Le tour du monde en 80 jours, de Jules Verne (1872)

Le tour du monde en 80 joursSuite à un audacieux pari qui pourrait lui coûter la moitié de sa fortune, Phileas Fogg se lance dans un tour du monde – à réaliser en 80 jours maximum – accompagné de Passepartout, son domestique.

Et c’est là à peu près tout ce que je savais de ce roman. Si je crois avoir vu enfant le film avec Jacky Chan notamment, je n’en garde aucun souvenir. Aussi ma première surprise fut relative au personnage de Phileas Fogg. Moi qui imaginais un excentrique, un aventurier, un personnage un peu farfelu, j’ai été bien surprise de trouver un homme à la rigueur mathématique, dont la vie est réglée à la minute et qui renvoie son domestique car l’eau de rasage est trop froide de deux degrés Farenheit. C’est un personnage parfois antipathique par sa froideur, parfois un peu ridicule, maniaque à l’extrême, qui ne jettera pas un œil aux paysages traversés, préférant jouer au whist pour faire passer le temps.
Il contraste fortement avec Passepartout curieux, qui tente de faire ici ou là un peu de tourisme – ce qui ne facilite pas toujours la tâche de Phileas Fogg – et qui se retrouve souvent embrigadé dans des situations loufoques ou périlleuses. C’est là un personnage un peu plus intéressant, rendu davantage vivant par ses bourdes, ses espoirs et désespoirs, ses inquiétudes et ses joies.

Ce livre étant l’un des plus célèbres de Jules Verne, je m’attendais à être captivée et embarquée dans une aventure rocambolesque à travers le monde. Or, ce ne fut pas tout à fait le cas. Il m’a manqué de l’immersion, des descriptions des lieux parcourus, de regards sur les pays traversés. C’est souvent une énumération de villes, de distances (en milles en prime) et de vitesses (celles des trains, des bateaux et de tous les moyens de transport adoptés). C’est donc un voyage qui s’effectue de manière trop détachée à mon goût, bien que cette vision très mathématique du périple soit conforme au personnage de Phileas Fogg. Seules les quelques excursions de Passepartout permettent d’avoir une ébauche des beautés du voyage.
De plus, la première partie de l’expédition se déroule trop facilement, ce qui n’est guère palpitant. Phileas Fogg se contente de payer tout le monde pour accélérer le mouvement. D’ailleurs, tous les problèmes se résolvent par l’argent que le héros sort de ses poches par poignées. Cette facilité dans le périple m’a donné un sentiment de facilité dans le roman, qui a donc échoué à m’émouvoir et à me captiver. De plus, c’est aussi là que l’esprit raciste et colonialiste se fait un tantinet sentir : un peuple placé « au dernier degré de l’échelle humaine », une belle Indienne correctement éduquée selon la culture britannique…
J’ai donc pris un peu plus d’intérêt à la suite de ce tour du monde, lors de leurs pérégrinations états-uniennes. C’est certes moins exotique, mais, les délais se raccourcissant et les embûches se multipliant, le voyage se fait moins fluide et aisé créant un peu de suspense quant à la réussite de ce pari. De plus, c’est également à ce moment-là que Fogg commence à être moins irritant : il se montre alors généreux, attentif et prêt à perdre son pari pour aider autrui.

Ce ne fut pas une lecture désagréable, mais nous sommes tout de même loin de l’enthousiasme et du voyage trépidant du début à la fin. Les précisions très scientifiques de Verne ne me dérangeraient en rien s’il y avait un peu plus de sensations et d’émotions autour : ici, au contraire, j’ai eu du mal à me sentir investie dans le récit. Il semblerait que le voyage ait été trop rapide pour moi !

J’avoue commencer à m’interroger si j’aime toujours Jules Verne. Je gardais de bons souvenirs de 2000 lieues sous les mers, Voyage au centre de la Terre et de L’île mystérieuse, mais j’accumule à part égale les petites ou grosses déceptions (Michel Strogoff, Le sphinx des glaces et ce titre-ci). Je vais devoir relire les premiers romans cités pour savoir si c’est mon regard qui a changé ou si ce sont mon avis qui diverge selon les récits.

« Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C’était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s’il eût été dans sa nature de faire un mouvement inutile. »

Le tour du monde en 80 jours, Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1872 pour la première édition). 252 pages.

