Deux livres pour un peu d’espoir : Un funambule sur le sable et J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre

Récemment, j’ai eu besoin de livres que je pressentais assez légers, qui se liraient de manière fluide et agréable. En voici les chroniques.

 

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Un funambule sur le sable, de Gilles Marchand (2017)

Un funambule sur le sableJe suis tombée sur ce livre à la bibliothèque et je me rappelais en avoir entendu parler en bien sur un blog (mais je ne sais plus chez qui, donc vous pouvez éventuellement lever la main) (peut-être Ada et sa super chronique bien plus développée que la mienne). Je cherchais une lecture pas trop exigeante pour couper ma lecture des Contes et légendes inachevés de Tolkien : c’est donc tombé sur lui.

Sur Stradi et son violon. Sauf que le violon de Stradi n’est pas entre ses mains, mais dans sa tête. Il est né ainsi. C’est original, mais ce n’est pas facile à vivre. Sans parler des potentielles complications médicales, cela signifie aussi d’avoir sans cesse de la musique dans la tête, une musique qui, souvent, s’échappe pour partager sa joie, sa tristesse, son amour, sa douleur, avec le reste du monde. Autant dire qu’on le regarde un peu de travers dans ce monde qui aime l’uniformité.

Ce sera vraiment une mini-chronique (plus brève que l’extrait choisi), mais j’avais envie de mentionner ici ce livre qui m’a séduite même si ce n’est pas pour moi le « chef-d’œuvre » ou le « coup de cœur » que ça a pu être pour d’autres. Un violon dans la tête ? Mais pourquoi pas ! Pourquoi ne pas user du fantastique, de l’irréel, de l’improbable, de l’impossible pour raconter une histoire tout ce qu’il y a de plus réelle ?

 Un funambule sur le sable, c’est un très joli texte sur la différence, une différence invisible, sur le fait d’apprendre à vivre avec sa différence, sur le regard des autres, sur les rêves, les espoirs et les obstacles à tout ça. La douleur de l’enfant, l’incompréhension des parents, les questions et les regards des autres curieux, méprisants, gênés…
Il est d’une grande poésie, il y a du rythme et Gilles Marchand use avec soin des mots et des images qu’ils transmettent. Un plombier solitaire, un demi-chien, l’océan, l’amour… je suis parfois imaginée face à un conteur qui me raconterait une histoire, acceptant tout volontiers même ses éléments les plus invraisemblables comme un demi-chien ou ses personnages les plus insolites comme ce plombier souffrant de solitude.

Un roman, un conte, une fable, un récit optimiste et très bien écrit.  Un joli texte touchant et original.

« A neuf heures quinze, les vacanciers entendirent un violon reprendre un morceau des Pogues par la fenêtre au-dessus de l’épicerie. Certains trouvèrent ça beau, d’autres estimèrent que c’était trop triste, que ce n’était pas une musique de l’été, que ça ne donnait pas envie de danser et que le violon était un instrument ringard. Ils auraient préféré une guitare électrique ou un synthétiseur. Mais mon violon s’en foutait. Je m’en foutais aussi et j’enchaînais les couplets. Je n’avais pas besoin des paroles, il me suffisait de me laisser aller, de ne plus mettre de barrière à mes cordes, à mes souvenirs, à mes sentiments. Le violon a pleuré, des touristes ont pleuré, l’épicière a rendu la monnaie en s’essuyant les joues avec son tablier, un chien a hurlé à la mort, l’église a sonné le glas, un rideau métallique s’est abaissé, un verre s’est brisé. L’arc-en-ciel s’est senti indécent de nous imposer ses couleurs naïves et s’est déplacé vers un rivage où il dérangerait moins. A quelques kilomètres de là des enfants qui jouaient au ballon sur l’estran furent ravis de l’accueillir. »

Un funambule sur le sable, Gilles Marchand. Editions Aux forges de Vulcain, 2017. 354 pages.

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J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, de Stephanie Butland (2017)

J'aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre (couverture)Pour commencer, ne m’obligez pas à réécrire ce titre une autre fois en entier. Si ça n’avait tenu qu’au titre, je n’aurais sûrement jamais lu ce livre : c’est tout à fait idiot, mais j’ai du mal avec cette mode des titres à rallonge. Heureusement, une personne bien intentionnée me l’a collé entre les mains sans s’arrêter sur mes petits préjugés ridicules et j’ai envie de dire « merci ! ».

De quoi ça parle ? De Loveday essentiellement. Normal, puisque nous sommes dans sa tête pour près de quatre cents pages. Loveday vit à York, travaille dans une petite librairie d’occasion tenue par un homme débonnaire, rondouillard et excentrique, n’est elle-même pas très sociable et pourrait sembler avoir une existence tout à fait ordinaire si ce n’était un passé un peu lourd à porter. Et à accepter.

