Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel (2014)

Quatre filles et quatre garçonsQuatre filles – Joséphine, Sarah, Justine et Clothilde – et quatre garçons – Benoît, Dorian, Mehdi et Corentin – entrent en troisième. La dernière année, sûrement, où les huit amis seront ensemble. Alors ils décident de tenir un journal, le journal de l’année de leurs quinze ans. L’année scolaire est divisé en huit et, chacun leur tour, ils confieront leurs joies, leurs peines, leurs doutes, leur cœur à leur carnet, leur mp3, leur blog, leurs lettres, bref, leur moyen d’expression quel qu’il soit.

On retrouve dans ce roman toutes les interrogations qui font la vie d’un ou d’une collégien.ne. L’autrice gère le tout avec justesse et sensibilité. Le collège, les notes, les railleries, le regard des autres, les profs, être fils de profs, les parents, les attentes des parents, l’avenir, les complexes, l’anorexie, l’amour, l’amitié, la frontière entre les deux, l’homosexualité… Mais il y également beaucoup de questions qui tournent autour des filles, des garçons, de ce qu’est être un garçon ou être une fille, de la manière dont ils considèrent les filles et dont elles considèrent les garçons, sur les droits des femmes, l’image des femmes, la place des femmes et des filles dans la société, l’éducation des filles.
Tous prennent conscience de tout ça et cherchent à modifier leur comportement pour ne pas reproduire leurs erreurs passées. Evidemment, il leur arrive à tous des choses qui sortent du quotidien et les accidents, les changements ou les nouveautés dans leur vie engendrent mille bouleversements dans leur tête et leur vision du monde. C’est mignon, leur soudain féminisme commun, vraiment, mais ça m’a gentiment fait rigoler. Je trouve ça très bien, et ça serait génial si tout le monde pouvait avoir une réflexion aussi poussée dès quatorze ans, mais… mes souvenirs de collégienne ne placent pas le féminisme au centre de mes préoccupations ou de celles des autres élèves. Je suis évidemment tout à fait d’accord avec tout ce qui y est dit, mais j’ai trouvé certains discours un peu forcés.

Malgré tout, la sauce prend très facilement et on s’attache à eux, ils sont tous très sympathiques, ils forment une jolie bande avec des différences, des nuances, des caractères parfois opposés. Je n’ai pas pu m’empêcher de songer à Quatre filles et un jean, lecture de jeunesse où quatre amies se partageaient un jean, symbole de leur amitié et témoin de leurs vacances séparées (et d’ailleurs ce livre est évoqué par Joséphine !). J’ai eu plus d’affinités avec Clothilde et Mehdi car je m’identifie davantage à eux qu’aux six autres. La révoltée et féministe Clothilde, qui prend la parole en avant-dernier, m’intriguait depuis le début car je la trouvais moins présente dans les récits des six premiers que les trois autres filles. Solène, neuvième personnage, fil rouge du roman, de plus en plus présente, m’a également particulièrement touchée.

Après une année passée en leur compagnie, on ne peut qu’aimer ces huit adolescents qui apprennent à grandir, avec des coups durs, mais aussi le bonheur que leur procure leur amitié. Florence Hinckel nous propose ici un roman intelligent et féministe, bien qu’un poil didactique à mon goût. Difficile de ne pas se retourner pour revoir nos années collèges.

« – Et si on tenait un carnet de bord ?
Ils m’ont regardée comme si je descendais du mammouth.
– Ben oui, ai-je expliqué, comme un carnet de voyage. Le journal de notre troisième. Ça serait une sorte de témoignage qui nous rappellerait toute notre vie ce qui va nous arriver cette année. Ça va nous obliger à rester proches. Et je suis sûre qu’on restera toujours amis. »

Joséphine

« Tu sais, on ne peut pas mesurer la douleur. Tu vas peut-être souffrir plus en perdant ton chat qu’un autre en perdant sa grand-mère. On ne sait pas. Il n’y a pas de loi. Toutes les souffrances méritent d’être prises en compte. »
Clothilde

« En une soirée, j’avais souffrir deux filles à cause de ma bêtise. Il fallait que j’arrête de considérer les filles comme des tableaux destinés à distraire nos vies de garçons. »
Benoît

