Beijing Coma, de Ma Jian (2008)

Beijing ComaDai Wei est dans le coma. Prisonnier de son corps, il gît sur son lit. Pendant que sa mère s’agite, expérimente mille traitements pour le réveiller et que les gens passent autour de lui, il écoute, il hume les odeurs et surtout, il se souvient. Il se souvient des événements qui l’ont peu à peu conduit à se trouver sur la place Tiananmen ce 4 juin 1989 où il s’est pris la balle responsable de son état.

Les souvenirs sont d’abord épars. Des instants de vie du petit garçon, du jeune adolescent qu’était Dai Wei, des premières années d’études. On y découvre la répression, la réforme agraire, la condamnation de son père comme « droitiste ». La dénonciation de « crimes » plus futiles les uns que les autres, la cruauté, les meurtres, la barbarie. Les horreurs de la Révolution culturelle se révèlent à nous en même temps qu’au narrateur. Des aberrations, des détails horrifiants. J’ai appris beaucoup de choses sur cette période que je ne connais que de manière très superficielle.
Mais cette époque est aussi celle de la vie à l’université du Sud. Le récit de Ma Jian est très vivant, très ancré dans une réalité. Il nous plonge dans ces dortoirs bruyants, nous fait ressentir la promiscuité, respirer les odeurs de parfum et de sueur. Il raconte le sexe et l’amour et la conscience politique qui s’éveille. C’est un tourbillon étourdissant – et un peu oppressant pour qui est habitué à un certain espace personnel… – d’étudiants et étudiantes, de discussions sans fin, de livres prêtés et de cigarettes échangées.

Puis le récit ralentit tandis que Dai Wei rejoint l’université de Beijing. Il prend son temps dans les années et les mois qui précèdent Tiananmen. Les rêves de partir en Amérique, les prises de conscience des abus du pouvoir, les événements déclencheurs, les revendications, les premières manifestations, qui se transforment en sit-in, en grèves de la faim. De la même manière qu’il nous a introduit dans l’intimité des dortoirs, Ma Jian nous entraîne sur la place occupée. Au milieu des banderoles et des détritus, on subit avec les étudiants le soleil harassant et les pluies torrentielles qui s’abattent soudainement et ravagent tout. On connaît l’exaltation et les pertes de courage, la déstructuration, les dissensions, les ambitions et les luttes internes de pouvoir apparemment inéluctables. À travers cette œuvre de fiction, sous des personnages, on découvre les leaders de ce mouvement étouffé dans le sang et la violence, celles et ceux qui ont, en vain, voulu changer leur pays et leur vie.

Le roman nous fait vivre ces événements jour par jour, heure par heure presque. Et là, les pages m’ont parfois paru longues. Si la première partie défile à toute vitesse (sur le jeune Dai Wei, l’université du Sud), elle ne représente finalement pas grand-chose sur la globalité du roman et le récit s’englue alors dans les événements détaillés, les noms, les discussions, les querelles, les prises de pouvoir sur la place, etc. Le récit se fait parfois tellement clinique qu’il perd de sa force et de son intérêt.

Heureusement, le récit est alors redynamisé par les extraits du « présent » de Dai Wei, plongé dans le coma, narrés parallèlement à ses réminiscences. La chronologie progresse par ellipses. Depuis le corps inerte de Dai Wei, on découvre son quotidien fait de sons et de senteurs, les visites des anciens amis, les traitements (médicaments, Qi Gong, manipulation des énergies…), les personnes douces ou abusives, le désamour d’un frère… Et puis, il y a cette mère. Omniprésente pour son fils, elle qui avait déjà tant souffert de la disgrâce de son mari. Cette femme qui s’épuise, qui se décourage, mais qui continue, cette femme qui fait des choix, qui trouve du réconfort où elle le peut… Le Qi Gong apparaît dans sa vie, puis le Falun Gong. Une pratique qui finira par lui valoir les persécutions du régime, comme un cycle familial sans fin.

Ma Jian, évidemment censuré en Chine, rend hommage aux victimes de la place Tiananmen et à leur engagement pour la liberté d’expression. C’est un roman puissant, sensoriel, instructif et révoltant. Il raconte la vie, la dictature, l’espoir, la cruauté… Il était long certes, mais c’est une lecture intense que je ne regrette pas.

