The Jungle Book, de Rudyard Kipling, illustré par MinaLima (1894)

The Jungle Book (couverture)Pour commencer, je reconnais ma surprise en découvrant que The Jungle Book est en réalité un recueil de nouvelles et plus encore que trois seulement mettaient en scène Mowgli, Bagheera, Baloo et compagnie ! Parmi les sept autres, trois se déroulent également en Inde, mais au milieu, une nouvelle dénote particulièrement en racontant les aventures d’un phoque blanc à travers les océans.

J’appréhendais cette lecture en anglais (qui dormait dans la PAL depuis 2018) par crainte d’une langue désuète et trop compliquée à comprendre (car je suis évidemment plus familière de l’anglais actuel que de celui de la fin du XIXe siècle).
Cette appréhension s’est finalement révélée inutile car ma lecture a été très fluide. J’ai simplement découvert l’utilisation d’un tutoiement archaïque avec la panoplie « thou – thee – thy – thine » et de leur étrange conjugaison (« art – dost – wilt – didst – mayest – etc. »), mais on s’y habitue très vite. La nouvelle m’ayant posé le plus de difficulté était « The White Seal » du fait du vocabulaire marin (notamment avec toutes les espèces de poissons et d’oiseaux) assez spécifique. Cependant, ça restait globalement très compréhensible au-delà de quelques recherches de vocabulaire par curiosité.

J’ai pris plaisir à découvrir les personnages originaux du Livre de la jungle – tout en regrettant de ne pas les côtoyer plus longtemps –, d’autant que ceux-ci m’ont réservée quelques surprises par rapport à l’adaptation de Disney, à commencer par un Baloo plus sage et sérieux et le manque de prestige de Shere Khan – moqué, conspué, obligé de se livrer à des manigances pour retourner certains loups contre Mowgli (eh non, ce n’est pas une jolie fille qui détourne Mowgli des siens !). J’ai particulièrement aimé la nouvelle mettant en scène Kaa et le Bandar-log (le peuple des singes) : Kaa – bien plus amical que dans le dessin animé – apparaît avec une vraie prestance, une influence réellement hypnotisante, l’un des personnages majeurs de cette jungle sans côté rigolo, alors que les singes font presque de la peine dans leur désir d’être remarqués par les autres habitants de la jungle qui les méprisent et les rejettent. Mais, loin de l’image des singes éclairés, ceux de Kipling sont les trublions inquiétants et imprévisibles de la jungle, sans mémoire, sans but, sans parole.

Dans toutes les histoires d’animaux anthropomorphes, la violence est bien présente, les lois de la jungle ou les règles de la plage sont parfois impitoyables, et la vie et la mort et le sang s’entremêlent. Entre Shere Khan et Mowgli, « aucun d’eux ne peut vivre tant que l’autre survit » ; pour se faire entendre de ses pairs, Kotick, le phoque blanc, doit faire couler le sang pour prouver sa valeur ; entre Rikki-Tikki la mangouste et Nag et Nagaina les cobras, il ne peut y avoir de trêve. Et puis, il y a l’asservissement et les massacres perpétrés par les hommes…

Les deux dernières histoires mettent en scène des animaux domestiqués par les humains qui parfois trouvent une échappatoire pour une nuit : des éléphants qui vont danser sous la lune et des animaux utilisés dans les guerres des hommes (cheval, mule, buffles, éléphant, chameau) qui discutent de leur manière de combattre et de leurs peurs. Seule une jeune mule, pas encore habituée aux ordres à accomplir sans réfléchir (valables pour les animaux comme pour les hommes…), posera la seule question sensée : « “What I want to now”, said the young mule, who had been quiet for a long time– “what I want to know is, why we have to fight at all.” »

Le travail de MinaLima offre une superbe édition, avec des illustrations colorées et des éléments interactifs. Le tout embellit l’ouvrage et sert le texte sans prendre le dessus avec des éléments ludiques. (Désolée, pas de photo car mon exemplaire dort dans un carton !)
S’ils voulaient illustrer Le Second Livre de la Jungle – dont certaines nouvelles mettent à nouveau en scène Mowgli et compagnie –, je compléterai avec plaisir la collection ! En attendant, ma PAL a d’ores et déjà accueilli The Wonderful Wizard of Oz, également illustré par le duo aux doigts d’or.

