Upside Down, de Richard Canal (2020)

Upside DownL’humanité est divisée en deux. D’un part, la masse – les travailleurs exploités, drogués de loisirs illusoires – survit sur une Terre asphyxiée où l’air brûle et où les océans sont invisibles sous une couche impénétrable de déchets. D’autre part,  les élus, les riches, les héritiers, qui vivent une vie de confort et de loisirs sur des atolls en orbite basse. Si tous ceux du bas rêvent de monter, rares sont les personnes à vouloir descendre. C’est pourtant le cas d’une jeune femme, une clone, qui sera l’étincelle qui allumera le feu du changement.

C’est dans une période assez peu propice à la lecture, mâtinée d’angoisses et de pensées dispersées, que j’ai reçu ce livre grâce à Babelio. Ma lecture, hachurée, distraite, dans les transports en commun ou lors de ma pause méridienne, une partie de mon esprit gardant un œil sur les arrêts ou l’heure, a sans nul doute influencé ma réception de ce roman.
Cela a joué sur mes difficultés à rentrer dans l’histoire. Je ressentais une distance avec les personnages, un certain désintérêt pour ce qui m’était raconté. Il faut signaler toutefois une légère confusion due au fait que l’auteur nous laisse découvrir son monde, et le comprendre, par nous-mêmes. Assez peu d’explications fournies, à nous de comprendre qui sont les keïnos ou les C-losers. Comme si ce monde de papier était déjà le nôtre et qu’il n’était pas nécessaire de le présenter. Heureusement, notre Terre n’est encore dans un état si catastrophique (pas encore…).
En outre, j’étais un peu rebutée par l’utilisation de noms de personnalités réelles (présentes ici sous forme de clones), comme Bill Gates, Elizabeth Taylor ou Maggie Cheung.

J’ai tout de même fini par me prendre au jeu et à lire sans déplaisir. Dès lors, ces clones me sont apparus comme inscrivant cet univers dans la continuité du nôtre et je les ai alors détachés de leurs illustres originaux pour les voir comme des personnages à part entière.
Les personnages de ce roman choral sont intéressants bien qu’un peu lisses. Ils ne m’ont finalement réservé aucune surprise, ce que je déplore vivement. Je me suis attachée à Maggie ou à Stany, le keïnochien, mais je ne peux pas dire qu’ils m’aient étonnée ou amenée sur des chemins inattendus. Le portrait de Bill Gates qui connaît une esquisse de nuancement dans la dernière partie qui lui est consacrée est aussitôt noirci à nouveau par une « révélation » venant de Maggie dans le chapitre suivant. Les protagonistes semblent parfois davantage les symboles, les représentants des différentes classes, se faisant les porte-paroles d’une espèce, d’un statut social. Lui les keïnos, lui les Flottants, elle les clones, lui les maîtres des Domaines…

Cependant, l’auteur développe un discours plutôt réjouissant de révolte, de reprise en main de son destin, de têtes qui se relèvent, d’yeux qui s’ouvrent, de combats sociaux contre la domination des quelques-uns dont la fortune autoriserait la destruction de la planète. Ceci vient compléter la prise de conscience que la Terre est tout ce que nous avons, que déménager sur une autre planète est fort loin de nos capacités et qu’il vaudrait mieux prendre soin de ce que l’on a plutôt que de rêver de détruire recommencer ailleurs. Des propos intelligemment menés qui semblent s’adresser aussi bien aux protagonistes qu’aux lecteur·rices du roman.
Heureusement des bulles d’espoir persistent tant pour la planète que pour la société. Alors que les privilégiés d’Up Above paraissent enfermés dans le passé avec leurs clones, leurs remakes de films et autres œuvres d’art des siècles précédents, les rêves et les espérances, ainsi que les moyens de les concrétiser, continuent de vibrer, notamment avec quelques artistes de Down Below, capables d’inventer de nouvelles formes d’art, utilisant des dons nouveaux et des technologies innovantes, et de faire vivre un univers qui leur est propre. De véritables bouffées d’air frais, dans une société qui se sclérose dans le déjà-fait (Up Above) ou s’abrutit dans le travail (Down Below).

Porté par une plume agréable et poétique, sachant rendre compte aussi bien des beautés des mondes d’en-haut et d’en-bas ou des paysages les plus apocalyptiques, Upside Down est un roman de SF intéressant, quoique principalement desservi par le manichéisme inébranlable des voix qui racontent cette histoire.

