« Les classiques, c’est fantastique » : Henry VIII de Shakespeare et Marie Tudor de Victor Hugo

La thématique du mois de novembre pour le rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » était « Quand l’histoire raconte l’Histoire ». N’ayant pas de romans historiques dans ma PAL (pas des classiques du moins) et la fin du mois approchant, je me suis tournée vers ce genre que j’ignore trop souvent et qui offre pléthore de sujets en un nombre de pages plus restreint : le théâtre. Face aux différentes pièces à ma disposition, j’ai décidé de rester dans la même lignée, celle des Tudor. J’ai donc lu Henry VIII de William Shakespeare et Marie Tudor de Victor Hugo. Le père et la fille.

Quand l'histoire raconte l'Histoire

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Henry VIII de William Shakespeare (1613)

Henry VIII (couverture)Cette pièce du plus célèbre dramaturge anglais reconstitue des épisodes très saccadés du règne du roi Henry VIII. De la déchéance du duc de Buckingham au baptême d’Elizabeth en passant par la rencontre avec Anne Boleyn ou la chute du cardinal Wolsey, c’est un voyage éclair scène après scène. Sans être experte, je commence à être familière de l’histoire de ce roi et de sa descendance ; or, je m’interroge et doute que les tenants et aboutissants auraient été très clair sans cette connaissance préalable. Le fil de l’histoire est très décousu, ce qui nuit à l’immersion dans la pièce. Tout se déroule très rapidement et se révèle peu marquant : cinq actes et j’aurais déjà peine à dire ce qui y est raconté tant cela manque de force.
Je n’ai guère ressenti d’émotions face à ce pan de l’Histoire pourtant riche en manipulations et enjeux de pouvoirs, en rebondissements sanglants et manigances. La pièce se s’achève sur une réconciliation qui sonne bien factice d’ennemis politiques (qui marque peut-être l’hypocrisie des hommes mais échouant à être pertinente), puis sur le baptême glorifié d’Elizabeth, une fin un peu fade pour une Histoire qui était loin de se conclure ainsi.
Les personnages principaux sont Henry VIII, Catherine d’Aragon (sa première femme), Anne Boleyn (sa deuxième) et le cardinal Thomas Wolsey. Henry VIII, ordinairement figure forte, virulente et violente, terrible Barbe-Bleue, apparaît ici assez neutre, comme tempéré, éclipsé par d’autres personnages, dont sa première épouse. Alors que Catherine d’Aragon est souvent effacée par le personnage d’Anne Boleyn, Shakespeare la raconte comme une femme fière et juste, noble jusque dans son procès qui conduira à l’annulation de son royal mariage.

Une pièce historique malheureusement assez fade de mon point de vue. C’est une période historique que je trouve intéressante et propice à son appropriation par la littérature (en romançant plus ou moins les faits), mais je n’ai eu aucune implication émotionnelle dans ce récit.

« La reine Catherine : Milord, je ne veux pas commettre moi-même le crime d’abandonner volontairement le noble titre que m’a fait épouser votre maître. La mort seule me fera divorcer avec ma dignité. »

« Suffolk : Quel est le pair qui n’ait pas été en butte à ses outrages, ou tout au moins à ses dédaigneuses hauteurs ? A-t-il jamais respecté aucune dignité en dehors de la sienne ?
Le lord chambellan : Milord, vous en parlez à votre aise. Je sais ce qu’il a mérité de vous et de moi ; mais l’occasion a beau se présenter à nous, que pouvons-nous faire contre lui ? Je me le demande avec inquiétude. Si vous ne pouvez lui fermer tout accès auprès du roi, ne tentez rien contre lui ; car il a le don d’ensorceler le roi avec sa parole.
Norfolk : Oh ! ne craignez rien ; ce charme-là est rompu : le roi a découvert contre lui quelque chose qui pour toujours gâte le miel de son langage. Non ! Il est enfoncé dans la disgrâce, à ne pouvoir s’en relever. »

« Wolsey : Ainsi, adieu même au peu de bien que vous me voulez ! Adieu, un long adieu à toutes mes grandeurs ! Voilà la destinée de l’homme : aujourd’hui, il déploie les tendres feuilles de l’espérance ; demain, il se charge de fleurs et accumule sur lui toutes les splendeurs épanouies ; le troisième jour, survient une gelée meurtrière, et au moment où il croit, naïf bonhomme, que sa grandeur est mûre, la gelée mort sa racine, et alors il tombe, comme moi. »

Henry VIII, William Shakespeare (1613 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Shakespeare, aux éditions Famot, 1975, pp 1245-1278.