J’avoue avoir eu dès le début une grosse tendresse pour Loveday qui se trouve être aussi asociale que moi, se sentant bien plus à l’aise en compagnie des livres que des humains. Sauf qu’elle est beaucoup plus intelligente et cool que moi en réalité (à tel point qu’on se demande comment une fille comme elle peut ne pas avoir d’amis, ce que les personnages autour d’elle semblent aussi se demander). Bref, en tout cas, Loveday est typiquement le genre de personnage qu’il est difficile de ne pas apprécier : elle a ce passé qui intrigue et qui émeut, elle a le sens de la répartie qui fascine et amuse (mais qui n’est pas aussi flamboyant que chez Vania ou Mireille du fait de sa réticence à ouvrir la bouche en public), elle est cultivée…
Le second personnage qui se détache du lot est sans aucun doute Archie, le truculent patron de la librairie. Un personnage aussi jovial, bavard et social que Loveday est renfermée et taiseuse. Un homme qu’on voudrait tous avoir comme patron, même s’il s’apparente davantage à un ami pour Loveday.
Les personnages sont bien campés. Imparfaits, traînant leurs casseroles, tentant de composer avec ce que la vie leur a donné, certains sont en haut de la vague, d’autres dans le creux, mais tous et toutes font de leur mieux. (Bon, l’un des personnages est juste très flippant et on ne perd guère de temps à le prendre en amitié.)

Toutefois, ce livre m’a bien attrapée. Derrière cette couverture pleine de livres colorés, avec ce petit chat mignon et cette tasse ornée d’un petit cœur, derrière ce titre à rallonge (je persiste et je signe), derrière ces personnages sympathiques, je m’attendais à une petite lecture légère, impeccable pour un week-end un peu patraque. Et pas du tout à ce passé pas du tout joyeux (en fait, n’ayant pas lu le résumé, je ne savais même pas qu’il y avait une histoire de passé à gérer). Pas du tout à cette histoire de famille, de pardon, de regards en arrière pour faire un pas en avant, de trucs enfermés à double tour dans une boîte au fond de l’armoire dont on retrouve la clé qu’on croyait avoir jetée loin (bref, vous avez compris l’idée).
Et là, je me trouve face à un dilemme : dois-je vous dire quelles sont les thématiques abordées ou vous laissez découvrir le tout par vous-mêmes (au risque que vous vous fassiez des films en imaginant des trucs bien plus terribles que ce qu’il en est) ? Je crois que je ne vais rien vous dire, si ce n’est qu’il s’agit d’un sujet plutôt dans l’air du temps. (Et là, je me demande comment poursuivre si je ne dois rien vous dire…) Quoi qu’il en soit, les sourires des premières pages laissent la place à des émotions moins gaies et je me suis retrouvée bien incapable de lâcher cette histoire qui se dévoile peu à peu (en réalité, on voit le truc venir assez vite, ce n’en est pas moins efficace et touchant).

Ce n’est probablement pas un roman vers lequel je me serais dirigée de moi-même, mais la surprise s’est avérée très agréable. Une bien sympathique promenade, entre humour et sensibilité, entre drame et espoir, à travers la ville de York (faute de pouvoir retourner en vrai au Royaume-Uni) et une déclaration d’amour aux livres et à la littérature que je ne peux qu’approuver.

 P.S. : par contre, si quelqu’un pouvait m’expliquer cette erreur inadmissible ou me remettre les pendules à l’heure si c’est juste moi qui comprends la phrase de travers ou me dire si je dois vilipender l’autrice ou la traductrice, bref, me fournir une explication, je lui en serais reconnaissante. La narratrice parle des cadeaux reçus à un anniversaire (en 1999) :
« Les trois premiers Harry Potter, que j’avais déjà empruntés à la bibliothèque, mais que j’avais envie de relire ; un reçu pour la précommande du Prisonnier d’Azkaban qui devait sortir une semaine plus tard. » Comment a-t-elle pu lire les trois premiers Harry Potter à la bibliothèque si le Prisonnier d’Azkaban (le troisième tome pour celles et ceux qui ne suivent pas) n’est pas encore sorti ?

« C’est pour ça que je n’aime pas parler avec les gens. Je ne trouve jamais rien d’intéressant à leur dire. Il me faut du temps pour trouver mes mots et quand on me regarde, ça me bloque. Et puis je n’apprécie pas vraiment mes semblables. Certains sont corrects, c’est vrai, mais ça, on ne peut pas le savoir tant qu’on ne les connaît pas. »

J’aime tout ce qui me rappelle que je ne suis pas seule à souffrir sur cette terre, Stephanie Butland. Milady, 2018 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne) par Barbara Versini. 377 pages.

Challenge Voix d’autrice : un livre qu’on m’a conseillé

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Quelques mots sur… Scrops !, Le héron de Guernica et Bonjour tristesse

Thématique involontaire, je vous présente aujourd’hui trois courts romans français qui font tous entre 150 et 160 pages.
De la SF, de l’histoire et un petit classique, il y en aura pour tous les goûts.

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Scrops !, de Maëlig Duval (2019)

Scrops ! (couverture)Physis, jeune planète artificielle aux tréfonds de la galaxie. Les humains y vivent en harmonie avec leur petit univers jusqu’à ce que Madeline disparaisse. Certains accusent les scrops, mignonnes créatures monotrèmes à poils et à bec, d’en être responsable. La planète-fille voudrait-elle se débarrasser de ses créateurs et créatrices ?

Je me dois de remercier Babelio et les éditions Gephyre – que je découvre en cette même occasion – de m’avoir envoyé ce livre qui me serait sans doute resté méconnu sans eux.