« Une foule de touristes étrangers se déversa d’un autocar, leurs cheveux blonds brillant au soleil. Ils se coiffèrent de chapeaux de paille multicolores et sourirent en attendant d’être pris en photo devant le paysage. Je voulais leur dire de s’enfuir, parce que les corps de cent mille victimes de massacres étaient enterrés sous leurs pieds. Ils ne se doutaient pas que la Chine était un immense cimetière. »

« Je ne suis pas dans la classe de dissection maintenant. Je suis un légume. Je ne peux ni bouger, ni toucher, ni sentir, ni voir. Je suis un esprit prisonnier d’une chambre noire, un neurone à la recherche de la sortie, un caillou tombant dans le vaste univers. »

« Tu te rappelles quand tu étais au centre de la Place et que le vent brûlant te soufflait au visage. La Place était comme la chambre où tu te trouves à présent : un espace chaud avec un cœur qui bat, piégé au milieu d’une ville froide. »

« – Même si tu avais un foyer où aller, le Parti aurait toujours la clé de la porte. »

Beijing Coma, Ma Jian. Flammarion, 2008 (2008 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Constance de Saint-Mont. 631 pages.

L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul (challenge « Tour du monde »)

Dans l’optique de vider ma PAL de livres parfois ignorés depuis trop longtemps, j’ai rejoint le challenge « Tour du monde » du Petit pingouin vert.

Après L’équation africaine la semaine dernière, voici trois mini-chroniques sur des romans lus dans ce cadre : L’Empreinte, L’ingratitude et Les cerfs-volants de Kaboul.

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ÉTATS-UNIS – L’Empreinte, d’Alexandria Marzano-Lesnevich

L'empreinte (couverture)Alexandria Marzano-Lesnevich est étudiante en droit lorsque sa route croise celle de Ricky Langley, un pédophile emprisonné pour le meurtre d’un jeune garçon. Une rencontre qui va bouleverser ses convictions. Dans ce livre, à la fois témoignage et enquête, elle relate aussi bien l’histoire de Ricky que son propre passé et tente de dépasser ses propres traumatismes.

En début d’année, j’ai lu Dernier jour sur terre de David Vann qui, sur le même principe, mettait en parallèle la vie et les actes du tueur de masse Steve Kazmierczak et les jeunes années de l’auteur. J’ai ressenti le même type d’émotions lors de ces deux lectures. C’est un genre qui me laisse à la fois atterrée, perplexe, glacée, interrogative et, je l’avoue, un peu perplexe face à ce magma inhabituel d’incertitudes.

Ce livre m’a retourné les entrailles, ce qui était totalement prévu du fait des histoires pédophiles qu’il renferme. J’ai été écœurée à plusieurs reprises, au point de faire traîner cette lecture dans laquelle il n’était pas toujours agréable de baigner. Cela dit, de ces atrocités naissent des réflexions assez passionnantes sur les relations familiales, les tabous, les hontes et les secrets. A travers son livre, l’autrice porte un regard sur elle-même, sur sa famille, sur le passé, sur les exactions d’un grand-père, un questionnement intime jusqu’à la résilience.
A l’instar de Steve, Ricky se révèle être un personnage complexe. Un pédophile et un tueur, certes, mais son passé, l’histoire assez atroce de sa naissance, ses tentatives pour éviter le pire, tout cela amène à ressentir compassion pour un homme torturé et surtout indécision sur son cas (une indécision sur laquelle entre-déchireront les avocats lors de ses multiples procès). Le portrait psychologique que trace l’autrice est à la fois fouillé, complexe et fascinant.
Et en même temps, j’étais une nouvelle fois embarrassée de cette position de voyeuse dans laquelle l’autrice m’a plongée. Voyeuse de la vie de Ricky et de l’intimité de l’autrice. C’est décidément une expérience que je n’apprécie pas vraiment et que je ne pense pas renouveler de sitôt.

C’est une lecture qui m’a profondément remuée. Du début à la fin, j’ai ressenti le besoin d’en parler, de raconter ce que je lisais, de partager mes questionnements, mes doutes, mes dégoûts, comme pour me décharger d’un poids.
Un livre violent, puissant et dérangeant, mais aussi indubitablement passionnant.

