Le Pavillon d’Or, de Yukio Mishima (1956)

Le Pavillon d'orLe Pavillon d’Or est un roman inspiré par un fait divers : l’incendie du temple éponyme par un jeune bonze en 1950. Dans ce roman à la première personne, Yukio Mishima nous plonge dans la tête de Mizoguchi pour, peut-être, appréhender les raisons de son geste.

Parmi mes partenaires de lectures communes, il y a Coline avec qui j’ai partagé des découvertes fabuleuses comme Et quelquefois j’ai comme une grande idée ou le cycle de Terremer. Et puis, il y a Alberte Bly, ma copine de galère sur le Journal d’Anaïs Nin… et sur Le Pavillon d’Or (heureusement qu’il y a eu Notre-Dame de Paris aussi !). Je vous invite tout de suite à aller lire sa chronique et je commence tout d’abord par la remercier pour la rigolade, la motivation et les réflexions pertinentes car, si je l’avais lu seule, je l’aurais très probablement abandonné.

Pourquoi ? Car le roman souffre d’un gros cœur mou dans lequel je me suis engluée. On se perd dans des réflexions philosophiques autour de la Beauté et de la laideur, de l’identité, du mal. Non pas qu’elles soient particulièrement compliquées (quoique les multiples références au cas « Nansen tue un chaton » ne m’aient pas aidé à en comprendre la moralité ? la finalité ? l’intérêt ?), mais parce qu’elles sont extrêmement redondantes. J’ai eu longtemps l’impression de tourner en rond face aux désirs paradoxaux du narrateur entre faire le mal et atteindre une certaine pureté, une « âme de lumière » semblable à celle de son condisciple Tsurukawa. Une dualité à l’image de celle amour/haine éprouvée envers ce trésor architectural dont je me suis également lassée des multiples descriptions.
Quelques chapitres se sont ainsi révélés d’une lenteur pétrifiante : mes yeux avaient alors envie de se lancer dans une lecture fortement diagonale et je ne comprenais plus grand-chose à ce que je lisais…

Ce roman est une sorte de parcours initiatique qui conduira Mizoguchi à la pyromanie. Son bégaiement et sa laideur, une trahison de sa mère. L’impunité des soldats américains et la soumission des Japonais aux vainqueurs. Le cynisme d’un ami. Un éloignement du temple et de l’université, une perte de respect pour le Prieur. Des désillusions, des regards désappointés sur les autres (même ceux qu’il jugeait favorablement, détruisant alors un idéal).
Et puis, il y a ce Pavillon d’Or, d’abord fantasme né des récits émerveillés de son père. Obsession par laquelle le temple s’interpose sans cesse entre lui et le monde. Relation oscillant entre fascination et déception. Désir d’en devenir le maître ou de leur détruire, impérieux besoin de se libérer de son influence pernicieuse.

Malgré ces quelques chapitres qui ont failli me perdre, le roman redevient plus lisible – peut-être car plus linéaire – à compter du chapitre 7. On finit par se prendre d’intérêt, voire de pitié pour Mizoguchi ; des événements surviennent, une évolution de ses relations avec différents personnages est notable ; son projet criminel apparaît ainsi que des atermoiements, de faibles tentatives pour s’en décourager et un report de la faute sur autrui qui engendre une certaine attente, un quasi-suspense (en dépit du fait que la fin est connue)… Les derniers chapitres ont clairement remonté l’ouvrage dans mon estime, allant jusqu’à conclure sur une note plutôt touchante.

Il faut aussi reconnaître que la traduction est belle. J’ai retrouvé des échos à Confession d’un masque dans les instincts destructeurs de Mizoguchi, son appétit pour la souffrance et la mort qui le fera appeler de ses vœux les bombardements et les incendies sur Kyoto : une atmosphère sombre, parfois malsaine qui avait tout pour me plaire. J’ai également aimé le regard sur la nature – une tempête qui approche, un bord de mer… – et les descriptions précises qui en jaillissent.
De plus, Mishima sait aller là où on ne l’attend pas. Certaines scènes, notamment avec les personnages féminins qui émaillent le récit, au-delà de leur caractère troublant voire dérangeant, m’ont surprise en prenant une direction tout à fait contraire à mes suppositions.

Ce roman possédait des atouts pour me plaire : la thématique, l’atmosphère, l’évolution psychologique du personnage, l’écriture… Et pourtant, on a frôlé le naufrage et je ne peux partager les critiques dithyrambiques car il y a, à mon goût, des longueurs et des répétitions d’un ennui abyssal au milieu du roman.

Rappel : la chronique d’Alberte Bly est là !