L’idée de base est extrêmement poétique. Imaginez une planète qui aurait très très envie de naître et de grandir ; imaginez un homme qui rêve de cette planète ; imaginez qu’il réunisse les meilleurs scientifiques, hommes et femmes, et que tous partent dans l’espace soigner leur planète comme on soigne une plante jusqu’à ce que celle-ci soit prête à les accueillir. L’introduction m’a embarqué directement dans un autre univers et les premières pages m’ont tout simplement fascinée. Les mots, le rythme, le concept… en quelques lignes, me voilà partie.
J’ai beaucoup aimé également le côté un peu dingue des créatures inventées par Maëlig Duval : les scrops sont les bestioles les plus loufoques qu’il soit. A vrai dire, cela m’a rappelé les bêtes qu’on inventait et dessinait étant enfants : souvent improbables, souvent bancals, souvent très colorés, visualisez-vous ?

Sur Physis, les humains tentent de mettre en place une nouvelle société, plus juste, plus équitable, mais le principe de toute utopie semble d’être dévoyée ou en tout cas d’abriter en son sein des éléments perturbateurs. Le roman de science-fiction s’en trouve mâtiné de polar avec cette enquête pour élucider le mystère de la disparition de la première femme – la première à avoir réussi à mettre au monde un enfant viable qui a survécu jusqu’à l’âge adulte. Nous suivons les différents personnages – Sab, Hugo, Geneviève, Victor… – pour comprendre peu à peu le dessous de ce complot.  Si le reste de l’histoire est tout aussi prenante que le début, la suite perd en onirisme… pour les retrouver dans les dernières pages.

 De très belles idées, un voyage dans l’espace, des créatures aux motivations floues, une enquête qui questionne notamment les relations familiales et l’évolution nécessaire (ou pas) pour vivre sur une autre planète. Poétique et original, c’est une très jolie découverte !

« Imaginons tout d’abord un homme fou. Mesurément fou, comme peuvent l’être les visionnaires. Un homme avec une certitude qui s’imposa à lui alors qu’il atteignait ses cinq ans, deux semaines et trois jours : une planète erre, dans les limbes, sans croûte, sans gaz ni noyau, et cette idée de planète veut exister si fort qu’elle lui demande, à lui, Will Puckman, Terrien âgé de cinq ans, deux semaines et presque trois jours, d’être son père, sa mère, son créateur.
Imaginons ensuite un homme immensément riche. Un homme dont l’argent peut acheter tout ce qui existe, et créer ce qui n’existe pas.
Songeons à présent, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité qu’il s’agisse du même homme.
Suspendons cet instant fugace et chuchotons à l’oreille du vieillard somnolent, de l’enfant assoupi, de l’adulte fatigué, chuchotons tout bas : si cet homme avait existé, cette histoire aurait été vraie. »

Scrops !, Maëlig Duval. Editions Gephyre, 2019. 158 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman publié dans l’année

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Le héron de Guernica, d’Antoine Choplin (2011)

Le héron de Guernica (couverture)26 avril 1937, le jour où Guernica fut bombardée. Avec Picasso, il y a eu Basilio, ce jeune peintre qui représente inlassablement les hérons cendrés. Il sera notre guide au cours de cette journée fatale, ce point de rupture pour la paisible cité de Guernica. Et comme Picasso, il interroge, du bout de son pinceau, la nécessité de témoigner de l’Histoire par le biais des arts.

Basilio et Pablo. Le jeune peintre amateur et le peintre célèbre dans plusieurs pays. Tous deux tenteront de représenter l’horreur des événements de Guernica. Le premier à travers sa fascination pour les hérons cendrés qui vivent non loin de la ville ; le second à travers l’immense tableau que tout le monde connaît.
Basilio ne cesse jamais vraiment de songer à ses toiles et ce qui le perturbe le plus est la question de la vie : comment représenter l’étincelle de vie qui parcourt chaque être vivant, même ceux qui, à l’instar des hérons, affectent une immobilité presque parfaite ? Son œuvre trouvera son aboutissement après les bombardements, après les morts et les blessures, après la perte et la souffrance.
Son personnage m’a plu. Il a quelque chose de très naïf, voire d’un peu simplet parfois, mais il est aussi d’une très grande sensibilité, ce qui transparaît tout particulièrement lorsqu’il est question de sa peinture.
On retrouve dans ce texte des éléments qui évoqueront irrésistiblement l’œuvre de Picasso : le cheval, le taureau, les flammes. Ici et là, le tableau saute aux yeux au travers des mots d’Antoine Choplin. Pourtant, celui-ci ne se complaît pas dans les scènes de corps démembrés, de sang, mais exprime néanmoins clairement l’horreur de la guerre et la destruction de la vie.

Guernica, Picasso

Je n’ai pas mille choses à en dire, j’ai beaucoup apprécié ce court roman entremêlant histoire et art ainsi que l’écriture, minimaliste, étonnement paisible, d’Antoine Choplin.

