Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)

Americanah (couverture)J’ai enfin lu Americanah ! Ce livre était dans ma PAL depuis trois ans peut-être. Trois ans que j’attendais le bon moment. Et quand je me suis enfin décidée, ce n’était pas tant le bon moment que ça puisque j’ai fait une pause au milieu pendant mon week-end à Paris – pour lequel j’avais pris un livre moins épais pour optimiser au mieux mon sac – puis pour lire La Passe-miroir – que voulez-vous, priorité priorité… –, donc j’ai finalement étalé cette lecture sur plusieurs semaines. Ça valait bien la peine d’attendre trois ans. Bref.

 De quoi ça parle ? D’Ifemelu qui quitte le Nigeria pour aller étudier aux États-Unis, de son arrivée là-bas, de ses galères, de ses succès, de ses amours, de son blog sur la race. D’Obinze, son grand amour du lycée et de l’université, qu’elle laisse derrière elle, de son séjour en Angleterre, de ses difficultés, de ses réussites. D’Ifemelu qui rentre au Nigeria, des années plus tard. De l’expatriation, du retour au pays. De qui on est.

Je ne lis pas beaucoup de littérature africaine. Quand ma PAL aura atteint une taille que je jugerai raisonnable, j’y remédierai. En attendant, j’espère lire rapidement d’autres romans de Chimamanda Ngozi Adichie à commencer par L’autre moitié du soleil peut-être tant j’ai été séduite et emportée par Americanah.

Il fait partie de ces romans qui me plongent dans un corps, dans une vie, dans des préoccupations qui me sont totalement inconnues. Indéniablement, je ne sais pas ce que ça fait d’être Noire même si je suis un peu au courant tout de même des inégalités et de ce genre de choses. Je ne peux pas m’imaginer ce que c’est au quotidien. Notamment dans des détails très terre-à-terre comme les cheveux ou la couleur des pansements. J’aurais aimé lire davantage d’articles de blog signés Ifemelu et j’aurais aimé suivre son blog, avec son ton parfois désabusé et ses remarques qui m’ont parfois poussée à m’interroger.
Racisme ordinaire, immigration, féminisme, intégration, couple, famille, différences sociales et culturelles, argent, changements de regards, identité, acceptation de soi… J’ai adoré les questions et les réflexions soulevées par ce livre et c’est peut-être pour cela que la dernière centaine de pages m’a un peu moins convaincue. Ça se lit toujours très bien, mais l’histoire se focalise sur les retrouvailles et les relations entre Ifemelu et Obinze, laissant de côté les sujets plus sociétaux. La suite de leur histoire d’amour ne m’a pas franchement renversée, mais c’est finalement une toute petite partie du roman, donc cela n’a pas impacté mon enthousiasme.

Ce n’est certes pas un roman très dynamique, c’est un roman sur la vie, sur le quotidien, sur des petits riens, mais j’ai été complètement embarquée par la narration fluide de l’autrice. C’est triste, c’est drôle, c’est dur, c’est facile, c’est déstabilisant, c’est confortable : les anecdotes se succèdent et dessinent une vie ordinaire et riche. Côtoyer Ifemelu et Obinze a été un réel plaisir, j’aurais pu vivre encore un peu plus longtemps avec eux et je suis quelque peu mélancolique à l’idée de les quitter.
Ifemelu m’a semblé étonnement… concrète. Ça peut paraître étrange dit comme ça (je trouve ça étrange), mais elle ne m’a pas simplement paru être un personnage de papier, mais une vraie personne de chair, de sang, de poils, d’imperfections. Elle est particulièrement vivante, on ne la comprend pas toujours, elle peut agacer parfois, mais je me suis vraiment attachée à elle, à son intelligence, à ses doutes, à son caractère bien trempé. C’est un roman sensoriel, vivant. On sent l’odeur du riz jollof, on vit l’élection d’Obama de façon plus intense que je ne l’ai vécue en vrai, on est bousculé par la foule… les expériences se succèdent et donnent corps à ce très beau récit.

Un roman très juste, intelligent et percutant qui m’a ouvert des horizons inconnus et des sujets qui sont bien loin de mon quotidien. Je l’attendais depuis longtemps et je suis encore sous le charme de cette lecture.