(Heureusement qu’au milieu de notre lecture, Moka a publié une chronique enthousiaste du Marin rejeté par la mer, renouvelant mon intérêt mourant pour Mishima et me donnant une idée lecture avant de plonger dans les mille cinq cents pages de sa Mer de la fertilité.)

« Il va sans dire que cette infirmité dressait un obstacle entre moi et le monde extérieur. C’est le premier son qui a du mal à sortir ; il est, en quelque sorte, la clé de la porte qui sépare mon univers intérieur du monde extérieur ; mais jamais il ne m’était arrivé de sentir tourner cette clé sans effort. Les gens, en général, manient les mots à leur gré ; ils peuvent, cette porte de séparation, la laisser grande ouverte et ménager ainsi une constant circulation d’air entre les deux mondes. Mais à moi, cela était absolument interdit : la clé était rouillée, irrémédiablement rouillée. »

« Je crois que c’est vers ce temps-là qu’un changement subtil commença de se dessiner dans mes sentiments à l’égard du Pavillon d’Or. Non que je pusse parler d’aversion, mais je pressentais qu’un jour viendrait immanquablement où ce qui germait peu à peu en moi se révélerait absolument incompatible avec son existence. »

« Quand je le connus mieux, j’appris qu’il avait en horreur la Beauté qui dure. Il n’aimait que ce qui s’évapore à l’instant : la musique, les arrangements de fleurs flétris en quelques jours ; il détestait l’architecture, la littérature. Pour qu’il vînt au Pavillon d’Or, il avait fallu ce clair de lune sur le temple… »

« Ainsi raisonnais-je, et mes réflexions me firent apparaître une indéniable et totale différence entre l’existence du Pavillon d’Or et celle de l’être humain. D’une part, un simulacre d’éternité émanait de la forme humaine si aisément destructible ; inversement, de l’indestructible beauté du Pavillon d’Or émanait une possibilité d’anéantissement. Pas plus que l’homme, les objets voués à la mort ne peuvent être détruits jusqu’à la racine ; mais ce qui, comme le Pavillon d’Or, est indestructible, peut être aboli. Comment personne n’avait-il pris conscience de cela ? Et comment douter de l’originalité de mes conclusions ? Mettant le feu au Pavillon d’Or, trésor national depuis les années 1890, je commettrais un acte de pure abolition, de définitif anéantissement, qui réduirait la somme de Beauté créée par la main de l’homme. »

Le Pavillon d’or, Yukio Mishima. Gallimard, coll. Folio, 2003 (1956 pour l’édition originale. 1961 pour la traduction française). Traduit du japonais par Marc Mécréant. 375 pages.

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, d’Emile Zola (1874)

Pour conclure la saison 2 du rendez-vous Les classiques, c’est fantastique, le thème était assez libre : une oeuvre d’un siècle de notre choix à l’honneur. J’en ai donc profité pour continuer ma lecture des Rougon-Macquart de ce cher Émile.

Les classiques, c'est fantastique - Un siècle à l'honneur

Poursuivons l’aventure en retournant au berceau de la tentaculaire famille Rougon-Macquart : Plassans. Une famille : les Mouret, composée de Marthe issue de la branche Rougon, de François de la branche Marquart et de leurs trois enfants. Autour d’eux, deux clans – les bonapartistes et les légitimistes – se disputent la ville jusqu’à l’arrivée d’un prêtre, l’abbé Faujas, secrètement missionné de ramener la ville dans le giron de l’Empire.

La conquête de Plassans (couverture)Ce tome est bien plus politique que le précédent. Le contexte historique, les luttes entre partis, les relations politiques et les intrigues pour grignoter un peu d’influence sont une part importante du roman. Zola trace un certain nombre de portraits, de caractères, qui permet de distinguer et de reconnaître facilement chaque membre éminent de Plassans. Cependant, quelle que soit la société fréquentée, tous et toutes partagent des désirs inassouvis de pouvoir et d’honneurs, se disputant les postes de hauts fonctionnaires, les médailles et les cures. À plusieurs reprises, l’insensibilité de ces bourgeois envers le malheur d’autrui glacera le sang. Seuls dénotent un peu M. de Condamin au regard sarcastique et désabusé et l’abbé Bourrette d’une naïveté et d’une gentillesse totales.
Parmi ses hommes et ses femmes du monde, l’abbé Faujas détonne. C’est une figure de prêtre mémorable : un colosse, terrible et imposant, misogyne, aveugle à quiconque ne lui est pas utile, mais dont la face fermée et impénétrable sait laisser passer de la bonhommie si besoin, un dictateur en soutane. C’est un personnage qui fascine et qui révolte du début à la fin et participe à la critique de l’auteur vis-à-vis de l’Église qui, à l’exception de l’abbé Bourrette, se montrera, dans ce volume, politisée, manipulatrice, fourbe ou lâche.