« Doucement, Basilio a relevé le torse, puis la nuque. Comme pour emprunter au héron quelque chose de son allure, de sa droiture, de son élégance hiératique.
Comme chaque fois, il s’émerveille de la dignité de sa posture. C’est ce mot qui lui vient à Basilio. C’est d’abord ça qu’il voudrait rendre par la peinture. Cette sorte de dignité, qui tient aussi du vulnérable, du frêle, de la possibilité du chancelant. »

« T’as vu ça, fait Basilio, le regard toujours tendu vers la trouée par laquelle s’est envolé le héron.
Hein, t’as vu ça, il répète et cette fois, il se retourne vers Rafael et voit son air maussade.
Tu me fais marrer, grogne Rafael.
Pourquoi ?
Et tu me demandes pourquoi. Alors celle-là.
Il force un éclat de rire.
T’as l’aviation allemande qui nous passe à ras la casquette et qui balance des bombes sur nos maisons et tu voudrais qu’on s’émerveille devant un héron qui s’envole.
Basilio, bouche bée.
T’es vraiment dingue, continue Rafael.
Basilio, silencieux, le regard fixe. »

Le héron de Guernica, Antoine Choplin. Editions du Rouergue, coll. La brune, 2011. 158 pages.

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Bonjour tristesse, de Françoise Sagan (1954)

Bonjour tristesse (couverture)L’été, une villa, le soleil, la mer. Des vacances parfaites pour Cécile, dix-sept ans, son père et la jeune maîtresse de ce dernier. Sauf que tout bascule lorsque le père – Raymond de son petit nom – invite Anne, femme cultivée, subtile, l’antithèse des adeptes des plaisirs faciles que sont ses trois hôtes.

Bonjour tristesse est un roman que j’avais déjà lu il y a quelques années – quand j’étais au lycée, je pense – mais dont je n’avais aucun souvenir. A la faveur de mon dernier déménagement, il s’est retrouvé rangé dans ma PAL car j’étais bien décidée à lui offrir une nouvelle chance (et à me rafraîchir la mémoire). Surprise, cette seconde lecture a été un vrai plaisir ! (Quant à savoir le souvenir qu’elle me laissera, il faudra m’en reparler dans quelques mois.) (Je parierais sur un souvenir confus quoique agréable.)

Je l’ai lu une après-midi en lézardant sous le soleil agréable car supportable de ce début avril et je me suis retrouvée dans cette atmosphère un peu alanguie, dans cette torpeur qu’évoque parfois l’autrice.
J’ai redécouvert un tout petit roman très fin, très psychologique. A travers Cécile, Françoise raconte l’amour, la sensualité, le désir, mais aussi la jalousie qui pousse aux intrigues et engendre des souffrances insoupçonnées, puis la culpabilité, les hésitations, le jeu de manipulation. Sous l’apparence d’une histoire banale de vacances au bord de la mer, Sagan vient distiller quelques gouttes malsaines avec un jeu de « mise en scène » qui prendra des proportions très tristes (sans surprise).

L’histoire est prenante et, bien que les personnages ne soient pas les plus sympathiques qui soient – les préoccupations de ces petits bourgeois me passent un peu au-dessus de la tête –, bien qu’il se dégage de ce récit quelque chose de désuet – ce qui était osé à sa parution est plutôt dépassé aujourd’hui –, on les comprend car leurs émotions restent humaines et immuables. J’avoue m’être passionnée pour les habitants de cette villa de la Côte d’Azur : ils m’ont souvent insupportée (certaines par leur légèreté, unetelle par son mépris, etc.), me faisant prendre parti tantôt pour Cécile, tantôt pour Anne, tantôt les vouant tous et toutes aux gémonies. J’ai aimé le contraste entre les bons vivants que sont Cécile et son père et Anne incarnation de la classe et de l’intelligence cultivée. J’ai aimé les portraits tracés par les mots de Sagan. J’ai aimé les doutes et les revirements de Cécile.

Un roman certes à replacer dans son contexte, mais une tranche de vie dont le côté dramatique se révèle dans les dernières pages, une analyse plutôt fine des sentiments humains et un récit étonnant lorsque l’on songe que l’autrice n’avait que dix-huit ans lors de sa parution.

« La liberté de penser, et de mal penser et de penser peu, la liberté de choisir moi-même ma vie, de me choisir moi-même. Je ne peux pas dire « d’être moi-même » puisque je n’étais rien qu’une pâte modelable, mais celle de refuser les moules. »

« Je me rendais compte que l’insouciance est le seul sentiment qui puisse inspirer notre vie et ne pas disposer d’arguments pour se défendre. »

Bonjour tristesse, Françoise Sagan. Pocket, 2009 (Julliard, 1954, pour la première édition). 153 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

Proxima du Centaure, de Claire Castillon (2018)

Proxima du Centaure (couverture)Apothéose… Apothéose est unique et occupe toutes les pensées de Wilco. Tous les matins, il la regarde passer sous sa fenêtre jusqu’à ce matin où, pour la voir quelques secondes de plus, il se penche un peu trop. Et il tombe.

Je ne connaissais pas du tout le sujet du livre car, pour une fois, le résumé est extrêmement succinct et ne dévoile pas tout de l’histoire. (Et en plus, j’ai à mon habitude survolé le résumé. Même s’il ne fait que deux lignes, oui.) J’ai donc été surprise lorsque j’ai compris ce qu’il en était car c’est bien la première fois que je rencontre le sujet de la tétraplégie – du moins aussi directement – dans la littérature de fiction (quel que soit le public visé).