Si j’ai eu une préférence pour les nouvelles autour de Mowgli (peut-être parce que c’est ce que j’attendais de ce livre et que les autres ont été une découverte inattendue), ces histoires d’apprentissage, bien plus cruelles que la version de Disney (sans surprise), se sont révélées très sympathiques et prenantes, entremêlant aventures et petites réflexions. J’ai apprécié leur conclusion sur la chanson d’un ou plusieurs personnages qui apporte une touche poétique à chaque nouvelle.
L’édition illustrée par MinaLima est un très bel objet-livre et un écrin de choix pour les découvrir !

Un dernier mot pour remercier Mathilde du blog Critiques d’une lectrice assidue qui m’a donné, sans le vouloir, l’impulsion qui me manquait à travers un échange sur la lecture en VO !

« The tiger’s roar filled the cave with thunder. Mother Wolf shook herself clear of the cubs and sprang forward, her eyes, like two green moons in the darkness, facing the blazing eyes of Shere Khan.
“And it is I, Raksha [the Demon], who answer. The man’s cub is mine, Lungri – mine to me! He shall not be killed. He shall live to run with the Pack and to hunt with the Pack; and in the end, look you, hunter of little naked cubs – frog-eater – fish-killer, he shall hunt thee! Now get hence, or by the Sambhur that I killed (I eat no starved cattle), back thou goest to thy mother, burned beast of the jungle, lamer than ever thou camest into the world! Go!” »

« One of the beauties of Jungle Law is that punishment settles all scores. There is no nagging afterward. »

« Waters of the Waingunga, the Man Pack have cast me out. I did them no harm, but they were afraid of me. Why?
Wolf Pack, ye have cast me out tout. The jungle is shut to me and the village gates are shut. Why?
As Mang [the Bat] flies between the beasts and the birds so fly I between the village and the jungle. Why? »

(Mowgli’s Song)

The Jungle Book, Rudyard Kipling, illustré par MinaLima. Harper Design, 2016 (1894 pour l’édition originale). En anglais. 251 pages.

Challenge Les 4 éléments – L’air : 
un animal disparu ou menacé de disparition (dodo, tigre, baleine, ours polaire…)

Les cinq sous de Lavarède, de Paul d’Ivoi et Henri Chabrillat (1894)

Les cinq sous de LavarèdeLe 25 mars 1891, Armand Lavarède, Parisien dépensier, se lance dans un défi improbable : faire le tour du monde en un an avec cinq sous en poche. En réalité, c’est plutôt un cousin qui le lui lance d’outre-tombe, car telle est la condition pour hériter d’une fortune de quatre millions. À ses côtés, un observateur anglais, Sir Murlyton qui héritera en cas d’échec, accompagné de sa fille, Aurett. À ses trousses, un usurier, Bouvreuil, bien décidé de le pousser à l’échec et ainsi le contraindre à épouser sa fille.

La comparaison avec Le tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne (que, par un heureux hasard, j’ai lu l’an passé) sera inévitable. Certes, Henri Chabrillat et Paul d’Ivoi perdent le bénéfice de l’originalité puisque leur roman est paru vingt-deux ans après celui de Jules Verne. Mais j’en ai malgré tout préféré l’exécution plus vivante et trépidante.

Commençons avec l’histoire en elle-même. L’histoire de Lavarède se passe donc vingt ans après celle de Phileas Fogg ; l’origine n’en est pas un pari, mais une clause testamentaire ; Lavarède a donc droit beaucoup plus de temps que Fogg, mais beaucoup moins d’argent pour le réussir. Or, ce dernier point n’est pas anodin. Parmi les diverses sources de déception lors de ma lecture du Tour du monde… se trouvait la prodigalité de Phileas Fogg, les billets distribués à gogo aplanissant bien facilement tous les obstacles dressés sur sa route. C’est un expédient auquel Lavarède ne peut recourir, ne pouvant pas même se payer un simple billet de train. Tout au long de son aventure, il devra donc faire preuve d’imagination, de ruse et de travail – additionnés de chance et d’entraide pour poursuivre sa route. C’est donc une source inépuisable de rôles endossés par le héros, de rebondissements et de suspense. Certes, le suspense est relativisé par le fait qu’on doute peu de sa réussite, mais l’on s’interroge sur la manière dont il se sortira de tel ou tel mauvais pas.