Lu dans le cadre du rendez-vous Les classiques, c’est fantastique

LEs classiques c'est fantastique : Jules Verne

Deux voyages en Antarctique avec Edgar Allan Poe et Jules Verne

L'invitation au voyage

Pour le rendez-vous de « Les classiques, c’est fantastique » du mois de mai autour du voyage, je vous propose deux romans pour le prix d’un. Deux romans qui vont très bien ensemble puisque le second est une suite du premier.
Sauf que le premier – Aventures d’Arthur Gordon Pym – est écrit par l’Américain Edgar Allan Poe tandis que le second – Le sphinx des glaces – est l’œuvre de notre Jules national.
Deux lectures surprenantes, chacune à leur façon…

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Aventures d’Arthur Gordon Pym, d’Edgar Allan Poe (1838)

Les aventures de Gordon Pym 1

Unique roman achevé du célèbre nouvelliste américain, il raconte les mésaventures d’un jeune homme à travers les mers jusqu’en Antarctique.
Ce récit se déroule presque exclusivement sur la mer. Embarquant clandestinement sur un brick en vue d’une pêche à la baleine, Gordon Pym va aller de péripéties en péripéties, expérimentant l’éventail complet des malheurs pouvant advenir sur les mers – dangers qu’il fantasmait avant de se lancer à l’aventure – : mutinerie, famine, soif, espoirs déçus d’être sauvé et pire encore. Il finira sans trop de surprise par tomber sur une tribu primitive vivant dans une Antarctique très étrange. Oubliez la plongée dans le froid, les glaces et la blancheur, telle n’est pas l’Antarctique imaginée par Poe.
Les derniers chapitres deviendront plus fantastiques que réalistes jusqu’à une fin des plus stupéfiantes. Si elle peut être frustrante si l’on attend une conclusion nette de ce voyage, elle est aussi onirique, mystérieuse et, d’une certaine manière, grandiose. Les derniers paragraphes sont quasi mystiques, mais ils sont aussi quelque peu envoûtants.

Il m’est très difficile d’écrire sur ce titre étrange. La lecture en est aisée, les pages se tournent avec fluidité, évoquant les romans d’aventures de Jules Verne, appelant certains schémas bien connus, parcourues de termes scientifiques précis, qu’ils soient géologiques ou maritimes (ce dernier est évidemment omniprésent, avec des phrases telles que « nous mîmes à la cape sous la misaine avec un seul ris » que je n’ai même pas cherché à comprendre).
L’intrigue est parfois palpitante et je me suis prise au jeu, curieuse de savoir comment les personnages allaient se sortir de la violence et de la souffrance. Je me suis prise d’intérêt pour les sensations et les sentiments de Gordon Pym et je me suis glacée devant certains terribles passages. Puis j’ai accepté le changement de direction vers l’irréaliste, pour me laisser surprendre par les énigmatiques découvertes de la seconde partie jusqu’à ce final hypnotique.

Cependant, le tout est également un peu brouillon, avec des incohérences flagrantes, des situations répétitives ou bâclées. Sans parler qu’il m’a souvent été difficile de visualiser les lieux et configurations présentées par Poe : les descriptions sont certes abondantes, mais très peu visuelles. Dans l’un des derniers chapitres, il y ajoute des schémas et le résultat est encore pire en termes de clarté.
C’est un texte qui semble avoir été sujet à de nombreuses interprétations – Gaston Bachelard allant jusqu’à le qualifier d’« un des grands livres du cœur humain » – mais je suis passée à côté des aspects philosophiques (si tant est qu’il faille vraiment en voir dans ce roman).

Roman d’aventures certes, mais aussi odyssée marquée par le rêve et la solitude, Les aventures d’Arthur Gordon Pym est un récit parfois prenant, parfois oppressant, parfois poétique, qui, toutefois, me laisse mitigée. S’il n’est pas déplaisant à lire, la qualité en était cependant trop inégale pour me convaincre pleinement.

Mon édition est ponctuée de quelques illustrations qui se marient très bien avec à la plume sombre de Poe et à l’atmosphère tantôt glauque, tantôt fantastique du récit.

« En une quinzaine de jours à peu près, pendant lesquels on gouverna continuellement vers le sud-est, avec beau temps et jolies brises, Peters et moi nous fûmes complètement remis de nos dernières privations et de nos terribles souffrances, et bientôt tout le passé nous apparut plutôt comme un rêve effrayant d’où le réveil nous avait heureusement arrachés, que comme une suite d’événements ayant pris place dans la positive et pure réalité. J’ai eu depuis lors occasion de remarquer que cette espère d’oubli partiel est ordinairement amené par une transition soudaine soit de la joie à la douleur, soit de la douleur à la joie,  – la puissance de l’oubli étant toujours proportionnée à l’énergie du contraste. Ainsi, dans mon propre cas, il me semblait maintenant impossible de réaliser le total des misères que j’avais endurées pendant les jours passés sur notre ponton. On se rappelle bien les incidents, mais non plus les sensations engendrées par les circonstances successives. Tout ce que je sais, c’est que, au fur et à mesure que ces événements se produisaient, j’étais toujours convaincu que la nature humaine était incapable d’endurer la douleur à un degré au-delà. »

Aventures d’Arthur Gordon Pym, Edgar Allan Poe. Stock, coll. Voyages imaginaires, 1944 (1838 pour l’édition originale.1858 pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Charles Baudelaire. 338 pages.