« Cher Noir non américain, quand tu fais le choix de venir en Amérique, tu deviens noir. Cesse de discuter. Cesse de dire je suis jamaïcain ou je suis ghanéen. L’Amérique s’en fiche. Quelle importance si tu n’es pas « noir » chez toi ? Tu es en Amérique à présent. »

« En Amérique, le racisme existe mais les racistes ont disparu. Les racistes appartiennent au passé. Les racistes sont de méchants Blancs aux lèvres minces dans les films qui traitent de l’époque des droits civiques. Le problème est là : les manifestations de racisme ont changé mais pas le langage. Par exemple : si vous n’avez pas lynché quelqu’un, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Si vous n’êtes pas un monstre assoiffé de sang, on ne peut pas vous qualifier de raciste. Quelqu’un devrait être chargé de dire que les racistes ne sont pas des monstres. Ce sont des gens qui ont une famille aimante, des gens ordinaires qui payent leurs impôts. Quelqu’un devrait avoir pour mission de décider qui est raciste et qui ne l’est pas. A moins que le moment soit venu d’éliminer le mot « raciste ». De trouver quelque chose de nouveau. Comme « Syndrome de trouble racial ». Et on pourrait avoir plusieurs catégories pour ceux qui en sont affectés : bénin, moyen et grave. »

« Le racisme n’aurait jamais dû naître, par conséquent n’espérez pas recevoir une médaille pour l’avoir réduit. »

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie. Folio, 2016 (2013 pour l’édition originale. Gallimard, 2014, pour la traduction française). Traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Damour. 684 pages.

Challenge Voix d’autrices : lire une autrice racisée

Mini-critiques : Syngué sabour, Simple, Brainless

Aucun point commun entre ces trois romans – deux excellentes lectures pour une déception – mais c’est aussi le charme de ses articles plus condensés. (Peut-être.)

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Syngué sabour, pierre de patience, d’Atiq Rahimi (2008)

Syngué sabour, pierre de patience (couverture)« Quelque part en Afghanistan ou ailleurs ». Une femme veille son mari plongé dans le coma. Une femme qui parle d’elle, d’eux, de l’amour, de la guerre.

Pour la première fois de sa vie, elle se dévoile, elle ose prendre la parole sans fard. Face à cet homme mutique, immobile, sa parole se libère. Timide d’abord, puis de plus en plus véhémente. Récit des injustices, des humiliations, des solitudes qui n’existent que parce qu’elle est née fille. Monologue chaotique au fil des réminiscences, regard en arrière sur sa vie de petite fille, de jeune épouse et de mère, sur les hommes de sa vie, son père brutal et imposant, son fiancé absent, son beau-père qui devient une oasis de gentillesse dans sa nouvelle maison.
C’est un cri du cœur hypnotique, le rythme berce tandis que j’étais suspendue aux lèvres de cette femme, attendant la suite de ce récit plein de violence et de poésie. Même si elle est unique, cette femme n’a pas de nom – pas plus que son époux – car elle parle pour toutes celles qu’on a mariées sans qu’elles puissent donner leur avis, toutes celles sur lesquelles on a fait peser l’exigence d’une maternité, toutes celles dont le plaisir a été ignoré, foulé aux pieds, dédaigné, toutes celles qui ne sont que de la « viande » aux yeux des hommes.

Une écriture dépouillée, un huis-clos dur et sensible, une femme qui, enfin, parle et s’affirme, s’émancipe, prononce des mots vulgaires et révèle des secrets qu’elle n’aurait jamais cru dire à quiconque.

(Merci au Joli pour la découverte !)

« Le soleil se couche.
Les armes se réveillent.
Ce soir encore on détruit.
Ce soir encore on tue.

Le matin.
Il pleut.
Il pleut sur la ville et ses ruines.
Il pleut sur les corps et leurs plaies.
 »

Syngué sabour, pierre de patience, Atiq Rahimi. Gallimard, coll. Folio, 2010 (P.O.L., 2008, pour la première édition). 137 pages.