De plus, là où Fogg était froid et calculateur, Lavarède est un héros bien plus aimable. De par sa verve, son insouciance et sa joie de vivre – qui n’entament en rien sa volonté de gagner son héritage –, il est un personnage plaisant à suivre et l’on comprendra facilement la sympathie qu’il attirera à lui tout autour du globe.
Miss Aurett, même si elle sera amenée à être sauvée ici ou là (tout comme Lavarède), n’est pas un personnage féminin totalement passif comme on peut souvent le regretter. Sa joliesse est soulignée, mais ce n’est pas sa seule « qualité », loin de là, les auteurs insistant finalement moins sur ce point que d’autres bien contemporains (oui, je pense à Pierre Pevel). Outre le fait qu’elle traverse des contrées bien hostiles sans frémir, elle prend des initiatives à plusieurs reprises, convainc bien souvent son père du bien-fondé d’aider Lavarède sans trahir l’impartialité lié à son rôle, remet Bouvreuil à sa place et tire au pistolet lorsque leurs vies sont en jeu.

En outre, j’ai apprécié l’immersion dans les pays traversés qui m’avait manqué chez Jules Verne. Alors que Verne se focalisait sur Fogg qui avançait l’œil rivé à sa montre, Chabrillat prend le temps de décrire les paysages, les habitations et leurs habitants. Il s’inscrit également davantage dans son époque, racontant les travaux (et leurs multiples déboires) du canal de Panama, présentant l’immigration chinoise aux États-Unis, évoquant l’amitié franco-russe et l’inimitié franco-prussienne suite à la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace-Lorraine.

Toutefois, je ne prétendrai pas que ce roman est sans défauts. Outre quelques longueurs au bout des énièmes rebondissements, Les cinq sous de Lavarède souffre des tares de bien des romans de cette époque.
Même si Lavarède sait considérer avec amitié des personnages comme Ramon (Indien du Panama) ou Rachmed (Tekké), on n’échappera pas aux sentiments de supériorité d’un auteur occidental, reflet inévitable du colonialisme et certaines considérations oscilleront entre condescendance ou franc mépris. Toutes les nationalités sont sources de clichés et d’humour (les différences de tempérament entre le Français Lavarède et l’Anglais Murlyton en premier lieu), mais ceux sur les Occidentaux sont étonnamment bien plus potaches et gentils que ceux sur les Asiatiques par exemple.
De même, même si le personnage d’Aurett a l’honneur de ne pas être uniquement celui de la belle demoiselle en détresse, on pourra regretter cette opposition un peu facile (mais tellement classique) entre sa beauté – symbole éclatant de sa gentillesse, son intelligence, sa générosité, son courage, etc. – et la « laideur » de sa rivale, Pénélope (qui se languit bien à l’abri pendant que papa Bouvreuil court pour lui ramener Ulysse Lavarède), présentée comme grande (or tout ce qui est mignon doit être petit), anguleuse, que l’on veut nous faire croire aussi sèche de figure que de cœur.

A travers ce roman d’aventures trépidantes et parfois improbables, Lavarède nous offre un voyage autour du monde tel qu’il se présentait à la fin du XIXe siècle (avec la mentalité que cela suppose parfois, même si on lui saura gré d’un personnage féminin qui est loin d’être une potiche).