« Ça me changeait des minots de ma classe que je dépasse parfois d’une tête. Même s’il y en a des mignons, ce n’est pas possible avec eux. C’est super nul mais ça fait trop bizarre quand la fille est plus grande que son copain. Parce que, nous, on est censées être mignonnes, et tout ce qui est petit est mignon, enfin c’est ce qu’on dit. Et les garçons sont censés être fort, et ce qui est fort est grand, c’est aussi ce qu’on dit. Avec deux idées stupides, on élimine plein de possibilités, c’est comme ça. »
Sarah

« Mais un garçon qui a des bonnes notes, surtout en maths et en sciences, on l’encourage. On le croit tout de suite supérieurement intelligent. Une fille, on considère que c’est normal et que c’est simplement parce qu’elle est scolaire et attentive. De quoi décourager n’importe qui. »
Justine

Quatre filles et quatre garçons, de Florence Hinckel. Editions Talents Hauts, 2014. 570 pages.

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), d’A.F. Harrold, illustré par Emily Gravett (2014)

The Imaginary (couverture)Amanda et Rudger sont les meilleurs amis du monde. Ensemble, ils vivent chaque jour de nouvelles aventures : grimper des montagnes, explorer des grottes, découvrir des planètes lointaines… Tout cela vient de l’imagination d’Amanda… et Rudger aussi. Personne d’autre que la fillette ne voit Rudger, jusqu’au jour où arrive Mr Bunting. Mr Bunting qui, selon les rumeurs, mange les amis imaginaires.

Avec ce livre, je renoue avec la lecture en anglais et j’y ai pris un immense plaisir, ce qui me poussera peut-être à aller piocher un peu plus souvent dans ma pile de livres en anglais. Il se lit très facilement et j’ai beaucoup apprécié. Je regrette un peu d’avoir laissé ce livre de côté depuis si longtemps (je l’ai depuis avant sa parution en français) simplement parce que je n’étais pas sûre d’être encore capable de lire en anglais.

Première réflexion qui m’a suivie pendant toute ma lecture : il y a du Neil Gaiman dans The Imaginary. Comme dans L’océan au bout du chemin ou Coraline, seuls les enfants peuvent voir les choses cachées du monde comme les imaginaires ou à sentir la malfaisance d’un personnage. Le sinistre Mr Bunting semble parfaitement humain (avec des goûts vestimentaux douteux certes), mais cette apparence humaine cache un monstre et Amanda et Rudger sont les seuls à se méfier instinctivement de lui et de son étrange compagne. Comme dans Coraline, deux mondes se superposent, cohabitant généralement sans trop d’interactions.

The Imaginary est un très beau roman sur l’imagination, l’amitié et les souvenirs, mais aussi sur la perte et l’oubli. Tout bascule pour Rudger lorsqu’Amanda est blessée. Peut-il vivre si personne ne pense à lui, ne croit en lui ? La réponse est non et Rudger, recueilli par une bande d’amis imaginaires, découvre, dans une drôle de scène, une sorte de Pôle Emploi des imaginaires. Si The Imaginary parle souvent de ces souvenirs qui s’effacent petit à petit, cet oubli contre lequel il est difficile de lutter lorsque l’on devient adulte, c’est également une ode à l’amitié indéfectible partagée par Amanda et Rudger. Cette amitié, leur force à tous les deux, est très touchante et apporte un souffle joyeux et tendre à ce roman.

The Imaginary (image)

Avec des personnages sont forts et intéressants psychologiquement et une intrigue bien bâtie, The Imaginary est pas seulement un livre qui fait réfléchir, c’est aussi un roman plein de suspense et d’aventures. Il y a beaucoup de tension dans certaines scènes, comme celle où des coupures d’électricité interrompent une partie de cache-cache avec la babysitter. Comme autrefois face à la fausse mère (Coraline) ou Ursula Monkton (L’océan au bout du chemin), j’ai été totalement prise par l’histoire, impatiente de connaître la suite et la fin et de savoir comment ils se débarrasseraient de l’affreux Mr Bunting.

Les illustrations d’Emily Gravett sont magnifiques et en parfaite harmonie avec le texte. Combinant noir et blanc et couleurs, réel et imaginaire, elles sont très douces et nous embarquent en un clin d’œil dans son univers. Avec son crayon, l’illustratrice nous monde la gentillesse de Rudger, la vivacité d’Amanda, le côté angoissant de l’acolyte de Mr Bunting, l’horreur de la bouche de celui-ci… L’objet est très beau avec sa couverture rigide et c’est un plaisir de s’immerger dans cette histoire.

