Le Sculpteur, de Scott McCloud (2015)

Le Sculpteur (couverture)Plus que tout au monde, David Smith désire se faire un nom dans le monde de la sculpture. Devenir quelqu’un, être reconnu comme un artiste de premier ordre, créer sans contrainte. Désespéré, il conclut un pacte : pendant deux cents jours, ses mains auront le pouvoir de modeler la matière à loisir. Et lorsque cette échéance touchera à sa fin, il mourra.

Ce roman graphique est certes imposant, mais une fois acceptée l’invitation de la jeune femme de la première page, j’ai été complètement happée par cette nouvelle histoire de passion artistique, la seconde après Polina.

Le Sculpteur (planche)

Pas une once d’ennui ou de lassitude, l’action ou les personnages évoluant de manière captivante tout au long du récit. La narration est parfaitement maîtrisée et le temps s’écoule de façon limpide. Le tout est très immersif, comme un film… ou comme si nous y étions. Tout se ressent avec une grande acuité. La lenteur de certaines journées, la douceur de certains moments, mais le temps qui file à toute vitesse, faisant naître une angoisse chez David comme chez le lecteur. De même, lorsque David est entouré de gens dans la rue ou une fête, la multitude de bulles et de conversations fragmentées ont fait naître le même sentiment d’oppression que si j’étais moi-même parmi la foule.

Le personnage de David a également beaucoup contribué à cet abandon dans l’histoire. David est un jeune homme paumé et bientôt sans le sou. L’Art, pour lui, se transforme en une quête éperdue. Son extraordinaire pouvoir ne lui assure en aucun cas que son travail sera reconnu et apprécié. Au contraire. Pessimiste et facilement démoralisé, il est sans cesse assailli par les doutes. Un état auquel je m’identifie très facilement.
Autre personnage central, Meg est une jeune femme ouverte aux autres qui semble imperméable aux doutes et au manque de confiance en soi. C’est toutefois loin d’être le cas et nous découvrons peu à peu un personnage plus complexe qu’au premier abord. Néanmoins, si je me suis parfois sentie proche de Meg, c’est aussi sur ce personnage que Scott McCloud m’a le plus déçue. Le fait qu’elle ne fasse finalement pas grand-chose de sa passion et de son talent pour le théâtre, son immense désir d’enfant… Ça ne m’a pas gâché ma lecture, mais plutôt attristée.

 

En plus d’offrir une histoire passionnante aux personnages attachants, Le Sculpteur nous pousse également à une réflexion sur de nombreux sujets : l’art, la place de l’artiste dans la société, ses relations avec le petit monde des galeries, des critiques et des acheteurs, mais aussi la passion parfois aliénante, la volonté de laisser quelque chose derrière soi, celle de s’élever au-dessus de la foule des David Smith, les rêves, les choix…

Les dessins sont à la fois d’une grande douceur et d’une vivacité stupéfiante, rendant parfaitement le mouvement et l’agilité des mains d’un David absorbé par son œuvre. Le choix de la bichromie noire et bleue est en parfaite harmonie avec la tonalité de l’histoire, souvent mélancolique, pessimiste, désemparée.

 

Mariant sans le moindre faux pas quotidien et fantastique, Le Sculpteur est un roman graphique d’une grande richesse qui se révèle fascinant et émouvant du début à la fin.

Le Sculpteur, Scott McCloud. Rue de Sèvres, 2015 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran. 486 pages.

Publicités

Polina, de Bastien Vivès (2011)

Polina (couverture)La jeune Polina Oulinov est sélectionnée pour intégrer la prestigieuse école de danse Bojinski. Mais bien qu’admiré, le maître est aussi intransigeant et exigeant que son enseignement. Soumission, opposition, Polina cherche sa propre voie qu’elle trouvera loin de l’école de sa jeunesse.

Malgré toute la presse autour de Bastien Vivès, les bonnes critiques autour de son œuvre et l’adaptation de cette BD en film, je n’avais jamais rien lu de ce jeune scénariste-dessinateur. A part que ça parlait de danse, je n’en savais pas plus sur Polina.

Ça a été une belle découverte, tout d’abord, pour le trait de Bastien Vivès. Si les premières pages m’ont laissée dubitative, j’ai rapidement été séduite par la sobriété de ces dessins bichromatiques. Les visages sont simplement esquissés – on reconnaît les personnages à leur silhouette, leur coupe de cheveux, leurs lèvres, leur port de tête – et laissent toute la place au corps et aux mouvements. C’est sûrement la plus grande qualité de cette BD : la façon dont le dessinateur a su retranscrire les gestes, la grâce et la précision pour nous donner à voir les danses et ballets.