« Nous sommes dix mille comme cela, au boulevard, qui vivons en général dans le rêve… Si nous nous mettions en tête d’amasser de l’argent, il n’en resterait bientôt plus pour les financiers. »

« Le Heavenway voguait au milieu d’un océan d’or en fusion. Un instant séparées par le passage du navire, les eaux se rejoignaient en arrière formant un tourbillon d’écume lumineuse. Et le remous se propageait, inondant la crête des lames d’un diadème éclatant. La phosphorescence, que la présence d’une algue particulière rend fréquente dans ces parages, augmentait d’intensité à chaque minute, et sur les vagues noires s’étendait un tapis de lumière. »

« – Cela vous fera plaisir de retrouver des semblables ? continua le journaliste. Voilà l’influence salutaire du désert. Dans les villes, on ne songe qu’à les éviter. Voyez-vous, le désert bien appliqué supprimerait les procès et les tribunaux. Il suffirait d’une bonne loi ainsi conçue : « Tout quinteux sera condamné à un mois de hauts plateaux. » Ce serait le triomphe de la bienveillance universelle. »

Les cinq sous de Lavarède, Paul d’Ivoi et Henri Chabrillat. Jouvet & Cie éditeurs/éditions Boivin et Cie, [sans date] (1894 pour l’édition originale). 446 pages.

Le Pavillon d’Or, de Yukio Mishima (1956)

Le Pavillon d'orLe Pavillon d’Or est un roman inspiré par un fait divers : l’incendie du temple éponyme par un jeune bonze en 1950. Dans ce roman à la première personne, Yukio Mishima nous plonge dans la tête de Mizoguchi pour, peut-être, appréhender les raisons de son geste.

Parmi mes partenaires de lectures communes, il y a Coline avec qui j’ai partagé des découvertes fabuleuses comme Et quelquefois j’ai comme une grande idée ou le cycle de Terremer. Et puis, il y a Alberte Bly, ma copine de galère sur le Journal d’Anaïs Nin… et sur Le Pavillon d’Or (heureusement qu’il y a eu Notre-Dame de Paris aussi !). Je vous invite tout de suite à aller lire sa chronique et je commence tout d’abord par la remercier pour la rigolade, la motivation et les réflexions pertinentes car, si je l’avais lu seule, je l’aurais très probablement abandonné.

Pourquoi ? Car le roman souffre d’un gros cœur mou dans lequel je me suis engluée. On se perd dans des réflexions philosophiques autour de la Beauté et de la laideur, de l’identité, du mal. Non pas qu’elles soient particulièrement compliquées (quoique les multiples références au cas « Nansen tue un chaton » ne m’aient pas aidé à en comprendre la moralité ? la finalité ? l’intérêt ?), mais parce qu’elles sont extrêmement redondantes. J’ai eu longtemps l’impression de tourner en rond face aux désirs paradoxaux du narrateur entre faire le mal et atteindre une certaine pureté, une « âme de lumière » semblable à celle de son condisciple Tsurukawa. Une dualité à l’image de celle amour/haine éprouvée envers ce trésor architectural dont je me suis également lassée des multiples descriptions.
Quelques chapitres se sont ainsi révélés d’une lenteur pétrifiante : mes yeux avaient alors envie de se lancer dans une lecture fortement diagonale et je ne comprenais plus grand-chose à ce que je lisais…

Ce roman est une sorte de parcours initiatique qui conduira Mizoguchi à la pyromanie. Son bégaiement et sa laideur, une trahison de sa mère. L’impunité des soldats américains et la soumission des Japonais aux vainqueurs. Le cynisme d’un ami. Un éloignement du temple et de l’université, une perte de respect pour le Prieur. Des désillusions, des regards désappointés sur les autres (même ceux qu’il jugeait favorablement, détruisant alors un idéal).
Et puis, il y a ce Pavillon d’Or, d’abord fantasme né des récits émerveillés de son père. Obsession par laquelle le temple s’interpose sans cesse entre lui et le monde. Relation oscillant entre fascination et déception. Désir d’en devenir le maître ou de leur détruire, impérieux besoin de se libérer de son influence pernicieuse.