The Imaginary (image)Un roman à la fois beau et étrange, merveilleux et effrayant, rempli de poésie et d’aventures. Un univers entre le rêve et le cauchemar et un lugubre personnage qui font fortement écho à Neil Gaiman. Quant à moi, j’ai tenté de faire revenir mon ancien ami imaginaire, mais de toute évidence, je fais trop partie des grands et je ne me souviens plus de son apparence, ni de nos aventures, seul son nom me reste (mais je ne sais pas l’écrire !).

The Imaginary (image)

« Rudger is Amanda’s best friend. He doesn’t exist, but nobody’s perfect. »

« Imagination is slippery, Rudger knew that well enough. Memory doesn’t hold it tight, it has trouble enough holding on to the real, remembering the real people who are lost. »

« L’imagination est fuyante, Rudger ne l’ignorait pas. La mémoire peine à la retenir, elle a assez de mal comme ça à s’accrocher au réel, à se souvenir des personnes réelles qui ont disparus. »

The Imaginary (VF : Amanda et les amis imaginaires), A.F. Harrold (textes) et Emily Gravett (illustrations). Bloomsbury, 2014. 220 pages.

Déracinée, de Naomi Novik (2015)

Déracinée (couverture)Agnieszka vit dans le petit village de Dvernik, dans une vallée menacée par le Bois, grouillant de créatures malfaisantes et de pouvoirs pernicieux. Leur seul espoir contre lui : le Dragon. Mais la protection de ce puissant sorcier a un prix : tous les dix ans, une fille de dix-sept ans doit l’accompagner dans sa tour pour le servir. Cette année, Agnieszka fait partie des candidates, mais elle sait – ils savent tous – que c’est sa meilleure amie, la fabuleuse Kasia qui sera choisie. Sauf que…

Sauf que nous autres lecteurs, nous savons bien qu’ils se trompent tous.

Puisant son inspiration dans les contes polonais de l’enfance de l’autrice, Déracinée est une fresque grandiose et captivante. On y retrouve tous les éléments de la fantasy : un univers moyenâgeux, des sorciers, une entité maléfique, des rois et des princes, une reine prisonnière, des créatures étranges, de la magie en veux-tu en voilà, etc. Malgré ce schéma classique, je ne me suis pas ennuyée ou lassée une seule seconde, et cela en partie, je crois, grâce au regard et à la narration immersive d’Agnieszka.

Car j’ai immédiatement aimé Agnieszka (l’autrice précise dans les remerciements – ce qui m’a laissé tout le temps de ma lecture pour mal le prononcer – que ça se prononce ag-NIÈCH-ka). Outre le fait qu’elle possède une personnalité véritablement attachante et un bon sens de la répartie (ah, les échanges piquants entre Agnieszka et le Dragon !), on la voit évoluer et mûrir : Déracinée peut être considéré comme un roman initiatique par deux aspects (l’un magique, l’autre personnel). Premièrement, elle prend conscience de ses propres pouvoirs : elle s’initie donc à la magie, doit apprendre à la maîtriser, doit trouver son chemin. Deuxièmement, elle mûrit émotionnellement parlant : séparée de ses parents et de sa chère Kasia, elle apprend à connaître le Dragon, elle apprend à se connaître, elle découvre le désir et l’amour, elle affronte le Bois, elle doit souvent remettre en question ce qu’elle croyait savoir (du Dragon, de la magie, de la cour, du Bois, etc.), elle est régulièrement confrontée à des choix difficiles. Malgré tout, elle reste toujours proche de l’ancienne Agnieszka, notamment grâce à son amitié indéfectible envers Kasia.

