Onirophrénie, de Rozenn Illiano (2018)

Onirophrénie (couverture)Non, vous ne rêvez pas, c’est encore un roman de Rozenn Illiano qui doit indubitablement faire partie des auteurs et autrices les plus chroniqué·es sur ce blog. Récemment, j’avais pointé du doigt les défauts de la saga Town qui n’avait donc pas su me convaincre pleinement. Or, cette fois, j’ai adoré ma lecture, Onirophrénie rejoignant tout de go mes romans favoris de cette autrice.

Onirophrénie nous replonge dans l’Apocalypse, dans la peau de Lili, une marcheuse de rêves rencontrée dans d’autres nouvelles (dans 18.01.2016, « La Boîte noire »…). C’est l’histoire de son périple accompagné du jeune Fañch, leurs questionnements, leurs errances, leur amitié, leurs angoisses face à cette fin annoncée.

Ce roman évite tous les écueils de deux premiers tomes de Town, sachant qu’Onirophrénie et Tueurs d’anges se déroulent en parallèle. C’est-à-dire que, cette fois, j’ai ressenti les choses, j’ai vraiment été en empathie avec les personnages principaux. Je me suis attachée à Lili et à Fañch, j’ai été attendrie par leur duo, attristée au moment d’un choix douloureux. J’ai craint les mauvaises rencontres sur ces routes poussiéreuses et savouré avec eux les jours dans des havres de paix. Évidemment, la suite est connue pour qui a lu Town, mais cela ne nuit en rien à ce roman prenant.
Cependant, n’attendez pas un livre de post-apo mené tambour battant du début à la fin. Les anges ou les néphilistes (les fanatiques qui les soutiennent) ne seront donc pas présents à chaque détour de rue, loin de là : pour les retrouver, il faut plutôt se tourner vers Town. Le rythme est parfois lent, l’intériorité et le cheminement des personnages sont au cœur du récit et les personnages souvent paumés face à ces cartes rebattues suite à la destruction de leur monde. Ce sont des personnages lambda (en dépit des pouvoirs de Lili), faillibles, qui se soutiennent l’un l’autre, et non des héros sans peurs ni doutes.

Et puis, il y a tout le reste. Les spécificités de l’histoire de Lili. Des éléments qui étaient tout à fait ma came, peut-être parce que des bribes m’ont touchée, m’ont parlé. Lili est une marcheuse de rêves puissante mais au pouvoir déglingué par des peines anciennes, des fêlures non réparées. D’où des rêves mutilés et douloureux. À l’heure où, peut-être, plus rien n’est grave, à l’heure où, peut-être, plus rien ne compte, son cheminement sera aussi bien géographique que psychologique et l’absence d’avenir va la pousser à regarder vers son passé.
Une amitié qui a mal tourné. La peur de retourner vers l’autre, l’angoisse du rejet. Ces gens que l’on aimait tant et qui, pourtant, se sont éloignés – dont nous nous sommes éloigné·es –, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir comment.
Et du fait de l’Apocalypse à venir, des questionnements inévitables qui résonnent à merveille avec notre situation actuelle. Pourquoi, comment continuer, à quoi ça sert, notre petitesse et notre insignifiance face à des événements qui nous dépassent. Si ce n’est que notre fin ne viendra pas d’une puissance supérieure et d’êtres surnaturels…

Comme toujours avec Rozenn Illiano, Onirophrénie – quoique parfaitement indépendant – s’inscrit dans le Grand Projet et avoir pris le temps de lire Town avant reste une très bonne idée tant ces romans se complètent (au niveau de l’histoire, des personnages, etc.), s’éclairant ainsi mutuellement. Autant dire que, après ma lecture, je suis allée feuilleter Town pour relire certains passages avec de nouvelles informations. Il y a également des références au monde d’Atlacoaya, déjà évoqué dans des nouvelles (que je n’ai, pour ma part pas encore lues).
Et puis, il y a tous les clins d’œil que l’on repère lorsque l’on suit l’autrice. Des présences familières, des lieux, des films…
Ainsi, tout se répond et s’entrecroise et, comme toujours, cette idée m’enchante.

