Sélection de livres courts : Le journal d’Edward, Avant Gwen, Le terrible Effaceur et Lettres timbrées au Père Noël

Un article fourre-tout.
Un livre très drôle et tout aussi philosophique. Un mini polar efficace. Un petit conte sympathique. Un album surprenant et savoureux.

 

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Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990,
de Miriam Elia et Ezra Elia (2012)

Le journal d'Edward (couverture)Le journal d’Edward est un petit livre qui trône fièrement sur mes étagères depuis quelques années maintenant, j’adore de temps à autre le reprendre pour une tranche de philosophie et d’humour noir.

Edward est un hamster, mais un hamster qui aime jeter ses pensées sur le papier, dans la solitude de sa cage. Entre espoirs de liberté, résignation face à une existence monotone, brèves rencontres, ce journal intime incongru et absolument unique est une perle de cynisme. Si certaines pages me font éclater de rire à chaque fois, le tout est néanmoins étonnamment transposable à nos vies – parfois si vaines – d’êtres humains. Nous nous reconnaîtrons tous et toutes en Edward. En tout cas, sa noirceur, sa mélancolie parfois dépressive, ses perpétuelles interrogations sur la futilité de son quotidien me correspondent totalement.

Venez vite découvrir Edward, l’infortuné hamster qui nous raconte sa vie malheureusement si brève avec un humour délicieusement sarcastique et une perspicacité universelle.

 

Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990, Miriam Elia et Ezra Elia. Flammarion, 2013 (2012 pour l’édition originale). Transcrit du langage Hamster par Miriam Elia et Ezra Elia, traduit de l’anglais par Rose Labourie. 91 pages.

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Avant Gwen,
de Dennis Lehane (2003)

Avant Gwen (couverture)Etonnante nouvelle entièrement racontée à la seconde personne du singulier. Narration surprenante et immersive au rythme scandé (que j’avais déjà rencontré il y a au moins un siècle dans un petit roman d’Ann Scott, Héroïne) qui nous plonge dans la peau d’un homme tout juste sorti de prison, récupéré par son malfrat de père. On comprend vite qu’il reste des affaires non réglées, des trucs louches, des trucs sales, et que cette histoire va mal se finir

Dennis Lehane économise ses mots, ménage ses révélations. Au compte-goutte, il laisse échapper des indices et ce n’est que dans les ultimes pages que nous comprendrons de quoi il retourne. Il se joue de nous, moque nos attentes. Quelques petites dizaines de pages et pourtant, nous avons une histoire complète, riche en émotions et en rebondissements. Une nouvelle noire, pessimiste quelle que soit la direction dans laquelle regarde ce « tu ».

Une nouvelle singulière qui se dévorera en quelques minutes, le temps d’une plongée dans l’enfer bien terrestre des désirs humains.

« Tu penses à tout ce temps perdu et au plaisir de se retrouver seul dans une chambre double devant la télé, tu penses à Gwen – tu as même l’impression, un bref instant, de sentir le goût de sa langue –, et tu penses aussi au chemin qui t’a amené jusqu’à ce motel aujourd’hui, après quarante-sept mois de prison – un chemin qui beaucoup jugeraient tortueux, bizarre, plein de tours et de détours, mais qui, pour toi, est un chemin comme un autre. Tu le suis aveuglément, ou parce que tu n’as pas le choix, tu découvres à quoi il ressemble au fur et à mesure, et où il va seulement quand tu arrives au bout. »

Avant Gwen, Dennis Lehane. Editions Rivages, coll. Noir, 2004 (2003 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 51 pages.

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 Le terrible Effaceur,
de Marie-Sabine Roger (2015)

Le terrible Effaceur (couverture)Une vallée paisible et heureuse est bouleversée par la venue du terrible Effaceur. Avec sa terrible gomme, il efface toute trace de joie, d’amitié, de confiance ou de lumière. Jusqu’à ce qu’une enfant leur fasse redécouvrir la vie.