Immobilisé dans la coque qui protège son corps brisé, Wilco nous livre un long monologue. 222 pages dans la tête de cet adolescent, témoin muet des disputes avec les médecins focalisés sur l’hypothèse du suicide, des tâtonnements de ses parents pour rendre son quotidien le plus confortable possible et des espoirs désespérés de sa grande sœur.
Enfermé dans son esprit, il ressuscite des souvenirs de son enfance et se fait observateur, commentateur. Il contemple l’amour de ses parents et remarque mille détails auquel il n’aurait pas prêté attention s’il était toujours valide, il étudie les craintes, les convictions, les rituels et les embarras des proches qui se succèdent autour de son lit d’hôpital, il se souvient d’un voisin solitaire dont les manies ne lui semblent plus si absurdes. Isolé de tous, il devient plus compréhensif et plus proche des gens qui l’entourent.

Cependant, c’est dans son imagination qu’il se retire le plus : « Personne ne peut savoir le monde qui se déploie dans mes parois. » Puisque son corps ne répond plus, c’est en pensée qu’il s’évade quotidiennement. Il imagine ce qui se passe dans sa famille lorsqu’elle n’est pas avec lui, ce que fait Vadim son meilleur ami. Et surtout ce que vit Apothéose. Une Apothéose qui l’aimerait comme il l’aime, qui penserait à lui comme il pense à elle. Des rêves déchirants pour combattre la solitude.

Entre poésie et humour, entre rêve et réalité, Proxima du Centaure est un texte à la fois très beau et très triste, mais en même positif et sans la moindre lamentation. En quelques mots, Claire Castillon croque des personnages d’une humanité et d’une justesse folle que l’on aura tous pu côtoyer un jour ou l’autre. Un roman bouleversant sur la difficulté de communiquer et sur la séparation, mais aussi sur l’amour, y compris celui qui unit les frères et les sœurs, les enfants et les parents. Une perle totalement atypique !

« Je l’appelle Apothéose, et ce mot contient elle et moi, les ondes qui chargent l’air dès qu’elle entre dans mon champ de vision, mes organes qui se diluent quand elle s’éloigne et ceux qui se coagulent quand elle approche. Ses lunettes sont la partie de son corps que je préfère. Elles l’agrandissent. Elles la recadrent. C’est un plomb dans ma tête cette fille, une cymbale, deux, et boum, et boum, dit ma mère. Boum et boum, répète-t-elle. En deux temps. Puis, comme d’habitude, elle ajoute :
– En plus, il était huit heures sept, l’heure de sa naissance à six minutes près. »

Proxima du Centaure, Claire Castillon. Flammarion jeunesse, 2018. 222 pages.

Challenge Voix d’autrices : un roman écrit à la première personne

Impurs, de David Vann (2012)

Impurs (couverture)Après deux livres – dont le purement génial Sukkwan Island – dans le décor glacial de l’Alaska, Impurs nous plonge dans la chaleur étouffante, éblouissante de la Californie. Ce sera le théâtre du déchirement d’une famille. Galen, 22 ans, se veut végétarien, bouddhiste et recherche la transcendance et un détachement du monde trivial. Fâcheusement, il est, d’une part, très attaché (plus ou moins volontairement) à sa mère, Suzie-Q, une femme excentrique et égoïste et, d’autre part, obsédé par le sexe et par Jennifer, sa jolie – et tout aussi sadique – cousine.

On comprend vite que les relations dans la famille – à compléter avec une grand-mère à moitié amnésique et Helen, mère de Jennifer et tante de Galen, une femme envieuse – vont être tendues : un passé meurtri par la violence du père et perverti par des non-dits, un héritage convoité et un favoritisme pour Suzie-Q au détriment d’Helen. Leurs liens sont tordus, glauques et malsains : pleins de haine et de rancœurs entre Galen et sa mère d’une part et entre les duos Suzie-Q-Galen et Helen-Jennifer de l’autre, mais aussi emplis d’érotisme incestueux entre Galen et sa cousine. Tout un programme…

L’histoire se divise en deux actes (le premier se déroule avec tous les membres de la petite famille, le second est un face-à-face entre Galen et sa mère), mais le roman entier est haletant en dépit des délires mystiques de Galen dans la seconde partie. On voit Galen, ce personnage qui sombre mais qui apparaît dès le début comme étant plutôt déséquilibré, s’enfoncer jusqu’au point de non-retour. David Vann nous plonge dans la folie de ce jeune homme qui trouve son ennemi en sa propre famille. La tension monte doucement jusqu’à un échange dramatique et terriblement prenant entre la mère et son fils, point de rupture du roman.

Les points négatifs pourraient être quelques répétitions (mais insuffisantes pour générer des longueurs) et une fin qui m’a quelque peu laissée sur ma faim au premier abord. Toutefois, après réflexion, je la trouve appropriée et réaliste.

Si le meilleur reste pour moi Sukkwan Island, David Vann signe là un roman coup de poing qui accroche dès la première ligne. Si elle m’a captivée, cette tragédie familiale plutôt glauque m’a bien remuée par le malaise qu’elle distille.