Des défauts ? J’avoue une pointe de déception face à une certaine situation qui se résout trop rapidement à mon goût. Les explications avancées dans le roman ne m’ont pas pleinement convaincue et les suites m’ont parues de bien faible conséquence. Sans être le cœur du récit, les anges et les humains terrifiants de l’Apocalypse sont tout de même présents dans le monde où évoluent Lili et Fañch et ils avaient un bon potentiel pour des instants d’angoisse pour les personnages, de suspense et de tension, en contrepoint à celles et ceux qui leur apportent un apaisement et des havres de paix. Disons les choses, j’aurais préféré que Lili ait un peu plus de mal à s’en dépatouiller, que l’obstacle soit un peu plus important, que l’équilibre adjuvants/opposants soit plus juste, bref, ne pas avoir tiqué sur un chouïa de facilité

Malgré un passage un peu sous-développé à mon goût, Onirophrénie est un très bon roman, sensible et poétique, qui m’a embarquée de la première à la dernière page à travers cette France en miettes à l’image du cœur de son héroïne.

« Il arrive que faire le deuil des vivants, parfois, soit plus difficile que faire le deuil des morts. Parce qu’ils sont là, à portée, parce qu’ils peuvent encore écouter, parler comprendre, mais aussi rejeter et refuser le dialogue.
C’est pour cela que c’est si difficile. Parce que tant qu’on n’essaie pas, tant qu’on ne cherche pas à reprendre contact et à dire ce que l’on a sur le cœur, leur réponse reste en suspens. On ne sait pas s’ils nous rejetteront ou s’ils nous accepteront, et cet entre-deux aveuglant s’avère bien plus facile et confortable que l’éventualité d’un abandon. »

« Nous ne sommes que des accidents qui ont grandi et qui se sont fabriqués une conscience, rien de plus. Mes mots et mes actes n’ont aucune importance, pas plus que ce que je suis. Le monde disparaîtra sans doute, balayé par les anges, et c’est tout. Un théâtre absurde et vain. »

« – C’est un éléphant ? demande Fañch.
Sa voix tremble un peu, d’émerveillement ou d’incrédulité. Il s’approche de la machine à grands pas puis s’arrête face à elle, stupéfait devant la beauté et la tristesse de ce spectacle.
Il avance sa main, touche le bois humide…
Une fée morte depuis trop longtemps. Un rêve éteint. Un vestige de ce que nous étions capables de créer de plus beau, un témoignage brisé par le ciel. L’éléphant tombé à terre, l’image terrible et magnifique de l’imaginaire, du merveilleux effacé. »

« Comment peut-on réellement décider de ce que l’on fera demain alors que tout peut basculer ? Alors que le monde est promis au néant à date fixe, nous empêchant d’appréhender notre si court futur ? Pour nos esprits effrayés, l’avenir ressemble à une impasse, un piège. On fonce dedans sans discernement, sachant très bien vers quoi nous allons et sans pouvoir faire demi-tour. Chaque heure, chaque jour qui passe est une heure, un jour en moins. Une blessure. Chaque battement de cœur est là pour nous le rappeler. Porteur de sa propre mort, un battement enfui, envolé pour toujours, jamais remplacé. »

Onirophrénie, Rozenn Illiano. Oniro Prods (auto-édition), 2018. 339 pages.

Les classiques, c’est fantastique avec Yukio Mishima et Albertine Sarrazin

Le thème du mois de septembre du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » était « Et moi et moi et moi ! », soit les textes autobiographiques. Pour une fois, ce n’est pas un, mais deux livres que j’ai sélectionné (pour ce qui est d’en lire deux… ce n’est pas tout à fait juste comme vous allez le lire), à savoir Confession d’un masque de Yukio Mishima et Journal de prison 1959 d’Albertine Sarrazin.