« La Terre se déréglait, Gaïa perdait la boule, et nous, du haut de notre inconscience, nous regardions le spectacle avec des mines d’enfants attardés, trop préoccupés par la quête infinie du bonheur pour sentir le vent tourner. Car il y a une beauté intolérable dans les désastres. »

« Une hirondelle épuisée s’est posée au pied d’une tour de refroidissement éventrée, de l’autre côté de la cour. De son bec, elle fouille les taches laissées par les pluies amères sur son plumage. Elle doit bien être la seule à ignorer qu’il n’y a plus de printemps, Down Below, plus de saisons, sinon un automne éternel, de suie et de rouille. »

Upside Down, Richard Canal. Editions Mnémos, 2020. 360 pages.

Chavirer, de Lola Lafon (2020)

Chavirer (couverture)Voilà six ans que La petite communiste qui ne souriait jamais et Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce m’ont tant séduit grâce à la plume puissante et aérienne de Lola Lafon et à ses personnages magnétiques. Quel plaisir de la retrouver ici avec Chavirer.

En 1984, Cléo vit en banlieue parisienne, elle vit pour la danse et se rêve professionnelle. Un rêve qui semble pouvoir se concrétiser avec l’aide de la fondation Galatée qui vient à sa rencontre sous la forme de la très chic Cathy. Mais c’est un piège qui se referme sur Cléo et va bientôt transformer la victime en complice.

A partir de cette funeste année, une succession de tableaux va dérouler la chronologie de 1984 à 2019. Lola Lafon nous ouvre la porte de l’esprit de huit personnages, le temps d’une soirée, de quelques jours ou quelques mois. Ces femmes et ces hommes racontent une histoire de culpabilité, de regards détournés, de mensonges, de secrets, de honte et de violence.
Permettant non seulement de découvrir les protagonistes qui ont tourné autour de Cléo pendant toutes ses années – et de découvrir Cléo par d’autres regards que le sien –, cette multiplication des points de vue est également impressionnante tant elle est intelligente, maîtrisée et percutante. Efficace, la narration ainsi déroulée en dévoile bien assez, tout en nous laissant une part de liberté pour imaginer ce qui n’est pas raconté.

C’est là un roman construit de chapitres courts qui s’enchaînent et captivent. Puzzle qui s’assemble peu à peu. Texte rythmé comme des pas de danse enchaînés jusqu’à l’essoufflement.
Une fois encore envoûtante, la plume de Lola Lafon offre des flashs, des instants, des scènes comme une vision éphémère. Un acte empli de parfums, de textures, de mouvements et de voix. Un concentré d’émotions qui m’a fait tourner la tête.
Dans la première partie, par exemple, le cœur et l’esprit de Cléo commence par nous plonger dans une danse tourbillonnante d’exaltation, d’étourdissement et d’excitation face aux rêves qui deviennent palpables, à la nouveauté et au luxe. Et quand les choses se gâtent, c’est tout aussi violemment que la peur et la nausée s’emparent de nous face à un chantage émotionnel impitoyable qui joue sur des désirs et des hontes d’adolescentes, sur une envie d’être différente, unique.
Mais attention, le tout sans scènes voyeuses et longuement descriptives des abominations vécues par Cléo : Lola Lafon est maîtresse du sous-entendu, celui qui t’épouvante davantage que les mots.

Page après page, la Cléo collégienne, lycéenne, danseuse, amoureuse se dévoile. Avec ses failles, avec son secret, avec ce gouffre qui toujours semble la séparer de celles et ceux qui ne viennent pas du même milieu modeste qu’elle, celle qui a été utilisée et fracassée par la cruauté des uns et l’indifférence des autres se fait également justicière pour les siens en dénonçant l’élitisme et les jugements bien arrêtés des classes aisées sur les divertissements populaires dans des échanges qui m’ont beaucoup touchée.

Une écriture élégante, entêtante, rythmée, pudique et touchant au cœur pour raconter ce drame parfois glaçant, souvent poignant, jamais larmoyant, sur la manipulation, la pédophilie, la culpabilité et le pardon.