Un dictateur puissant, mais au fond, un seul homme contre la multitude. Un petit récit pour la liberté qui illustre cette interrogation que l’on a tous eu un jour en découvrant l’existence de la tyrannie : « mais pourquoi ne se sont-ils pas rebellés ? ». Un texte qui raconte la peur qui se niche insidieusement dans les cœurs, la défiance envers les autres qui paralyse, la tristesse qui s’abat sur les esprits et les condamne à la servitude. Qui raconte comment le souvenir des jours heureux est le seul remède contre la tétanie qui s’est emparée de leur cœur et de leur corps.

Des mots sonnant comme un poème pour un petit conte sur la haine et la solidarité, sur la peur et la vie.

« Un triste jour, surgit d’on ne sait où, sans doute d’un pays épuisé par la guerre, survient un homme. Un homme maigre et long comme un jour de misère, avec un regard fou de haine et de fureur. »

« Seul subsiste de lui son grand trousseau de fer.
On le suspend au mur, pour ne pas oublier qu’un homme plein de haine peut en vaincre dix mille, mais que le pire des tyrans ne pourrait empêcher un enfant de rêver. »

Le terrible Effaceur, Marie-Sabine Roger. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

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Lettres timbrées au Père Noël,
d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol (2017)

Lettres timbrées au Père Noël (couverture)Laissez-moi, pour terminer, vous parler d’une lecture tout à fait de saison !

On connaissait les lettres au Père Noël et leurs listes de cadeaux souvent bien fournies. Voici maintenant les lettres de réclamation au Père Noël, pas contentes certes, mais tout aussi enthousiastes ! Eh oui, si votre cadeau n’est pas de votre âge, cassé ou tout simplement nul, n’hésitez pas à le faire remonter auprès du responsable !

Ces lettres sont de véritables pépites. Souvent drôles et touchantes, elles reflètent la diversité des personnalités de chaque enfant. Certaines sont engagées – féministe ou pacifiste – et d’autres sont tristement bouleversantes. Toutes parlent évidemment de Noël et des cadeaux, mais aussi de maladie, de genre, de divorce, d’inégalités sociales, de la mort d’un grand-père, de la naissance d’une petite sœur… autant d’événements, sombres ou lumineux, qui peuvent marquer la vie d’un enfant.

Chaque lettre (une vingtaine) s’étale sur une double page et c’est un régal de les découvrir l’une après l’autre. Les visuels sont travaillés, utilisant de multiples supports et outils (carton, page de cahier, dos d’une enveloppe, tissu, feutres, stylo, crayon gras, masking tape, etc.), variant typographie et vocabulaire. Si le résultat final est très coloré, j’ai apprécié que certaines lettres soient sobres. De la même façon que certaines sont soignées ou tachées, après tout, chacun.e son style !

 

Qu’elles viennent de France métropolitaine, de la Réunion, de Suisse ou de Belgique, ces Lettres multicolores et plein de petits dessins présentent une diversité – à la fois de forme que de fond – absolument fantastique et réjouissante. Un livre surprenant qui pourra être source de nombreuses réflexions et interrogations.

Merci à Camille (alias L’oiseau lit) qui m’a permis de découvrir ce très chouette ouvrage grâce à un concours organisé pour le premier anniversaire de son blog ! Je vous invite notamment à lire sa chronique sur ce même ouvrage !

Lettres timbrées au Père Noël, Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol. Talents Hauts, 2017. 40 pages.

Challenge Voix d’autrices : un album jeunesse

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Les Nouveaux Mystères d’Abyme, tome 1 : La Cité exsangue, de Mathieu Gaborit (2018)

La Cité exsangue (couverture)Après une retraite de dix ans dans les abysses, le farfadet Maspalio revient dans la grande cité d’Abyme suite à une lettre de son ancienne amante. Il découvre très vite que la situation a bien changée : ce qui était un temple de la démesure, une oasis cosmopolite – ogres, nains, minotaures, lutins, démons, etc. –, une manne pour les voleurs et autres truands, cet endroit hors-norme est devenu un lieu expurgé de toute folie, dominée par l’Acier et la religion. L’ancien Prince-voleur se lance alors dans une quête périlleuse pour comprendre ce qu’il s’est passé tout en protégeant les siens.