Mais La Conquête de Paris est également un roman intimiste, traçant la destruction d’une famille parallèlement à l’ascension du prêtre. La famille Mouret, confite dans sa tranquillité et son train-train, se voit peu à peu chamboulée par l’arrivée de l’abbé Faujas et de sa mère, puis de sa sœur et son beau-frère (les Trouche). Gagnant la confiance et l’amitié des propriétaires et de leur domestique par leur discrétion première, les Faujas et les Trouche se font plus gourmands. Tandis que l’abbé Faujas acquiert une toute puissance sur l’âme de Marthe, les trois autres se disputent la maison et font mainmise sur les chambres, la nourriture, l’argent, la cuisinière…
Le roman finit par mettre franchement mal à l’aise : tandis que la dévotion et la soumission de Marthe, fraîchement tombée dans la religion, envers l’abbé se font plus absolues, la maison devient le cœur de mensonges, de vols, d’une avidité sans limite. Le comportement impitoyable de ses nouveaux parasites et le délire mystique de Marthe seront à l’origine, pour François Mouret, d’un sort funeste. L’abbé, focalisé sur ses objectifs politiques, détourne le regard, mais son mépris pour les femmes, notamment pour Marthe qu’il a utilisée sans scrupule, n’en est pas moins d’une violence inouïe. L’air devient malsain, l’atmosphère lugubre tandis que les Mouret sont jetés au sol, manipulés et piétinés pour servir les ambitions de leurs locataires.
Marthe dévote, les Trouche perfides et vicieux, Rose impertinente, Faujas tyrannique, Mouret détruit… les personnages sont source de mille sentiments, de la révolte à la compassion. Sans inspirer de la sympathie, Zola se fait un descripteur détaillé et fascinant des pires bassesses et comportements.

Roman politique, histoire familiale : entre les luttes opposant bonapartistes et légitimistes et la déréliction de la maison Mouret, Zola propose surtout un roman hautement psychologique. De la voracité gloutonne pour l’argent, le luxe et le pouvoir, à la folie du couple Mouret (triste héritage de la grand-mère Adélaïde, elle-même enfermée à l’asile) en passant par la manipulation par la fausse gentillesse, les mensonges ou la religion, ce récit s’est révélé incroyablement brutal et cruel psychologiquement parlant. La fin est absolument captivante et tragique à la fois, apothéose grandiose de ce roman. Alors que je craignais un tome trop politique, j’ai, encore une fois, été fascinée par le talent et la plume de Zola qui forcent l’intérêt de qui le lit.

« Si Marthe pliait devant le prêtre, si elle n’était plus que sa chose, elle s’aigrissait chaque jour davantage, devenait querelleuse dans les mille petits soucis de la vie. Rose disait qu’elle ne l’avait jamais vue « si chipotière ». Mais sa haine grandissait surtout contre son mari. Le vieux levain de rancune des Rougon s’éveillait en face de ce fils d’une Macquart, de cet homme qu’elle accusait d’être le tourment de sa vie. »

« Une note qui les inquiéta beaucoup fut surtout celle du pâtissier de la rue de la Banne – elle montait à plus de cent francs –, d’autant que ce pâtissier était un homme brutal qui les menaçait de tout dire à l’abbé Faujas. Les Trouche vivaient dans les transes, redoutant quelque scène épouvantable ; mais le jour où la note lui fut présentée, l’abbé Faujas paya sans discussion, oubliant même de leur adresser des reproches. Le prêtre semblait au-dessus de ces misères ; il continuait à vivre, noir et rigide, dans cette maison livrée au pillage, sans s’apercevoir des dents féroces qui mangeaient les murs, de la ruine lente qui peu à peu faisait craquer les plafonds. Tout s’abîmait autour de lui, pendant qu’il allait droit à son rêve d’ambition. »

« Il était revenu au milieu du vestibule, réfléchissant, ne pouvant apaiser ce souffle rauque qui s’enflait dans sa gorge. Où se trouvait-il donc, qu’il ne reconnaissait aucune pièce ? Qui donc lui avait ainsi changé sa maison ? Et les souvenirs se noyaient. Il ne voyait que des ombres se glisser le long du corridor : deux ombres noires d’abord, pauvres, polies, s’effaçant ; puis deux ombres grises et louches, qui ricanaient. Il leva la lampe dont la mèche s’effarait ; les ombres grandissaient, s’allongeaient contre les murs, montaient dans la cage de l’escalier, emplissaient, dévoraient la maison entière. Quelque ordure mauvaise, quelque ferment de décomposition introduit là, avait pourri les boiseries, rouillé le fer, fendu les murailles. Alors, il entendit la maison s’émietter comme un platras tombé de moisissure, se fondre comme un morceau de sel jeté dans une eau tiède. »

« – La vie entière, c’est fait pour pleurer et pour se mettre en colère. »

Les Rougon-Macquart, tome 4, La Conquête de Plassans, Emile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1874 pour la première édition). 390 pages.