« Dans les livres, je découvre la sourde vibration de tout ce qui est indicible. Les personnages pleurent comme je voudrais pleurer, aiment comme je voudrais aimer, ils crient, ils meurent, ils se battent la poitrine et ils braillent de vie. Mes journées sont poisseuses d’un sommeil cotonneux qui les étouffe et les emmêle. »

« Un individu peut être en colère et éprouver tout de même de la honte. Un individu peut brûler de haine contre sa mère et tout de même l’aimer suffisamment pour vouloir faire sa fierté. Un individu peut se sentir débordé par tout ce qu’il voudrait être et ne voir aucun moyen d’y parvenir. »

« Qui sait comment chacun trouve sa place dans une famille ? Les rôles sont-ils assignés ou choisis ? Et au demeurant, même entre frères et sœurs – même entre jumeaux –, on ne grandit pas dans la même famille. On n’a pas le même passé. »

L’Empreinte, Alexandria Marzano-Lesnevich. Sonatine, 2019 (2017 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié. 470 pages.

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CHINE – L’ingratitude, de Ying Chen (1995)

L'ingratitude (couverture)Une jeune Chinoise se suicide pour échapper à l’emprise étouffante de sa mère. Après sa mort, elle observe les vivants, relate ses derniers jours et se penche sur sa relation avec sa mère. Une histoire d’amour et de haine étroitement entremêlées, dans laquelle les deux femmes semblent incapables de vivre sans l’autre… comme de vivre avec l’autre. Des rapports mère-fille si toxiques que la mort finit par apparaître comme le seul moyen de s’en délivrer.

C’est un texte court qui me laissera un souvenir plutôt éthéré. Je l’ai trouvé très beau, avec une atmosphère profondément triste et amère, d’une cruauté poignante ; il est aussi très fort sur ce qu’il raconte, sur la place parfois si difficile à trouver dans la société, sur l’apparente impossibilité de satisfaire ses désirs, ceux des personnes chères et ceux attendus par le poids des traditions. Cependant, il n’a pas su conserver de constance dans les sentiments provoqués chez moi et je me suis parfois éloignée du récit. Je pense cependant que j’ai mal choisi ma lecture et qu’un récit lent et contemplatif à une période où mon esprit était en ébullition et assez stressé, n’était pas l’idée du siècle.

« On n’est jamais seul. On est toujours fille ou fils de quelqu’un. Femme ou mari de quelqu’un. Mère ou père de quelqu’un. Voisin ou compatriote de quelqu’un. On appartient toujours à quelque chose. On est des animaux sociaux. Autrui est notre oxygène. Pour survivre, tu ne peux pas te passer de ça. Même les minuscules fourmis le comprennent mieux que toi. »

L’ingratitude, Ying Chen. Editions Actes Sud, coll. Babel, 2007 (1995 pour la première édition). 154 pages.

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AFGHANISTAN – Les cerfs-volants de Kaboul, de Khaled Hosseini

Les cerfs volants de Kaboul (couverture)Amir est Patchoun sunnite, Hassan Hazara chiite. Malgré tout ce qui les oppose, ces frères de lait ont grandi ensemble et, depuis toujours, partagent leurs jeux et leur enfance jusqu’à un événement terrible qui va bouleverser leur vie. Vingt-cinq ans plus tard, Amir, qui vit alors aux États-Unis, reçoit un appel qui est, pour lui, comme une main tendue. Un appel qui lui promet une possibilité de corriger le passé.

Les cerfs-volants de Kaboul, un autre livre qui dormait dans ma PAL depuis des années pour des raisons inexpliquées. C’est un roman d’une grande fluidité, dont la narration efficace pousse à tourner les pages sans pouvoir sans détacher. Les rebondissements sont parfois prévisibles (par exemple, une fois arrivé le moment du coup de téléphone, on se doute bien de la manière dont Amir va pouvoir corriger ses erreurs), mais le récit n’en pâtit pas grâce à cette écriture qui reste prenante.