Je n’ai pas lu les précédentes aventures de Maspalio, narrées dans le livre Abyme, mais ce premier tome est tout à fait abordable sans connaissances préliminaires des œuvres précédentes de l’auteur. Cependant, il m’a donné une furieuse envie de lire Abyme, ne serait-ce que pour découvrir l’ancien visage de la cité.

Si, sortant de ma longue et dense lecture du Dit du Genji, ce livre s’est révélé un peu trop court à mon goût, j’ai néanmoins adoré me plonger dans ce monde imaginaire riche avec ses créatures, ses villes, ses étranges tavernes, son histoire et ses gouvernements. J’aurais aimé en savoir mille fois plus sur les Gros – anciens leaders de la cité, des êtres absolument excentriques – ou sur les abysses et la conjuration des démons et tant d’autres choses. J’ai envie de détails, de richesses psychologiques, de fines évolutions des personnages, j’ai envie de vivre dans le livre. J’ai faim de pavés finalement.

Toutefois, j’ai beaucoup apprécié ce livre. Le principe n’est pas d’une originalité folle, mais fonctionne toujours tout en restant agréablement sympathique. Révélations, mauvaises surprises, découvertes macabres, Maspalio réalise peu à peu à quel point le visage de sa cité a changé. On a toujours envie d’en savoir plus, de comprendre qui, pourquoi, comment… et on est un peu frustré quand arrive – bien trop vite – la dernière page.

 Bien que l’histoire soit dynamique et sans temps mort, Mathieu Gaborit soigne son écriture. Les mots sont précis, on en apprend certains (toujours un plaisir même si ma mémoire ne me permet pas d’en profiter longtemps), et les décors comme les personnages sont croqués avec talent, nous permettant de les visualiser en un clin d’œil sans s’embourber dans une description interminable (en réalité, je n’ai strictement rien contre les longues descriptions, mais j’admire celles et ceux qui s’en passent allègrement).

Maspalio m’a rappelé Kaz, le chef de la petite bande de Six of Crows. Comme Kaz, Maspalio est insolent, plein d’idées et de répartie. Et surtout, comme Kaz, Maspalio est un enfant de sa ville. Prince des bas-fonds et des bandits, il la connaît par cœur, il accorde son souffle à celui de la cité, il danse avec elle, ils sont en parfaite harmonie (enfin, avant les changements drastiques qui ont meurtri l’âme du lieu). La ville est l’un des personnages principaux du roman, impossible de le nier. Elle est sans cesse présente, à chaque page, elle se dresse, elle se transforme, elle souffre, elle aide nos héros, parfois les trahit, bref, elle vit.

Mon seul reproche – « ma seule frustration » serait plus exact – tient à la brièveté du roman, trop vite lu à mon goût. Portée par la voix d’un vrai conteur, La Cité exsangue m’a emmenée dans une ville absolument étonnante et originale que j’ai aimé aussi passionnément que l’aime Maspalio et que j’ai vraiment hâte de retrouver. Pour me faire patienter, j’ai bien l’intention de découvrir Abyme et Les chroniques des Crépusculaires qui se passent dans le même univers !
Et une nouvelle fois, un immense MERCI à Babelio pour la découverte d’un livre, d’un univers et d’un auteur, bref, un tout qui m’a offert et m’offrira encore de beaux moments de lecture.

« J’eus la nostalgie brutale, l’esprit foudroyé par une scène d’une autre vie : une tablée tapageuse, rires et rides confondus, du temps où nous chevauchions notre retraite avec la joie des anciens. J’avais aimé ce temps suspendu avant d’être rattrapé par le passé. A présent, tout cela me paraissait lointain et presque irréel. Les abysses avaient purgé ce passé et cadenassé ses influences. J’avais cru gagner l’oubli, j’avais hérité d’un manteau de lâcheté dont je commençais tout juste à mesure l’étendue. »