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Le sphinx des glaces, de Jules Verne (1897)

Le sphinx des glaces

Près de soixante ans après la parution du roman de Poe, Jules Verne s’en empare pour proposer une suite. Nous suivons un certain Jeorling qui embarque sur une goélette dont le commandant est obsédé par le récit d’Arthur Pym. Pour cause, ce roman n’en serait pas un et son propre frère, disparu depuis onze ans, faisait partie de cette aventure. Lui et son équipage, à présent accompagné de Jeorling, sont décidés à suivre les traces de Pym pour, peut-être, retrouver des survivants.

Ce fut encore une fois une lecture assez particulière. J’admets être quelque peu dubitative face à ce roman. Je garde un excellent souvenir – quoique flou – des deux romans de Jules Verne lus autrefois, à savoir 2000 lieues sous les mers et Voyage au centre de la terre, mais celui-ci ne me semble pas franchement fabuleux. Je l’ai lu en trois jours, sans aucun déplaisir, mais en m’interrogeant tout du long sur le pourquoi de ce roman.

Tout d’abord, concrètement, il ne se passe pas grand-chose pendant 70% du roman : tout, jusqu’alors, n’est que navigation, navigation… et quelques « révélations ». Pour ce qui est de la navigation, c’est assez monotone : les informations fournies se limitent à la météo, aux conditions de navigation, à la description (minérale, végétale et animale) des îles croisées et aux relevés de la position du navire. C’est un aspect très scientifique, pragmatique des choses qui ne m’a pas étonnée chez cet auteur, mais après un Poe qui s’attardait bien davantage sur les émotions et les sensations, j’aurais aimé avoir une meilleure vision de la vie à bord. (Ça finit par venir, doucement, alors que l’équipage commence à ronchonner contre cette aventure un peu trop aventureuse.)

Côté révélations, il faut avouer que cela tombe souvent à plat. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais, à deux reprises, Verne insiste de manière particulièrement pesante sur des mystères qui n’en sont pas. En mode « oh la la, quel dommage que Bidule ne soit pas là, il aurait pu nous aider, lui qui a si bien connu Pym ! oh, mince alors ! c’est regrettable que le commandant n’est pas réussi à le retrouver » puis « je le répète, ce secret n’était connu que de Machin et moi-même. Je n’ai vraiment aucun doute sur le fait que personne d’autre n’est au courant. C’est bizarre, pourquoi Trucmuche fait des allusions au secret de Machin ? il ne doit pourtant rien savoir… » [Citations non contractuelles] Or nous savons depuis des lustres que Bidule est à bord puisque sa description physique est quasi identique à celle faite par Poe et que Trucmuche a entendu le secret de Machin parce qu’il n’a pas été du tout discret à ce moment-là. Alors, c’est peut-être pour créer une connivence avec les lecteurs, mais de mon point de vue, c’est raté. C’est juste lourdingue et ça fait passer le narrateur, le commandant et le second pour des idiots complètement aveugles, notamment en ce qui concerne Bidule puisqu’ils connaissent le roman de Poe sur le bout des doigts. (D’ailleurs, quand cette révélation éclatera, le narrateur flattera l’ego du lecteur – « mais oui, vous aurez eu le flair de le reconnaître, bravo ! vous gagnez le droit de continuer ! un second mystère super profond s’offrira à vous dans très peu de temps ! » – sans donner de raison valable sur le fait que lui ne l’ait pas reconnu.)

Ajoutons à cela deux-trois événements improbables pour faire avancer le schmilblick, le premier étant la découverte d’informations pertinentes sur un cadavre sur un iceberg au milieu de l’océan ! Tellement probable… Déjà dans une maison, on peut passer trois plombes à chercher un objet, mais eux, pouf, ils tombent pile sur le bon glaçon dans l’immensité des eaux.

Pour terminer, je dois rappeler que Verne partait d’un roman un peu foutraque, avec une fin très fantastique. J’étais donc assez intriguée à l’idée de découvrir comment il allait s’approprier cela. Et assez déçue par là également. Il s’embourbe un peu à vouloir démystifier le fantastique. Outre le fait que les distances parcourues ne semblent pas vraiment correspondre (mais je peux faire erreur, je n’ai pas repris les deux romans en parallèle), il n’explique pas grand-chose. Un éclaircissement rationnel pour un point, et sinon, pour ce qui est du reste, des hallucinations chez Pym. Un peu facile, non ? De plus, dans sa possible volonté d’expliquer certaines incohérences de Poe, il amène à son tour des explications peu satisfaisantes (notamment la réapparition d’un certain protagoniste à quatre pattes qui s’était brusquement volatilisé chez Poe). Bref, c’est un peu le bazar.

C’est vrai que je l’ai lu sans déplaisir, mais à écrire dessus, je suis vraiment stupéfaite de trouver un tel récit chez Jules Verne. Finalement, il n’y a vraiment pas de quoi s’extasier. 500 pages pour offrir une fin « rationnelle », était-ce nécessaire ? Où est l’aventure dans ce roman ? Autant le roman de Poe était imparfait, mais il était aussi cruel, envoûtant, inquiétant, surprenant. Celui-ci est également imparfait, mais, en prime, il ne suscite aucune émotion. La lecture est aisée, mais c’est fade.