La passion, l’espoir, la difficulté, la motivation, les envies de renoncement, la persévérance, les douleurs physiques et psychologiques, l’exigence… Polina nous plonge dans un univers sportif et artistique rude où les craquages sont fréquents. Pourtant, alors que je m’attendais à une rivalité entre danseuses, il n’en est rien et Polina et ses camarades nouent au contraire de belles amitiés.
Ellipse après ellipse, nous voyons Polina s’épanouir et murir sur plusieurs années et la petite fille devient une femme au talent émérite. Les changements de direction qu’elle choisit de prendre rendent son histoire passionnante et parfois inattendue. Solitaire, parfois perdue, c’est un personnage porté par sa passion qui m’a beaucoup parlé.
La relation entre Polina et Bojinski fonctionne tout de suite. Il y a peu de mots, mais Bastien Vivès parvient à nous faire ressentir le lien qui les unit. Même lorsque Polina quitte l’école, on sent qu’elle n’en a pas tout à fait fini avec son ancien mentor. Une collaboration intense et unique traversée par des dissensions mais aussi des moments de grâce comme lorsque le juge féroce ôte les lunettes qui dissimulent son regard pour laisser apparaître un homme usé mais admiratif devant l’étoile de sa carrière.

Roman graphique passionnant, parcours initiatique réaliste, Polina nous raconte une histoire sensible et humaine, portée par des dessins minimalistes, à la fois subtils et aériens.

Polina, Bastien Vivès. Casterman, coll. KSTR, 2011. 206 pages.

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)

Belle du Seigneur (couverture)Genève, 1935. Ariane, femme d’un petit bureaucrate, gentil mais ennuyeux, aime Solal. Mais peuvent-ils garder leur amour toujours au sommet ? Peuvent-ils préserver leur passion de l’usure du quotidien ?

Voilà une critique que je ne peux garantir sans spoiler. Pourquoi ? Parce que Belle du Seigneur est un livre que je lis depuis plus d’un an. J’ai lu une bonne partie par petits bouts et il était abandonné depuis un moment quand je l’ai repris début mai. Et là, surprise, j’ai dévoré les six cents pages restantes en quelques jours, il m’a tellement captivée que j’ai hésité à le reprendre du début (mais finalement, non, quand même pas, parce que je m’en souvenais relativement bien et parce que je n’allais jamais m’en sortir si je faisais cela). Du coup, mes souvenirs sont beaucoup plus frais sur la seconde moitié du roman, je suis bien plus imprégnée de cette partie-là. D’où le risque de spoilers.

Je ne sais encore que penser de Belle du SeigneurJ’ai été happée par ce roman qui m’a captivée tout en me faisant beaucoup gamberger (et pas forcément à des choses positives, comme la fin d’un couple, la fin de l’amour, la fin du désir). Mais il m’a aussi irritée.

Belle du Seigneur raconte la séduction, la passion, l’exaltation des rendez-vous toujours trop rares, la fébrilité des préparatifs, puis la fin de la passion causée par l’habitude. Raconte comment, vivant ensemble chaque jour et presque chaque minutes, les amants se lassent, remarquent les défauts de l’autre, cessent de se désirer sans pour autant oser se l’avouer. En manque de social, en manque des autres, les amants s’entre-déchirent lentement, contraints de regarder leur amour se déliter jour après jour dans les rituels du quotidien tout en jouant « cette pauvre farce de leur amour, de leur pauvre amour dans la solitude ».

« Et le pire, c’était qu’il chérissait cette malheureuse. Mais ils étaient seuls, et ils n’avaient que leur amour pour leur tenir compagnie. »

La judaïté et la montée de l’antisémitisme sont très présentes dans ce roman, notamment dans la seconde partie (ou peut-être dans tout le roman comme mes souvenirs du début sont un peu altérés). Solal est constamment blessé par les paroles des gens (ces « heureux », ces « préservés » comme il les appelle) approuvant Hitler, rejetant tout sur les Juifs et par les graffitis haineux sur les murs de Paris. Il se sent parfois honteux et en mal d’amour, mais il est tout de même fier de sa religion et de son peuple qu’il aime et exalte dans de longs discours (il perd d’ailleurs son emploi en s’élevant contre les pays qui refusent de donner l’asile aux Juifs allemands persécutés). Dans ces passages-là, j’ai vraiment eu l’impression que Solal était Albert Cohen (par contre, je ne connais rien de l’auteur, donc je ne me lancerais pas dans une thèse à ce sujet, c’est seulement une sensation).