Les Rougon-Macquart déjà lus et chroniqués :
– Tome 1, La Fortune des Rougon ;
– Tome 2, La Curée ;
– Tome 3, Le Ventre de Paris.

Les enfants sont rois, de Delphine de Vigan

Les enfants sont roisMélanie Claux et Clara Roussel sont de la même génération, cette génération qui a grandi avec la téléréalité et l’essor des réseaux sociaux. Devenues adultes, leurs vies ont emprunté des voies diamétralement opposées, mais un événement tragique va les réunir : Kimmy, 6 ans, fille de Mélanie et star de Youtube, a disparu.

Pour mon premier Delphine de Vigan, l’expérience fut incroyablement enthousiasmante. Feuilletant d’un air distrait ce roman emprunté à la bibliothèque un soir où je n’avais envie de rien, j’ai lu la première page, et la seconde, et le chapitre d’après, et la moitié du roman dans la soirée. Et l’autre moitié le lendemain.

J’ai donc été happée par cette intrigue passionnante et captivante autour de la disparition de Kimmy et des enfants youtubeurs. Les retranscriptions de stories ou les descriptions par genre des types de vidéos produites enrichissent le roman avec ces intermèdes « ludiques » (par leur forme, moins par leur fond) et visuels.
C’était un monde inconnu pour moi – j’avais déjà vu des extraits ici ou là, sans creuser par désintérêt – dans lequel j’ai plongé avec incrédulité. Découvrir ses jeunes enfants accumuler les jouets, les vêtements, devenir des publicités vivantes pour la malbouffe et les marques, être mis en scène dans tous les aspects de leur vie, m’a attristée. Découvrir que le Cheese Challenge évoqué dans le roman – consistant à jeter une tranche de fromage fondu au visage de son bébé et de filmer sa réaction – était réel m’a écœurée. Découvrir ces défis ayant pour seul objectif d’acheter, acheter tout et n’importe quoi, acheter plus de nourriture que quiconque peut manger, m’a fait me demander si l’on vivait dans le même monde. Dans ce monde où tout le monde sourit, je n’y ai vu que fausseté, tristesse, aberration et maltraitance qui ne dit pas son nom. Les ravages psychologiques de cette exposition abusive aux réseaux sociaux exposés à la fin du roman ne m’ont donc pas étonnée… Mon avis est peut-être tranché à l’image de celui de l’autrice, mais c’est un roman qui ne peut que, au minimum, pousser au questionnement.

Si j’ai deviné très vite l’identité de la personne responsable de l’enlèvement ainsi que ses motivations, cela n’a pas gâché mon plaisir tant les personnages sont fascinants.
Je me suis fortement identifiée à Clara, la flic, la procédurière, avec qui j’ai quelques points communs : le non-désir d’enfant, la sensation d’un gouffre infranchissable entre le monde dans lequel on vit et nous, l’incompréhension face aux déballages personnels sur les réseaux sociaux, ou encore le petit plaisir de marcher plutôt que de prendre les transports en commun.
Mélanie, la mère, est quant à elle sidérante et effarante dans son aveuglement et son entêtement, mais le début du roman, qui nous présente rapidement les parcours de Mélanie et de Clara, permet de la comprendre un peu, de saisir son besoin maladif de reconnaissance, son manque de confiance en elle, son sentiment d’infériorité vis-à-vis de sa sœur, le mépris de sa mère et son désir d’être quelqu’un. Des pistes pour comprendre pourquoi elle ne peut rien lâcher, rien désavouer, rien regretter…

Terrifiant portrait de notre société de consommation, société d’apparence et d’exhibition, Les enfants sont rois est un roman glaçant et prenant de la première à la dernière page. La forme mêle avec brio enquête policière, documentaire, critique virulente pour un roman qui se dévore et ne laisse pas indemne.

