Les raisins de la colère, de John Steinbeck (1939)

Le premier rendez-vous de l’année autour des classiques fantastiques tape fort en nous invitant à piocher dans la bibliographie de John Steinbeck. Après mon coup au cœur avec Des souris et des hommes, je n’ai pas été originale en me tournant vers un autre chef-d’œuvre – titre amplement mérité – de l’auteur américain : Les raisins de la colère.

Les raisins de la colère, c’est l’histoire des Joad chassés de leurs terres, leur épopée vers la Californie et leurs jours de galère dans cet État qui ne veut pas vraiment d’eux. Mais, roman de la Grande Dépression, c’est aussi le chœur des voix de tous ceux qui sont jetés sur les routes par la perte de leur terre, par l’espoir d’une vie plus douce et d’un travail plus facile ; le chœur de tous ceux qui voyagent, qui vendent, qui tentent de s’en sortir, qui en profitent, qui se souffrent, qui se résignent, qui se mettent en colère ; le chœur des fermiers expropriés, des vendeurs automobiles, des travailleurs, des cyniques, des désespérés.

J’ai été captivée par ce roman magistral dont la forme m’a surprise, puis happée : Steinbeck alterne les chapitres suivant la famille Joad avec des chapitres qui offrent un regard plus général, voire contemplatif – l’action destructrice des tempêtes de poussière sur les cultures, la lente et opiniâtre avancée d’une tortue, les ravages des pluies incoercibles… Narration, description, dialogue, multitude de voix… les formes adoptées sont variées et confèrent un aspect presque documentaire unique et passionnant. Ces chapitres inattendus inscrivent l’histoire personnelle des Joad dans un cadre bien plus global et soulignent le côté démultiplié de ces malheurs.

Ce roman est la voix de la misère, de la dignité, de l’injustice et il est incroyablement puissant. Comment pourrait-il en être autrement face à ces espoirs forcément déçus, cette fuite en avant qui ne peut qu’aboutir dans un mur, ces magouilles bien plus grandes que ces gens normaux, ces manipulations révoltantes, ce jeu pipé avec des existences poussées à bout ?
C’est le récit d’un système injuste conçu pour exploiter la misère et l’espoir au profit de quelques-uns, pour arnaquer ceux qui sont déjà les plus défavorisés, pour engraisser les banques et les grosses entreprises en essorant les êtres.
Le récit d’un cercle vicieux où les gains ne peuvent dépasser les dépenses. Quel ébahissement face au cynisme des raisonnements capitalistes.
Le récit d’une humanité niée, de femmes et d’hommes rabaissés, exploités, maltraités, humiliés. Quel déchirement face à cette interrogation récurrente des Joad, cette question naïve, expression de la surprise et des sentiments blessés : comment peuvent-ils nous traiter comme si nous n’étions rien, comme si nous n’étions pas des êtres humains, comme si nous étions moins que des êtres vivants ?

Parallèlement à ce système à broyer les âmes, il y a ces femmes et ces hommes humbles, ces petits qui nous font vivre le déchirement de quitter sa maison et sa terre, les épreuves au fil de la route, l’amour pour leur famille, l’espoir qui les habite, leur bonne volonté et leur désir de s’intégrer, de trouver un nouveau foyer, le mépris et la haine qu’ils reçoivent en retour. Et au milieu de la violence, il y a là de l’honnêteté, de l’entraide, de la générosité, qui disent que tout n’est peut-être pas perdu tant qu’on se serrera les coudes.
Ce roman marque également pour ses personnages bouleversants, comme Man, la matriarche fantastique de courage et d’altruisme qui s’impose comme le véritable pilier de la famille, comme John, l’oncle noyé dans ses remords, comme Casy, l’ex-prêcheur et son regard lucide avant l’heure.

Plus bavard que Des souris et des hommes, mais tout aussi efficace, voilà un roman engagé qui dénonce et qui rend hommage, un classique vibrant qui émeut et qui révolte ; un monument littéraire impeccable qui mérite tous les encensements ; un récit sociologique déchirant qui trouve malheureusement une résonance certaine avec notre époque.