« La vie à bord était très régulière, très simple et – ce qui est acceptable en mer – d’une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c’est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. »

« Me voici donc lancé dans les aléas d’une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi ?… Mais j’étais saisi dans un engrenage qui me tirait vers l’inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu dont tant d’intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets ! »

Le sphinx des glaces, Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1897 pour la première édition). 2 volumes de 250 pages.

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Oups ! je me sens assez présomptueuse de descendre ainsi en flamme un auteur tel que Jules Verne… En tout cas, puisqu’il sera mis à l’honneur le mois prochain dans ce même rendez-vous, j’espère que les retrouvailles seront plus heureuses et le voyage (mais lequel ?) plus palpitant.

Et pour l’anecdote, il existe un livre qui se présente comme une suite aux Aventures et au Sphinx : il s’agit de L’aimant : roman magnétique d’aventures maritimes de Richard Gaitet. Il ne faut jamais dire jamais, mais je peux affirmer « pas de sitôt » !

Le Rouge et le Noir, de Stendhal (1830)

Dans la France de la Restauration, Julien Sorel, jeune homme d’origine modeste et ambitieux, part à l’assaut de la haute société.

C’est avec Maned Wolf que je me suis lancée dans ce classique dont je repoussais la lecture depuis fort longtemps. Même si j’ai lu La Chartreuse de Parme il y sept ans, je dois avouer que je n’en ai plus aucun souvenir si ce n’est d’avoir apprécié cette lecture. En dépit de cela, je craignais avec Le Rouge et le Noir un récit un peu ennuyant et surtout très politique (sachant que le XIXe siècle est une période historique dans laquelle je me perds facilement avec cette succession de régimes différents). Quelle surprise de découvrir que c’était tout le contraire !

La plume de Stendhal se détache vraiment des autres auteurs classiques auxquels je suis plus habituée. Sa narration est très dynamique et efficace, ce qui se voit tout d’abord dans ses chapitres très courts – s’enchaînant rapidement, ils poussent à en lire « juste un de plus » – et dans son écriture très fluide.
De plus, point de longues descriptions. Je n’ai rien contre elles en général, mais j’ai été agréablement surprise par la concision de Stendhal. Il est prolixe sur d’autres sujets, j’y reviendrai, mais paysages, demeures et autres lieux sont ébauchés en quelques mots, ce qui m’a permis de placer Julien dans la Franche-Comté que je connais.
En revanche, ce sur quoi l’auteur porte toute son attention, ce qui constitue le cœur de cette histoire, ce sont les émotions de ses protagonistes. Je ne m’attendais absolument pas à cette dissection des sentiments, à ces considérations intimistes, à ces études des bouleversements intérieurs qui animent les personnages principaux. J’ai ainsi trouvé passionnant de les regarder évoluer.

Julien Sorel est un personnage complexe qu’il est aussi difficile d’aimer que de détester complètement. S’il apparaît au début du roman comme prétentieux, un peu larmoyant et très indécis, c’est surtout le portrait d’un jeune homme un peu paumé qui se dessine, ce qui n’est pas sans me parler. Particulièrement égocentrique, il planifie sa vie et ses conquêtes amoureuses comme des batailles – dans des scènes parfois risibles, parfois attachantes, parfois irritantes – sans réellement se soucier des autres (notamment des femmes concernées) : chaque faux pas l’accable tandis que chaque réussite comble son cœur. Il est parfois si froid, si pragmatique, si concentré sur ses mouvements qu’il en paraît déconnecté de son cœur et de ses émotions. En dépit de ses défauts, je n’ai pu le détester car, observant toutes ses pensées comme Stendhal nous en offre la possibilité, est-il vraiment possible d’en vouloir à ce fils d’ouvrier d’être avide de succès, lui qui fut haï par sa famille pour sa sensibilité et son intelligence, lui que ses basses origines placent en bas de l’échelle ? Il peine ainsi à trouver sa place, rêve de s’extirper de sa condition et à accorder sa situation sociale à son ambition, ce qui est source de colère pour cet amour-propre exacerbé. Ses sentiments ont donc une légitimité – même s’il se fait parfois des films sur ce que pensent les autres de lui du fait de leurs positions sociales respectives – d’autant que Madame de Rênal et Mathilde de la Mole l’auraient-elles regardé sans sa fougue et sa détermination farouche ?