« Chaque famille cultive sa fable. Ou tout au moins une version épique de son histoire, enrichie au fil du temps, à laquelle s’ajoutent peu à peu des prouesses, des coïncidences, des détails remarquables, voire quelques affabulations. »

« Avoir un enfant ne rentrait pas dans ses projets. D’une part, elle n’était pas certaine d’être elle-même tout à fait adulte, et d’autre part, l’époque lui semblait résolument hostile. Elle avait la sensation qu’une mutation silencieuse, profonde, sournoise, d’une violence sans précédent, était en train de se produire – une étape de trop, un seuil funeste franchi dans la grande marche du temps –, sans que personne ne puisse l’arrêter. Et au milieu de cette gigantesque toile, privée de rêves et d’utopies, il lui aurait paru fou de propulser un enfant. »

« Pendant quelques minutes, Clara tenta d’imaginer Kimmy au milieu de cette pièce saturée d’objets, dont chaque élément semblait avoir été dupliqué ou multiplié.
Que peuvent désirer des enfants qui ont tout ?

Quel genre d’enfants vivent ainsi, ensevelis sous une avalanche de jouets, qu’ils n’ont même pas eu le temps de désirer ?
Sammy l’observait, l’air grave. Elle lui sourit.
Quels adultes deviendront-ils ? »

« Ses parents s’étaient trompés. Ils croyaient que Big Brother s’incarnerait en une puissance extérieure, totalitaire, autoritaire, contre laquelle il faudrait s’insurger. Mais Big Brother n’avait pas eu besoin de s’imposer. Big Brother avait été accueilli les bras ouverts et le cœur affamé de likes, et chacun avait accepté d’être son propre bourreau. Les frontières de l’intime s’étaient déplacées. Les réseaux censuraient les images de seins ou de fesses. Mais en échange d’un clic, d’un cœur, d’un pouce levé, on montrait ses enfants, sa famille, on racontait sa vie.
Chacun était devenu l’administrateur de sa propre exhibition, et celle-ci était devenue un élément indispensable à la réalisation de soi.
 »

Les enfants sont rois, Delphine de Vigan. Gallimard, 2021. 347 pages.

Au zénith, de Duong Thu Huong (2009)

Au zénithPlusieurs points de vue dans ce roman qui nous entraîne dans le Vietnam des années 1950-1970. Celui d’un vieil homme, le Président, isolé dans la montagne qui se retourne sur son passé et son amour perdu. Celui de son meilleur ami, Vu, qui ouvre peu à peu les yeux sur la réalité de la politique vietnamienne au sortir de la Révolution. Celui du beau-frère de la jeune épouse assassinée du Président, dévoré par ses rêves de vengeance. Et enfin, parenthèse de plus de deux cents pages : l’histoire d’un village, l’histoire d’un homme du peuple, de sa famille et de son amour pour une femme bien plus jeune rejetée par le reste de sa famille.

J’avais déjà lu cette autrice et dissidente politique avec Terre des oublis il y a plus de dix ans, mais je dois avouer n’avoir aucun souvenir de ce roman et j’appréhendais quelque peu cette lecture : presque huit cents pages de littérature vietnamienne avec un sujet évoquant Ho Chi Minh et la politique du pays… allais-je accrocher ? allais-je pouvoir suivre ?

La réponse est : oui. J’ai adoré ce roman et je l’ai lu avec une aisance déconcertante et un plaisir constant.

Certes, je ne prétends avoir apprécié à sa juste valeur l’aspect le plus politique du roman, avoir su comprendre toutes les références et capturer tous les échos à l’Histoire du Vietnam. La guerre d’Indochine, la guerre du Vietnam, Ho Chi Minh… j’en connais les grandes lignes – assez pour ne pas être perdue pendant ma lecture – mais pas les détails – donc pas assez pour distinguer ce qui est pure fiction de ce qui est fait historique. Cependant, était-ce le plus important ? Je ne le crois pas.

J’ai été transportée par la poésie de cette œuvre au rythme tranquille. Ses aspects les plus contemplatifs m’ont comblée, dans le regard porté sur la nature omniprésente. Le Président vit au milieu de la montagne, le beau-frère participe à la guerre et se terre dans la forêt, le village de bûcherons vit au rythme des saisons ; seul Vu nous entraîne à la ville. Le cycle des saisons, les éléments météorologiques, les paysages, les cultures et récoltes, les sons des oiseaux ou de l’eau accompagnent les réflexions des protagonistes.

C’est surtout une plongée dans le cœur humain avec ses désirs, ses regrets, ses fiertés… et ses bassesses. Le roman raconte l’envie, la cupidité, la jalousie, la convoitise du pouvoir et de l’héritage. L’héritage – et les questions de filiation – ont une certaine importance dans ce récit : l’héritage qui est laissé, convoité, reçu, l’héritage matériel, politique ou spirituel.
Ce sont aussi de belles histoires d’amour – heureuses ou malheureuses, tragiques et compliquées – entre des hommes et des femmes séparés par un grand nombre d’années. Des amours en butte aux jugements, aux critiques, aux rejets et à la jalousie. La finesse, la délicatesse psychologique de la plume de Duong Thu Huong et les drames qui se nouent autour de personnages fascinants m’ont transportée à chaque page.