Ensuite, l’univers, entre la fantasy et le conte de fées. Foisonnant, riche, empli de magie et de croyances. L’immersion a été totale et immédiate. La plume de Naomi Novik est très visuelle et très vivante. Que ce soit au village, dans la tour du Dragon, à la cour du roi ou dans le Bois, les décors se sont à chaque fois dressés devant moi et j’aurais aimé rester en Polnya un peu plus longtemps.
J’ai été totalement charmée par la manière dont la magie est invoquée : c’est un cheminement, une épreuve qui aspire l’énergie des sorciers et sorcières et qui peut se révéler mortelle. Agnieszka et le Dragon ont toutefois des approches bien différentes. Pour lui, la magie relève presque de la science, avec des formules bien articulées et des dosages définis, la précision étant de mise à tous les instants. Mais elle, elle a une façon naturelle, presque sauvage de considérer la magie, comme s’il s’agissait d’une promenade dans les bois. Elle suit ainsi les traces de Jaga (que l’on pourrait aussi appeler Baba Yaga), devenue une légende, un personnage de chanson.

« C’est juste… une façon de faire. Il n’y en a pas qu’une seule. (Je désignai ses feuillets noircis.) Vous essayez de trouver un chemin là où il n’y en a pas. C’est comme… glaner dans les bois, déclarai-je subitement. Il faut se faufiler parmi les arbres et les fourrés, et ça change chaque fois. »

Le « méchant de l’histoire », le Bois, est un personnage à part entière et il s’est révélé particulièrement réussi. Peuplé de créatures malintentionnées, soufflant une pourriture immonde qui détruit les récoltes et corrompt les âmes, sa noirceur semble sans limite. Il est toujours un peu là, pesant sur la vie des villageois, s’infiltrant à la cour du roi, se glissant dans les cœurs. Malfaisant et fourbe certes, mais il est également terriblement attirant, intrigant, captivant. La raison de son existence, révélée à la fin dans de très beaux chapitres, est parfaite et totalement dans la continuité de l’histoire. Je suis donc ravie.

Mi-fantasy mi-conte, Déracinée est un ténébreux roman qui émerveille par son univers, sa magie et ses personnages (et encore je n’ai pas parlé du Dragon, de Kasia, d’Alosha, de Marek et de tous les autres : agaçants, touchants, effrayants, tantôt humains tantôt monstrueux, tous sont à connaître). J’ai été emportée de la première à la dernière page. Mon gros coup de cœur du roman va au Bois, entité extraordinaire qui impose sa sombre présence tout au long du roman.

« Si j’avais jusqu’alors été une élève médiocre, j’étais désormais devenue redoutable d’une tout autre manière. Je prenais toujours de l’avance dans les livres que nous étudiions, et j’en empruntais d’autres dans sa bibliothèque lorsqu’il avait le dos tourné. Je mettais le nez dans tout ce que je pouvais trouver. Je lançais des sorts à moitié, puis les abandonnais et passais à autre chose ; je me jetais dans des invocations sans être certaine d’en avoir la force. Je courais comme une folle dans la forêt de la magie, repoussant les ronces sans me soucier des griffures ou de la terre, sans même regarder où j’allais. »

Déracinée (VO : Uprooted), de Naomi Novik. Pygmalion, 2017 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Kuntzer. 505 pages.

Je suis une fille de l’hiver, de Laurie Halse Anderson (2009)

Je suis une fille de l'hiverLes filles de l’hiver, ce sont Lia et Cassie lancées dans une quête morbide de minceur. Mais les deux amies se sont éloignées et lorsque, une nuit, Cassie tente à trente-trois reprises d’appeler Lia, celle-ci ne répond pas, ignorant qu’il s’agit de la dernière nuit de son ancienne amie.

Les éditions La belle colère ne m’ayant que rarement déçue (une seule fois, c’est raisonnable) et ayant été très touchée par Vous parler de ça de la même autrice, c’est confiante que je me suis lancée dans ce roman. Je ne ferai pas monter le suspense, Je suis une fille de l’hiver est un terrible et magnifique roman.

Une histoire terrible.
Je ne suis pas Lia, mais deux amies ont connu l’anorexie, je les ai soutenues comme j’ai pu, mais être plongée dans la tête de Lia m’a profondément remuée. Ce combat perpétuel qu’elle mène contre son envie de manger, contre son corps, contre elle-même, ce manque d’envie de guérir, cette quête malsaine de réduire sans cesse son poids… C’est particulièrement dérangeant. De plus, Lia est hantée par Cassie, écrasée par la culpabilité. De son point de vue, elle doit se punir, elle doit souffrir. On a envie de l’aider, de lui montrer comment on la voit, de la prendre dans nos bras ou de la secouer, mais en même temps, elle ne semble pas avoir réellement envie de s’en sortir.
Telle est l’une des causes du désespoir de ses parents. Son père qui, totalement dépassé, tente de  fermer les yeux sur sa rechute. Sa mère, cardiologue, qui ne lui parle que comme un docteur et non comme une mère. Sa belle-mère qui tente de la soutenir tout en protégeant la demi-sœur de Lia. Pour l’avoir éprouvé, je comprends totalement leur accablement et le sentiment d’impuissance qui les traverse.