Les personnages féminins sont tout aussi bien construits. Du calme de Madame de Rênal à l’exaltation de Mathilde de la Mole, j’ai beaucoup aimé ces héroïnes attachantes et réalistes. Stendhal leur offre un caractère fort et touchant. J’ai ressenti une grande tendresse pour Madame de  Rênal qui voit sa vie tranquille et monotone bouleversée par un amour qu’elle n’aurait jamais imaginé. Je me suis réjouie de voir cette femme si douce et respectable que son entourage ne semblait pas considérer comme réellement intelligente sortir de son rôle de mère de famille rangée en manipulant son mari avec génie. J’ai aimé lire le cœur et l’esprit que Mathilde mettait en toute chose, se détachant ainsi des jeunes filles nobles de son entourage par son indépendance d’esprit et la force de sa volonté.
Loin de la relation simple et tendre avec Madame de Rênal, Mathilde et Julien jouent au chat et à la souris, jeu de pouvoir et de domination dans lequel ces deux-là se passent la balle en tentant de se comprendre, ce qui offre des passages fort intéressants.

Stendhal m’a également convaincue par les scènes plus « sociales » où il place Julien dans la haute société. Entre son envie de réussir, son sentiment d’infériorité et en même temps la conviction de son intelligence supérieure, son mépris en réponse – et parfois même en prévention – au mépris, sa singularité, ses opinions heurtant un monde lisse et poli, cela donne lieu à des joutes verbales et comportementales assez plaisantes à observer.
Ici et là, Stendhal se permet de petites piques envers les salons de la noblesse ou les élus de province, regard critique sur son époque. J’ai également été marquée par une parenthèse dans laquelle l’auteur s’excuse du caractère romanesque et impulsif de Mathilde, bien trop imprudent pour coller à celui des jeunes femmes de son siècle. Sous couvert de respect et d’hommage, il est en réalité très ironique et critique, soulignant la fadeur et l’intérêt des jeunes femmes pour les titres et la position sociale. Les hommes en prennent également pour leur grade pour leur manque d’étude et de travail personnel dans la construction de leur fortune.
Seuls quelques passages plus politiques m’ont laissée de marbre : j’avoue avoir eu du mal à en saisir les enjeux et je me suis laissée portée en attendant de retrouver l’histoire principale.

J’ai donc été bluffée par cette lecture : je ne m’attendais absolument pas à cette plongée intimiste, à cette profusion de sentiments et d’émotions. C’est un roman psychologique très réussi et je reconnais à Stendhal le génie d’avoir rendue passionnante l’évolution des trois personnages principaux. En outre, j’ai également appréciée la critique sociale légère qui se dessine sous l’intrigue principale. Une excellente surprise.

« Julien était extrêmement déconcerté de l’état presque désespéré où il avait mis ses affaires. Rien cependant ne l’eût plus embarrassé que le succès. »

« A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers madame de Rênal. Je l’aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse, elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal ! Elle s’en tire comme un diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a dans mon fait petitesse bourgeoise ; ma vanité est choquée, parce que M. de Rênal est un homme ! illustre et vaste corporation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir ; je ne suis qu’un sot. »

« Les gens qu’on honore ne sont que des fripons qui ont eu le bonheur de n’être pas pris en flagrant délit. »

Le Rouge et le Noir, Stendhal. Editions Profrance/Maxi-livre, coll. Classiques éternels, 1992 (1830 pour la première édition). 2 tomes, 356 et 443 pages.

« Les classiques, c’est fantastique » : quatre pièces de théâtre parlant d’amour

« Les classiques, c’est fantastique » certes, mais je n’étais pas forcément inspiré par la thématique de février : l’amour. Cependant, j’ai eu l’idée de profiter de cette occasion pour l’aborder par un genre que je lis assez peu, à savoir le théâtre. C’était l’occasion de lire ou relire des pièces cultes d’auteurs différents. J’ai sorti mes énormes intégrales de leur bibliothèque et j’ai alterné les comédies et les drames, les pièces en vers et en prose.

M

Je ne vous propose pas une étude comparée de ces différentes pièces (je n’ai ni l’intelligence, ni les connaissances, ni l’envie de consacrer le temps nécessaire à ce genre d’exercice), mais de courts avis de néophyte.

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Le jeu de l’amour et du hasard, de Marivaux (1730)

Le jeu de l'amour et du hasard 1Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés, Sylvia et Dorante doivent se marier. Seulement, comment connaître le vrai visage de l’autre, sans faux-semblants et hypocrisie ? Sans le savoir, tous deux fomentent le même projet : échanger leur place avec celle qui de son valet, qui de sa servante.

L’histoire m’était connue – je crois même l’avoir vue jouée – donc je n’ai eu aucune surprise quant à l’intrigue.

Après les premières lignes, retrouvailles avec un style littéraire très travaillé, tant dans les tournures de phrases que dans le vocabulaire, j’ai pris plaisir à ce beau langage. Les bons mots, les joutes verbales des personnages, les répliques qui fusent m’ont séduite, moi qui n’ai aucune répartie.
La pièce est pleine de quiproquos qui ont su me faire sourire. Elle joue évidemment avec les conditions sociales : les travestissements et les troubles induits par une condition supposée inférieure ou supérieure donnent du corps à l’histoire.
Certes, le tout manque peut-être un peu de nuances – les maîtres intelligents et les serviteurs un peu frustes (surtout Arlequin, le valet de Dorante) – mais, dans ce contexte de pièce classique du XVIIIe, cela ne m’a pas dérangée et j’ai aimé suivre ces deux intrigues parallèles.