« On est bien dans un pays libre, tout de même.
Eh bien, tâchez d’en trouver, de la liberté. Comme dit l’autre, ta liberté dépend du fric que t’as pour la payer. »

« Un homme, une famille chassés de leur terre ; cette vieille auto rouillée qui brimbale sur la route dans la direction de l’Ouest. J’ai perdu ma terre. Il a suffi d’un seul tracteur pour me prendre ma terre. Je suis seul et je suis désorienté. Et une nuit une famille campe dans un fossé et une autre famille s’amène et les tentes se dressent. Les deux hommes s’accroupissent sur leurs talons et les femmes et les enfants écoutent. Tel est le nœud. Vous qui n’aimez pas les changements et craignez les révolutions, séparez ces deux hommes accroupis ; faites-les se haïr, se craindre, se soupçonner. Voilà le germe de ce que vous craignez. Voilà le zygote. Car le « J’ai perdu ma terre » a changé ; une cellule s’est partagée en deux et de ce partage naît la chose que vous haïssez : « Nous avons perdu notre terre. » C’est là qu’est le danger, car deux hommes ne sont pas si solitaires, si désemparés qu’un seul. »

« « – Du calme, fit-elle. Il faut avoir de la patience. Voyons, Tom… nous et les nôtres, nous vivrons encore quand tous ceux-là seront morts depuis longtemps. Comprends donc, Tom. Nous sommes ceux qui vivront éternellement. On ne peut pas nous détruire. Nous sommes le peuple et le peuple vivra toujours.
– Ouais, mais on prend sur la gueule tout le temps.
– Je sais. » Man eut un petit rire. « C’est peut-être ça qui nous rend si coriaces. Les richards, ils viennent et ils passent et leurs enfants sont des bons à rien, et leur race s’éteint. Mais des nôtres, il en arrive tout le temps. Ne te tracasse pas, Tom. Des temps meilleurs viendront.
– Comment le sais-tu ?
– J’sais pas comment. » »

« Le travail de l’homme et de la nature, le produit des ceps, des arbres, doivent être détruits pour se maintiennent les cours, et c’est là une abomination qui dépasse toutes les autres. »

« Les gens s’en viennent armés d’épuisettes pour pêcher les pommes de terre dans la rivière, et les gardes les repoussent ; ils s’amènent dans leurs vieilles guimbardes pour tâcher de ramasser quelques oranges, mais on les a arrosés de pétrole. Alors ils restent plantés là et regardent flotter les pommes de terre au fil du courant ; ils écoutent les hurlements des porcs qu’on saigne dans un fossé et qu’on recouvre de chaux vive, regardent les montagnes d’oranges peu à peu se transformer en bouillie fétide ; et la consternation se lit dans les regards, et la colère commence à luire dans les yeux de ceux qui ont faim. Dans l’âme des gens, les raisins de la colère se gonflent et mûrissent, annonçant les vendanges prochaines. »

Les raisins de la colère, John Steinbeck. Éditions Gallimard, 1963 (1939 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marcel Duhamel et Maurice Edgar Coindreau. Dans un recueil de quatre romans, pages 293 à 717.

Personne ne gagne, de Jack Black (1926)

Personne ne gagne (couverture)Personne ne gagne est le récit autobiographique de Jack Black, hobo, voleur, cambrioleur, perceur de coffre. À travers ses errances, ses coups, ses incarcérations, à travers les États-Unis et le Canada, à travers quelques dizaines d’années de vie jusqu’à sa « reconversion » dans un emploi d’archiviste d’un journal, il nous fait découvrir une époque et un mode de vie.

Car, au-delà de sa vie, son récit trace aussi le portrait de l’Amérique de la fin du XIXe et du début du XXe siècles. Une Amérique post-ruée vers l’or avec ses saloons, ses fumeries d’opium, ses bordels, ses prisons aux pratiques cruelles. L’Amérique nocturne, celle des bas-fonds et de l’illégalité. Mendiants, prostituées, voleurs, assassins, vagabonds… tel est l’entourage de Jack Black. Un entourage dont il nous fait découvrir l’argot et le code moral étonnamment rempli de principes et de valeurs. Un entourage d’où naîtra quelques trahisons, mais aussi des amitiés fortes et des loyautés indéfectibles.