« La Cléo hagarde du printemps 1984 était une marionnette dont on aurait tranché les fils, démantibulée, petit tas dysfonctionnel que ses parents montraient, tel un paquet de linge mystérieusement malodorant, à des médecins : un gastroentérologue pour ses vomissements, une dermatologue pour une urticaire de plaques dures et violacées, un allergologue pour un asthme nocturne.
La nuit, accrochée à la couverture turquoise, ses haut-le-cœur la secouaient, des sanglots, sa mère lui tenait la main, son frère se blottissait contre elle, qu’est-ce que t’as Cléo ?
Ce qu’elle avait était une peine que multipliait une autre ; des mensonges multipliés par d’autres.
Une honte qui en dissimulait une autre. La honte de s’être laissé faire et la honte de ne pas avoir su se détendre pur se laisser faire.
On ne va pas en faire toute une histoire, avait dit Marc, après. »

« Ce monologue épuisant, connu d’elle seule, manège grinçant d’une ferraille de mots sans personne pour y mettre fin, personne pour reprendre le récit à zéro et examiner posément les faits, l’absoudre ou alors la condamner, qu’au moins un point final soit posé à l’histoire.
Cette histoire est une écharde sur laquelle sa chair s’est recomposée, à force d’années. Un petit coussin de vie rosé, solide et élastique. Ce corps étranger n’en est plus un, il lui appartient, solidement maintenu dans un faisceau de fibres musculaires, à peine effrité par le temps. »

« La célébration actuelle du courage, de la force, met mal à l’aise. Ce ne sont que « femmes puissantes » qui se sont « débrouillées seules » pour « s’en sortir ». On les érige en icônes, ces femmes qui « ne se laissent pas faire », notre boulimie d’héroïsme est le propre d’une société de spectateurs rivés à leur siège, écrasés d’impuissance. Etre fragile est devenu une insulte. Qu’adviendra-t-il des incertaines ? De celles et de ceux qui ne s’en sortent pas, ou laborieusement, sans gloire ? On finit par célébrer les mêmes valeurs que ce gouvernement que l’on conspue : la force, le pouvoir, vaincre, gagner.
Le système Galatée ne disait pas autre chose : que la meilleure gagne ! L’affaire Galatée nous tend le miroir de nos malaises : ce n’est pas ce à quoi on nous oblige qui nous détruit, mais ce à quoi nous consentons qui nous ébrèche ; ces hontes minuscules, de consentir journellement à renforcer ce qu’on dénonce : j’achète des objets dont je n’ignore pas qu’ils sont fabriqués par des esclaves, je me rends en vacances dans une dictature aux belles plages ensoleillées. Je vais à l’anniversaire d’un harceleur qui me produit. Nous sommes traversés de ces hontes, un tourbillon qui, peu à peu, nous creuse et nous vide. N’avoir rien dit. Rien fait. Avoir dit oui parce qu’on ne savait pas dire non. »

Chavirer, Lola Lafon. Actes Sud, 2020. 344 pages.

Bordeterre, de Julia Thévenot (2020)

Bordeterre (couverture)Inès, 12 ans, est une boule d’énergie et d’humour prête à tout pour défendre Tristan, son grand frère autiste. C’est ensemble qu’ils débarquent involontairement à Bordeterre, dans un monde des plus étranges où les enfants Chantent pour faire tourner un moulin et où des monstres à trois yeux gardent la ville. Séparés, ils vont découvrir la réalité de Bordeterre par des rencontres très différentes…

Evidemment, lorsque Lupiot a annoncé la sortie de son premier roman sur son blog, j’étais à la fois curieuse et impatiente de le découvrir. Et pour une fois, je n’ai pas procrastiné (miracle).

Verdict ? Bordeterre est indubitablement une très bonne lecture ! J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, à adopter le rythme du récit, à cesser de disséquer les mots pour ne rien manquer de Bordeterre. Mais une fois partie, j’ai apprécié les cinq cents pages du roman qui ont fait durer le plaisir.

Je commence tout de suite avec la plus belle qualité de ce roman, celle qui lui confère le plus de puissance, de justesse et d’émotion : les personnages – que j’ai adoré et, par conséquent, été triste de quitter – et les relations qui se nouent entre les cinq personnages principaux, à savoir Inès, Tristan, Adelphe, Alma et Aïssa. Nonchalance touchante, force tranquille, fragilité, passion, révolte, esprit délié, violence contenue… tous ces personnages sont remplis d’émotions fortes et de caractères uniques qui les rendent profondément sympathiques et attachants, même si leurs actions ne sont pas toujours méritoires. Leurs interactions m’ont tour à tour émue, amusée, attendrie, mais aussi révoltée. Ces protagonistes particulièrement bien campés, à l’instar de la galaxie de personnages secondaires gravitant autour d’eux, constituent l’une des grandes forces de ce roman. Tous et toutes forment un tableau d’une belle diversité avec des noms originaux ou intelligemment sélectionnés (mais je n’en attendais pas moins de celle qui a publié des études sur les noms de personnages sur son blog), aux caractères diversifiés et parfaitement creusés.