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Simple, de Marie-Aude Murail (2004)

Simple (couverture)Simple et Kléber Maluri ne peuvent compter que sur eux-mêmes. Enfin, sur Kléber surtout. Car, à 17 ans, le cadet est le responsable : c’est ainsi avec un frère qui a vingt-deux ans de corps, mais trois d’esprit. Simple dit les choses telles qu’elles sont et ne pense jamais à mal au désespoir de son frère qui essaie de vivre, à côté de cette exigeante relation fraternelle sa vie de lycéen et de découvrir l’amour d’un peu plus près.

Après Miss Charity et Oh, boy !, je poursuis ma délicieuse découverte des romans de Marie-Aude Murail avec Simple dont j’ai beaucoup entendu parler. La recette est similaire à celle de Oh, boy ! : une famille cabossée, des situations au réalisme un peu exagéré qui touche parfois à une douce loufoquerie, des personnages hors-normes que l’on se surprend à aimer très fort et une bonne dose de tendresse. Une ode à la jeunesse, à l’enthousiasme et à la tolérance.
Le talent de conteuse et d’écrivaine de Marie-Aude Murail n’est plus à prouver, donc je ne peux que vous encouragez à rencontrer Simple – un protagoniste qui vous fendra le cœur -, Monsieur Pinpin et l’admirable Kléber. Entre humour subtil et gravité, Simple est un roman terriblement humain qui se déguste à n’importe quel âge, alors ne vous laissez pas détourner de ce fabuleux petit récit à cause d’une bête étiquette « jeunesse » !

Je l’admets, je n’ai pas grand-chose à en dire, rien en tout cas qui ne sera pas redondant vis-à-vis de mes deux chroniques précédentes, mais je ne pouvais laisser filer cette enthousiasmante lecture sans vous en toucher un mot !

 « – C’est pas aussi simple que ça.
– C’est moi, Simple.
– Eh bien, moi, je suis Compliqué. »

« – C’est le plus beau jour de ma vie, déclara-t-il quand Kléber lui eut retrouvé le deuxième ski Playmobil sous un meuble.
Si, à ce moment-là, on avait proposé à Kléber d’échanger son frère contre quelqu’un de normal, il aurait refusé.
 »

Simple, Marie-Aude Murail. Ecole des Loisirs, coll. Médium, 2004. 205 pages.

Challenge Voix d’autrices : une autrice que j’aurais aimé découvrir à l’école

 Challenge Les Irréguliers de Baker Street – Le Pensionnaire en Traitement :
lire un livre dans lequel les personnages vivent en colocation

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Brainless, de Jérôme Noirez (2015)

Brainless (couverture)Jason est un lycéen si médiocre que tout le monde le surnomme Brainless. Un jour, Brainless meurt… temporairement. Il fait partie des quelques centaines d’adolescents atteints du syndrome de coma homéostasique juvénile. En d’autres termes, il marche, il parle, il réfléchit (laborieusement), il va en cours, mais son cœur ne bat plus et il ne respire plus. De façon plus succincte, il est un zombie. Son existence est déjà bien particulière, mais elle s’apprête à basculer une seconde fois.

Je n’ai pas lu beaucoup d’histoires de zombies et l’occasion s’est présentée lorsque je suis tombée sur ce livre à la bibliothèque. Ici, les zombies ne sont pas des êtres primaires seulement assoiffés de sang – pas tous en tout cas – mais des adolescents presque comme les autres malgré une alimentation uniquement composée de viande crue et des injections obligatoires de formol pour ne pas pourrir. Brainless aurait pu être un personnage attachant, l’intrigue aurait pu être glaçante, la relation entre Brainless et Cathy aurait pu être touchante, il aurait pu y avoir de l’humour.

Aurait.

Car j’ai eu du mal avec l’écriture. Beaucoup de mal. Je me suis sentie trop détachée de l’histoire, comme si l’auteur racontait simplement des faits se déroulant sous ses yeux. Du genre : « Le portable posé sur la table de chevet se met à vibrer. Cathy a reçu un message. Après avoir rêvassé un moment, la jeune fille se décide à le consulter. » De plus, le roman se lit très rapidement et la trame se devine tout aussi vite. Je n’ai pas eu le temps d’être immergée par l’histoire que celle-ci s’achevait déjà.