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Marie Tudor de Victor Hugo (1833)

Marie Tudor (couverture)Marie Tudor est donc la fille d’Henry VIII et Catherine d’Aragon : montant sur le trône suite au décès de son demi-frère Edouard VI et à la déposition de Jeanne Grey, elle tenta de rétablir le catholicisme et persécuta tant les protestants qu’elle acquit le surnom de Bloody Mary. Elle qui est souvent éclipsée au profit de sa demi-sœur, Elizabeth Ière, est ici au cœur de cette fiction historique signée Victor Hugo.

Car, alors que Shakespeare collait d’assez près aux faits, Victor Hugo propose une véritable fiction. Seule Marie Ière et Simon Renard, ambassadeur d’Espagne, ont réellement existé dans cette affaire tissée de complots, de séduction et de drames amoureux. Histoire d’amour avec tout ce que cela induit de jalousie, de trahison et de désir de vengeance.
Certes, pour la véracité historique, on repassera ; mais pour la tension de cette intrigue, pour la fluidité de la narration, la pièce de Victor Hugo est très efficace. Il y a du suspense, on se prend d’intérêt pour les manigances d’un homme mystérieux, pour celles de Simon Renard. Et la plume de Victor Hugo fait son œuvre, entre belles phrases et jolis mots, c’est tellement agréable à lire que cela coule tout seul. Lue une nuit d’insomnie, vers trois heures du matin, elle n’a pas su me rendormir et m’a gardée captivée tout au long de ma lecture.

Victor Hugo raconte une Marie Tudor amoureuse, reine blessée, femme vengeresse. Bloody Mary n’est pas loin, faisant revivre ces jeux cruels de faveurs et de déchéances (conduisant souvent à l’échafaud), mais c’est avant tout une personnalité humaine plus que royale qui est mise en avant, doutant, hésitant, revenant sur des décisions impulsives… Petit reproche, la versatilité et l’inconstance des femmes – résumées dans ce proverbe « Souvent femme varie / Bien fol est qui s’y fie. » – constituent le perpétuel refrain de ce texte, niant l’intelligence et les capacités de jugements des représentantes du sexe féminin. C’était (c’est ?) sans doute un argument bien facile pour discréditer toute femme de pouvoir, mais répété à longueur de pièce, il m’a fait soupirer une ou deux fois…
(De même, j’ai eu du mal à valider la romance entre deux personnages ayant des relations plus filiales qu’autre chose…)

Un drame romantique qui a su capter mon attention, m’impliquer dans le destin des personnages, me donner plaisir à retrouver la plume de Victor Hugo. En s’éloignant de la réalité historique, cette pièce nous plonge tout de même dans les machinations politiques entre grâces royales et mécontentements populaires.

Marie Tudor (illustration)

« Fabiani : Un de nous eux a fait le coup. Moi, je suis un grand seigneur, un noble lord. Vous, vous être un passant, un manant, un homme du peuple. Un gentilhomme qui tue un juif paye quatre sous d’amende ; un homme du peuple qui en tue un autre est pendu.
Gilbert : Vous oseriez…
Fabiani : Si vous me dénoncez. Je vous dénonce. On me croira plutôt que vous. En tout cas, les chances sont inégales. Quatre sous pour moi, la potence pour vous. »

« La reine : Mais c’est l’heure où le conseil étroit va s’assembler. Il n’y a eu ici jusqu’à cette heure que la femme, il faut laisser entrer la reine.
Fabiani : Je veux, moi, que la femme fasse attendre la reine à la porte. »