Ensuite, le monde de Bordeterre est très inventif et joliment inédit. Si cet univers parallèle m’a parfois rappelé Bottero, Rowling ou Miyazaki, il prend rapidement son envol et mille particularités surgissent. Outre le fait que mettre un pied dans ce plan dévoile des conséquences désastreuses sur ce qui constitue notre identité, j’ai trouvé plutôt original le fait que ce monde soit uniquement peuplé par des Débordés, des gens venus de notre plan. Leur culture est donc notre culture, teintée d’une atmosphère moyenâgeuse. Avec nos chansons françaises et nos comptines enfantines qui donnent les titres des chapitres et jouent leur rôle dans l’histoire. N’étant pas très calée en musique, j’ai apprécié le listing final de toutes les chansons citées, mais cela ne m’a pas empêchée d’avoir « A la claire fontaine » dans la tête pour quelques jours (merci Julia).
Je ne veux pas en dire trop, mais Bordeterre n’étant pas vraiment une petite ville où tout le monde vaque gaiement à ses occupations en sifflotant, l’histoire révèle des facettes bien sombres ainsi que moult lieux/créatures/événements étranges et troublants.

Grâce aux deux points précédents, le reste du récit fonctionne et l’intrigue – portée par une révolte contre un système inique – embarque dans une aventure parfois mouvementée aux thématiques fortes : esclavage, discrimination, domination de quelques-uns sur tous les autres. Une fois le récit lancé, les chapitres défilent, l’histoire prend de l’ampleur, on se retrouve à craindre pour l’avenir de nos favoris. Bref, je dois avouer que tout ceci est rondement mené.

Si l’on ajoute à tout cela la plume fluide, drôle, maligne et agréable de Julia Thévenot, il n’est pas compliqué de comprendre que Bordeterre est un très bon livre que je suis ravie de ne pas avoir fait traîner des mois – merci le confinement. Je vous invite donc à Déborder rapidement pour découvrir le royaume pas toujours reluisant de Bordeterre.

« Ce qu’il faut comprendre, c’est que nos deux mondes sont incompatibles. Eux vivent de silence, de calme et d’harmonie, et protègent la quiétude de leur univers, sa paix. Nous de notre côté, sommes agités de pensées, de bruits, de colères et d’espoir; c’est ce qui fait de nous des êtres pensants, complexes. »

« – J’aime p-pas la façon dont cette ville fonctionne, dit-il. Elle est violente envers les plus fragiles, i-inhospitalière et tyrannique.
Alma lâcha un rire blanc – parce que c’était si vrai que ça faisait mal. Et qu’il n’y avait rien d’autre à faire. »

Bordeterre, Julia Thévenot. Sarbacane, coll. Exprim’, 2020. 520 pages.

Les Misérables, de Victor Hugo (1862)

Les Misérables (couverture)Ecrire un résumé des Misérables ? Je ne crois pas que ça va être possible. Est-ce vraiment nécessaire ?
Dans le doute, je pique celui de Babelio : « Dans la France chaotique du XIXe siècle, Jean Valjean sort de prison. Personne ne tend la main à cet ancien détenu hormis un homme d’église, qui le guide sur la voie de la bonté. Valjean décide alors de vouer sa vie à la défense des miséreux. Son destin va croiser le chemin de Fantine, une mère célibataire prête à tout pour le bonheur de sa fille. Celui des Thénardier, famille cruelle et assoiffée d’argent. Et celui de Javert, inspecteur de police dont l’obsession est de le renvoyer en prison… »

J’ai dû taper cinquante débuts de phrase avant de les effacer de plus en plus rageusement. Conclusion : je ne sais vraiment pas comment commencer cette chronique. Premièrement, parce que je ne doute qu’elle soit bien utile – on parle des Misérables quand même, pas d’un obscur petit bouquin… – et, deuxièmement, parce que je doute de pouvoir vous dire à quel point cette lecture a été une gigantesque claque, un pur bonheur de lecture, un émerveillement à chaque ligne ou presque. Bref, un « coup de cœur », mais cette formule semble bien trop faible, fade et éculée pour être utilisée ici.

J’ai lu Notre-Dame de Paris il y a dix ans et, pour être honnête, je ne m’en souviens pas parfaitement. Je me souviens avoir été fascinée par cette lecture, mais je ne pourrais plus en parler bien précisément (sentez-vous venir la relecture ?). Les Misérables, quant à eux, sont dans ma PAL depuis si longtemps que je ne me souviens plus où j’ai récupéré cette étrange édition. J’avoue que la longueur de l’œuvre, non pas qu’elle m’effrayait, m’a longtemps poussée à remettre à plus tard cette lecture. Enfin décidée, ça a été un choc dès les premières pages.