L’histoire est parfois terrible, avec des scènes insupportables d’inhumanité. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié la manière dont l’auteur traite les maltraitances (je reste vague pour ne pas spoiler un fait que j’ignorais en commençant ma lecture) : il ne se complaît pas dans des descriptions interminables quand quelques mots suffisent à nous faire comprendre ce qu’il en est, quand l’atrocité de la chose n’a pas besoin de détails pour être violemment ressentie. La seconde partie du récit, quant à elle, laisse apercevoir ce monde si éloigné du nôtre, celui d’un pays en guerre, avec son cortège d’injustices, de misère et d’actes barbares.
Autant la première partie était allégée par les petites joies d’une enfance privilégiée – ode nostalgique à cette période insouciante d’avant les conflits, aux courses dans les rues de la vie, aux combats de cerfs-volants… –, autant la partie « adulte » est beaucoup plus sombre et triste, portrait de l’Afghanistan ensanglantée par les talibans, un pays dont toutes les couleurs semblent avoir disparues.
J’ai apprécié qu’elle conduise à cette fin un peu douce-amère, en suspens. Le livre se ferme sur une braise d’espoir et à nous de souffler sur cette étincelle pour la faire grandir ou de l’étouffer sous la cendre, selon la façon dont notre cœur imagine la suite de cette histoire.

Le personnage d’Amir, qui est aussi le narrateur, m’a inspiré des sentiments mitigés. Enfant, il m’a souvent révoltée. Pas tellement par sa « pire des lâchetés » évoquée par le résumé de la quatrième de couverture : certes, il a été lâche, mais il n’était qu’un enfant, un enfant pas très courageux. Disons qu’il aurait pu en parler plutôt que laisser un secret s’installer et ronger l’entièreté de sa vie – et celle de bien d’autres personnages – mais son cœur tourmenté et ses relations compliqués avec son père ne rendaient pas la confession aisée. Mais j’ai davantage été outrée par les petites humiliations, les moqueries secrètes, les tours mesquins joués à Hassan. Plusieurs fois, j’ai songé qu’il ne méritait pas l’affection de quelqu’un comme Hassan, personnage bouleversant que j’ai regretté de ne pas côtoyer plus longtemps tant sa bonne humeur et sa gentillesse illuminaient le récit.
Certes, il est difficile pour moi d’imaginer un monde aussi hiérarchisé que le sien, un monde qui lui répète sans arrêt que sa naissance le place bien au-dessus d’un Hazara, un monde dans lequel son meilleur ami est aussi son serviteur, mais son comportement reste assez méprisable.
Malgré tout, il est le narrateur dont on partage les doutes et les regrets, donc il est compliqué de le détester purement et simplement en dépit de ses défauts. Et l’auteur propose ici un personnage complexe, torturé depuis l’enfance, qui est loin d’être un héros, mais fouillé sur le plan psychologique.

Un roman intense, captivant, qui donne à voir deux visages de l’Afghanistan, et une touchante histoire d’amitié et de pardon.

« Les enfants ne sont pas des livres de coloriage. Tu ne peux pas les peindre avec tes couleurs préférées. »

« Si les enfants sont nombreux en Afghanistan, l’enfance, elle, y est quasi inexistante. »

Les cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini. Editions 10/18, coll. Domaine étranger, 2006 (2003 pour l’édition originale. Belfond, 2005, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Valérie Bourgeois. 405 pages.

Sélection de livres courts : Le journal d’Edward, Avant Gwen, Le terrible Effaceur et Lettres timbrées au Père Noël

Un article fourre-tout.
Un livre très drôle et tout aussi philosophique. Un mini polar efficace. Un petit conte sympathique. Un album surprenant et savoureux.

 

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Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990,
de Miriam Elia et Ezra Elia (2012)

Le journal d'Edward (couverture)Le journal d’Edward est un petit livre qui trône fièrement sur mes étagères depuis quelques années maintenant, j’adore de temps à autre le reprendre pour une tranche de philosophie et d’humour noir.

Edward est un hamster, mais un hamster qui aime jeter ses pensées sur le papier, dans la solitude de sa cage. Entre espoirs de liberté, résignation face à une existence monotone, brèves rencontres, ce journal intime incongru et absolument unique est une perle de cynisme. Si certaines pages me font éclater de rire à chaque fois, le tout est néanmoins étonnamment transposable à nos vies – parfois si vaines – d’êtres humains. Nous nous reconnaîtrons tous et toutes en Edward. En tout cas, sa noirceur, sa mélancolie parfois dépressive, ses perpétuelles interrogations sur la futilité de son quotidien me correspondent totalement.