« La reine, lui prenant les mains et l’attirant vivement par le devant du théâtre : Le poison ! le poignard ! que dis-tu là, Italien ? la vengeance traître, la vengeance honteuse, la vengeance par-derrière, la vengeance comme dans ton pays ! Non, signor Fabiani, ni poignard, ni poison. Est-ce que j’ai à me cacher, moi ? à chercher le coin des rues la nuit, et à me faire petite dans je me venge ? Non, pardieu ! je veux le grand jour, entends-tu, milord ? le plein midi, le beau soleil, la place publique, la hache et le billot, la foule dans la rue, la foule aux fenêtres, la foule sur les toits, cent mille témoins ! Je veux qu’on ait peur, entends-tu, milord ! qu’on trouve cela splendide, effroyable et magnifique, et qu’on dise : C’est une femme qui a été outragée, mais c’est une reine qui se venge ! Ce favori si envié, ce beau jeune homme que j’ai couvert de velours et de satin, je veux le voir plié en deux, effaré et tremblant, à genoux sur un drap noir, pieds nus, mains liées, hué par le peuple, manié par le bourreau. Ce cou blanc où j’avais mis un collier d’or, j’y veux mettre une corde. J’ai vu quel effet ce Fabiani faisait sur un trône, je veux voir quel effet il fera sur un échafaud. »

Marie Tudor, Victor Hugo (1833 pour la première représentation). Dans : Théâtre complet de Victor Hugo, aux éditions Famot, 1975, pp 351-386.

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Deux pièces ayant l’intérêt de présenter deux femmes – Catherine d’Aragon et sa fille – souvent invisibilisées par d’autres satellites de leur histoire. L’une collant relativement bien à la réalité historique, l’autre s’en éloignant à grands pas ; l’une un peu morne et décousue, l’autre prenante avec ses personnages bien mieux campés. J’oublierai cette œuvre de Shakespeare et garderai en mémoire que Victor Hugo n’a pas fini de me passionner.

Un don, de Toni Morrison (2008)

Un don (couverture)Seconde participation du mois au rendez-vous « Les classiques c’est fantastique » dont le thème mettait les autrices à l’honneur. Certes, ma lecture est plutôt récente, mais Toni Morrison a tout de même reçu le prix Nobel de littérature en 1993, donc je me permets de la glisser là.

Dans l’Amérique du XVIIe siècle, quatre femmes (et un homme) prennent la parole pour raconter un bout de leur histoire gravitant autour de celle de Jacob dont la mort à cause de la variole menace leurs existences. Florens, Lina, Sorrow, Rebekka. Blanches, Noire, Indienne, esclave, servante, libre, native ou immigrée.

Ce roman pas très long nous offre un coup d’œil sur la vie quotidienne à cette époque. En toile de fond se dessinent l’esclavage, l’élimination des Amérindiens, les divergences religieuses, la violence. La dépendance à un seul également, le chef de maison, l’homme, dont la disparition fait basculer leur vie et leur avenir. De manière générale, ce roman semble traiter de la servitude, celle que l’on subit ou que l’on s’impose, celle imposée par d’autres hommes, celles liées à un sexe ou une couleur de peau, celles tournées vers la quête de pouvoir et de richesse, celle née du désir…

Roman polyphonique qui nous dévoile les liens, les rencontres, les attachements entre les différents protagonistes. Êtres humains luttant pour leur vie, pour une once de liberté, de respect, d’amour et de joie, dans un monde dur, patriarcal et injuste en dépit des promesses de ces terres sauvages. Malmenés par la vie et par leurs pairs. Personnages vendus, envoyés loin de chez eux, maltraités, traumatisés, et pourtant riches d’une voix intérieure intense. Tous s’observent, se jugent, s’apprécient ou se méfient, mais notre opinion en tant que lectrice évolue lorsque l’on découvre leur récit, leur point de vue.

Le récit est un peu chaotique dans son discours, dans sa chronologie. Nous voguons au fil des pensées des personnages, ce qui confère parfois à la narration un côté erratique, divagant. Passé et présent s’entremêlent ; faits, espoirs et rêveries se succèdent.

J’avais lu ce roman il y a dix ans peut-être et je l’avais remis dans ma PAL après un déménagement car je n’en avais plus aucun souvenir. Après relecture, je pressens que mes souvenirs vont se désagréger à nouveau. Ce n’est pas désagréable à lire, la plume est même intéressante, mais je suis restée un peu à côté. En dépit d’une fin très touchante, je ne me suis pas sentie suffisamment investie pour être réellement touchée, pour être marquée durablement par cette histoire.

Un don est un récit complexe et intéressant par certains aspects. Malheureusement, il est aussi confus, trop riche peut-être en thématiques, avec une construction qui manque un peu de fluidité, d’où un sentiment très mitigé et un souvenir évanescent.

« Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse. Quel que fût ce que chacun aimait, recherchait ou voulait fuir, leurs avenirs étaient séparés et imprévisibles. Une seule chose était certaine, le courage seul ne suffirait pas. Sans les liens du sang, il ne voyait rien à l’horizon pour les unir. »

« Entre la menace d’un massacre immédiat et la promesse du bonheur conjugal, elle ne croyait ni en l’un ni en l’autre. Pourtant, sans argent ni inclinaison à vendre des marchandises, à ouvrir une échoppe ou à se placer comme apprentie contre le gîte et le couvert, et avec les couvents exclusivement réservés aux classes les plus hautes, ses perspectives se limitaient à servante, prostituée ou épouse, et, bien qu’on racontât des histoires horribles sur chacune de ces trois carrières, la troisième semblait encore la plus sûre. C’était celle qui lui permettrait peut-être d’avoir des enfants et, donc, une garantie d’affection. Comme tout avenir qui pouvait se révéler possible pour elle, celui-là dépendait de la personnalité de l’homme qui aurait les choses en mains. D’où l’idée que le mariage avec un homme inconnu dans un pays lointain présentait des avantages indéniables : la séparation d’avec une mère qui avait échappé de justesse au supplice de la noyade ; d’avec des frères qui travaillaient nuit et jour avec son père et apprenaient auprès de lui leur attitude méprisante envers la sœur qui avait aidé à les élever ; mais c’était avant tout un moyen d’échapper aux regards en biais et aux mains grossières de tous les hommes, sobres ou ivres, qu’elle pouvait croiser. L’Amérique. Quel que fût le danger, comment cela pouvait-il vraiment être pire ? »

« C’est là que j’ai appris que je n’étais pas une personne de mon pays, ni de mes familles. J’étais une negrita. Tout. Langue, vêtements, dieux, danse, habitudes, décoration, chant – tout se fondait dans la couleur de ma peau. »

Un don, Toni Morrison. Éditions 10/18, coll. Domaine étranger, 2010 (2008 pour l’édition originale).  Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Wicke. 192 pages.

Classiques fantastiques - Sacrées femmes

La petite Fadette, de George Sand (1849)

La petite Fadette (couverture)L’histoire est autant celle de la petite Fadette que celle de deux bessons, deux jumeaux, Sylvinet et Landry Barbeau. Semblables de corps, leurs esprits et leurs cœurs se révéleront bien différents.

N’ayant jamais lu cette autrice jusqu’à présent, La petite Fadette est mon premier pas dans son œuvre. Et l’excursion fut plutôt agréable.

J’ai tout de suite aimé la langue de ce petit roman, mâtinée de patois. Ce parler berrichon confère à la narration un côté chantant très plaisant. L’immersion dans ce monde paysan est immédiate tandis que je savourais ces mots inusités aux sonorités mélodieuses.

« Elle guérissait les blessures, foulures et autres estropisons. »
« Il s’effrayait de laisser l’endosse à son cher besson. »
« Il ne faut pas détemcer ton frère. »
« (…) Jeanet le sauteriot, qui la suivait en clopant, vu qu’il était ébiganché et mal jambé de naissance. »
« Il y a longtemps que tu veux m’émalicer en m’appelant moitié de garçon. »

Si l’histoire est gentillette, l’intrigue est maigre, mais repose presque entièrement sur l’étude psychologique des personnages, leur évolution, leurs interactions. C’est fait avec finesse et permet un attachement aux personnages, notamment Landry et la petite Fadette. On se prend à souhaiter le meilleur à ces deux-là. Sylvinet est un personnage plus ambigu, plus difficile à aimer tout de go. Autant la gentillesse, l’intelligence, la droiture et la bonne humeur des deux premiers les rendent facilement aimables, autant les sentiments torturés de Sylvinet font osciller entre la pitié, la sympathie, l’exaspération, voire un chouïa de mépris. Cependant, ces mêmes sentiments lui offrent une humanité plus réaliste, car faillible, à côté de tant d’autres personnages si admirables de caractère.
La petite Fadette parle de gémellité, de jalousie, d’amour sous différentes formes, mais aussi des a priori basés sur les apparences et les réputations. La petite Fadette est surnommé « grelet » (grillon) pour sa laideur, et « fadet, follet » pour son image de sorcière. Le récit invite donc à dépasser les apparences, mais l’on touche là à un des défauts du livre…