C’est un livre lent – l’intrigue évolue peu : une histoire d’amour, une passion adultère suivie au jour le jour – mais aussi extrêmement bavard. Ce sont d’ailleurs ces bavardages qui ont ainsi captivés mon attention : nous sommes sans cesse plongés dans les pensées – anarchiques, précipitées, se bousculant sans cesse, passant du coq à l’âne – des protagonistes, ce qui donne lieu à de longs monologues sans point (et parfois sans virgule) sur des pages et des pages.
Si Solal est souvent désabusé, si Ariane est souvent exaltée, j’ai particulièrement aimé le bavardage incessant de la vieille Mariette, bonne, femme à tout faire, ancienne nourrice d’Ariane. Un avis sur tout et tout le monde, une prononciation parfois approximative (« water causette », « chasse » pour « sache », etc.), un regard plus lucide qu’Ariane sur Solal ou Adrien, du bon sens. Il y a toujours beaucoup d’humour dans ses soliloques, notamment lorsqu’elle détaille les rituels risibles des deux amants pour ne pas se voir en cas d’imperfection (si pas baignés, si pas rasé, si pas habillés).

Les personnages ne sont pas particulièrement attirants non plus. Je suis partagée à leur sujet également. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis attachée à eux même s’ils m’ont parfois amusée ou émue. Certes, ils sont terriblement humains, mais ils sont aussi terriblement agaçants. Ariane, parfois horriblement naïve et innocente, parfois exigeante et méprisante (sa fortune lui en donnant apparemment le droit). Adrien Deume, Didi, falot, paresseux, ambitieux, ridicule, vaniteux. Solal des Solal, boudeur, capricieux, jaloux, n’aimant que des belles femmes mais les haïssant de l’aimer pour sa beauté et ses « babouineries » de mâle dominant. Tous égoïstes, se regardant sans cesse vivre. Albert Cohen se moque aussi d’Antoinette Deume, tante et mère adoptive d’Adrien. Il raille son snobisme de petite bourgeoise, ses fiertés, ses prétentions, sa prétendue dévotion, ses mesquineries.
J’ai souvent éprouvé le désir de claquer Solal et de secouer Ariane, de leur montrer la vie qu’ils pourraient avoir si lui cessait de courir après son ancien poste, si elle laissait une place au naturel dans leur vie, s’ils vivaient, tout simplement ! Certains passages sont tellement absurdes qu’ils me laissaient bouche bée et sifflante d’exaspération.
L’histoire se passe dans les années 1930, il faut remettre cela en perspective, mais j’exècre la misogynie qui se dégage de ces pages. La façon dont Solal finit par traiter Ariane, son « Ariane qu’il chérissait toujours plus, qu’il désirait toujours moins et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute qu’elle en avait le droit », ainsi que sa manière à elle de s’aplatir devant lui, de se complaire à être sa chose, son esclave. La relation entre les deux est inégale depuis le début et Ariane n’a jamais réellement son mot à dire. Extrêmement irritant également, elle esclave de la perfection : toujours être belle, toujours élégante, courant chaque jour chez le tailleur, ne jamais être vue « humaine », ne jamais se moucher devant lui, ne jamais bailler, ne jamais aller aux toilettes, toujours être parfaite.

Belle du Seigneur, un roman-fleuve de 106 chapitres, une tragédie moderne, une comédie corrosive, un monument littéraire qui me laisse partagée, incapable de trancher entre la fascination envers la plume d’Albert Cohen et l’irritation envers les personnages et la misogynie latente. Une lecture atypique que je n’oublierai clairement pas de sitôt.

Belle du Seigneur (coffret)

« Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du Moyen Âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors de ventre, crânes éclatés bavant leur cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! A la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! »

« Leur pauvre vie. Parfois le recours aux méchancetés forcées, sans nulle envie d’être méchant, mais il fallait mouvementer leur amour, en faire une pièce intéressante, avec rebondissements, péripéties, réconciliations. Recours aussi aux imaginations jalouses pour la désennuyer et se désennuyer, pour faire du vivant, avec scènes, reproches et coïts subséquents. Bref, la faire souffrir pour en finir avec ses migraines, ses somnolences après dix heures et demie du soir, ses bâillements poliment mordus, et tous les autres signes par lesquels son inconscient disait sa déception et sa révolte contre les langueurs d’un amour sans plus d’intérêt, un amour dont elle avait tout attendu. Son inconscient, oui, car de tout cela elle ne savait rien. Mais elle en devenait malade, douce esclave exigeante. »

Belle du Seigneur, Albert Cohen. Gallimard, coll. Folio, 2011 (1968 pour l’édition originale). 1109 pages.