Enfin, c’est l’histoire d’un désenchantement impitoyable. Les idéaux révolutionnaires et la solidarité qui unissait les hommes dans la jungle se sont évaporés, remplacés par une avidité et une soif de pouvoir illimitée. Accompagnés d’opportunistes purs et durs, les anciens guérilleros idéalistes, ceux qui partageaient chaque bol de riz, s’arrogent à présent la part du lion, se complaisant dans leurs grandes demeures et dédaignant le peuple affamé.
Vu découvre le véritable visage de sa femme, symbole parmi d’autres de la corruption et la petitesse humaine, tandis qu’il rencontre des personnages en dehors du système qui lui ouvrent les yeux. Le Président, écarté des décisions politiques, relégué dans un camp à l’écart (pour sa protection bien sûr), reçoit la visite de spectres qui soulignent ses erreurs, ses aveuglements, ses échecs. C’est un constat amer pour ceux qui croyaient sincèrement en l’espoir d’une vie meilleure grâce à la fin de la colonisation et qui constatent l’embourbement de leur pays dans une guerre sanglante contre les Américains, la misère de leur peuple et les jeux de manipulation des gens de pouvoir.

Ma chronique est un peu confuse, mais j’ai été émerveillée par ce roman sublime. À la fois critique pleine d’amertume du communisme et des idéaux oubliés et roman intimiste sur la perte, l’amour, l’espoir et la lucidité cruelle, Au zénith se révèle aussi exigeant qu’envoûtant. Une lecture magique qui me donne envie de lire et relire les autres romans de Duong Thu Huong.

« La famille Quy s’en retourna chez elle.
Tout le long de son chemin, des centaines d’yeux cachés derrière les volets et les haies de bambous observèrent le cortège. La vie dans la montagne est paisible comme l’eau dans une flaque au fond d’un ravin, emprisonnée entre des murs rocheux. Un caillou jeté dedans, et des milliers de vaguelettes se forment. Ainsi, le moindre détail touchant aux cordes les plus secrètes de l’âme humaine devient rapidement un cataclysme, un champ de bataille où combattent archaïsme et modernité. Le Village des bûcherons était devenu un volcan en ce printemps, expulsant de ses entrailles la lave formée par l’histoire de la famille Quang. Une jeune et belle femme, aux yeux de colombe et au corsage vert, avait jeté dans ce foyer incandescent qu’était le village une bonne pelletée de charbon. »

« Pourquoi n’ont-ils pas songé un seul instant que si le Vieux avait eu, ne serait-ce qu’un minuscule bonheur personnel, il aurait été mieux dans sa peau et que notre peuple en aurait profité davantage ?
Pourquoi se sont-ils arrogé le droit de maltraiter l’homme derrière lequel ils s’étaient tous, sans exception, abrité et qui leur a, de plus, offert le pouvoir ? On ne peut pas tout avoir, et le riz et la viande. Une logique qui démontre la cruauté de l’espèce humaine. Cruelle parce que envieuse et jalouse. »

« Se peut-il que sa jeunesse et celle de beaucoup d’autres engagés dans la Révolution se soldent par un résultat à ce point infâmant ? Il a toujours cru que cette ignominie et cette immoralité ne concernaient que quelques membres du pouvoir. De tout temps, la lutte pour le pouvoir a été acharnée, dépouillant chaque combattant de ses belles qualités humaines pour ne lui laisser que la jalousie scélérate, la ruse abjecte et la vile méchanceté. Il n’a jamais voulu admettre que toute cette société était devenue immorale et crapuleuse. Il avait pourtant placé en elle tant d’espérance. D’autres avaient misé sur elle toute leur vie.
Aucune mère ne reconnaît facilement avoir donné le jour à un monstre. »

Au zénith, Duong Thu Huong. Sabine Wespieser éditeur, 2009 (2009 pour l’édition originale). Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran. 786 pages.

« Les classiques, c’est fantastique » : Henry VIII de Shakespeare et Marie Tudor de Victor Hugo

La thématique du mois de novembre pour le rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » était « Quand l’histoire raconte l’Histoire ». N’ayant pas de romans historiques dans ma PAL (pas des classiques du moins) et la fin du mois approchant, je me suis tournée vers ce genre que j’ignore trop souvent et qui offre pléthore de sujets en un nombre de pages plus restreint : le théâtre. Face aux différentes pièces à ma disposition, j’ai décidé de rester dans la même lignée, celle des Tudor. J’ai donc lu Henry VIII de William Shakespeare et Marie Tudor de Victor Hugo. Le père et la fille.