Pour le reste, l’évolution est très classique : on se doute bien que la pauvre, laide, méchante et méprisée petite Fadette grandira et deviendra par un moyen ou un autre riche, jolie, gentille et estimée. C’était évident et un peu facile : tout en doutant d’y couper, je l’ai vivement regretté car j’avais beaucoup aimé le passage où, discutant avec Landry, elle fait preuve d’indépendance, de force, de raison et de conviction, exprimant qui elle est en toute honnêteté. Ainsi, le roman inviterait à regarder au-delà du physique ou des racontages de village, à apprendre à connaître la personne pour son esprit et son cœur, ce que Landry fait très bien au départ. Sauf que la petite Fadette finit par adopter une apparence « plus convenable », se pliant complètement aux attentes et au regard des autres.
Le discours reste très chrétien : avoir bon cœur, mettre du cœur à l’ouvrage, avoir foi en Dieu en restant humble, rendre le bien pour le mal, etc. À ces notions de générosité, d’ardeur travailleuse et de piété, s’ajoutent – surtout pour la petite Fadette – celles de rentrer dans le rang, de ne pas faire de vagues, de faire bonne figure. J’avoue avoir été surprise par certains propos très genrés et conservateurs car j’avais dans l’idée – erronée de toute évidence – que l’autrice aurait dépassé cela (en partie tout du moins), mais le roman reste, à ce niveau-là, très ancré dans son époque.

Ce roman champêtre n’est pas exempt de défauts, mais conserve pourtant un charme désuet indubitable. Outre la délicatesse et la musicalité de l’écriture, il y a de la poésie dans la façon dont George Sand raconte la campagne berrichonne du XIXe siècle, ses habitants, leurs coutumes et superstitions. Une lecture agréable et tendre. Dommage toutefois que George Sand n’ait pas su proposer jusqu’au bout une femme indépendante, forte de son intelligence, de sa débrouillardise et de sa connaissance des plantes et de la nature.

« Il allait, toujours se remémorant et creusant dans sa tête pour y retrouver toutes les petites souvenances de son bonheurs passé. Ça n’eût paru rien à un autre, et pour lui c’était tout. Il ne prenait point souci du temps à venir, n’ayant courage pour penser à une suite de jours comme ceux qu’il endurait. Il ne pensait qu’au temps passé, et se consumait dans une rêvasserie continuelle. »

« Je n’ai pas besoin de plaire à qui ne me plaît point. »

La petite Fadette, George Sand. Éditions Baudelaire, 1966 (1849 pour l’édition originale). 246 pages.

Rendez-vous « Les classiques c’est fantastique »
Sacrées autricesClassiques fantastiques - Sacrées femmes

Les classiques, c’est fantastique avec Yukio Mishima et Albertine Sarrazin

Le thème du mois de septembre du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » était « Et moi et moi et moi ! », soit les textes autobiographiques. Pour une fois, ce n’est pas un, mais deux livres que j’ai sélectionné (pour ce qui est d’en lire deux… ce n’est pas tout à fait juste comme vous allez le lire), à savoir Confession d’un masque de Yukio Mishima et Journal de prison 1959 d’Albertine Sarrazin.

Classiques fantastiques Et moi et moi et moi

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Confession d’un masque, de Yukio Mishima (1949)

Confession d'un masqueConfession d’un masque est un livre que j’avais vraiment adoré étant adolescente. Les années passant et ma mémoire étant ce qu’elle est, tout ce qu’il me restait de cette lecture était ce sentiment. J’ai donc décidé de lui accorder une petite relecture avant d’explorer les autres romans de Yukio Mishima qui dorment dans ma PAL. Et si je ne l’ai pas adoré, j’ai tout de même beaucoup aimé cette lecture.