Sur les ailes du monde : Audubon, par Fabien Grolleau (textes) et Jérémie Royer (dessin) (2016)

Sur les ailes du mondes, Audubon (couverture)Sur les ailes du monde, Audubon se penche sur la vie de Jean-Jacques Audubon, ornithologiste enflammé et obstiné qui s’est lancé dans une entreprise titanesque : répertorier et dessiner tous les oiseaux d’Amérique. Mais parmi ses détracteurs, les éditeurs scientifiques qui trouvent ses dessins trop artistiques et pas assez académiques.

 

Moi qui ne connaissais Audubon que de nom (amusant que ce Français soit bien plus célèbre aux Etats-Unis que dans son pays d’origine), j’ai découvert un passionné. Un pur et dur. Un homme habité. Cette BD, bien qu’elle mêle la réalité et la fiction, m’a donné envie d’en apprendre davantage, de découvrir plus en avant la vie de cet explorateur un peu fou.

Ce n’est pas une biographie complète, de sa naissance à sa mort. A partir des récits qu’Audubon a fait de ses aventures, les auteurs se sont surtout focalisés sur sa quête, même s’ils nous donnent à voir quelques retours au monde civilisé. A sa passion, Audubon consacra ses économie, sacrifia sa vie de famille (bien que ce soit sa femme qui, comprenant la première la force de l’appel de la nature, l’invita à prendre la route).

Evidemment, le personnage n’est pas sans côtés sombres, voire parfois choquants. A commencer par la manière dont il s’y prenait pour dessiner les oiseaux : les tuer (les massacrer parfois) – peu importe s’ils sont rares – et les empailler avant de les immortaliser sur le papier. A l’instar de la terrible scène de la chasse aux bisons, il s’agit là d’une attitude difficile à concevoir de la part d’un amoureux de la nature de nos jours. Mais il ne faut pas oublier qu’Audubon a vécu deux cents ans avant nous et que l’approche à la nature n’était alors pas la même.

sur-les-ailes-du-monde-audubon-3Sur les ailes du monde, Audubon donne aussi à voir une Amérique qui change. Transition entre l’Amérique d’avant les colons et celle que l’on connaît. La nature est encore sauvage et omniprésente, mais ce n’est plus le monde vierge dans lequel les Amérindiens vivaient en totale harmonie avec elle. Les premières cicatrices infligées par les colons commencent à apparaître. Et une partie de la faune à s’éteindre.

 

Jérémie Royer m’a convaincue par ses dessins des oiseaux et de la nature. Magnifiques. On en prend plein les yeux avec ces créatures de toutes les couleurs et toutes les tailles possibles et imaginables. Grâce à ses illustrations, les animaux, la nature, le livre, tous respirent et vivent.

Certaines scènes sont magiques – celle de l’arbre aux hirondelles, celle, très onirique, du délire fiévreux… –, d’autres pleines d’émotions comme celle où sa femme l’invite à partir. On ressent la force de la passion d’Audubon en voyant son visage concentré, hypnotisé, lorsqu’il se retrouve face à une chouette qui lui rend son regard.

Un destin hors du commun, une passion dévorante, une balade poétique dans une Amérique qui n’est plus que fiction.

Audubon

« Jean Rabin, Fougère, Laforêt, Jean-Jacques Audubon, John James Audubon, l’homme aux multiples noms, aux multiples vies. Une existence complexe et aventureuse, riche d’histoires réelles, mais pas encore suffisamment riche pour celui qui les a vécues : sans doute en inventa-t-il une partie, enjolivant, modifiant, quelquefois de bonne foi, des pans de son histoire personnelle, oubliant même qu’il le faisait et sans doute finissait-il par croire lui-même à ses propres mensonges.

 L’histoire retient de lui un peintre ornithologique hors pair, un aventurier pionnier dans l’Amérique encore naissante, un écrivain et un des pères de l’écologie moderne américaine.

 Notre histoire s’inspire de sa vie, mais surtout de ses récits, pour en faire, à notre tour, une histoire inventée qui, nous l’espérons, retranscrira davantage une personnalité qu’une vérité historique. »

(Avant-propos de Fabien Grolleau)

Sur les ailes du monde : Audubon, Fabien Grolleau (textes) et Jérémie Royer (dessin). Dargaud, 2016. 183 pages.