« « Les rues sont plus sûres sans les démons. »
Mon silence fut éloquent, tout comme le soupir appuyé de Borik.
« Plus sûres ? m’exclamai-je. C’est quoi, plus sûres ? Tu te fous de moi !
– Les Gros avaient besoin d’une leçon, s’enhardit Aphaël. C’est vrai, bon sang ! Ils s’autorisaient n’importe quoi, ils n’avaient aucune limite. Il fallait que quelqu’un s’occupe de ça. Oh, je sais bien ce que tu penses… Mais tu as toujours eu un faible pour la flamboyance, Maspalio, et c’est plutôt facile quand on est Prince-voleur et que l’or coule à flots. Tu avais le luxe d’aimer les Gros, tu pardonnais toutes leurs facéties sous prétexte qu’ils représentaient une vision artistique de la cité. La flamboyance, toujours ! Tu connaissais la réalité, non ? Toute cette nourriture jetée par les fenêtres du palais, les plus pauvres qui se battaient pour des reliefs moisis… Des gens qui crevaient pour des miettes… Et on est censé trouver cela folklorique ? Quelle indécence ! La misère est bien jolie quand on la regarde de loin à travers sa longue-vue… Tu défendais une vulgaire ploutocratie… La Cure a eu le mérite de s’attaquer à ça ! Mais je ne suis pas dupe », poursuivit-il. »

Les Nouveaux Mystères d’Abyme, tome 1 : La Cité exsangue, Mathieu Gaborit. Mnémos, 2018. 243 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Aventure du Pied du Diable :
lire un livre comportant des démons

Challenge Les 4 éléments – La terre :
une histoire avec du métal

Silo, tome 1, de Hugh Howey (2012)

SiloDans un futur post-apocalyptique, l’air extérieur est devenu toxique, mortel, et l’humanité survivante se voit contrainte de se terrer dans un gigantesque silo enterré de 144 étages, régi par des règles strictes et de nombreuses interdictions. Ainsi va la vie depuis des générations. Mais parfois, certains se posent des questions, certains fouillent, certains parlent, brisant alors l’un des tabous du silo. Ceux-là doivent quitter le silo, mais auparavant, nettoyer les caméras, œil sur le monde extérieur. C’est le nettoyage.

L’intérêt pour ce roman est venu progressivement… et est devenu réel dès la troisième partie. En effet, les deux premières parties se concentrent sur des personnages qui vont lancer les l’histoire, mais qui n’iront malheureusement pas plus loin. A peine commence-t-on à s’attacher qu’ils nous sont enlevés. J’ai cependant aimé ces deux sections, la première pouvant presque être une nouvelle à elle toute seule avec un twist intéressant et la second étant vraiment touchante. A partir de la troisième partie, Juliette, la nouvelle shérif, devient personnage principal et nous la suivrons, parmi d’autres, tout au long du roman.

Silo est une dystopie dense et riche avec un univers fort et des personnages bien campés. Il possède un côté descriptif qui peut rebuter, mais cela ne m’a jamais dérangée. Au contraire, j’ai été immergée dans cette histoire. Le roman prend parfois son temps pour poser le décor, présenter les personnages plus en profondeur et j’ai trouvé très agréable d’en savoir plus sur cet étrange silo et ses habitants.
L’atmosphère du lieu est lourde, étouffante et, comme on le découvre rapidement, pleine de secrets. Les personnages sont réalistes et intéressants, voire attachants (surtout en ce qui concerne le peuple du fond). Hugh Howey prend le temps d’explorer les relations entre les étages, les espoirs de chacun, le système de castes avec leurs salopettes de couleur, la manipulation des habitants par les gens au pouvoir, l’utilisation que ceux-ci font des communications difficiles, d’un escalier qui demande des jours de marche pour parcourir entièrement.

Silo est un roman sur l’oppression et sur la révolte, sur ce qui advient quand des secrets trop important pour être cachés sont révélés, sur l’exaspération d’un peuple qui découvre la vérité, sur un nettoyage de trop qui pousse à la rébellion. Hugh Howey fait peu à peu monter la pression et, dans la seconde moitié du roman quand la situation commence à dégénérer, met en place une narration qui alterne les points de vue, accrochant totalement son lecteur ou sa lectrice, avide de savoir ce qu’il advient de tel ou tel protagoniste. Système très utilisé évidemment, mais très efficace !