Quand l'histoire raconte l'Histoire

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Henry VIII de William Shakespeare (1613)

Henry VIII (couverture)Cette pièce du plus célèbre dramaturge anglais reconstitue des épisodes très saccadés du règne du roi Henry VIII. De la déchéance du duc de Buckingham au baptême d’Elizabeth en passant par la rencontre avec Anne Boleyn ou la chute du cardinal Wolsey, c’est un voyage éclair scène après scène. Sans être experte, je commence à être familière de l’histoire de ce roi et de sa descendance ; or, je m’interroge et doute que les tenants et aboutissants auraient été très clair sans cette connaissance préalable. Le fil de l’histoire est très décousu, ce qui nuit à l’immersion dans la pièce. Tout se déroule très rapidement et se révèle peu marquant : cinq actes et j’aurais déjà peine à dire ce qui y est raconté tant cela manque de force.
Je n’ai guère ressenti d’émotions face à ce pan de l’Histoire pourtant riche en manipulations et enjeux de pouvoirs, en rebondissements sanglants et manigances. La pièce se s’achève sur une réconciliation qui sonne bien factice d’ennemis politiques (qui marque peut-être l’hypocrisie des hommes mais échouant à être pertinente), puis sur le baptême glorifié d’Elizabeth, une fin un peu fade pour une Histoire qui était loin de se conclure ainsi.
Les personnages principaux sont Henry VIII, Catherine d’Aragon (sa première femme), Anne Boleyn (sa deuxième) et le cardinal Thomas Wolsey. Henry VIII, ordinairement figure forte, virulente et violente, terrible Barbe-Bleue, apparaît ici assez neutre, comme tempéré, éclipsé par d’autres personnages, dont sa première épouse. Alors que Catherine d’Aragon est souvent effacée par le personnage d’Anne Boleyn, Shakespeare la raconte comme une femme fière et juste, noble jusque dans son procès qui conduira à l’annulation de son royal mariage.

Une pièce historique malheureusement assez fade de mon point de vue. C’est une période historique que je trouve intéressante et propice à son appropriation par la littérature (en romançant plus ou moins les faits), mais je n’ai eu aucune implication émotionnelle dans ce récit.

« La reine Catherine : Milord, je ne veux pas commettre moi-même le crime d’abandonner volontairement le noble titre que m’a fait épouser votre maître. La mort seule me fera divorcer avec ma dignité. »

« Suffolk : Quel est le pair qui n’ait pas été en butte à ses outrages, ou tout au moins à ses dédaigneuses hauteurs ? A-t-il jamais respecté aucune dignité en dehors de la sienne ?
Le lord chambellan : Milord, vous en parlez à votre aise. Je sais ce qu’il a mérité de vous et de moi ; mais l’occasion a beau se présenter à nous, que pouvons-nous faire contre lui ? Je me le demande avec inquiétude. Si vous ne pouvez lui fermer tout accès auprès du roi, ne tentez rien contre lui ; car il a le don d’ensorceler le roi avec sa parole.
Norfolk : Oh ! ne craignez rien ; ce charme-là est rompu : le roi a découvert contre lui quelque chose qui pour toujours gâte le miel de son langage. Non ! Il est enfoncé dans la disgrâce, à ne pouvoir s’en relever. »

« Wolsey : Ainsi, adieu même au peu de bien que vous me voulez ! Adieu, un long adieu à toutes mes grandeurs ! Voilà la destinée de l’homme : aujourd’hui, il déploie les tendres feuilles de l’espérance ; demain, il se charge de fleurs et accumule sur lui toutes les splendeurs épanouies ; le troisième jour, survient une gelée meurtrière, et au moment où il croit, naïf bonhomme, que sa grandeur est mûre, la gelée mort sa racine, et alors il tombe, comme moi. »

Henry VIII, William Shakespeare (1613 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Shakespeare, aux éditions Famot, 1975, pp 1245-1278.

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Marie Tudor de Victor Hugo (1833)

Marie Tudor (couverture)Marie Tudor est donc la fille d’Henry VIII et Catherine d’Aragon : montant sur le trône suite au décès de son demi-frère Edouard VI et à la déposition de Jeanne Grey, elle tenta de rétablir le catholicisme et persécuta tant les protestants qu’elle acquit le surnom de Bloody Mary. Elle qui est souvent éclipsée au profit de sa demi-sœur, Elizabeth Ière, est ici au cœur de cette fiction historique signée Victor Hugo.