Audubon

Whiplash, de Damien Chazelle, avec Miles Teller et J.K. Simmons (Etats-Unis, 2014)

Whiplash afficheWhiplash, c’est l’histoire d’Andrew, un jeune batteur qui intègre le Shaffer Conservatory, prestigieuse école de musique, et l’orchestre de Terence Fletcher, un despote exigeant le meilleur de ses élèves. Humiliations, souffrances physiques et psychologiques, coups bas, le chemin de l’excellence est douloureux.

Whiplash J.K. SimmonsLes deux acteurs principaux sont fabuleux. Miles Teller se donne à fond sur sa batterie (puisqu’il y effectue une bonne partie des séquences musicales, environ 70%) et confère à cet étudiant un portrait en mille nuances : tantôt décidé, tantôt accablé, tantôt honnête, tantôt prêt à tout pour être le meilleur. En face de lui, J.K. Simmons est Terence Fletcher. Crâne rasé, regard clair et glacial, il hurle ses injures avec ses tripes. Toutefois, derrière le tyran manipulateur, se cache une blessure, la perte d’un élève promis à une carrière exceptionnelle.

La réunion des deux est fantastique et terrible. Passant avec aisance d’une relation de confiance élève/professeur à un véritable combat, Whiplash Miles Tellerils nous coincent entre eux, nous étranglent, nous étouffent.

Jusqu’où peut-on aller dans la recherche de la perfection ? Celle-ci autorise-t-elle, nécessite-t-elle harcèlement moral et physique ? Damien Chazelle, à travers cette histoire autobiographique (bien que lui ait abandonné la batterie, traumatisé par un professeur), ne tombe pas dans les clichés. Pas de gentils et de méchants, la question est plus délicate. Réussite, dépassement de soi, souffrance, satisfaction, exigence, comment apporter une réponse tranchée ? A chacun de se faire une opinion…

Whiplash J.K. SimmonsEt, sans être une grande amatrice de jazz, ce film offre des séquences où l’on souhaiterait trépigner davantage, les mains se mettent à marquer le rythme, les pieds à tressauter. Ce n’est pas un film pour les spécialistes, tout le monde peut apprécier les morceaux joués, répétés encore et encore. Mais ceux qui « n’aiment pas le jazz » peuvent apprécier Whiplash.

Une grosse claque qui m’a collée au siège pendant près de deux heures. Ce film nous attrape et ne nous lâche plus. Alternant plans serrés sur les visages en souffrance, gros plans sur les instruments qui deviennent des objets magnifiques, Damien Chazelle nous fait ressentir les efforts et les douleurs des musiciens. Le sang ruisselle sur les baguettes, la sueur sur les fronts, le jazz est un sport. Une lutte. Parfois oppressante. Les quinze dernières minutes, haletantes, violentes, m’ont achevée.

Un des films les plus intenses de 2014. A voir, à écouter, à ressentir.

Whiplash Simmons et Teller

Mommy, de Xavier Dolan, avec Antoine-Olivier Pilon, Anne Dorval et Suzanne Clément (Canada, 2014)

Mommy (affiche)Évidemment, j’arrive après la bataille, j’ai pourtant vu Mommy, cinquième film de Xavier Dolan et deuxième film de l’année 2014, en avant-première. Bref, sans importance. Ce qui importe n’est pas quand, où j’ai découvert le film, mais bien ce bijou que j’ai déjà vu deux fois (la seconde fois, des détails sautent aux yeux, on attend des passages qui nous giflent à nouveau…)

Mommy (Anne Dorval et Antoine-Olivier Pilon)Steve est un adolescent souffrant d’un trouble de déficit de l’attention/hyperactivité (T.D.A.H.) et de l’attachement, agressif et violent en période de crise, ultra-possessif (et ainsi prêt à tuer sa mère pour qu’elle ne l’abandonne pas) et potentiellement dangereux. Renvoyé de l’institution où il avait été placé, sa mère, Die, se voit dans l’obligation de le reprendre avec elle. Une troisième personne va intervenir dans leur face-à-face explosif, Kyla, la voisine bègue.

Les acteurs sont tous incroyables et le trio fonctionne à merveille.