Pourtant, ces premières pages ne sont pas forcément les plus fascinantes qui soient. Lorsque l’on attend ces personnages que l’on connaît tous – Jean Valjean, Fantine, Cosette… –, voilà qu’il faut commencer par quatre-vingt-dix pages sur la vie, les pensées, les actions, le budget, les repas, la famille, les petites habitudes de l’évêque Monseigneur Bienvenue. Je peux vous dire que je le connais bien mieux que je ne connais ma petite sœur à présent ! Parlons tout de suite du sujet qui fâche : y a-t-il des longueurs dans Les Misérables ? Oui, mais peu importe. L’ami Victor aime causer de toute évidence. Et quand il a envie de s’étendre sur un sujet, il ne s’en prive pas. Et bam !, dans les dents les soixante-dix pages sur Waterloo (pour arriver à la minuscule et peu recommandable implication de Thénardier dans cette bataille). Et tiens, voilà des rédactions sur le couvent des bernardines-bénédictines de l’obédience de Martin Vega, sur les égouts de Paris dont tu connaîtras bientôt la moindre pierre, sur l’argot, sur ci, sur ça. Et pourtant. Si une partie de moi, je l’avoue, avait souvent bien envie de retourner à l’intrigue principale – parce que je les ai bien aimés, ces personnages –, j’étais également bien captivée. Les enthousiastes peuvent bien parler de ce qui leur chante, leur ferveur leur confère toujours une éloquence assez irrésistible. Hugo est de cette trempe-là. C’est pourquoi, même lors des dissertations les moins attirantes, je n’ai jamais réussi à m’ennuyer. Mon amour des descriptions, des tours et détours, a été comblé. Même si, quand il a la bonté de te dire qu’il va « indiquer brièvement [note de moi-même : non] un fait réel et incontestable, qui d’ailleurs n’a en lui-même aucun rapport et ne tient par aucun fil à l’histoire que nous racontons », tu as envie de lui de demander « Victor, est-ce bien nécessaire ? ».
(Il y a aussi un petit côté « Révise ta culture générale avec Victor Hugo » car le monsieur aime bien mettre des références ici et là, évoquer la figure de tel personnage historique, mythologique, biblique ou autres. J’avoue que, j’ai fini par abandonner l’idée de me renseigner sur ceux que je ne connaissais pas quand les noms commençaient à avoir tendance à s’accumuler…)
D’un bout à l’autre, je n’ai été que fascination pour la verve de Victor Hugo. Ce livre est bavard, foisonnant, intarissable. C’est d’une telle richesse, une telle réussite littéraire que je n’ai pas de mots pour décrire le plaisir que j’ai pris à le lire. Mon cerveau était en admiration permanente, s’émerveillant des tournures, des portraits, de l’ironie qui se glisse ici et là, des descriptions, des échanges. Il a le sens du grandiose, du saisissant. Qu’il parle du pauvre ou de Napoléon, de la misère ou de la révolution, ses mots font naître des images qui restent en tête comme gravée au fer rouge. C’est tellement bien écrit qu’il n’y a rien à dire, juste à savourer chaque ligne.