Classiques fantastiques Et moi et moi et moi

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Confession d’un masque, de Yukio Mishima (1949)

Confession d'un masqueConfession d’un masque est un livre que j’avais vraiment adoré étant adolescente. Les années passant et ma mémoire étant ce qu’elle est, tout ce qu’il me restait de cette lecture était ce sentiment. J’ai donc décidé de lui accorder une petite relecture avant d’explorer les autres romans de Yukio Mishima qui dorment dans ma PAL. Et si je ne l’ai pas adoré, j’ai tout de même beaucoup aimé cette lecture.

Ce roman aux échos autobiographiques nous emmène dans l’enfance et l’adolescence du narrateur, Kochan (diminutif de Kimitake, véritable prénom de l’auteur). Il y relate la naissance de ses désirs envers les corps masculins – l’odeur de la sueur, le choc de la rencontre avec les représentations de Saint-Sébastien… –, la lutte contre ses inclinaisons et ses tentatives de nouer une relation romantique avec la sœur d’un de ses amis. Il y a un côté très analytique dans ce roman où il détaille et décrypte son homosexualité, son « inversion », ses objets de désirs, ses réactions, les différences et les relations entre ses camarades et lui.
C’est le récit d’un homme torturé, en lutte contre lui-même, du fait d’émotions totalement taboues pour l’époque et la société dans laquelle il vit. L’envie de mort est présente tout au long du roman, il fantasme la sienne et met en scène celle d’autres jeunes hommes dans ses rêves érotiques. Haïssant sa « lâcheté », son être intérieur, il souhaite disparaître, s’évaporer sans laisser de traces. Et en parallèle, la pulsion de vie persiste, lui apportant soulagement lors de son exemption de s’engager dans une Seconde Guerre mondiale agonisante. L’homme qui se fera seppuku n’est pas encore là, mais se dessine en filigrane.

C’est aussi un aperçu du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lorsque celle-ci s’apprête à toucher à sa fin : la possibilité de mourir sous les bombes à tout moment et celle d’être appelé à la guerre, les alertes aériennes, l’état d’esprit de la population…

De l’enfant maladif à l’aube de l’âge adulte, le désir de conformisme, les faux-semblants, l’impossibilité à prétendre totalement des sentiments qu’il n’éprouve pas, le mal-être sont omniprésents dans ce roman introspectif parfois perturbant. Le discours de Mishima m’a parfois choquée, mais sa détresse m’a touchée, attristée. Un récit très sensible et intimiste, intelligent et franc, déroutant mais intéressant.

« Et dans cette maison, on exigeait tacitement de moi que je me conduise en garçon. A contrecœur, j’avais dès lors adopté un déguisement. Vers cette époque, je commençais à comprendre vaguement le mécanisme d’un fait : ce que les gens considéraient comme une attitude de ma part était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma vraie nature et c’était précisément ce que les gens considéraient comme mon moi véritable qui était un déguisement.
C’était ce déguisement endossé de mauvaise grâce qui me faisait dire : « Jouons à la guerre. » »

« Comme je l’ai noté plusieurs fois, l’avenir était pour moi un lourd fardeau. Dès le début, la vie m’avait écrasé sous un pesant sentiment du devoir. Bien que je fusse de toute évidence incapable d’accomplir ce devoir, la vie me harcelait, me reprochait ce manquement. C’est pourquoi j’aspirais à l’immense soulagement que sans aucun doute m’apporterait la mort si seulement, comme un lutteur, je pouvais arracher de mes épaules le lourd poids de la vie. »

« J’avais la certitude éclatante que ma vie future n’atteindrait jamais à des sommets de gloire suffisants pour justifier le fait d’avoir échappé à la mort dans un combat, aussi ne pouvais-je comprendre d’où venait la force qui m’avait fait courir si vite pour passer la porte de la caserne. Cela signifiait-il que je voulais vivre, après tout ? Et cette réaction absolument automatique qui me poussait toujours à me précipiter hors d’haleine vers un abri antiaérien- qu’était-ce, sinon le désir de vivre ? »