Une plume magnifique.
Le roman est porté par le long monologue fébrile de Lia. Une écriture vive et imagée qui nous entraîne dans son esprit tourmenté. Régulièrement reviennent les pensées qui obsèdent la jeune fille : les calories qui lui sautent aux yeux face à chaque aliment, des pensées barrées, comme censurées, l’annonce de la mort de Cassie, le nombre d’appels restés sans réponse et les insultes.

« ::stupide/moche/stupide/chienne/stupide/grosse
/stupide/bébé/stupide/ratée/stupide/perdue:: »

C’est un roman sur la vie telle qu’elle est, il ne se passe pas des événements extraordinaires tous les jours, pourtant j’ai à peine trouvé le temps de respirer. Laurie Halse Anderson traite ce sujet avec intelligence et pudeur. Comme je l’ai dit, je n’ai jamais connu ça moi-même, mais je n’ai pas eu l’impression qu’elle tombait dans des clichés.

Je suis une fille de l’hiver est un roman bien écrit, fort et intelligent. Il est extrêmement dur à lire et m’a fait réaliser bien des aspects pervers de cette maladie. Etonnamment peut-être, pour un roman si sombre, la fin est malgré tout porteuse d’espoir. Malgré cela, ce n’est pas une lecture qui m’a laissée tout à fait indemne.

« On se donnait la main pour traverser la forêt sur le sentier de pain d’épices, et le sang coulait de nos doigts. On a dansé avec des sorcières et embrassé des monstres. On s’est transformées en filles de l’hiver, et quand elle a tenté de s’enfuir, je l’ai ramenée de force dans la neige parce que j’avais peur d’être seule. »

Je suis une fille de l’hiver, Laurie Halse Anderson. La belle colère, 2016 (2009 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie de Prémonville. 315 pages.

Miss Dumplin, de Julie Murphy (2015)

Miss Dumplin (couverture)Willowdean est ronde (« Dumplin » signifie « Boulette » et c’est le surnom que lui donne sa mère, why not ?), mais elle n’a jamais eu de problème avec son poids… jusqu’à ce que Bo pose les yeux (et les mains) sur elle. C’est le début des premiers doutes : est-ce qu’une fille comme elle peut vraiment être avec un mec comme lui ? Pour retrouver confiance en elle, elle se lance dans un projet fou : participer au concours de beauté que sa mère, ex-Miss, organise tous les ans.

A l’issue de ma lecture, je me disais que Miss Dumplin était un roman plutôt réussi même si l’histoire en elle-même n’est pas forcément d’une grande originalité et malgré quelques clichés. Toutefois, en y réfléchissant pour ma critique, je m’aperçois que j’ai quand même plusieurs reproches à lui faire.
Premièrement, les clichés : la blondasse-pétasse qui se met entre Willowdean et Ellen, la dispute entre les deux amies, les relations compliquées entre Will et sa mère ou encore le triangle amoureux. Deuxièmement, à propos de triangle amoureux, est-ce que toutes les filles qui se considèrent comme indignes d’intérêt sont courtisées par deux garçons à la fois ? Troisièmement, ça me dérange un peu – même si je pense que ça peut être crédible – que Willowdean commence à perdre son assurance pour le regard d’un homme.
Cependant, Miss Dumplin reste un roman frais et léger qui parle du fait d’être grosse sans en faire des tonnes, ce qui est appréciable, et dénonce la superficialité de la société actuelle.

Par contre, Willowdean est incroyable. Joyeuse, dynamique et intelligente. Et elle a confiance en elle. Les filles comme elle (c’est-à-dire qui ont confiance en elles, qu’elles soient maigres ou grosses) m’impressionnent toujours. Elle se fiche totalement de l’opinion des autres et elle ne se laisse pas faire. Bref, elle m’a été tout de suite sympathique et j’aurais adoré l’avoir comme amie au lycée. Et elle a éclipsé tous les autres personnages qui manquent un peu d’épaisseur à mon goût (à l’exception peut-être de Mitch).