« L’air était irrespirable. Si brûlant que sa gorge était un tunnel desséché, ses poumons fins comme du papier, incapables de se gonfler, et il ne savait pas pourquoi il ne parvenait pas à partir, tout simplement. Elle avait fait de lui une sorte d’époux, lui, son fils. Elle avait chassé sa propre mère, sa sœur et sa nièce, et il ne restait plus qu’eux deux, et chaque jour il avait le sentiment qu’il ne pourrait supporter un jour de plus, mais chaque jour il restait. »

« Il pouvait se produire n’importe quoi, à n’importe quel moment. C’était la vérité de ce monde. On pouvait un jour perdre son pied et n’être ensuite plus qu’un gars à qui il manquait un pied. On ne pouvait jamais prévoir ce qui allait se passer, et ce même pour les choses les plus insignifiantes. On ne pouvait jamais savoir ce qu’on allait ressentir une heure plus tard, ou ce que quelqu’un allait dire au cours d’une conversation, et cette effet était encore amplifié par sa mère. Leurs conversations pouvaient passer de la banalité à la folie pure en quelques secondes. »

Impurs, David Vann. Gallmeister, coll. Totem, 2016 (2012 pour l’édition originale. Editions Gallmeister, 2013, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Laura Derajinski. 258 pages.

Nos étoiles contraires, de John Green (2013)

Nos étoiles contraires (couverture)Je n’ai pas besoin de voir les 1317 critiques sur Babelio pour savoir que je ne présenterai pas une exclusivité aujourd’hui en débarquant avec Nos étoiles contraires, j’ai plutôt l’impression d’être la seule personne à n’avoir pas encore vibré avec Hazel et Augustus (je n’ai pas vu le film non plus)… Donc pour l’histoire, pas de spoiler : Augustus Waters est en rémission d’un cancer, Hazel Grace Lancaster vit avec un cancer incurable, et entre eux, naît l’amour, le vrai, le grand, le fou.

J’éprouve toujours de la réticence envers les livres (ou les films ou autre chose) dont je n’entends que du bien. Non pas que je doute des goûts des lecteurs, mais j’ai toujours peur d’être déçue. C’était actuellement le cas avec Songe à la douceur de Clémentine Beauvais que j’ai finalement lu hier (et dont je vous reparlerai bientôt). Mais j’ai quand même fini par lire Nos étoiles contraires

Et que d’émotions ! J’ai souri et j’ai même ri avec eux, j’ai été émue, attendrie, j’ai été en colère… Et. J’ai même pleuré un petit peu et je peux vous dire que c’est extrêmement rare. Quel est le dernier livre à avoir stimulé mes glandes lacrymales ? Je n’aurais su le dire avant dimanche soir.

Pourtant, malgré tout cela, je ne dirais pas qu’il s’agit d’un coup de cœur total : il m’a beaucoup touchée, John Green sait de toute évidence manier les émotions de ses lecteurs, mais je sais que je ne le placerai pas aux côtés de mes favoris, de mes adorés, de mes vrais coups de cœur.

L’humour ironique d’Hazel m’a complètement séduite, elle m’a beaucoup fait rire. Et la manière dont elle vit la maladie, son réalisme, son cynisme, son humour bravache m’a impressionnée. Cependant, John Green ne tombe pas dans le travers ne nous présenter des adolescents toujours forts, toujours joyeux, toujours optimistes. J’ai aimé Augustus comme Hazel l’a aimé en le voyant à travers ses yeux. Ils sont tellement attachants, tous les deux… Qu’elle est belle et qu’elle est triste, cette relation amoureuse qui serait semblable à toute autre si ces deux-là n’avaient vécu comme des étoiles filantes.

John Green a su trouver le ton juste, mélange d’humour, d’intelligence et de sensibilité, pour cette histoire d’amour aussi lumineuse que douloureuse.

« Mes pensées sont des étoiles qui ne veulent plus former de constellations. »

« – Tant qu’on ne l’allume pas, la cigarette ne tue pas, a-t-il déclaré, quand maman est arrivée à ma hauteur. Et je n’en ai jamais allumé une seule de ma vie. C’est une sorte de métaphore. Tu glisses le truc qui tue entre tes lèvres, mais tu ne lui donnes pas le pouvoir de te tuer. »

« Contre qui je suis en guerre ? Contre mon cancer ? Et mon cancer, c’est qui ? C’est moi. Les tumeurs sont faites de moi. Elles sont faites de moi comme mon cerveau, mon cœur sont faits de moi. C’est une guerre civile dont le vainqueur est déjà désigné. »

Nos étoiles contraires, John Green. Nathan, 2013 (2012 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert. 330 pages

Vous parler de ça, de Laurie Halse Anderson (2014)