« De plus, me dis-je, nul besoin de commettre moi-même cet acte décisif, alors que je suis entouré d’une abondante moisson de multiples modes de morts : la mort au cours d’un raid aérien, la mort à mon poste de travail, la mort au service militaire, la mort sur le champ de bataille, la mort dans un accident d’automobile, la mort par suite de maladie. Sans aucun doute, mon nom était déjà inscrit sur l’une ou l’autre de ces listes : un criminel condamné à mort ne se suicide pas. Non, de quelque façon que je vinsse à considérer la chose, la saison n’était pas propice au suicide. J’attendrais plutôt que quelque chose me fît la faveur de me tuer. Ce qui, en dernière analyse, revient à dire que j’attendais que quelque chose me fît la faveur de me maintenir en vie. »

Confession d’un masque, Yukio Mishima. Gallimard, coll. Folio, 2009 (1949 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Renée Villoteau. 246 pages.

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Journal de prison 1959, d’Albertine Sarrazin (1972)

Journal de prison 1959J’avais beaucoup aimé mes lectures de L’astragale et La cavale (lectures qui remontent aux débuts du blog !) et, même s’il a longtemps dormi dans ma PAL, j’étais enthousiaste à l’idée de découvrir ce journal de prison.
Enthousiasme rapidement douché malheureusement.

Tout d’abord, je m’attendais à ce qu’elle raconte la prison, mais comme me l’a vite appris la préface (la loooongue préface), ce n’est pas le cas. Ce n’est pas un récit des menus événements du quotidien, mais des réflexions personnelles. C’est un dialogue avec elle-même, avec son journal, avec nous alter-ego inopinés. Elle disserte sur l’amour, la mort, le mariage (qui se conclut cette année 1959), sa vie hors normes…

Elle s’y montre bavarde, d’une verve vive et papillonnante. Je l’avoue, je ne suis pas parvenue à rentrer dans son journal, à suivre son esprit, ses pensées, à m’intéresser à ses réflexions trop volubiles. La langue était belle pourtant, discours tantôt poétique, tantôt très oral. Cependant, bien que révélateur de la maturité et de l’intelligence de l’autrice, le contenu m’a laissée sur le bord de la route. J’ai tenu une centaine de pages avant de lâcher l’affaire.

Peut-être y reviendrai-je un jour, quand j’aurai lu ses autres écrits (La traversière, Lettres à Julien, Biftons de prison…). Ou peut-être, après la double déception Anaïs Nin/Albertine Sarrazin, dois-je conclure que les journaux intimes ne sont vraiment pas ma tasse de thé à l’exception de ceux de Mireille Havet ?

« Notre cas à nous a le double avantage de nous stabiliser sans nous limiter, nous laissant le parfum d’aventure, d’enthousiasme et de nonchalance qui m’est vital. L’air que je respire, partout, a toujours cette odeur-là. Et c’est moins douloureux, quand on emménage ici, de voir les barreaux, que de renifler l’air fade. Les relents des autres ne m’intéressent pas. A chacun sa peine. J’aide si je peux, mais avec à peine une petite impression de fraternité de patronage, vague résidu des dortoirs de l’enfance. Aucune pitié : c’est une injure que ce sentiment-là, et de toute façon la vie m’a fait le cœur peu fragile. »

« C’est en connaissance de cause que, chaque fois que possible, je me risque à recommencer un journal, avec l’espoir de sauver quelques miettes du naufrage… Jusqu’à présent, cela n’a pas réussi : tous mes écrits ont été confisqués ou égarés. Pourtant, je réitère, car je crois cette fois qu’il n’y aura pas de naufrage. Et j’aime mieux risque que gribouiller, vingt ans après et les pieds dans les pantoufles, des mémoires aussi mensongers que vivants. Ce sera amusant de confronter… »

