Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

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L’homme semence, livre de Violette Ailhaud (1919) et BD de Mandragore et Laëtitia Rouxel (2013)

L'homme semence livreL’homme semence est l’un de ces écrits au destin extraordinaire. Ecrit par une mystérieuse Violette Ailhaud en 1919, il a été transmis de générations en générations jusqu’à l’une des descendantes de la fameuse Violette… en 1952. A cette date, comme le stipulait le testament de l’auteure, le texte a été lu, les mots ont été découverts pour la première fois et, un jour, le livre a été édité.

Mais le mystère perdure autour de l’écrivaine. Qui était-elle vraiment ? Et dans quel village de Provence s’est réellement déroulée cette histoire ? Où est la vérité, où est le mythe ?

Violette Ailhaud y raconte comment son village a été privé de tous ses hommes en 1851. A cette date, Louis Napoléon Bonaparte rétablit l’Empire après avoir pris goût au pouvoir en tant que Président. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, les hommes hurlent contre le vote truqué qui leur est imposé (seuls des bulletins « oui » ont été imprimés), mais la révolte est matée et les hommes sont emmenés, jugés, emprisonnés ou déportés à Cayenne ou en Algérie. Les femmes, elles, restent seules avec les enfants à nourrir, les bêtes à soigner et les champs à cultiver. Elles s’organisent et passent un pacte au cas-où un représentant de la gente masculine viendrait.

Et un homme vient.

 

Elle raconte la rage de voir leurs amours, leurs pères, leurs frères disparaître au-delà de la mer des galets. Elle décrit l’abrutissement dans les travaux de la maison et des champs. Elle transmet le désespoir de ne pas savoir ce qui se passe ailleurs, la douleur des cœurs éplorés et le vide des corps.

Ce passage où une fiancée, veuve avant l’heure, vêt un épouvantail de sa plus belle robe et où la mère du fiancé enlevé fait de même pour dresser dans la mer des galets un couple éternel « pour dire qu’ici il y a la vie »… La montagne de la Lure qui ressemble à une main, qui devient une main aimante, caressante pour cette femme qui vit sans étreintes… Ce serment passé entre ces involontaires Amazones de partager celui qui viendra pour la vie de leur ventre…

« A chaque fois, la République nous a fauché nos hommes comme on fauche les blés. C’était un travail propre. Mais nos ventres, notre terre à nous les femmes, n’ont plus donné de récolte. A tant faucher les hommes, c’est la semence qui a manqué. »

 « Je le regarde et dès cet instant je sais que j’appartiens à cet homme. Je sais, dans le même temps, que je vais devoir le partager. »

 

L'homme semence BD L. Rouxel

Mandragore et Laëtitia Rouxel ont adapté ce court récit d’une quarantaine de pages en une bande dessinée à deux faces. Plutôt que la traditionnelle division scénariste/dessinateur, plutôt qu’appauvrir la BD en confiant le travail à une seule artiste alors que deux désirent se pencher sur le sujet, cette coédition L’Œuf et Parole présente une double vision de L’homme semence. Une BD à la fois « d’après » et « autour » de la nouvelle. Une nouvelle interprétation du texte de Violette après que le théâtre, la danse ou le conte s’en soit emparé.

Laëtitia Rouxel adapte le récit. Ses dessins sont fins ; tantôt colorisés, tantôt simples traits de couleurs (rouges, bleus, jaunes…), ils se font noirs pour la vieille Violette écrivaine de l’introduction et de la conclusion.L'homme semence BD Mandragore

Bien qu’elle adapte en quelques images des passages choisis du texte, Mandragore se concentre davantage sur le contexte historique de l’époque et la création de la BD. De ses craies grasses, elle raconte la découverte du texte par les « producteurs de livres », comme ils se nomment, des éditions Parole et surtout le voyage en Provence à la recherche du village du Poil et du hameau du Saule-Mort, sur les traces de ces hommes disparus, à la rencontre fantasmée de Violette.

« A tisser le fil des rencontres, nous voici en Provence, et ce pour une aventure qui m’excite. La création d’un livre à deux têtes, en miroir déformant, d’après un texte mystérieux : L’homme semence retrouvé dans d’étranges conditions… »

 « Violette Ailhaud… C’est quand même curieux que je n’aie rien retrouvé sur cette femme. Pour bien faire, il faudrait creuser plus loin, mais en ai-je envie ? – Non – Je suis comme tout le monde ici, j’ai envie d’y croire. Car l’histoire de Violette n’est pas « son histoire ». C’est l’histoire du peuple provençal et des veuves de guerres, de leurs souffrances bien réelles restées dans les mémoires… Et puis un mythe a besoin de mystère… »

Pas facile à trouver ce petit livre, j’ai fait plusieurs librairies parisiennes qui soit ne connaissaient pas, soit en avaient entendu parler mais… « non, on ne l’a pas. » Le plus simple et le plus rapide a été de le commander sur le site des éditions Parole. Un récit qui s’est fait désirer… comme les hommes chez Violette !

Un récit à l’écriture parfois franche, parfois poétique et imagée qui parle à la fois des femmes et des hommes, de l’amour et de la solitude, du désir et des souffrances de la guerre, quelle que soit l’époque, quel que soit le lieu. Un récit poignant sans tomber dans le mélodramatique, dans le romantisme, une envie crue et viscérale de vivre, de sentir, d’aimer !

Et en regard, une passionnante adaptation qui complète et élargit le regard et la compréhension du lecteur.

 

« Mon cœur et mon corps sont vides. Le premier pleure l’homme perdu. Le second l’homme qui ne vient pas. »

 « Je sais ma faim mais je ne sais pas ce qu’il faut faire. Je ne sais pas comment une femme doit être la première fois qu’elle va jusqu’à la peau de l’homme. »

L’homme semence, Violette Ailhaud, illustré de 8 linogravures originales de Maryline Viard. Editions Parole, coll. Main de femme, 2013 (écrit en 1919). 43 pages.

L’homme semence, Laëtitia Rouxel et Mandragore. Editions Parole et L’œuf, 2013. 150 pages.