Venez vite découvrir Edward, l’infortuné hamster qui nous raconte sa vie malheureusement si brève avec un humour délicieusement sarcastique et une perspicacité universelle.

 

Le journal d’Edward, hamster nihiliste : 1990-1990, Miriam Elia et Ezra Elia. Flammarion, 2013 (2012 pour l’édition originale). Transcrit du langage Hamster par Miriam Elia et Ezra Elia, traduit de l’anglais par Rose Labourie. 91 pages.

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Avant Gwen,
de Dennis Lehane (2003)

Avant Gwen (couverture)Etonnante nouvelle entièrement racontée à la seconde personne du singulier. Narration surprenante et immersive au rythme scandé (que j’avais déjà rencontré il y a au moins un siècle dans un petit roman d’Ann Scott, Héroïne) qui nous plonge dans la peau d’un homme tout juste sorti de prison, récupéré par son malfrat de père. On comprend vite qu’il reste des affaires non réglées, des trucs louches, des trucs sales, et que cette histoire va mal se finir

Dennis Lehane économise ses mots, ménage ses révélations. Au compte-goutte, il laisse échapper des indices et ce n’est que dans les ultimes pages que nous comprendrons de quoi il retourne. Il se joue de nous, moque nos attentes. Quelques petites dizaines de pages et pourtant, nous avons une histoire complète, riche en émotions et en rebondissements. Une nouvelle noire, pessimiste quelle que soit la direction dans laquelle regarde ce « tu ».

Une nouvelle singulière qui se dévorera en quelques minutes, le temps d’une plongée dans l’enfer bien terrestre des désirs humains.

« Tu penses à tout ce temps perdu et au plaisir de se retrouver seul dans une chambre double devant la télé, tu penses à Gwen – tu as même l’impression, un bref instant, de sentir le goût de sa langue –, et tu penses aussi au chemin qui t’a amené jusqu’à ce motel aujourd’hui, après quarante-sept mois de prison – un chemin qui beaucoup jugeraient tortueux, bizarre, plein de tours et de détours, mais qui, pour toi, est un chemin comme un autre. Tu le suis aveuglément, ou parce que tu n’as pas le choix, tu découvres à quoi il ressemble au fur et à mesure, et où il va seulement quand tu arrives au bout. »

Avant Gwen, Dennis Lehane. Editions Rivages, coll. Noir, 2004 (2003 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Maillet. 51 pages.

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 Le terrible Effaceur,
de Marie-Sabine Roger (2015)

Le terrible Effaceur (couverture)Une vallée paisible et heureuse est bouleversée par la venue du terrible Effaceur. Avec sa terrible gomme, il efface toute trace de joie, d’amitié, de confiance ou de lumière. Jusqu’à ce qu’une enfant leur fasse redécouvrir la vie.

Un dictateur puissant, mais au fond, un seul homme contre la multitude. Un petit récit pour la liberté qui illustre cette interrogation que l’on a tous eu un jour en découvrant l’existence de la tyrannie : « mais pourquoi ne se sont-ils pas rebellés ? ». Un texte qui raconte la peur qui se niche insidieusement dans les cœurs, la défiance envers les autres qui paralyse, la tristesse qui s’abat sur les esprits et les condamne à la servitude. Qui raconte comment le souvenir des jours heureux est le seul remède contre la tétanie qui s’est emparée de leur cœur et de leur corps.

Des mots sonnant comme un poème pour un petit conte sur la haine et la solidarité, sur la peur et la vie.

« Un triste jour, surgit d’on ne sait où, sans doute d’un pays épuisé par la guerre, survient un homme. Un homme maigre et long comme un jour de misère, avec un regard fou de haine et de fureur. »

« Seul subsiste de lui son grand trousseau de fer.
On le suspend au mur, pour ne pas oublier qu’un homme plein de haine peut en vaincre dix mille, mais que le pire des tyrans ne pourrait empêcher un enfant de rêver. »

Le terrible Effaceur, Marie-Sabine Roger. Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2015. 48 pages.

