Cendrillon, de Joël Pommerat (2012)

Cendrillon (couverture)Joël Pommerat propose une réécriture moderne du célèbre conte de Cendrillon, alias Sandra, alias « la très jeune fille ». Si l’on retrouve les étapes incontournables – le travail de la jeune fille et la méchanceté de la marâtre, la fête, la rencontre avec le prince, les histoires de chaussures… –, j’en ai apprécié certaines différences. À commencer par le fait que le mariage n’est ni le but ni la finalité de cette histoire.
À la place, c’est la mort de la mère qui acquiert une importance prépondérante. Cette Cendrillon-là nous parle avant tout du deuil, de la culpabilité, de la peur d’oublier les morts : à cause de quelques mots mal compris, la très jeune fille s’empêche de vivre pour ne pas faire mourir sa mère. S’ensuit un comportement quelque peu masochiste qui mettra parfois mal à l’aise, Sandra recherchant ainsi l’inconfort de sa chambre-cave, les tâches ingrates et répugnantes, les insultes et la mise à l’écart, percevant ces abus comme une punition bien méritée.

Cette pièce parle également des enfants, de leur place, de la façon dont les adultes les traitent : on leur ment, on leur dissimule la vérité (parfois pour les protéger), on leur demande de se taire, on ignore ou on minimise leurs peines… Et puis, il y a la jalousie de la belle-mère, envers l’absente trop présente à travers sa fille, envers ses propres descendantes, potentielles rivales à sa beauté. Elle devient insupportable, détestable – comme toute marâtre de conte qui se respecte – mais en même temps, on devine aussi ses fêlures, nées d’un rêve d’une autre vie – un rêve qu’elle refuse d’appeler ainsi pour le faire réalité –, d’une ambition inassouvie, d’une peur de vieillir.
Tous les personnages, au-delà des archétypes, sont en même temps très humains. Très imparfaits. Ce qui permet, peut-être, de comprendre la passivité du père face aux maltraitances subies par sa fille. On dépasse la simple dualité entre les méchantes et la douce et bonne jeune fille.

Certaines scènes sont dérangeantes, d’autres absurdes et cocasses, apportant une touche de légèreté, à travers le ridicule fréquent des personnages ou cette fée qui, par ses talents discutables et sa passion pour la fausse magie qui « peut rater », ne ferait pas tache entre le Merlin et la Dame du lac de Kaamelott.

J’ai pu voir une captation et, outre l’excellence des comédiennes et comédien, le rendu était d’autant plus intéressant avec le jeu entre ce que l’on entend et ce que l’on voit (la voix de la narratrice couplée avec la gestuelle d’un homme, la tristesse du texte avec le grotesque de certaines scènes…).
Je dois avouer que je regrette certaines expressions vulgaires qui, certes, modernise le texte, mais ne sont pas forcément celle que j’aime trouver dans une histoire.

Intelligente, décalée, parfois pesante parfois drôle, cette pièce résolument moderne donne un bon coup de plumeau à ce conte. La morale n’est point « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », mais parle de la nécessité – tout en en reconnaissant la difficulté – de faire son deuil pour avoir des souvenirs plus apaisés de la personne disparue et continuer sa propre vie.
Je pensais avoir aimé sans plus, mais je m’aperçois en écrivant cette chronique que j’ai en réalité passé un bon moment – plus encore en regardant la pièce – et qu’elle a suscité quelques réflexions.

« La voix de la narratrice :
Les mots sont très utiles, mais ils peuvent être aussi très dangereux. Surtout si on les comprend de travers. Certains mots ont plusieurs sens. D’autres mots se ressemblent tellement qu’on peut les confondre.
C’est pas si simple de parler et pas si simple d’écouter.
 »

« La très jeune fille :
Je crois que des fois dans la vie, on se raconte des histoires dans sa tête, on sait très bien que ce sont des histoires, mais on se les raconte quand même. »

Cendrillon, Joël Pommerat. Actes Sud, coll. Babel, sous-coll. Théâtre (2013). 162 pages.