Jack Black raconte son histoire de manière assez humble et particulièrement lucide. Il analyse à plusieurs reprises le pourquoi de ses activités criminelles et ses sentiments fluctuant, sans finalement blâmer une quelconque cause extérieure.
Son récit est un plaidoyer contre la peine de mort et les mauvais traitements en prison qui ne résolvent rien et ne détournent personne de la récidive. Parfois maltraité, blessé physiquement par l’autorité, il raconte comment cela n’a fait que nourrir sa rage et son sentiment d’injustice, l’éloignant toujours davantage de la société, jusqu’à ce qu’il soit sauvé par la bienveillance d’un procureur, d’un juge, de personnes l’ayant aidé, lui ayant procuré un toit et un travail. Sa détermination fut également un outil précieux grâce à un déclic personnel nourrissant sa volonté d’arrêter l’opium, de rembourser ses dettes et de ne pas trahir la parole donnée.
Des passages sont particulièrement chouettes et intéressants, qu’ils soient drôles, touchants ou introspectifs, mais je regrette que d’autres m’aient laissé de marbre alors qu’ils n’auraient pas dû. Je pense notamment à ceux où des amis se font tuer sous ses yeux pendant des vols, mais où le récit ne transmet aucune émotion (pour le coup, on ne peut pas lui reprocher de tomber dans le pathos !).

Une fois Jack Black parti sur les routes, le roman souffre d’une certaine répétition à mes yeux : il s’agit d’un enchaînement de coups et d’emprisonnements un peu mécanique, amplifié par un détachement vis-à-vis de l’histoire, des événements, du narrateur. J’ai eu bien du mal à me sentir impliquée ; au contraire, je me suis sentie mise à distance, peut-être à cause du fait que l’auteur revient sur des événements s’étant déroulés des années auparavant. Paradoxalement, cela donne l’impression d’une liste de casses et de vols assez exhaustives sans que je ne me sois représentée le nombre de coups, le temps que cela lui demandait, les sensations et les pensées que cela génère chez lui sur le moment…
Cependant, cela est rattrapé sur la fin – c’est juste dommage d’avoir dû attendre autant – dans deux chapitres où il relate des coups en détail, presque mouvement par mouvement, ce qui rattrape tous les défauts énumérés ci-dessus. Outre le fait que l’on se rend mieux compte du temps qu’il y passe, c’est surtout beaucoup plus immersif ! Nous partageons sa tension, son appréhension du réveil de la victime ; nous vivons sa frustration en cas d’échec – tout en souriant de quelques gros ratés quasi burlesques – et son plaisir en cas de succès. Et, en parallèle, j’ai ressenti le côté hyper intrusif et dérangeant pour la cible endormie qui ignore qu’une main étrangère est en train de fouiller sous son oreiller…

L’argot utilisé par Jack Black – une boutanche, thuner, une consolante, les conventions dans les jungles, se faire un train… – m’a d’ailleurs interrogée. Car s’il permet d’offrir une voix originale et identifiable à son narrateur, de l’ancrer dans un milieu, son authenticité est questionnable étant donné qu’il s’agit d’une traduction. Ainsi, je me suis souvent demandé quel avait été l’angle des traducteurs et comment les termes avaient été choisis : sont-ils ceux des voleurs francophones ? sont-ils issus du parler des classes sociales les plus modestes ? J’avoue que j’aurais apprécié une petite annexe sur le sujet…

Car le roman est complété par trois annexes à l’intérêt variable. La première est un texte de Jack Black sur les pratiques dans les prisons, leur inefficacité, d’où un appel à davantage d’humanité : sa plume et ses développements sont à la fois intéressants et convaincants. La seconde est de la main de William S. Burroughs qui fut influencé par Jack Black, mais je l’ai trouvé particulièrement dispensable et oubliable ; enfin, la dernière précise un peu la reconversion de Jack Black et la genèse du roman et était potentiellement intéressant mais finalement trop brouillonne pour que je l’apprécie vraiment.

Un récit plaisant qui se lit rapidement – ce qui contribue sans doute à éviter la lassitude née de la redondance – mais bien loin des chocs littéraires qu’ont pu être d’autres Monsieur Toussaint Louverture (tels La Maison dans laquelle, Watership Down ou Et quelquefois j’ai comme une grande idée).