Une excellente lecture, vous l’aurez compris, même si je ne vous en dis pas davantage sur l’histoire pour vous laisser la surprise des différents rebondissements. Le silo m’a capturée entre ses murs pour me rejeter quelques jours plus tard, la dernière page tournée. De nombreuses questions me trottent encore dans la tête concernant le passé de ce monde ravagé et l’avenir de certains personnages, je suis donc curieuse de découvrir les deux autres tomes de la trilogie pour avoir les réponses !

« – Que font les graines quand on les laisse trop longtemps dans un coin ? demanda-t-elle.
Il fronça les sourcils.
– Nous pourrissons, dit-il. Tous autant que nous sommes. Nous nous abîmons et nous pourrissons si profondément que nous ne pouvons plus pousser.
Il refoula ses larmes et la regarda.
– Nous ne repousserons jamais. »

« Exprimer tout désir à s’en aller. Oui. L’infraction suprême. Tu ne comprends pas pourquoi ? Pourquoi c’est interdit ? Parce que toutes les insurrections sont parties de ce désir, voilà pourquoi ? »

Silo, tome 1, Hugh Howey. Le Livre de Poche, 2016 (2012 pour l’édition originale. Editions Actes Sud, 2013, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau. 739 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Détective Agonisant :
lire un livre dans lequel un personnage est gravement malade/meurt au début du livre

Le chaos en marche : Livre 2, Le Cercle et la Flèche (2010)

Le chaos en marche (Chaos Walking) est une trilogie de science-fiction récompensée par de nombreux prix en Angleterre :

  • Livre 1, La voix du couteau (The Knife of Never Letting Go) : prix Guardian 2008, Booktrust Teenage Prize 2008, prix James Tiptree Jr. 2008 ;
  • Livre 2, Le Cercle et la Flèche (The Ask and the Answer) : Costa Children’s Book Award 2009;
  • Livre 3, La guerre du Bruit (Monsters of Men) : médaille Carnegie 2011.

 


Le chaos en marche - Le cercle et la flèche (couverture)Livre 2 – Le Cercle et la Flèche (2010)

A la fin (haletante) du livre 1, La voix du couteau, nous avions laissé Todd et Viola aux mains du Maire Prentiss (ou Président Prentiss plutôt) qui s’était emparé de Haven pour le transformer en New Prentissville. Dans ce deuxième opus, La Flèche, un groupe de rebelles mené par la guérisseuse Maîtresse Coyle, multiplie les actions terroristes pour faire vaciller le nouveau pouvoir en place. Et nos deux héros, Todd et Viola, sont séparés et embrigadés par ces deux camps adverses.

 

Pour le livre 2, la narration évolue pour passer à deux voix. Nous suivons tantôt Viola, tantôt Todd. Cela nous permet de suivre leur histoire personnelle puisqu’ils sont fréquemment séparés et que leurs trajectoires dévient souvent. Nous passons donc du côté de Maire Prentiss (le Cercle) et de celui de Maîtresse Coyle (la Flèche), ce qui offre une vision plus nuancée de la situation et de ces deux groupes.

Alors, certes, on peut reprocher à ce second tome de suivre un schéma un peu classique de la dystopie : le héros/l’héroïne, le dictateur qui prend le pouvoir et commet des actions horribles sous prétexte d’aider le peuple, le groupe de rebelles qui se dresse sur son chemin (un peu comme le District 13 dans Hunger Games)… Mais peu importe, ça fonctionne. On rentre dans l’histoire, on retrouve nos personnages et on s’intéresse au déroulement et aux multiples péripéties de cette lutte, de cette guerre.

Car le rapport au pouvoir est un sujet qui revient souvent dans ce deuxième livre. Maire Prentiss s’impose comme Président en prétendant agir pour la population tandis que Maîtresse Coyle organise de multiples actions terroristes pour le détrôner, faisant parfois des victimes innocentes. Qui a raison ? Comment choisir ? Doit-on répondre à la violence par la violence ? Qui croire ?