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Lettres timbrées au Père Noël,
d’Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol (2017)

Lettres timbrées au Père Noël (couverture)Laissez-moi, pour terminer, vous parler d’une lecture tout à fait de saison !

On connaissait les lettres au Père Noël et leurs listes de cadeaux souvent bien fournies. Voici maintenant les lettres de réclamation au Père Noël, pas contentes certes, mais tout aussi enthousiastes ! Eh oui, si votre cadeau n’est pas de votre âge, cassé ou tout simplement nul, n’hésitez pas à le faire remonter auprès du responsable !

Ces lettres sont de véritables pépites. Souvent drôles et touchantes, elles reflètent la diversité des personnalités de chaque enfant. Certaines sont engagées – féministe ou pacifiste – et d’autres sont tristement bouleversantes. Toutes parlent évidemment de Noël et des cadeaux, mais aussi de maladie, de genre, de divorce, d’inégalités sociales, de la mort d’un grand-père, de la naissance d’une petite sœur… autant d’événements, sombres ou lumineux, qui peuvent marquer la vie d’un enfant.

Chaque lettre (une vingtaine) s’étale sur une double page et c’est un régal de les découvrir l’une après l’autre. Les visuels sont travaillés, utilisant de multiples supports et outils (carton, page de cahier, dos d’une enveloppe, tissu, feutres, stylo, crayon gras, masking tape, etc.), variant typographie et vocabulaire. Si le résultat final est très coloré, j’ai apprécié que certaines lettres soient sobres. De la même façon que certaines sont soignées ou tachées, après tout, chacun.e son style !

 

Qu’elles viennent de France métropolitaine, de la Réunion, de Suisse ou de Belgique, ces Lettres multicolores et plein de petits dessins présentent une diversité – à la fois de forme que de fond – absolument fantastique et réjouissante. Un livre surprenant qui pourra être source de nombreuses réflexions et interrogations.

Merci à Camille (alias L’oiseau lit) qui m’a permis de découvrir ce très chouette ouvrage grâce à un concours organisé pour le premier anniversaire de son blog ! Je vous invite notamment à lire sa chronique sur ce même ouvrage !

Lettres timbrées au Père Noël, Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol. Talents Hauts, 2017. 40 pages.

Challenge Voix d’autrices : un album jeunesse

La Cité exsangue, tome 1 : Les Nouveaux Mystères d’Abyme, de Mathieu Gaborit (2018)

La Cité exsangue (couverture)Après une retraite de dix ans dans les abysses, le farfadet Maspalio revient dans la grande cité d’Abyme suite à une lettre de son ancienne amante. Il découvre très vite que la situation a bien changée : ce qui était un temple de la démesure, une oasis cosmopolite – ogres, nains, minotaures, lutins, démons, etc. –, une manne pour les voleurs et autres truands, cet endroit hors-norme est devenu un lieu expurgé de toute folie, dominée par l’Acier et la religion. L’ancien Prince-voleur se lance alors dans une quête périlleuse pour comprendre ce qu’il s’est passé tout en protégeant les siens.

Je n’ai pas lu les précédentes aventures de Maspalio, narrées dans le livre Abyme, mais ce premier tome est tout à fait abordable sans connaissances préliminaires des œuvres précédentes de l’auteur. Cependant, il m’a donné une furieuse envie de lire Abyme, ne serait-ce que pour découvrir l’ancien visage de la cité.

Si, sortant de ma longue et dense lecture du Dit du Genji, ce livre s’est révélé un peu trop court à mon goût, j’ai néanmoins adoré me plonger dans ce monde imaginaire riche avec ses créatures, ses villes, ses étranges tavernes, son histoire et ses gouvernements. J’aurais aimé en savoir mille fois plus sur les Gros – anciens leaders de la cité, des êtres absolument excentriques – ou sur les abysses et la conjuration des démons et tant d’autres choses. J’ai envie de détails, de richesses psychologiques, de fines évolutions des personnages, j’ai envie de vivre dans le livre. J’ai faim de pavés finalement.

Toutefois, j’ai beaucoup apprécié ce livre. Le principe n’est pas d’une originalité folle, mais fonctionne toujours tout en restant agréablement sympathique. Révélations, mauvaises surprises, découvertes macabres, Maspalio réalise peu à peu à quel point le visage de sa cité a changé. On a toujours envie d’en savoir plus, de comprendre qui, pourquoi, comment… et on est un peu frustré quand arrive – bien trop vite – la dernière page.