« Si on représentait sur une feuille mon parcours depuis le pensionnat jusqu’à ce bureau, on obtiendrait une ligne en zigzag du genre de celles des scientifiques pour observer les pics et les chutes des températures, des précipitations ou de la Bourse. Chaque changement de cap dans ma vie a été abrupt, soudain. Je ne me rappelle pas en avoir entrepris un seul avec élégance, douceur, facilité. »

« Mon argent fondait comme neige au soleil, je devais me renflouer et, chaque nuit, je rôdais en ville dans un seul but, repérer un coup. C’est difficile d’expliquer au profane la fierté du voleur. Sans elle, il ne paierait ni vêtement ni loyer et emprunterait sans avoir l’intention de rembourser. Jour après jour, il ne fait pas ces choses-là ; jour après jour, il prend des risques et il est fier de pouvoir s’acheter ce dont il a besoin. C’est tordu, bien sûr, mais c’est comme ça. »

« J’avais pris l’habitude de bien peser le pour et le contre avant d’agir. Le problème, c’est que je ne suivais pas toujours mes conclusions. Je savais que je prenais un risque en restant au Canada après mon évasion ; pourtant, j’étais resté. J’avais conscience depuis longtemps que chacun de mes actes était injuste et criminel ; pourtant, je n’avais jamais songé à changer. En réfléchissant à ma situation avec toute la lucidité, la logique et l’objectivité dont j’étais capable, je compris que le seul coupable dans l’histoire, c’était moi, que je m’étais laissé dériver d’un crime à l’autre jusqu’au naufrage. Ni les circonstances ni une quelconque puissance supérieure ne m’avaient forcé à embrasser cette vie et mis dans ce pétrin. Je m’étais moi-même engagé sur cette voir, et je la suivrais tant que je n’aurais pas moi-même décidé de revenir dans le droit chemin. Curieusement, ici et maintenant, je n’en ressentis pas l’envie. Ça me suffisait de sentir que c’était possible. Aucune raison de prendre de bonnes résolutions tant que je n’avais pas purgé ma peine. J’attendrais de voir ce qu’elle me réservait. »

« Je savais qu’un employé bien portant aura tiré plus de ses dix ans de labeur que moi des miens, et si j’avais eu l’intention de me trouver un boulot, j’aurais pris celui-ci comme n’importe quel autre. Mais l’idée de travaille m’était aussi étrangère que celle de cambrioler une maison le serait à un plombier ou à un imprimeur. Je n’étais pas paresseux ou tire-au-flanc ; je savais qu’il y avait des moyens moins risqués et compliqués de gagner sa vie, mais c’était la façon de faire des autres, des gens que je ne connaissais, ne comprenais pas, ne voulais pas. Je ne les traitais pas de gogos ou de péquenauds sous prétexte qu’ils étaient différents et travaillaient pour vivre. Ils représentaient la société. La société représentait la loi, l’ordre, la discipline, le châtiment. La société, c’était une machine conçue pour me mettre en pièces. La société, c’était l’ennemie. Un mur immense nous séparait, elle et moi ; un mur que j’avais peut-être moi-même érigé – je n’étais pas sûr. En tout cas, je n’allais pas l’escalader et rejoindre l’ennemi juste parce que j’avais eu un peu la poisse. »

Personne ne gagne, Jack Black. Monsieur Toussaint Louverture, coll. Les grands animaux, 2017 (1926 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidalenc. 470 pages.

Loin, d’Alexis Michalik (2019)

Loin (couverture)Pour la première fois depuis longtemps, cet été, j’ai écouté un livre audio. Je me suis laissée embarquée par une histoire signée Alexis Michalik que je ne savais point auteur de roman avant de tomber dessus à la bibliothèque. Diverses activités et événements en juillet et août se sont prêtés à l’écoute et, en quelques semaines, je suis parvenue au bout des 18 heures nécessaires pour découvrir Loin.

C’est l’histoire d’Antoine Lefèvre, un jeune homme comme il faut, bientôt employé dans une grosse boîte parisienne, bientôt marié, avec appartement, plan d’avenir et probablement bientôt un bébé dans l’équation. Jusqu’à ce qu’il tombe sur une carte postale de son père. Père qui a disparu vingt ans plus tôt et carte postale qui s’était perdue depuis presque aussi longtemps. Les vacances à Londres avec son pote Laurent se transforment en une petite enquête et, rapidement rejoints par sa jeune sœur Anna, tout son opposé, leur voyage va les emmener forcément très loin.