J’ai particulièrement apprécié cette figure paternelle qui, bien que souhaitant conclure ce mariage, se révèle gentille, compréhensive et soucieuse du bonheur de sa fille. C’est pourquoi il accepte d’être le complice de la mascarade des deux jeunes gens, Tolérant, il n’impose nullement le mariage et un époux à sa fille.

Une pièce efficace, agréable et divertissante.

Le jeu de l'amour et du hasard 2

« Monsieur Orgon : Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l’être assez. »

Le jeu de l’amour et du hasard, Marivaux (1730 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Marivaux, aux éditions Famot, 1975, pp 419-445.

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Phèdre, de Jean Racine (1677)

PhèdreRésumé minimaliste : Phèdre, femme de Thésée, est amoureuse du fils de celui-ci, Hippolyte.

Il s’agissait cette fois d’une relecture d’un texte adoré voilà longtemps. Pas de suspense : ce fut encore le cas.

L’ambiance est ici complètement différente de la première pièce. Phèdre est une femme mise à la torture par un amour qu’elle réprouve. Seulement, nul ne peut lutter contre les dieux, contre son sang. Après la passion inspirée à sa mère Pasiphaé pour un taureau – passion qui donna vie au Minotaure –, après les malheurs de sa sœur Ariane, abandonné par le même Thésée dont elle est l’épouse actuelle, c’est elle qui est frappée par la main d’Aphrodite.
Ainsi, Phèdre doit se battre contre un destin que – la tragédie étant ce qu’elle est – l’on sait évidemment inéluctable. La pièce ne cesse de s’assombrir et la mort semble planer de plus en plus bas au fil des actes et des scènes.
Outre la notion de fatalité, Racine offre à son héroïne un maelström poignant d’émotions violentes. Elle éprouve tour à tour la honte, le dégoût de soi, la culpabilité, puis s’ajoute la souffrance de voir son amour rejeté en même temps que sa fierté est bafouée.

Le texte est rédigé en vers, en alexandrins, et c’est tout simplement magnifique. J’ai été emportée par cette poésie, par cette souffrance, par ces malédictions jetées au ciel, par ces destinées implacables.

 Un coup de cœur une fois encore pour cette histoire mythologique, pour cette pièce emplie de désespoir, pour ce personnage complexe, pour cette écriture superbe.

« Œnone :
Quoi ! de quelques remords êtes-vous déchirées ?
Quel crime a pu produire un trouble si pressant ?
Vos mains n’ont point trempé dans le sang innocent ?
Phèdre :
Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles.
Plût aux dieux que mon cœur fût innocent comme elles !
Œnone :

Et quel affreux projet avez-vous enfanté
Dont votre cœur encor doive être épouvanté ?
Phèdre :

Je t’en ai dit assez : épargne-moi le reste.
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
Œnone :
Mourez donc, et gardez un silence inhumain ;
Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main.
Quoiqu’il vous reste à peine une faible lumière,
Mon âme chez les morts descendra la première ;
Mille chemins ouverts y conduisent toujours,
Et ma juste douleur choisira les plus courts.
Cruelle ! quand ma foi vous a-t-elle déçue ?
Songez-vous qu’en naissant mes bras vous ont reçue ?
Mon pays, mes enfants, pour vous j’ai tout quitté.
Réserviez-vous ce prix à ma fidélité ? »

« Phèdre :
Ah, cruel ! tu m’as trop entendue !
Je t’en ai dit assez pour te tirer d’erreur.
Eh bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur :
J’aime ! Ne pense pas qu’au moment que je t’aime,
Innocente à mes yeux, je m’approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison ;
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m’abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Les dieux m’en sont témoins, ce dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le cœur d’une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé :
C’est peu de t’avoir fui, cruel, je t’ai chassé ;
J’ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j’ai recherché ta haine.
De quoi m’ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t’aimais pas moins ;
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes. »

Phèdre, Jean Racine (1677 pour la première représentation). Dans : Œuvres complètes de Racine, aux éditions Famot, 1975, pp 321-345.

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Don Juan ou le Festin de Pierre, de Molière (1665)

DonJuan(L’orthographe « Dom Juan » semble plus courante, mais mon édition ayant fait le choix du « Don Juan », j’en ferai de même.)

Malgré la célébrité de cette pièce, je n’en connaissais pas du tout le détail, si ce n’est, évidemment, qu’elle met en scène un coureur de jupons invétéré.

Certes, Don Juan possède des côtés assez sympathiques : il est bon vivant, il a sa propre philosophie de vie et refuse de suivre aveuglément la morale et les préceptes religieux. Cependant, il est aussi fort exaspérant – notamment par son côté séducteur poussé à son paroxysme. C’est un bonimenteur qui n’hésite pas à se marier à droite à gauche sans considération pour ses victimes qui perdent tout intérêt à ses yeux dès lors qu’elles lui ont cédé.