Un roman divertissant porté par une héroïne forte avec un beau message sur l’acceptation de soi. Dommage qu’il y ait tant de clichés. Une lecture sympathique, mais qui ne me marquera sans doute pas.

« Le mot « grosse » met les gens mal à l’aise. Mais quand vous me voyez, la première chose que vous remarquez, c’est le volume de mon corps, de la même façon que la première chose que je remarque chez certaines filles c’est qu’elles ont de gros seins, des cheveux brillants ou des genoux cagneux. Et tous ces trucs-là, on peut les dire. Mais « grosse », le mot qui me désigne le mieux, fait grimacer les gens et les fait pâlir.
Pourtant, c’est ce que je suis : grosse. Ce n’est pas un mot vulgaire, et encore moins une insulte. Du moins, pas quand c’est moi qui le dis. Alors, tant qu’à faire, pourquoi ne pas commencer par là, histoire de pouvoir passer rapidement à autre chose ? »

Miss Dumplin, Julie Murphy. Michel Lafon, 2016 (2015 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Troin. 378 pages.

La gueule du loup, de Marion Brunet (2014)

La gueule du loup (couverture)Le bac en poche, Mathilde et Lou sont parties à Madagascar. Rien que toutes les deux, avec leur amitié et leurs caractères si différents. Mathilde a autant de certitudes et de fougue que Lou a de doutes et de peurs. Pourtant, elles se complètent et se soutiennent depuis des années. Mais leur amitié va être éprouvée sur la grande île rouge lorsqu’elles décident de tirer une jeune prostituée, Fanja, des griffes d’un homme violent et sadique.

Après mon coup de cœur avec Dans le désordre, j’ai décidé de lire les précédents romans de Marion Brunet : Frangine et celui-ci. Je ne m’y attendais pas (à cause de Dans le désordre et à cause de la couverture très girly qui est plutôt trompeuse), mais La gueule du loup s’est révélé être un thriller efficace.

Le séjour des deux filles débute par la crique de Foulpointe, mais c’est dès leur arrivée à Tananarive qu’elles découvrent l’envers du paradis (quoi que, pour Lou, les insectes, l’isolement de la civilisation et « la bouffe qui arrache la langue », ce n’est pas vraiment son idée de l’Eden…). Extrême pauvreté, désespoir des mères incapables de nourrir leurs enfants (ce qui donnera lieu à une scène qui fait froid dans le dos), prostitution… Voilà qui heurte leur regard de « Vazahas », de Blanches, de touristes.
Et quand elles s’interposent entre Fanja et son bourreau, celui-ci les prend en chasse à travers la jungle malgache. Marion Brunet plonge ses trois héroïnes et ses lecteurs avec elle dans une angoisse profonde. On ne respire plus, on tremble avec les filles, en se retenant de tourner les pages toujours plus vite pour savoir où se cache ce démon blanc. C’est un fait : ce roman est totalement immersif.
On s’identifie sans trop de peine aux jeunes filles. Plus des enfants, pas encore des adultes. Elles voient la vie tranquille qu’elles connaissaient basculer dans un abîme de désillusion et de violence. J’ai retrouvé en Mathilde les personnages de Dans le désordre : fougueuse, idéaliste, elle veut tout tenter pour vivre pleinement sa vie. Cependant, elle était parfois si insouciante qu’elle m’a agacée. J’ai retrouvé en Lou mes doutes et mes réserves.

J’ai également retrouvé avec délices la plume de Marion Brunet. Vive, parfois familière, rythmée, elle m’a cueillie avec ses mots et ne m’a relâchée qu’une fois la dernière page tournée.

Ce n’est pas un coup de cœur, mais La gueule du loup m’aura malgré tout totalement convaincue par la tension toujours présente, le décor à la fois magnifique et terrible, l’écriture envoûtante…

« Les certitudes de Mathilde sont souvent rassurantes, même quand elles sont naïves. Il lui faudra encore des abcès à crever et des joies bouleversantes pour toucher ses émotions comme on caresse du sable. Avant d’aimer correctement et de saisir les nuances… Pour l’instant, elle pense qu’elle sait et que rien ne bouge. »

La gueule du loup, Marion Brunet. Sarbacane, coll. Exprim’, 2014. 229 pages.