« – Tu veux voir les choses en noir et blanc, ma fille. Mais le monde n’est pas si simple. Il ne marche pas comme ça, ni aujourd’hui, ni jamais. Et n’oublie pas – elle m’envoie un sourire à cailler du lait – que tu combats à mes côtés.

Je me penche tout près de son visage.

– Il faut le renverser, alors je vous aide à le faire. Mais une fois que ce sera fait ? (J’ai son haleine sur mon visage.) Faudra-t-il vous renverser à votre tour ? »

(Viola)

D’autres sujets pointent le bout de leur nez : la barbarie ordinaire, les relations entre les hommes et les femmes allant jusqu’à la gynophobie, le terrorisme…

 

Ravie également par ce second tome car il a répondu à l’une des attentes que j’avais suite à ma lecture du premier : s’approcher et en savoir plus sur certains personnages. On découvre des guérisseuses, notamment Maîtresse Coyle et Corinne. On retrouve avec plaisir le vieux Wilf et son accent à couper au couteau : j’adore cette manière d’écrire comme il prononce (en méprisant et malmenant l’orthographe), on entend tellement cet accent, cette voix pareille à nulle autre ! Je n’ai pas pu m’empêcher de lire ses répliques à haute voix pour en savourer la sonorité.

On se rapproche de Maire Prentiss qui dissimule sa dictature sous une cape de velours. Et, je ne m’y attendais pas, on en apprend vraiment plus sur Davy Prentiss Jr., le fils du Maire. Celui qui apparaissait comme une brute violente et sexiste se révèle être un personnage vraiment profond : ses sentiments vis-à-vis de son père sont tellement complexes (peur, envie de plaire, de le rendre fier, jalousie, incompréhension…) qu’il en devient vraiment touchant.

(Et après Manchee, j’ai vraiment adoré  les chevaux de Todd et Davy, Angharrad et Acorn. La manière de communiquer entre eux, avec leurs maîtres auxquels ils sont vraiment attachés, la relation de Todd et de sa jument, tout cela est vraiment réussi.)

 

Un second tome aussi efficace et percutant que le premier qui creuse un peu plus la psychologie des personnages et qui réunit tous les éléments nécessaires pour promettre un final explosif.

 

« Parfois, la rumeur d’une armée est aussi efficace que l’armée elle-même. »

(Todd)

« Mieux vaut le diable qu’on connaît.

Je me demande pourquoi on a pas d’autre choix qu’entre deux diables, quand même. »

(Todd)

 « Il lève les yeux et la perte dans son Bruit est si immense que je me sens comme au bord d’un abîme, que je suis prête à tomber en lui, dans une noirceur si vide et solitaire qu’il n’y aura jamais d’issue. »

(Viola)

« – … Todd et moi ? Ensemble contre le Maire ?…

Elle sourit.

– … Il n’a pas la moindre chance. »

(Viola)

« Et j’entends sa voix dans ma tête –

Pas une attaque –

La version insidieuse, le serpent tortueux de sa voix –

Celle qui est lui prenant possession de mes choix –

Celle qui est lui les faisant siens. »

(Todd)

 

Le Cercle et la Flèche, Patrick Ness. Gallimard jeunesse, 2010 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Bruno Krebs. 460 pages.

Le chaos en marche : Livre 1, La voix du couteau (2009)

Le chaos en marche (Chaos Walking) est une trilogie de science-fiction récompensée par de nombreux prix en Angleterre :

  • Livre 1, La voix du couteau (The Knife of Never Letting Go) : prix Guardian 2008, Booktrust Teenage Prize 2008, prix James Tiptree Jr. 2008 ;
  • Livre 2, Le Cercle et la Flèche (The Ask and the Answer) : Costa Children’s Book Award 2009;
  • Livre 3, La guerre du Bruit (Monsters of Men) : médaille Carnegie 2011.