Si certaines scènes sont assez cocasses dans leur ridicule – comme celle où il promet la lune à une paysanne trente secondes après leur rencontre et dix minutes après avoir fait les mêmes promesses à une autre – et si d’autres présentent des réflexions intéressantes, la pièce présente toutefois des longueurs à mes yeux. Un schéma répétitif se met en place au fur et à mesure que les personnages défilent pour blâmer et mettre en garde un Don Juan qui n’écoute personne.

D’ailleurs, la fin voit la réalisation des funestes prophéties ignorées par Don Juan et signe ainsi le triomphe de la morale. Triomphe peut-être atténué par le fait que Don Juan soit resté fidèle jusqu’au bout à son caractère et à ses convictions…

Même si cette pièce m’a moins séduite que les précédentes, ce ne fut pas une lecture inintéressante bien que suscitant des émotions diverses, ni un mauvais moment, et je l’ai lue sans déplaisir.

Don Juan 2

« Don Juan :
Quoi ! tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. »

Don Juan ou le Festin de Pierre, Molière (1665 pour la première représentation). Dans : Œuvres complètes de Molière, aux éditions Famot, 1975, pp 347-375.

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Roméo et Juliette, de William Shakespeare (environ 1597)

Le résumé est-il nécessaire ? Deux familles qui se haïssent et, au milieu, un couple de jeunes amoureux.

Classique parmi les classiques, incontournable histoire d’amour, couple tragique par excellence ! Je ne pouvais pas ne pas saisir cette opportunité de découvrir cette pièce. Cependant, je dois avouer qu’il s’agit incontestablement de celle contre laquelle j’avais le plus de préjugés. Non pas que je n’avais pas envie de la lire – au contraire, j’étais assez curieuse finalement – mais j’étais prête à ne pas accrocher du tout.
Or, ce ne fut pas du tout aussi niais que je le craignais.

Certes, il y a bien l’histoire du coup de foudre qui me laisse toujours dubitative (surtout que dans le cas de ce coup de foudre, Roméo était masqué…), mais c’est du théâtre, les personnages ne peuvent guère prendre trois siècles pour tomber amoureux, surtout qu’ils doivent beaucoup souffrir après ça. En outre, à l’époque, le public n’était probablement pas aussi blasé que moi. Et puis, tous deux sont jeunes, ce qui peut expliquer son amour absolu et sans concession
Certes, Roméo ne m’a séduite. Déjà, le mec qui tombe fou amoureux de Juliette d’un regard alors qu’il passe le début de la pièce à pleurer sur une autre… Et puis, le gars qui tue le cousin de sa dulcinée deux heures après un mariage secret, alors qu’il sait que la situation est déjà bien tendue et que le prince local en a un peu ras-la-casquette de leurs accrochages plus ou moins mortels… Il cherche quand même.
Par contre, étonnamment, j’ai trouvé Juliette très sympathique et courageuse. Elle brave sa famille, elle fomente un plan d’évasion, elle prend un narcoleptique qui la plonge dans un état proche de la mort, elle se poignarde, le tout sans flancher. Finalement, je crois que Roméo m’a semblé plus pleurnichard que Juliette, ce qui fut une vraie surprise car les personnages féminins dans les classiques ne sont pas toujours fantastiques.

En outre,  j’ai finalement été prise sans difficulté dans cette histoire et j’en ai suivi les rebondissements avec plaisir. Cette pièce prônant le mariage d’amour plutôt que les unions arrangées et cette intrigue d’enfants payant le prix de l’inimité de leurs parents a su attraper et conserver mon attention.

Ainsi, je dois avouer que cette lecture – ma seconde pièce shakespearienne – fut une bonne surprise.

« Juliette :
Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m’aimer, et je ne serai plus une Capulet.
Roméo, à part :

Dois-je l’écouter encore ou lui répondre ?
Juliette :

Ton nom seul est mon ennemi. Tu n’es pas un Montague, tu es toi-même. Qu’est-ce qu’un Montague ? Ce n’est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d’un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu’y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s’appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu’il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi toute entière. »

Roméo et Juliette, William Shakespeare (environ 1597 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Shakespeare, aux éditions Famot, 1975, pp 323-357. Traduit par François-Victor Hugo.

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J’avais d’autres titres en tête avant de commencer mes lectures, mais j’ai finalement eu envie de changer d’air en retrouvant mes chers romans. Toutefois, je note de songer plus souvent à tirer une pièce de théâtre de mes étagères.
De ma lecture mitigée de Don Juan au coup de cœur renouvelé de Phèdre, j’ai été marquée par l’efficacité de ces pièces vieilles de plusieurs siècles qui restent finalement très modernes.
J’ai pris beaucoup de plaisir à les lire et j’espère ne pas vous avoir trop ennuyé·es avec ces très modestes chroniques.