Mise à distance des événements… et des personnages. Je n’ai pas réussi à les apprécier, ils sont passés sous mes yeux, silhouettes évanescentes et insipides qui pouvaient vivre ou mourir sans que cela ne m’émeuve. L’auteur souhaitait peut-être jouer avec des clichés, mais finalement, à l’exception du zombie gentil, les autres sont des classiques, attendus et prévisibles : la gothique, la bande des filles populaires qui surnomment elles-mêmes le « club des salopes », les pompom girls et l’équipe de football américain… tous et toutes m’ont laissée de marbre.

Brainless a tout de même l’intérêt de proposer une critique de la société américaine, de la malbouffe au port d’armes, mais je n’ai pas réussi à m’immerger dans cette histoire qui m’a globalement laissée froide.

« Ryan vient lui susurrer à l’oreille :
– Ça devient chaud, hein ?
Non, pauvre con, dans mon monde, rien n’est chaud. Mon monde est froid. Mon monde est une barquette de steaks en bas du frigo avec une date limite de consommation dépassée.
Moi, Brainless, je suis mort. Et vous, vous êtes vivants.
Mais n’oubliez jamais que c’est juste provisoire. »

Brainless, Jérôme Noirez. Editions Gulf Stream, coll. Electrogène, 2015. 249 pages.

Challenge de l’imaginaire
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Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac (1985)

Au bonheur des ogres (couverture)Benjamin Malaussène est l’aîné en charge d’une petite tribu joyeusement bordélique depuis la dernière fugue de leur mère. Il est aussi bouc émissaire pour un grand magasin. Et quand des bombes explosent sous son nez dans le dit magasin, des regards suspicieux commencent à se tourner vers sa tête de coupable.

La langue est extraordinaire. Derrière une narration énergique qui ne perd pas de temps, on sent l’amour des mots, le choix du terme adéquat, on sent la poésie et l’influence de la littérature (bon nombre d’auteurs sont d’ailleurs cités et le titre lui-même est un clin d’œil à Zola).
Mais plus que cette belle prose, c’est le ton adopté par Daniel Pennac qui m’a particulièrement plu dans ce premier épisode de la vie des Malaussène, c’est la voix de son héros. L’humour y est omniprésent et subtil, souvent cynique et second degré. Descriptions et comparaisons, jeux de mots, remarques à mi-voix, c’est truculent et délicieux à lire.
Le plus étonnant est la façon dont cela transforme totalement l’ambiance du roman. En effet, les mésaventures du Magasin et les découvertes réalisées par Benjamin sur les victimes ne sont pas extrêmement joyeuses. Certaines sont même franchement atroces. Pourtant, je suis certaine que je garderai davantage le souvenir de la folklorique famille que celui des horreurs sanglantes.

La famille Malaussène est le second élément contribuant au plaisir de la lecture : Benjamin, cinq frères et sœurs et un chien épileptique. Farfelus et atypiques, ses membres sont très différents dans leur caractère et leurs loisirs, mais ils sont unis autour de leur grand frère dont les histoires acadabrantesques les ravissent. Les retrouver sera sans nul doute l’une de mes principales motivations pour poursuivre cette saga afin de connaître la suite de leurs péripéties et des déboires de Benjamin.

Evidemment, tout est exagéré dans ce roman, tant les personnages que les situations. Mais c’est ce qui lui donne un côté déjanté totalement magique. En outre, cette loufoquerie n’empêche pas Pennac de parler avec justesse de la famille, de l’amour, de la différence, de la société et de la vie en général. Malgré sa malchance et son cynisme affiché, Benjamin considère le monde avec énormément de tendresse.

Energique combinaison de comédie, de chronique familiale et d’enquête policière, Au bonheur des ogres est un roman très divertissant, totalement savoureux et extrêmement bien écrit.

« Dans le journal que je viens d’acheter, on s’étend longuement sur le « monstrueux attentat du Magasin ». Comme un seul mort ne suffit pas, l’auteur de l’article décrit le spectacle auquel on aurait pu assister s’il y en avait eu une dizaine ! (Si vous voulez vraiment rêver, réveillez-vous…) Puis le journaleux consacre tout de même quelques lignes à la biographie du défunt. C’est un honnête garagiste de Courbevoie, âgé de soixante-deux ans, que le quartier pleure à chaudes larmes, mais qui « par bonheur » était célibataire et sans enfants. Je n’hallucine pas, j’ai bien lu « par bonheur célibataire et sans enfants ». Je regarde autour de moi : le fait que le Dieu Hasard bute « par bonheur » les célibataires en priorité, ne semble pas perturber le petit monde familial du métropolitain. »