Le Royaume de Pierre d’Angle (4 tomes), de Pascale Quiviger (2019-2021)

Pierre d’Angle est une petite île neutre dans un monde en guerre. Son peuple vit de la pêche, de l’agriculture, de l’artisanat et de la vente de pierres fines, sous le règne paisible d’Albéric. Son seul tabou : la Catastrophe. Une forêt impénétrable au sud de l’île et un secret dont personne ne parle. Quand Albéric meurt dans des circonstances étranges, c’est son aîné, Thibault, un prince qui préférerait être juste un homme qui prend le relais, au grand dépit de son frère Jacquard qui convoite le trône, le pouvoir et les richesses de l’île. Le visage accueillant de cette terre tranquille se transforme en un faciès beaucoup plus menaçant et mortel.

Un point particulièrement positif pour cette quadrilogie : l’écriture. La plume de Pascale Quiviger est vraiment très belle. Emplie de poésie et d’humour, c’est un délice, que l’on savoure les images nées de ses mots ou un simple dialogue riche en émotions ou en ironie.
La narration est vive et prenante, difficile de lâcher un tome une fois entamé. L’autrice revisite une intrigue à la base assez classique – pouvoir, complot, trahison, secrets – avec une galaxie de personnages étoffés, des légendes et la présence inquiétante et mystérieuse de la Catastrophe. Entre les changements de point de vue, quelques annonces et les petits indices semés ici ou là, le récit est mené de manière efficace et accrocheuse.
De plus, j’ai vraiment apprécié les différentes ambiances et les différents rythmes impulsés par l’autrice. Du voyage en bateau du premier volume à la vie de château, le passage des saisons, la présence de la nature et des éléments, des moments plus paisibles et d’autres haletants… je ne me suis jamais ennuyée même quand l’intrigue prenait son temps. Le troisième tome est vraiment réussi avec l’ombre de Jacquard de plus en plus proche, la toile mortelle qui se tisse autour de Thibault, les incertitudes sur la suite des événements où tout semble aller de mal en pis… : un tome oppressant, pendant sombre du dernier qui, aussi mal engagée que soit Pierre d’Angle, fait rejaillir l’espoir dans les ténèbres.

Premier point plus mitigé : les personnages. Certes, les personnages qui peuplent Pierre d’Angle sont particulièrement attachants. Dès le premier tome, ils sont parfaitement introduits, on apprend à les connaître tout de suite et ils s’attirent notre sympathie pour le reste de la saga. Thibault en tête est un prince charismatique, à la physionomie et au rire plein de bonhomie que l’on ne peut que soutenir. Et puis, il y a Ema, Lysandre, Lucas, Esmée, Manfred, Guillaume Lebel… tant d’autres personnages qui gravitent autour de Thibault, mais vivent aussi leurs propres péripéties, leur propre trajectoire, qui contribuent à nous les rendre plus vivants encore.
Pourquoi mitigé alors ? Car aussi sympathiques soient-ils, aussi variés soient leurs traits de caractère, ils sont trop gentils à mon goût. Les gentils sont pleinement et indescriptiblement gentils, ce qui limite un peu l’impact des complots et retournements de veste possibles. Ils ne sont pas dénués de failles, mais ainsi, quand ils empruntent le mauvais chemin, c’est finalement par erreur, par faiblesse ou par peur. Ça n’empêche pas de s’y attacher, mais ça simplifie les choses et ça manque un peu de « gris » dans ces beaux personnages blancs. (Et je ne parle pas de Mercenaire dans le dernier tome : je l’ai beaucoup aimé pour son esprit « Sherlock Holmes » qui sait tout, voit tout, comprend tout, mais qu’est-ce qu’il facilite les choses !)
De la même manière, la plupart des personnages « du côté des méchants » sont surtout méprisables, sans attachement possible. Purs produits de la cupidité ou de la vanité, sans épaisseur réelle.
C’est pour cela que, dans le dernier tome, le personnage que j’ai préféré suivre entre tous a été Jacquard. Avec sa mère Sidra, il est, à mes yeux, le seul qui déroge à cette règle du « tout blanc tout noir ». Un personnage sombre et détestable, mais bien moins lisse que les autres, faillible et touchant dans et malgré ses aspérités (parfois plus que tranchantes). De plus, il permet également d’éclaircir le cas de Sidra justement, personnage trouble dont les motivations interrogent pendant les trois précédents volumes.