Vous parler de ça (couverture)Celle qui veut vous parler de ça, c’est Melinda Sordino. Elle voudrait parler, mais elle ne peut pas. Les mots refusent de franchir le barrage de ses lèvres et restent coincés dans sa gorge. Et moins elle parle, plus elle s’isole. Les filles qu’elle croyait être des amies tournent le dos à cette paumée mal dans sa peau, les profs punissent cette lycéenne qui refuse de participer en classe, les parents repoussent peu à peu cette fille mutique et fermée.
Vous parler de ça aborde un sujet trop souvent tabou ou source de honte chez celles qui ne sont que les victimes. L’horreur, le traumatisme connu par Melinda est raconté là dans un récit touchant. L’auteure en parle avec énormément de délicatesse et de finesse, notamment parce qu’elle ne se focalise pas dessus.
Ce qui fait le cœur du roman, c’est la mise à l’écart de Melinda. Personne ne l’interroge vraiment sur les raisons de son mutisme, sur la chute de ses notes, sur l’absence d’amies. On la punit, on l’ignore, on lui crie dessus, mais on ne s’intéresse pas réellement à elle. Cela ne fait que rendre la chose plus affreuse, plus douloureuse. Seul un professeur d’arts plastiques saura voir un peu à travers la carapace qu’elle s’est construite. Le manque de pédagogie des enseignants est déjà ahurissant, mais c’est le comportement des parents qui m’a le plus choquée. Ils ne montrent aucun intérêt à leur fille unique, se contentant de la minable explication « elle fait sa crise d’adolescence ».

Quant à l’héroïne, Laurie Halse Anderson en fait un portrait très réussi, tout en nuances. Melinda est poignante. Elle ne dit mot, mais son esprit tourne à mille à l’heure. Elle se réfugie derrière un certain cynisme, mais elle doit s’avouer qu’elle rêve d’amitié, de rires et de compréhension, qu’elle désire profondément ne plus être seule. En dépit de sa souffrance, c’est une fille forte qu’on ne peut qu’aimer. Elle a de l’humour, de la volonté et elle semble être une personne véritablement intéressante. Ce fut un plaisir de faire sa connaissance au fil des pages.

Les chapitres très courts racontent des instants de vie au lycée ou à la maison. Elle relate son quotidien entre des parents absents et des lycéens qui la rejettent. On voit sa situation se dégrader petit à petit et, si on comprend bien ce qui lui est arrivé, elle met du temps à le dire.
Toutefois, tous les chapitres ne sont pas tristes. D’autres sont drôles ou émouvants (de l’émotion heureuse cette fois). Cette année scolaire se construit donc dans une alternance de moments lumineux et sombres.
La fin est mon seul regret. Elle est un peu rapide. Je n’avais pas envie de quitter Melinda et j’aurais aimé la suivre encore un peu, pour la voir remonter la pente.

Sorti en 1999, cet émouvant roman n’avait jamais été traduit en français. Je remercie donc vivement les éditions de La Belle Colère de nous avoir offert ce beau morceau de littérature qui m’a fortement émue. A mettre entre de nombreuses mains, adultes et adolescentes.

(J’ai souvent été attirée par l’axe éditorial – en gros, des livres dont les personnages principaux sont des adolescent-es, mais qui ne sont pas destinés uniquement aux adolescent-es – et les couvertures toutes simples de La Belle Colère, mais je n’avais jamais eu l’occasion d’en lire un. A présent que c’est fait, je peux affirmer que ce ne sera pas le dernier.)

« Je sais que j’ai l’esprit en vrac. Je veux partir, déménager, me téléporter dans une autre galaxie. Je veux tout raconter, rejeter la culpabilité, la faute et la colère sur quelqu’un d’autre. Il y a une bête dans mon ventre, je l’entends gratter sous mes côtes. En admettant que je réussisse à me débarrasser du souvenir, cette bête restera avec moi et continuera à me souiller. »

« De quel droit me punissent-ils sous prétexte que je ne parle pas ? Ce n’est pas juste. Que savent-ils de moi ? Que savent-ils de ce qui se passe dans ma tête ? Le tonnerre, des gosses en pleurs, voilà ce qu’il y a. Pris dans une avalanche, tenaillées par l’inquiétude, se tortillant sous le poids du doute, de la culpabilité. De la peur. »

« Compte tenu de ma réputation, je devrais m’estimer heureuse qu’on m’invite à mes propres funérailles. »

Vous parler de ça, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2014 (1999 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Chabin. 298 pages.

Les fragiles, de Cécile Roumiguière (2016)

Les fragiles (couverture)Andrew Castan, « Andy » pour sa mère et « Drew » pour les autres, a 17 ans, mais reste traumatisé par ce que son père a fait et a dit alors qu’il n’avait que 9 ans, ce jour où il a renversé le gardien du stade et, jetant une insulte, a pris la fuite. Ce jour-là, il s’est pris le racisme de ce dernier en pleine face.

« J’ai envie de vomir depuis l’âge de neuf ans, depuis ce jour où mon père a lancé ce « sale nègre » par la vitre de la camionnette. Pas son premier « sale nègre », ce jour-là, le nègre, c’était Ernest, le gardien du stade. Ernest qui m’encourageait tous les mercredis depuis deux ans chaque fois que je flanchais. Ce mercredi-là, il a traversé en dehors des clous, il aurait pas dû. »

 

Tous les personnages sont fragiles (logique, vu le titre). Drew est torturé et ne sait pas quelle est sa place, entre sa mère qui aime le voir réussir et son père qui voudrait un gros dur comme fils.