Mommy (Antoine-Olivier Pilon)Antoine-Olivier Pilon – que j’ai découvert dans le clip d’Indochine, College Boy, réalisé par Xavier Dolan, car sa brève apparition dans Laurence Anyways ne suffisait pas à parler d’une quelconque découverte – semble être un jeune homme parfaitement équilibré dans la vie et pourtant, il incarne un Steve avec une justesse déroutante. Tantôt insupportable gueule d’ange, tantôt insultant et violent, il a tout compris à ce personnage psychologiquement malade et très sensible. Encore une fois, comme avec Pierre-Yves Cardinal pour Francis (Tom à la ferme) ou Melvil Poupaud pour Laurence (Laurence Anyways), Xavier Dolan a su trouver l’acteur parfait pour le rôle.

Mommy (Anne Doval alias Die)Anne Dorval reprend le rôle de la mère. Un peu vulgaire, un peu adolescente attardée (les costumes en disent beaucoup) et souvent dépassée, mais combative et aimante, Diana « Die » Desprès est un nouvel aspect de cette figure qui traverse l’œuvre de Dolan. Ce n’est plus la Chantal Lemming de J’ai tué ma mère, kitsch, encore plus vulgaire et surtout manipulatrice et culpabilisante. Die est vraiment attachante malgré ses défauts et Anne Dorval est une nouvelle fois totalement géniale. Elle ne baisse jamais les bras, elle affronte l’adversité. La mort de son mari, son fils difficile, les problèmes d’argent, le chômage, elle affronte tout, juchée sur ses chaussures plateformes, le menton relevé. J’ai beaucoup d’admiration pour ce personnage et pour l’actrice.

 Mommy (Suzanne Clément alias Kyla)Après avoir interprété la flamboyante Fred de Laurence Anyways, Suzanne Clément avait le personnage le moins défini du trio. Kyla est habillée sans originalité, Kyla est silencieuse, Kyla ne révèle rien de sa vie. Et pourtant, grâce à Suzanne Clément, Kyla prend de l’épaisseur et de l’importance. Ses sourires timides, ses regards vers cet excentrique duo, ses bégaiements, ses changements dans la manière de se coiffer, son secret que l’on devine peu à peu bien qu’elle détourne sans cesse la conversation d’elle-même… autant d’éléments qui en font un personnage touchant et essentiel. Elle apporte un peu de calme au milieu des cris de Steve et Die (elle est même parfois frustrante par sa lenteur d’expression) et surtout, elle leur apporte un équilibre et une sérénité qui leur étaient impossible en tête-à-tête.

Mommy, malgré sa fin et son sujet, est un film lumineux. Poignant, dur parfois, mais également drôle. Le trio ne se laisse jamais abattre en dépit des épreuves et espère toujours. Ils ne se pleurent pas dessus, ce n’est pas « La vie est trop injuste… ».

Mommy (Anne Dorval et Suzanne Clément)Le format carré nous amène au plus proche des personnages, de leur souffle, de leur peau, de leurs yeux. Un geste ou un regard en dit parfois plus long que les mots. Sur une musique du « trésor national », la scène de la première soirée que Steve, Die et Kyla passent ensemble l’illustre bien : les mots ne veulent rien dire, tout passe dans les regards. Toutes les attentes, tous les espoirs des personnages… Cette scène est tout simplement incroyable, une des plus fortes du scénario.

Et cet incroyable moment sur la chanson Wonderwall d’Oasis justifiait à lui seul le format 1:1. Je ne veux pas trop en dire, mais Dolan introduit à cet instant une respiration qui libère aussi bien le personnage et le spectateur. Et c’est un véritable coup de génie.

Esthétiquement parlant, Mommy est vraiment un beau film, autant que Tom à la ferme était – volontairement – laid. Les lumières et les couleurs sont chaudes, la musique est magique comme toujours. Il y a vraiment une dynamique qui est également marquée par les dialogues aussi savoureux que d’habitude. Les mots, le rythme, la poésie au bon moment, l’écriture est magnifique.

 Mommy (Antoine-Olivier Pilon alias Steve)

Mommy, comment dire… c’est une véritable perle. Un film qui dit : la vie est dure, soit, alors battons-nous pour la rendre la plus belle possible. On passe du rire à la gorge nouée, Xavier Dolan sait trouver le bon dosage.

« Ça arrive pas dans la vie d’une mère qu’elle aime moins son fils. La seule chose qui va arriver, c’est que je vais t’aimer de plus en plus fort, et c’est toi qui vas m’aimer de moins en moins. »

 Mommy (Die, Steve et Kyla)

Les autres films de Xavier Dolan :