Second point au bilan plus mitigé : les révélations. Certaines surprises ne m’ont pas tellement surprise, comme le grand et terrible secret de Pierre d’Angle. J’imaginais parfaitement quelque chose de cet ordre-là (mais en pire encore), donc la révélation est tombée un peu à plat. Ou bien elles n’ont pas l’impact attendu, comme dans ce cas – et on revient un peu aux protagonistes – où il apparaît qu’un traître sape le travail de Thibault de l’intérieur du château, un traître apparemment très proche de lui. Personnellement, je me suis forcément amusée à essayer de trouver le félon m’imaginant que son identité serait un déchirement (« nooon, pourquoi as-tu fait ça ? pourquoi ? je t’aimais tellement ! », vous voyez le genre…) et finalement, pas du tout. Il s’agissait d’un personnage au mieux négligeable, au pire méprisable auquel il est impossible de s’attacher. J’ai trouvé cela un peu dommage et un peu facile (oui, j’aurais préféré souffrir).
Cependant et heureusement, l’autrice a su emprunter quelques voies inattendues (pour les personnes les ayant lus, je parle par exemple de la fin du troisième tome), ce que j’ai trouvé vraiment appréciable.

Des péripéties maritimes de L’Art du naufrage aux accents révolutionnaires de Courage, Le Royaume de Pierre d’Angle propose des atmosphères diverses, une très belle écriture et une narration efficace et captivante. Certes, cette quadrilogie n’est pas exempte de défauts – son manichéisme étant le plus regrettable – et n’a pas répondu à toutes mes attentes, mais, n’ayant pas boudé mon plaisir au fil des quatre tomes, je trouve néanmoins dommage qu’elle n’est pas été plus visible aux yeux du grand public.

« C’est d’ailleurs pourquoi elle préférait la nuit. Tout était bleu, les hommes, leur bateau et leurs pieds nus, la mer, le ciel. Le quart de veille bougeait au ralenti et parlait à voix basse, les gabiers dormaient dans les voiles. La lune inventait des vallons dans les nuages et son reflet métallique dansait sur l’eau en se mêlant aux lumières des trois cabines. »

« – Examine le mal. Apprends à le connaître. Cherche sa racine. Comprends ce qu’il veut, d’où il vient. D’un désir frustré ? D’une blessure inguérissable ? D’un adieu mal formé ? Souvent la racine n’est pas mauvaise en soi. Elle n’est pas le mal, non, non. Elle a mal, plutôt. »

« Partout, les documents s’empilaient au hasard. Des cierges étaient fichés sur la couverture des livres, un broc à moitié vide tenait en équilibre sur la base du télescope, une fourchette était plantée parmi les plumes à côté de l’encrier. En revanche, les vitres du dôme étaient d’une propreté éclatante et la lumière du jour inondait la pièce ronde. Clément de Frenelles vivait de moins en moins sur terre et de plus en plus au ciel. »

« – Écoute-moi Lucas : on fait ce qu’on peut, avec nos enfants. On veut leur bien, mais des fois on se trompe de bonheur. »

Le Royaume de Pierre d’Angle, Pascale Quiviger. Éditions du Rouerge, coll. Epik, 2019-2021.
– Tome 1, L’Art du naufrage, 2019, 483 pages ;
– Tome 2, Les filles de mai, 2019, 460 pages ;
– Tome 3, Les adieux, 2020, 499 pages ;
– Tome 4, Courage, 2021, 640 pages.