Quant à Sky, on en apprend un peu plus sur elle vers la fin du roman, alors qu’elle a 18 ans, mais dès le début, on comprend bien que sa vie n’est tous les jours celle d’un conte de fée avec un père qui l’ignore parfois sans qu’elle sache vraiment pourquoi. Cependant, jusqu’à ses 17-18 ans, j’ai trouvé que Sky aurait pu être un peu plus… concrète. Je n’ai pas réussi à m’attacher à elle car, finalement, elle est un peu insaisissable, même pour Drew puisqu’elle part et revient uniquement quand ça lui chante.

Le père de Drew, Cédric, déteste tous ceux qui ne sont pas comme lui : il est donc raciste, antisémite, homophobe, sexiste (le parfait connard en gros). Mais ce n’est pas le méchant suprême et diabolique. Il montre une haine ordinaire, comme on en croise souvent, qui peut causer des dégâts et des souffrances considérables.

Cindy, la mère de Drew, est impuissante face à son mari. Elle voit encore celui qui l’a séduite avec son sourire un peu perdu alors qu’ils étaient très jeunes. Elle essaie de défendre son fils quitte à se prendre quelques baffes, mais elle est toujours un peu perdue face à son fils et son mari qui, tous deux, s’éloignent peu à peu.

Heureusement qu’il y a Mariji, la (jeune) grand-mère cool et un peu hippie, qui apporte de la couleur et de la bonne humeur dans la vie de Drew.

 

La relation entre Drew et son père est vraiment complexe et l’auteure a parfaitement su l’écrire. Il y a une totale incompréhension entre le père et le fils. Son père projette sur Drew ses rêves avortés, notamment celui de devenir un sportif professionnel, et n’aime pas le voir réussir ses études alors que lui-même avait des difficultés et a arrêté avant le bac. Un fils sensible, bon à l’école, musicien, geek, ne rentrait pas vraiment dans ses plans. Alors, pour tenter de plaire à ce père qu’il déteste en même temps, Drew va donc se saborder lui-même à l’école pour ne pas décevoir avec de trop bonnes notes.

Toutefois, en se plaçant régulièrement du côté de Cédric, on voit peu à peu un autre homme sous le raciste, celui qui a laissé tomber ses rêves, celui qui aimerait retrouver l’amour qu’il éprouvait pour sa femme à leurs débuts, celui qui aime son fils en dépit de tout.

 

Derrière cette couverture minimaliste très jolie se cache donc un roman violent émotionnellement, pas franchement joyeux (et absolument pas une histoire d’amour comme pourrait le laisser penser le résumé de l’éditeur). La fin enfonce le clou et m’a laissé comme un poids sur l’estomac.

 

Chaque chapitre est construit avec trois temps :

  • Le déroulement du jour J où l’on suit parfois Drew, parfois son père ;
  • Les flashbacks (8 ans, 6 ans, 3 ans, 1 an, 1 mois avant) qui relatent souvent un souvenir précis (une discussion avec un prof, la première bière, la rencontre avec Sky, une dispute…), mais qui, au fur et à mesure que Drew grandit, couvre une période de plus en plus large (quelques jours, quelques semaines…) ;
  • Et enfin, le moment du drame, raconté à la première personne (ce qui tranche étrangement, au début de la lecture, avec le reste du roman), la conclusion de ce fameux jour J, l’instant où le sang coule sur le tapis.

A travers les flashbacks, on se rapproche, chapitre après chapitre, du jour J. Cette construction toute en allers-retours empêche de lâcher le roman. On veut en savoir plus sur l’adolescence de Drew, on veut poursuivre ce jour J dont l’action est plus ramassée, on veut savoir comment on est arrivé à ce drame, à ce sang qui coule (à ce meurtre ? car il faut attendre la toute fin pour savoir ce qu’il s’est réellement passé).

 

Les Fragiles est un roman digne de la collection Exprim’ : ambitieux, percutant et totalement ancré dans le réel (et c’est ce qui le rend aussi dur).

 

« Sky marmonne entre ses dents que treize ou quatorze, ça change tout justement.

– Regarde-toi : à treize ans, t’es encore plein d’espoir, tu peux croire que l’humanité vaut quelque chose. Ouais, en même temps, t’as pas l’air de croire en grand-chose… Qu’est-ce que c’est, ces marques sur tes bras ?

Drew lisse la peau sur ses brûlures, il tire les manches longues qu’il porte été comme hiver depuis qu’il les a, ces cicatrices. Le regard de Sky insiste.

Il renifle pour se donner un air blasé.

– C’est rien. Des souvenirs. »

« OK, il n’avait pas désiré cet enfant, mais une fois qu’il avait été là, avec son visage tout rouge plein de colère, ses poings qui battaient l’air de rage d’avoir été délogé du ventre de sa mère, ses pieds et ses orteils si petits, délicats… il l’avait aimé, tout de suite.

Aujourd’hui encore, il l’aimait, ça restait son fils. Ce qu’il n’aimait pas, c’était croiser tous les jours un ado avachi qu’il ne comprenait pas et qui ne ressemblait en rien au fils qu’il avait espéré. »

« Comment Drew pourrait-il lui raconter qu’en entrant au lycée, il pensait que tout allait changer ? Mais non, il reste seul sans arriver à comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas entre lui et les autres. »

Les fragiles, Cécile Roumiguière. Sarbacane, coll. Exprim’, 2016. 197 pages.