« Oui, je crois que les seuls serments à retenir, ce sont nos serments, inventés dans la liberté de nos cœurs. Libres et délirants murmures, jaillis des solitudes et des retours, de l’été, du silence et du périlleux bonheur… chut – c’est si simple… Je t’aimerais toujours… toujours… je le jure sur toi et moi. »

Journal de prison 1959, Albertine Sarrazin. Le Livre de Poche, 1975 (1972 pour la première édition). 188 pages.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, d’Emil Ferris (2017)

Moi ce que j'aime c'est les monstres (couverture)J’ai reçu ce roman graphique à Noël 2018, c’est dire le temps passé à attendre le « bon moment ». Il y avait aussi l’impatience de découvrir ce chef-d’œuvre, mâtinée de la crainte de ne pas l’aimer autant que les autres. Craintes infondées car je n’avais pas lu vingt pages que j’étais déjà sous le charme.

C’est une œuvre insolite et visuellement puissante. Les pages sont riches d’une profusion graphique qui s’affranchit des codes de la bande-dessinée pour suivre son propre chemin. Pleines pages, texte important, dessins s’entremêlant, des petits des grands, des portraits des détails, et de temps en temps, des cases. Le style hachuré d’Emil Ferris aux milliards de petits traits se fait tantôt rude, presque cartoonesque, tantôt d’une finesse et d’un réalisme incroyables. Certains de ses portraits m’ont scotchée par l’humanité qui se dégage des traits de ses protagonistes, visages fatigués, éprouvés, attristés, maltraités par la vie. À cela s’ajoutent des reproductions de tableaux et de couvertures de magazines d’horreur dans un mélange de culture classique et populaire hétéroclite et réjouissant. Presque une semaine pour lire ce livre tant j’en ai scruté les détails et les décors, suivi les lignes, détaillé les ombres et la profondeur, admiré l’efficacité et la précision.

Lorsqu’on feuillette le bouquin, ça semble très confus car on aperçoit des choses très différentes et apparemment sans rapport (sans parler du dessin qui interpelle et peut laisser perplexe, voire dubitatif). Mais je vous rassure, quand on se plonge dans l’histoire, c’est cohérent et passionnant. C’est un mélange d’enquête, d’histoire de vie, de péripéties quotidiennes et d’Histoire. Karen Reyes, fillette passionnée de monstres et de dessin, endosse le rôle de détective pour élucider le mystère de la mort de sa si belle et si triste voisine, Anka Silverberg. Elle se plonge dans la passé de celle-ci, un passé rempli d’horreurs au cœur de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, tout en luttant, gérant, appréhendant son propre quotidien dans le Chicago des années 1960, entre la maladie de sa mère, son ostracisation à l’école, les mystères de son grand frère, la pauvreté, mais aussi la présence des caïds et des mafieux, la mort de Martin Luther King, le racisme…

C’est un journal de bord intimiste qui montre l’humain sous tous ses aspects : les moments de bonté, le partage avec une personne qui nous comprend, mais aussi toute la monstruosité que les cœurs, les esprits et les actions peuvent receler et dissimuler. La psychologie humaine y est scrutée dans ses méandres et dans ses ombres. C’est très sombre parfois, mais j’ai grandement apprécié le fait que le pire soit suggéré et non montré, ce qui est amplement suffisant.

Ce roman graphique est aussi une ode à la différence. Cette fillette qui se rêve lycanthrope nous emmène à la rencontre des minorités, de personnages noirs, métis, LGBTQ+, de prostituées, de « hors-norme ». Au fil des pages, les gueules cassées s’expriment, se dévoilent, sortent de l’ombre. L’autrice y prône la liberté d’être qui on souhaite être, le droit d’exprimer son identité, le besoin de faire tomber les masques.

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres est donc une œuvre stupéfiante, colossale et absolument sidérante, dans laquelle le dessin au stylo bille happe et fascine par sa beauté, l’humanité et les émotions véhiculées. Une œuvre foisonnante et poétique d’autant plus impressionnante quand on connaît l’histoire de cette autrice et dessinatrice qui a vaincu la paralysie induite par le virus du Nil pour réapprendre à dessiner. Je ne sais pas quoi dire d’autre, c’est une claque, c’est un choc, que dis-je, un coup de poing dans le bide, dans le cœur, dans les yeux !