« Le début d’une idée commence à germer quand j’enfile la première jambe de mon pantalon. Ça se précise à la seconde. Ce n’est pas loin d’être l’idée du siècle quand je boutonne ma chemise. Et je jubile tellement en laçant mes godasses qu’elles partiraient sans moi réaliser ce projet de génie. »

Saga Malaussène, tome 1 : Au bonheur des ogres, Daniel Pennac. Gallimard, coll. Folio, 1988 (Gallimard, 1985, pour la première édition). 286 pages.

Thérèse et Isabelle, de Violette Leduc (1954)

Thérèse et Isabelle (couverture)Thérèse et Isabelle raconte la passion brûlante et éphémère entre les deux héroïnes éponymes, toutes deux pensionnaires dans un collège. Ce texte de 1954 fut publié par Gallimard en 1966 dans une version censurée et ce n’est qu’en 2000 que l’éditeur le publia dans son intégralité.
Violette Leduc s’inspira fortement de sa propre expérience pour écrire le court texte qu’est Thérèse et Isabelle (comme pour tous ces autres romans d’ailleurs) car elle a connu, au cours de ses années collège dans les années 1920, deux passions, l’une avec une autre pensionnaire, Isabelle, l’autre avec une surveillante, Hermine (ce qui causa son renvoi).

L’écriture est précieuse, les mots sont précis et les phrases ciselées. Il est presque inattendu de trouver ce langage parfois quelque peu désuet parlant de passion charnelle et de l’union des corps. Mais l’écriture est également crue et parle de l’amour physique sans fausse pudeur. Violette Leduc raconte l’homosexualité féminine et le plaisir féminin avec beaucoup de sensualité. Il y a de la douceur entre les deux filles, mais aussi une impatience fiévreuse parfois brutale.

Le texte est très court et c’est là son seul défaut. Il ne faut pas le lire pour ses personnages que l’on connaît finalement assez peu. Il ne se perd pas en description sur les protagonistes, mais s’attache à raconter la naissance, puis la découverte de l’amour physique, du corps de l’autre ainsi que l’attente fébrile entre deux retrouvailles.

Thérèse et Isabelle est un texte intense, à la fois poétique (le texte est parsemé de métaphores autour des fleurs notamment) et explicite, et peut-être l’un des premiers à parler sans fard de l’homosexualité féminine. Quant à Violette Leduc, elle est vraiment une autrice que je veux découvrir plus en avant. Dans ma ligne de mire : La Bâtarde et Ravages (et une relecture de L’Asphyxie qui ne m’a pas laissé de grands souvenirs…).

« Nous avions créé la fête de l’oubli du temps. Nous serrions contre nous les Isabelle et les Thérèse qui s’aimeraient plus tard avec d’autres prénoms, nous finissions de nous étreindre dans le craquement et le tremblement. Nous avons roulé enlacées sur une pente de ténèbres. Nous avons cessé de respirer pour l’arrêt de vie et l’arrêt de mort. »

« Elle attendait : c’est ainsi qu’elle m’apprit à m’ouvrir, à m’épanouir. La muse secrète de mon corps c’était elle. Sa langue, sa petite flamme, charmait mon sang, ma chair. Je répondis, je provoquai, je combattis, je me voulus plus violente qu’elle. »

Thérèse et Isabelle, Violette Leduc. Gallimard, coll. Folio, 2000 (1954 pour l’écriture du roman, 1966 pour la version censurée). 142 pages.

Belle du Seigneur, d’Albert Cohen (1968)

Belle du Seigneur (couverture)Genève, 1935. Ariane, femme d’un petit bureaucrate, gentil mais ennuyeux, aime Solal. Mais peuvent-ils garder leur amour toujours au sommet ? Peuvent-ils préserver leur passion de l’usure du quotidien ?