Ce roman aux échos autobiographiques nous emmène dans l’enfance et l’adolescence du narrateur, Kochan (diminutif de Kimitake, véritable prénom de l’auteur). Il y relate la naissance de ses désirs envers les corps masculins – l’odeur de la sueur, le choc de la rencontre avec les représentations de Saint-Sébastien… –, la lutte contre ses inclinaisons et ses tentatives de nouer une relation romantique avec la sœur d’un de ses amis. Il y a un côté très analytique dans ce roman où il détaille et décrypte son homosexualité, son « inversion », ses objets de désirs, ses réactions, les différences et les relations entre ses camarades et lui.
C’est le récit d’un homme torturé, en lutte contre lui-même, du fait d’émotions totalement taboues pour l’époque et la société dans laquelle il vit. L’envie de mort est présente tout au long du roman, il fantasme la sienne et met en scène celle d’autres jeunes hommes dans ses rêves érotiques. Haïssant sa « lâcheté », son être intérieur, il souhaite disparaître, s’évaporer sans laisser de traces. Et en parallèle, la pulsion de vie persiste, lui apportant soulagement lors de son exemption de s’engager dans une Seconde Guerre mondiale agonisante. L’homme qui se fera seppuku n’est pas encore là, mais se dessine en filigrane.

C’est aussi un aperçu du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lorsque celle-ci s’apprête à toucher à sa fin : la possibilité de mourir sous les bombes à tout moment et celle d’être appelé à la guerre, les alertes aériennes, l’état d’esprit de la population…

De l’enfant maladif à l’aube de l’âge adulte, le désir de conformisme, les faux-semblants, l’impossibilité à prétendre totalement des sentiments qu’il n’éprouve pas, le mal-être sont omniprésents dans ce roman introspectif parfois perturbant. Le discours de Mishima m’a parfois choquée, mais sa détresse m’a touchée, attristée. Un récit très sensible et intimiste, intelligent et franc, déroutant mais intéressant.

« Et dans cette maison, on exigeait tacitement de moi que je me conduise en garçon. A contrecœur, j’avais dès lors adopté un déguisement. Vers cette époque, je commençais à comprendre vaguement le mécanisme d’un fait : ce que les gens considéraient comme une attitude de ma part était en réalité l’expression de mon besoin d’affirmer ma vraie nature et c’était précisément ce que les gens considéraient comme mon moi véritable qui était un déguisement.
C’était ce déguisement endossé de mauvaise grâce qui me faisait dire : « Jouons à la guerre. » »

« Comme je l’ai noté plusieurs fois, l’avenir était pour moi un lourd fardeau. Dès le début, la vie m’avait écrasé sous un pesant sentiment du devoir. Bien que je fusse de toute évidence incapable d’accomplir ce devoir, la vie me harcelait, me reprochait ce manquement. C’est pourquoi j’aspirais à l’immense soulagement que sans aucun doute m’apporterait la mort si seulement, comme un lutteur, je pouvais arracher de mes épaules le lourd poids de la vie. »

« J’avais la certitude éclatante que ma vie future n’atteindrait jamais à des sommets de gloire suffisants pour justifier le fait d’avoir échappé à la mort dans un combat, aussi ne pouvais-je comprendre d’où venait la force qui m’avait fait courir si vite pour passer la porte de la caserne. Cela signifiait-il que je voulais vivre, après tout ? Et cette réaction absolument automatique qui me poussait toujours à me précipiter hors d’haleine vers un abri antiaérien- qu’était-ce, sinon le désir de vivre ? »

« De plus, me dis-je, nul besoin de commettre moi-même cet acte décisif, alors que je suis entouré d’une abondante moisson de multiples modes de morts : la mort au cours d’un raid aérien, la mort à mon poste de travail, la mort au service militaire, la mort sur le champ de bataille, la mort dans un accident d’automobile, la mort par suite de maladie. Sans aucun doute, mon nom était déjà inscrit sur l’une ou l’autre de ces listes : un criminel condamné à mort ne se suicide pas. Non, de quelque façon que je vinsse à considérer la chose, la saison n’était pas propice au suicide. J’attendrais plutôt que quelque chose me fît la faveur de me tuer. Ce qui, en dernière analyse, revient à dire que j’attendais que quelque chose me fît la faveur de me maintenir en vie. »

Confession d’un masque, Yukio Mishima. Gallimard, coll. Folio, 2009 (1949 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais par Renée Villoteau. 246 pages.

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Journal de prison 1959, d’Albertine Sarrazin (1972)

Journal de prison 1959J’avais beaucoup aimé mes lectures de L’astragale et La cavale (lectures qui remontent aux débuts du blog !) et, même s’il a longtemps dormi dans ma PAL, j’étais enthousiaste à l’idée de découvrir ce journal de prison.
Enthousiasme rapidement douché malheureusement.