Malgré ces quelques chapitres qui ont failli me perdre, le roman redevient plus lisible – peut-être car plus linéaire – à compter du chapitre 7. On finit par se prendre d’intérêt, voire de pitié pour Mizoguchi ; des événements surviennent, une évolution de ses relations avec différents personnages est notable ; son projet criminel apparaît ainsi que des atermoiements, de faibles tentatives pour s’en décourager et un report de la faute sur autrui qui engendre une certaine attente, un quasi-suspense (en dépit du fait que la fin est connue)… Les derniers chapitres ont clairement remonté l’ouvrage dans mon estime, allant jusqu’à conclure sur une note plutôt touchante.

Il faut aussi reconnaître que la traduction est belle. J’ai retrouvé des échos à Confession d’un masque dans les instincts destructeurs de Mizoguchi, son appétit pour la souffrance et la mort qui le fera appeler de ses vœux les bombardements et les incendies sur Kyoto : une atmosphère sombre, parfois malsaine qui avait tout pour me plaire. J’ai également aimé le regard sur la nature – une tempête qui approche, un bord de mer… – et les descriptions précises qui en jaillissent.
De plus, Mishima sait aller là où on ne l’attend pas. Certaines scènes, notamment avec les personnages féminins qui émaillent le récit, au-delà de leur caractère troublant voire dérangeant, m’ont surprise en prenant une direction tout à fait contraire à mes suppositions.

Ce roman possédait des atouts pour me plaire : la thématique, l’atmosphère, l’évolution psychologique du personnage, l’écriture… Et pourtant, on a frôlé le naufrage et je ne peux partager les critiques dithyrambiques car il y a, à mon goût, des longueurs et des répétitions d’un ennui abyssal au milieu du roman.

Rappel : la chronique d’Alberte Bly est là !

(Heureusement qu’au milieu de notre lecture, Moka a publié une chronique enthousiaste du Marin rejeté par la mer, renouvelant mon intérêt mourant pour Mishima et me donnant une idée lecture avant de plonger dans les mille cinq cents pages de sa Mer de la fertilité.)

« Il va sans dire que cette infirmité dressait un obstacle entre moi et le monde extérieur. C’est le premier son qui a du mal à sortir ; il est, en quelque sorte, la clé de la porte qui sépare mon univers intérieur du monde extérieur ; mais jamais il ne m’était arrivé de sentir tourner cette clé sans effort. Les gens, en général, manient les mots à leur gré ; ils peuvent, cette porte de séparation, la laisser grande ouverte et ménager ainsi une constant circulation d’air entre les deux mondes. Mais à moi, cela était absolument interdit : la clé était rouillée, irrémédiablement rouillée. »

« Je crois que c’est vers ce temps-là qu’un changement subtil commença de se dessiner dans mes sentiments à l’égard du Pavillon d’Or. Non que je pusse parler d’aversion, mais je pressentais qu’un jour viendrait immanquablement où ce qui germait peu à peu en moi se révélerait absolument incompatible avec son existence. »

« Quand je le connus mieux, j’appris qu’il avait en horreur la Beauté qui dure. Il n’aimait que ce qui s’évapore à l’instant : la musique, les arrangements de fleurs flétris en quelques jours ; il détestait l’architecture, la littérature. Pour qu’il vînt au Pavillon d’Or, il avait fallu ce clair de lune sur le temple… »

« Ainsi raisonnais-je, et mes réflexions me firent apparaître une indéniable et totale différence entre l’existence du Pavillon d’Or et celle de l’être humain. D’une part, un simulacre d’éternité émanait de la forme humaine si aisément destructible ; inversement, de l’indestructible beauté du Pavillon d’Or émanait une possibilité d’anéantissement. Pas plus que l’homme, les objets voués à la mort ne peuvent être détruits jusqu’à la racine ; mais ce qui, comme le Pavillon d’Or, est indestructible, peut être aboli. Comment personne n’avait-il pris conscience de cela ? Et comment douter de l’originalité de mes conclusions ? Mettant le feu au Pavillon d’Or, trésor national depuis les années 1890, je commettrais un acte de pure abolition, de définitif anéantissement, qui réduirait la somme de Beauté créée par la main de l’homme. »

Le Pavillon d’or, Yukio Mishima. Gallimard, coll. Folio, 2003 (1956 pour l’édition originale. 1961 pour la traduction française). Traduit du japonais par Marc Mécréant. 375 pages.