 

Le chaos en marche - La voix du couteau (couverture)Livre 1 – La voix du couteau (2009)

Le narrateur, Todd Hewitt, va avoir 13 ans dans un mois. Et à 13 ans, à Prentissville, les garçons deviennent des hommes. Il sera le dernier à devenir un homme car toutes les femmes sont mortes depuis longtemps. Ce n’est pas la seule étrangeté à Nouveau Monde, une planète colonisée par des humains : les animaux parlent et, surtout, tout le monde peut entendre les pensées de tout le monde. Mais le destin tout tracé de Todd bascule le jour où, en se promenant dans le marais, il découvre Viola et son silence. Une fille…

J’ai lu il y a quelques mois Quelques minutes après minuit du même auteur et j’avais vraiment beaucoup aimé cette histoire onirique dans laquelle Conor grandit en écoutant les histoires que lui offre le monstre qui le terrifie chaque nuit. C’est donc ce qui m’a poussée à me tourner vers la trilogie Le chaos en marche.

Il m’a fallu passer les trois premiers chapitres pour entrer dans l’histoire, pour m’y intéresser. En fait, il a fallu que l’histoire commence véritablement pour que je m’adapte au style. Car le langage utilisé est très oral et parfois (volontairement) erroné au niveau de l’orthographe, de la grammaire ou de la syntaxe. Nous sommes dans la tête de Todd, garçon analphabète, qui a quelques difficultés avec l’orthographe ou la prononciation des mots. On trouvera donc des sentiments comme l’« impassiance », la « satisfaxion », la « despéransse », la « frustrassion », etc. Cela m’a fait penser à Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes : le héros, Charlie, a également une orthographe bien à lui.

Il y a aussi parfois une profusion de mots, de phrases, d’idées, sans point pour faire une pause. En fait, c’est comme dans un esprit, les pensées se bousculent et se succèdent sans ponctuation, mais il m’a fallu un peu de temps pour prendre le pli et m’adapter à ce rythme. Et finalement, cela donne au livre une énergie particulière.

Mais ensuite, une fois partie, rien n’a pu m’arrêter.

 

Déjà, j’ai trouvé l’idée du Bruit géniale. Imaginez un monde où l’on entendrait les pensées de tout le monde, hommes et animaux, où toutes les douleurs et toutes les haines s’afficheraient en permanence, où les secrets sont impossibles (ou du moins compliqués), où l’intimité n’existe plus. Le Bruit rend le monde bruyant en permanence et empêche quiconque de se cacher car son Bruit le trahirait. Lire dans les pensées des gens n’est plus un super pouvoir, mais une malédiction.

Ce qui m’a également plu dans cette dystopie, c’est le fait de partir aussi ignorante que Todd puisque nous sommes dans sa tête et de découvrir la terrible vérité en même temps que lui au fil des pages. Certes, on se doute de certaines choses, mais d’autres me sont tombées sur le coin du nez sans que je les voie arriver. Je me suis tout de suite projetée dans ce monde dont on découvre l’histoire peu à peu (et je suis sûre que les tomes 2 et 3 regorgent encore de nombreuses surprises !).

Les péripéties de la fuite de Todd et Viola (je n’en dirai pas plus sur le pourquoi du comment pour ne pas spoiler) m’ont tenu en haleine pendant les 440 pages du roman. Le rythme est endiablé. Les personnages n’ont aucun répit et le lecteur non plus. De plus, les chapitres s’arrêtent souvent sur un cliffhanger, ce qui fait qu’il est impossible d’arrêter de lire !

Toutefois, Patrick Ness trouve toujours le moyen d’insérer quelques instants plus posés, comme la lecture du livre de la mère de Todd, qui sont comme une parenthèse hors d’un monde atroce.

 

Todd est parfois attachant et parfois exaspérant. Il s’emporte facilement, comprend parfois trop lentement, mais il est sensible et loyal même s’il commet des erreurs. Il n’agit pas comme un héros qui deviendrait un guerrier dès le moment où il comprend que son destin est unique, il reste un garçon de 13 ans et il peut être faible à des moments où l’on attendait de lui qu’il soit fort. Ça fait de lui un personnage vraiment humain.

 (Je dois aussi dire un mot sur Manchee que j’ai adoré. Manchee est le chien de Todd. Evidemment, il parle et il est d’une incroyable loyauté envers son maître – qui n’est pas toujours très correct envers lui. Même si ses pensées sont limitées, il est terriblement touchant.)