Night Travelers, de Rozenn Illiano (2020)

Night Travelers (couverture)Après mon coup de cœur de l’an dernier pour Midnight City, c’est avec enthousiasme que je me suis replongée dans l’univers de Rozenn Illiano. Cette suite nous emmène un an après les événements de Midnight City avec un Samuel encore traumatisé par sa rencontre avec le Sidhe.

A l’instar du premier tome, ce livre entremêle deux histoires. D’une part, celle de Samuel, Roya, Xavier et les autres, dans notre monde. Monde dans lequel évoluent toutefois des sorciers et des marcheurs de rêves, des personnes aux pouvoirs surnaturels et fascinants. D’autre part, celui de Cyan, Oyra, des Oneiroi… la Cité de Minuit, faite de rêve et de cauchemars, menacée de destruction par les ombres qui habitent le démiurge.
Encore une fois, la magie a fonctionné. Cette atmosphère bleutée me fascine, c’est le genre d’ambiance marquante, qui continue à vivre même si l’on a oublié les détails de l’intrigue, à l’instar de celle du Cirque des rêves par exemple.

J’ai été happée par l’intrigue qui, derrière des décors de douceur et de tranquillité, cache bien des angoisses et des terreurs, des corps et des esprits fatigués, manipulés, malmenés par des vagues d’émotions indicibles. Entre fantasy et poésie, entre réalité et onirisme, entre pouvoirs magiques et interrogations concrètes, entre péripéties captivantes et poignante mélancolie, Rozenn Illiano propose encore une fois une balance parfaite.

C’est l’histoire d’un deuil. Un deuil inachevé, un souvenir enterré, un oubli espéré, qui donnent naissance à un traumatisme, à un maelström de douleur, de culpabilité, de regret. C’est l’histoire de nos chagrins et de nos peines, de nos remords et des chemins qui auraient peut-être pu être. Des sentiments qui s’expriment à travers les deux arcs narratifs avec puissance et justesse.
J’avoue être totalement séduite par les protagonistes de Rozenn Illiano. Au-delà du voile du fantastique, de la fantasy et de la magie, elle propose des personnages réalistes, sensibles et vivants. D’une humanité terrible avec leurs forces et leurs faiblesses. Des individus auxquels on ne peut que s’attacher, à travers lesquels on peut vibrer, dans lesquels on ne peut que se reconnaître.

C’est aussi une nouvelle fois un roman sur l’écriture, sur la création. Sur les questionnements d’un·e écrivain·e. Samuel se sent dépossédé de son univers suite à la publication forcée de Midnight City et ne parvient plus à écrire. Pourtant, ce sont pas les idées qui manquent, mais au contraire, le trop plein d’idées qui affluent, refusent de laisser l’esprit au repos, le temps de poser quelques mots sur le clavier. L’inverse de la page blanche, mais tout aussi improductif.

Night Travelers renoue donc avec les thématiques de Midnight City en les approfondissant et les enrichissant, sans jamais perdre de sa force par des redondances ou des longueurs. L’univers est riche, profond et creusé, à l’image des êtres qui l’habitent. Une lecture qui ne fait que renforcer mon désir d’explorer le Grand Projet de Rozenn Illiano.

« Ils se figèrent, tous. Égarés dans leur cauchemar mais pas égarés pour toujours. Il suffisait de réparer la grande Horloge afin de la remettre en marche.
Quelqu’un s’en chargea et chassa l’Antéminuit. Et ce faisant, il effaça aussi l’Oubli. Et les citoyens de la ville au-delà de la Nuit retrouvèrent peu à peu leurs souvenirs et leur mémoire, les chagrins éteints et les familles occultées, les joies en suspens, les douleurs évaporées. Au fil du Temps, ils regagnèrent ce que l’Oubli leur avait pris, les uns après les autres.
Ils se réveillaient. Et se souvenaient.
Et parfois, ils auraient aimé tout oublier. »

« Pour la première fois depuis longtemps, elle ressent la solitude, la vraie, celle qu’on n’invoque jamais et qui nous tombe dessus sans qu’on le veuille. Celle qui fait mal. La jeune femme pensait la rechercher, mais son amitié brisée avec Sam ne fait que lui remettre sous les yeux combien elle est seule, combien elle l’a toujours été, et combien elle peine maintenant à l’accepter. Comme une rose avec des épines. Comme une funambule dont la robe est brodée de morceaux de verre tranchants, qui blesse ceux qui essaient de la toucher. La malédiction de toute une vie, puisqu’elle n’a jamais eu de véritable ami avant Sam. Parfois, même, elle se demande si lui aussi en a vraiment été un avant que tout soit gâché. »

Midnight City, tome 2, Night Travelers, Rozenn Illiano. Auto-édition, 2020. 509 pages.