Alvin (BD en deux tomes), de Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin) (2015-2016)

Nous retrouvons Gaston à New-York, plus taciturne que jamais. Son nouveau train-train – survie solitaire – est bousculé par la mort d’une amie, prostituée dans son bar favori, mais aussi mère inquiète. Car elle laisse derrière elle un fils, Alvin, qui s’attache aux pas de Gaston. Tous deux entament un périple vers le Sud à la recherche de la famille d’Alvin.

Avant de commencer ma lecture, j’étais à la fois très curieuse et un peu inquiète tant Abélard avait été un gigantesque coup de cœur.
Si j’avais instantanément aimé notre petit poussin du premier diptyque, il m’a fallu un peu plus de temps pour m’attacher à Alvin. Non pas que celui-ci ne soit pas sympathique, c’est un gamin solitaire et insolent qui n’a pas sa langue dans sa poche pour poser des questions et protester. Simplement, j’ai trouvé le duo Gaston/Alvin moins original. Gaston se retrouve dans le rôle d’un père de substitution et on se doute bien que, malgré ses affirmations comme quoi il n’aime pas les enfants, il finira par s’ouvrir grâce à Alvin.
Pourtant, au fil des pages, je me suis attachée à ce petit bonhomme. Certes, il n’est pas l’irremplaçable Abélard. Certes, il n’a pas l’innocence et la joie chevillées au corps comme ce dernier. Mais il est tout aussi touchant lorsque l’on jette un œil sous la carapace et sa répartie m’a souvent fait sourire.

Mais finalement, je me demande si le personnage qui m’a le plus émue ne serait pas Jimmy Pumpkins. Je n’en dis pas trop, mais cet être différent et muet qui se libère de ses chaînes et découvre au fil de leur périple ce qu’est la vie m’a permis de retrouver la poésie et l’émotion poignante d’Abélard.

Alvin fait en quelque sorte le chemin inverse d’Abélard. L’un quittait une famille, l’autre en retrouve une ; l’un voguait vers les ténèbres, l’autre vers le soleil ; l’un perdait le goût de vivre, l’autre le découvre. Du coup, la fin a été forcément moins poignante que celle – déchirante – d’Abélard.
Cependant, tout est loin d’être rose dans cette nouvelle aventure. Car Alvin est beaucoup plus réaliste qu’Abélard. Le premier tome s’ouvre sur une peinture de New-York avec ses chantiers vertigineux, ses filles de joie, la guerre, les orphelins… Et par la suite, en plus de faire l’expérience de la mort et de l’abandon, Alvin découvre, au cours de leur voyage vers le Sud, le racisme, les cirques de monstres et le fanatisme religieux.
Malgré cette nouvelle orientation, j’ai retrouvé tous les ingrédients qui avait fait d’Abélard un bijou : la poésie, les petites citations et réflexions philosophiques du chapeau, la tendresse, les merveilleuses illustrations de Dillies sensibles et pleines d’émotions…

Si Alvin ne m’a pas fait ressentir les mêmes émotions qu’Abélard, si ce second diptyque n’a pas su être un coup de cœur aussi infini que l’a été le premier, cette « suite » signe malgré tout une belle rencontre avec Alvin et Jimmy et de tendres retrouvailles avec Gaston. Ainsi qu’avec les mots magiques de Régis Hautière et les dessins envoûtants de douceur de Renaud Dillies.

 « Si tu pleures le passé, si tu crains l’avenir, accroche-toi au présent. »

«  Grâce à lui, j’ai compris deux choses. La première, c’est qu’on a plus à apprendre de ceux qui sont différents de nous que de ceux qui ressemblent. Et la deuxième, c’est qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence. On peut condamner quelqu’un pour ce qu’il a fait, pas pour ce qu’il est.
– Sauf si c’est un con !
– Non, Alvin… Même pas si c’est le dernier des cons. »

Alvin, tome 1 : L’héritage d’Abélard, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2015. 56 pages.

Alvin, tome 2 : Le bal des monstres, Régis Hautière (scénario) et Renaud Dillies (dessin). Dargaud, 2016. 56 pages.