Quant aux autres personnages, j’attends qu’ils soient plus développés dans la suite. Viola d’une part, mais aussi le Maire Prentiss qui, dans cet opus, plane comme une ombre menaçante sur nos deux protagonistes, mais qui n’est pas vraiment présent.

 

La fin est inattendue et brutale et je n’avais qu’une hâte : attaquer le livre 2 parce que c’est méchant de nous laisser ainsi !

Bref, c’est vraiment un livre à lire. La langue est incroyable et l’univers solidement construit. On ne s’ennuie jamais car l’adhésion à l’histoire et aux personnages se crée très rapidement (ce n’est que mon avis, bien sûr).

 

« Le Bruit, c’est du bruit. Ça craque et ça crépite et ça finit généralement par une grande purée de sons et de pensées et d’images, et la moitié du temps, impossible d’y comprendre quelque chose.

L’esprit des hommes est rien qu’un fouillis et le Bruit, c’est comme la version active, respirante de ce fouillis. C’est ce qui est vrai et ce qui est cru et ce qui est imaginé et ce qui est rêvé, et ça dit une chose et son contraire total en même temps, et même si la vérité si trouve forcément, comment faire la différence entre ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas quand vous captez tout, absolument tout ?

Le Bruit, c’est un homme non filtré, et sans filtre, un homme, c’est rien qu’un chaos sur pattes. »

« La vie est pas juste.

Non.

Jamais.

Elle est vide et débile avec rien que de la souffrance et de la douleur et des gens qui veulent vous faire du mal. Vous pouvez pas aimer rien ni personne à cause que tout vous sera enlevé ou détruit et que vous vous retrouvez seul et obligé de lutter sans cesse, de courir sans cesse pour rester en vie. »

 

La voix du couteau, Patrick Ness. Gallimard jeunesse, 2009 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Bruno Krebs. 440 pages.

Afrika, d’Hermann (2007)

Afrika (couverture)Afrika est une BD qui ne m’a pas transcendée. Je l’ai lu. Je ne l’ai pas détestée, je ne l’ai pas aimée non plus. C’est tout à fait le genre de bande dessinée qui me laisse indifférente. Que puis-je en dire à par « Ça se lit » ?

Pourquoi ça me n’a pas marquée ? L’histoire est basée sur de l’action : c’est une BD d’action comme il existe des films d’action. Ce n’est pas que l’action est mauvaise, mais quand il n’y a que ça, mon intérêt faiblit. De plus, le suspense est faible. On retrouve tous les ingrédients de base : des morts, des armes, un environnement hostile, une poursuite où la vie des héros est menacée.

Je me demande si l’intrigue n’aurait pas été plus intéressante sur un format plus long. L’auteur aurait pu développer, non seulement sa réflexion sur la relation de l’homme avec les animaux qu’il abat les uns après les autres, mais aussi son approche de la politique africaine notamment et des décisions prises par les hommes politiques. Le début de la bande dessinée était prometteur, mais ce qui a suivi la découverte des corps a déçu mes attentes.

Le personnage principal pourrait être intéressant. Dario Ferrer, ermite mystérieux, bourru, mais attachant. Malheureusement, c’est un stéréotype qui est trop vu et revu et qui, cette fois, n’a pas fonctionné sur moi.

J’ajoute à cela que le graphisme me laisse tout aussi froide que l’histoire. Je n’apprécie pas vraiment ces traits trop marqués. Cependant, j’aime la représentation de la nature sauvage et les scènes de vie animales qui ouvrent la BD. Notamment celle du guépard, mélange de vigilance et de nonchalance.

Une BD qui rappelle que les hommes sont plus cruels que les animaux (si quelqu’un en doutait encore…).

« La faune de ce continent unique est menacée de disparition par les intérêts vulgaires du bipède ! … L’homme envahit tout, pollue tout ! Sûr de sa seule importance ! »

Afrika, Hermann. Le Lombard, coll. Signé, 2007. 52 pages.

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