La ballade d’Iza, de Magda Szabó (1963)

La ballade d'Iza (couverture)1960, Vince Szöcs se meurt, laissant sa femme, Etelka, seule dans une maison emplie de souvenirs. Heureusement, celle-ci peut compter sur sa fille, Iza, doctoresse reconnue et aimée, pour lui faciliter la vie. Sans lui demander son avis, afin de lui ôter tout souci, Iza emmène sa mère à Budapest dans son appartement confortable et moderne. Mais dans cette vie apparemment idyllique, la vieille femme commence à mourir elle aussi.

L’an passé, j’avais découvert cette autrice hongroise avec La Porte, un récit troublant et surprenant qui m’avait fascinée ; quand je suis tombée sur ce livre, je n’ai donc pas hésité une seconde et, encore une fois, c’est un succès sans fausse note.

Le récit est lent, donc passez votre chemin si vous préférez les intrigues dynamiques. L’histoire se déroule tranquillement, jour après jour, et nous invite à cheminer aux côtés d’Etelka Szöcs. Un personnage terriblement triste et poignant qui vient de tout perdre : son mari, sa maison, son village, ses connaissances, son passé. Magda Szabó m’a fait ressentir viscéralement l’angoisse de cette petite vieille qui n’ose se confronter à cette fille si aimante pour affirmer ses propres désirs. Toute tâche lui est retirée – elle doit se reposer, prend soin d’elle – mais, pour elle qui a toujours été active, qui a toujours tenu seule sa maison, c’est la pétrifier dans une gangue d’ennui et d’inutilité. L’appartement que chaque villageois de son pays natal lui envie devient sa prison. Page après page, l’atmosphère se fait pesante, déprimante, mortifère.

Iza, pourtant, ne pensait pas à mal et ne se rend pas compte de ce que sa personnalité a de dévorant. S’astreignant à une discipline de fer, s’interdisant toute émotion trop ouvertement exprimée, elle aspire la vie autour d’elle, refusant à sa mère le temps de pleurer correctement son époux, interdisant son père toute nostalgie envers le passé. Ce passé qui l’a modelée et qui nous donne des pistes pour comprendre cette apparente insensibilité. Pourtant, elle est pleine de bonnes intentions et veut simplement apporter confort et bonheur à une mère qui lui a tout donné dans son enfance : un juste retour des choses à ses yeux, une torture pour Etelka.
Comme Emerence dans La Porte, elle est un personnage que l’on ne peut ni aimer ni détester complètement. Ses qualités sont indéniables, mais ce sont parfois elles qui se transforment en terribles défauts.

La dernière partie signe le temps de la désillusion et, bien que déroutante au premier abord – qu’est-ce que ces changements de point de vue vont apporter à l’histoire, me demandais-je –, elle clôt le roman en un point d’orgue bouleversant. Ce roman raconte la difficulté de comprendre l’autre, aussi proche soit-il, ainsi que la nécessité de parler et surtout d’écouter les désirs et les besoins de la personne que l’on veut combler. Il raconte le gouffre entre des personnages qui s’aiment immensément mais d’un amour qui devient toxique. Il raconte les raisons de vivre et le drame de celles et ceux qui n’entendent pas que ces raisons puissent différer des leurs.

Profondément mélancolique, mélange déchirant de nostalgie, d’amour, de renoncement et de souvenirs, récit de l’incompréhension entre les êtres, La ballade d’Iza est un roman magnifique, superbement écrit. Magda Szabó s’impose comme une autrice incontournable par ses portraits psychologiques ciselés et magnifiquement vivides.