Voilà une critique que je ne peux garantir sans spoiler. Pourquoi ? Parce que Belle du Seigneur est un livre que je lis depuis plus d’un an. J’ai lu une bonne partie par petits bouts et il était abandonné depuis un moment quand je l’ai repris début mai. Et là, surprise, j’ai dévoré les six cents pages restantes en quelques jours, il m’a tellement captivée que j’ai hésité à le reprendre du début (mais finalement, non, quand même pas, parce que je m’en souvenais relativement bien et parce que je n’allais jamais m’en sortir si je faisais cela). Du coup, mes souvenirs sont beaucoup plus frais sur la seconde moitié du roman, je suis bien plus imprégnée de cette partie-là. D’où le risque de spoilers.

Je ne sais encore que penser de Belle du SeigneurJ’ai été happée par ce roman qui m’a captivée tout en me faisant beaucoup gamberger (et pas forcément à des choses positives, comme la fin d’un couple, la fin de l’amour, la fin du désir). Mais il m’a aussi irritée.

Belle du Seigneur raconte la séduction, la passion, l’exaltation des rendez-vous toujours trop rares, la fébrilité des préparatifs, puis la fin de la passion causée par l’habitude. Raconte comment, vivant ensemble chaque jour et presque chaque minutes, les amants se lassent, remarquent les défauts de l’autre, cessent de se désirer sans pour autant oser se l’avouer. En manque de social, en manque des autres, les amants s’entre-déchirent lentement, contraints de regarder leur amour se déliter jour après jour dans les rituels du quotidien tout en jouant « cette pauvre farce de leur amour, de leur pauvre amour dans la solitude ».

« Et le pire, c’était qu’il chérissait cette malheureuse. Mais ils étaient seuls, et ils n’avaient que leur amour pour leur tenir compagnie. »

La judaïté et la montée de l’antisémitisme sont très présentes dans ce roman, notamment dans la seconde partie (ou peut-être dans tout le roman comme mes souvenirs du début sont un peu altérés). Solal est constamment blessé par les paroles des gens (ces « heureux », ces « préservés » comme il les appelle) approuvant Hitler, rejetant tout sur les Juifs et par les graffitis haineux sur les murs de Paris. Il se sent parfois honteux et en mal d’amour, mais il est tout de même fier de sa religion et de son peuple qu’il aime et exalte dans de longs discours (il perd d’ailleurs son emploi en s’élevant contre les pays qui refusent de donner l’asile aux Juifs allemands persécutés). Dans ces passages-là, j’ai vraiment eu l’impression que Solal était Albert Cohen (par contre, je ne connais rien de l’auteur, donc je ne me lancerais pas dans une thèse à ce sujet, c’est seulement une sensation).

C’est un livre lent – l’intrigue évolue peu : une histoire d’amour, une passion adultère suivie au jour le jour – mais aussi extrêmement bavard. Ce sont d’ailleurs ces bavardages qui ont ainsi captivés mon attention : nous sommes sans cesse plongés dans les pensées – anarchiques, précipitées, se bousculant sans cesse, passant du coq à l’âne – des protagonistes, ce qui donne lieu à de longs monologues sans point (et parfois sans virgule) sur des pages et des pages.
Si Solal est souvent désabusé, si Ariane est souvent exaltée, j’ai particulièrement aimé le bavardage incessant de la vieille Mariette, bonne, femme à tout faire, ancienne nourrice d’Ariane. Un avis sur tout et tout le monde, une prononciation parfois approximative (« water causette », « chasse » pour « sache », etc.), un regard plus lucide qu’Ariane sur Solal ou Adrien, du bon sens. Il y a toujours beaucoup d’humour dans ses soliloques, notamment lorsqu’elle détaille les rituels risibles des deux amants pour ne pas se voir en cas d’imperfection (si pas baignés, si pas rasé, si pas habillés).