Une seule question à présent : à quand le tome 2, Monsieur Toussaint Louverture ?
(J’en profite pour signaler que c’est encore une publication hallucinante des éditions Monsieur Toussaint Louverture, que leur travail est beaucoup trop fabuleux et que le boulot sur le lettrage est admirable vu la manière dont il est incorporé au dessin. Bref, je les remercie pour toutes les émotions littéraires qu’ils offrent à chaque bouquin.)

« Cher carnet, je vais te parler franchement, pour moi, dans les magazines d’horreur, les meilleures couvertures, c’est celles où les nénés de la dame ne sont pas à moitié à l’air pendant qu’elle se fait attaquer par le monstre. Celles-là, elles me fichent plus que la frousse. Je pense que les nénés à l’air, ça envoie un message caché genre : avoir des seins = c’est très dangereux. Vu ce qui arrive à maman, peut-être que les magazines savent des choses qu’on ne sait pas… »

« Bien sûr dans les livres d’histoire, au chapitre des différents groupes assassinés par les nazis, il n’est jamais question des prostituées, car je suis sûre qu’elles sont considérées comme une tache sur la mémoire des autres victimes. La vérité, c’est que la vie d’une pute ne vaut rien. Pour moi, ce n’est que de la haine de soi. Notre société hait ceux qui les acceptent sans réserve, nous, nos corps, nos désirs secrets. C’est ce que ces dames m’ont appris. À respecter ce que les autres dédaignent. »

Moi, ce que j’aime, c’est les monstres, Livre premier, Emil Ferris. Monsieur Toussaint Louverture, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jean-Charles Khalifa. 416 pages.

La Maison au milieu de la Mer céruléenne, de TJ Klune (2020)

La Maison au milieu de la mer céruléenne 1Une île au milieu d’une mer céruléenne. Un orphelinat étrange et ses habitants atypiques. Des secrets. Et pour s’assurer du bien-être des pensionnaires, Linus Baker, un agent du Ministère de la Jeunesse magique, un employé modèle et solitaire au quotidien bien réglé entre son chat acariâtre et ses quelques tournesols, qui va voir ses certitudes s’effondrer et son cœur se réveiller.

Attention chronique sans aucun recul ! Je l’écris à chaud même si elle ne sera pas publiée tout de suite. Si vous voulez de l’analytique, du rationnel, ce n’est pas le bon article car j’ai envie de vous raconter comment ce livre a suscité la totale adhésion de mon cœur et de mon esprit.

Je l’avoue, j’ai les tripes nouées, le cœur déchiré et la gorge serrée de cette dernière page tournée. Ce livre était juste beaucoup trop attendrissant.
Page après page, on découvre, on vit avec et on apprend à connaître et surtout à aimer (bon, en vrai, je les ai probablement tous aimés dès leur première apparition) une petite bande haute en couleurs. Linus et Arthur. Talia, Phee, Chauncey, Théodore, Sal, Lucy. Zoe. Ce qu’ils sont est d’abord très réjouissant à lire. Qui ils sont est bouleversant à découvrir.

C’est un livre qui fait chaud au cœur. J’ai lu et relu certains passages pour les vivre encore et encore avec une émotion intacte, voire grandissante. Le pouvoir de mots simples mais agencés avec une telle justesse qu’ils en deviennent magiques. On s’amuse souvent avec les personnages, on sourit. Parfois, on est révoltée, écœurée, encolérée. Il arrive aussi que la tristesse se fasse submersive.
Incroyables, les émotions nées de cette histoire. On a envie d’y croire, de croire que la vie peut être belle, colorée et généreuse. Que peut-être on trouvera sa place. Ça parle de différence, de résilience, de famille (celles que l’on se crée surtout), de confiance, de beauté, de petits riens qui font tout.