Tout d’abord, je m’attendais à ce qu’elle raconte la prison, mais comme me l’a vite appris la préface (la loooongue préface), ce n’est pas le cas. Ce n’est pas un récit des menus événements du quotidien, mais des réflexions personnelles. C’est un dialogue avec elle-même, avec son journal, avec nous alter-ego inopinés. Elle disserte sur l’amour, la mort, le mariage (qui se conclut cette année 1959), sa vie hors normes…

Elle s’y montre bavarde, d’une verve vive et papillonnante. Je l’avoue, je ne suis pas parvenue à rentrer dans son journal, à suivre son esprit, ses pensées, à m’intéresser à ses réflexions trop volubiles. La langue était belle pourtant, discours tantôt poétique, tantôt très oral. Cependant, bien que révélateur de la maturité et de l’intelligence de l’autrice, le contenu m’a laissée sur le bord de la route. J’ai tenu une centaine de pages avant de lâcher l’affaire.

Peut-être y reviendrai-je un jour, quand j’aurai lu ses autres écrits (La traversière, Lettres à Julien, Biftons de prison…). Ou peut-être, après la double déception Anaïs Nin/Albertine Sarrazin, dois-je conclure que les journaux intimes ne sont vraiment pas ma tasse de thé à l’exception de ceux de Mireille Havet ?

« Notre cas à nous a le double avantage de nous stabiliser sans nous limiter, nous laissant le parfum d’aventure, d’enthousiasme et de nonchalance qui m’est vital. L’air que je respire, partout, a toujours cette odeur-là. Et c’est moins douloureux, quand on emménage ici, de voir les barreaux, que de renifler l’air fade. Les relents des autres ne m’intéressent pas. A chacun sa peine. J’aide si je peux, mais avec à peine une petite impression de fraternité de patronage, vague résidu des dortoirs de l’enfance. Aucune pitié : c’est une injure que ce sentiment-là, et de toute façon la vie m’a fait le cœur peu fragile. »

« C’est en connaissance de cause que, chaque fois que possible, je me risque à recommencer un journal, avec l’espoir de sauver quelques miettes du naufrage… Jusqu’à présent, cela n’a pas réussi : tous mes écrits ont été confisqués ou égarés. Pourtant, je réitère, car je crois cette fois qu’il n’y aura pas de naufrage. Et j’aime mieux risque que gribouiller, vingt ans après et les pieds dans les pantoufles, des mémoires aussi mensongers que vivants. Ce sera amusant de confronter… »

« Oui, je crois que les seuls serments à retenir, ce sont nos serments, inventés dans la liberté de nos cœurs. Libres et délirants murmures, jaillis des solitudes et des retours, de l’été, du silence et du périlleux bonheur… chut – c’est si simple… Je t’aimerais toujours… toujours… je le jure sur toi et moi. »

Journal de prison 1959, Albertine Sarrazin. Le Livre de Poche, 1975 (1972 pour la première édition). 188 pages.

Des souris et des hommes, de John Steinbeck (1937) et son adaptation au cinéma par Gary Sinise (1992)

Le retour du rendez-vous « Les classiques, c’est fantastique » après une pause en juillet ! En août, le thème était les classiques et leurs adaptations au cinéma et en bande-dessinée. Pas de bulles pour moi et un seul duo livre/film. Ce n’était pas les idées qui manquaient, mais août n’est jamais une période de grosse lecture pour moi.

Les classiques c'est fantastique : de l'écrit à l'écran en passant par les

Le livre…

Pendant la Grande Dépression, George et Lennie se vendent comme saisonniers dans les ranchs. La débrouillardise de George et la force impressionnante de Lennie contrebalancent le lourd handicap mental de ce dernier, même s’il est coutumier des ennuis. Cela n’empêche pas les deux amis de partager un rêve : celui d’une petite ferme, d’un lopin de terre à eux, de liberté et de lapins.