« Quand enfin Iza la laissa seule en lui souhaitant d’être heureuse entre ces murs, elle s’approcha en chancelant du fauteuil de Vince, dont elle avait reprisé si souvent et si soigneusement le tissu, et s’y assit. Seule la ligne élégante du fauteuil lui rappelait son apparence d’origine ; le nouveau tissu à rayures grises et bleues le rajeunissait, lui donnait une allure pimpante. Tout avait disparu, tout ce qu’elle avait sauvé de leur pauvreté d’autrefois avec tant de patience, avec une adresse, une ingéniosité inépuisables, il ne restait plus aucun témoin de ses talents à tromper le temps destructeur. Sa chambre était belle, et en toute objectivité elle devait reconnaître qu’il ne lui manquait rien, qu’Iza avait remplacé ce qu’elle avait abandonné. Des serviettes flambant neuves à rayures multicolores s’empilaient sur les étagères de l’armoire, dans des pochettes de nylon, comme les draps neufs. Ce qui arrivait était affreux. »

La ballade d’Iza, Magda Szabó. Éditions Viviane Hamy, 2005 (1963 pour l’édition originale). Traduit du hongrois par Tibor Tardös, revu et corrigé par Chantal Philippe et Suzanne Canard. 261 pages.

Lu dans le cadre du challenge Tour du monde – HONGRIE

L’équation africaine, de Yasmina Khadra (2011)

L'équation africaine (couverture)Veuf depuis peu de temps, le docteur Kurt Krausmann accepte de suivre un ami pour un périple en voilier jusqu’aux Comores. Sauf que ledit voilier est attaqué par des pirates au large de la Somalie. Pris en otage, maltraités, traînés à travers un paysage désespérément désertique, les deux Allemands voient leur voyage devenir un cauchemar au quotidien.

Ayant peu lu en juillet, ayant l’esprit bien occupé début août par mon emménagement, sans compter les températures invivables, j’ai voulu opter pour un livre que je pressentais captivant, avec quelques péripéties, bref, l’inverse de ma lecture précédente, L’ingratitude de Ying Chen. Et une histoire de prise d’otage me semblait pas mal.

J’ai été globalement entraînée par ce récit, mais il reste avant tout très contemplatif. Ce n’est pas un tort à mes yeux et ça ne m’a heureusement pas empêché de lire avec fluidité. Je remercie la première partie qui, même si elle est finalement plutôt introductive, est d’un dynamisme qui facilite la progression dans le récit.
Cependant, ne nous mentons pas : c’est la partie africaine du roman qui me restera en tête. A travers les yeux de Kurt, nous expérimentons la captivité. Une sensation d’accablement pesant m’est tombée dessus. Ce poids naît de plusieurs facteurs. De la canicule assommante et du soleil aveuglant qui brûle le pays (pour le coup, le moment de ma lecture – début août – était bien choisi). De l’enfermement et de la répétition laborieuse des jours et des nuits. De la misère qui tranche si violemment avec le quotidien jusque-là aisé du narrateur (et du mien). De la bêtise aveugle, de la violence.

Pourtant, parmi les pirates, des personnalités se dessinent, plus complexes, comme des fulgurances, des espoirs fragiles à accorder en faveur de l’humanité. Des fragilités, des sensibilités, des rêves et des convictions dissimulées derrière les armes et les injures. Le mal n’est plus si absolu, on se prend à rêver d’un changement, d’une évolution, même si le sang, la sueur et la crasse de la souffrance et de la mort restent omniprésents.
Le récit terrible de deux cultures qui s’entrechoquent, se brisent, tentent parfois de communiquer. Parfois un émerveillement réciproque, une esquisse de compréhension, un élan d’admiration ; parfois l’incompréhension méprisante, la rancœur des années passées, la haine dévorante.