Ma connaissance des Misérables était, je dois dire, assez parcellaire. J’en connaissais les grandes lignes grâce à une version abrégée peut-être lue intégralement (sans certitude) et un très vieux visionnage d’une des adaptations cinématographiques. Et j’en connaissais les principaux protagonistes évidemment. Jean Valjean, Cosette, Gavroche, Eponine, Javert, les Thénardiers… des noms propres passés dans le langage courant. « Fais pas ta Cosette, hein ! » « Pff, pire que des Thénardier… ».
Et franchement, j’ai adoré ces personnages – bon, moins en ce qui concerne Cosette et Marius une fois que ces deux-là se rencontrent (et évidemment, qui survit à la fin ?) – auxquels se sont ajoutés d’autres que je ne connaissais pas comme Grantaire ou Enjolras. Au milieu de tout cet amour pour ces êtres, j’ai eu deux immenses coups de foudre : le premier pour Gavroche qui illumine le récit à chacune de ses apparitions, le second pour Eponine dont j’ai totalement découvert la destinée triste et tragique. Et il m’a semblé que tous ces personnages présentaient différentes facettes d’un autre protagoniste : le peuple. Celui de Paris notamment. Car Les Misérables est aussi et surtout un roman social dans lequel Hugo prend la défense des pauvres, des petits, de ceux qu’on maltraite et exploite. Le peuple est là, dans toute sa misère, sa grandeur, sa médiocrité, son courage, ses bassesses, ses générosités, sa libertés, ses enfermements, ses peurs, ses espoirs, ses révolutions…
Certes, ils manquent parfois de nuances, chose qui serait agaçante dans n’importe quel autre roman, et certains événements auraient pu être évités si les gens se parlaient un peu – oui, Jean, je te parle – mais là… comment ne pas être emportée par leur enthousiasme, leur conscience, leur bonté, leur sévérité, leur innocence, leur fourberie (je vous laisse relier protagonistes et traits de caractère) ? Comment ne pas ressentir de compassion pour Jean Valjean ? J’avoue avoir ressenti un petit frisson de plaisir – je commence à me dire qu’il y avait quelque chose d’inhabituellement sensuel pendant cette lecture, serait-ce parce que je passe rarement autant de temps avec le même bouquin ? – à chaque fois que deux d’entre eux se rencontraient. J’ai été chavirée par ces scènes où Fantine fait tout pour payer les Thénardier (je n’en dis pas plus, mais les sacrifices auxquels elle consent, et la façon dont ils sont narrés, m’ont vraiment noué les entrailles. Et les formidables apparitions d’un Javert plus sévère que la Justice dont les doutes me stupéfieront. Et la cupidité insondable des Thénardier. Et l’impertinence espiègle et enjouée de Gavroche. Et… je pourrais continuer comme ça pendant longtemps, juste pour le plaisir égoïste de revivre ma lecture.

C’est une œuvre totalement intemporelle. Certes, elle se déroule dans une période historique bien précise – malheureusement pas celle que je maîtrise le mieux, merci aux cours d’histoire qui résumaient beaucoup le XIXe siècle –, mais elle ne semble jamais datée.
Sauf peut-être sur deux points. (Je m’excuse par avance si cela dénote une méconnaissance de l’homme qu’était Hugo ou une mauvaise interprétation de l’œuvre, j’avoue que je ne suis pas allée lire mille essais à son sujet suite à ma lecture.)
Le premier touche à une chose que j’ai eu du mal à ressentir comme les personnages : le rapport avec les forçats. J’ignore s’il s’agissait d’une réalité ou d’une petite exagération dramatique de la part de l’auteur pour dénoncer cela justement, mais la révulsion des gens envers les forçats m’a semblé totalement déraisonnée. Ce ne sont pas des êtres humains, ils sont plus bas que des rats. On les chasse, on les méprise, on les craint, Cosette dit qu’elle mourrait de croiser un tel homme… Relativiser n’est pas dans leur vocabulaire. Surtout que Jean Valjean est allé aux galères pour avoir volé un pain. Certes, le vol, c’est mal, mais quand même, ce n’est pas si dramatique que ça. C’est le seul moment où je me sentais un peu déphasée par rapport à l’humeur des protagonistes.
Le second, sans surprise, c’est la place des femmes. A part Eponine qui se démarque un peu – bien que ses actions soient principalement guidées par l’amour de Marius –, les femmes sont surtout obéissance et faiblesse (ce qui n’empêche pas les élans élogieux de l’auteur). La brave petite Cosette devient une jeune fille avec toute la délicatesse qui s’impose. Même la Thénardier est totalement sous la coupe de son mari et sa stature, sa force, ne lui valent que d’être qualifiée d’« hommasse ». Je m’y attendais un peu, j’y étais d’avance résignée – même si j’aurais accepté avec joie une bonne surprise – mais certaines réflexions sont quand même bien périmées (du moins, je l’espère…). Exemple : « Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à fait aussi impossible qu’une femme sans enfants. » (Cependant, le paragraphe précédent est un bel exemple du rôle des jouets dans la détermination sexiste des rôles : « La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus charmants de l’enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu’un, tout l’avenir de la femme est là. tout en rêvant et tout en jasant, tout en faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l’enfant devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. »)
J’avoue que j’ai parfois grincé des dents et que mon admiration se teintait alors d’exaspération. Heureusement, dans une œuvre de plus de mille huit cents pages, ces moments se font rares. Je le souligne parce que c’est un désaccord que j’ai avec le roman, avec l’auteur, mais c’était le seul et j’espère que ça ne vous découragera pas ! Il ne pouvait pas être parfait, tout de même…

Ma critique est déjà bien trop longue, je m’arrête ici, il est de toute manière impossible de faire le tour de ce roman en une seule lecture et en un seul article.