J’ai été scotchée par ce roman extrêmement court. Il a beau être bref, il est surtout d’une efficacité redoutable. La narration est d’une grande simplicité et un peu sèche : des dialogues, des actions, et voilà comment naissent les protagonistes de cette histoire. Slim, Curley, Candy, Crooks, et bien sûr Lennie et George.
Le récit ne se perd pas en introspection : les pensées et sentiments intérieurs sont tus, mais la tranquillité, l’espoir, la rancœur, la tristesse, la solitude, la hargne se dessinent malgré tout avec une clarté magnifique. Les personnages ont ainsi une profondeur et une richesse sublimes qui font que six chapitres se révèlent amplement suffisants pour s’attacher à un certain nombre d’entre eux.

L’amitié du duo, profonde, sincère, est tout simplement bouleversante, à l’image du rêve – promesse illusoire d’une vie meilleure – qu’ils s’offrent et qu’ils partagent parfois avec un tiers. Au milieu de la rudesse, de la violence, de la solitude, leur affection mutuelle est un îlot salvateur. Les mots qui racontent leur futur idéalisé reviennent, leitmotivs qui colorent les lendemains à venir, qui gonflent les âmes d’un espoir invincible. Cependant, le rêve américain restera chimérique pour ces gens humbles et malmenés par la situation économique.

Évidemment, la tragédie qui se dessine dès le début étreint le cœur. La tension monte tranquillement tout au long du roman conduisant vers une fin inévitable et terrible, mais pleine de justesse également. Impossible de ne pas être broyée face à l’injustice – envers les handicapés mentaux comme physiques et les Noirs – qui transpire tout au long du roman.

C’est simple et franc.
C’est déchirant.
C’est brillant et sublime.

« – Les types comme nous, qui travaillent dans les ranches, y a pas plus seul au monde. Ils ont pas de famille. Ils ont pas de chez soi. Ils vont dans un ranch, ils y font un peu d’argent, et puis ils vont en ville et ils le dépensent tout… et pas plus tôt fini, les v’là à s’échiner dans un autre ranch. Ils ont pas de futur devant eux.
Lennie était ravi.
– C’est ça… c’est ça. Maintenant, raconte comment c’est pour nous.
George continua :
– Pour nous, c’est pas comme ça. Nous, on a un futur. On a quelqu’un à qui parler, qui s’intéresse à nous. On a pas besoin de s’asseoir dans un bar pour dépenser son pèze, parce qu’on n’a pas d’autre endroit où aller. Si les autres types vont en prison, ils peuvent bien y crever, tout le monde s’en fout. Mais pas nous.
Lennie intervint.
– Mais pas nous ! Et pourquoi ? Parce que… parce que moi, j’ai toi pour t’occuper de moi, et toi, t’as moi pour m’occuper de toi, et c’est pour ça.
Il éclata d’un rire heureux.
 »

« – C’est un brave type, dit Slim. Y a pas besoin d’avoir de la cervelle pour être un brave type. Des fois, il me semble que c’est même le contraire. Prends un type qu’est vraiment malin, c’est bien rare qu’il soit un bon gars. »

Des souris et des hommes, John Steinbeck. Éditions Gallimard, 1963 (1937 pour l’édition originale). Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice Edgar Coindreau. Dans un recueil de quatre romans, pages 7 à 87.

… et le film.

J’ai ensuite enchaîné avec le film de 1992 dans lequel le rôle de George est interprété par Gary Sinise et celui de Lennie par John Malkovich. C’est une adaptation très fidèle, presque mot pour mot. Les quelques modifications sont minimes, même si je trouve dommage d’avoir supprimé l’extrême fin du roman, nouvelle preuve de la compassion et de l’intelligence de Slim. J’ai également trouvé la femme de Curley moins agaçante que dans le livre, ce qui n’est pas forcément une mauvaise chose : Sherilyn Fenn, qui a notamment joué dans Twin Peaks, donne bien corps à sa solitude dans ce ranch. Les autres acteurs sont très bons également, laissant affleurer sur le visage les émotions qui les traversent (la métamorphose de Candy est franchement touchante).
Le film est bon, poignant et bien joué, mais il reste classique et je lui ai préféré l’efficacité sobre du roman.  

 (Il existe également une adaptation de 1937 avec entre autres Lon Chaney Jr, mais je n’ai pas pu mettre la main dessus.)

Des souris et des hommes, réalisé par Gary Sinise, avec Gary Sinise, John Malkovich, Sherilyn Fenn, Casey Siemaszko… Film américain, 1992. 1h46.

Des souris et des hommes