C’est aussi une longue introspection pour Kurt. Ce voyage devait être thérapeutique, il sera aussi traumatique que ce qui l’avait poussé à partir. Le besoin de comprendre, de se comprendre, de comprendre l’autre. L’autre, ce n’est pas seulement les Africains, mais aussi sa femme et son suicide incompréhensible. Un lent cheminement, des rencontres marquantes – Blackmoon le lunatique, Joma l’enragé, Bruno l’excentrique marcheur de la brousse… – qui lui apprendront qu’on peut toujours remonter la pente, même après les plus atroces épreuves, et qui lui permettront de recommencer à vivre. J’ai toutefois eu la sensation que tout allait trop vite sur la fin, que la résilience de Kurt se fait de manière très brutale, comme s’il était temps de boucler cette histoire qui menaçait de tourner en rond.
Je dois avouer que les personnages qui gravitent autour de Kurt m’ont bien davantage fascinée que le narrateur. Impossible de nier la tendresse envers Bruno qui semble parfois être resté trop longtemps sous le soleil ! Les personnages évitent tout manichéisme et sont source de fascination comme d’émotion.
Dommage peut-être que les femmes – à l’exception de sa femme, l’absente, celle qui par sa mort fait naître l’histoire – soient uniquement celles qui soignent, qui consolent, qui réconfortent, qui nourrissent, mais c’est une remarque post-lecture, cela ne m’a pas tant heurtée au cours de ma lecture. En revanche, la romance finale m’a parfois fait bailler d’ennui au bout de la dixième évocation de la beauté d’Elena (qui, accessoirement, est médecin, qui vit dans les camps d’Afrique depuis des années, et dont on peut supposer l’intelligence qui aurait peut-être pu aussi lui valoir les éloges du narrateur).

Et puis, il y a l’écriture de Yasmina Khadra. Me voilà assez partagée. D’un côté, je l’ai trouvée évocatrice, joliment imagée et puissante de justesse. Mais elle est aussi très lyrique, un lyrisme avec lequel elle chante les beautés de l’Afrique et de ses peuples (sans forcément tenter d’en atténuer les pires aspects et les plus macabres facettes). Et si c’était parfois très beau, c’était parfois un peu long tout en donnant épisodiquement l’impression que l’auteur se délectait lui-même du choix de ses épithètes.
Autre petit reproche, les grands discours placés dans la bouche de Bruno sur l’Africain. De la même manière que « LA femme » me dérange un tantinet, je ne comprends pas « L’Africain ». Alors que l’auteur s’évertue avec succès à tracer des portraits fouillés des principaux pirates, voilà qu’il donne l’impression que les Africain·es sortent du même moule sans jamais varier leurs réactions ou approches de la vie. J’avoue, je ne connais rien à l’Afrique et à ses habitants, mais je me dis que, de la même manière que je connais des Européen·es déterminé·es et d’autres défaitistes, il doit quand même avoir des petites nuances de l’autre côté de la Méditerranée.

Voilà bien des reproches finalement au sujet de ce roman. Pourtant, je vous l’assure, je l’ai lu avec plaisir, intérêt et fluidité. Disons que c’était une lecture pas si désagréable dont les défauts, même s’ils m’ont parfois fait tiquer, n’ont pas freiné mon voyage africain.

Je doute que ce soit le meilleur de Khadra et n’exclus pas la possibilité de me tourner vers un autre de ses romans un jour. Avez-vous des suggestions à me faire ?

« Le monde qui m’entoure m’enserre telle une camisole. C’est un monde de soif et d’insolation où, en dehors du cantonnement, il ne se passe jamais rien. Hormis les tourbillons de poussière que le vent déclenche et abandonne aussitôt, et les rapaces croassant dans un ciel aride, c’est le règne implacable du silence et de immobilité. Même le temps semble crucifié sur les rochers sinistres qui se dressent contre l’horizon pareils à de mauvais présages. »

L’équation africaine, Yasmina Khadra. Juillard, 2011. 327 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – La Crinière du Lion :
lire un livre se passant en Afrique

Lu dans le cadre du challenge Tour du Monde