Les personnages ne sont pas particulièrement attirants non plus. Je suis partagée à leur sujet également. Je ne peux pas vraiment dire que je me suis attachée à eux même s’ils m’ont parfois amusée ou émue. Certes, ils sont terriblement humains, mais ils sont aussi terriblement agaçants. Ariane, parfois horriblement naïve et innocente, parfois exigeante et méprisante (sa fortune lui en donnant apparemment le droit). Adrien Deume, Didi, falot, paresseux, ambitieux, ridicule, vaniteux. Solal des Solal, boudeur, capricieux, jaloux, n’aimant que des belles femmes mais les haïssant de l’aimer pour sa beauté et ses « babouineries » de mâle dominant. Tous égoïstes, se regardant sans cesse vivre. Albert Cohen se moque aussi d’Antoinette Deume, tante et mère adoptive d’Adrien. Il raille son snobisme de petite bourgeoise, ses fiertés, ses prétentions, sa prétendue dévotion, ses mesquineries.
J’ai souvent éprouvé le désir de claquer Solal et de secouer Ariane, de leur montrer la vie qu’ils pourraient avoir si lui cessait de courir après son ancien poste, si elle laissait une place au naturel dans leur vie, s’ils vivaient, tout simplement ! Certains passages sont tellement absurdes qu’ils me laissaient bouche bée et sifflante d’exaspération.
L’histoire se passe dans les années 1930, il faut remettre cela en perspective, mais j’exècre la misogynie qui se dégage de ces pages. La façon dont Solal finit par traiter Ariane, son « Ariane qu’il chérissait toujours plus, qu’il désirait toujours moins et qui tenait à être désirée, qui estimait sans doute qu’elle en avait le droit », ainsi que sa manière à elle de s’aplatir devant lui, de se complaire à être sa chose, son esclave. La relation entre les deux est inégale depuis le début et Ariane n’a jamais réellement son mot à dire. Extrêmement irritant également, elle esclave de la perfection : toujours être belle, toujours élégante, courant chaque jour chez le tailleur, ne jamais être vue « humaine », ne jamais se moucher devant lui, ne jamais bailler, ne jamais aller aux toilettes, toujours être parfaite.

Belle du Seigneur, un roman-fleuve de 106 chapitres, une tragédie moderne, une comédie corrosive, un monument littéraire qui me laisse partagée, incapable de trancher entre la fascination envers la plume d’Albert Cohen et l’irritation envers les personnages et la misogynie latente. Une lecture atypique que je n’oublierai clairement pas de sitôt.

Belle du Seigneur (coffret)

« Cette animale adoration, le vocabulaire même en apporte des preuves. Les mots liés à la notion de force sont toujours de respect. Un « grand » écrivain, une œuvre « puissante », des sentiments « élevés », une « haute » inspiration. Toujours l’image du gaillard de haute taille, tueur virtuel. Par contre, les qualificatifs évoquant la faiblesse sont toujours de mépris. Une « petite » nature, des sentiments « bas », une œuvre « faible ». Et pourquoi « noble » ou « chevaleresque » sont-ils termes de louange ? Respect hérité du Moyen Âge. Seuls à détenir la puissance réelle, celle des armes, les nobles et les chevaliers étaient les nuisibles et les tueurs, donc les respectables et les admirables. Pris en flagrant délit, les humains ! Pour exprimer leur admiration, ils n’ont rien trouvé de mieux que ces deux qualificatifs, évocateurs de cette société féodale où la guerre, c’est-à-dire le meurtre, était le but et l’honneur suprême de la vie d’un homme ! Dans les chansons de geste, les nobles et les chevaliers sont sans arrêt occupés à tuer, et ce ne sont que tripes traînant hors de ventre, crânes éclatés bavant leur cervelles, cavaliers tranchés en deux jusqu’au giron. Noble ! Chevaleresque ! Oui, pris en flagrant délit de babouinerie ! A la force physique et au pouvoir de tuer ils ont associé l’idée de beauté morale ! »

« Leur pauvre vie. Parfois le recours aux méchancetés forcées, sans nulle envie d’être méchant, mais il fallait mouvementer leur amour, en faire une pièce intéressante, avec rebondissements, péripéties, réconciliations. Recours aussi aux imaginations jalouses pour la désennuyer et se désennuyer, pour faire du vivant, avec scènes, reproches et coïts subséquents. Bref, la faire souffrir pour en finir avec ses migraines, ses somnolences après dix heures et demie du soir, ses bâillements poliment mordus, et tous les autres signes par lesquels son inconscient disait sa déception et sa révolte contre les langueurs d’un amour sans plus d’intérêt, un amour dont elle avait tout attendu. Son inconscient, oui, car de tout cela elle ne savait rien. Mais elle en devenait malade, douce esclave exigeante. »

Belle du Seigneur, Albert Cohen. Gallimard, coll. Folio, 2011 (1968 pour l’édition originale). 1109 pages.