Peut-être que c’est un peu trop beau. Peut-être que si j’étais plus objective, je trouverais ça un peu trop plein de bons sentiments pour y adhérer. Peut-être que cette histoire est juste tombée pile poil au moment où j’avais besoin d’une bulle de douceur. Peut-être qu’à un autre moment, j’aurais pu trouver ça un peu trop gentil.
Mais aujourd’hui, je n’en ai pas envie. Pas envie d’être cynique. Pas envie d’être critique. Je me suis laissée emportée par une vague céruléenne et c’était tellement agréable. Parce que les belles histoires font du bien parfois. Qu’il est bon de se retrouver si tourneboulée de temps en temps, même si la contrepartie est de se sentir orpheline quand arrive le moment de laisser ces personnages derrière nous.

Et puis, je pourrais vous parler d’un univers fascinant, malgré son triste et juste regard sur l’humanité avec ses craintes et ses haines. De personnages si vivants qu’on ne peut les croire uniquement de papier. D’histoires d’amour LGBT+ qui ne constituent jamais un problème ou une source de rejet ou de souffrance, qui sont juste tendres et sincères et évidentes. D’un rythme enlevé et d’une écriture très visuelle. Peut-être pourrions-nous analyser plus précisément ce qui constitue la réussite de ce roman.
Ou alors, comme une amie l’a fait pour moi en me collant dans les mains ce roman dont j’ignorais tout, je pourrais simplement vous inviter à partir sur une île étonnante sans rien savoir de plus. C’est peut-être la meilleure façon de faire un voyage renversant. Tout simplement magique.

(Et puis, cette couverture – celle de l’édition américaine – cachée sous le rabat papier est juste sublime, non ?)

La Maison au milieu de la mer céruléenne (couverture américaine)

« Je suis du papier. Fin et fragile. Si l’on me brandit vers le soleil, il brille à travers moi. Si l’on écrit sur moi, je deviens inutilisable. Ces marques ont une histoire. Elles forment une histoire, racontent des choses que les autres lisent, mais ils ne voient que les mots et pas ce sur quoi ils sont écrits. Je suis du papier et même si j’ai de nombreux semblables, aucun n’est exactement comme moi. Je suis un parchemin parcheminé. J’ai des lignes. Des trous. Si tu me mouilles, je fonds. Si tu m’enflammes, je brûle. Si tu me tiens dans des mains trop dures, je tombe en morceaux. Je me déchire. Je suis du papier. Fin et fragile. »

La Maison au milieu de la Mer céruléenne, TJ Klune. Éditions De Saxus, 2021 (2020 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Cécile Tasson. 473 pages.

Parenthèse 9e art : Traquemage, Dans la tête de Sherlock Holmes et Éclat(s) d’âme

Aucune thématique dans ce fourre-tout : de la BD française et du manga japonais, de l’aventure et du drame, du comique et du sérieux…

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Traquemage (3 tomes)
de Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin) (2015-2019)

Cette série bouclée en trois tomes m’a fait passer un délicieux moment de lecture ! Voici l’histoire de Pistolin, éleveur de cornebiques et petit producteur de pécadous, un fromage authentique (comprendre « particulièrement odorant »), qui, exaspéré de voir son troupeau boulotté par les armées des mages, décide d’aller les exterminer.

De la fantasy rurale et irrévérente – ici, les fées virent alcooliques et les sirènes se font à moitié bouffer (la moitié poisson, je précise) – et un humour assez décapant. Entre les mésaventures loufoques de Pistolin et la tête blasée de Myrtille la cornebique, ce fut un divertissement efficace et amusant.

Si je regrette cette conclusion un peu rapide qui précipite la fin de cette excellente lecture (dont j’aurais bien voulu un quatrième tome), j’apprécie le fait qu’il s’agisse d’une série achevée et bouclée qui ne perd pas de sa saveur en cours de route !

Traquemage (3 tomes), Wilfrid Lupano (scénario) et Relom (dessin). Delcourt, 2015-2019. 56 pages par tome.