Le Chancellor, de Jules Verne (1874)

Le thème du mois de juillet des classiques fantastiques nous invitait à des vacances littéraires en bord de mer ou au grand large. J’ai choisi le grand large avec ce titre de Jules Verne… et je doute que l’on puisse vraiment parler de vacances !

Classiques fantastiques - Bord de mer ou grand large

Le tour du monde en 80 jours (couverture)Ce « Journal du passager J.-R. Kazallon » raconte ce qui était censé être une paisible traversée de l’Atlantique entre Charleston et Liverpool et qui se transforme en cauchemar. Une route inappropriée, du mauvais temps, un incendie, un échouement, telles sont les premières péripéties qui mettront le courage et l’esprit de l’équipage et des passagers à rude épreuve. Ce récit, inspiré par le naufrage de la Méduse, m’a également rappelé les Aventures d’Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe (l’étrangeté finale en moins), roman pour lequel Jules Verne proposera d’ailleurs une suite (franchement pas terrible) en 1897. Tous deux proposent un enchaînement apparemment sans fin de calamités et d’épreuves, météorologiques, physiques ou psychologiques pour éprouver l’endurance des voyageurs.

Jules Verne étudie beaucoup la physionomie de ses personnages, présentant, du fait de de leur allure, leur parler ou leur regard, des indices sur leur comportement et leur réactivité. Ainsi, dès le début, le capitaine se révèle peu digne de confiance de par une certaine mollesse qui sera confirmé par sa faiblesse d’esprit par la suite. Il présente différents caractères, physionomies et aspirations, et c’est intéressant de découvrir leur évolution, leurs réactions face à l’adversité, leurs forces et leurs faiblesses, mais – avec un côté un peu moralisateur – Verne tombe rapidement dans une dichotomie entre ceux qui s’avéreront « bons/moraux en dépit de tout » et les « mauvais/immoraux », les seconds étant souvent présentés dès le départ comme des prodiges de sottise, de cupidité ou de malignité. Il n’y a pas de véritable surprise quant au véritable caractère des personnages, ce qui est un peu dommage.
(Peut-être est-ce aussi que je ne suis pas aussi sévère que Verne et Kazallon sur le fait d’avoir recours à des moyens expéditifs pour survivre (et je le dis en étant parfaitement conscience que dans des conditions aussi critiques, je ne ferai très probablement pas partie des survivants). Ou que, lisant une mésaventure/drame/tragédie que je n’expérimenterai très probablement jamais, j’ai envie de vivre les choses par procuration, quitte à plonger dans la sauvagerie, et sans avoir besoin pour le coup d’être rassurée par une certaine forme de rédemption.)
Et évidemment, comme souvent chez Jules Verne, nous n’échapperons pas aux réflexions racistes, le cuisinier étant immanquablement un « nègre de mauvaise figure, à l’air brutal et impudent, qui se mêle aux autres matelots plus qu’il ne convient ».

Le huis-clos devient de plus en plus infernal et oppressant et, alors que le décompte des morts augmente peu à peu (à la manière d’un Dix petits nègres), j’ai été totalement absorbée par cette succession atroce de malheurs conduisant inévitablement à la barbarie. L’immersion est totale, notamment grâce à la narration au présent. (La seule chose qui m’a fait ressortir du récit est liée à la forme du journal : quand la situation devient atroce, quand le narrateur perd toutes ses forces, on aura du mal à croire qu’écrire son journal soit toujours sa priorité…)
Fait à signaler pour les personnes allergiques aux digressions, la science est étonnamment absente de ce roman, à l’exception des mesures nécessaires pour la navigation et d’une brève étude de cailloux (il n’a pas pu s’en empêcher, je crois). Les personnages sont véritablement au cœur de ce roman, isolés de toute technique par un désert liquide.

Le Chancellor est un récit de mésaventures maritimes très efficace et dynamique, à la fois réaliste, dramatique et cruel. Il n’est pas exempt de défauts et sa fin « les bons seront sauvés » m’a un peu déçue (même si je ne m’attendais pas vraiment à autre chose), mais j’ai passé un très bon moment.