Ayant adoré les pièces Le cercle des illusionnistes, Intra Muros et plus que tout Le Porteur d’histoires, je connaissais déjà le goût d’Alexis Michalik pour les histoires foisonnantes. Et il est perceptible dès le prologue que cela en irait de même pour celle-ci. À travers la quête des origines d’Antoine et Anna, nous allons parcourir l’Histoire des années 1910 à 2008, traverser l’Allemagne, l’Autriche, la Turquie, l’URSS… et d’autres pays dont je ne dirai rien pour ne pas gâcher le plaisir du voyage à d’éventuelles personnes désireuses d’embarquer.
En parcourant leur étonnant arbre généalogique et la Terre à la recherche de ce paternel pour le moins fuyant, nous allons revivre certains des grands – et souvent terribles – épisodes de l’histoire du XXe siècle et nous allons découvrir, en bons touristes, des cultures, des plats traditionnels, des atmosphères bien diverses. Un bon travail de documentation pour nous immerger au mieux dans l’ambiance locale.
Cette quête et ce voyage sont remplis d’interrogations dont les réponses en soulèvent davantage. Les personnes cherchent, se cherchent (parfois sans le savoir), et comme on dit, ce n’est pas l’arrivée qui compte mais le chemin. C’est l’occasion de réflexions sur le voyage, le pourquoi de celui-ci, l’être humain et ses nuances… et le parfait prétexte pour un mélange justement dosé d’histoires de vie poignantes à serrer le cœur, de péripéties étonnantes et parfois invraisemblables et de dialogues saupoudrés d’humour.

Alexis Michalik propose ici un réjouissant puzzle littéraire. Car tout n’est pas linéaire, on ne va pas simplement et tranquillement découvrir les ascendants d’Antoine et Anna les uns après les autres. Non, leur histoire est un chouïa plus compliquée. Les histoires personnelles s’imbriquent dans la grande Histoire, les personnages bougent, fuient (la guerre, les représailles, le passé…), changent d’identité, vieillissent et meurent accessoirement, ce qui complique parfois la tâche de nos enquêteurs en herbe. Enquêteurs que l’on se prend à vouloir imiter en tentant de deviner les liens entre tel ou tel protagoniste avant leur révélation, en essayant de faire coller les dates (ce qui n’est pas facile avec un livre audio car encore faut-il s’en souvenir, des dates). Le roman réserve bien des surprises et il est difficile de finir un chapitre sans vouloir enchaîner tant l’histoire de cette famille est atypique et captivante.

Tout n’est pas parfait cependant. Ce qui m’a le plus ennuyée : plusieurs personnages féminins m’ont fait un peu soupirer, j’aurais parfois voulu les voir dans des rôles et caractères aussi divers que les hommes avec moins de détails (répétitifs) sur leur physique. Ensuite, oui, il y a quelques longueurs ici ou là, notamment une digression autour de Laurent qui ne me semblait pas forcément nécessaire. En outre, comme dans le tour du monde de Phileas Fogg, on se prend à se dire que le compte en banque du jeune Antoine est décidément bien approvisionné et que c’est un peu facile.
Est-ce que la fin m’a frustrée ?… Oui, un tantinet, je l’avoue. Et pourtant, elle convient très bien malgré tout, donc ce n’est pas bien grave. C’est sans doute surtout qu’il est difficile de quitter une histoire que l’on a eu dans les oreilles pendant dix-huit heures.
Pour être honnête, je me serais peut-être davantage ennuyée en le lisant, les longueurs et les défauts m’auraient sans doute davantage sauté aux yeux du fait d’une concentration accrue. Mais pour une écoute (en vaquant à diverses occupations, en étant fatiguée, etc.), ce roman était léger et entraînant et c’était tout ce que je recherchais.

La rencontre avec les personnages est également truculente, ces derniers étant généralement assez hauts en couleurs… même quand le personnage est, à première vue, un peu terne – comme Antoine –, il saura nous surprendre et l’on ne peut empêcher l’attachement. Face au duo formé par Antoine et Laurent, Anna est l’élément perturbateur et énergique. Celle qui ne se plie à aucune règle, qui fait ce qu’elle veut comme et quand elle veut, qui se débrouille toujours. Elle est la moquerie, le cynisme et l’opposition qui vient pimenter les échanges. Mais comme tous, elle n’est pas cantonnée à un seul rôle et elle saura offrir une palette d’émotions.
Damien Ferrette offre à tout ce petit monde une voix et une réelle présence, par de légères variations d’intonations. Sa lecture est vivante, dynamique et sied à merveille à pareil récit de voyage et d’aventures.

Encore une fois, Alexis Michalik offre une œuvre labyrinthique. À travers le temps et l’espace, il nous embarque pour un voyage dépaysant et émouvant. Même si je préfère nettement ses pièces – plus concises (forcément) et absolument magiques – à son roman, c’était une histoire très agréable à écouter au fil de l’été.