Car, alors que Shakespeare collait d’assez près aux faits, Victor Hugo propose une véritable fiction. Seule Marie Ière et Simon Renard, ambassadeur d’Espagne, ont réellement existé dans cette affaire tissée de complots, de séduction et de drames amoureux. Histoire d’amour avec tout ce que cela induit de jalousie, de trahison et de désir de vengeance.
Certes, pour la véracité historique, on repassera ; mais pour la tension de cette intrigue, pour la fluidité de la narration, la pièce de Victor Hugo est très efficace. Il y a du suspense, on se prend d’intérêt pour les manigances d’un homme mystérieux, pour celles de Simon Renard. Et la plume de Victor Hugo fait son œuvre, entre belles phrases et jolis mots, c’est tellement agréable à lire que cela coule tout seul. Lue une nuit d’insomnie, vers trois heures du matin, elle n’a pas su me rendormir et m’a gardée captivée tout au long de ma lecture.

Victor Hugo raconte une Marie Tudor amoureuse, reine blessée, femme vengeresse. Bloody Mary n’est pas loin, faisant revivre ces jeux cruels de faveurs et de déchéances (conduisant souvent à l’échafaud), mais c’est avant tout une personnalité humaine plus que royale qui est mise en avant, doutant, hésitant, revenant sur des décisions impulsives… Petit reproche, la versatilité et l’inconstance des femmes – résumées dans ce proverbe « Souvent femme varie / Bien fol est qui s’y fie. » – constituent le perpétuel refrain de ce texte, niant l’intelligence et les capacités de jugements des représentantes du sexe féminin. C’était (c’est ?) sans doute un argument bien facile pour discréditer toute femme de pouvoir, mais répété à longueur de pièce, il m’a fait soupirer une ou deux fois…
(De même, j’ai eu du mal à valider la romance entre deux personnages ayant des relations plus filiales qu’autre chose…)

Un drame romantique qui a su capter mon attention, m’impliquer dans le destin des personnages, me donner plaisir à retrouver la plume de Victor Hugo. En s’éloignant de la réalité historique, cette pièce nous plonge tout de même dans les machinations politiques entre grâces royales et mécontentements populaires.

Marie Tudor (illustration)

« Fabiani : Un de nous eux a fait le coup. Moi, je suis un grand seigneur, un noble lord. Vous, vous être un passant, un manant, un homme du peuple. Un gentilhomme qui tue un juif paye quatre sous d’amende ; un homme du peuple qui en tue un autre est pendu.
Gilbert : Vous oseriez…
Fabiani : Si vous me dénoncez. Je vous dénonce. On me croira plutôt que vous. En tout cas, les chances sont inégales. Quatre sous pour moi, la potence pour vous. »

« La reine : Mais c’est l’heure où le conseil étroit va s’assembler. Il n’y a eu ici jusqu’à cette heure que la femme, il faut laisser entrer la reine.
Fabiani : Je veux, moi, que la femme fasse attendre la reine à la porte. »

« La reine, lui prenant les mains et l’attirant vivement par le devant du théâtre : Le poison ! le poignard ! que dis-tu là, Italien ? la vengeance traître, la vengeance honteuse, la vengeance par-derrière, la vengeance comme dans ton pays ! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni poison. Est-ce que j’ai à me cacher, moi ? à chercher le coin des rues la nuit, et à me faire petite dans je me venge ? Non, pardieu ! je veux le grand jour, entends-tu, milord ? le plein midi, le beau soleil, la place publique, la hache et le billot, la foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule sur les toits, cent mille témoins ! Je veux qu’on ait peur, entends-tu, milord ! qu’on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu’on dise : C’est une femme qui a été outragée, mais c’est une reine qui se venge ! Ce favori si envié, ce beau jeune homme que j’ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir, pieds nus, mains liées, hué par le peuple, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j’avais mis un collier d’or, j’y veux mettre une corde. J’ai vu quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux voir quel effet il fera sur un échafaud. »

Marie Tudor, Victor Hugo (1833 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Victor Hugo, aux éditions Famot, 1975, pp 351-386.

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Deux pièces ayant l’intérêt de présenter deux femmes – Catherine d’Aragon et sa fille – souvent invisibilisées par d’autres satellites de leur histoire. L’une collant relativement bien à la réalité historique, l’autre s’en éloignant à grands pas ; l’une un peu morne et décousue, l’autre prenante avec ses personnages bien mieux campés. J’oublierai cette œuvre de Shakespeare et garderai en mémoire que Victor Hugo n’a pas fini de me passionner.