Vous l’aurez compris, j’ai été complètement tourneboulée par cette lecture. J’étais à fond dedans, j’y songeais quand je ne lisais pas, j’en ai parlé sans cesse pendant des semaines, je me rongeais les sangs pour les personnages, j’avais hâte de retrouver ceux que je venais de quitter, j’étais complètement révoltée par les injustices qu’ils subissent régulièrement. C’est une expérience inoubliable et je ne m’en remets toujours pas.

Une chose est sûre, je ne laisserai plus dix ans s’écouler avant ma prochaine lecture hugolienne. Je suis tout à fait nulle pour établir des programmes de lecture, mais je suis bien décidée à relire Notre-Dame de Paris l’an prochain. Ensuite, ce sera au tour de L’homme qui rit. Et après… on verra bien !

 « Libération n’est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la condamnation. »

« Fantine était un de ces êtres comme il en éclot, pour ainsi dire, au fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l’ombre sociale, elle avait au front e signe de l’anonyme et de l’inconnu. Elle était née à Montreuil-sur-Mer. De quels parents ? Qui pourrait le dire ? On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. Pourquoi Fantine ? On ne lui avait jamais connu d’autre nom. A l’époque de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, elle n’avait pas de famille ; point de nom de baptême, l’église n’était plus là. Elle s’appela comme il plut au premier passant qui la rencontra toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle recevait l’eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l’appela la petite Fantine. Personne n’en savait davantage. Cette créature humaine était venue dans la vie comme cela. A dix ans, Fantine quitta la ville et s’alla mettre en service chez des fermiers des environs. A quinze ans, elle vint à Paris « chercher fortune ». Fantine était belle et resta pure le plus longtemps qu’elle put. C’était une jolie blonde avec de belles dents. Elle avait de l’or et des perles pour dot, mais son or était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.
Elle travailla pour vivre ; puis, toujours pour vivre, car le cœur a sa faim aussi, elle aima. »

« Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante, laissait voir deux choses qui n’ont rien de très funèbre, une cour entourée de murs tapissés de vigne et la face d’un portier qui flâne. Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus sans en emporter une idée riante. C’était pourtant un lieu sombre que l’on avait entrevu.
Le seuil souriait ; la maison priait et pleurait. »

« Ce n’est rien de mourir, c’est affreux de ne pas vivre. »

Les Misérables (2 tomes), Victor Hugo. Le Figaro, coll. La bibliothèque de Jean d’Ormesson, 2009 (1862 pour la première édition). 898 pages et 897 pages.

Emma, de Jane Austen (1815)

Emma (couverture)Orpheline de mère, Emma Woodhouse est une femme indépendante qui s’est mise en tête de marier Harriet Smith, une jeune fille réservée qui lui voue une admiration sans borne. Sauf que, de par son inexpérience et ses mauvais jugements vis-à-vis ce qui agite les cœurs et les esprits, Emma se heurte à bon nombre de déceptions jusqu’à se retrouver prise à son propre jeu.

Même si je trouve particulièrement difficile de chroniquer des classiques – que dire de plus ? –, ce sont des lectures que j’apprécie au même titre qu’un roman plus moderne. Aussi j’ai bien envie de partager cela avec vous et, qui sait, de faire naître quelques envies de lecture. Je souhaite à présent que ma tendance à la procrastination lorsqu’il s’agit de classiques disparaisse et qu’ils soient un peu plus présents dans mon quotidien de lectrice. J’ai lu bon nombre de classiques avant d’ouvrir le blog, ce qui explique leur relative absence parmi mes précédentes chroniques. Toutefois, entre les envies de découvertes et de relecture, nul doute qu’ils auront leur chance d’apparaître ici.
Longue introduction, excusez-moi, mais j’arrive enfin au sujet du jour : Emma.

Je dois avouer que je suis partiale sur le sujet car j’aime beaucoup les romans de Jane Austen (même si je n’ai pas tout lu car je n’ai encore jamais eu l’occasion de découvrir Northanger Abbey et Mansfield Park). Après avoir revu l’excellente mini-série BBC d’Orgueil et Préjugés, cette relecture d’Emma m’a semblé toute naturelle pour rester un peu plus longtemps dans l’univers austenien.
Si la société dans laquelle évoluent les personnages de Jane Austen n’aurait, si je devais y vivre, pas beaucoup de charme (les classes sociales, les histoires de fortune, de mariage, les bals, leur quotidien assez étriqué… tout cela ne serait guère ma tasse de thé), elle en acquiert étrangement bien davantage lorsque je la rencontre dans des livres. Je prends un plaisir non dissimulé à voir évoluer cette petite société de gens aisés, à étudier leur mode de vie et leurs petites habitudes.  Ces romans sont des fresques qui racontent une époque, un microcosme relativement fermé avec les codes, les loisirs, les joies et les soucis d’une classe sociale favorisée.
Nul besoin d’une action à cent à l’heure ; rencontres, malentendus, petites intrigues et mésaventures du quotidien me suffisent amplement. Le roman est bavard, certes, il prend son temps, mais c’est tellement fin et plein d’humour qu’il serait dommage de se priver !