« Je voulais l’aventure, moi aussi. Je voulais vivre.
À vingt ans, j’avais posé le pied sur quatre continents. J’avais dit « bonjour » en
dix-sept langues, j’avais photographié trente-six hôtels de ville.
Outre le plaisir de la découverte, j’en avais tiré une leçon essentielle : nulle part,
je n’étais chez moi. J’étais un Français en Afrique, un Africain ailleurs, un Breton
en Normandie, un Martien en Russie. Mais peu m’importait. C’est ainsi que j’ai compris
qui j’étais : un passager, un témoin.
 »

« Tout juste des questions, car les questions sont la vie même. Tant qu’il existera quelqu’un pour questionner, et pour se questionner, l’humanité vivra, avancera, reculera, s’effondrera, renaîtra de ses cendres. »

« L’essentiel, ce sont les questions. Tant que l’on pose des questions, il y a un but. Dès qu’on a la réponse, on peut mourir. »

Loin, Alexis Michalik, lu par Damien Ferrette. Audiolib, 2019 (Albin Michel, 2019, pour l’édition papier). 18h, texte intégral.

Au zénith, de Duong Thu Huong (2009)

Au zénithPlusieurs points de vue dans ce roman qui nous entraîne dans le Vietnam des années 1950-1970. Celui d’un vieil homme, le Président, isolé dans la montagne qui se retourne sur son passé et son amour perdu. Celui de son meilleur ami, Vu, qui ouvre peu à peu les yeux sur la réalité de la politique vietnamienne au sortir de la Révolution. Celui du beau-frère de la jeune épouse assassinée du Président, dévoré par ses rêves de vengeance. Et enfin, parenthèse de plus de deux cents pages : l’histoire d’un village, l’histoire d’un homme du peuple, de sa famille et de son amour pour une femme bien plus jeune rejetée par le reste de sa famille.

J’avais déjà lu cette autrice et dissidente politique avec Terre des oublis il y a plus de dix ans, mais je dois avouer n’avoir aucun souvenir de ce roman et j’appréhendais quelque peu cette lecture : presque huit cents pages de littérature vietnamienne avec un sujet évoquant Ho Chi Minh et la politique du pays… allais-je accrocher ? allais-je pouvoir suivre ?

La réponse est : oui. J’ai adoré ce roman et je l’ai lu avec une aisance déconcertante et un plaisir constant.

Certes, je ne prétends avoir apprécié à sa juste valeur l’aspect le plus politique du roman, avoir su comprendre toutes les références et capturer tous les échos à l’Histoire du Vietnam. La guerre d’Indochine, la guerre du Vietnam, Ho Chi Minh… j’en connais les grandes lignes – assez pour ne pas être perdue pendant ma lecture – mais pas les détails – donc pas assez pour distinguer ce qui est pure fiction de ce qui est fait historique. Cependant, était-ce le plus important ? Je ne le crois pas.

J’ai été transportée par la poésie de cette œuvre au rythme tranquille. Ses aspects les plus contemplatifs m’ont comblée, dans le regard porté sur la nature omniprésente. Le Président vit au milieu de la montagne, le beau-frère participe à la guerre et se terre dans la forêt, le village de bûcherons vit au rythme des saisons ; seul Vu nous entraîne à la ville. Le cycle des saisons, les éléments météorologiques, les paysages, les cultures et récoltes, les sons des oiseaux ou de l’eau accompagnent les réflexions des protagonistes.

C’est surtout une plongée dans le cœur humain avec ses désirs, ses regrets, ses fiertés… et ses bassesses. Le roman raconte l’envie, la cupidité, la jalousie, la convoitise du pouvoir et de l’héritage. L’héritage – et les questions de filiation – ont une certaine importance dans ce récit : l’héritage qui est laissé, convoité, reçu, l’héritage matériel, politique ou spirituel.
Ce sont aussi de belles histoires d’amour – heureuses ou malheureuses, tragiques et compliquées – entre des hommes et des femmes séparés par un grand nombre d’années. Des amours en butte aux jugements, aux critiques, aux rejets et à la jalousie. La finesse, la délicatesse psychologique de la plume de Duong Thu Huong et les drames qui se nouent autour de personnages fascinants m’ont transportée à chaque page.

