelles, les séances chez les psys, tout est là. Il se dévoile totalement et se met à nu (au sens propre comme au sens figuré).

Les femmes – et sa mère avant toutes les autres – sont le cœur de ce film. Tout vient de « Maman ». Guillaume Gallienne est un véritable amoureux des femmes : il les a imitées, il les a étudiées, il a appris à les connaître et à les écouter, et maintenant, il les a filmées. Les attitudes, les gestes, les regards, les paroles, les voix.

Les garçons et Guillaume, à table ! 3Tout cela peut sembler plutôt sombre, mais non. On rit pendant ce film ! On rit sans cesse parce que c’est hilarant, tout simplement ! La scène avec le psychiatre de l’armée, son père le surprenant en train de jouer à Sissi et sa belle-mère, l’archiduchesse Sophie, le pensionnat et mille autres moments. Et par cet humour, ce film m’a vraiment touchée. C’est vrai qu’il fait parfois rire avec la gorge nouée.

On oscille toujours entre des extrêmes, le film est rempli de contrastes : la virilité de la mère et le maniérisme du fils, les rêves d’amour et la trivialité du sexe, le féminin et le masculin, le rire et les larmes, le théâtre et le cinéma… A côté de scènes hilarantes, d’autres – aidées par la musique – nous transportent comme celle avec le cheval dans le manège.

les garçons et guillaume

Les émotions humaines sont riches et Guillaume parvient aussi bien à nous le montrer et nous le faire ressentir. La candeur et le talent se sont rencontrés et en ressort l’un des meilleurs films que j’ai pu voir cette année. Je suis ressortie charmée, charmée par Guillaume et par toutes les femmes, par « les filles et Guillaume ».

Courrez voir ce film ! (Et moi, je me demande si je ne vais pas courir le revoir…)

Les garçons et Guillaume, à table ! (pièce de théâtre)

L’esquive, de Abdellatif Kechiche, avec Sara Forestier, Osman Elkarraz, Sabrina Ouazani (France, 2003)

On m’avait conseillé, avant d’aller voir La vie d’Adèle, de regarder les autres films d’Abdellatif Kechiche. J’ai donc visionné les trois derniers, à savoir L’esquive, La Graine et le Mulet et Vénus Noire.

L'esquive

Le pitch en une phrase : une bande de lycéens révise Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux.

Pendant près de deux heures, Kechiche filme les gestes, les paroles, les mouvements les plus insignifiants de ces jeunes. Ce film est un flot de paroles. Il n’y a pas de musique, ce qui confère au film un côté presque documentaire sur la vie en banlieue. Il montre la violence de ce milieu, violence des forces de l’ordre (cliché, ces policiers qui s’énervent dès le début ? J’avoue que je ne connais pas cette vie et que je ne connais que ce que l’on nous en montre).

J’ai trouvé l’acteur principal mou, il n’évolue pas et m’a de plus en plus agacé au fil du film. Sara Forestier était pas mal, crédible, vive, mais insupportable aussi.

J’ai bien aimé le paradoxe entre deux langages : celui, rapide, argotique de la banlieue, et celui travaillé de Marivaux.

Il me semble que je l’avais déjà vu, il y a fort longtemps, et que je n’avais pas accroché. C’était encore le cas cette fois, je suis plutôt partagée et je ne peux pas le citer comme un film que j’aime.

Les autres films d’Abdellatif Kechiche :

https://oursebibliophile.wordpress.com/2013/10/09/la-graine-et-le-mulet-de-abdellatif-kechiche-avec-hafsia-herzi-habib-boufares-france-2007/

Les garçons et Guillaume, à table !, par Guillaume Gallienne (2009)

Les garçons et Guillaume, à table !« Le premier souvenir que j’ai de ma mère, c’est quand j’avais quatre ou cinq ans. Elle nous appelle, mes deux frères et moi, pour le dîner en disant : « Les garçons et Guillaume, à table ! » et la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone il y a deux jours, elle raccroche en me disant : « Je t’embrasse, ma chérie » ; eh bien disons qu’entre ces deux phrases, il y a quelques malentendus. »

Je ne connaissais pas la pièce lorsque l’excellent Guillaume Gallienne la jouait à Paris, je n’aurais de toute manière pas pu la voir, et, puisqu’elle n’a pas été filmée dans son intégralité, j’ai dû me contenter de ce petit livre.