« L’homme, longtemps menacé d’un danger, finit par désirer qu’il se produise, car l’attente d’une catastrophe inévitable est plus horrible que la réalité ! »

« (…) nous contemplons ces préliminaires de l’orage qui sont comme un coup d’essai de la nature, et nous oublions la situation présente pour admirer ce sublime spectacle d’un combat de nuages électriques. On dirait des forts crénelés dont la crête se couronne de feux. L’âme des plus farouches est sensible à ces grandes scènes, et je vois les matelots regarder attentivement cette incessante déflagration des nues. Sans doute, ils observent d’un œil inquiet ces « épars », ainsi nommés vulgairement, parce qu’ils ne se fixent sur aucun point de l’espace, annonçant une prochaine lutte des éléments. En effet, que deviendrait le radeau au milieu des fureurs du ciel et de la mer ? »

« Or, nous en sommes arrivés là ! Pour tout avouer, quelques-uns de mes compagnons se regardent d’un œil avide. Que l’on comprenne sur quelle pente nos idées glissent, et à quelle sauvagerie la misère peut pousser des cerveaux obsédés par une préoccupation unique ! »

« La proposition a été faite. Tous l’ont entendue, et tous l’ont comprise. Depuis quelques jours, c’était devenu une idée fixe, que personne n’osait formuler. On va tirer au sort. »

« Robert Kurtis croit-il donc encore à la terre ? Je n’y crois pas, moi ! Il n’existe ni continents, ni îles. Le globe n’est plus qu’un sphéroïde liquide, comme il était dans la seconde période de sa formation ! »

Le Chancellor, de Jules Verne. Éditions Famot, 1979 (1874 pour la première édition). 251 pages.

La sonate à Kreutzer, de Léon Tolstoï (1889)

Le rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique ! » mettait au mois de juin tous les classiques évoquant l’Art (sous toutes ses formes). J’ai donc décidé de tirer de ma PAL ce court roman de Tolstoï, intitulé La Sonate à Kreutzer. Au vu du titre, cela paraissait coller au thème.

Classiques c'est fantastiques - ArtLa sonate à Kreutzer, La mort d'Ivan IllitchEn réalité, pas vraiment. La fameuse sonate, composée par Beethoven, n’a un rôle que très secondaire dans l’histoire qui parle en réalité du couple et des relations charnelles encore les hommes et les femmes. La musique devient un catalyseur des émotions humaines.
Lors d’un voyage en train, un échange s’amorce entre des passagers sur la banalisation des divorces et la nécessité ou non l’amour dans le couple, nécessaire ou facultatif selon les points de vue. La conversation s’achève lorsque l’un d’entre eux, particulièrement virulent et désespéré sur le sujet du mariage et de l’amour, déclare avoir tué sa femme. Le reste du livre est constitué du récit qu’il fait au narrateur des circonstances l’ayant mené à ce geste.

A travers ce long monologue, cette confession d’un homme sur son cheminement jusqu’au féminicide, La sonate à Kreutzer est donc essentiellement une interrogation sur le couple, le mariage et le sexe, sur la durée des sentiments amoureux ou sensuels et l’influence de la société et de l’éducation. La position de l’auteur semble être plutôt tranchée sur le sujet. Je dis « l’auteur » (et non seulement le personnage) car Tolstoï explicite sa pensée dans une postface avec des « je » bien affirmés. C’est un pamphlet pour la continence et la limitation des rapports charnels au sein du mariage (et bien évidemment en-dehors du mariage), contre la glorification de la sensualité. Mes souvenirs d’Anna Karénine sont très flous, mais je me souviens de l’opposition entre un couple raisonnable et heureux et les amours adultères d’Anna Karénine et de Vronski, donc ce roman semble en reprendre des idées. Sa thèse m’a tout de même laissée confuse par moments, notamment ses idées relatives aux enfants et notamment venant de la part d’un homme qui en a lui-même eu treize.