Et vous, quelles sont vos pièces favorites,
qu’elles parlent ou non d’amour ?

classique-amour

Les Rougon-Macquart, T2, La Curée, d’Émile Zola (1871)

Ce second tome des Rougon-Macquart met en scène Aristide Rougon, renommé Saccard à la conquête de Paris et des richesses offertes grâce aux remaniements haussmanniens, ainsi que sa seconde épouse, Renée, et son fils Maxime né de son premier mariage.

La Curée (couverture)

La Curée raconte la soif de richesses et de plaisirs, d’or et de chair. Aristide court après l’argent dans un jeu incessant de manigances ; Renée quête les jouissances toujours plus puissantes ; Maxime mange un peu à tous les râteliers, suit qui le lui ordonne, picore les fortunes des belles mondaines.
Paris est en pleine transformation avec ces boulevards qui déchirent la capitale. Alors que change le visage de la grande ville, les fortunes se font en un éclair pour qui sait jongler avec les spéculations en tous genres. Une promesse attire tous les malins, les avides et les envieux. Or, sur ce point, Aristide arrive en haut de l’affiche. Ce manipulateur hors pair évolue à son aise dans un monde empli d’histoires, de mensonges, de jeux de dupes et de sournoiseries. Il joue alors un jeu d’apparences car, même quand les fortunes ne sont que de façade – exercice d’équilibriste –, le luxe doit s’étaler aux yeux de tous.

C’est aussi la description d’un monde voluptueux, d’une vie de plaisirs, d’indolence. Les étoffes sont soyeuses, les cabinets de toilettes se font nids de douceur, les femmes gisent alanguies dans leurs attelages. La Curée se fait revisite du mythe de Phèdre, épouse de Thésée tombant amoureuse de son beau-fils Hippolyte. Renée et Maxime se rapproche, leur camaraderie les faisant tomber dans un jeu dangereux. Jusqu’à ce que Renée finisse par perdre pied. Amoureuse, honteuse, délaissée, manipulée par son mari… le réveil après un tourbillon de plaisirs mondains toujours plus aigus est difficile et la femme brutalement dégrisée après l’ivresse m’a véritablement touchée.

Le travail de recherche de Zola est époustouflant (les annexes présentes dans mon édition le présentent de manière particulièrement intéressante). Des registres de l’Hôtel de Ville au cotillon, des magouilles financières à la mode, l’auteur construit méticuleusement son décor. Quelques erreurs de date peuvent être remarquées (pour qui est un·e expert·e en Second Empire…), mais elles sont volontaires car impondérables pour que sa grande saga reste dans la fourchette historique du Second Empire. Les descriptions sont précises, délicates et passionnantes (à condition d’avoir un certain goût pour le détail).
La plume est incroyable et je me suis régalée tout au long de ma lecture. C’est aussi bien captivant et rusé quand on suit Aristide que charnel et sensuel lorsque l’intrigue se tourne vers Renée. Si seule la jeune femme a su éveiller mon affection en dépit de ses défauts – aveuglement, ridicule parfois… –, tous les personnages m’ont fascinée. Entre les intrigues patiemment construites de Saccard et Maxime qui grandit dans ce monde corrompu, observer se déployer son indifférence, sa méchanceté, ses faiblesses, je n’ai pu que me passionner pour ces protagonistes soigneusement construits.

Zola s’approprie la réalité historique et la fait revivre à travers cette tentaculaire famille des Rougon-Macquart, transformant le froid matériau des dates et des faits en une intrigue vibrante, en une aventure humaine, en une histoire unique. Ce tome qui met en scène les bassesses et ruses humaines dans un cadre luxueux m’a une fois de plus fascinée et je suis impatiente de continuer ma lecture de cette formidable saga. Je vous dis donc à bientôt avec Le ventre de Paris !

« La race des Rougon s’affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts de parents se complétaient et s’empiraient. »

« – N’importe, vous auriez dû chercher quelque chose de plus simple.
– Mais mon histoire est la simplicité même ! dit Saccard très étonné. Où diable voyez-vous qu’elle se complique ?
Il n’avait pas conscience du nombre incroyable de ficelles qu’il ajoutait à l’affaire la plus ordinaire. Il goûtait une vraie joie dans ce conte à dormir debout qu’il venait de faire à Renée ; et ce qui le ravissait, c’était l’impudence du mensonge, l’entassement des impossibilités la complication étonnante de l’intrigue. Depuis longtemps, il aurait eu les terrains, s’il n’avait pas imaginé tout ce drame ; mais il aurait éprouvé moins de jouissance à les avoir aisément. D’ailleurs, il mettait la plus grande naïveté à faire de la spéculation de Charonne tout un mélodrame financier. »

Les Rougon-Macquart, T2, La Curée, Émile Zola. Typographie François Bernouard, 1927 (1871 pour la première édition). 353 pages.