Enfin, c’est l’histoire d’un désenchantement impitoyable. Les idéaux révolutionnaires et la solidarité qui unissait les hommes dans la jungle se sont évaporés, remplacés par une avidité et une soif de pouvoir illimitée. Accompagnés d’opportunistes purs et durs, les anciens guérilleros idéalistes, ceux qui partageaient chaque bol de riz, s’arrogent à présent la part du lion, se complaisant dans leurs grandes demeures et dédaignant le peuple affamé.
Vu découvre le véritable visage de sa femme, symbole parmi d’autres de la corruption et la petitesse humaine, tandis qu’il rencontre des personnages en dehors du système qui lui ouvrent les yeux. Le Président, écarté des décisions politiques, relégué dans un camp à l’écart (pour sa protection bien sûr), reçoit la visite de spectres qui soulignent ses erreurs, ses aveuglements, ses échecs. C’est un constat amer pour ceux qui croyaient sincèrement en l’espoir d’une vie meilleure grâce à la fin de la colonisation et qui constatent l’embourbement de leur pays dans une guerre sanglante contre les Américains, la misère de leur peuple et les jeux de manipulation des gens de pouvoir.

Ma chronique est un peu confuse, mais j’ai été émerveillée par ce roman sublime. À la fois critique pleine d’amertume du communisme et des idéaux oubliés et roman intimiste sur la perte, l’amour, l’espoir et la lucidité cruelle, Au zénith se révèle aussi exigeant qu’envoûtant. Une lecture magique qui me donne envie de lire et relire les autres romans de Duong Thu Huong.

« La famille Quy s’en retourna chez elle.
Tout le long de son chemin, des centaines d’yeux cachés derrière les volets et les haies de bambous observèrent le cortège. La vie dans la montagne est paisible comme l’eau dans une flaque au fond d’un ravin, emprisonnée entre des murs rocheux. Un caillou jeté dedans, et des milliers de vaguelettes se forment. Ainsi, le moindre détail touchant aux cordes les plus secrètes de l’âme humaine devient rapidement un cataclysme, un champ de bataille où combattent archaïsme et modernité. Le Village des bûcherons était devenu un volcan en ce printemps, expulsant de ses entrailles la lave formée par l’histoire de la famille Quang. Une jeune et belle femme, aux yeux de colombe et au corsage vert, avait jeté dans ce foyer incandescent qu’était le village une bonne pelletée de charbon. »

« Pourquoi n’ont-ils pas songé un seul instant que si le Vieux avait eu, ne serait-ce qu’un minuscule bonheur personnel, il aurait été mieux dans sa peau et que notre peuple en aurait profité davantage ?
Pourquoi se sont-ils arrogé le droit de maltraiter l’homme derrière lequel ils s’étaient tous, sans exception, abrité et qui leur a, de plus, offert le pouvoir ? On ne peut pas tout avoir, et le riz et la viande. Une logique qui démontre la cruauté de l’espèce humaine. Cruelle parce que envieuse et jalouse. »

« Se peut-il que sa jeunesse et celle de beaucoup d’autres engagés dans la Révolution se soldent par un résultat à ce point infâmant ? Il a toujours cru que cette ignominie et cette immoralité ne concernaient que quelques membres du pouvoir. De tout temps, la lutte pour le pouvoir a été acharnée, dépouillant chaque combattant de ses belles qualités humaines pour ne lui laisser que la jalousie scélérate, la ruse abjecte et la vile méchanceté. Il n’a jamais voulu admettre que toute cette société était devenue immorale et crapuleuse. Il avait pourtant placé en elle tant d’espérance. D’autres avaient misé sur elle toute leur vie.
Aucune mère ne reconnaît facilement avoir donné le jour à un monstre. »

Au zénith, Duong Thu Huong. Sabine Wespieser éditeur, 2009 (2009 pour l’édition originale). Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran. 786 pages.

Des souris et des hommes, de John Steinbeck (1937) et son adaptation au cinéma par Gary Sinise (1992)

Le retour du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » après une pause en juillet ! En août, le thème était les classiques et leurs adaptations au cinéma et en bande-dessinée. Pas de bulles pour moi et un seul duo livre/film. Ce n’était pas les idées qui manquaient, mais août n’est jamais une période de grosse lecture pour moi.