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Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux
de Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin) (2019)

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1 (couverture)Un médecin amnésique trouvé errant en chemise de nuit, une poudre mystérieuse, un ticket de spectacle, voilà Sherlock Holmes et le docteur Watson sur les traces d’un complot des plus étranges…

Je me suis régalée avec cette enquête de Sherlock Holmes qui nous plonge, plus que jamais, dans l’intellect du célèbre détective. Page après page, d’une case à l’autre, il nous fait visiter sa « petite mansarde » tout en suivant le fil de ses pensées, de ses raisonnements et déductions. On le voit arpenter ses bibliothèques mentales pour piocher dans les connaissances engrangées, visualiser les témoignages sous forme de pièces de théâtre, peindre dans son esprit un portrait-robot, suivre un fil rouge ici bien visible. C’est dans ce cerveau optimisé, cet intérieur bien rangé de faits, d’indices et de savoir, que nous plongent les auteurs.

La mise en page et l’agencement des cases diffèrent au fil de l’ouvrage pour un résultat soigné, passionnant et particulièrement original. Le trait de de Benoît Dahan est atypique, avec des faciès très marqués, et j’ai tout de suite adoré ces pages couleur sépia.

Bref, me voilà absolument enchantée de cette mise en image de l’un des plus fameux cerveaux de la littérature.

 Petit bémol : ce n’est pas une histoire complète ! (encore une fois…) Je ne m’y attendais pas (ou plutôt, j’ai commencé à m’y attendre en voyant fondre le nombre de pages restantes pendant que le mystère n’allait que s’épaississant) et la césure a été déroutante, brutale et frustrante. Dommage car cela casse le rythme, sans parler du fil de l’enquête !

Dans la tête de Sherlock Holmes, tome 1, L’affaire du ticket scandaleux, Cyril Lieron (scénario) et Benoît Dahan (dessin). Ankama, 2019. 48 pages.

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Éclat(s) d’âme (4 tomes)
de Yuhki Kamatani (2015-2018, série terminée)

Lorsqu’un de ses camarades de classe découvre un porno gay sur son smartphone, Tasuku ne pense plus qu’à mourir. Or, à l’instant T, il voit une femme s’élancer dans le vide à l’endroit où il pensait faire de même. Sauf que celle-ci est toujours parfaitement vivante… et est l’hôte d’un salon de discussion où se réunissent des personnes LGBT+. Dans ce monde safe, Tasuku va pouvoir découvrir qui il est tout en retrouvant une confiance insoupçonnée.

En dépit de quelques difficultés parfois à distinguer certains personnages masculins, Éclat(s) d’âme est une série poétique et sensible abordant le sujet de l’identité, du genre, de la sexualité et de la différence.
Sa galerie de personnages éclectiques présente différentes personnalités et différentes sensibilités. Diverses façons de vivre sa vie, au grand jour ou en secret, seul·e ou accompagné·e. J’ai également aimé la façon de souligner que la souffrance pouvait naître d’un excès de bienveillance, douloureuse dans son innocence, aussi bien que par des gestes ou des mots ouvertement blessants.

 Les sujets sont bien traités, avec pertinence et réalisme. Yuki Kamatani dénonce la violence du monde, les stéréotypes, les combats intérieurs et extérieurs, sans lourdeur et sans pathos, mais avec une empathie puissante. Les moments que vit Tasuki au cœur du salon de discussion apportent une douceur et une parenthèse bienvenues, tant pour lui que les lecteur·rices.

Si le premier tome m’avait plu, mais sans enthousiasme particulier, les trois tomes se sont révélés très bons. J’ai fini par me sentir impliquée et par m’attacher aux personnages. C’est très fin, très juste et assez poignant par moment.

Éclat(s) d’âme (4 tomes), Yuhki Kamatani. Éditions Akata, 2018 (015-2018 pour les sorties originales). Traduit par Aurélien Estager. 178 pages (T1), 162 pages (T2), 178 pages (T3), 242 pages (T4).