Petit, il l’est effectivement. A peine soixante pages à peine, autant dire qu’elles se dévorent. J’aurais préféré voir la pièce, ou entendre Guillaume Gallienne me lire son texte. Cela n’a rien à voir avec lire le texte de la pièce. Les rares extraits que j’ai pu en voir m’ont montré qu’il manque, avec une simple lecture du texte, tout le talent, le charisme, la sincérité de Guillaume Gallienne. Je regrette beaucoup de l’avoir raté. Une pièce est faite pour être vue avant tout, c’est pour cela que j’ai longtemps eu du mal à lire du théâtre. Mais j’ai changé et j’ai pu apprécier ce texte qui est vraiment juste et intelligent.
Je ne ris pas souvent devant un livre. Généralement, je ris intérieurement, je laisse éventuellement échapper un sourire, mais là, alors que je lisais dans le train, j’ai beaucoup souri et je crois bien avoir éclaté de rire une ou deux fois. C’est très drôle.
Mais c’est aussi très tendre. C’est une véritable déclaration d’amour à sa mère et à toutes les femmes.

A la fin, il annonce à sa mère qu’il a « décidé d’écrire un spectacle sur un garçon qui doit assumer son hétérosexualité dans une famille qui a décrété qu’il était homosexuel ». C’est l’inverse de ce qui se produit habituellement. Pour la famille, les connaissances, la société toute entière, le principe de base est l’hétérosexualité et il faut assumer l’homosexualité. On ne demande jamais à quelqu’un : « Dis-moi, tu es hétéro ? » ; non, ça n’arrive jamais. Bref, quoi qu’il en soit, Guillaume Gallienne fait ici un coming out très original.

A travers ce spectacle autobiographique, Guillaume Gallienne dessine en arrière-plan notre société (du moins, c’est ma perception du texte). Une société où il n’est pas toujours facile d’être soi-même, où le regard des autres – et spécialement celui de ceux qu’on aime, de ceux que l’on respecte, de ceux que l’on admire – cherche à nous conditionner, à nous imposer une manière d’être et même de penser.

Les passages émouvants succèdent à ceux qui font rire, mais ils sont toujours pertinents et intelligents. Je n’en regrette que davantage de ne l’avoir pas vu au théâtre.

Le film, Les garçons et Guillaume, à table !, est l’un des films que j’attends avec le plus d’impatience cet automne. Guillaume Gallienne y interprète le rôle principal (évidemment, j’ai envie de dire), mais aussi celui de sa mère. S’il est aussi drôle et émouvant que l’est ce livre, ce sera un film brillant.

« En fait, la grande différence des femmes, c’est leur souffle. Il est plus doux, plus variable aussi, moins linéaire, moins homogène, voilà ! Le souffle d’une femme varie tout le temps selon qu’elle est émue ou concentrée, séductrice ou charmée. Les hommes, ils n’ont que deux manières de respirer, pas plus, selon qu’ils sont calmes ou excités. C’est simple, c’est comme les clebs ! Leur souffle n’est relié à rien, si ce n’est le petit soldat qui est en eux et qui doit surtout ne rien montrer de ses émotions. Tandis que les femmes, c’est incroyable, leur souffle est relié à leurs plus profondes émotions, à ce qu’elles ont de plus intime. Bon, bien sûr, elles savent en jouer, et elles ne s’en privent pas d’ailleurs. Mais ça aussi j’ai appris à le reconnaître, et à le reproduire… Ainsi, je les ai tous appris… tous les souffles, toutes ces respirations qui faisaient battre mon coeur à l’unisson avec les femmes… »

Les garçons et Guillaume, à table !, Guillaume Gallienne. Les Solitaires Intempestifs, 2009. 60 pages.

Les garçons et Guillaume, à table ! (film)