S’il apparaît souvent comme rétrograde, il m’a également surprise par quelques considérations, certaines relativement féministes, notamment sur les torts partagés des deux sexes et le sort des femmes contraintes de vendre leur corps aux hommes, d’autres sur le refus de manger de la viande et quelques réflexions sur la perpétuation du genre humain, doutant de son caractère essentiel et des raisons de celui-ci. Relativement est un mot important : la misogynie n’est pas absente et c’est tout de même l’histoire d’un homme qui explique pourquoi ce n’est pas de sa faute s’il a tué sa femme.

La postface clarifie sa thèse, certes, mais part ensuite sur des considérations spirituelles, les doctrines chrétiennes, l’idéal du Christ, ce que, je le reconnais, j’ai fini par lire en diagonale sans rien retenir.

Portrait d’un amour avorté, d’un mariage condamné, La sonate à Kreutzer raconte des sentiments malheureux tels que le mépris de l’autre, la haine insidieuse et la jalousie, terrible jalousie qui sera exacerbée par la musique, moment de complicité entre la femme et son (possible) amant. Une atmosphère torturée et pessimiste quant au genre humain. Cependant, à cause d’un désaccord avec la plupart des principes de l’auteur et les justifications du personnage principal et un manque d’émotions et d’immersion, je reste franchement dubitative face à ce titre.

La fameuse sonate « à Kreutzer » (ou sonate pour piano et violon n°9) composée par Beethoven entre 1802 et 1803 et dédiée au violoniste Rodolphe Kreutzer, d’où son surnom.

« Et au nom de cet amour, ou plutôt de cette abomination, il assure la perte de qui ? de la moitié du genre humain ! De toutes les femmes qui devraient être ses collaboratrices dans l’évolution de l’humanité vers le bien et la vérité, au nom du plaisir, il se fait non des auxiliaires mais des ennemies. »

« Maintenant, on prétend qu’on respecte la femme. Les uns lui cèdent leur place, ramassent son mouchoir ; les autres lui reconnaissent le droit d’exercer dans toutes les fonctions, de prendre part à l’administration, etc. Ils font tout cela, mais l’opinion qu’ils ont d’elle est toujours la même. C’est un instrument de jouissance. Son corps est un moyen de jouissance. Et elle le sait. Cela ne diffère en rien de l’esclavage. L’esclavage n’est pas autre chose que l’exploitation par les uns du travail forcé du plus grand nombre. Donc, pour qu’il n’y ait plus d’esclavage, il faut que les hommes cessent de désirer jouir du travail forcé d’autrui et considèrent cela comme un péché ou une honte. »

« Nous étions deux forçats nous haïssant mutuellement, attachés à la même chaîne, nous empoisonnant mutuellement l’existence tout en nous efforçant de ne pas le remarquer. »

« Ainsi la présence des enfants, non seulement n’améliorait pas nos relations de femme et de mari, mais au contraire nous désunissait. Les enfants devenaient un motif supplémentaire de dispute, et plus ils grandissaient, plus ils devenaient un instrument de lutte : on eût dit que nous nous en servions comme d’armes pour nous combattre. »

« Et, en général, quelle chose terrible que la musique ! Qu’est-ce exactement ? Je ne le saisis pas. Qu’est-ce que la musique ? Quelle est son action ? Et pourquoi agit-elle comme elle le fait ? On dit que la musique agit de façon à élever l’âme… quelle stupidité, quel mensonge ! Elle agit, elle agit terriblement, je parle pour moi, mais nullement de façon à élever l’âme, ni de façon à l’abaisser, mais de façon à l’exaspérer. Comment vous dire ? La musique m’oblige à m’oublier, à oublier ma vraie condition, elle me transporte dans un état qui n’est pas le mien ; sous l’influence de la musique, j’ai l’impression que je sens ce qu’en réalité je ne sens pas, que je comprends ce que je ne comprends pas, que je peux ce que je ne peux pas. »

La sonate à Kreutzer (suivi de La mort d’Ivan Ilitch), Léon Tolstoï. Le Livre de Poche, 1958 (1889 pour l’édition originale. 1890 pour la première traduction française). Traduit du russe par Sylvie Luneau. 253 pages (164 pour La sonate à Kreutzer).