Les classiques c'est fantastique : de l'écrit à l'écran en passant par les

Le livre…

Pendant la Grande Dépression, George et Lennie se vendent comme saisonniers dans les ranchs. La débrouillardise de George et la force impressionnante de Lennie contrebalancent le lourd handicap mental de ce dernier, même s’il est coutumier des ennuis. Cela n’empêche pas les deux amis de partager un rêve : celui d’une petite ferme, d’un lopin de terre à eux, de liberté et de lapins.

J’ai été scotchée par ce roman extrêmement court. Il a beau être bref, il est surtout d’une efficacité redoutable. La narration est d’une grande simplicité et un peu sèche : des dialogues, des actions, et voilà comment naissent les protagonistes de cette histoire. Slim, Curley, Candy, Crooks, et bien sûr Lennie et George.
Le récit ne se perd pas en introspection : les pensées et sentiments intérieurs sont tus, mais la tranquillité, l’espoir, la rancœur, la tristesse, la solitude, la hargne se dessinent malgré tout avec une clarté magnifique. Les personnages ont ainsi une profondeur et une richesse sublimes qui font que six chapitres se révèlent amplement suffisants pour s’attacher à un certain nombre d’entre eux.

L’amitié du duo, profonde, sincère, est tout simplement bouleversante, à l’image du rêve – promesse illusoire d’une vie meilleure – qu’ils s’offrent et qu’ils partagent parfois avec un tiers. Au milieu de la rudesse, de la violence, de la solitude, leur affection mutuelle est un îlot salvateur. Les mots qui racontent leur futur idéalisé reviennent, leitmotivs qui colorent les lendemains à venir, qui gonflent les âmes d’un espoir invincible. Cependant, le rêve américain restera chimérique pour ces gens humbles et malmenés par la situation économique.

Évidemment, la tragédie qui se dessine dès le début étreint le cœur. La tension monte tranquillement tout au long du roman conduisant vers une fin inévitable et terrible, mais pleine de justesse également. Impossible de ne pas être broyée face à l’injustice – envers les handicapés mentaux comme physiques et les Noirs – qui transpire tout au long du roman.

C’est simple et franc.
C’est déchirant.
C’est brillant et sublime.

« – Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont pas de chez soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d’argent, et puis ils vont en ville et ils le dépensent tout… et pas plus tôt fini, les v’là à s’échiner dans un autre ranch. Ils ont pas de futur devant eux.
Lennie était ravi.
– C’est ça… c’est ça. Maintenant, raconte comment c’est pour nous.
George continua :
– Pour nous, c’est pas comme ça. Nous, on a un futur. On a quelqu’un à qui parler, qui s’intéresse à nous. On a pas besoin de s’asseoir dans un bar pour dépenser son pèze, parce qu’on n’a pas d’autre endroit où aller. Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous.
Lennie intervint.
– Mais pas nous ! Et pourquoi ? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça.
Il éclata d’un rire heureux.
 »

« – C’est un brave type, dit Slim. Y a pas besoin d’avoir de la cervelle pour être un brave type. Des fois, il me semble que c’est même le contraire. Prends un type qu’est vraiment malin, c’est bien rare qu’il soit un bon gars. »

Des souris et des hommes, John Steinbeck. Éditions Gallimard, 1963 (1937 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar Coindreau. Dans un recueil de quatre romans, pages 7 à 87.

… et le film.

J’ai ensuite enchaîné avec le film de 1992 dans lequel le rôle de George est interprété par Gary Sinise et celui de Lennie par John Malkovich. C’est une adaptation très fidèle, presque mot pour mot. Les quelques modifications sont minimes, même si je trouve dommage d’avoir supprimé l’extrême fin du roman, nouvelle preuve de la compassion et de l’intelligence de Slim. J’ai également trouvé la femme de Curley moins agaçante que dans le livre, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose : Sherilyn Fenn, qui a notamment joué dans Twin Peaks, donne bien corps à sa solitude dans ce ranch. Les autres acteurs sont très bons également, laissant affleurer sur le visage les émotions qui les traversent (la métamorphose de Candy est franchement touchante).
Le film est bon, poignant et bien joué, mais il reste classique et je lui ai préféré l’efficacité sobre du roman.  

 (Il existe également une adaptation de 1937 avec entre autres Lon Chaney Jr, mais je n’ai pas pu mettre la main dessus.)

Des souris et des hommes, réalisé par Gary Sinise, avec Gary Sinise, John Malkovich, Sherilyn Fenn, Casey Siemaszko… Film américain, 1992. 1h46.

Des souris et des hommes