 Bien que l’histoire soit dynamique et sans temps mort, Mathieu Gaborit soigne son écriture. Les mots sont précis, on en apprend certains (toujours un plaisir même si ma mémoire ne me permet pas d’en profiter longtemps), et les décors comme les personnages sont croqués avec talent, nous permettant de les visualiser en un clin d’œil sans s’embourber dans une description interminable (en réalité, je n’ai strictement rien contre les longues descriptions, mais j’admire celles et ceux qui s’en passent allègrement).

Maspalio m’a rappelé Kaz, le chef de la petite bande de Six of Crows. Comme Kaz, Maspalio est insolent, plein d’idées et de répartie. Et surtout, comme Kaz, Maspalio est un enfant de sa ville. Prince des bas-fonds et des bandits, il la connaît par cœur, il accorde son souffle à celui de la cité, il danse avec elle, ils sont en parfaite harmonie (enfin, avant les changements drastiques qui ont meurtri l’âme du lieu). La ville est l’un des personnages principaux du roman, impossible de le nier. Elle est sans cesse présente, à chaque page, elle se dresse, elle se transforme, elle souffre, elle aide nos héros, parfois les trahit, bref, elle vit.

Mon seul reproche – « ma seule frustration » serait plus exact – tient à la brièveté du roman, trop vite lu à mon goût. Portée par la voix d’un vrai conteur, La Cité exsangue m’a emmenée dans une ville absolument étonnante et originale que j’ai aimé aussi passionnément que l’aime Maspalio et que j’ai vraiment hâte de retrouver. Pour me faire patienter, j’ai bien l’intention de découvrir Abyme et Les chroniques des Crépusculaires qui se passent dans le même univers !
Et une nouvelle fois, un immense MERCI à Babelio pour la découverte d’un livre, d’un univers et d’un auteur, bref, un tout qui m’a offert et m’offrira encore de beaux moments de lecture.

« J’eus la nostalgie brutale, l’esprit foudroyé par une scène d’une autre vie : une tablée tapageuse, rires et rides confondus, du temps où nous chevauchions notre retraite avec la joie des anciens. J’avais aimé ce temps suspendu avant d’être rattrapé par le passé. A présent, tout cela me paraissait lointain et presque irréel. Les abysses avaient purgé ce passé et cadenassé ses influences. J’avais cru gagner l’oubli, j’avais hérité d’un manteau de lâcheté dont je commençais tout juste à mesure l’étendue. »

« « Les rues sont plus sûres sans les démons. »
Mon silence fut éloquent, tout comme le soupir appuyé de Borik.
« Plus sûres ? m’exclamai-je. C’est quoi, plus sûres ? Tu te fous de moi !
– Les Gros avaient besoin d’une leçon, s’enhardit Aphaël. C’est vrai, bon sang ! Ils s’autorisaient n’importe quoi, ils n’avaient aucune limite. Il fallait que quelqu’un s’occupe de ça. Oh, je sais bien ce que tu penses… Mais tu as toujours eu un faible pour la flamboyance, Maspalio, et c’est plutôt facile quand on est Prince-voleur et que l’or coule à flots. Tu avais le luxe d’aimer les Gros, tu pardonnais toutes leurs facéties sous prétexte qu’ils représentaient une vision artistique de la cité. La flamboyance, toujours ! Tu connaissais la réalité, non ? Toute cette nourriture jetée par les fenêtres du palais, les plus pauvres qui se battaient pour des reliefs moisis… Des gens qui crevaient pour des miettes… Et on est censé trouver cela folklorique ? Quelle indécence ! La misère est bien jolie quand on la regarde de loin à travers sa longue-vue… Tu défendais une vulgaire ploutocratie… La Cure a eu le mérite de s’attaquer à ça ! Mais je ne suis pas dupe », poursuivit-il. »

La Cité exsangue, tome 1 : Les Nouveaux Mystères d’Abyme, Mathieu Gaborit. Mnémos, 2018. 243 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – L’Aventure du Pied du Diable :
lire un livre comportant des démons

Challenge Les 4 éléments – La terre :
une histoire avec du métal

Silo, tome 1, de Hugh Howey (2012)

SiloDans un futur post-apocalyptique, l’air extérieur est devenu toxique, mortel, et l’humanité survivante se voit contrainte de se terrer dans un gigantesque silo enterré de 144 étages, régi par des règles strictes et de nombreuses interdictions. Ainsi va la vie depuis des générations. Mais parfois, certains se posent des questions, certains fouillent, certains parlent, brisant alors l’un des tabous du silo. Ceux-là doivent quitter le silo, mais auparavant, nettoyer les caméras, œil sur le monde extérieur. C’est le nettoyage.