Lire un roman de Jane Austen est toujours une occasion de se régaler avec les portraits mordants qu’elle dépeint chapitre après chapitre. Portraits psychologiques et non physiques.  Que le personnage soit fascinant, attachant ou horripilant, l’autrice s’attache à décrire mille petits gestes et regards, mille paroles, mille actions qui rendent les protagonistes particulièrement vivants.
Le soucieux Mr. Woodhouse, si préoccupé par sa santé et celle des autres, un malade imaginaire qui voit dans la moindre fenêtre ouverte un acte diabolique, mais qui est aussi si prévenant qu’on ne peut moquer son ridicule qu’avec gentillesse. L’insupportable Mrs. Elton, bruyante, sans-gêne, fausse, condescendante, convaincue de sa propre importance et du désespoir qui s’emparera tout un chacun s’il a le malheur d’être privé de sa compagnie : cette nombriliste est d’autant plus risible que l’on sait, nous lecteurs et lectrices, qu’elle n’est pas le personnage central et que c’est bel et bien cette Emma qu’elle déteste qui nous intéresse tant. Je ne vais pas m’arrêter sur tous les personnages, vous avez compris l’idée : je m’amuse beaucoup en lisant la plume acérée de Jane Austen.
Emma détonne par rapport aux autres héroïnes de Jane Austen (dans les romans que j’ai lus bien sûr) car elle est indépendante : elle n’a pas besoin de se marier pour assurer sa subsistance comme doivent le faire les sœurs Bennet ou Dashwood (Orgueil et Préjugés et Raison et Sentiments), son mariage n’est donc pas un projet pour elle. Emma est aussi une héroïne que l’on n’apprécie pas toujours. Elle aimerait écrire ses propres histoires, sauf que ses personnages sont ses ami·es qu’elle tente de marier souvent à tort et à travers. Elle est invasive, régulièrement sûre d’elle jusqu’à la prétention, alors qu’elle se trompe sur les sentiments des autres tout aussi fréquemment, ce qui conduit à bon nombre de malentendus. Elle est aussi très soucieuse des convenances et redoute particulièrement des alliances et relations dégradantes pour elle comme pour ses proches. Bref, elle est souvent agaçante (mais aussi drôle malgré elle). Malgré tout, Emma n’est pas une idiote et elle peut se révéler parfaitement responsable (notamment vis-à-vis de son père), il est donc difficile de la détester. De plus, ses erreurs successives la poussant à un peu plus de raison, elle ne fait que devenir de plus en plus attachante.

Jane Austen est une autrice que je ne peux que vous conseiller. Sa plume vive – dont le style soutenu ne nuit en rien à la fluidité du récit –, son ironie et la finesse psychologique de ses personnages font de ces livres de superbes moments de lecture. Grâce à Jane Austen (ou les sœurs Brontë, ou Elisabeth Gaskell), j’oublie bien volontiers mes réticences à lire des histoires romantiques.

« Emma continua de marcher, riant en elle-même des bévues que l’on est amené à commettre lorsqu’on ne connaît que partiellement une situation, et des erreurs dans lesquelles tombent souvent ceux qui nourrissent de hautes prétentions intellectuelles. Notre héroïne n’était cependant pas très satisfaite que son beau-frère l’ait crue aveugle et ignorante et qu’il ait jugé qu’elle pût avoir besoin de conseils. »

« C’est avec une intolérable vanité qu’elle avait cru pénétrer les pensées intimes de chacun et avec une intolérable arrogance qu’elle s’était crue autorisée à régenter la destinée d’autrui. Les événements prouvaient qu’elle s’était constamment trompée, et non contente de ne rendre service à personne, elle avait faire du tort à tous ses amis. N’avait-elle point causé le malheur d’Harriet, le sien, et c’était fort à craindre, celui de Mr. Knightley ? »

Emma, Jane Austen. Editions 10/18, 1996 (1815 pour l’édition originale. Christian Bourgois, 1982, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Josette Salesse-Lavergne.573 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice classique