L’intérêt pour ce roman est venu progressivement… et est devenu réel dès la troisième partie. En effet, les deux premières parties se concentrent sur des personnages qui vont lancer les l’histoire, mais qui n’iront malheureusement pas plus loin. A peine commence-t-on à s’attacher qu’ils nous sont enlevés. J’ai cependant aimé ces deux sections, la première pouvant presque être une nouvelle à elle toute seule avec un twist intéressant et la second étant vraiment touchante. A partir de la troisième partie, Juliette, la nouvelle shérif, devient personnage principal et nous la suivrons, parmi d’autres, tout au long du roman.

Silo est une dystopie dense et riche avec un univers fort et des personnages bien campés. Il possède un côté descriptif qui peut rebuter, mais cela ne m’a jamais dérangée. Au contraire, j’ai été immergée dans cette histoire. Le roman prend parfois son temps pour poser le décor, présenter les personnages plus en profondeur et j’ai trouvé très agréable d’en savoir plus sur cet étrange silo et ses habitants.
L’atmosphère du lieu est lourde, étouffante et, comme on le découvre rapidement, pleine de secrets. Les personnages sont réalistes et intéressants, voire attachants (surtout en ce qui concerne le peuple du fond). Hugh Howey prend le temps d’explorer les relations entre les étages, les espoirs de chacun, le système de castes avec leurs salopettes de couleur, la manipulation des habitants par les gens au pouvoir, l’utilisation que ceux-ci font des communications difficiles, d’un escalier qui demande des jours de marche pour parcourir entièrement.

Silo est un roman sur l’oppression et sur la révolte, sur ce qui advient quand des secrets trop important pour être cachés sont révélés, sur l’exaspération d’un peuple qui découvre la vérité, sur un nettoyage de trop qui pousse à la rébellion. Hugh Howey fait peu à peu monter la pression et, dans la seconde moitié du roman quand la situation commence à dégénérer, met en place une narration qui alterne les points de vue, accrochant totalement son lecteur ou sa lectrice, avide de savoir ce qu’il advient de tel ou tel protagoniste. Système très utilisé évidemment, mais très efficace !

Une excellente lecture, vous l’aurez compris, même si je ne vous en dis pas davantage sur l’histoire pour vous laisser la surprise des différents rebondissements. Le silo m’a capturée entre ses murs pour me rejeter quelques jours plus tard, la dernière page tournée. De nombreuses questions me trottent encore dans la tête concernant le passé de ce monde ravagé et l’avenir de certains personnages, je suis donc curieuse de découvrir les deux autres tomes de la trilogie pour avoir les réponses !

Ma chronique sur la trilogie complète se trouve juste ici !

« – Que font les graines quand on les laisse trop longtemps dans un coin ? demanda-t-elle.
Il fronça les sourcils.
– Nous pourrissons, dit-il. Tous autant que nous sommes. Nous nous abîmons et nous pourrissons si profondément que nous ne pouvons plus pousser.
Il refoula ses larmes et la regarda.
– Nous ne repousserons jamais. »

« Exprimer tout désir à s’en aller. Oui. L’infraction suprême. Tu ne comprends pas pourquoi ? Pourquoi c’est interdit ? Parce que toutes les insurrections sont parties de ce désir, voilà pourquoi ? »

Silo, tome 1, Hugh Howey. Le Livre de Poche, 2016 (2012 pour l’édition originale. Editions Actes Sud, 2013, pour l’édition française en grand format). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Yoann Gentric et Laure Manceau. 739 pages.

Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Détective Agonisant :
lire un livre dans lequel un personnage est gravement malade/meurt au début du livre